XLVII
' Exud. m, 14.
SUR L'IMPÉNITENCE FINALE
vous : les bénédictions qu'ils vous auraient données , lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante^ leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auraient béni; leurs saints anges veilleraient autour de votre ht comme des amis officieux ; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux-mêmes sans miséricorde.
Voici , messieurs , un grand spectacle : venez considérer les saints anges dans la chambre d'un mauvais riche mourant. Oui; pendant que les médecins consultent l'état de sa maladie , et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence , ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux : Curavimus Babylonem, et non est sanata^ : « Nous avons soigné « cette Babylone , et elle ne s'est point guérie. » Nous avons traité diligemment ce riche cruel; que d'huiles ramolissantes , que de douces fomentations nous avons mises sur ce cœuri et il ne s'est pas amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie ; tout a réussi contre nos pensées , et le malade s'est empiré par nos remèdes. « Laissons-le là, « disent-ils , retournons à notre patrie , d'où « noiBS étions descendus pour son secours : » Derelinquamus eum, et eamus unusquisque in terrain suam'. Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé ? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres l'ont déféré à son tribunal ; son procès lui est fait au ciel; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvait plus retenir, le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde -. Pervenit judicium ejus usque ad cœlos ^. Considérez, chrétiens, si vous voulez mourir dans cet abandon; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre vous les pauvres, écoutez les cris de la misère.
Ah ! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu semblait s'être apaisé en donnant la paix à son peuple ; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur : il nous a donné la paix, et lui-même nous fait la guerre : il a envoyé contre nous , pour punir notre ingratitude , la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante , je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n'apaisons sa
• Jerem. li, 9.
' Ibid.
» Ibid.
colère; et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée. 0 calamité de nos jours I quelle joie pouvons-nous avoir? faut-il que nous voyions de si grands malheurs 1 et ne nous semble-t-il pas qu'à chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons , que nous entendons de toutes parts , nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que nous donnons à nos sens , à notre curiosité, à notre luxe? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute , le désespoir a terminé la question ; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent , d'un commun accord, que si l'on n'aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang , de son âme , de tous les excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite. Qui nous donnera que nous entendions le plaisir de donner la vie? Qui nous donnera, chrétiens , que nos cœurs soient comblés de l'action du Saint-Esprit , pour goûter ce plaisir sublime de soulager les misérables , de consoler Jésus-Christ qui souffre en eux, défaire reposer, dit le saint apôtre , leurs entrailles affamées? Viscera sanctorum requieverunt /per te, f rater i . Ah ! que ce plaisir est saint î ah que c'est un plaisir vraiment royal !
Sire , Votre Majesté aime ce plaisir ; elle en a donné des marques sensibles , qui seront suivies de plus grands effets. C'est aux sujets à attendre, et c'est aux rois à agir ; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent, maisils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Sire , c'est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté. Il faut dire le reste à Dieu , et le prier humblement de découvrir à un si grand roi les moyens de contenter bientôt l'amour qu'il a pour ses peuples , de satisfaire à l'obligation de sa conscience , de mettre le comble à sa gloire , et de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel.
• Philemon. 7.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
PREMIER SERMON
POUR
LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME
PRÊCHÉ A LA COUB,
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS '
Persécution continuelle que le chrétien doit se faire à luimême. Dangers des plaisirs : leurs funestes effets sur le corps et sur l'ànae : comment ils noio^ empèclwnt de retourner à. l)ieu par une sincère conversion. Captivité où nous jettent les joies sensuelles. Sainte tristesse de la pénitence, combien salutaire; : ses amertacnes , source» fécondes de jtoies puces et ineffables.
U.ocoo quidam bâbuit duos filios , et iisJlL adolescenlior ex iliis patri : da mihi portionem substantise quae me coa- , tingit.
iJn homme avait deux fils, et le plus jeune des deux du à son père : Mon père, donnez-moi mon partage du bien qui me touche. Luc. xv, 11.
La parabole de l'Enfant prodigue nous fut hier proposée par la sainte Eglise dans la célébration des mystères , et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement , chrétiens , toute l'histoire de ce prodigue , sa malheureuse sortie de la maison de son père , ses voyages ou phitôt ses égarements dans un pays éloigné , son avidité pour avoir son bien , et sa prodigieuse facilité à te dissiper, ses libertés et sa servitude , ses douleurs après ses plaisirs , et la misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné à son plaisir : enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures , sont un tableau si naturel de la vie humaine; et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avait perdus , une image si accomplie des grâces de la pénitence , que je croirais manquer tout à fait au saint ministère dont je suis chargé , si je négligeais les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste. Tout me paraît important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu, arrêtez mon choix sur ce qui sera Je plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit saint , par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'ange >. en. disant , Ave , etc.
Depuis notre ancienne désobéissance, il semble
• Ce sermon se trouve placé au troisième dimanche de carême , parce que les premiers mots indiquent qu'il a été prêché ce jour-là , quoique l'évangile de l'Enfant prodigue se lise le samedi précédent. Une variante du manuscrit porte : « Il n n'y a que pep de jours que la parabole de l'Enfant prodigue « fut lue par la sainte Église , etc. ; » ce qui fait croire qu'il a été aussi prêché un autre jour de cette semaine.
( Edit. de Fersailles. )
que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avait répandu de joie véritable pendant l'innocence des commencements ; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux, et une illusion de peu de durée. Le sage l'a bien compris , lorsqu'il a dit ces paroles : Risus dolore miscebitur, et extrema gaudix luctus occupât'. « Le ris sera mêlé de dou- « leur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs , puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ifs passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet , il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque ; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine , pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions , il renonce aux conimodités et à la douceur de sa maison paternelle, et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès , ses profusions , cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, le réduisent à la servitude, à la faim, et au désespoir. Ainsi vous voyez , messieurs , que ses joies se tournent bientôt en une amertune infinie : Extrema gaudii luctus occupât. Mais voici un autre changement, qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en lui-même, il retourne enfin à son père, repentant et affligé de tous ses désordres ; et reçu dans ses bonnes grâces , il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avaient fait perdre. Étranges vicissitudes! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de douleurs, il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence ; et c'est ce qui me donne lieu , chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue , ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleur ; et les douleurs, sources fécondes de nouveaux plaisirs. C'est le partagede ce discours, et le sujet de vos attentions.
PBEMIEB POINT.
L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux « qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ
' Prov. XI , 13.
SUR L'AMOUR PES PLAISIRS
• souffriront persécution : « Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu, persecutionem patientur \ L'Église était encore dans son enfance , et déjà toutes les puissances du monde s'armaient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fût persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants était soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichait à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes se condamnaient d'une autre sortç. Si les empereurs les exilaient de leur patrie , tout le monde leur était un exil ; ils s'ordonnaient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part , et de n'établir leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur ôtait la vie par la violence , eux-mêmes s'ôtaient les plaisirs volontairement. Et TertuUien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénait encore plus les esprits que l'autre : Plures inventas, quos magis periculum voluptatis quant vitœ avocet ah hoc secta, cum alla non sit et stulto et sapienti vitœ gratta, nisi voluptas^j c'est-à-dire , qu'on s'éloignait du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs , que par celle de perdre la vie , qu'on n'aimait autant n'avoir pas, que de l'avoir sans goût et sans agrément : c'est-à-dire, que si l'on craignait les rigueurs des empereurs contre l'Église, on craignait encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même; et que plusieurs se seraient exposés plus facilement à se voir ôter la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs, sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.
Ce martyre , messieurs, ne finira point ; et cette sainte persécution, par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens, doit durer autant que l'Église. La haine aveugle et injuste qu'avaient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité, et le temps l'a enfin tout à fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre euxmêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle , et c'est elle qui fera durer jusques à la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux , où chacun s'immole soi-même, où le persécuteur et le patient sont également agréables , où Dieu d'une même main soutient celui qui souffre, et couronne celui qui persécute. C'est ce qu'il est aisé de prouver par l'Évangile ; car il nous dit que pour suivre Jésus-Christ il faut se renoncer soimême, et porter sa croix tous les jours : Tollat crucemsuam quotidie ^ ; [non quelques heures , quelques jours , quelques mois, quelques années ,
» II. Tim. m, 12.
' De Spectac. a" 2.
» lue IX , 23,
mais] tous les jours. [Et ce n'est pas seulement] aux religieux et aux solitaires [que Jésus-Christ parle ainsi ; mais son discours s'adresse à tous les chrétiens sans distinction] : Dicebat auiem ad omnes » : « Il dit à tous d'entrer par la porte étroite, « parce que la porte de la perdition est large , que « le chemin qui y mène est spacieux , et qu'il y eu « a beaucoup qui y entrent : » Jntrate per angustam portant, quia lata porta et spatiosa via est quœ ducit ad perditionem , et multi sunt qui intrantper eam '. [Aussi s'écrie-t-il avec étonnement] : « Que la porte de la vie est petite, que « la voie qui y mène est étroite, et qu'il y en a « peu qui la trouvent ! » Quam angustà porta et arcta via est quœ ducit ad vitam, etpauci sunt qui inveniunt eam ^ I Et remarquez qu'il ne dit pas que la voie qui mène à la perfection est étroite, mais que la voie qui mène à la vie est étroite. Et encore avertit-il les fidèles « de faire effort pour « entrer par la porte étroite ; car je vous assure , « leur dit-il , que plusieurs chercheront à y en- « trer, et ne le pourront : » Contendite intrare per angustam portam, quia multi, dico vobis , quœrént intrare , et nonpoterunt^.
