XXX
i Ibid.
* Pu. XI , I.
passions douces, comme l'ambition , et ainsi des autres. Malheureux, qu'entreprenez- vous? « Jé- « sus-Christ est-il divisé? «Divisus estChristus •? celui qui commande la fidélité , n'a-t-il pas commandé la tempérance? celui qui défend la cruauté , îi'a-t-il pas aussi défendu toutes ces douceurs criminel les? Pourquoi partagez-vous Jésus-Christ? pourquoi déflgurez-vous sa doctrine par cette distinction injurieuse? que vous a fait l'Évangile, pour le déchirer de la sorte? Quid dimidias mendacio Christum? Mus veritas fuit '? Est-ce donc que l'Évangile de Jésus-Christ n'est qu'un assemblage monstrueux de vrai et de faux , et qu'il en faut prendre une partie et rejeter l'autre? Toius veritas : Il est tout sagesse , tout lumière , et tout vérité.
Mais, chrétiens, que faut-il donc faire pour écouter fidèlement ce Maître céleste? le voici en un mot de saint Augustin dans le livre de ses Confessions : Optimus minister tuus est, gui non magis intuetur hoc a te audire quod ipse voluerit, sedpotius hoc velle quod a te audierit ^. « Celui-là est votre serviteur véritable , qui « s'approche de vous , ô Sauveur, non pas pour « entendre ce qu'il veut , mais plutôt pour vouloir « ce qu'il entend. » Parole vraiment sainte, vraiment chrétienne, et digne certainement d'être toujours présentée notre mémoire. C'est ainsi que vous devez écouter Jésus, comme un maître dont vous venez recevoir la loi, en désavouant humblement tout ce qui se trouve contraire à ses volontés : et si vous le faites , messieurs , ô Dieu , quelle sera votre récompense! il fera un jour ce que vous voudrez, après que vous aurez fait ce qu'il veut ; et si vous accomplissez ses préceptes , il accomplira ses promesses. C'est ce qui me reste à vous dire , et que je conclurai en peu de paroles.
TBOISIÈME POINT.
Saint Thomas , traitant de la nature du vœu ^ , établit cette différence entre le commandement et la promesse , que le commandement règle et détermine ce que les autres doivent faire à notre égard ; et la promesse, au contraire, ce que nous devons faire à l'égard des autres. Ainsi , messieurs, après avoir ouï à quoi la parole de Jésus-Christ nous oblige envers lui par les préceptes , il est juste que vous entendiez à quoi il s'oblige envers vous par ses promesses. Ipsum audite; écoutez Jésus dans les promesses de son Évangile : et afin que vous entendiez quelle estime vous devez faire de cette promesse , concevez , s'il vous plaît , avec attention messieurs ,
' I. Cor. 1, 13.
» Tert. de Car. Chr. n" 5.
* Lib. X , cap. xxvi , 1. 1 , col. JI84.
* 2. 2. Quœst. Lxxxviii, art. I
SUR LA SOUMISSION
dans quel ordre et pai quelle suite Dieu s'engage à vous. Premièrement , il vous promet ; secondement, pour vous rassurer, il confirme par serment toutes ses promesses : non content d'avoir engagé sa fidélité , il nous envoie son Fils du ciel en la teire , pour nous réitérer la même parole et nous persuader de sa bienveillance j et enfin pour nous ôter tout scrupule, il nous donne comme un avant-goût de la félicité qu'il nous a promise, dans la glorieuse transfiguration de Notre-Seigneur Jésus - Christ. C'est cette dernière circonstance qu'il nous faut examiner en peu de paroles.
C'était déjà une grande grâce qu'il eût plu à notre grand Dieu de s'engager à nous par des promesses : car, comme remarque très-bien le grand saint Thomas , « celui qui promet quelque <' chose , le donne déjà en quelque façon , en tant n qu'il s'oblige à le donner : » Qui promittit, in quantum se obligat ad dandum , jam quodammodo dat \ Il veut dire que celui qui nous a promis , encore qu'il ne nous mette pas par cette promesse dans une possession actuelle, néanmoins il s'est en quelque sorte dessaisi lui-même, en s'ôtant la liberté d'en disposer d'une autre maîiière. C'est pourquoi , dit le même saint Thomas , il paraît par l'usage des choses humaines, qu'on rend grâces non-seulement à celui qui donne , mais encore à celui qui promet , quand il paraît agir de bonne foi ; parce qu'encore que le bien que l'on nous promet ne soit pas encore à nous par une possession actuelle, il estdéjà ànous par engagement ; et que celui qui promet quelque chose, s'est déjà en quelque sorte dessaisi luimême, en s'ôtant la liberté d'en disposer d'une autre manière. Par conséquent il faut avouer que Dieu se liant à nous par ses promesses , nous donnait un merveilleux avantage.
Mais il fait en notre faveur quelque chose de bien plus grand dans la glorieuse transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il connaît notre dureté et notre cœur incrédule : il sait que la vie future ne nous touche pas ; elle nous paraît éloignée , et cependant nos esprits grossiers amusés ou emportés par les biens présents , ne connaissent pas les délices de ce bienheureux avenir. Que fera ce divin Sauveur? écoutez un conseil de miséricorde : « En vérité , en vérité , je vous le « dis , il y en aura parmi vous , dit-il , qui ne goû- « teront point la mort, qu'ils n'aient vu le Fils « de Dieu dans sa gloire et dans son royaume : » Sunt de hic stantibus qui non gustabunt mortem, donecvideant Filium hominis venientev/i in regno suo \ Je veux aider vos sens , je veux
> 2. 2. Quœst. I.XXXVIH , art. v, ad 2 ' Matlh.wi. 28.
soulager votre infirmité; si eette félicité que je promets vous semble trop éloignée pour vous attirer, je veux vous la rendre présente, je la ferai voir à quelques-uns de vous qui pourront en rendre témoignage aux autres. Peu de jours après avoir dit ces mots, il mène au Thabor trois de ses disciples ' ; et comme il était en prière (car , mes frères , c'est dans l'oraison que la gloire de Dieu éclate sur nous) , comme donc il était en prière, cette lumière infinie, qui était cachée sous l'infirmité de sa chair, perçant tout à coup ce nuage épais avec une force incomparable, « sa face éclata comme le soleil , et une blancheur « admirable se répandit sur ses vêtements '. »
Voilà, mes frères , une belle idée de la gloire qui nous est promise : car combien a-t-elle d'éclat, puisqu'elle efface le soleil même! et combien est-elle abondante, puisqu'ayant rempli tout le corps, elle passe jusqu'aux vêtements ' Aussi Pierre, ravi d'un si beau spectacle, s'écrie transporté et tout hors de soi : « 0 Seigneur, « qu'il fait bon ici , » et que je serai bienheureux si je ne perds jamais cette belle vue ! Bonum est nos hic esse ^. Que s'il est si fort transporté de joie en voyant seulement la gloire du corps , que serait-ce donc , chrétiens , si Jésus lui découvrait celle de son âme? Mais s'il voyait la beauté incompréhensible de son essence divine sans nuage , sans mélange , sans obscurité , et telle qu'elle est en elle-même , ô Dieu , quelle serait son extase ! Mais puisqu'il se croit si heureux de voir son maître en sa majesté , quoiqu'il n'ait point encore de part à sa gloire , quel serait son ravissement , s'il s'en voyait revêtu lui-même! 0 mes frères, écoutons Jésus , et laissons-nous toucher à ses promesses, qu'il nous rend déjà si sensibles. Ipsum audite : « Écoutez-le , » écoutez la parole de sa promesse. Quelle est-elle? la voici , messieurs, telle qu'il l'a prononcée lui-même : Qui perseveraverit usque infinem, hic salvus erit^ : » Celui qui persévé- « rera jusqu'à la fin, c'est celui-Iàqui sera sauvé. » Que veut dire cette parole? croyez sa promesse avec certitude, attendez l'effet avec patience.
