SUR LE PÉCHÉ DHÂBITUDE
<• «t lu as tué , tu feras encore pis , » et addes'. Mais ce n'est pas tout : la première fois vous péchez avec moins d'inclination et d'attache , mais la seconde elle augmente , et par suite vous aimez plus votre crime, vous vous y portez avec plus de force ; votre péché est donc plus grand : comme l'amour de Dieu s'accroît par les actions de vertu, aussi l'amour des créatures par les actions vicieuses. Il s'ensuit donc qu'au lieu qu'on pense s'excuser en disant : Je pèche , mais c'est par coutume ; on s'accuse davantage.
Je sais bien ce que disent les méchants pour défendre ces excuses : premièrement que la coutume ôte la réflexion , qu'on va plus à l'aveugle , et qu'ainsi l'âme ayant moins de secours elle est moins blâmable de se laisser vaincre; secondement , que la coutume apporte une inclination puissante qui vous empêche : et si elle vous empêche , il y a moins de volontaire ; et le péché suit et est égal au volontaire. Mais j'oppose deux choses à ces deux raisons : en premier lieu, que le manque de secours n'excuse jamais lorsque c'est une pu* nition de notre faute , et que nous nous l'ôtons volontairement nous-mêmes.
On avertit un capitaine : Prenez garde , les ennemis vous surprendront pendant la nuit ; pour les empêcher faites allumer des flambeaux par toute la ville. Ce capitaine, au lieu de suivre cet i avis, fait éteindre tous les flambeaux, et est surpris à la faveur des ténèbres ; son excuse semble raisonnable s'il dit : J'ai été surpris , il est vrai , mais c'est pendant les ténèbres ; non certainement, car on l'avait averti de se garder des ténèbres. Tout de même on nous avertit : Donnez-vous gaixle, le prince des ténèbres vous surprendra parmi l'obscurité. Si donc ensuite vous éteignez vousmêmes les lumières de la raison, et si vous en corrompez l'usage par la multitude de vos péchés , le défaut de lumière ne pourra pas vous servir d'ex«ise. Voilà pour la première opposition.
A la seconde , je dis qu'il y a deux, sortes d'emportements : l'un est l'emportement d'une volonté prévenue, l'autre est l'emportement d'une volonté persuadée. Vous êtes tourmenté d'une forte tentation , sa force divertit celle de votre raison , vous péchez quasi sans y penser : voilà un€ volonté prévenue , et emportée de cet emportement de surprise , et celui-là sans doute peut diminuer le péché. Mais l'emportement d'une volonté persuadée ne le peut pas diminuer, à cause que l'inclination y est plus grande ; l'application , plus forte; la victoire de la chair etdu péché, plus pleine et plus entière; partant, c'est une fort mau^'aise
' ULReg.XTa, 19.
conséquence de vouloir inférer qu'une faute est petite parce qu'on y tombe par coutume.
La seconde mauvaise suite est la nécessité de pécher.
TBOISIÈMK POINT.
« Dieu n'ordonne point des choses impossibles , « mais en vous ordonnant il vous avertit de faire « ce que vous pouvez, et de demander ce que vous « ne pouvez pas : » Dem impossibUia nonjubety sedjubendo admonet et facere quod possis , et petere quod non possis'. Il y a ici des choses que vous pouvez faire, il y en a que vous ne pouvez pas faire. Je veux bien croire que dans la présence de l'objet et dans une occasion pressante , vous ne pouvez pas résister, mais du moins vous pouvez éviter l'occasion ; voilà quant à ce que pouvez :facerequodpossis. Mais quant à ce que vous ne pouvez pas, que faut-il faire ? demander instamment à Dieu qu'il surmonte en vous par sa grâce le péché qui est depuis si longtemps le maître , qu'il surmonte vos mauvaises inclinations par de bonnes : Petite =* , demandez avec instance ; et s'il rejette vos demandes , quœrite, cliercliez les moyens de l'apaiser ; employez les justes , employez les bienheureux, employez la mort de Dieu, employez Jésus-Christ mèmG ^ pulsate , frappez à sa justice et dites-lui : Ah ! justice de mon Dieu, vous ne punissez pas nos fautes à la rigueur en ce monde ; tïappez à la sagesse et dites-lui : Ah ! sagesse de mon Dieu , vous savez tant de moyens de vaincre mon vice ! Criez à Dieu , mais criez du fond de l'âme , de profundis ^ , et Dieu écoutera à la fio votre oraison.
Pénitence. Trois vérités : nécessaire de faire pénitence ; beaucoup de fausses pénitences ; en faire une véritable, et réparer les défauts des précédentes par une confession générale.
Examen de conscience. T Ce que c'est : l'interrogatoire d'un criminel devant que de prononcer le jugement : prévenir celui de Dieu.
11°. Quel il doit être : général , l ° parce qu'il est en la place de celui que Dieu fera au jugement ; « car nous devons tous compai-aître devant le tri- « bunal de Jésus-Christ : » Omnes enitn nos manifestarioportetante tribunal Christi ^ ; [et nous y serons] découverts jusqu'au fond de la conscience. 2" Il faut remédier à toutes les plaies par la douleur, et par conséquent tout connaître. 3» Tout confesser, afin que Dieu pardonne , et qu'il n'entre pas en procès avec nous ; et pour cela rechercher et examiner.
' s. Aug. lib. de. Natur.
col. 148.
» Matth. vn, 7.
' Ps. cxxix , 5.
