‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 80 sur 164 · DE LA DEUXIÈME SEMAINE DE CARÊME, PHÊCHÉ DEVANT LE BOI · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME SEMAINE DE CARÊME, PHÊCHÉ DEVANT LE BOI

SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

Différents degrés de la servitude des pécheurs : grandeur de la difliculté qu'ils éprouvent au dernier moment, pour briser les liens de leurs attaches. Causes de la négligence des hommes dans la grande affaire du salut. Peinture naturelle de la vie des gens du monde : dans quel état ils se trouvent à l'heure de la mort. Insensibilité que l'attachement aux plaisirs produit dans les riches à l'égard des pauvres : énormité de ce crime ; terrible abandonnement où se trouveront ceux qui les auront délaissés.

Mortuus est autem et dives.

Le riche mourut aussi. Luc. xvi, 22.

Je laisse Jésus-Christ sur le Thabor dans les splendeurs de sa gloire , pour arrêter ma vue sur un autre objet moins agréable , à la vérité , mais qui nous presse plus fortement à la pénitence. C'est le mauvais riche mourant, et mourant comme il a vécu , dans l'attache à ses passions , dans l'engagement au péché , dans l'obligation à la peine.

Dans le dessein que j'ai pris de faire tout l'entretien de cette semaine sur la triste aventure de ce misérable, je m'étais d'abord proposé de donner comme deux tableaux , dont l'un représenterait sa mauvaise vie , et l'autre sa fin malheureuse ; mais j'ai cru que les pécheurs, toujours favorables à ce qui éloigne leur conversion , si je faisais ce partage , se persuaderaient trop facilement qu'ils

' Sap. VI , 7.

2 Hebr. vi , 9.

SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

pourraient aussi détacher ces choses , qui ne sont pour notre malheur que trop enchaînées, et qu'une espérance présomptueuse de corriger à la mort ce qui manquerait à la vie, nourrirait leur impénitence. Je me suis donc résolu de leur faire considérer, dans ce discours comme , par une chute insensible , on tombe d'une vie licencieuse à une mort désespérée; afin que contemplant d'une même vue ce qu'ils font et ce qu'ils s'attirent , où ils sont et où ils s'engagent , ils quittent la voie en laquelle ils marchent , par la crainte de l'abîme où elle conduit. Vous donc, ô divin Esprit, sans lequel toutes nos pensées sont sans force et toutes nos paroles sans poids , donnez efficace à ce discours , touché des saintes prières de la bienheureuse Marie, à laquelle nous allons dire : Ave, Maria.

C'est trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et des poètes , que de croire la vie et la mort autant dissemblables , que les uns et les autres nous les figurent. Pour les peindre au naturel , pour les représenter chrétiennement , il leur faut donner les mêmes traits. C'est pourquoi les hommes se trompent , lorsque , trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que la mort aplanira ces difficultés, se persuadant peut-être qu'il leur sera plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable : car ils devraient penser au contraire que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie ; mais qu'elle n'est autre chose , sinon une vie qui s'achève. Or qui ne sait , chrétiens , qu'à la conclusion de la pièce , on n'introduit pas d'autres personnages que ceux qui ont paru dans les autres scènes ; et que les eaux d'un torrent , lorsqu'elles se perdent , ne sont pas d'une autre nature que lorsqu'elles coulent ? C'est donc cet enchaînement qu'il nous faut aujourd'hui comprendre : et afin de concevoir plus distinctement comme ce qui se passe en la vie porte coup au point de la mort, traçons ici en un mot la vie d'un homme du monde.

Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins : par l'attache à ses plaisirs , il n'est pas à Dieu ; par i empressement de ses affaires, il n'est pas à soi ; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d'autrui. Ainsi notre mauvais riche , homme de plaisirs et de bonne chère , ajoutez , si vous le voulez , homme d'affaires et d'intrigues , étant enchanté par les uns et occupé par les autres , ne s'était jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mourait de faim à sa porte.