Mais , hélas ! qui le fait , messieurs ? qui se rend attentif à cette parole? L'entendez- vous , ô hon» mesdumonde , qui , enivrés par les biens présents, faites une raillerie de la vie future ? Oserai-je ré péter dans cette chaire les discours que vous en tenez ? Ah! plutôt que Dieu , qui sonde les cœurs, vous mette devant les yeux vos sentiments. N'êtes-vous pas de ceux qui parlent ainsi dans le prophète Isaïe? « Ah! que le Seigneur se dépê-
' Matth. XVII , I.
■' Ihid. 2.
3 Ihid. XVII, 4.
DUE A LA PAROLE DE JÉSUS-CHRIST
« che ; qu'il nous fasse voir bientôt son ouvrage , « s'il veut que nous le croyions ; qu'il nous fasse « expérimenter quelque chose de ses desseins , et « nous n'en douterons pas : » Festinet, et cito ventât opus ejus, ut videamus : et appropiet, et veniat consilimn Saneti Israël et sciemus illud ' . Reconnaissez aujourd'hui vos sentiments dans la bouche de ces impies. Ne pensez- vous pas tous les jours : Ah ! qui nous dira des nouvelles do cet avenir qu'on nous promet ? toujours attendre , toujours espérer , et cependant tout le présent nous échappe : Festinet, et cito veniat opus ejus. Le monde nous donne des plaisirs présents et Dieu nous remet à une autre vie. Festinet; ah ! qu'il se dépêche , qu'il ne nous rejette pas à un si long terme : nous ne pouvons pas attendre si loin: Cito veniat opus ejus. Ah ! loin de nous ces discours profanes, loin de nous ce langage impie : Ipsum audite : Écoutez Jésus dans la parole de sa promesse ; ne doutez pas , ne vous lassez pas : ah ! ne doutez pas , chrétiens , Dieu l'a dit , vous serez sauvés : Hic salvus ent.
Mais , chrétiens , ne vous lassez pas ; il faut persévérer jusques à la fin : Qui perseveraverit usque injinem. 0 justes, ô fidèles, ô enfants de Dieu , c'est ici la voix qu'il vous faut entendre. Où êtes-vous dans cette assemblée? Il y en a , je n'en doute pas : ah ! que nous ne soyons pas assez malheureux qu'il n'y ait point de justes dans un si grand peuple : ô justes, c'est à vous que je parle; je vous parle sans vous connaître ; mais Dieu que vous connaissez et qui vous connaît, saura bien porter ma voix dans vos cœurs : Qui perseveraverit, hic salvus erit. Oui , c'est la parole qu'il vous faut entendre : Vox exultationis et salutis in iabcfTiaculis justoncm ^ : « Les cris d'al- « légresse et du salut se font entendre parmi les « tentes des justes. » C'est cette parole dont il est écrit: « Mes brebis entendent ma voix^. C'est cette « parole, dit saint Augustin, que nul des étran- « gers n'écoute , que nul des enfants ne rejette : » Hanc vocem no7i negligit proprius, non audit alienus ^. Plusieurs écoutent Jésus-Christ dans d'autres paroles; mais que celle-ci est entendue de peu de personnes! Celui-là est maintenant chaste , peut-être sera-l-il bientôt impudique : celui-là , lassé de ses crimes , les va expier par la pénitence, il écoute parler Jésus-Christ : mais, ô voix sacrée! ô parole de persévérance! il ne t'entend pas ; la tentation s'élève , il succombe ; l'occasion se présente , il s'y laisse aller. 0 parole de persévérance! il ne t'entend pas; néan-
' Ps. ex vu, 15.
•* Joan. X, 27.
* In Joan. Tr. XLV , nM3 , t. m , part, ii , col. fioo.
moins c'est le sceau de l'obéissance. Écoutez -la , ô enfants de Dieu, et ne perdez pas votre couronne. La tentation vouspresse; ah! «persévérez jusques « à la fin , parce que la tentation ne durera pas jus- « ques à la fin : ^'Persévéra usque in finem, quia tentatio non persévérât usque in ^nem\ Mais cet homme m'opprime par ses violences : Et adhuc pusillum, et non erit peccator^ : « Encore « quelque peu de temps, et le pécheur ne sera plus.» Mais que ce délai est ennuyeux ! « C'est l'infirmi- « té qui vous fait paraître long ce qui est si court : » Injirmitas facit diu videri quod cito est 3, « H « nous semble long quand il se passe ; mais lors- « qu'il sera achevé , c'est alors que vous sentirez « combien il était de peu de durée : » Hoc modicum. longumnohisvidetur , quoniam adhucagitur : cum finitum fuerit , tune sentiemus quam modicumfuerit^.
Que si les promesses ne vous touchent pas , écoutez la parole de ses menaces : je n'en ai point parlé, parce que l'intention deNotre-Seigneur n'est pas de nous montrer aujourd'hui rien qui soit terrible. Il n'est venu apporter que le salut : Non enim veni ut judicem mundum ^ : « car je ne « suis pas venu pour juger le monde. » Mais enfin, contraint par nos crimes , [il nous fait avertir] de fuir devant la c olère qui nouspoursuit '.fugere aventura ira^. « Car déjà la cognée est mise à la 1 racine des arbres : » Jam enim securis ad radicem arborum posita esf^. «■ Qu'on jette , s'écrie- « t-il, ce serviteur inutile dans les ténèbres exté- « rieures : » Inutilem servum ejicitein tenehras exteriores ^ 0 paroles terribles ! Irritam quis faciens legem Moijsi, sine ulla miseratione duobus vel tribus testibus moritur : quanto magisputatis détériora mereri supplicia, qui Filium Deiconculcaverit, etsanguinem testainenti pollutum duxerit in quo sanctificatus est, et Spiritui gratiœ contumeliam fecerit^ : « Celui « qui a violé la loi de Moïse est condamné à mort « sans miséricorde, sur la déposition de deux ou « trois témoins : combien donc croyez-vous que « celui-là serajugé digne d'un plus grand supplice, « qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu , qui « aura tenu pour une chose vile et profane le sang « de l'alliance par lequel il avait été sanctifié, et « qui aura fait outragea l'Esprit de grâce? » Pour éviter toutes ces menaces , mes frères , écoutons le sauveur Jésus, croyons humblement ce qu'il
' In Joan. Tr. XLv, n» I3, t. m , part. », col. ewi.
' Ps. XXXVI, 10.
3 S. Aug. in Ps. xxxvi, Serm. r, n° 10, t. iv, cx)l. 263.
* In Joan. Trac, ci , n" 6, (. m , part. H , col. 753.
* Joan. XII , 47.
'' Matlh. \i\ ,7.
' Ibid. 10.
" Ibid. XXV , 30.
■' Hehr. x , 2^ , 29.
SUR LA PAROLE DE DIEU
euseigfte , suivons fidèlement ce qu'il commande, et nous aurons infailliblement ce qu'il promet , la félicité éternelle. Amen.
DEUXIEME SERMON
LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME
SUR LA PAROLE DE DIEU. '
Rapport admirable entre le mystère de l'eucharistie et le ministère de la parole. Disposilions nécessaires pour l'entendre avec fruit : comment les prédicateurs doivent l'annoncer : où il faut qu'elle soit entendue des auditeurs. Obéissance fidèle à ce qu'elle prescrit, preuve certaine et essentielle qu'on est enseigné de Dieu.
Hic est Filius meus dilectus, in quo milii bene complacui : ipsum audite.
Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis plu : écoutez-le. Matlh. xvii, 51.
Je n'entreprends pas de vous raconter toute la gloire du Thabor , ni toute la magnificence de la transfiguration de notre Sauveur; je ne m'arrêterai pas à cette lumière, à cette majesté, à ce: éclat qui éblouit les yeux des apôtres ; je ne vous dirai pas, avec saint Bazile de Séleucie ' , que le soleil , plus surpris qu'au jour qu'il fut arrêté par Josué , fut étonné d'apercevoir un autre soleil plus resplendissant que lui, et ce qu'il n'avait jamais vu jusqu'à ce temps , de se voir obscurci lui-même par une lumière étrangère , lui devant qui toute autre lumière cède et disparaît.