« II. Cor. V, 10.
et Grat. cap. xuii, n" 60, t. K
SUR LA SOUMISSION
III". Les moyens de faire cet examen. Après avoirdemandélalumièreàDieu, cette lumière qui découvrira un jour le fond des consciences ; il faut produire et écouter deux témoins : premièrement il faut laisser parler sa conscience; quand elle a Youlu parler tant de fois , nous avons étouffé sa voix, parce qu'elle troublait nos plaisirs : elle a charge de Dieu de nous avertir; elle l'a voulu faire , mais nous l'en avons empêchée : il faut maintenant lui rendre la voix et la liberté que nous lui avions ôtées. Parle maintenant , ô ma conscience; je te rends la parole et la liberté. C'est le premier témoin qu'il faut ouïr contre ce criminel ; c'est-à-dire nous-mêmes contre nous-mêmes : si elle refuse de parler, ah ! c'est qu'elle est complice du crime; il la faut faire parler par force, il la faut mettre à la gêne et à la torture. Regarde l'enfer, la main de Dieu étendue : « que la pensée « tienne lieu d'accusateur; la conscience, de té- « moin ; la crainte , de bourreau » : Adsit accusatrix cogitatio, testis conscientia, carnifex timor\
Le second témoin c'est la loi de Dieu , qu'il faut confronter avec nous dans tous ses commandements que nous avons violés. « Je vous repren- « drai sévèrement, et je vous exposerai vous-même « devant votre face. » Arguam te, et statuant contra faciem tuam \ De peur que Dieu ne le fasse, il faut que nous le fassions : « J'ai toujours mou « péché devant les yeux , » dit le roi-prophète : Peccatum meum contra me est sem.per; et alors Dieu change. David dans le même psaume : Averte faciem tuam apeccatis meis ^ : « Détournez votre « face de dessus mes péchés. »
Douleur. 1" Nécessité; par les exemples [des pécheurs] de l'Ancien et du Nouveau Testament , qui n'ont été réconciliés que par la douleur. Dieu n'est pas moins sévère, ni moins rigoureux; le péché n'est pas moins horrible qu'il était alors, ni l'enfer moins épouvantable : il faut aller par la même voie.
2» Motifs : la crainte ; les bienfaits de Dieu qui nous environnent , dont nous avons abusé contre lui : il nous attend avec patience. Description de Dieu nous reprochant nos crimes avec véhémence. « Vous vous êtes prostitués , comme une femme « impudique,surtouteslescoUinesélevées, etsous « tous les arbres chargés de feuillages. » Sub omni ligno frondoso tu prosternebaris meretrix ^. Il me semble qa'il aille dire : Je te vais damner : « Toutefois , ajoute-t-il , reviens , et je te rece- « vrai : » Verumtamen revertere ad me, et ego
• s. Aug. Serm. cccu , n" 7, t. v, col. 1356.
'' Ps. XLIX , 22.
' Ps. I, , 4 , 10.
* Jcrcm. II , 20.
suscipiam te\ Si tout cela n'attendrit pas nos cœurs ; nous devons prendre pour dernier et plus puissant motif de notre douleur, de ce que nous n'avons pas de douleur : comme un malade de fièvre chaude; il est à deux doigts de la mort, il demande ses habits , il veut sortir : digne de pitié. C'est pourquoi Jésus-Christ pleure sur Jérusalem : Jérusalem, Jérusalem , quœ occidis prophetas , et lapidas eos qui ad te missi sunt; quoties volui congre garejiliostuosquemadmodumgallina congregat pullos suos sub alas , et noluisti ^ 1 « Jérusalem , Jérusalem , qui tues les prophètes , <' et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi ; « combien de fois ai-je voulu rassembler tes en- « fants comme une poule rassemble ses petits sous « ses ailes , et tu ne l'as pas voulu ! » Saint Paul : « J'appréhende, dit-il, que je ne sois obligé d'en « pleurer plusieurs , qui , étant déjà tombés dans « le péché , n'ont point fait péuitence : » Et lugeam multos ex eis qui ante pecciverunt, et non egerunt pœnitentiam 3. Je pleure , dit saint Paul, parce qu'ils ne pleurent pas. Ailleurs : Flere cum fientibus ^ : « Pleurer avec ceux qui pleuw rent. » Ici, au contraire, [pleurer -"our ceux qui ne pleurent pas].
PREMIER SERMON
LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME
Oblif^alion de croire à la parole de Jésus-Christ , malgré son obscurité. Comment il faut former nos jugements sur sa doctrine. Soumission due à ses préceptes, quoique difficiles. Vertu de ses exemples pour nous engager à lui obéir. Combien peu écoutent le Sauveur : qui sont ceux qui l'écoutent fidèlement. Motifs puissants pour nous porter à espérer fermement dans ses promesses, prodigieuse insensibilité des hommes.
Hic est Filius meus dilectus, in que mihi bene coniplacui , ipsum audite.
Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis plu; écoutez-le. Matth. xvii, 5.
C'est une doctrine fondamentale de l'Évangile de Jésus-Christ, que le chrétien véritable ne se conduit point par le sens ni par la raison naturelle; mais qu'il règle tous ses sentiments par l'autorité de la foi, suivant ce que dit le divin apôtre : Justus autem meus exfide vivit ^ : « Le « juste vit par la foi. » C'est pourquoi, entre tous les sens que la nature nous a donnés , il a plu à Dieu de choisir l'ouïe pour la consacrer à son service. « Un peuple , dit-il , s'est donné à moi ; il
' Jerem. m, l.
"^ Matlh.\\\u,Zl.
» n. Cor. xu, 21.
" Rom. XII, 15.
' Hchr. X, 38. Hab- ll.i.