Telle est la vie d'un homme du monde; et presque tous ceux qui m'écoutent se trouveront

tantôt , s'ils y prennent garde , dans quelque partie de la parabole. Mais voyons enfin , chrétiens , quelle sera la fin de cette aventure. La mort, qui s'avançait pas à pas, arrive, imprévue et inopinée . On dit à ce mondain délicat , à ce mondain empressé , à ce mondain insensible et impitoyable , que son heure dernière est venue : il se réveille en sursaut , comme d'un profond assoupissement ; il commence à se repentir de s'être si fort attaché au monde , qu'il est enfin contraint de quitter : il veut rompre en un moment ses liens , et il sent , si toutefois il sent quelque chose, qu'il n'est pas possible , du moins tout à coup , de faire une rupture si violente : il demande du temps en pleurant, pour accomplir un si grand ouvrage, et il voit que tout le temps lui est échappé. Ah ! dans une occasion si pressante , où les grâces communes ne suffisent pas, il implore un secours extraordinaire; mais comme il n'a lui-même jamais eu pitié de personne , aussi tout est sourd à l'entour de lui au jour de son affliction : tellement que par ses plaisirs , par ses empressements , par sa dureté , il arrive enfin , le malheureux , à la plus grande séparation, sans détachement ; premier point : à la plus grande affaire , sans loisir; second point : à la plus grande misère , sans assistance ; troisième point. 0 Seigneur, Seigneur tout-puissant, donnez efficace à mes paroles , pour graver dans les cœurs de ceux qui m'écoutent des vérités si importantes ! Commençons à parler de l'attache au monde.

PREMIER POINT

L'abondance , la bonne fortune , la vie délicate et voluptueuse sont comparées souvent dans les saintes Lettres à des fleuves impétueux , qui passent sans s'arrêter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids. Mais si la félicité du monde imite un fleuve dans son inconstance , elle lui ressemble aussi dans sa force; parce qu'en tombant elle nous pousse , et qu'en coulant elle nous tire : Attendis quia labitur^ cave quia irahit, dit saint Augustin '.

Il faut aujourd'hui, messieurs, vous représenter cet attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux , et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris : mais pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde , contemplez ce que fait en nous l'attache d'un cœur qui les possède , l'attache d'un cœur qui en use , l'attache d'un cœur qui s'y abandonne. 0 quelles chaînes ! 6 quel esclavage ! Mais disons les choses par ordre.

Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune , que la posses-

' In Pa cxxxYi, n° 3 , t. IT, col. I5U,

SUR L'ÏMPÉNITENCE FllSÂLE.

sion des bieiis de la tertre rfehd l'âme plus libre et plus dégagée. Par exemple, ôh se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte , que l'on n'aurait plus d'attache aux richesses, si l'on en avait ce qu'il faut. Ah ! c'est alors , disons-nous , que le cœur, qui se resserre dans l'inquiétude du besoin , reprendra sa liberté tout entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent l'avarice , ni que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche , à qui tout abonde , n'est pas moins impatient dans ses pertes , que le pauvre à qui tout manque ; et j e ne m'en étonne pas : car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale , mais que chaque petite partie attire Une affection particulière ; ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache , que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux , qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve , soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre , la violence est toujours égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière , il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette ; au contraire , qu'elle est , du moins en ceci , et plus captive et plus engagée , qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent , et un plus grand poids qui l'accable. Te voilà donc, ô homme du monde, attaché à ton propre bien avec un amour immense. Mais il se croirait pauvre dans son abondance (de même de toutes les autres passions), s'il n'usait de sa bonne fortune. Voyons quel est cet usage ; et pour procéder toujours avec ordre, laissons ceux qui s'emportent d'abord aux excès , et considérons un moment les autres qui s'imaginent être modérés, quand ils se donnent de tout leur cœur aux choses permises.

Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler jusqu'au fond de l'âme. Qui n'a oui remarquer cent fois , que le Fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères , ni de ses rapines , ni de ses violences? Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime , que c'est presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre évangile. « C'est un homme , dit saint « Grégoire, qui s'est damné dans les choses pern mises, parce qu'il s'y est donné tout entier, parce « qu'il s'y est laissé aller sans retenue : « tant il est

vrai , chrétiens , que ce n'est pas toujours l'objet défendu , mais que c'est fort souvent l'attache qUi fait des crimes damnables : Divitem ùltrix gehenna snscepit, non quia aliquidillicitum gessit, sedquia immoderato nsu totum se licitis tradU dit • . 0 Dieu ! qui ne serait étonné, qui ne s'écrierait avec le Sauveur : » Ah ! que la voie est étroite qui « nous conduit au royaume * ! » Sommes-nous donc si malheureux , qu'il y ait quelque chose qui soit défendu , même dans l'usage de ce qui est permis? N'en doutons pas , chrétiens : quiconque a les yeux ouverts pour entendre la force de cet oracle prononcé par le Fils de Dieu : « Nul ne peut servir « deux maîtres^, « il pourra aisément comprendre qu'à quelque bien que le cœur s'attache , soit qu'il soit défendu , soit qu'il soit permis, s'il s'y donne tout entier, il n'est plus à Dieu ; et ainsi qu'il peut y avoir des attachements damnables à des choses qui de leur nature seraient innocentes. S'il est ainsi, chrétiens (et qui peut douter qu'il ne soit ainsi, après que la vérité nous en assure?), ô grands ! ô riches du siècle ! que votre condition me fait peur, et que j'appréhende pour vous ces crimes cachés et délicats , qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que du secret mouvement du cœur, et d'un attachement presque imperceptible ! Mais tout le monde n'entend pas cette parole ; passons outre , chrétiens ; et puisque les hommes du monde ne comprennent pas cette vérité, tâchons de leur faire voir le triste état de leur âme par une chute plus apparente.

Et certes il est impossible qji'en prenant si peu de soin de se retenir dans les choses qui sont permises , ils ne s'emportent bientôt jusqu'à ne craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues. Car, chrétiens , qui ne le sait pas? qui ne le sent par expérience? notre es» prit n'est pas fait de sorte quïl puisse facilement se donner des bornes. Job l'avait bien connu par expérience : Pepigi fœdus cum oculis meis * : « J'ai fait un pacte avec mes yeux , de ne penser « à aucune beauté mortelle. » Voyez qu'il règle la vue pour arrêter la pensée. Il réprime des regards qui pourraient être innocents , pour arrêter des pensées qui apparemment seraient criminelles ; ce qui n'est peut-être pas si clairement défendu par la loi de Dieu , il y oblige ses yeux par traité exprès. Pourquoi? parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites, il se fait dans tout notre cœur un certain épanchement d'une joie mondaine; si bien que l'âme , se laissant aller à

• Pastor. pari. IH, cap. xxi, t. Il, col. 67.

2 Maith. VII, 14.

3 ma. VI , 24.

♦ Job. XXXI , 1.

SUR L'IMPENITENCE FINALE.

tout ce qui lui est permis , commence à s'iri'iter de ce que quelque chose lui est défendu. Ah ! quel état ! quel penchant ! quelle étrange disposition ! Je vous laisse à penser si une liberté précipitée jusqu'au voisinage du vice ne s'emportera pas bientôt jusqu'à la licence ; si elle ne passera pas bientôt les limites , quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. Sans doute, ayant pris sa course avec tant d'ardeur dans cette vaste carrière des choses permises , elle ne pourra plus retenir ses pas ; et il lui arrivera infailliblement ce que dit de soi-même le grand saint Paulin : « Je m'emporte au delà de ce que je dois , pen- « dant que je ne prends aucun soin de me modérer « en ce que je puis : » Quod non expediebat admisi, dum non tempero quod licebat^.

Après cela , chrétiens , si Dieu ne fait un miracle , la licence des grandes fortunes n'a plus de limites : Prodiit quasi ex adipe iniquiias eorum * : « Dans leur graisse , dit le Saint-Esprit , « dans leur abondance , il se fait un fonds d'ini- « quité qui ne s'épuise jamais. » C'est de là que naissent ces péchés régnants , qui ne se contentent pas qu'on les souffre ni même qu'on les excuse , mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse. Car il y a , dit saint Augustin ^ , deux espèces de péchés : les uns viennent de la disette , les autres naissent de l'excès. Ceux qui naissent du besoin et de la misère , ce sont des péchés serviles et timides : quand un pauvre vole , il se cache ; quand il est découvert , il tremble ; il n'oserait soutenir son crime, trop heureux s'il le peut couvrir et envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'abondance , ils sont superbes et audacieux, ils veulent régner; vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction : « Ils veulent jouir, dit Tertullien , de toute la « lumière du jour et de toute la conscience du « ciel : » Delicta vestra et loco omni, et luce omni, et universa cœli conscientia fruuntur ^.