Je n'ignore pas , chrétiens , que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de rÉvangile. Us veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain ; mais ils ne peuvent comprendre que l'on mette de la vertu à se priver des plaisirs ; et les bornes qu'on nous prescrit de ce côtélà leur semblent insupportables. Mais s'il n'était mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnements, avec quelle facilité pourrais-je vous faire voir qu'il était absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes lois toutes les parties de notre conduite ; que lui , qui nous a prescrit l'usage que nous devons faire de nos biens, ne devait pas négliger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos sens ; que si , ayant égard à la faiblesse des sens , il leur a donné quelques plaisirs, aussi , pour honorer la raison , il fallait y mettre des bornes , et ne livrer pas au corps l'homme tout entier, à la honte de l'esprit.
Et certainement, chrétiens, il ne faut pas s'étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l'amour des plaisirs , puisque , sous prétexte d'être nos amis , ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemi», disait sagement cet ancien ^ , ce sont les flatteurs»
» Luc. IX , 23.
' Matlh. VII, 13, 14.
3 Ihid.
♦ Luc. XIII, 24.
» Q. Curl. lib. viii , cap. V et Vin.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
et j'ajoute avec assurance , que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers , où ne nous mènent-ils pas par leurs flatteries? Quelle honte, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes , quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps, n'ont pas été introduites par l'amour désordonné des plaisirs? Ne voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensualité que par les disgrâces , plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux , plus d'hommes immolés avant le temps à la mort par les plaisirs que par les violences et par les combats ? Les tyrans, dont nous parlions tout à l'heure , ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain ; et les médecins nous enseignent , d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art , confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien il était juste de nous obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, en tant de façons, les plus cruels persécuteurs de la vie humaine ?
Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos âmes, dont le cours est inévitable. La source de tous les maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu , pour lequel , si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes frères , Dieu est esprit, et ce n'est que par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marchons dans la région des sens, plus nous nous éloignons de notre demeure natale , et plus nous nous égarons dans une terre étrangère ? Le prodigue nous le fait bien voir ; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit dans notre évangile , qu'en sortant de la maison de son père , « il alla « dans une région bien éloignée : » Peregre profectus est in regionem longinquam \ Ce fils dénaturé, et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître, fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu, et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre cœur de Dieu, que l'attache aveugle aux joies sensuelles; et si les autres passions peuvent l'emporter, c'est celle-ci qui l'engage, et le livre tout à fait. Dieu n'est plus dans ton cœur, homme sensuel ; l'idole que tu encenses ,
' tvc. XV, 13.
c'est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire , trop complaisante à ce cœur ingrat, l'effacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet , ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit , que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugements n'y ontplus de place? Auferuntur judicia tua afacie ejus '. Dieu éloigné de notre cœur. Dieu éloigné de notre pensée : ô le malheureux éloignement ! ô le funeste voyage! Où êtes-vous, ô prodigue ! combien éloigné de votre patrie ! et en quelle basse région avezvous choisi votre demeure!
David s'était autrefois perdu dans cette terre étrangère; il en est revenu bientôt ; mais pendant qu'il y a passé, écoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : Cor meum dereliquit me : « Mon cœur, « dit-il , m'a abandonné ; « il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappait , où avait-il son esprit ^ Écoutez ce qu'il dit encore : Comprehenderunt me iniquitates meœ, et nonpotui utmderem ^ : « Les pensées de mon péché m'occupaient tout , « et je ne pouvais plus voir autre chose. « C'est encore en cet état que « la lumière de ses yeux « n'est plus avec lui ^. » La connaissance de Dieu était obscurcie , la foi, comme éteinte et oubliée : chrétiens , quel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent; nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue; on ne sait qu'en croire; il n'y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.
De vous dire maintenant, messieurs , jusqu'où ira cet égarement, ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles , c'est ce que je n'entreprends pas ; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais , chrétiens , c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens , et prise de ce vin fumeux , ne peut plus se répondre d'elle-même, ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés ? Que sert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres , puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre ; et que , sans que nous fassions jamais d'autres injustices , c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu , qui le demande à si juste titre.
C'est à cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage ; non content de nous avoir une
' Ps. IX , 27.
2 Ihid. XXXIX , 13.
^ Ibid. xixvii, 10.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
fois arrachés à Dieu , il nous empêche d'y retourner par une conversion véritable ; et en voici les raisons.
Pour se convertir, chrétiens , il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or, est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps , nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c'est pourquoi l'Ecriture dit que « la concupiscence est inconstante; >> Inconstantia concupiscentiœ > , parce que , dans toute l'étendue des choses sensibles , il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable.Quiconquedoncs'attacheau sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe , pour ainsi dire , en changeant de place ; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire , l'amour des plaisirs , est toujours changeant , parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens , qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût , et du dégoût à l'appétit , l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? inconstantia concvpiscentiœ. Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant , dans ce mouvement perpétuel , on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante : Quasi quadam libe rtate aurœper/ruunturvago quodam desidcrio suo ^
Pour se convertir, il faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dans les plaisirs , qui « s'imagi- « nent que notre vie n'est qu'un jeu, » lusum esse vitam nostram ^, sont accoutumés à rire de tout, et ne prennent rien sérieusement ; mais quand il faut arrêter ses résolutions, cette âme, accoutumée dès longtemps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte , à suivre ses humeurs et ses fantaisies , et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants , ne peut plusdutoutsefixer. Cette constance, cetteégalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces délices, ces doux changements , cette variété qui égayé les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte , on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais , cette occasion qui manque toujours , cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion.
• Sap. V, I 12.
* S. Avg. in Ps cxxxvi, n" 9, t. iv, col. I5I8. » Sap. XV, 12.
0 âme inconstante et irrésolue ! ou plutôt trop déterminée et trop résolue, pour ne pouvoir te résoudre, iras-tu toujours errant d'objets en objets , sans jamais t'arrêter au bien véritable? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel , et que te reste-t-il de tous ces plaisirs , sinon que tu en reviens avec un dégoût du bien , une attache au mal , le corps fatigué et l'esprit vide? Est-il rien de plus pitoyable?
C'est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement , mais encore il s'engage et se rend esclave ; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens de dire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des choses sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens , sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l'habitude seule a tant de force pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, quelles chaînes ne feront-ils pas? Venumdatus subpeccato\ « Je « suis vendu pour être assujetti au péché. » Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi , messieurs , dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent ; néanmoins celui qui s'est engagé dans cette faiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours , que la hardiesse de ses inventions ; bien plus, il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité; et , par une horrible profanation , il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire. Et quoique , repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui ôte toute créance , son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même , est néanmoins si puissante et si tyrannique , qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l'habitude , que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance ? Si le plaisir rend le vice aimable , l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, l'habitude, dit saint Augustin , fermera cent portes sur nous , et ne nous laissera aucune sortie : Inclusum se sentit difficultate vitiorum, et quasi muro impossibilitatis erecto portisque clausis, qua évadât non invenit \
En cet état , chrétiens , s'il nous reste quelque connaissance de ce que nous sommes , quelle pitié
' Rom. vu, 14.
' In Ps. cvi , n" 5, t. IV, col. 1206.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
devons-nous avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs , et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux , peut-être que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable , que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner, et nous aucune pour les retenir ; enfin , que notre attache soit si violente , que nous soyons si fidèles à ces trompeurs , et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue ! car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs , et de se voir sitôt après forcé , par une nécessité fatale , de les perdre sans retour et sans espérance ?
Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents , c'est alors , c'est alors , mes frères , qu'au défaut de notre misère , notre propre repos nous doit faire horreur. Car ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Illuminez mes yeux , ô Seigneur, de peur que « je ne m'endorme dans la mort'. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Ils passent leurs jours « en paix , et descendent en un moment dans les « enfers ^ » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit , et que le Sauveur a prononcé dans son Évangile : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez^ I « En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur joie et en ce monde et en l'autre, ils l'emportent contre Dieu, et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître, il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements éternels ; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux , ô pécheurs ! voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis , parmi quels flotset quelles tempêtes vous croyez être en sûreté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous vivez contents ! 0 qu'il vous serait peutêtre utile que Dieu vous éveillât d'un coup de sa main , et vous instruisît par quelque affliction ! Mais , mes frères , je ne veux point faire de pareils souhaits , et je vous conjure au contraire de n'obliger pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par quelque revers ; prévenez de vousmêmes sa juste fureur ; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus- Christ vous menace j et , de peur que votre joie ne se change en pleurs , cherchez dans la péni-
' Ps. XI1,4.
» Job. XXI, 13.
» Luc. VI , 25.
tence, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais conclure.
SECOND POINT
Nous lisons dans l'histoire sainte, c'est au premier livre d'Esdras , que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem , que l'armée assyrienne avait détruit , le peuple mêlant ensemble le triste ressouvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement , une partie poussait en l'air des accents lugubres, l'autre faisait retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance ; en telle sorte, dit l'auteur sacré, « qu'on ne « pouvait distinguer les gémissements d'avec les « cris d'allégresse : » Nec paierai guisguam agnoscere vocem clamoris lœianiium, eivocem fletuspopuli '. Ce mélange mystérieux de douleur et de joie , est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âme déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle.
Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur, pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit, elle ne veut point recevoir de consolation ; mais au milieu de ses douleurs , et pendant qu'elle fait couler un torrent de larmes , elle voit que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs et de ses regrets, commence à redresser cette maison sainte , qu'il relève l'autel abattu , et rend enfin e premier honneur à sa conscience , où il veut faire sa demeure ; en sorte qu'elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée , dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille, sous la paisible protection de Dieu qui y fera sa demeure. Que jugez-vous , chrétiens , de cette sainte tristesse? Une âme, à qui ses douleurs procurent une telle grâce, n'aimera-t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés , que de vivre avec le monde? et ne faut-il pas s'écrier ici avec le grand saint Augustin : « Que celui-là est heureux , qui « est malheureux de cette sorte ! » Quant felix est, qui sic miser est ^ \
C'est ici que je voudrais pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efficace dans les Écritures divines, pour vous représenter dignement ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaïe ^ , cette paix du Saint-Esprit, enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. 11 est malaisé, mes frères , de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde;
' I. Esdr. m , 13.