DUE A LA PAROLE DE JÉSUS-CHRIST
« s'est soumis parla seule ouïe , » in auditu auns obedivit mihi ■. Et le Sauveur nous prêche dans son Évangile , que « ses brebis écoutent sa voix , » et qu'elles « le suivent » aussitôt qu'il parle : Oves meœ vocem meam audiunt... et seguuntur me*; afin, mes frères, que nous entendions que dans l'école du Fils de Dieu il ne faut point consulter les sens, ni faire discourir la raison humaine , mais seulement écouter et croire.
Je ne m'étonne donc pas aujourd'hui si Dieu fait retentir, ainsi qu'un tonnerre, aux oreilles des saints apôtres, cette parole que j'ai rapportée : « C'est ici mon Fils bien-aimé , dans lequel « je me suis plu ; écoutez-le :» i/?5M/n audite, c'està-dire , qu'après Jésus-Christ il n'y a plus de recherche à faire : Nobis curiositate opus non est post Christum Jesum, nec inquisitione post Evangelium, dit le grave Tertullien^. Ce divin Maître nous ayant parlé , toute la curiosité de l'esprit humain doit être à jamais arrêtée; et il ne faut plus songer qu'à l'obéissance : ipsum audite ; « écoutez-le. » Mais afin que vous sachiez mieux ce que signifie cet oracle , et pourquoi le Père céleste a voulu nous le prononcer dans la glorieuse transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ, remarquez , s'il vous plaît , avant toutes choses , qu'il nous a envoyé son Fils pour nous apporter trois paroles qu'il est nécessaire que nous écoutions : la parole de sa doctrine qui nous enseigne ce qu'il faut croire; la parole de ses préceptes qui nous montre comme il faut agir; la parole de ses promesses qui nous apprend ce qu'il faut attendre.
Le vieil homme a cinq sens; l'homme renouvelé n'a plus que l'ouïe : il ne juge point par la vue ; Dieu lui a eu quelque sorte arraché les yeux : Non contemplaniibus nobis quœ videnlur^ : « Nous ne considérons point les choses visibles : » ni le toucher, ni le goût ne le règlent; il lui est seulement permis d'écouter, et cette liberté est restreinte à écouter Jésus-Christ tout seul : et encore doit-il l'écouter, non pour examiner sa doctrine , mais pour le croire simplement sur son témoignage. Car comme l'esprit humain s'égarait dans ses jugements par son ignorance , dans ses mœurs par ses désirs déréglés, dans la recherche de son bonheur par ses espérances mal fondées; pour donner remède à de si grands maux il fallait que ce divin Maître entreprît de former notre jugement par la certitude de sa doctrine , de diriger nos mœurs dépravées par l'équité de ses préceptes , de régler nos prétentions par la
' Ps. XVII, 48.
» Joan. X,27.
» De Prœscr. adv. Hœrvt. n" 8.
« II. Cor. IV, 18.
fidélité de ses promesses. C'est ce qu'il a fait , chrétiens ; et il y a travaillé principalement dans sa glorieuse transfiguration. De quelle sorte et par quels moyens; c'est ce qu'il faut vous proposer en peu de mots.
Sachez donc et pesez attentivement que l'effet de ces trois paroles que le Fils de Dieu nous annonce, est traversé par trois grands obstacles. Vous nous enseignez , ô Maître céleste , et rien n'est plus assuré que votre doctrine ; mais elle est obscure et impénétrable , et l'esprit a peine à s'y soumettre. Divin Législateur, vous nous commandez , et tous vos préceptes sont justes ; mais cette voie est rude et contraire aux sens , et il est malaisé de s'y ranger. Enfin vous nous promettez des biens éternels , et il n'y a rien de plus ferme que vos promesses ; mais que l'exécution en est éloignée! vous nous remettez à la vie future, et notre âme est fatiguée par cette attente. Voilà , mes frères , trois grands obstacles qui nous empêchent d'écouter le sauveur Jésus , et de nous soumettre à sa parole : sa doctrine est certaine , mais elle est obscure; ses préceptes sont justes, mais difficiles ; ses promesses , infaillibles , mais fort éloignées. Chrétiens, allons au Thabor pour y voir Jésus-Christ transfiguré; considérons qui l'y accompagne , de quoi il y parle, comme il y paraît. Moïse et Élie sont à ses côtés ; c'est-à-dire, si nous l'entendons , que la loi et les prophètes lui rendent hommage. Un maître eu qui il paraît tant d'autorité , quoique sa doctrine soit obscure, mérite bien qu'on l'en croie sur sa parole : ipsum audite. Mais de quoi s'entretient ce divin Sauveur avec ces deux hommes que Dieu lui envoie ? « De sa mort, dit l'évangéliste , et du supplice « cruel qu'il devait souffrir en Jérusalem : » Dicebant excessum ejus quem completurus erat in Jérusalem^'. Chrétiens, ne parlons plus des difficultés des choses qu'il nous a commandées, après que nous voyons les travaux pénibles de celles qu'il a lui-même accomplies. Enfin il paraît, nous dit l'Écriture, plein de gloire et de majesté , et il nous donne comme un avant-goût de la félicité qu'il nous prépare. Par conséquent ne nous plaignons pas que la gloire qu'il nous promet soit si éloignée , puisqu'il nous la rend déjà en quelque sorte présente. Que reste-t-il donc maintenant , sinonque nous entendions le Père étemel qui nous avertit d'écouter son Fils : ipsum audite ? Écoutons humblement ce divin Maître ; écoutons sa doctrine céleste , sans que l'obscurité nous arrête ; écoutons ses commandements , sans que leur difficulté nous étonne ; enfin écoutons ses promesses , sans que leur éloignement nous impatiente.
' Luc. IX, 31.