Combien en avons-nous vu qui se plaisent de faire les grands par la licence du crime , qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois, à qui la pudeur même semble indigne d'eux , parce que c'est une espèce de crainte ! Ah ! si je pouvais vous ouvrir ici le cœur d'un Nabuchodonosor ou d'un Bal thazar dans l'Histoire sainte, d'un Néron, d'un Domitien dans les histoires profanes , vous verriez avec horreur et tremblement ce que fait dans les grandes places l'oubli de Dieu , et cette terrible pensée de n'avoir rien sur sa tête. C'est là

' Epist. XXX , ad Sever. n" 3.

'' Fs. LXXII , 6.

' In Ps. Lxxii, n» 12 , t. IV, col. 759

* j4d Nat. \ih. i,n° 10.

que la convoitise va tous les jours se subtilisant , et renviant sur soi-même. De là naissent des vices inconnus , des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'orgueil, qui n'ont point de nom : et tout cela se soutient à la face du genre humain. Pendant que tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire grâce, et dans cette licence infinie, on compte parmi ses vertus tous les péchés qu'on ne commet pas , tous les crimes dont on s'abstient. Et quelle est la cause de tous ces désordres? la grande puissance féconde, en crimes, la licence, mère de tous les excès. « Vous avez dit : Je régnerai éter- « nellement. Vous n'avez point fait de réflexion « sur tout ceci , et vous ne vous êtes point repré- « sente ce qui doit vous arriver un jour : » Dixi- « sti ! In sempitemum ero domina. Non posuisti hœc super cor tuum, neque recordata est novissimi tui\ « Ces pécheurs hardis et super- « bes ne se contentent plus de penser le mal, ils « s'en vantent, ils s'en glorifient : » Cogitaverunt et locuti sunt nequitiam, iniquitatem in excelso locuti suntK Remarquez ces paroles : in excelso; à découvert, en public, devant tout le monde. Parce qu'ils ont oublié Dieu , ils croient que Dieu les oublie, et qu'il dort aussi bien qu'eux : Dixit enim in corde suo : Oblitus est Deus^. L'impunité leur fait tout oser, ils ne pensent ni au jugement ni à la mort même, jusqu'à ce qu'elle vienne, toujours imprévue , finir l'enchaînement des crimes , pour commencer celui des suppfices.

Car de croire que sans miracle l'on puisse en ce seul moment briser des liens si forts, changer des inclinations si profondes , enfin abattre d'un même coup tout l'ouvrage de tant d'années, c'est une folie manifeste. A la vérité , chrétiens , pendant que la maladie arrête pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise , je confesse qu'il est facile de jouer par crainte le personnage d'un pénitent. Le cœur a des mouvements artificiels qui se font et se défont en un moment : mais ses mouvements véritables ne se produisent pas de la sorte. Non, non , ni un nouvel homme ne se forme pas en un instant , ni ces affections vicieuses si intimement attachées ne s'arrachent pas par un seul effort : car quelle puissance a la mort, quelle grâce extraordinaire, pour opérer tout à coup un changement si miraculeux? Peut-être que vous penserez que la mort nous enlève tout , et qu'on se résout aisément de se détacher de ce qu'on va perdre. Ne vous trompez pas, chrétiens; plutôt il faut craindre un ef-

' Is. XLVII , 7.