Je m'arrête à écouter cette voix du Père céleste : C'est ici mon Fils bien-aimé, dans lequel je me suis plu : écoutez-le. Mais je ferai une remarque qui me semble très-importante. Moïse et Élie avaient paru auprès du Sauveur en grande majesté : Visi in majestate » : la loi et les prophètes viennent lui rendre témoignage et le reconnaître. Mais ce qui nous doit faire entendre l'autorité du Seigneur Jésus, c'est que saint Marc et saint Luc ont observé qu'en même temps que fut entendue cette voix du Père céleste qui nous commande d'écouter son Fils, Moïse et Élie disparurent; ils entrèrent dans une nuée , et Jésus se trouva tout seul : Et dumfieret vox, inventus est Jésus solus ^. Que si vous me demandez d'où vient que Moïse et Élie se cachent à cette parole , je vous en expliquerai le mystérieux secret , tel qu'il nous est exposé par le docteur des gentils dans la divine épître aux Hébreux, « Dieu , dit le grand « apôtre*, ayant parlé autrefois à nos pères en
' Orut. in Transjlgur. Domin.
* Luc. IX, 31.
3 Ibid 36. Marc, ix , 7.
* Hehr. I , I
« différentes manières par la bouche des prophè- « tes (remarquez ces mots : autrefois, mainte- « nant, dans les derniers temps ) , il nous a parlé « par son propre Fils. » C'est pourquoi , dans le même temps, Jésus-Christ paraît comme maître, Moïse et Élie se retirent; la loi, tout impérieuse qu'elle est, tient à gloire de lui céder : les prophètes, tout clairvoyants qu'ils sont, se vont néanmoins cacher dans la nuée , comme s'ils disaient au divin Jésus , par cette action : Nous avonsparlé autrefois au nom et par l'ordre de votre Père ; Olim Deus; maintenant que vous ouvrez votre bouche , et que « l'Unique qui était dans le sein « du Père ' » vient lui-même expliquer les secrets du ciel , notre commission est expirée , notre autorité se confond dans l'autorité supérieure ; et n'étant que les serviteurs , nous cédons humblement la parole au Fils.
Chrétiens, c'est cette parole du Fils qui résonne de tous côtés dans les chaires évangéliques. Ce n'est plus sur la chaire de Moïse que nous sommes assis , mais sur la chaire de Jésus-Christ , d'où nous faisons retentir sa voix et son Évangile. [Venez] apprendre dans quel esprit on doit écouter notre parole, ou plutôt la parole du Fils de Dieu même; [et demandons] les prières de celle qui le conçut , dit saint Augustin , premièrement par l'ouïe ; et qui , par l'obéissance qu'elle rendit à la parole éternelle, se rendit digne de la concevoir dans ses bénites entrailles. Ave, Maria.
Le temple de Dieu, chrétiens, a deux places augustes et vénérables , je veux dire l'autel et la chaire. Là se présentent les requêtes , ici se. publient les ordonnances ; là les ministres des choses sacrées parlent à Dieu de la part du peuple , ici ils parlent au peuple de la part de Dieu ; là Jésus- Christ se fait adorer dans la vérité de son corps, il se fait reconnaître ici dans la vérité de sa doctrine. Il y a une très-étroite alliance entre ces deux places sacrées , et les œuvres qui s'y accomplissent ont un rapport admirable. De l'un et de l'autre de ces deux endroits est distribuée aux enfants de Dieu une nourriture céleste : Jésus-Christ prêche dans l'un et dans l'autre. Là , rappelant en notre pensée la mémoire de sa passion , et nous apprenant par même moyen à nous sacrifier avec lui, il nous prêche d'une manière muette; ici il nous donne des instructions animées par la vive voix. Et si vous voulez encore un plus grand rapport, là, par l'efficace du Saint-Esprit et par des paroles mystiques, auxquelles on ne doit point penser sans tremblement, se transforment les dons proposés au corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; ici, par le même esprit et encore par la puissancedo
' Joan. 1, 18.
SUR LA PAROLE DE DIEU
la parole divine, doivent être secrètement transjformes les fidèles de Jésus-Christ, pour être faits Ion coi-ps et ses membres.
C'est à cause de ce rapport admirable entre l'autel et la chaire , que quelques docteurs anciens n'ont pas craint de prêcher aux fidèles qu'ils doivent approcher de l'un et de l'autre avec une vénération semblable ; et sur ce sujet , chrétiens , vous serez bien aises d'entendre des paroles remar quables de saint Augustin , qui sont renommées parmi les savants , et que je rapporterai en leur entier'dès le commencement de ce discours, auquel elles doivent servir de fondement. Voici comme parle ce grand évêque : Interrogo vos, Fratres : dicite mihi, quid vobis plus videtur, verbum Dei^ an corpus Christi? Si verum vultis respondere, hoc utigue dicere debetis, quod non siminus verbum Dei, quant corpus Christi; le ideo quanta sollicitudine observamus, quando nobis corpus Christi ministratur, ut nihil ext ipso de nostris manibus in terrant cadat, tanta sollicitudine observemus ne verbum Dei quodt nobis erogatur, dum aliquid aut cogitamus aui loquimur, de nostro corde cadat : quia non minus rem erit qui verbum Dei negligenter audierit, quam ille qui corpus Christi in terram cadere negligentia sua permiserit^. « Je vous «demande, mes frères, laquelle de ces deux « choses vous semble de plus grande dignité , la « parole de Dieu ou le corps de Jésus-Christ? Si « vous voulez dire la vérité, vous répondrez sans '• doute que la parole de Jésus-Christ ne vous 0 semble pas moins estimable que son corps ; ainsi « donc, autant que nous apportons de précaution « pour ne pas laisser tomber à terre le corps de « Jésus-Christ qu'on nous présente, autant en « devons-nous apporter pour ne pas laisser tomber « de notre cœur la parole de Jésus-Christ qu'on « nous annonce, parce que celui-là n'est pas moins « coupable , qui écoute négligemment la sainte « parole , que celui qui laisse tomber par sa faute « le corps même de Jésus-Christ. » Voilà les propres termes de saint Augustin % qui me donnent lieu , chrétiens , d'approfondir aujourd'hui ce secret rapport entre le mystère de l'eucharistie et le ministère de la parole , parce que je ne trouve rien de plus efficace pour attirer le respect à la sainte prédication , ni rien aussi de plus convenable pour expliquer les dispositions avec lesquelles il la faut entendre.
Ce rapport dont nous parlons consiste en trois
' Appetid Serm. CCC, n" 2 , t. v , col. 504.
' Le sermon d'où ce passage est tiré , avait été mal à propos jitlribué à saint Augustin dans quelques anciennes éditions de SCS œuvres. Les J)énédictins Tont rejeté dans l'Appendix, comme n'appai tcp'int pas à ce saint docteur, mais plutôt à saint Césaire d'Arles, mort en 542. {Édit. de Fersailfes.^
choses que je vous prie d'écouter attentivement. Je dis premièrement , chrétiens , qu'avec la même religion que vous désirez que l'on vous donne à l'autel la vérité du corps de Notre-Seigneur, vous devez désirer aussi qu'on vous prêche en la chaire la vérité de sa parole : c'est la première disposition. Mais il faut encore passer plus avant ; car comme il ne suffit pas que vous receviez au dehors la vérité de ce pain céleste , et que vous vous sentiez obligés d'ouvrir la bouche du cœur plutôt même que celle du corps ; ainsi , pour bien entendre la sainte parole , vous devez être attentifs au dedans et prêter l'oreille du cœur. Ce n'est pas assez , chrétiens, et voici la perfection du rapport, et la consommation du mystère. Comme en recevant dans le cœur cette nourriture sacrée , vous devez tellement vous en sustenter, qu'il paraisse à votre bonne disposition que vous avez été nourris à la table du Fils de Dieu , ainsi vous devez profiter de sorte de sa parole divine , qu'il paraisse par votre vie que vous avez été instruits dans son école. Si vous vous mettez aujourd'hui dans ces saintes dispositions , vous écouterez Jésus-Christ de la manière qu'il veut qu'on l'écoute : Ipsum audite. Vous écouterez au dehors la vérité de sa parole , vous écouterez au dedans sa prédication intérieure ; enfin vous l'écouterez par une fidèle pratique, en vous montrant ses disciples par l 'obéissance : Ipsum audite.