SUR LA SOUMISSION
C'est ce que je me propose de vous faire entendre avec le secours de la grâce.
PREMIER POINT
La première chose , mes frères , que le Père éternel exige de nous, lorsqu'il nous ordonne d'écouter son Fils, c'est que nous soyons convaincus que, sur toutes les vérités qu'il est nécessaire que nous connaissions, il s'en faut rapporter à ce qu'il en dit, et l'en croire sur sa parole sans examiner davantage. C'est ce qu'il nous faut établir comme le fondement immuable de toute la vie chrétienne : et pour cela supposons, messieurs, une chose connue de tous, qui nous donnera de grandes lumières , si nous en savons comprendre les suites; que les hommes peuvent parvenir à la vérité en deux manières différentes : ou bien par leurs lumières , lorsqu'ils la connaissent eux-mêmes ; ou par la conduite des autres, lorsqu'ils en croient un rapport fidèle. C'est une chose connue , et qui n'a pas besoin d'explication; mais les suites en sont admirables, et je vous prie de les bien entendre.
Et pour commencer, chrétiens , à développer ce mystère, je dis qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de nous conduire à la vérité par l'une et par l'autre de ces deux voies. Non, les hommes ne le peuvent pas ; c'est folie de l'attendre d'eux. Celui qui entreprend de nous enseigner, doit, ou nous faire entendre la vérité, ou du moins nous la faire croire. Pour nous la faire entendre, il faut nécessairement beaucoup de sagesse; pour nous la faire croire, il faut beaucoup d'autorité : et c'est ce qui ne se trouve point parmi les hommes. C'est pourquoi TertuUien disait dans cet admirable Apologétique : Quanta est prudeniia hominis ad demonstrandum quid vere bonumP quanta auctoritas ad exigendum ' ? « La pru- « dence des hommes est trop imparfaite pour dé- « couvrir le vrai bien à notre raison ; et leur au- « torité est trop faible pour pouvoir rien exiger de « notre créance. » La première, c'est la prudence, est peu assurée ; et la seconde , c'est l'autorité , peu considérable. Tant illafallifacilis, quant ista contemni. Par conséquent nous devons conclure qu'il ne faut pas attendre des hommes la connaissance certaine de la vérité ; parce que leur autorité n'est pas assez grande pour nous la faire croire sur ce qu'ils en disent , et que leur sagesse est trop courte pour nous en donner l'intelligence.
Mais ce qui ne se trouve point parmi les hommes, il nous est aisé, chrétiens, de le rencontrer en notre Dieu ; et vous le comprendrez aisément, si vous considérez avec attention comme il parle différemment dans son Écriture. Il pratique , ce
' Apolog. n" 45.
grand Dieu , l'un et l'autre. Quelquefois il se fait connaître manifestement; et alors il dit à sou peuple : « Vous saurez que je suis le Seigneur, •> Et scietisquia egosum Dominus '. Quelquefois, sans se découvrir, il fait valoir son autorité , et il veut qu'on le croie sur sa parole; comme lorsqu'il prononce avec tant d'emphase , pour obliger tout le monde à se soumettre : Hœc dicit Dominus : « Voici ce que dit le Seigneur ; » et ailleurs : « Il sera ainsi , parce que j'ai parlé , dit le Sei- « gneur : » Quia verbum ego locutus sum , dicit Dominus^. D'où vient, messieurs, cette différence? C'est sans doute qu'il veut que nous comprenions qu'il a le moyen de se faire entendre , mais qu'il a le droit de se faire croire. Il peut par sa lumière infinie nous montrer, quand il lui plaira, sa vérité à découvert ; et il peut, par son autorité souveraine, nous obliger à la révérer sans que nous en ayons rintelligence. L'un et l'autre est digne de lui : ilest digne de sa grandeur de régner sur les esprits , ou en les captivant par la foi , ou en les contentant par la claire vue. L'un et l'autre est digne de lui : il fera aussi l'un et l'autre ; mais chaque chose doit avoir son temps . Tous deux néanmoins sont incompatibles ; j e veux dire l'obscurité de la foi et la netteté de la vue. Qu'a-t-il fait? écoutez , mes frères ; voici le mystère du christianisme. Il a partagé ces deux choses entre la vie présente et la vie future : l'évidence dans la patrie , la foi et la soumission durant le voyage. Un jour la vérité sera découverte ; en attendant pour s'y préparer, il faut que l'autorité soit révérée : le dernier fera le mérite , et l'autre est réservé pour la récompense. « Là nous avons « vu les mêmes choses que nous avons entendues : « Sicutaudivimus, sic vidimus ^ ; ici il ne se parle point de voir, et on nous ordonne seulement de prêter l'oreille , et d'être attentifs à sa parole : ipsum audits.
Venez donc au Thabor, mes frères, et accourez tous ensemble à ce divin maître que vous montre le Père céleste. Vous pouvez reconnaître son autorité en considérant les respects que lui rendent Moïse et Élie; c'est-à dire, la loi et les prophètes, comme je l'ai déjà expliqué. Mais j'ajouterai maintenant une remarque sur notre évangile, que peut-être vous n'avez pas faite, et qui néanmoins est très-importante pour connaître l'autorité du sauveur Jésus. C'est , messieurs, qu'il est remarqué qu'en même temps que fut entendue cette voix du Père éternel qui nous commande d'écouter son Fils, Moïse et Élie disparurent, et que Jésus se trouva tout
> Ezech. VI , 7.