' In Ps. XXXVII, n" 2 , t. iv, col. 281.
» Is. LXVI ,12.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
mais nous tâcherons toutefois comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.
Dans cette inconstance des choses humaines , et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent , celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela , chrétiens , nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune , pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours , et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour, et, sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires , je veux croire que votre état est tranquille ; mais vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée , que vous vous fiiez tout à fait à cette bonace : et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé , qui ne se destine un lieu de retraite qu'il regarde de loin , comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile, que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort ; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries : vous penserez vous être munis d'un côté , la disgrâce viendra de l'autre ; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fondement. Si le fondement est solide , un coup de foudre viendra d'en haut , qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits , pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume infinie. Et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine , si nous avions besoin que l'on nous prouvât cette vérité.
Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres , vous arrive aussi à vous-mêmes. Car, mes frères , vous n'avez point de sauvegarde de la fortune ; vous n'avez ni exemption ni privilège contre les faiblesses communes. Qu'il arrive que votre fortune soit renversée par quelque disgrâce , votre famille désolée par quelque mort désastreuse, votre santé ruinée par quelque longue et fâcheuse maladie; si vous n'avez quelque lieu où vous vous mettiez à l'abri , vous essuierez tout du long toute la fureur des vents et de la tempête : mais où sera cet abri? Promenez-vous à la campagne , le grand air ne dissipe point votre inquiétude ; rentrez dans votre maison , elle vous poursuit ; cette importune s'attache à vous jusque dans votre cabinet et dans votre lit, où elle vous fait faire cent tours et retours , sans que jamais vous trouviez une place
qui vous soit commode. Poussé et persécuté de ous côtés , je ne vois plus que vous-même et votre propre conscience où vous puissiez vous réfugier. Mais si cette conscience est mal avec Dieu, ou elle n'est pas en paix , ou sa paix est pire et plus ruineuse que tous les troubles. C'est la faute que nous faisons : notre conscience , notre intérieur, le fond de notre âme et la plus haute partie d'elle-même, est hors de prise : nous l'engageons avec les choses sur quoi la fortune peut frapper. Imprudents! Quand le corps est découvert, ils tâchent de cacher la tête : nous produisons tout au dehors. Que ferez-vous, malheureux? Le dehors vous étant contraire , vous voudriez vous renfermer au dedans? le dedans, qui est tout en trouble , vous rejette violemment au dehors. Le monde se déclare contre vous par votre infortune; le ciel vous est fermé par vos péchés : ainsi, ne trouvant nulle consistance , quelle misère sera égale à la vôtre? Que si votre cœur est droit avec Dieu , là sera votre asile et votre refuge" : là vous aurez Dieu au milieu de vous ; car Dieu ne quitte jamais un homme de bien : Deus in medio ejm, non commovebitur, dit le Psalmiste'. Dieu donc habitant en vous soutiendra votre cœur abattu , en l'unissant saintement à un Jésus désolé , et aux mystères de sa croix et de ses souffrances. Là il vous montrera les afflictions, sources fécondes de biens infinis ; et entretenant votre âme affligée dans une bonne espérance , il vous donnera des consolations que le monde ne peut entendre. Mais pour avoir en vous-même ce consolateur invisible, c'est-à-dire le Saint-Esprit à qui le Sauveur a donné ce nom , et pour goûter avec lui la paix d'une bonne conscience, il faut que cette conscience soit purifiée; et nulle eau ne le peut faire que celle des larmes. Coulez donc , larmes de la pénitence ; coulez comme un torrent , ondes bienheureuses; nettoyez cette conscience souillée; lavez ce cœur profané , et « rendez-moi cette joie « divine » qui est le fruit de la justice et de l'innocence : Redde mihi lœtitiam salutaris tut'.
Et certes ce serait une erreur étrange et trop indigne d'un homme, que de croire que nous vivions sans plaisir, pour le vouloir transporter du corps à l'esprit , de la partie terrestre et mortelle à la partie divine et incorruptible. Ce n'est pas en vain, chrétiens, que Jésus-Christ est venu à nous de ce paradis de délices , où abondent les joies véritables. Il nous a apporté de ce lieu de paix et de bonheur éternel , un commencement de la gloire dans le bienfait de la grâce, un essai de la vue de Dieu dans la foi , un gage et une partie de la félicité dans l'espérance;
' Ps. XLV, 5.
5 Ibid. L, 13.
SUR L'AMOUR DES PLAISIRS
enfin , une volupté toute chaste et toute céleste qui se forme , dit Tertullien ' , du mépris des voluptés sensuelles. Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime , plaisir toujours égal , toujours uniforme , qui naît , non du trouble de l'âme , mais de sa paix ; non de sa maladie, mais de sa santé ; non de ses passions, mais de son devoir ; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs, mais de la droiture immuable de sa conscience ; plaisir par conséquent véritable, qui n'agite pas la volonté , mais qui la calme ; qui ne surprend pas la raison , mais qui l'éclairé ; qui ne chatouille pas les sens dans la surface , mais qui tire le cœur à Dieu par son centre.
Il n'y a que la pénitence qui puisse ouvrir le cœur à ces joies divines. Nul n'est digne d'être reçu à goûter ces chastes et véritables plaisirs , qu'il n'ait auparavant déploré le temps qu'il a donné aux plaisirs trompeurs ; et notre prodigue ne goûterait pas les ravissantes douceurs de la bonté de son père , ni l'abondance de sa maison , ni les délices de sa table , s'il n'avait pleuré avec amertume ses débauches, ses égarements, ses joies dissolues. Regrettons donc nos erreurs passées : car qu'avons-nous à regretter davantage que les fautes que nous avons faites? Examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cœurs cette source amère de regret et de déplaisir : c'est sans doute pour nous affliger, non tant de nos malheurs que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation. C'est une nécessité, il faut se résoudre; mais il n'y a rien qui aigrisse tant les regrets d'un homme , que lorsque son malheur lui vient par sa faute. Jamais il ne faudrait se consoler des fautes que l'on a commises, n'était qu'en les déplorant on les répare et on les efface. Vous avez perdu une personne chère , pleurez jusqu'à la fin du monde , vous ne la ferez pas sortir du tombeau , et vos douleurs ne ranimeront pas ces cendres éteintes. [Mais si nous nous affligeons saintement sur la perte de notre âme , nous la tirerons de ce tombeau infect où ses iniquités l'ont réduite.]
Par conséquent , chrétiens , abandonnons notre cœur à cette douleur salutaire ; et si nous nous sentons tant soit peu touchés et attristés de nos désordres , réjouissons-nous de ces regrets , en disant avec le Psalmiste : Tribulationem et dolorem inveni, et nomen Domini invocavi ' : « J'ai trouvé la douleur et l'affliction , et j'ai in- « Yoqué le nom de Dieu. » Remarquez cette façon
' De Spcctac. n" 29.
2 Ps. CXIT, 4.
déparier : j'ai trouvé l'affliction et la douleur; enfin je l'ai trouvée , cette affliction fructueuse , cette douleur médicinale de la pénitence. Le même Psalmiste a dit en un autre psaume , que « les peines et les angoisses l'ont bien su trouver : » Tribulatioet angustia invenerunt me '. En effet, mille douleurs , mille afflictions nous persécutent sans cesse ; et comme dit le même Psalmiste, les angoisses nous trouvent toujours trop facilement : Adjutorin tribulationibus quœ invenerunt nos nimis ». Mais maintenant , dit ce saint prophète , j'ai enfin trouvé une douleur, qui méritait bien que je la cherchasse; c'est la douleur d'un cœur contrit et d'une âme affligée de ses péchés ; je l'ai trouvée , cette douleur, et j'ai invoqué le nom de Dieu. Je me suis affligé de mes crimes , et je me suis converti à celui qui les efface ; mes regrets ont fait mon bonheur, et les remords de ma conscience m'ont donné la paix : Tribulationem et dolorem inveni , et nomen Domini invocavi.
Mais le temps où l'homme de bien goûtera plus utilement les fruits de cette douleur salutaire , ce sera celui de la mort ; et il faut qu'en finissant ce discours , je tâche d'imprimer cette vérité dans vos cœurs. Pour cela, considérons un moment les dispositions d'un homme qui meurt après avoir vécu parmi les plaisirs. Aloi*s s'il lui reste quelque sentiment, il ne peut éviter des regrets extrêmes; car ou il regrettera de s'y être abandonné , ou il déplorera la nécessité de les perdre et de les quitter pour toujours. 0 douleur et douleur ! l'une est le fondement de la pénitence, et l'autre est le renouvellement de tous les crimes. On ne peut éviter, mes frères , l'une ou l'autre de ces deux douleurs : laquelle l'emportera dans ce dernier jour? c'est ce que l'on ne peut savoir ; et, pour vous dire mon sentiment , ce sera plutôt la seconde.
Vous pensez peut-être, mes frères, que pendant que la mort nous enlève tout , on se résout assez aisément à tout quitter, et qu'il n'est pas difficile de se détacher de ce qu'on va perdre. Mais si vous entrez dans le fond des cœurs , vous verrez qu'il faut craindre un effet contraire. En effet , il est naturel à l'homme de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Oui , mes frères , quand on nous arrache ce que nous aimons, on ressent tous les joure que cette violence irrite nos désirs ; et l'âme faisant alors un dernier effort pour courir après un bien qu'on lui ravit , produit en elle-même celte passion que nous appelons le regret et le déplaisir. C'est ce qui fait qu'Agag, ce roi d'Amalec, qui nous est représenté dans les Écritures comme un homme
' Ps. cxvin, 143 » nid. XLV, I.