2 Ps. LXXII, 8.

3 Ibid. IX, 34.

SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

fet contraire ; car c'est le naturel du cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Amalec , tendre et délicat , qui , se voyant proche de la mort , s'écrie avec tant de larmes : Siccine séparai amara mors'l « Est-ce ainsi que la mort amère « sépare les choses? » Il pensait et à sa gloire et à ses plaisirs ; et vous voyez comme à la vue de la mort , qui lui enlève son bien , toutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent. Ainsi la séparation augmente l'attache d'une manière plus obscure et plus confuse, mais aussi plus profonde et plus intime ; et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avait la liberté de s'expliquer, on verrait qu'il confirme par un dernier acte tout ce qui s'est passé dans la vie , bien loin de le rétracter. C'est, messieurs, ce qui me fait craindre que ces belles conversions des mourants ne soient que sur la bouche ou sur le visage , ou dans la fantaisie alarmée , et non dans la conscience.

Par conséquent , chrétiens , ne nous laissons point abuser à ces belles conversions des mourants , qui peignant et sur les yeux et sur le visage , et même , pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée, l'image d'un pénitent, font croire que le cœur est changé : car une telle pénitence , bien loin d'entrer assez avant pour arracher l'amour du monde , souvent , je ne crains pas de le dire, elle est faite par l'amour du monde. La crainte de mourir fait qu'il tâche d'apaiser Dieu par la seule espérance de vivre ; et comme il n'ignore pas que la justice divine se plaît d'ôter aux pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément , il feint de se détacher, il ne méprise le monde que dans l'appréhension de le perdre : ainsi, par une illusion terrible de son amour-propre, il se force lui-même à former dans l'esprit , et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. 0 pénitence impénitente ! ô pénitence toute criminelle et toute infectée de l'amour du monde ! avec cette étrange pénitence , cette âme malheureuse sort de son corps , toute noyée et tout abîmée dans les affections sensuelles. Ah ! démons, ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l'abîme; ses chaînes sont ses passions : ne cherchez point dans cette âme ce qui peut servir d'aliment au feu éternel ; elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang : pourquoi? parce qu'ayant commencé si tard l'ouvrage de son détachement , le temps lui a manqué pour l'accomplir.

SECOND POINT

L'un des plus grands malheurs de la vie mon-

« /. Reg. XV, 32.

daine , c'est qu'elle est toujours empressée. J'entends dire tous les jours aux hommes du monde qu'ils ne peuvent trouver de loisir ; toutes les heures s'écoulent trop vite, toutes les journées finissent trop tôt ; et dans ce mouvement éternel , la grande affaire du salut, qui est toujours celle qu'on remet, ne manque jamais de tomber tout entière au temps de la mort , avec tout ce qu'elle a de plus épineux.

Je trouve deux causes de cet embarras ; premièrement nos prétentions , secondement notre inquiétude. Les prétentions nous engagent et nous amusent jusqu'au dernier jour : cependant notre inquiétude, c'est-à-dire l'impatience d'une humeur active et remuante , est si féconde en occupations , que la mort nous trouve encore empressés dans une infinité de soins superflus.

Sur ces principes , ô hommes du monde , venez, que je vous raconte votre destinée. Quelque charge que l'on vous donne , quelque établissement que l'on vous assure , jamais vous ne cesserez de prétendre : ce que vous croyez la fin de votre course , quand vous y serez arrivés , vous ouvrira inopinément une nouvelle carrière. La raison, messieurs, la voici : c'est que votre humeur est toujours la même, et que la facilité se trouve plus grande. Commencer, c'est le grand travail : à mesure que vous avancez , vous avez plus de moyens de vous avancer : et si vous couriez avez tant d'ardeur, lorsqu'il fallait grimper par des précipices , il est hors de la vraisemblance que vous vous arrêtiez tout à coup quand vous aurez rencontré laplaine. Ainsi tous les présents de la fortune vous seront un engagement pour vous abandonner tout à fait à des prétentions infinies.