2 Jerem. xxxiv , 5.
3 Ps XLVII , 9.
DUE A LA PAROLE DE JESUS-CHRIST
idi
seul : Et dumfietetvoXj inventus est Jésus soins '. Dites-moi , quel est ce mystère? d'où vient que Moïse et Elie se retirent à cette parole? Chrétiens , voici le secret développé par le grand apôtre. « Autrefois , dit-il , Dieu ayant parlé en » différentes manières par la bouche de sespro- « phètes ' ; " écoutez et comprenez ce discours : Vous avez parlé , ô prophètes , mais .vous avez parlé autrefois : « maintenant en ces derniers " temps il nous a parlé par son propre Fils : » Novissime locutus est nobis in Filio ^ C'est pourquoi , dans le même temps que Jésus-Christ paraît comme maître, Moïse et Élie se retirent; la loi, tout impérieuse qu'elle est, tient à gloire de lui céder; les prophètes, tout clairvoyants qu'ils sont , se vont néanmoins cacher dans la
nue : Intrantibus illis in nubem^ Nubes
obumbravit eos ^ : comme s'ils disaient au divin Sauveur tacitement par cette action : ISous avons parlé autrefois au nom et par l'ordre de votre Père : Olun loquens patribus in prophetis : maintenant que vous ouvrez votre bouche pour expliquer vous-même les secrets du ciel , notre commission est expirée, notre autorité se confond dans l'autorité supérieure ; et n'étant que les serviteurs , nous cédons humblement la parole au Fils. Par conséquent soyons attentifs, et écoutons ce Fils bien-aimé : Hic estfilius meus dileclus. Ne recherchons pas les raisons des vérités qu'il DQUS enseigne : toute la raison, c'est qu'il a parlé. Écoutez comme il vous parle dans son Evangile : « Jamais personne n'a vu Dieu; le Fils « vuîique , qui est dans le sein du Père , est venu « lui-même pour vous en instruire : » Deum nemo mditunquam; Unigenitus Filius, qui est in sinu Patris, ipse enarravit 9. 0 hommes , nul de vous n'a encore vu Dieu ; vous ne savez ce qu'il en faut croire, ni la voie qu'il faut nous tenir pour aller à lui : le Fils unique qui est en son sein , qui pénètre tous ses secrets , lui-même est venu vous les raconter : Ipse, ipse enarravit. Que recherchez-vous, ô mortels, après le témoignage de ce divin Maître? osez- vous lui demander des raisons, ou vous plaindre de ce qu'il vous oblige de, croire ce que vous n'entendez pas? Je voudraisz entendre , je voudrais savoir : saint Augustin va vous satisfaire : « C'est être savant, nous dit-il , « que d'être uni à celui qui sait : » Non parva scientia est scienti conjungi'^. C'est être asse savant que d'être uni à celui qui sait; ajoutons ,
' Luc. IX, 36.
» Hehr.x, I.
3 Ibid. 2.
* Luc. IX, 34.
» Matth. xvn, 5
• Joan. I, 18.
' In P* xïïvi Serm. ii , n» 2, t. IV, Col. 2GC.
pour expliquer sa pensée, à celui qui sait d'original, si l'on peut parler de la sorte, cpii sait pour avoir vu et pour avoir vu jusqu'au fond , et qui nous dit avec vérité : Quod vidimus, testamur^ : « Nous témoignons ce que nous avons vu. » t Ce- « lui-là, dit saint Augustin, aies yeux de l'inn telligence; nous avons les yeux de la foi : » Ille habet oculos agnitionis, tu credulitatis *. Je ne prétends rien davantage , je ne me plains pas de l'obscurité des maximes de l'Évangile. Si je n'ai pas de lumières propres, j'ai celles de Jésus- Christ qui me dirigent : je n'ai pas la science en moi-rriême, mais j'ai celle du Fils de Dieu qui m'assure ; et je crois hardiment où je ne vois rien, parce que j'en crois celui qui voit tout.
lime semble, chrétiens auditeurs, que l'autorité de ce divin Maître est suffisamment établie, et que nous devons être très-persuadés que c'est assez d'écouter sa voix pour connaître la vérité avec certitude. Mais tirons de cette doctrine importante quelque instruction pour notre conduite. Il faudrait commencer un nouveau discours pour vous dire tout le fruit qu'elle doit produire : mais parmi une infinité de grandes choses qui se présentent de toutes parts, voici une vérité que je vous choisis , et je me tiendrai bienheureux , si je la puis aujourd'hui graver dans vos cœurs.
Puisqu'il est ainsi, chrétiens, que nous sommes obligés de nous rapporter à ce que nous dit le sauveur Jésus, résolvons, et résolvons immuablement, de former tous nos jugements, non sur les apparences des sens, ni sur ies opinions anticipées dont la raison humaine nous préoccupe, mais sur la parole de Jésus-Christ, sur la doctrine de son Évangile. M'entendez-vous , mes frères, comprenez-vous ce que je veux dire? Quis est vir sapiens qui intelligat hoc^l Qui de nous juge selon Jésus-Christ, et selon les règles qu'il nous a données? Ah! si nous jugions des choses selon ses maximes, que d'illusions seraient dissipées ! que de folles pensées s'évanouiraient ! que de vaines opinions tomberaient par terre ! Quand on voit les fortunés de ce monde au milieu de la troupe qui leur applaudit, tous les sens disent : Voilà les heureux ; Jésus-Christ nous dit, au contraû'e : Ce ne sont pas là les heureux ; « heureux ceux dont le Seigneur est le « Dieu! » Beatus populus cujus Dominus Deus ejus^ ! C'est ce que vous dites , ô Maître céleste ; mais que cette parole est peu écoutée ! Nous nous laissons étourdir par le bruit de ceux qui nous
' Joan. m, 11.
' Ubi supra.