SUR LES RECHUTES
de plaisir et de bonne chère, Agmi pinguissi- 1)1 us, au moment de perdre la vie qu'il avait trouvée si délicieuse, pousse cette plainte du fond de son cœur : Siccine séparât aniara mors ' ? « Est-ce ainsi que la mort amère sépare de tout? » Vous voyez comme à la vue de la mort , qui lui arrache de vive force ce qu'il aime , tous ses désirs se réveillent par ses regrets mêmes; et qu'ainsi la séparation effective augmente dans ce moment l'attache de la volonté.
Qui ne craindra donc , chrétiens , que notre âme fugitive ne se retourne tout à coup en ce dernier jour à ce qui lui a plu dans le monde désordonnément ; que notre dernier soupir ne soit un gémissement secret de perdre tant de plaisirs ; et que ce regret amer d'abandonner tout , ne confirme , pour ainsi dire , par un dernier acte , tout ce qui s'est passé dans la vie? 0 regret funeste et déplorable , qui renouvelle en un moment tous les crimes , qui efface tous les regrets de la pénitence , et qui livre notre âme malheureuse et captive à une suite éternelle de regrets furieux et désespérants , qui ne recevront jamais d'adoucissement ni de remède ! Au contraire , un homme de bien , que les douleurs de la pénitence ont détaché de bonne foi des joies sensuelles, n'aura rien à perdre en ce jour ; le détachement des plaisirs le désaccoutume du corps; et ayant depuis fort longtemps , ou dénoué , ou rompu ces liens délicats qui nous y attachent , il aura peu de peine à s'en séparer. Un tel homme dégagé du siècle , qui a mis toute son espérance en la vie future, voyant approcher la mort, ne la nomme ni cruelle ni inexorable ; au contraire, il lui tend les bras, il lui montre lui-même l'endroit où elle doit frapper son dernier coup. 0 mort, lui dit-il d'un visage ferme , tu ne me feras aucun mal , tu ne m'ôteras rien de ce qui m'est cher. Tu me sépareras de ce corps mortel ; ô mort, je t'en remercie : j'ai travaillé toute ma vie à m'en détacher. J'ai tâché durant tout son cours de mortifier mes appétits sensuels ; ton secours , ô mort , m'était nécessaire pour en arracher jusqu'à la racine : ainsi , bien loin d'interrompre le cours de mes desseins , tu ne fais que mettre la dernière main à l'ouvrage que j'ai commencé. Tu ne détruis pas ce que je prétends ; mais tu l'achèves. Achève donc, ô mort favorable, et rends-moi bientôt à celui que j'aime!
' I. Reg. XV , 32.
DEUXIEME SEJIMON
LE TROISIEME DIMANCHE DE CARÊME
SUR LES RECHUTES
Quelle doit être la lidélité du pécheur réconcilié : tendresse de son Dieu pour lui : malheur de ceux qui en abusent, en retournant à leurs premiers crimes. Qualités de la pénitence : dispositions pour la recevoir avec fruit. Constance de la juslice chrétienne : déplorables effets des rechutes.
Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus. Et cet homme, par ses rechutes, tombe en pire état qu'auparavant. Luc. xi, 26.
Il s'agit ici, chrétiens, de îa.re, s'il se peut, trembler les pécheurs, que la facilité dupardon endurcit dans leurs mauvaises habitudes , et de leur faire sentir combien ils aggravent leurs crimes, combien ils irritent la bonté de Dieu , combien ils avancent leur damnation par leurs rechutes continuelles : matière certainement importante , et digne d'être traitée avec toute la force et l'autorité que donne l'Évangile aux prédicateurs. Et pour parvenir à cette fin, j'emploie trois raisons excellentes tiréesde trois qualités de lapénitence : c'est une réconciliation , c'est un remède , c'est un sacrement. Pour entendre jusqu'au fond ces trois qualités, sur lesquelles est appuyé tout ce discours , il faut remarquer avant toutes choses trois malheurs que le péché produit dans les hommes. Le premier de tous les malheurs , et qui est la source de tous les autres , c'est de les séparer d'avec Dieu : « Vos iniquités , dit le Sei- « gneur, ont mis la division entre moi et vous '. » Et de là naissent deux autres grands maux; car l'âme étant séparée de Dieu , qui est le principe de force et de sainteté , de saine elle devient languissante, et de sainte elle devient profanée : « Guérissez mon âme , ô Seigneur ! dit David , '( parce que j'ai péché contre vous * : » donc le péché le rendait malade. Mais ce n'est pas une maladie ordinaire; c'est une lèpre spirituelle, qui porte impureté et profanation , et qui non-seulement affaiblit les hommes, mais les met au rang des choses immondes.
Ainsi donc le péché apportant ces trois maux , il parait que la pénitence a dû avoir trois biens opposés. Le péché nous séparant d'avec Dieu, il faut que la pénitence nous y réunisse ; et c'est la première de ses qualités , c'est une réconciliation. Le péché , en nous séparant , nous a faits malades ; par conséquent il ne suffit pas que la pénitence nous réconciUe , il faut encore qu'elle nous guérisse ; et de là vient que c'est un re-
' Is. LIX , 2.
2 Ps. L, 4.
SUR LES RECHUTES
mède. Et enfin comme le péché ajoute la profanation et l'immondice aux infirmités qu'il apporte , une maladie de cette nature ne peut être déracinée que par un remède sacré qui ait la force de sanctifier comme de guérir ; et de là vient que la pénitence est un sacrement. D'où je tire trois raisons solides pour montrer le malheur extrême de ceux qui abusent de la pénitence en retournant à leurs premiers crimes , et il est aisé de l'entendre. Car s'il est vrai que la pénitence soit une réconciliation de l'homme avec Dieu , si c'est un remède qui nous rétablisse , et un sacrement qui nous sanctifie , on ne peut sans un insigne mépris rompre une amitié si saintement réconciliée , ni rendre inutile sans un grand péril un remède si efficace , ni violer sans une prodigieuse irrévérence un sacrement si saint et si salutaire. Et voilà trois moyens certains par lesquels j'espère conclure invinciblement ce que le Fils de Dieu a dit dans mon texte , que « l'état de « ceux qui retombent devient toujours de plus « en plus déplorable : « Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.
Qui enim morlui sumus peccato, quomodo adhuc vivemus in illo • ? < Étant une fois morts « au péché , comment vivrons-nous encore dans '< le péché? » Celui-là est bien Infidèle, qui manque à une amitié si saintement réconciliée ; et celui-là est bien malheureux, qui prodigue sa santé si difficilement et si miraculeusement rétabhe ; et celui-là est bien aveugle , qui ne respecte pas en lui-même la grâce de l'innocence , et la souille dans de nouvelles ordures.
PREMIER POINT
Pour entrer d'abord en matière , posons pour fondement de tout ce discours : que s'il y a quelque chose parmi les hommes qui demande une fermeté inébranlable , c'est une amitié réconciliée. Je sais que le nom d'amitié est saint , et ses droits toujours inviolables dans tous les sujets où elle se rencontre; mais je soutiens que la liaison ne doit jamais être plus étroite qu'entre des amis réconciliés, et je le prouve par cette raison que vous trouverez convaincante. Deux choses font une amitié solide , l'affection et la fidélité. L'affection commenceàunir les cœurs : Jonathas et Davids'aimaient ; leurs âmes, dit l'Écriture , étaient unies •. Anima Jonathœ conglutinata est animœ David * : « L'âme de Jonathas s'attacha étroitement « à celle de David : » voilà le fondement de l'amitié. Mais d'autant que l'amitié n'est pas une affection ordinaire, mais une espèce de contrat par lequel on s'engage la foi l'un à l'autre , que dit
' Rom. VI , 2.
^ 1. /?(';/. Wlll, I.
l'Écriture sainte? fnierunt autem David et Jo^ nathas fœdus ' : « David et Jonathas firent un « traité : » donc la fidélité doit intervenir comme le sceau , l'affermissement du traité et de l'affection mutuelle. Or je dis que ces deux qualités de l'amitié, d'où dépendent toutes les autres, doivent se trouver principalement entre les amis réconciliés : l'affection doit être plus forte 5 la fidélité est plus engagée : si l'on y manque , le crime est plus grand : Fiunt novissima pejora prioribus. Que l'amitié doive être plus forte , prouvonsle solidement en un mot , pour descendre bientôt au particulier de la réconciliation de l'homme avec Dieu. Je ne veux rien laisser sans preuve évidente, parce que je prétends, si Dieu le permet , que tous les esprits seront convaincus. Ce que l'on fait avec contention , on le fait aussi avec efficace ; et les effets sont d'autant plus grands , que la cause est plus appliquée. Qui ne voit donc qu'une affection qui a pu se réunir malgré les obstacles, quia pu oublier toutes les injures, qui a pu revivre même après sa mort , a quelque chose de plus vigoureux que celle qui n'a jamais fait de pareils efforts? Oui , oui, cette amitié autrefois éteinte , maintenant refleurie et ressuscitée , se souvenant du premier malheur, jettera de plus profondes racines, de peur qu'elle ne puisse être encore une fois abattue ; les cœurs se feronr eux-mêmes des nœuds plus serrés : et comme les os se rendent plus fermes dans les endroits des ruptures, à cause du secours extraordinaire d'esprits que la nature envoie aux parties blessées ; de même les amis qui se réunissent envoient, pour ainsi dire, tant d'affection pour renouer l'amitié rompue, qu'elle en devient à jamais mieux consolidée.
Il doit être ainsi , chrétien; tu le vois, la raison en est évidente : mais, hélas! tu le vois inutilement , et tu ne le mets pas en pratique avec ton Dieu. Il t'a fait de ses amis, il l'a dit lui même : Jam non dicam vos servos;... vos autem dixi amicos meos * : « Je ne vous appellerai plus « serviteurs ; mais je vous ai appelés mes amis : » vous êtes , dit-il , mes chers amis. Mais , ô amitié mal conservée ! vous l'avez rompue par vos crimes. Ah ! il n'y devrait plus avoir de retour ; il devrait punir votre ingratitude par une éternelle soustraction de ses grâces. Mais c'est un ami charitable ; il n'a pu oublier ses miséricordes , il s'est réconcilié avec vous dans le sacrement de pénitence une fois , deux fois , cent fois. Ah ! sa bonté ne s'est point lassée; il a toujours eu pitié de votre faiblesse. Où est donc ce redoublement d'affection que vous lui deviez? où est cette première condi-
' I. Re;/. XVII1,3.