Bien plus , quand on cessera de vous donner, vous ne cesserez pas de prétendre. Le monde , pauvre en effets, est toujours magnifique en promesses; et comme la source des biens se tarit bientôt, il serait tout à fait à sec, s'il ne savait distribuer des espérances. Et est-il homme , messieurs , qui soit plus aisé à mener bien loin qu'un qui espère , parce qu'il aide lui-même à se tromper? Le moindre jour dissipe toutes ses ténèbres, et le console de tous ses ennuis : et quand même il n'y a plus aucune espérance , la longue habitude d'attendre toujours , que l'on a contractée à la cour, fait que l'on vit toujours en attente, et que l'on ne peut se défaire du titre de poursuivant , sans lequel on croirait n'être plus du monde. Ainsi nous allons toujours tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance ; et avec cette espérance , quelle involution d'affaires épineuses ; et à travers de ces affaires et de ces épines, que de péchés, que d'injustices! que de

SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

tromperies, que dïaiquités enlacées : Vœ, gui trahitis iniquitatem in funiculis vanitatis ' 1 « Malheur à vous , dit le prophète , qui traînez « tant d'iniquités dans les cordes de la vanité ! » c'est-à-dire , si je ne me trompe , tant d'affaires iniques dans cet enchaînement infini de vos espérances trompeuses.

Que dirai-je maintenant , messieurs , de cette humeur inquiète, curieuse de nouveautés, ennemie du loisir, et impatiente du repos? d'où vient qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleur [bien] , en nous engageant d'affaire en affaire, avec un empressement qui ne finit pas? Une [maxime ] très-véritable , mais mal appliquée, nous jette dans cet embarras : la nature même nous enseigne que la vie est dans l'action. Comme donc les mondains, toujours dissipés', ne connaissent pas l'efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe l'âme en çlle-même , ils ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent , ni se mouvoir s'ils ne font du bruit ; de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse ; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites , qui ne leur laisse pas un moment à eux. Ils se sentent eux-mêmes quelquefois pressés , et se plaignent de cette contrainte : mais , chrétiens , ne les croyez pas ; ils se moquent , ils ne savent ce qu'ils veulent. Celui-là qui se plaint qu'il travaille trop , s'il était délivré de cet embarras , ne pourrait souffrir son repos : maintenant les journées lui semblent trop courtes, et alors son grand loisir lui serait à charge : il aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui plaît; et.ce mouvement perpétuel, qui l'engage en mille contraintes, ne laisse pas de le satisfaire , par l'image d'une liberté err£mte. Comme un arbre , dit saint Augustin , que le vent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches , bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant , et le jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre avec une grande inconstance, vous diriez toutefois que l'arbre s' égayé par la liberté de son mouvement : ainsi, dit ce grand évêque, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable , étant presque toujours contraints de céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent ; toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain air de liberté et de paix , en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains : Tanquam olivœ pendentes in arbore , ducentibus ventis , quasi quadam libertate aurœ perfruunturvago çuodam desiderio suo ".

Voilà, si je ne me trompe, une peijiture assez

* s. Aug. in Ps. cxxxvi , n" 9 , t. iv, col. 1518.

naturelle de la vie du monde et de la vie de la cour. Que faites-vous cependant , grand homme d'affaires , homme qui êtes de tous les secrets , et sans lequel cette grande comédie du monde manquerait d'un personnage nécessaire; que faites-vous pour la grande affaire , pour l'affaire de l'éternité? C'est à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois ; c'est à l'affaire de l'éternité que doivent servir tous les temps. Ditesmoi , en quel état est donc cette affaire ? Ah ! pensons-y, direz- vous. Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement , puisque vous songez enfin à votre salut. Mais, hélas! que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée , que celle de vos comptes et de votre vie ! Je ne parle point en ce lieu , ni de votre famille qui vous distrait , ni de la maladie qui vous accable, ni de la crainte qui vous étonne, ni des vapeurs qui vous offusquent , ni des douleurs qui vous pressent : je ne regarde que l'empressement. Écoutez de quelle force on frappe à la porte; on la rompra bientôt, si l'on n'ouvre. Sentence sur sentence, ajournement sur ajournement, pour vous appeler devant Dieu et devant sa chambre de justice. Ecoutez avec quelle presse il vous parle par son prophète. « La fin est venue , la fin « est venue ; maintenant la fin est sur toi : » Finis venit, venit finis; nunc finis super te; « et « j'enverrai ma fureur contre toi , et je te jugerai « selon tes voies ; et tu sauras que je suis le Sei- « gneur : » Et immittam furorem meum in te y et scietis quia ego Dominus^. 0 Seigneur, que vous me pressez ! Encore une nouvelle recharge : « La fin est venue, la fin est venue; la justice, « que tu croyais endormie , s'est éveillée contre « toi ; la voilà qui est à la porte : » Finis venit y venit finis; evigilavit adversum te : eccevenit^. « Le jour de vengeance est proche. « Toutes les terreurs te semblaient vaines, et toutes les menaces, trop éloignées ; et « maintenant, dit '( le Seigneur, je te frapperai de près , et je met- « trai tous tes crimes sur ta tête , et tu sauras « que je suis le Seigneur qui frappe : » Venit tempus;prope estdies occisionis :nunc depropinr quo effundam iram meam super te, et imponam tibi omnia scelera tua, et scietis quia ego sum Dominuspercutiens^ . Tels sont , messieurs, les ajournements par lesquels Dieu nous appelle à son tribunal et à sa chambre de justice. Mais enfin voici le jour qu'il faut comparaître : Ecce dies, ecce venit, egressa est contritio^. L'ange qui préside à la mort recule d'un moment à