Madame ', cette matière est digne de l'audience que nous donne aujourd'hui Votre Majesté. C'est principalement aux rois de la terre qu'il faut apprendre à écouter Jésus-Christ dans les saintes prédications , afm qu'ils entendent du moins en public cette vérité qu'on leur déguise en particulier par tant de sortes d'artifices; et que la parole de Dieu , qui est un ami qui ne flatte pas, les désabuse des flatteries de leurs courtisans. Votre Majesté , madame , y donne peu d'attention ; et comme elle est déjà prévenue d'un grand amour pour la vérité , elle croira facilement ce que je vais tâcher de prouver, qu'il ne faut chercher dans les chaires que la vérité étemelle.
PBEMIER POINT.
Les chrétiens délicats , qui , ne connaissant pas la croix du Sauveur, qui est le grand mystère de son royaume, cherchent partout ce qui les flatte et ce qui les délecte , même dans le temple de Dieu , s'imaginent être innocents de désirer dans les chaires les discours qui plaisent , et non ceux qui touchent et qui édifient ; et énervent par ce moyen toute l'efficace de l'Évangile. Pour les désabuser aujourd'hui de cette erreur dangereuse , voici la proposition que j'avance : que comme il
' La reine mère.
SUR LA PAROLE DE DIEU
n'y a aucun homme assez insensé pour ne chercher pas à l'autel la vérité du mystère, aussi aucun ne doit être assez téméraire pour ne chercher pas en la chaire la pureté de la parole; c'est ce que j'ai à faire voir dans ce premier point. J'espère que la preuve sera concluante.
Pour établir ce rapport, je pose ce fondement nécessaire, que selon le conseil de Dieu dans la dispensation du mystère du Verbe incarné, il devait se montrer aux hommes en deux manières différentes. Premièrement il devait paraître en la vérité de sa chair, secondement il devait paraître dans la vérité de sa parole ; et voici la raison solide de ces différentes apparitions , c'est qu'étant le Sauveur du monde, il devait nécessairement se manifester par tout le monde. Par conséquent il ne suffit pas qu'il se montre dans la Judée et dans un coin de la terre , il faut qu'il paraisse par tous les endroits où la volonté de son Père lui a prédestiné des élus. Si bien que ce même Jésus , qui s'est montré seulement dans la Palestine par la vérité de sa chair, a été ensuite porté par tout l'univers par la vérité de sa parole ; et c'est en cet état , chrétiens , qu'il se découvre maintenant à nous, en attendant le jour bienheureux où nous le verrons dans sa gloire.
Ce mystère que je vous prêche , paraît assez clairement dans notre évangile de la Transfiguration ; car c'est une chose digne de remarque , que dans le même moment que saint Pierre , admirant Jésus environné de lumière, se veut faire un domicile sur le Thabor pour jouir éternellement de sa vue ; dans le même moment , chrétiens, adhuc eo loquente% « tandis qu'il parlait » encore, « la gloire de Jésus-Christ disparaît, un nuage couvre les disciples , d'où sortit cette voix du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écou- « tez-le. « Comme s'il eût dit à saint Pierre , ou plutôt en sa personne aux fidèles qui devaient suivre : Cette vie mortelle et caduque n'est pas le temps de voir Jésus-Christ ; un nuage le dérobera à vos yeux lorsqu'il viendra prendre sa place dans la gloire du sein paternel. Mais ne croyez pas toutefois que vous en perdiez tout à fait la vue , car en cessant de voir dans la vérité de son corps, vous le pourrez toujours contempler dans la vérité de sa doctrine. Écoutez-le seulement , et regardez ce divin Maître dans son Évangile , dans lequel il s'est lui-même renfermé : Ipsum audite. C'est ce qui a fait dire à Tertullien , dans le livre de la Résurrection , que la parole de vie est comme la chair du fils de Dieu : Itaque sermonem constituens vivificatorem.... eumdcm etiam carnem suam dixil'j et au savant Origène : que la parole
' Matth. XVII, 5.
' De Rcsur. carn. n" 37, p. 406.
qui nourrit les âmes est une espèce de second corps dont le Fils de Dieu s'est revêtu : Panis qiiem Deus verbum corpus suum esse fatetur, verbum est nutritorium animarum\ Que veulent-ils dire, messieurs, et quelle ressemblance ontils pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que le Fils de Dieu retirant de nous cette apparence visible, et désirant néanmoins demeurer encore avec ses fidèles, a pris comme une espèce de second corps , je veux dire la parole de son Évangile , qui est en effet comme un corps dont la vérité est revêtue ; et par le moyen de ce nouveau corps, âmes saintes, il vit et il converse encore avec nous , il agit et il travaille encore pour notre salut, il prêche et il nous donne tous les jours des enseignements de vie éternelle , il renouvelle à nos yeux tous ses mystères.
Maintenant, pour ne rien confondre, faisons cette réflexion sur toute la doctrine précédente. Si vous l'avez assez entendue , vous devez maintenant être convaincus que les prédicateurs de l'Évangile ne montent pas dans les chaires, pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous le crovions! Ils y montent, dans le même esprit qu'ils vont à l'autel , pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'euclîaristie ; car le corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable, que la vérité de Jésus- Christ est dans la prédication évangélique. Dans le mystère de l'eucharistie , les espèces que vous voyez sont des signes; mais ce qui est enfermé dedans , c'est le corps même de Jésus-Christ : et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des signes ; mais la pensée qui les produit et celle qu'elle porte dans vos esprits, c'est la doctrine même du Fils de Dieu.
Que chacun parle ici à sa conscience, et s'interroge soi-même en quel esprit il écoute : que chacun pèse devant Dieu si c'est un crime médiocre de ne faire plus , comme nous faisons , qu'un divertissement et un jeu du plus grave, du plus important, du plus nécessaire emploi de l'Église! car c'est ainsi que les saints conciles nomment le ministère de la parole. Mais pensez maintenant, mes frères, quelle est l'audace do ceux qui attendent , ou exigent même des prédicateurs autre chose que l'Évangile; qui veulent qu'on leur adoucisse les vérités chrétiennes; ou que, pour les rendre agréables, on y mêle les inventions de l'esprit humain. Ils pourraient avec la même licence souhaiter de voir violer la sainteté de l'autel , en falsifiant les mystères. Cette pensée vous fait horreur : mais sachez qu'il y a
' Hom. XXXV , in Matlh. l. ni , p. 898.
SUR LA PAROLE DE DIEU
pareille obligation de traiter en vérité la sainte parole et les mystères sacrés : d'où il faut tirer cette conséquence , qui doit faire trembler tout ensemble et les prédicateurs et les auditeurs ; que tel que serait le crime de ceux qui feraient ou exigeraient la célébration des divins mystères autrement que Jésus-Christ ne les a laissés , tel est l'attentat des prédicateurs et tel est celui des auditeurs, quand ceux-ci désirent et que ceux-là donnent la parole de l'Évangile autrement que ne l'a déposé entre les mains de son Église le céleste prédicateur, que le Père nous ordonne aujourd'hui d'entendre : Ipsum audite.
