SUR LE PÈCHE D'HABITUDE
d'être traitée avec une très-grande et très-exacte diligence. Or pour traiter une maladie , il faut premièrement en connaître les principes et la nature; ensuite il en faut remarquer et découvrir les suites; et enfin il faut choisir les remèdes les plus convenables.
PBEMIER POINT.
La nature du péché d'habitude. Le péché a cela de propre , qu'il imprime une tache à l'âme qui va défigurant en elle toute sa beauté, et passe l'éponge sur les traits de l'image du Créateur qui s'y est représenté lui-même. Mais un péché réitéré , outre cette tache , produit encore dans l'âme un pente et une forte inclination au mal ; à cause qu'entrant dans le fond de l'âme, il ruine toutes ses bonnes inclinations , et l'entraîne par son propre poids aux objets de la terre. L'Écriture se sert de trois comparaisons puissantes pour exprimer le danger de cette maladie : Induit maiedictionem sicut vestimentum , et intravit sicut aqua interiora ejus, et sicut oleum in ossibus ejus ' : « H s'est revêtu de la malédiction ainsi «< que d'un vêtement ; elle a pénétré comme l'eau « au dedans de lui , et comme l'huile jusque dans « ses os. »
La malédiction est dans le pécheur pai" habitude comme le vêtement, parce qu'elle emplit tout son extérieur, toutes ses actions , toutes ses paroles ; sa langue ne fait que débiter le mensonge : elle entre comme l'eau dans son intérieur, et y va corrompre ses pensées , en sorte qu'il n'en a plus que celles de son ambition , etc. ; et enfin elle pénètre comme l'huile dans ses os, c'est-àdire, dans ce qui soutient son âme et lui donne sa solidité. Il étouffe tous les sentiments de la foi , car enfin tout s'évanouit dans ces grandes attaches qu'il a au péché; il ruine l'espérance, car tout son espoir est dans la terre; il étouffe la charité , car l'amour de Dieu ne peut point s'accorder avec l'amour des créatures : ou bien le vêtement marque la tyrannie ; l'eau , l'impétuosité ; l'huile, une tache qui se répand partout et ne s'efface quasi jamais. C'est donc une grande maladie que le péché d'habitude , et pour reconnaître si elle est en nous , cette maladie , si nous péchons par habitude, il faut peser trois choses, mais sans se flatter.
Premièrement , si vous faites le mal avec plaisir ; car tout plaisir est conformité à quelque nature : or il est certain que le péché n'a pas de soi cette conformité avec votre nature , il faut donc que la réitération du péché ait fait en vous une autre nature , et cette autre nature c'est la coutume. Qui pèche donc souvent et avec plaisir,
» Ps. CVlll , 17.
celui-là pèche d'un péché d'habitude, c'est un pécheur endurci.
Secondement, péchez-vous sans remords de conscience; car le remords de conscience est une suite de la réflexion : or pécher souvent sans réflexion , c'est marque de la grande inclination qu'on y a , et que la face du péché ne nous semble plus farouche; nous y sommes accoutumés. Exemple : David a foit deux grands crimes ; l'un le dénombrement de son peuple : dans celui-là il ne péchait pas par habitude ; il ne l'a fait qu'une fois. C'est pourquoi incontinent « il sentit un re- « mords dans son cœur : « Percussit cor David eum ' : voilà le remords. Mais dans son adultère, qui dura un an , son cœur ne le frappe plus : au contraire , l'adultère attire l'homicide, et l'homicide avec le ravissement de l'honneur d'Urie ; car commandant à Joab de le faire mourir , il lui donne sujet de songer qu'il l'avait mérité. Aussi dit-il en cet état , que « la lumière de ses yeux « l'avait abandonné : » Lumen oculorum meorum, et ipsum non est mecum =*. Il ne dit pas que ses yeux l'eussent abandonné, car la connaissance lui demeurait, mais la lumière de ses yeux. Quelle est la lumière des yeux de la connaissance? la réflexion , qui l'éclairé et qui la conduit ellemême , qui découvre et conduit le reste de l'homme. Il ne faisait donc pas de réflexion sur son péché ; par conséquent point de remords : car le remords naît de la réflexion ; c'est donc une marque de l'accoutumance au péché , que de pécher sans remords.
Troisièmement, il faut voir si vous péchez sans résistance ; car pécher sans résistance c'est une marque que la force de l'âme est abattue , ce qui ne se fait que par la coutume : Dereliquit me virtiis mea : « Ma force m'a abandonné , » dit David ^, décrivant son endurcissement.
DEUXIÈME POINT
Les suites du péché d'habitude. La première, que quand on commet deux fois un même péché, le second est toujours plus grand que le premier; à cause que le péché s'augmente , ou à raison de la grandeur de la matière en laquelle on pèche , ou à raison de la force avec laquelle on s'y attache. Le second péché est plus grandque le premier à raison de la matière : vous avez volé les particuliers ; dans deux jours vous volerez le prince , si l'occasion s'en présente : par les moindres péchés vous vous disposez aux plus grands. Achab ayant fait mourir un de ses sujets pour avoir son bien , le prophète lui dit de la part de Dieu : « Tuas volé
' II. 7fc<7. XXIV.IO.
' Ps. XXXVU ,10.
3 Ihid.