'' Joaii. XV, 15.
SUR LES RECHUTES
lion d'une amitié réunie? De sa part, chrétiens, il l'a observée très-exactement : je m'assure que vous prévenez déjà ce (jue je veux dire. 11 n'y a page dans son Évangile où nous ne voyions une tendresse extraordinaire pour les pécheurs convertis, plus que pour les justes qui pereévèrent : « Il se réjouira plus , dit Tertullien, de votre re- « tour, que de la solide sagesse d'un autre : » Magisque de regressu tiio, quant de altcrius sobrietate iœùabiiur\ Qui ne sait que Madeleine la pénitente a été sa fidèle et sa bien-aimée ; que Pierre , après l'avoir renié, est choisi pour confirmer la foi de ses frères ; qu'il laisse tout le troupeau dans le désert pour courir après sa brebis perdue , et que celui de tous ses enfants qui émeut le plus sensiblement ses entrailles, c'est le prodigue qui retourne? Je ne m'en étonne pas , dit Tertullien ; « il recouvre un fils qu'il avait perdu , le plaisir « de l'avoir trouvé le lui rend plus cher : ■> Filium enim invenerat quein amiserat, chariorem senserat quem lucrij'ecerat \ Il redouble envers lui son affection : pourquoi? c'est qu'il s'est réconcilié; c'est qu'il veut soigneusement observer les lois de l'amitié réunie , lui qui est au-dessus des lois, lui qui est l'offensé, lui qui pardonne , lui qui se relâche : et toi , à qui l'on remet toutes les dettes, toi dont l'on oublie toutes les injures, tu ne te crois pas obligé de redoubler ton amour ! Tu le dois certainement, pécheur converti : tu dois à Jésus plus d'affection que le juste qui persévère ; et Jésus-Christ s'y attend.
Écoute comme il parle dans son Évangile à Simon le pharisien : « Un homme avait deux dé- « biteurs dont l'un lui devait cinq cents écus , et « l'autre cinquante; n'ayant de quoi payer ni « l'un ni l'autre , il leur remit la dette à tous deux : « lequel est-ce qui le doit plus aimer? » quis ergo cumplus (Z/^eï? Et le pharisien répondit : «C'est « celui à qui il a quitté la plus grande somme : » yEstitno quia is, cui plus donavit; et Jésus lui dit : « Tu as bien jugé : » Recie judicasti^. Il est vrai; celui-là doit beaucoup plus d'amour, à qui l'on a pardonné plus de péchés : voilà une juste sentence ; ce ne sont point les hommes qui l'ont prononcée , c'est une décision de l'Évangile. Pécheur converti, l'exécutes-tu; toi qui, en sortant de la confession , retournes à tes premières ordures ; qui , au lieu de redoubler ton amour en vers Jésus-Christ, redoubles tes affections illégitimes; au lieu d'ouvrir largement tes mains sur les misères des pauvres , non-seulement tu resserres tes entrailles , mais tu multiplies tes rapines? Ah! tu abuses trop indignement de l'amitié
' Tert. de Pœn. n° 8.
' Ibid.
^ i-iic. VII, 41,42,43.
réconciliée ; ton audace ne sera pas impunie : Fiunt novissima hommis itlius pejora prioribus. Si le pécheur justifié, qui retombe après la pénitence, manque à l'affection qu'il doit à Dieu en vertu de cette réconciliation, son crime est beaucoup plus grand contre la fidélité qu'il lui a vouée. Je vous prie , renouvelez vos attentions pour écouter cette doctrine; elle mérite d'être entendue. Je dis donc qu'encore qu'il soit véritable que le baptême est un pacte et un traité solennel par lequel nous engageons notre foi à Dieu, néanmoins nous entrons par la pénitence dans une alliance plus étroite et dans des engagements plus particuliers.
Pour établir solidement cette vérité, je remarque deux alliances que Dieu a contractées avec l'ancien peuple durant le Vieux Testament. Le premier [traité] est écrit au long dans le chapitre vingt-neuvième du Deutéronome, où en exécution de ce qui avait été commencé en l'Exode , et continué en plusieurs rencontres, Moïse assemble le peuple pour leur proposer les conditions sous lesquelles Dieu les recevait en son alliance. Le peuple déclare qu'il les accepte ; et Moïse leur déclare de la part de Dieu que , comme ils l'avaient choisi pour leur souverain , ils les choisissait pour son héritage : Dominum elegisti hodie, ut sit tibi Deus... et Dominus elegit te hodie, ut sis ei populus\ Voilà les termes du premier traité que Dieu fit avec son peuple par l'intervention de Moïse , qui était son plénipotentiaire : Hœc sunt verbafœderis quod prœcepit Dominus Moysi, ut feriret cum Jiliis Israël^. Le second traité d'alliance, chrétiens, est rapporté au neuvième chapitre du second livre d'Esdras , et se fait sur la rupture du premier traité après la captivité de Babylone. Les termes de ce traité et les formalités sont très-remarquables. Le premier traité y est énoncé comme le traité fondamental de l'alliance. « Vous êtes descendu , ô Seigneur, sur la •<■ montagne de Sinaï , et vous avez p arlé du ciel « avec nos pères : » Locutus cum eis de cœlo^j « et vous leur avez donné des jugements droits et « la loi de vérité, et des cérémonies et des précep- « tes, par la main de Moïse votre serviteur : » Z)edisti eisjudicia recta et legem veritatis , cœremonias etprœcepta bona... in manu Moysi servi tui^. Après avoir énoncé cette première alliance, ils racontent au long les diverses contraventions : « Ils ont, disent-ils, péché contre vos jugements, « ils se sont endurcis contre vos paroles , et ils « n'ont pas obéi : » nos rois , nos princes , etc. :
' Deuter. XX VI, 17, 18.
' Ibid. XXIX , I ' II. Esdr. IX , 13.
SUR LES RKCHLTKS.
Jpsi vero superbe egemnl... et dederunt humenim recedentem, etcervicemsuaminduraverunt nec audierunt ' . A près les contraventions, ils rapportent les justes châtiments : '< Et vous les avez, " disent-ils, livrés aux mains des Gentils : » Et tradidisti eus in mamt populormn *. Ils ajoutent néanmoins que « Dieu se souvenant de ses infi- « nies miséricordes , au milieu de ses vengeances , « ne les avait pas entièrement détruits : » In misericordiis autem tuisplurimis nonfecisti eos in consumptionem ^. C'est pourquoi ils s'humilient devant lui, ils confessent ses justices, ils adorent ses miséricordes : Ettujustus es in omnibus quœ venerunt super nos^. Ils le prient de les recevoir en sa grâce au milieu de tant de calamités ; et sur toutes ces choses ensemble , c'est-à-dire, sur ce premier traité fondamental; sur les contraventionsqu'ilsy ont faites, sur les justes châtiments de Dieu, sur sa miséricorde qu'ils lui demandent, ils font avec luiun second traité d'alliance, et lui engagent de nouveau leur fidélité : « Sur toutes « ces choses , disent-ils , nous-mêmes ici présents, " nous faisons un pacte avec vous , et nous Técri- « vons ; et nos princes , et nos lévites , et nos prè- « très y souscrivent : » Super omnibus eryo liis nos ipsi percutimus fœdus, et scribimus; el signant principes nostri, levitœ nostri, et sacerdotes nostri^.
Voilà donc deux traités du peuple avec Dieu énoncés formellement dans l'Ecriture; le premier essentiel et fondamental , le second sur la rupture de l'autre de la part du peuple. Lequel des deux , mes frères , porte un engagement plus étroit? les jurisconsultes le décideront. Il est clair, selon leurs maximes , que les traités les plus fôrts ce sont ceux qui interviennent sur des procès, sur des contraventions aux premiers contrats, sur des difficultés qui en sont nées : et cela est bien appuyé sur la raison , parce qu'alors la bonne foi est engagée dans des circonstances plus fortes. En effet , l'Écriture le fait bien entendre ; car au lieu que dans le premier traité le peuple se contente simplement d'accepter les conditions de vive voix , ici il les écrit et les signe. Nous , disent-ils, présents personnellement, les écrivons et les soussignons, et y obligeons nous et les nôtres; reconnaissant sans doute que traitant avec Dieu sur des contraventions , ils devaient s'obliger eu termes plus forts. Aussi voyons-nous , par leur histoire, qu'après avoir violé le premier traité. Dieu usa encore envers eux de miséricorde; mais, ayant contrevenu au second, il com-
' II. Esdr. IX , 29.
^ Ibid. 30.
> Ibid. 'M.
« Ibid. Xi.
» Ibid. 38.
mença à les mépriser, il retira peu à peu ses grAces : ils n'eurent plus ni miracles j ni prophéties, ni aucuns témoignages divins ; et enfin a été accompli ce qu'avait prédit Jérémie : « Ils ne sont « pas demeurés dans mon alliance ; et moi je les « ai rejetés, dit le Seigneur. » Tant il est vrai, mes frères , que cette seconde espèce d'alliance devait être beaucoup plus sacrée.