3 Jerem. ix, 12.
♦ Ps. CXLIII, 15
crient peipctucllement qu us sont heureux, qu'ils sont fortunés dans leur vie molle et délicieuse ; et parmi ce bruit importun la voix du Sauveur demeure étouffée, et n'arrive pas jusqu'à nos oreilles.
Chrétiens, venez au Thabor; apprenez du Père céleste à écouter humblement son Fils : ipsum audite. Qui pourrait vous faire comprendre toute la force de cette parole? Cette parole du Père céleste sacrifie tous vos sentiments , et abat toutes vos raisons aux pieds de son Fils. Mais qu'il a raison de nous reprocher que nous ne recevons pas son témoignage! Testimonium nostrum non accipitis'. Si vous le recevez, vous êtes obligés de désavouer tout ce qui s'oppose à ce qu'il témoigne; par exemple, pour vous en convaincre , regardez ce que vous faites dans l'eucharistie : tout est mort, il n'y a que l'ouïe qui vive; et elle ne vit que pour Jésus-Christ, et ne connaît plus que sa voix. Dans cet adorable mystère, tous vos sens vous trompent excepté l'ouïe. La vue et le goût disent : C'est du pain ; le toucher et l'odorat se joignent à eux : il n'y a que l'ouïe qui rapporte bien , parce qu'elle vous annonce en simplicité le témoignage de Jésus- Christ ; et pour bien recevoir ce grand témoignage , vous démentez votre propre vue, vous désavouez votre goût , vous résistez à votre raison, pour abandonner tous vos sentiments à Jésus qui vous instruit par la seule ouïe. Éveillez- vous, mes frères , et rendez partout le même respect à celui qui est toujours infaillible. Que ce mystère que vous fréquentez tous les jours accoutume à juger des choses, non selon la prudence humaine, mais selon le témoignage qu'en rend le Sauveur. Imaginez-yous , chrétiens, mais que dis-je, imaginez-vous? croyez que vous avez toujours Jésus près de vous , qui vous dit à l'oreille tout ce qu'il faut croire de ce qui se présente à vos yeux. C'est l'Écriture qui vous l'enseigne , qu'il marche après vous comme un précepteur qui suit et qui conduit ses disciples , et qui ne cesse de les avertir de la voie qu'ils doivent suivre : Et aures tuœ audient verbum post tergum monentis : Hœc estvia'^. Soyez donc attentifs , mes frères , à ce précepteur qui vous parle , et réglez vos jugements sur les siens. Vos sens vous disent : Ce plaisir est doux ; écoutez , Jésus dit qu'il est très-amer : Amarum est reliquisse te Dominum Deum tuum^. Vos sens disent : Courons aux délices; et Jésus : « Malheur à vous qui riez, parce que " vos ris produiront des pleurs''! « Vos sens di-
' Joan. m , 1 1 .
^ Is XXX, 21.
3 Jerem. ii, 19.
* Luc. VI , 26.
SUR LA SOUMISSION
sent : Ah! qu'il est pénible de marcher dans la voie de Dieu ! et Jésus au contraire , que son joug est doux et que son fardeau est léger : Juguut, meum suave est et onus meum levé '. Croyez ces témoignages , fidèles , et , persuadés de leur vérité , formez-vous des maximes invariables , qui, fixant fortement à jamais votre esprit sur des jugements arrêtés, puissent aussi diriger vos mœurs par une conduite certaine. C'est mu deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Ipsum audite : « Écoutez Jésus ; » écoutez ses commandements. Je vous ai dit, messieurs, Écoutez et croyez tout ce qu'il enseigne, je vous parle maintenant d'une autre manière, et je vous dis , Écoutez et faites. Si vous avez créance à sa doctrine, venez à l'épreuve des œuvres , et montrez votre foi par vos actions : Ostende operibus fidem tuam \ Et certainement, chrétiens, si nous en croyons sa parole ; de quelque science que soit éclairé celui qui ne garde point ses préceptes , il ne doit pas se vanter de le connaître. Le disciple bien-aimé le dit nettement en sa première épître : Qui dicit se nosse eum, et mandata ejus non custodit , mendax est, et in hoc Veritas non est^ : « Celui qui assure qu'il le con- « naît, et ne garde pas ses commandements, c'est « un menteur , et la vérité n'est point en lui. » Non, il ne connaît pas Jésus-Christ, parce qu'il ne le connaît pas comme il le veut être. Il le connaît comme un curieux qui se divertit de sa doctrine et ne songe pas à la pratique, ou qui en fait un sujet de spéculations agréables. Chrétiens, ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ veut être connu : au contraire, il nous assure qu'il ne connaît pas ceux qui le connaissent de la sorte. 11 veut des ouvriers fidèles, et non pas des contemplateurs oisifs ; et ce n'est rien de la foi , si elle ne fructifie en bonnes œuvres. Mais , afin de vous en convaincre, remarquez, s'il vous plaît, messieurs que toute la vie chrétienne nous étant représentée dans les Écritures comme un édifice spirituel, les mêmes Écritures nous disent aussi que la foi eu est le fondement. C'est pourquoi saint Paul nous enseigne, que « iious sommes fondés en la foi : » Injidefundati '*. Or vous savez que le fondement a deux qualités principales : il est en premier lieu le commencement; et secondement il est le soutien de l'édifice qui se prépare. Donc , pour bien connaître la foi , nous devons juger en premier lieu qu'elle n'est qu'un commencement , et secondement qu'elle est destinée pour être le soutien
' Matlh. XI , 30.