C'est pourquoi l'apôtre saint Paul enseigne aux prédicateurs, qu'ils doivent s'étudier non à se faire renommer par leur éloquence , « mais à se « rendre recommaudables à la conscience des « hommes par la manifestation de la vérité ' : » où il leur enseigne deux choses ; en quel lieu et par quel moyen ils doivent se rendre recommandables. Où? dans les consciences. Comment? par la manifestation de la vérité ; et l'un est une suite de l'autre. Car les oreilles sont flattées par l'académie et l'arrangement des paroles, l'imagination réjouie par la délicatesse des pensées , l'esprit gagné quelquefois par la vraisemblance du raisonnement : la conscience veut la vérité ; et comme c'est à la conscience que parlent les prédicateurs , ils doivent rechercher non un brillant et un feu d'esprit qui égaie , ni une harmonie qui délecte , ni des mouvements qui chatouillent; mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les cœurs. E^t où trouveront-ils toutes ces grandes choses , s'ils ne font luire la vérité, et parler Jésus-Christ lui-même? Dieu a les orages en sa main , il n'appartient qu'à lui de faire éclater dans les nues le brait du tonnerre : il lui appartient beaucoup plus d'éclairer et de tonner dans les consciences , et de fendre les cœurs endurcis par des coups de foudre : et s'il y avait un prédicateur assez téméraire pour attendre ces grands effets de sou éloquence , il me semble que Dieu lui dit comme à Job : Et si habes brachium sicut Deus, et si voce simili tonas ^ : « Si tu crois « avoir un bras comme Dieu, et tonner d'une voix « semblable, » achève, et fais le Dieu tout à fait : « élève-toi dans les nues , parais en ta gloire , ren- « verse les superbes eu ta fureur, » et dispose à ton gré des choses humaines-: Circumda tibi decorem, et in sublime erigere, et esto gloriosiis : ... disperge superbos infurore tuo ^. Quoi , avec cette faible voix imiter le tonnerre du Dieu vivant! N'affectons pas d'imiter la force toutc-
• II. Cor. IV , 2.
2 Job. XL, 4.
»i6»rf. 5,«.
puissante de la voix de Dieu par notre faible éloquence.
Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse : Sapientiam de domo sita, idest, pectore sapientis procedere intelligas, et tanquam inse parabilem famulam etiam non vocatam sequi eloquentiam^ . Il y a ici un ordre à garder : la sagesse marche devant, comme la maîtresse; l'éloquence s'avance après, comme la suivante. Mais ne remarquez-vous pas , chrétiens, la circonspection de saint Augustin , qui dit qu'elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l'éloquence, pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens , ne doit pas être recherchée avec trop d'étude; il faut qu'elle vienne comme d'ellemême, attirée par la grandeur des choses, et pour servir d'interprète à la sagesse qui parle. Mais quelle est cette sagesse, messieurs, qui doit parler dans les chaires, siuon Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui est la sagesse du Père, qu'il nous ordonne aujourd'hui d'entendre? Ainsi le prédicateur évangélique est celui qui fait parler Jésus- Christ; mais il ne lui fait pas tenir un langage d'homme ; il craint de donner un corps étranger à sa vérité éternelle. C'est pourquoi il puise tout dans les Écritures , il en emprunte même les termes sacrés, non -seulement pour fortifier, mais pour embellir son discours. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes , il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas , dit saint Augustin % qu'il néglige quelques ornements de l'élocution , quand il les rencontre en passant, et qu'il les voit comme fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent, mais aussi n'affecte-t-il pas de s'en trop parer; et tout appareil lui est bon , pourvu qu'il soit un miroir où Jésus- Christ paraisse en sa vérité, un canal d'oùsortent eu leur pureté les eaux vives de son Évangile : ou s'il faut quelque chose de plus animé , un Interprète fidèle qui n'altère, ni ne détourne, ni ne mêle , ni n'affaiblisse sa sainte parole.
Vous voyez par là, chrétiens, ce que vous devez attendre des prédicateurs. J'enten s qu'on se plaint souvent qu'il s'en trouve peu de la sorte : mais, mes frères, s'il s'en trouve peu, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, car c'est à vous de les faire tels. Voici un grand mystère que je vous annonce : oui, mes frères, c'est aux auditeurs de faire les prédicateurs. Ce ne sont pas les prédicateurs qui se font eux-mêmes ; ne vous persuadez pas qu'on attire du ciel quand on veut
' De Oocl. Christ, lib. iv, n' 10, m, part, i col. 68. ' Ibid. n" 57, col. 8'j.
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cette divine parole ; ce n'est ni la force du génie , ni le travail assidu , ni la véhémente contention qui la font descendre. On ne peut pas la forcer, dit un excellent prédicateur, il faut qu'elle se donne elle-même : Non... exigitur, sed... douât • . Dieu n'a pas résolu de parler toujours quand il plaira à l'homme de lui commander : « il souf- « fle où il veut* , » quand il veut; et la parole de vie qui commande à nos volontés , ne reçoit pas la loi de leurs mouvements : Dominatur divinus sermo, non servit, etideo non, cum jubetur, loquUur, sedjubet^. Voulez-vous savoir, chrétiens, quand Dieu se plaît de parler? quand les hommes sont disposés à l'entendre. Cherchez en vérité la saine doctrine , Dieu vous suscitera des prédicateurs. Que le cJiamp soit bien préparé , ni le bon grain , ni le laboureur, ni la rosée du ciel ne manqueront pas. Que si au contraire vous êtes de ceux qui détournent leur oreille de la vérité , et qui demandent des fables et d'agréables rôvel'ies -: Ad fabulas autem convertentur ^ ; Dieu commandera à ses nues [de ne point pleuvoir sur vous^] 5 il retirera la saine doctrine de la bouche de ses prédicateurs [et vous livrera à cette terrible famine de sa parole , dont le prophète vous menace]. Il enverra en sa fureur des prophètes insensés et téméraires , « qui disent : La paix , « où il n'y a point de paix*^ ; qui disent : Le Sei- « gneur, le Seigneur ; et le Seigneur ne leur a « point donné de commission '. « Voilà le mystère que je promettais. Ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques ; parce que les prédicateurs étant pour les auditeurs, les uns reçoivent d'en haut ce que méritent les autres : /{oc doctor accipit , quod meretur auditor^ . Pàmez donc la vérité, chrétiens, et elle vous sera annoncée : ayez appétit de ce pain céleste, et il vous sera présenté : souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ , et il fera résonner sa voix jusqu'aux oreilles de votre cœur. C'est là que vous devez vous rendre attentifs ; et c'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans ma seconde partie.
SECOND POINT
Le second rapport , chrétiens , que nous avons remarqué entre la parole de Dieu et l'eucharistie , c'est que l'une et l'autre doit aller au cœur, quoiquepar des voies différentes ; l'une par la bouche, l'autre par l'oreille. C'est pourquoi comme celui-
.« s. Petr. Chrysol. Scmi. LXXXVI.
' Joan. m , 8.
3 S. Petr. ChmjsoL Serm. LXXXVI.
* I. Tint. IV, 4.
» Is. V, 6.
« Jercm. virr, II.
' Ezech. XIII, 6.
« S. Petr. Chrysol. iibi supra.
là boit et mange son jugement, qui approchant du mystère prépare seulement la bouche du corps , et ferme à Jésus-Christ la bouche du cœur; ainsi celui-là reçoit sa condamnation , qui écoutant parler Jésus-Christ, lui prête l'oreille au dehors, et bouche l'ouïe au dedans à cet enchanteur céleste : Incantantis sapienterK
Que si vous me demandez ici, chrétiens, ce que c'est que prêter l'oreille au dedans, je vous répondrai en un mot que c'est écouter attentivement. Mais l'attention dont je parle n'est peutêtre pas celle que vous entendez : et il nous faut ici expliquer deux choses ; combien est nécessaire l'attention , et en quelle partie de l'âme elle doit être.
Pour bien entendre, messieurs, quelle doit être votre attention à la divine parole, il faut s'imprimer bien avant cette vérité chrétienne; qu'outre le son qui frappe l'oreille , il y a une voix secrète qui parle intérieurement , et que ce discours spirituel et intérieur, c'est la véritable prédication , sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile. Nous devons donc être auditeurs dans l'intérieur : Intus omnes auditores sumus^. Le fils de Dieu ne nous permet pas de prendre le titre de maîtres : « Que « personne , dit-il , ne s'appelle maître ; car il n'y « a qu'un seul maître et un seul docteur : » Unus est enim magister vester^. Si nous entendons cette parole, nous trouverons, dit saint Augustin-^, que nul ne nous peut enseigner que Dieu ; ni les hommes ni les anges n'en sont point capables : ils peuvent bien nous parler de la vérité , ils peuvent, pour ainsi dire, la montrer au doigt; Dieu seul la peut enseigner, parce que lui seul nous éclaire pour discerner les objets : ce que saint Augustin éclaircit par la comparaison de la vue. C'est en vain que l'on désigne avec le doigt les peintures de cette église ; c'est en vain que l'on remarque la délicatesse des traits et la beauté des couleurs , où notre œil ne distingue rien , si le soleil ne répand sa clarté dessus. Ainsi , parmi tant d'objets qui remplissent notre entendement , quelque soin que prennent les hommes de démêler le vrai d'avec le faux, si celui dont il est écrit, « qu'il éclaire tout homme venant au monde * , » n'envoie une lumière invisible sur les objets et l'intelligence , jamais nous ne ferons le discernement. Je puis bien vous montrer au doigt l'objet de la vue, et adresser votre vue; puis-je vous donner des yeux pour les regarder? C'est donc
' Ps. LVll , B.