Mais appliquons tout ceci à notice sujet, et raisonnons du Nouveau Testament par les figures de l'Ancien. Sachez donc et entendez, pécheurs convertis , que vous avez contracté deux sortes d'alliances avec Dieu, votre créateur, par l'entremise de Jésus-Christ, votre médiateur et son Fils : lapremière dans le saint baptême, laseconde dans le sacrement de la pénitence. L'alliance du saint baptême est la première et fondamentale, dans laquelle que vous puis-je dire des biens qui vous ont été accordés ? la rémission des péchés , l'adoption et la liberté des enfants de Dieu, l'espérance de riiéritage et de la gloire céleste; aux conditions néanmoins que vous soumettriez de votre part vos entendements et vos volontés à la doctrine de l'Évangile. Vous avez manqué à votre promesse , vous avez contrevenu à l'Évangile par vos désobéissances criminelles ; vous avez affligé le Saint-Esprit , foulé aux pieds le sang du Sauveur, renoué votre traité avec l'enfer, qui avait été rompu par sa mort. Lâches et infidèles prévaricateurs , je vous l'ai déjà dit, vous ne méritiez plus de miséricorde voici néanmoins un second traité , voici le pacte sacré de la pénitence qui vient au secours de la fragilité humaine. Par ce traité de la pénitence , vous rentrerez ( Dieu vous le promet ; car il ne veut point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse , et qu'il vive) ; vous rentrerez dans tous les droits de la première alliance, nonobstant vos contraventions : mais aussi vous entrerez envers Dieu dans des obligations plus étroites ; et si vous manquez encore à votre parole , le Tout-Puissant s'en vengera , et vous serez en pire état qu'auparavant : Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.
Pour vous en [convaincre,] mes frères, je laisse les raisonnements recherchés , et je me contente de vous rapporter de quelle sorte a été fait ce second traité. Un pécheur, pressé en sa conscience, voit la main de Dieu armée contre lui; la cognée est à la racine , il voit déjà l'enfer ouvert sous ses pieds pour l'engloutir dans ses abîmes : quel spectacle ! Dans cette frayeur qui le saisit, se voyant le cou sous la cognée toute prête à frapper le dernier coup, il s'approche de ce trône de miséricorde qui jamais n'est fermé à la pénitence. Ah ! il n'attend pas qu'on l'accuse ; il se rend dénonciateur de ses propres crimes , il est prêt à
SUR I-ES RECHUTES
passer condamnation pour prévenir l'arrêt de son juge. La justice divine s'élève , il prend son parti contre soi-même ; il confesse qu'il mérite d'être sa victime , et toutefois il demande grâce au nom du médiateur Jésus-Christ. On lui propose la condition de corriger sa vie déréglée , de renoncer à ses amours criminelles, à ses intelligences avec l'ennemi; il promet, il accepte tout : Faites la loi, j'obéis.
Vous l'avez fait, mes frères , souvenez-vousen , ou jamais vous n'avez fait pénitence , ou votre confession a été sacrilège. Vous avez fait quelque chose de plus ; vous avez donné Jésus-Christ pour caution de votre parole : car étant le médiateur, il est aussi le dépositaire et la caution des paroles des deux parties. 11 est caution de celle de Dieu, par laquelle il vous promet de vous pardonner : il est caution de la vôtre, par laquelle vous promettez de vous amender. Voilà le traité qui a été fait; et , pour plus grande confirmation, vous avez pris à témoin son corps et son sang , qui a scellé la réconciliation à la sainte table : et après la grâce obtenue , vous cassez un acte si solennel ! Vous vous êtes repenti de vos péchés , et vous vous repentez de votre pénitence ; vous aviez donné des larmes à Dieu , vous les retirez de ses mains; vous désavouez vos promesses , et Jésus-Christ qui en est garant , et son corps et son sang, mystère sacré et terrible , lequel certes ne devait pas être employé en vain; et après avoir manqué tant de fois à cette seconde alliance, si ferme, si authentique, si inviolable, vous allez encore la tête levée : ah! mon frère, j'ai pitié de vous ; vous ne sentez pas votre malheur, ni le terrible redoublement de vengeance qui vous attend en la vie future : Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus. C'est ce que j'avais à vous dire dans ma première partie. Mais n'y a-t-il point de remède? Il y en a , n'en doutez pas, un très-efficace; c'est le remède de la pénitence : mais vous en avez tant de fois abusé , que bientôt il ne sera plus remède pour vous. C'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Outre le mépris que vous faites de l'amitié réconciliée , ce qui aggrave votre faute dans vos rechutes , c'est le mépris du remède : car celui qui méprise le remède , il touche de près à sa perte , et il deviendra bientôt incurable. Pour vous faire sentir vivement , ô pénitents qui retombez , combien vous méprisez ce remède , remarquez, avant toutes choses, que le remède de la pénitence a deux qualités ; il guérit le mal passé , il prévient le mal avenir. Ce n'est pas seulement un remède, maisc'est une précaution. Encore que cette vérité soit bien connue , néanmoins , pour vous en don-
ner une grande idée, reprenons-la jusqu'en son principe , et disons que la police céleste avec laquelle Dieu régit les hommes l'oblige à leur faire connaître qu'il déteste infiniment le péché : autrement, ditTertuUien, ce seraitunDieu trop patient et bon déraisonnablement, Irrationaliterbonum ■ , un Dieu bon jusqu'au mépris , et indulgent jusqu'à la faiblesse ; « un Dieu , dit-il dans le même « endroit , sous lequel les péchés seraient à leur « aise , et dont on se moquerait impunément : " Deum sub quo delicta gauderent, cui diabolus illuderet '. Voilà une bonté bien méprisable : telle n'est pas la bonté de notre Dieu. « Il est bon , « dit TertuUien , en tant qu'il est ennemi du mal , « non en souffrant le mal : » Non alias plene bonus sit; nisi mali œmulus ^. Pour être bon comme il faut , il exerce l'amour qu'il a pour la justice par la haine qu'il a contre le péché ; il se montre défenseur de la vertu en attaquant son contraire : Uti boni amorem odio mali exerceat, et boni tutelam cxpugnatione mali impleat^.
Il s'ensuit de cette doctrine , que Dieu déteste le péché nécessairement. Mais s'il est ainsi , chrétiens , il est assez malaisé d'entendre de quelle sorte il le pardonne. Voici en effet un grand embarras : laisser le péché impuni, c'est témoigner peu de haine de notre injustice ; le punir toujours rigoureusement , c'est avoir peu de pitié de notre \ faiblesse. Mes frères, que dirons nous? Dieu ou- 1 bliera-t-il ses miséricordes? Dieu oubliera-t-il ses justices ? vengera-t-il toujours le péché ? le laisserat-il régner à son aise? ni l'un ni l'autre , messieurs. Il envoie aux hommes la pénitence pour concilier ces difficultés , et il partage pour cela les temps : il pardonne ce qui est passé , il donne des précautions pour l'avenir : il institue un remède , qui soit tout ensemble un préservatif qui ait la force et de guérir le mal présent et de prévenir le mal futur. Par l'un il contente sa miséricorde , il pardonne; et par l'autre il satisfait l'aversion qu'il a du péché , il le défend. Voilà donc deux qualités de la pénitence; toutes deux également saintes, toutes deux également nécessaires : car si Dieu n'use jamais de miséricorde, que ferons-nous misérables? nous périrons sans ressource; et s'il pardonne sans précaution, ne semble-t-il pas approuver les crimes ?
Comme donc ces deux qualités de la pénitence sont nécessaires en même degré , il ne te sert de rien , ô pécheur , de la recevoir en la première, si tu la violes dans la seconde. Tu prends quelque soin de laver tes crimes , et après tu te
' Adv. Marcion. lib. ii, n» 6.
2 Ihiâ. n» 13.
' Ihid. lib. I , n" 26.
* Jbid.
SUR LES RKCHUTKS.
relâches ; et tu le reposes , comme si tout l'ouvrage était achevé. La pénitence se plaint de toi : J'ai , dit-elle, deux qualités; je guéris et je préserve; je nettoie et je fortifie : je suis également établie , et pour ôter les péchés commis , et pour empêcher ceux qu'on peut commettre : autrement elle ne ferait que flatter le vice. Tu m'honores en qualité de remède , tu me méprises en qualité de préservatif. Ces deux fonctions sont inséparables; pourquoi me veux-tu diviser? ou prends-moi tonte, ou laisse-moi toute. Chrétiens , que répondrons-nous à ce reproche? Il est juste, il est juste , reconnaissons-le ; nous avons méprisé la pénitence , parce que nous n'avons pas honoré ses deux qualités.
Mais pour profiter de ce reproche, et mettre cette doctrine en pratique , remarquons , s'il vous plaît , messieurs, que , comme la pénitence a deux vertus, nous devons avoir aussi deux dispositions : la disposition pour la recevoir comme guérissant le passé , c'est la douleur des fautes commises ; la disposition pour la recevoir comme prévenant l'avenir , c'est la crainte des occasions qui les ont fait naître. Qui pourrait assez exprimer combien cette crainte est salutaire? Sans la crainte, dit saint Cyprien , on ne peut garder l'innocence , parce qu'elle en est la garde assurée : Timor innocentiœ custos\ Sans la crainte, dit Tertullien, il n'y a point de pénitence , parce qu'on n'a pas, dit-il 5 cette crainte qui est son instrument nécessaire : Nec pœnitentiam adimplevit, quia instrumentopœniientiœ, idest, metucaruit ». Ainsi la pénitence a deux regards : elle regarde la vie passée, et elle s'afflige et elle gémit d'avoir offensé un Dieu si bon ; elle regarde les occasions où son intégrité a tant de fois fait naufrage, et elle est saisie de crainte , et elle marche avec circonspection : comme un homme qui voit dans une tempête le ciel mêlé avec la terre , à qui mille objets terribles ont rendu en tant de façons la mort présente , renonce pour jamais à la mer et à la navigation : 0 mer, je ne te verrai plus, ni tes flots ni tes abîmes , ni tes écueils contre lesquels j'ai été près d'échouer ; je ne te verrai plus que sur le port, encore ne seras-tu pas sans frayeur : tant l'image de mon péril est demeurée présente à ma pensée : Exinde repudium et navi et mari dicunl \
C'est ce que nous devons faire, mes frères ; mais c'est ce que nous ne faisons pas. Hélas ! vaisseau fragile , battu et brisé par les vents et par les flots et entr'ouvert de toutes parts , tu te jettes encore sur cette mer dont les eaux sont si souvent en-
' Epist. I, ad Donat. p 2.