2 Jac. II, 18.
3 I. Joan. II , 4.
* Coloss 1 , 73
DUE A LA PAROLE DE JÉSUS-CHRIST
de quelque chose. L'uue et l'autre de ces qualités exige nécessairement la suite des œuvres; parce qu'en qualité de commencement elle nous oblige à continuer ; et en qualité de soutien elle nous invite à bâtir dessus ; et l'un et l'autre se fait par les œuvres.
Mais découvrons dans un plus grand jour ces deux importantes raisons. Je conclus la preiHière en peu de paroles ; et la seconde , qui sera plus de notre sujet , aura une plus grande étendue. Croire, disons-nous, c'est commencer; et il est aisé de l'entendre. Car tout le dessein du christianisme n'étant que de soumettre notre esprit à Dieu, la foi , dit saint Augustin, commence cette œuvre : Fides est prima quœ subjugat animam Deo ' : « La foi est la première qui soumet « l'âme à Dieu ; >> et le concile de Trente a défini que « la foi est le commencement du salut de « l'homme : » Fides est humanœ salutis initium *. La foi est donc un commencement, c'est la première de ses qualités. Et plût à Dieu, messieurs , que tous les chrétiens l'eussent compris ! car par là ils pourraient connaître que de s'en tenir à la foi sans s'avancer dans les bonnes œuvres , c'est s'arrêter dès le premier pas , c'est abandonner tout l'ouvrage dès le commencement de l'entreprise , et s'attirer justement ce reproche de l'Évangile : Hic homo cœpit œdificare, et non potuit consummare ^ : « Voilà ce fou et « cet insensé qui avait commencé un beau bâti- « ment, et qui ne l'a pas achevé ; » il a fait grand amas de matériaux, il a posé tous les fondements d'un grand et superbe édifice , et, le fondement étant mis , tout d'un coup il quitte l'ouvrage. 0 le fou! ô l'extravagant! Hic homo cœpit œdificare.
Mais éveillez-vous, chrétien : c'est vous-même qui êtes cet homme insensé. Vous avez commencé un grand bâtiment ; vous avez déjà établi la foi qui en est le fondement immuable. Pour poser ce fondement de la foi , quels efforts a-t-il fallu faire ! La place destinée pour le bâtiment était plus mouvante que le sable : chrétiens, c'est l'esprit humain, toujours chancelant dans ses pensées; il a fallu l'affermir. Que de miracles, que de prophéties , que d'écritures , que d'enseignements ont été nécessaires pour servir d'appui ! Il y avait d'un côté des précipices , précipices terribles et dangereux de l'erreur et de l'ignorance ; il a fallu les combler : et de l'autre, « des hauteurs superbes qui s'élevaient , dit le •' saint apôtre 4, contre la science de Dieu ; » il a
' De Agon. Christ, n" 14, t. VI , col. 262.
2 Sess. VI , cap. vui.
3 Luc. XIV, .30. ML Cor. X, 5.
BOSSl'ET. — T. II.
fallu les abaltre et les aplanir. Parlons en termes plus intelligibles : il a fallu s'aveugler soi-même , démentir et désavouer tous ses sens , renoncer à son jugement, se soumettre et se captiver dans la partie la plus libre , qui est la raison. Enfin que n' a-t-il pas fallu entreprendre pour poser ce fondement de la foi? Et après de si grands efforts et tant de préparatifs extraordinaires , on laisse l'entreprise imparfaite , et l'on met de beaux fondements sur lesquels on ne bâtit rien : peut-on voir une pareille folie? Et ne vois-tu pas, insensé, que ce fondement attend l'édifice , que ce commencement de la foi demande sa perfection par la bonne vie; et que ces murailles à demi élevées, qui se ruinent parce qu'on néglige de les achever, rendent hautement témoignage contre ta folle et téméraire conduite? Mais cela paraîtra bien mieux , si après avoir regardé la foi comme le commencement de l'édifice, nous considérons maintenant qu'elle n'est pas établie pour demeurer seule, mais pour servir de soutien à quelque autre chose. Car s'il est ainsi, chrétiens, qu'elle ne soit pas établie pour demeurer seule , mais pour servir d'appui à quelque autre chose, je vous laisse à juger en vos consciences quelle injure vous faites au divin Sauveur, si ayant mis en vos âmes un fondement si inébranlable , vous craignez encore de bâtir dessus : n'est-ce pas lui dire manifestement que vous vous défiez du soutien qu'il vous présente , et que vous n'osez vous appuyer sur sa parole? c'est-à-dire que sa foi vous paraît douteuse ; sa doctrine, mal soutenue ; ses maximes , peu assurées.