2 s. Aug. Serm. CLXXU, n° 7, t. V, col. 857.
3 Matl/i. XXIII, 8.
< De pcccat. mer. et rcmiès. lib. l , n" 37, t. x , col. 20 , SI. ■' Joan. 1,9.
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en sa lumière que nous découvrons la différence des choses : c'est lui qui nous donne un certain sens qui s'appelle le « sens de Jésus-Christ ', » par lequel nous goûtons ce qui est de Dieu. C'est lui qui ouvre le cœur, et qui nous dit au dedans : C'est la vérité qu'on vous prêche; et c'est là, comme je l'ai dit , la prédication véritable. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin : « Voici , mes « frères , un grand secret : » Magnum sacramentum, fratres; « Le son de la parole frappe les n oreilles, le maître est au dedans : » on parle dans la chaire, la prédication se fait dans le cœur; Sonus verborum nostrorum aures percutit, magister intus est ' : car il n'y a qu'un maître , qui est Jésus-Christ, et lui seul enseigne les hommes. C'est pourquoi ce maître céleste a dit tant de fois : «Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute^. » Certainement, chrétiens, il ne parlait pas à des sourds; mais il savait, ce divin docteur, qu'il y en a « qui en voyant ne voient pas, et qui en « écoutant n'écoutent pas ^; qu'il y a des oreilles intérieures où la voix humaine ne pénètre pas, et où lui seul a droit de se faire entendre. Ce sont ces oreilles qu'il faut ouvrir pour écouter la prédication. Ne vous contentez pas d'arrêter vos yeux sur cette chaire matérielle ; « celui qui en- « seigne les cœurs a sa chaire au cieP; » Il y est assis auprès de son Père, et c'est lui qu'il vous faut entendre : Ipsum audite.
Ne croyez pas toutefois que vous deviez mépriser cette parole sensible et extérieure que nous vous portons de sa part. Car, comme dit excellemment saint Jean-Chrysostôme ^, Dieu nous ayant ordonné deux choses , d'entendre et d'accomplir sa sainte parole , combien est éloigné de la pratique celui qui s'ennuie de l'explication? quand aura le courage de l'accomplir, celui qui n'a pas la patience de l'entendre? quand lui donnera son cœur, celui qui lui refuse jusqu'à ses oreilles? C'est une loi établie pour tous les mystères du christianisme, qu'en passant à l'intelligence, ils se doivent premièrement présenter aux sens ; et ii l'a fallu en cette sorte, pour honorer celui qui, étant invisible par sa nature , a voulu paraître pour l'amour de nous sous une forme sensible. C'est pourquoi nous respectons , et l'eau qui nous lave, et l'huile sacrée qui nous fortifie, et la forme sensible du pain spirituel qui nous nourrit pour la vie éternelle. Pour la même raison , chrétiens, vous devez entendre les prédicateurs en bénissant ce grand Dieu qui a tant voulu honorer les
' I. Cor. II, 16.
» In Ep. Joan. Tract, m, n' 13, t. m, part, ii, col. &i9.
3 Matth. \iii, 9.
* Ibid. 13.
' S. Aug. loco mox cilalo.
' S. Chnjs. de Mutât. Nomin. t. m, p. 107 et scq.
hommes, que, sans avoir besoin de leur secours, il les choisit néanmoins pour être les instruments de sa puissance. Assistez donc saintement et fidèlement à la sainte prédication. Mais cette assistance extérieure n'est que la moindre partie de notre devoir ; il faut prendre garde que de vains discours, ou des pensées vagues, ou une imagination dissipée, ne fassent tomber du cœur la sainte parole. Si, dans la dispensation des mystères, il arrive par quelque malheur que le corps de Jésus-Christ tombe à terre, toute l'Église tremble, tout le monde est frappé d'une sainte horreur ; et saint Augustin vous a dit que ce n'est pas un moindre mal de laisser perdre inutilement la parole de vérité.
Et en effet, chrétiens, Jésus-Christ, qui est la vérité même , n'aime pas moins la vérité que son propre corps : au contraire, c'est pour sceller de son propre sang la vérité de sa parole , qu'il a bien voulu sacrifier son propre corps. Un temps il a souffert que son corps fût infirme et mortel , et c'est volontairement qu'il l'a exposé à tant d'outrages : il a voulu au contraire que sa vérité fût toujours immortelle et inviolable. Par conséquent il ne faut pas croire qu'il se sente moins outragé quand on écoute sa vérité avec peu d'attention , que quand on manie son corps avec peu de soin. Tremblons donc , chrétiens , tremblons , quand nous laissons tomber à terre la parole de vérité que l'on nous annonce ; et comme il n'y a que nos cœurs qui soient capables de la recevoir, ouvrons-lui-en toute l'étendue , et écoutons attentivement Jésus-Christ qui parle : Ipsum audite.
Mais il me semble que vous me dites que nous n'avons pas sujet de nous plaindre du peu d'attention de nos auditeurs ; bien loin de laisser perdre les sentiments, ils pèsent exactement toutes les paroles : non-seulement ils sont attentifs, mais ils mettent tous les discours à la balance, et ils eu savent remarquer au juste le fort ou le faible. Pendant que nous parlons, dit saint Chrysostôme ', on nous compare avec les autres et avec nousmêmes ; le premier discours avec les suivants , le commencement avec le milieu ; comme si la chaire était un théâtre où l'on monte pour disputer le prix du bien dire. Ainsi je confesse qu'on est attentif, mais ce n'est pas l'attention que Jésus demande. Où doit-elle être, mes frères, où est ce lieu caché dans lequel Dieu parle? où se fait cette secrète leçon dont Jésus-Christ a dit dans son Évangile : « Quiconque a ouï de mon Père et « a appris , vient à moi *? » où se donnent ces enseignements , et où se tient cette école dans laquelle le Père céleste parle si fortement de son
' De Sacerd. lib. V, n» i, 1. 1, p. 415. ' Joan. VI, 43
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Fils , où le Fils enseigne réciproquement à connaître son Père céleste? Écoutez saint Augustin là-dessus, dans cet ouvrage admirable de la prédestination des saints : Valde remota est a sensibus carnis hœc schola, in qua Pater auditur vel docet, ut veniatur ad Filium ' : « Que cette « école céleste , dans laquelle le Père apprend à « venir au Fils , est éloignée des sens de la chair ! « encore une fois, nous dit-il, qu'elle est éloignée « des sens de la chair, cette école où Dieu est le « maître! » Valde, inquam, remota estasensibus carnis hœc schola , in qua Deus auditur et docet!