' Ezech. VII, 2, 3-5.

3 Ihid. 6.

3 lbid.7, 8, 9.

* Ihid. 10,

SUR L'IMPENITENCE FINALE.

l'autre , pour étendre le temps de la pénitenee ; mais enfin il vient un ordre d'en haut : Fac conclusionem ' : Pressez , concluez ; l'audience est ouverte , le Juge est assis : criminel , venez plaider votre cause. Mais que vous avez peu de temps pour vous préparer ! 0 Dieu , que le temps est court , pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie 1 ah! que vous jetterez de cris superflus! ah! que vous soupirerez amèrement après tant d'années perdues ! Vainement, inutilement : il n'y a plus de temps pour vous ; vous entrez au séjour de l'éternité. Voyez qu'il n'y a plus de soleil visible qui commence et qui finisse les jours , les saisons , les années. Rien ne finit en cette contrée; c'est le Seigneur lui-même qui va commencer de mesurer toutes choses par sa propre infinité. Je vous vois étonné et éperdu en présence de votre Juge : mais regardez encore vos accusateurs ; ce sont les pauvres cjui vont s'élever contre votre dureté inexorable.

TROISIÈME POINT

J'ai remarqué , chrétiens , que le grand apôtre saint Paul , parlant de ceux qui s'aiment euxmêmes et leurs plaisirs , les appelle « des hommes « cruels , sans affection , sans miséricorde : » Sine affectione, immites, sine benignitate, VO' luptatum amatores^-, et je me suis souvent étonné d'une si étrange contexture. En effet , cette aveugle attache aux plaisirs semble d'abord a'être que flatteuse , et ne paraît ni cruelle ni malfaisante; mais il est aisé de se détromper, et de voir dans cette douceur apparente une force maligne et pernicieuse. Saint Augustin nous l'explique par ôette comparaison : Voyez , dit-il ^ , les buissons hérissés d'épines , qui font horreur à la vue; la racine en est douce, et ne pique pas; mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui piquent , qui déchirent les mains , et qui les ensanglantent si violemment : ainsi l'amour des plaisirs. Quand j'écoute parler les voluptueux dans le livre de la Sapience , je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant : ils ne parlent que de fleurs, que de festins, que de danses, que de passe-temps. Coronemus nos rosis •* : '< Couron- « nons nos têtes de fleurs, avant qu'elles soient « flétries. » Ils invitent tout le monde à leur bonne chère , et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs .• Nemo nostrum exorssii luxuriœ nostrœ^. Que leurs paroles sont douces ! que leur humeur

' Ezech. vu , 24.

' II. riwi. 111,3,4.

* In Ps. cxxxix, n" 4 , t. ir, col. 1553.

♦ Sap II , 8.

» ibid. 9.

est enjouée ! que leur compagnie est désirable ! Mais si vous laissez pousser cette racine , les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leure discours : n Opprimons , ajoutent-ils , le « juste et le pauvre : » Opprimatniis pauperem justumK « Ne pardonnons point ni à la veuve, « ni à l'orphelin. « Quel est, messieurs, ce changement, et qui aurait jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable? C'est le génie de la volupté ; elle se plaît à opprimer le juste et le pauvre , le juste qui lui est contraire , le pauvre qui doit être sa proie : c'està-dire , on la contredit , elle s'effarouche : elle s'épuise elle-même , il faut bien qu'elle se remplisse par des pilleries ; et voilà cette volupté si commode, si aisée et si indulgente, devenu* cruelle et insupportable.