^ De Pivnil. n" G.
3 Ibid. n" 7.
trées au fond de ton âme. Tu sais bien ce que je veux dire : tu te rengages dans cette intrigue qui t'a emporté si loin hors du port; tu renoues ce commerce qui a soulevé en ton cœur toutes ces tempêtes, et tu ne te défies pas d'une faiblesse trop et trop souvent expérimentée. Quand la pénitence t'aurait guéri (et j'en doute avec raison ; et tes rechutes continuelles me font trembler justement pour toi, que toutes tes confessions ne soient sacrilèges) ; mais quand elle t'aurait guéri, que te sert une santé si mal conservée? que te sert le remède de la pénitence , dont tu méprises les précautions si nécessaires? Tes rechutes abattent peu à peu tes forces, le mépris visible du remède te fait toucher de près à ta perte , et rendra enfin le mal incurable : Fiuntnovissima honiinis illius pejora prioribus.
La pénitence , mes frères , n'est pas seulement un remède , c'est un remède sacré qu'on ne peut violer sans profanation : et afin de le bien entendre , remettez en votre mémoire cette doctrine si constante des anciens Pères qui appellent la pénitence un second baptême. Le docte Tertullien dans le livre du Baptême , nous donne une belle ouverture pour éclaircir cette vérité , et je vousprie de le bien entendre ; il dit donc dans le livre du Baptême que , « nous autres chrétiens , nous « sommes des poissons mystiques, qui ne pouvons « naître que dans l'eau , ni conserver notre vie « qu'en y demeurant : » Nos pisciculi secundum t/^ùv nostrum Jesum Christum in aqua nasctmur, nec aliter quam in aqua permanendo salvi sumus » ; ljh<i , parole de mystère parmi les fidèles, lettres capitales du nom et des qualités de Jésus- Christ : mais laissant ces curiosités, quoiqu'elles soient saintes, expliquons le sens, prenons l'esprit de cette parole. Nous sommes donc comme des poissons qui ne naissons que dans l'eau, parce que nous ne naissons que dans le baptême ; et ensuite nous ne vivons pas , si nous ne demeurons toujours dans cette eau sacrée. C'est ce que l'antiquité appelait , « garder son baptême , » custodire baptismum suum^', c'est-à-dire, le garder saint et inviolable , et en observer les promesses : car si nous sortons de cette eau , nous perdons la netteté qu'elle nous donnait; c'est-à-dire, notre innocence : non-seulement nous perdons la netteté, mais la nourriture et la vie; parce que nous sommes des poissons mystiques, qui ne pouvons vivre que dans l'eau : nec aliter quam in aqua permanendo....
Mais s'il est ainsi, chrétiens, quel salut y a-t-il pour nous? car qui de nous demeure en cette eau ? qui a conservé son innocence ? qui de nous a cn-
' De Bapt. n" ï.
2 S. Ang. de Symb. ad Cat. n" H, t. vr, col. 551.
SUR LES RECHUTES
core son baptême entier ? c'est encore une phrase ecclésiastique , bien commune dans les Pères et dans les conciles. Peut-être qu'étant sortis de l'eau du baptême , il nous sera permis d'y rentrer. Non, mes frères , il est impossible : cette eau ne lave point de secondes taches , elle ne reçoit jamais ceux qui ont violé sa sainteté ; mais de peur que nous ne périssions sans ressource , Dieu nous a ouvert une autre fontaine , Dieu nous a donné un autre bain où il nous est permis de nous plonger : c'est le bain de la pénitence , baptême de larmes et de sueurs ; ce sont les eaux de la pénitence , eaux saintes et sacrées , aussi bien que celles du baptême , parce qu'elles dérivent de la même source , et qu'on ne peut souiller sans profanation : In die illa eriifonspatens domui Israël et habilantibvs Jérusalem , in ablutionem peccatoris ' : « En ce temps-là il y aura une fontaine « ouverte à la maison de David et aux habitants « de Jérusalem, pour y laver les souillures du pé- « cheur, ^> païens, toujours ouverte.
Voilà, mes frères, notre seul remède et notre seconde espérance. Nous ne pouvons vivre que dans l'eau , parce que nous y sommes nés. Étant donc sortis de notre eau natale, si je puis parler de la sorte , c'est-à-dire, de l'eau du baptême , rentrons dans l'eau de la pénitence , et respectons-en la sainteté. Mais c'est ici notre grande infidélité ; c'est ici que l'indulgence multiplie les crimes, et que la source de miséricorde fait une source infinie de profanations sacrilèges. Car du moins , ainsi que j'ai déjà dit, l'eau du baptême ne peut être souillée qu'une fois, parce qu'elle ne reçoit plus ceux qui la quittent : c'est le bain de la pénitence toujours ouvert aux pécheurs, toujours prêt à reprendre ceux qui retournent; c'est ce bain de miséricorde qui est exposé au mépris par sa facilité bienfaisante.
Que dirai-je ici , chrétiens , et avec quels termes assez énergiques déplorerai-je tant de sacrilèges qui infectent les eaux de la pénitence? « Eau « du baptême, que tu es heureuse, » c'est Tertullien qui vous parle ; « que tu es heureuse , eau "- mystique qui ne laves qu'une seule fois : » Félix aqua, quœ semel ablnit, «■ qui ne sers point '< de jouet aux pécheurs , » quœ ludibrio peccatoribus non est, « qui, n'étant point souillée de « beaucoup d'ordures , ne gâtes pas ceux que tu " laves, » quœ non assiduitate sordium infecta, rursus quos diluit inquinatH Ce sont les e^ux de la pénitence qui reçoivent toutes sortes d'ordures ; ce sont elles qui sont tous les jours souillées , parce qu'elles sont toujours ouvertes : non-seulement
iMCh. XIII, I.
Vf Rnpt. n" 15.
elles sont souvent infectées; mais elles servent, contre leur nature, à souiller les hommes : rursus quos abluit inquinat : c'est notre malice qui en est cause, mais enfin il est véritable; elles servent à nous souiller, parce que la facilité de nous y laver fait que nous ne craignons pas les ordures. Qui ne se plaindrait , chrétiens , de voir cette eau si souvent violée, seulement à cause qu'elle est bienfaisante?
Que dirai-je , où me tournerai-je pour arrêter ces profanations? dirai-je que Dieu, pour punir les hommes de leurs sacrilèges , a résolu désormais de fermer cette fontaine à ceux qui retombent? mais je parlerai contre l'Évangile. Il est bien écrit qu'il n'y a qu'un baptême , et l'on n'y retourne jamais ; mais , au contraire , il est écrit de la pénitence : « Tout ce que vous remettrez « sera remis, tout ce que vous délierez sera dé- « lié ' . >< Jésus-Christ n'y apportant point de limitation , qui suis-je pour restreindre ses volontés? Non , pécheurs , je ne puis vous dire que vous êtes exclus de cette eau : l'eussiez-vous profanée cent fois , mille fois ; revenez , elle est prête à vous recevoir, et vous pouvez encore y laver vos crimes. Que dirai-je donc pour vous arrêter? Quoi? qu'encore qu'elle soit ouverte , Dieu ne vous permettra pas d'en aborder ; qu'il vous fera mourir d'une mort soudauie , sans avoir le loisir de vous reconnaître, ou bien qu'il retirera tout à coup ses grâces? Mais qui a pénétré les conseils de Dieu? qui sait le terme où il vous attend? chrétiens, je n'entreprends pas de le définir.
Exhorterai-je vos confesseurs à vous refuser toujours l'absolution dans vos rechutes continuelles, pour vous inspirer plus de crainte? Mais vos besoins particuliers n'étant pas de ma connaissance , c'est à eux à user dans les occasions avec charité et discrétion de cette conduite médicinale : seulement puis-je dire généralement que comme il faut craindre dans ces rencontres de ne pas favoriser la présomption, il faut prendre garde, et bien prendre garde de ne pas accabler la faiblesse. Mais si tous ces moyens me sont ôtés pour vous faire appréhender les rechutes, que diraije enfin à des hommes que la difficulté désespère , et que la facilité précipite? Voici , mes frères, ce que Dieu m'inspire; qu'il le fasse profiter pour votre salut. Il est vrai, les eaux de la pénitence sont toujours ouvertes pour laver nos fautes : bonté de mon Dieu , est-il possible ! vous ne le savez que trop; c'est ce qui nourrit votre impénitence : mais sachez, pour vous retenir, qu'il se rend toujoui-s plus diflicile.
Dans le premier dessein de Dieu , la grâce ne devait être donnée qu'une fois. Les anges l'ont
• Matih. XVI, 19.
SUR LES RECHUTES
perdue; il n'y aura jamais de retour : les hommes l'ont perdue; elle leur était ôtée pour jamais. Mais, prédicateur, que nous dites-vous? d'où vient donc que nous l'avons recouvrée? D'où vient? ne le savez-vous pas? c'est que Jésus-Christ est intervenu. Est-ce donc que vous ignorez que la justice du christianisme n'est pas un bien qui nous appartienne? Ce n'est pas à nous qu'on la restitue : c'est un don que !e Père a fait à son Fils , et ce Fils miséricordieux nous le cède; nous l'avons de lui par transport : ou plutôt nous ne l'avons qu'en lui seul , parce que le Saint-Esprit nous a faits ses membres. Il est vrai que l'ayant une fois rendue aux mérites inllnis de son fils, il donne son Esprit sans mesure, il ne met point de bornes à ses dons; autant de fois que vous la perdez, autant la pouvez-vous recouvrer. Mais quoiqu'il se soit si fort relâché de la première résolution de ne la donner qu'une fois, il n'oublie pas néanmoins toute sa rigueur; et pour nous tenir^dans la crainte, il a trouvé ce tempérament : qu'il se rend toujours plus difficile.