Mais quand Dieu même parlerait à l'entendement par la manifestation de la vérité, il faut encore aller plus avant. Tant que les lumières de Dieu demeurent simplement à l'intelligence , ce n'est pas encore la leçon de Dieu , ce n'est pas l'école du Saint-Esprit ; parce qu'alors , dit saint Augustin % Dieu ne nous enseigne que selon la loi , et non encore selon la grâce ; selon la lettre qui tue, non selon l'esprit qui vivifie. Donc, mes frères, pour être attentif à la parole de l'Évangile , il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes , mais au lieu où se règlent les mœurs : il ne faut pas se recueillir au lieu où l'on goûte les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas môme assez de se retirer au lieu où se forment les jugements , il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin, s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins , où se donne le branle à ses mouvements ; c'est là qu'il faut se rendre attentif pour écouter Jésus-Christ. Si vous lui prêtez cette attention , c'est-à-dire , si vous pensez à vous-mêmes , au milieu du son qui vient à l'oreille et des pensées qui naissent dans l'esprit, vous verrez partir quelquefois comme un trait de flamme qui viendra tout à coup vous percer le cœur, et ira droit aux principes de vos maladies. Car ce n'est pas en vain que saint Paul a dit ^, que « la parole de Dieu « est vive , efficace , plus pénétrante qu'un glaive « tranchant des deux côtés; qu'elle va jusqu'à la « moelle du cœur, et jusqu'à la division de l'âme « et de l'esprit ; c'est-à-dire, comme il l'explique, « qu'elle discerne toutes les pensées et les plus « secrètes intentions du cœur. » Et c'est ce qui fait dire au même apôtre que la prédication est une espèce de prophétie : Quiprophetat, hominibus loquiturad wdificationem, et exhorlatio' nem, et consolationem ^ : « Celui qui prophétise,
• De Prœd. SS. n" 13, t. X, col. 799.
• De Grat. Chr. n" 15, t. X, col. 237. » Hehr. iv, 12.
• I. Cor XIV, 3.
« parle aux hommes pour les édifier, les exhorter, « et les consoler; » parce que Dieu fait dire quel- » quefois aux prédicateurs je ne sais quoi de tranchant, qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché que nous dérobons, et qui dort dans le fond du cœur. C'est alors, c'est alors, mes frères, qu'il faut écouter attentivement Jésus-Christ , qui contrarie nos pensées, qui nous trouble dans nos plaisirs, qui va mettre la main sur nos blessures : c'est alors qu'il faut faire ce que dit l'Ecclésiastique : Verbum sapiens quodcumqueaudieritscius, laudabit, et ad se adjiciet ' : « Que l'homme habile entende une « parole sage, il la louera aussitôt, et il se l'appli- « quera. » Si le coup ne va pas encore assez loin , prenons nous-mêmes le glaive, et enfonçons-le plus avant. Que plût à Dieu que nous portassions le coup si avant, que la blessure allât jusqu'au vif, que le sang coulât par les yeux, 'je veux dire les larmes, que saint Augustin appelle si élégamment le sang de l'âme \ Mais encore n'est-ce pas assez ; il faut que de la componction du cœur naissent les bons désirs, en sorte que les bons désirs se tournent en résolutions déterminées, que les saintes résolutions se consomment par les bonnes œuvres, et que nous écoutions Jésus-Christ, par une fidèle obéissance à sa parole. C'est mon troisième point.
TBOISIÈME POINT.
Le Fils de Dieu a dit dans son Évangile : « Celui « qui mange ma chair et boit mon sang, demeure « en moi , et moi en lui ^ : » c'est-à-dire , que si nous sortons de la sainte table dégoûtés des plaisirs du siècle , si une sainte douceur nous attache constamment et fidèlement à Jésus-Christ et à sa doctrine ; c'est une marque certaine que nous y avons goûté véritablement combien le Seigneur est doux. Il en est de même , messieurs , de la parole céleste , qui a encore ce dernier rapport avec la divine eucharistie , que comme nous ne connaissons si nous avons reçu dignement le corps du Sauveur, qu'en nous mettant en état qu'il paraisse qu'un Dieu nous nourrit; ainsi nous ne remarquons que nous ayons bien écouté sa sainte parole, qu'en vivant de telle manière qu'il paraisse qu'un Dieu nous enseigne. Car il s'élève souvent dans le cœur certaines imitations des sentiments véritables, par lesquelles un homme se trompe lui-même; si bien qu'il n'en faut pas croire certaines ferveurs, ni quelques désirs imparfaits; et afin de bien reconnaître si l'on est touché véritablement , il ne faut interroger que
« Eccl. XXI, 18.
« Serin. COCU, n" 7, t. v, col. 1350
3 Joan. VI, 57.
SUR LA PAROLK DE DIEU
SCS œuvres : Operibus crédite \ : « Croyez aux n œuvres. »
J'ai observé, à ce propos, qu'un des plus illustres prédicateurs , et sans contredit le plus éloquent qui ait jamais enseigné l'Église , je veux dire saint Jean-Chrysostôme * , reproche souvent à ses auditeurs , qu'ils écoutent les discours ecclésiastiques de même que si c'était une comédie. Comme je rencontrais souvent ce reproche dans ses divines prédications , j'ai voulu rechercher attentivement quel pouvait être le fond de cette pensée , et voici ce qu'il m'a semblé : c'est qu'il y a des spectacles qui n'ont pour objet que le divertissement de l'esprit , mais qui n'excitent pas les affections , qui ne remuent pas les ressorts du cœur. Mais il n'en est pas de la sorte de ces représentations animées qu'on donne sur les théâtres , dangereuses en ce point , qu'elles ne plaisent point, si elles n'émeuvent, si elles n'intéressent le spectateur, si elles ne lui font jouer aussi son personnage , sans être de l'action , et sans monter sur le théâtre. C'est en quoi ces spectacles sont à craindre, parce que le cœur apprend insensiblement à se remuer de bonne foi. Il est donc ému , il est transporté , il se réjouit , il s'afflige de choses qui au fond sont indifférentes. Mais une marque certaine que ces mouvements ne tiennent pas au cœur, c'est qu'ils s'évanouissent en changeant de lieu : cette pitié qui causait des larmes , cette colère qui enflammait et les yeux et le visage , n'étaient que des images et des simulacres par lesquels le cœur se donne la comédie en lui-même , qui produisaient toutefois les mêmes effets que les passions véritables ; tant il est aisé de nous imposer, tant nous aimons à nous jouer nous-mêmes !
Saint Augustin appréhende que <• les choses « inutiles ne deviennent agréables : » Ne fiant delectabilia quœ sunt inutilia; combien plus que les objets ne plaisent; « s'ils sont dange- « reux! » si periculosa^ \ Et on ne veut pas que nous disions que ces représentations sont très-dangereuses. Combien de plaisirs et de charmes imagine-t-on dans la chose dont l'imitation même est si agréable ! Les impressions demeurent des passions du théâtre : celles de la parole spirituelle sont bien plus tôt enlevées, le temporel les étouffe. Ou nous écoutons froidement , ou il s'élève seulement en nous des affections languissantes, faibles imitations des sentiments véritables, désirs toujours stériles et infructueux. La forte émotion s'écoule bientôt; la secrète impression demeure , qui dispose le cœur par une cer-
' Joan. X , 38.
'' De Sacerd. lib. v, n» i , 1. 1, p. 415.
' De anim. et ejus orig. lib. i, n" 3, t. x , col. 339.
taine pente. L'impression des sermons, qui ne trouve rien de sensible à quoi elle puisse se prendre , est bien plus tôt emportée. De telles émotions, faibles, imparfaites, qui se dissipent en un moment , sont dignes d'être formées dans un théâtre où l'on ne voit que des choses feintes , plutôt que devant les chaires évangéliques , où la sainte vérité de Dieu paraît dans sa pureté. Quand le docte saint Chrysostôme craignait que ses auditeurs n'assistassent à ses sermons de même qu'à la comédie , c'est que souvent ils semblaient émus ; il s'élevait souvent dans son auditoire des cris et des voix confuses , qui marquaient que ses paroles excitaient les cœurs. Un homme un peu moins expérimenté aurait cru que ses auditeurs étaient convertis ; mais il appréhendait , chrétiens , que ce ne fussent des affections de théâtre excitées par ressorts et par artifices : il attendait à se réjouir, quand il verrait les mœurs corrigées ; et c'était en effet la marque assurée que Jésus- Christ était écouté.