Vous direz sans doute , messieurs , que vous êtes bien éloignés de ces excès ; et je crois facilement qu'en cette assemblée , et à la vue d'un roi si juste , de telles inhumanités n'oseraient paraître : mais sachez que l'oppression des faibles et des innocents n'est pas tout le crime de la cruauté. Le mauvais riche nous fait bien connaître qu'outre cette ardeur furieuse qui étend les mains aux violences , elle a encore la dureté qui ferme les oreilles aux plaintes , les entrailles à la compassion, et les mains au secours. C'est, messieurs , cette dureté qui fait des voleurs sans dérober, et des meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commun accord que ce riche inhumain de notre évangile a dépouillé le pauvre Lazare , parce qu'il ne l'a pas revêtu ; qu'il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri : Quia non pavisti, occidisti'. Et cette dureté meurtrière est née de son abondance et de ses délices. 0 Dieu clément et juste ! ce n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre un rayon de votre puissance ; vous les avez faits grands pour servir de père à vos pauvres : votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête , afin qu'ils pensassent à ceux du prochain : vous les avez mis à leur aise et en liberté , afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux; leur abondance , secs ; leur félicité , insensibles ; encore qu'ils voient tous les jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère ellemême et la pauvreté en personne , pleurante et gémissante à leur porte. D'où vient [ une dureté si étonnante?]

Je ne m'en étonne pas , chrétiens ; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné

• Sap. II, 10.

> /Mctant. Divin. Jnstit. lib. vi , cap. xi.

424 SUR L'IMPÉNITENCE FINALE

les avenues les plus proches , et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire ; toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même ; je veux dire |vos passions et vos convoitises. C'est en vain , ô pauvre Lazare ! que tu gémis à la porte, ceux-ci sont déjà au cœur; ils ne s'y présentent pas , mais ils l'assiègent ; ils ne demandent pas,, mais ils arrachent. 0 Dieu! quelle violence ! Représentez- vous , chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment , toute prête à arracher si on la refuse ; ainsi dans l'âme de ce mauvais riche ; et ne Talions pas chercher dans la parabole , plusieurs le trouveront dans leur conscience Donc dans l'âme de ce mauvais riche , et de ses cruels imitateurs où la raison a perdu l'empire , où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse , toutes les autres passions , troupe mutine et emportée , font retentir de toutes parts un cri séditieux , où l'on n'entend que ces mots : « Apporte, apporte : » Dicentes : Affer^ affer ' : apporte toujours de l'aliment â l'avarice, du bois à cette flamme dévorante; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat ; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux \^ de ces pauvres impudents et insatiables, se peutil faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs , se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère ? C'est pourquoi ils meurent de faim; oui, messieurs, Ils meurent de faim dans vos terres , dans vos châteaux , dans les villes , dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide : hélas ! ils ne vous demandent que le superflu , quelques miettes de votre table , quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres [que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. La profusion , c'est leur besoin ; non-seulement le superflu, mais l'ex<3ès même, leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage.

Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes , la félicité toute seule , et je prie que

'^Prov. XXX, 15.

l'on entende cette vérité ; oui , la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte , qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres , et mettent à sec, si l'on n'y prend garde , la source de la compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes; c'est ici que l'esprit du monde paraît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'estce que l'esprit du christianisme ? esprit de fraternité , esprit de tendresse et de compassion , qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts , souffrir de tous leurs besoins. Au contraire , l'esprit du monde , c'està-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amourpropre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe. « Tu as dit en ton « cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre : » Dixisti in corde tuo : Ego sum, et prœter me non est alter\ Je suis ! il se fait un Dieu , et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis « celui qui est\ » Je suis , il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi; et, tenant tout le reste dans l'indifférence , on lâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vous-même, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture : car en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile ? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés, sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels?. Ah ! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes , vos miséricordes prieraient Dieu pour

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