Mais laissons ces justes reproches, pour prouver solidement par les Écritures que la foi ne nous est donnée que pour être le soutien des œuvres ; et vous eu serez convaincus si vous méditez attentivement la conduite de notre Sauveur tant qu'il a été en ce monde. Il a accompli de grands mystères , il nous y a donné de grands préceptes : mais afin que ce qu'il faut croire nous apprît comme il faut agir, il a tellement ménage les choses, que les mystères qu'il a accomplis fussent le soutien et le fondement des préceptes qu'il a donnés. Saint Augustin, messieurs, vous fera entendre cette vérité , et il nous l'explique admirablement dans le livre qu'il a écrit, de Agone Christiano, du combat du chrétien , où , suivant le divin apôtre, il appuie toute la vie chrétienne et la liaison des préceptes avec les mystè* res , sur Jésus-Christ humilié et sur le mystère de sa croix. 0 hommes , dit-il , n'aimez pas le monde; voilà le précepte : parce que s'il était aimable, le Fils de Dieu l'aurait aimé; voilà le mystère : Noliteamare iemporalia; quia si bene amarentur, amaretea homo qnem suscepit Fi~
SU H LA SOUMISSION
lius Dei '. Ne vous attachez pas aux richesses ; parce que si elles étaient nécessaires , le Fils de Dieu ne serait pas pauvre : ne craignez ni les souffrances ni l'ignominie ; parce que si elles nuisaient à notre bonheur, un Dieu n'y serait pas exposé. Ainsi vous voj'ez manifestement que toutes les choses que Jésus commande , ont leur fondement immuable sur celles qu'il a accomplies ; et que s'il nous prescrit dans son Évangile une vie pénitente et mortifiée , c'est à cause qu'il nous y paraît comme un Dieu anéanti et crucifié. C'est pour cela que sur le Thabor, où l'on nous ordonne d'écouter sa voix , de quoi est-ce qu'il s'entretient avec Moïse et Élie? de sa croix, dit l'évangéliste, et de la mort qu'il devait souffrir à Jérusalem: Dicebant excessum ejus, quem cornpleturus eratin Jérusalem '. Pour quelle raison , mon divin Sauveur? et qu'a de commun ce discours avec la gloire qui vous environne? C'est, mes frères , que ce qu'il commande étant fondé sur ce qu'il fait , il nous propose ce qu'il a fait , pour disposer nos esprits à suivre humblement ce qu'il commande. Ipsum audite : « Ecoutez « Jésus; » écoutez-le, croyez ce qu'il fait : mais écoutez-le , faites ce qu'il dit.
Mais permettez-moi , chrétiens , d'étendre davantage cette vérité si solide et si importante , et de vous expliquer le dessein pour lequel le sauveur Jésus , dans cet état auguste et majestueux où il nous paraît au Thabor, ne parle que de sa croix et de ses souffrances. Chrétien , ne le vois-tu pas? et ne l'as-tu pas encore entendu ? C'est qu'il a dessein de te préparer à écouter ses préceptes ; il veut lever les difficultés que tu trouves à suivre ses commandements et à marcher dans ses voies. En effet , pour ôter ces difficultés , il faut nous inspirer du courage et nous donner de la force. Pour nous inspirer du courage , qu'y a-t-il de plus efficace que de le voir marcher le premier dans la carrière qu'il nous a ouverte , tout couvert de sueur et de sang, poursuivant tout ce que les hommes fuient , méprisant tout ce qu'ils désirent, souffrant volontairement tout ce qu'ils redoutent : Omnia contemnendo quœ pravi homines cupiunt, et omnia patiendo quœ horrescunt^ '^ et dans cet état de souffrances, nous disant d'un ton ferme et vigoureux : In mundo pressuram habebitis; sed conjîdite, ego vici mundum^ : Mes disciples, je le confesse , « vous aurez à souffrir au monde ; mais « prenez courage, j'ai vaincu le monde. » Se peut-il trouver des âmes si basses qui ne soient
' Cap. XI, n" 12, t. VI, col. 251.
' Luc. IX, 31.
s S. Aug. lib. (Je Fer. Relig. n" 31 , l. I, col. 758.
♦ Joan. XVI, 33.
encouragées par cet exemple? Que si vous vous plaignez , chrétiens , que vos forces ne suffisent pas pour suivre ce Dieu qui vous appelle; vous me faites tous cette objection , je lis dans vos cœurs; regardez que non-seulement il marche devant , mais encore qu'il se tourne à vous pour vous tendre sa main charitable. Quelle preuve eu avons-nous? ses souffrances mêmes. [Écoutez] saint Paul dans l'épître aux Hébreux : In eo enim in quo passus est ipse et tentatus potens est et iis qui tentantur auxiliari ' : « Par les choses qu'il « a souffertes , il nous montre qu'il est puissant « pour prêter secours àceux qui souffrent. >■ Mystère admirable ! Messieurs, il prouve sa puissance par sa faiblesse , et avec beaucoup de raison : car il est juste que celui qui s'est fait infirme par sa bonté , devienne l'appui des autres par sa puissance ; et que, pour honorer la faiblesse qu'il a prise volontairement , il soit le support de ceux qui sont faibles par nécessité. Ne craignons donc pas, chrétiens, de suivre Jésus-Christ dans la voie étroite , et d'écouter un Dieu , marchant devant , nous donnant l'exemple , se retournant , nous tendant la main.
Par conséquent écoutons la voix de ce Maître si charitable : Ipsum audite : « Écoutons Jésus ; " mais écoutons-le comme il parle, prenons ses sentiments comme il nous les donne. Car combien en voyons -nous tous les jours qui s'approchent du Fils de Dieu , non pour recevoir la loi , mais pour la donner, pour le faire parler à leur mode , selon les préjugés de leurs passions et au gré de leurs convoitises? Tels sont ceux qui consultent pour être trompés, qui ne trouvent de bons conseils que ceux qui les flattent, qui cherchent à se damner en conscience : tels sont ceux dont parle ïsaïe : « Voici , dit il , un peuple rebelle qui irrite « la fureur de Dieu ; ce sont des enfants menteui-s « enfants rebelles et opiniâtres, qui ne veulent « pas écouter la loi de Dieu : » Populus ad iracundiam provocans est, et filii mendaces *. De tels hommes disent aux voyants : « Ne voyez « pas , aveuglez-vous pour nous plaire ; ne nous « montrez pas la droite voie : » Nolite aspicere nobis quœ recta sunt^ : ce n'est pas ce que nous cherchons , nous voulons des détours commodes; nous demandons des expédients pour assouvir nos vengeances , pour pallier nos usures , pour continuer nos rapines , pour contenter nos mauvais désirs : Loquimini nobis placentia, videte nobis errores ^ : « Dites-nous des choses qui « nous plaisent , débitez-nous des erreurs agréa-
' Heb. II, 18.