Ne vous fiez donc pas, chrétiens , à ces émotions sensibles , si vous en expérimentez quelquefois dans les saintes prédications. Si vous en demeurez à ces sentiments, ce n'est pas encore Jésus-Christ qui vous a prêché ; vous n'avez encore écouté que l'homme; sa voix peut aller jusque-là ; un instrument bien touché peut bien exciter les passions. Comment saurez-vous , chrétiens , que vous êtes véritablement enseignés de Dieu? vous le saurez par les œuvres. Car il faut apprendre de saint Augustin la manière d'enseigner de Dieu , cette manière si haute , si intérieure. Elle ne consiste pas seulement dans la démonstration de la vérité , mais dans l'infusion de la charité : elle ne fait pas seulement que vous sachiez ce qu'il faut aimer, mais que vous aimiez ce que vous savez : Si doctrina dicenda est,... altiusetintenus,...utnonostendattmitummodo veritatem, verum etiam impertiat charitatem'. De sorte que ceux qui sont véritablement de l'école de Jésus-Christ, le montrent bientôt par leurs œuvres. Et c'est la marque certaine que saint Paul nous donne , lorsqu'il écrit aux fidèles de Thessalonique : De charitate autem fratemitatis non necessehabemusscriberevobis : « Pour la charité « fraternelle, vous n'avez pas besoin que l'on vous « en parle : ^>Ipsi enim vos a Deo didicistis ut diligatis invicem : « car vous avez vous-mêmes « appris de Dieu à vous aimer les uns les autres ; » et il en donne aussitôt la preuve : « en effet, vous « le pratiquez fidèlement envers les frères de Ma- « cédoine : » etenim illudfacitis *. Ainsi la marque très-assurée que le Fils de Dieu vous ensei-
• De Grat. Chr. n° '4, t. x, col. 23G. 2 I. Tliess.vi, 9, 10.
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gne , c'est lorsque vous pratiquez ces enseignements ; c'est le caractère de ce divin Maître. Les hommes qui se mêlent d'enseigner les autres , leur montrent tout au plus ce qu'il faut savoir; il n'appartient qu'à ce divin Maître , que l'on nous ordonne d'entendre , de nous donner tout ensemble et de savoir ce qu'il faut , et d'accomplir ce qu'on sait : Simul donans et quid agant scire, et quod sciunt agereK Si donc vous voulez être de ceux qui l'écoutent, écoutez-le véritablement, et obéissez à ses paroles : Ipsum audite. Ne vous contentez pas de ces affections stériles et infructMeuses , qui ne se tournent jamais en résolutions déterminées ; de ces fleurs qui trompent toujours les espérances qui ne se nouent jamais pour donner des fruits; ou de ces fruits qui ne mûrissent point, qui sont le jouet des vents et la proie des animaux. Dieu ne veut point de tels arbres dans son jardin de délices : Jésus-Christ rejette de tels disciples de son école , et de tels soldats de sa milice. Écoutez comme il s'en moque , si je l'ose dire , par la bouche du divin Psalmiste , Filii Ephrem intendentes et mittentes arcuni, conversi sunt in die belli * : « Les enfants d'Éphrem qui bandaient '< leurs arcs et préparaient leurs flèches , ils ont « été rompus et renversés au jour de la bataille. » En écoutant la prédication , ils semblaient aiguiser leurs traits et préparer leurs armes contre leurs vices ; au jour de la tentation , ils les ont rendues honteusement. Us promettaient beaucoup dans l'exercice, ils ont plié d'abord dans le combat : ils semblaient animés quand on sonnait la trompette , ils ont tourné le dos tout à coup quand il a fallu venir aux mains : Filii Ephrem intendenies et mittentes arcum,, conversi suntin die belli. Mais concluons enfin ce discours, duquel vous devez apprendre que pour écouter Jésus-Christ il faut accomplir sa sainte parole : il ne parle pas pour nous plaire, mais pour nous édifier dans nos consciences : il n'établit pas des prédicateurs pour être les ministres de la volupté , de la délicatesse , et les victimes de la curiosité publique ; c'est pour affermir le règne de sa vérité ; de sorte qu'il ne veut pas voir dans son école des contemplateurs oisifs, mais de fidèles ouvriers : enfin iy veut voir des disciples qui honorent , par leur bonne vie, l'autorité d'un tel maître. « Je suis le « Seigneur, dit-il , qui vous enseigne des choses « utiles , et qui vous conduit dans la voie : » Ego DominusDeus tuus docens te utilia, gubemans te in via qua ambulas \ Et afin que nous craignions désormais de sortir de son école sans être
' s. Àug. loco mox citato.
^ Ps. ixxvii, 9.
^ Is. XLVIII , 17.
meilleurs , écoutons comme il parle à ceux qui ne profitent pas de ses saints préceptes : Ipsum audite : Écoutez ; c'est lui-même qui vous parle : « Si quelqu'un écoute mes paroles , et n'est pas « soigneux de les accomplir ; » Nonjudico eum : « je ne le juge pas , car je ne viens pas pour ju- « ger le monde , mais pour sauver le monde : » ISon enim veni ntjudicemmundum, sedutsalvificem mundum ». Qu'il ne s'imagine pas toutefois qu'il doive demeurer sans être jugé : « Celui « qui me méprise et ne reçoit pas mes paroles , « il a un juge établi : » Habet qui judicet eum. Quel sera ce juge? « La parole que j'ai prêchée le « jugera au dernier jour : » Sermo quem locutus sum, ille judicabit eum in novissimo die ^ : c'està-dire , que ni on ne recevra d'excuse , ni on ne cherchera de tempérament. La parole, dit-il, vous jugera ; la loi elle-même fera la sentence selon sa propre teneur, dans l'extrême rigueur du droit : et de là vous devez entendre que ce sera un jugement sans miséricorde. Ceci nous manquait encore pour établir l'autorité sainte de la parole de Dieu : il fallait encore ce nouveau rapport entre la doctrine sacrée et l'eucharistie : celle-ci, s'approchant des hommes , vient discerner les consciences avec une autorité de juge : elle couronne les uns , elle condamne les autres : ainsi la divine parole, ce pain des oreilles, ce corps spirituel de la vérité, ceux qu'elle ne touche pas, elle les juge; ceux qu'elle ne convertit pas, elle les condamne; ceux qu'elle ne nourrit pas, elle les tue.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que je vous exhorte maintenant par un long discours. Ceux qui ont des oreilles chrétiennes préviennent par leurs sentiments ce que je puis dire ; et je m'assure que ces vérités évangéliques sont entrées bien avant dans leurs consciences. Mais si j'ai prouvé quelque chose , si je vous ai fait voir aujourd'hui cette alliance sacrée qui est entre la chaire et l'autel , au nom de Dieu, mes frères, n'en violez pas la sainteté. Quoi , pendant qu'on s'assemble pour écouter Jésus-Christ, pendant que l'on attend sa sainte parole, des contenances de mépris, un murmure et quelquefois un ris scandaleux déshonore publiquement la présence de Jésus-Christ ! Temples augustes, sacrés autels, et vous saints tabernacles du Dieu vivant , faut-il donc que la chaire évangélique fasse naître une occasion de manquer à l'adoration qui vous est due I Et nous, chrétiens, à quoi pensons-nous? quoi! voulonsnous commencer d'honorer la chaire par le mépris de l'autel ? est-ce pour nous préparer à recevoir la sainte parole , que nous manquons de res-
' Joan. xii, 47.
» Ihid. 48.
SUR L'HONNEUR
pect à l'eucharistie? Si vous le faites désormais, j'ai parlé en l'air, et vous ne croyez rien de ce que j'ai dit. Mes frères , ces mystères sont amis; ne soyons pas assez téméraires pour en rompre la société. Adorons Jésus-Christ avant qu'il nous parle : contemplons en respect et en silence ce Verbe divin à l'autel , avant qu'il nous enseigne dans cette chaire. Que nos cœurs seront bien ouverts à la doctrine céleste par cette sainte préparation ! Pratiquez-la , chrétiens ; ainsi Notre-Seigneur Jésus -Christ puisse être votre docteur; ainsi les eaux sacrées de son Évangile puissent tellement arroser vos âmes, qu'elles y deviennent une fontaine qui rejaillisse à la vie éternelle , que je vous souhaite , au nom du Père , et du Fils et du Saint-Esprit 1 Amen.
SERMON