Par exemple vous avez reçu la grâce au baptême , avec quelle facilité ! nous le voyons tous les jours par expérience : nous n'y avons rien contribué du nôtre ; et Dieu s'est montré si facile , qu'il a même accepté pour nous les promesses de nos parents. Si nous péchons après le baptême, cette première facilité ne se trouve plus : il n'y a plus pour nous d'espérance que dans les larmes , dans les travaux de la pénitence , que l'antiquité chrétienne appelle à la vérité un baptême , mais un baptême laborieux. Écoutez le concile de Trente : « Nous ne pouvons , nous dit-il , parvenir « par le sacrement de pénitence à cette nou- « veauté et cette intégrité , que le péché nous a i< fait perdre , sans beaucoup de larmes et de «grands travaux, la justice divine l'exigeant « ainsi ; en sorte que c'est avec raison que la péni- « tence a été appelée par les saints Pères un bap- « tême laborieux : » Ad quam tamen novitatem et integritatem per sacramentum pœnitentiœ sine magnis nostris Jlctihus etlaboribus , divina id cxigente justitia , pervenire non possumus : ut merito pœniteniia laboriosus quidam baptism us a sanctis Patrib us dictusfuerit ' . D'où vient cette nouvelle difficulté, sinon de la loi que nous avons dite ? Vous avez perdu la justice ; ou jamais vous n'y rentrerez , ou ce sera toujours avec plus de peine. Et si nous profanons le mystère, nonseulement du baptême , mais encore de la pénitence, ne s'ensult-il pas, par la même suite, que Dieu se rendra toujours plus inexorable? pourquoi? parce qu'il veut bien user de miséricorde, mais non l'abandonner au mépris : pourquoi? parce
' Ses.-,. XIV, cnp. il.
que vous manquez à la foi donnée , et à l'amitié réunie ; parce que vous méprisez le remède ; parce que vous profanez le mystère. Enfin tout ce que j'ai dit conclut à ce point, que la difficulté s'augmente toujours : et étant retombés mille et mille fois , jugez , pécheurs , où vous en êtes ; quels obstacles, quels embarras , quel chaos étrange il y a entre vous et la grâce.
Et ne me dites pas : Je ne sens point cette peine, je me confesse toujours avec la même facilité, je dis mon Peccavi de même manière. C'est cette malheureuse facilité qui me donne de la défiance, qui me convainc que ta conversion est bien difficile. Je ne puis souffrir un pécheur que la pénitence n'inquiète pas , qui va règlement à ses jours marqués sans peine, sans soin , sans travail aucun, décharger son fardeau à son confesseur, et s'en retourne dans sa maison sans songer davantage à changer sa vie. Je veux qu'un pécheur soit troublé, je veux qu'il frémisse contre soi-même; je veux qu'il s'irrite contre ses faiblesses, qu'il se plaigne de sa langueur, qu'il se lâche de sa lâcheté. Si je te voyais troublé de la sorte , j'aurais quelque espérance de ta conversion ; je croirais que ton cœur étant ému pourrait peut-être changer de situation : si je le voyais ébranlé jusqu'aux fondements, je croirais que ses habitudes corrompues en seraient peut-être déracinées par ce bienheureux renversement de toi-même , et que , comme dit saint Augustin , la tyrannie de la coutume pourrait être enfin surmontée par les efforts violents de la pénitence : Ut violentiœ pœnitendi cedat consuetudo peccandi'. Mais cette prodigieuse facilité avec laquelle vous avalez l'iniquité comme l'eau, et la pénitence de même, c'est ce qui me fait craindre pour vous que ce jeu et ce passage continuel de la grâce au crime , du crime à la grâce , ne se termine enfin par quelque événement tragique. Si je ne désespère pas , je la tiens presque déplorée. N'abusez pas de ce que j'ai dit : il n'y a pas de bornes qui nous soient connues; mais il y en a néanmoins, et Dieu n'a pas résolu de laisser croître vos péchés jusqu'à l'infini : Quis novitpotcstatem irœ tuœ, et prœ timoré tuo irani tumn dinumerare^l « Qui peut connaître la gran- « deur de votre colère, et en comprendre toute « l'étendue autant qu'elle est redoutable? »
Le fruit commence par être vert, et sa crudité offense le goût ; mais il faut qu'il vienne à la maturité : ainsi le pécheur qui se convertit peut demeurer quelque temps infirme et fragile; et les fruits de la pénitence , quoique encore amers et désagréables, ne laissent pas d'être supportés par
' Jn Joan. Irait. XLix, n" 19, t. ui, part, ii, col. 027. ' Ps LXXXIX, 13.
SUR LES RECHUTES
ur
l'espérance qu'ils donnent de maturité. Mais que jamais nous ne soyons mûrs , c'est-à-dire , jamais fermes, ni jamais constants ; que jamais nous ne produisions ces dignes fruits de pénitence tant recommandés dans l'Évangile , c'est-à-dire , une conversion durable et constante ; que notre vie toujoure partagée entre la vertu et le crime ne prenne jamais un parti de bonne foi , ou plutôt qu'en ne gardant plus que le seul nom de vertu elle prenne le parti du crime , et le fasse régner en nous malgré les sacrements tant de fois reçus : c'est un monstre dans la doctrine des mœui*s.
Faites-moi venir un philosophe , un Socrate , un Pythagore, un Platon ; il vous dira que la veitu ne consiste pas dans un sentiment passager, mais que c'est une habitude constante et un état permanent. Que nous ayons une moindre idée delà vertu chrétienne , et qu'à cause que Jésus-Christ nous a ouvert dans ses sacrements une source inépuisable pour laver nos crimes, plus aveugles que les philosophes qui ont cherché la stabilité dans la vertu , nous croyions être chrétiens lorsque nous passons notre vie dans une perpétuelle inconstance ; aujourd'hui dans le bain de la pénitence , et demain dans nos premières ordures; aujourd'hui à la sainte table avec Jésus-Christ , et demain avec Bélial et dans toutes les corruptions du monde; peut-on faire un plus grand outrage au christianisme? Ce n'est pas ainsi que nos pères nous ont parlé des rechutes.
Un saint concile d'Espagne dit que la rechute fait un jeu profane et un sacrilège amusement de la communion '. Un ancien Père nous dit que retomber dans le crime auquel on a renoncé , c'est se repentir de sa pénitence , c'est condamner Jésus-Christ avec connaissance de cause et après l'avoir goûté, c'est le sacrifier à ses passions, et faire satisfaction au démon de ce qu'on avait osé secouer son joug détestable*.
Mais quelque véhéments que soient les saints Pères à nous exprimer l'horreur des rechutes , rien n'égalé les expressions des apôtres. Saint Paul dit que retomber dans les premiers crimes, c'est affliger le Saint-Esprit^ : et avec raison; car on le contraint , contre sa nature , à quitter la demeure qu'il voulait garder, et d'où chassé une fois il ne reviendra plus qu'avec répugnance : c'est crucifier Jésus-Christ encore une fois"* , fouler aux pieds son sang répandu pour nous, et renouveler toutes les sanglantes railleries dont les Juifs l'ont persécuté dans son agonie ; car en effet c'est lui reprocher qu'il ne peut pas conserver une àme
' CoHcil. EliherU. can. XLVII, Labb. 1. 1, col. 975. ' Tertull. de Pœiiit. n" 5.
3 Ephes. IV, 30.
' Hebr. vi . 6.
qu'il a acquise , ni descendre de la croix où le pécheur le va mettre, ni soutenir sa victoire contre le démon. Le même saint Paul ajoute que la terre qui a été cultivée et qui a reçu la pluie du ciel , c'est-à-dire, une âme renouvelée par les sacrements et arrosée de la grâce , qui malgré cette culture sacrée ne produit que de mauvais fruits , est maudite et réprouvée ' .
Saint Pierre sera-t-il moins fort? écoutez-le. Vous déplorez , et avec raison , la misère des nations infidèles , qui n'ayant jamais connu Dieu , ni les mystères de son royaume , périssent dans leur ignorance. Mais saint Pierre vous dit qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais connu la voie de justice , que de se retirer de la sainte loi dont on a connu l'équité; car c'est justement , poursuit cet apôtre , ce qui est dit dans les Proverbes : Canis reversus ad suum vomitum *. Si je traduis ces paroles, je ferai horreur à vos sens; si je vous dis que , selon saint Pierre , le pénitent qui retombe dans ses premiers crimes , c'est un chien qui reprend ce qu'il a jeté, vos oreilles délicates seront offensées : et néanmoins nous ne craignons pas quelque chose de plus horrible ; c'est de reprendre nos voies corrompues et de ravaler le poison qu'un remède salutaire nous avait ôté , afin qu'il achève de nous perdre et de déchirer nos entrailles!
Mais que dit le Fils de Dieu lui-même, lui qui trouvant dans sa parabole l'arbre cultivé , et n'y voyant point paraître de fruit, prononce qu'il n'est plus bon que pour le feu^ ; qui nous montre le démon chassé, plus fort quand il a repris sa première place ^ , plus fort en nombre , sept pour un; plus fort en malice , [sept autres] plus malins que lui; plus fort en stabilité, et il demeure; et l'état du pécheur toujours plus mauvais après la rechute ; et la maladie d'autant plus mortelle , qu'après avoir triomphé , pour ainsi parler, de la nature, elle surmonte encore les remèdes mêmes? Si donc, selon sa parole , les difficultés s'augmentent toujours ; si en effet par un juste jugement de Dieu la pénitence est plus difficile que le baptême , et que par la môme règle la pénitence souvent violée , à mesure qu'on la méprise augmente les difficultés de la conversion et y ajoute de nouveaux obstacles, où en sommes-nous, ô Dieu vivant! et quel effroyable chaos avons-nous mis entre Dieu et nous par nos continuelles rechutes !
' Uehr. VI , 7, 8.
' II. Petr. 11,21.
* Luc. xui ,6,7.
« Ibid. XI , 26.
SUR lA CHARITÉ FRATERNELLE,
SERMON