‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 83 sur 164 · AUTRE CONCLUSION DU MÊME SERMON, PHÉCHÉ DEVANT LE ROI · texte numérisé non relu

AUTRE CONCLUSION DU MÊME SERMON, PHÉCHÉ DEVANT LE ROI

Mais si vous vous laissez gagner aux soupçons, si vous prenez facilement des ombrages et des défiances, prenez garde pour le moins, au nom de Dieu, de ne les porter pas aux oreilles importantes , et surtout ne les portez pas jusqu'aux oreilles du prince : songez qu'elles sont sacrées, et que vous les profanez trop indignement , Forsque vous y portez ou les inventions d'une haine injuste, d'une jalousie cachée, ou les injustes raffinements d'un zèle affecté. Infecter les oreilles du prince, ah! c'est un crime plus grand que d'empoisonner les fontaines publiques, et plus grand sans comparaison que de voler les trésors publics. Le grand trésor d'un État, c'est la vérité dans l'esprit du prince : et n'est-ce pas pour cela que le roi David avertit si sérieusement en mourant hî jeune Salomon, son fils et son successeur ? « Prenez garde , lui dit-il , mon fils , que vous « entendiez tout ce que vous faites, et de quel « côté vous vous tournerez : « Ut intelligas universa quœ facis, et quocumque te verieris\ Comme s'il disait : Tournez-vous de plus d'un côté, pour découvrir tout ta l'entour les traces de la vérité, qui sont dispersées : elle ne viendra guère à vous de droit fil et d'un seul endroit; car les rois ne sont pas si heureux. Mais que ce soit vous-même qui vous tourniez , et que nul ne se joue à vous donner de fausses impressions : entendez distinctement tout ce que vous faites, et connaissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez : Ut intelligas universa quœ facis. Salomon suivant ce conseil, à l'âge environ de vingt-deux ans, fit voir à la Judée un roi consommé; et la France, qui sera bientôt un État heureux par les soins de son monarque, jouit maintenant d'un pareil spectacle.

' m. Reg. II , 3.

SUR LE CULTE DU A DIEU

0 Dieu , bénissez ce roi que vous nous avez donné! Que vous demanderons- nous pour ce grand monarque ? quoi , toutes les prospérités ? Oui, Seigneur; mais bien plus encore, toutes les vertus et royales et chrétiennes. Non , nous ne pouvons consentir qu'aucune lui manque, aucune, aucune : elles sont toutes nécessaires, quoi que le monde puisse dire, parce que vous les avez toutes commandées. Nous le voulons voir tout parfait , nous le voulons admirer en tout : c'est sa gloire , c'est sa grandeur qu'il soit obligé d'être notre exemple ; et nous estimerions un malheur public , si jamais il nous paraissait quelque ombre dans une vie qui doit être toute lumineuse. Oui, sire, votre piété, votre justice , votre innocence , font la meilleure partie de la félicité publique. Conservez-nous ce bonheur, seul capable de nous consoler parmi tous les fléaux que Dieu nous envoie, et vivez en roi chrétien. Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples , mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi; et si Votre Majesté l'écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. Marchez, ô grand roi, constamment sans vous détourner, par toutes les voies qu'il vous inspire ; et n'arrêtez pas le cours de vos grandes destinées , qui n'auront jamais rien de grand , si elles ne se terminent à l'éternité bienheureuse.

SERMON

POUR LE \XNDREDI

DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME

SUR LE CULTE DU A DIEU

Deux conditions pour rendre notre culte agréable à Dieu. Idée que nous devons concevoir de sa nature. Trois notions principales pour nous i)orter à l'adorer. Idoles que Thonime abusé se forme des perfections divines. Quel est le seul lieu ou il soit adoré en vérité. Comment on connaît pleinement son essence et ses attributs. Trois qualités principales de l'aduration spirituelle : défauts qui la corrompent

Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate. L£s vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Joan. iv, 23.

La plus noble qualité de l'homme , c'est d'être l'humble sujet et le religieux adorateur de la nature divine. Nous sommes pressés de toutes parts de rendre nos hommages à ce premier être qui nous a produits par sa puissance , et nous rappelle à lui-même par l'ordre de sa sagesse et de sa bonté.

Toute la nature veut honorer Dieu , et adorer son principe autant qu'elle en est capable. La créature privée de raison et de sentiment n'a

UOSSIET. — T. II.

point de cœur pour l'aimer, ni d'intelligence pour le comprendre : « ainsi ne pouvant connaître, « tout ce qu'elle peut , dit saint Augustin , c'est « de se présenter elle-même à nous pour être du « moins connue , et pour nous faire connaître son « divin auteur : » Quœ cum cognoscere nonpossit, quasi innotescere velle videtur '. C'est pour cela qu'elle étale à nos yeux avec tant de magnificence son ordre , ses diverses opérations et ses infinis ornements. Elle ne peut voir, elle se montre ; elle ne peut adorer, elle nous y porte ; et\ ce Dieu qu'elle n'entend pas , elle ne nous permet pas de l'ignorer : c'est ainsi qu'imparfaitement et à sa manière, elle glorifie le Père céleste. Mais l'homme, animal divin, plein de raison et d'intelligence , et capable de connaître Dieu par luimême et par toutes les créatures, est aussi pressé par lui-même et par toutes les créatures à lui rendre ses adorations. C'est pourquoi il est mis au milieu du monde, mystérieux abrégé du monde, afin que, contemplant l'univers entier et le ramassant en soi-même, il rapporte unicjuement à Dieu , et soi-même, et toutes choses; si bien qu'il n'est le contemplateur de la nature visible , qu'afin d'être l'adorateur de la nature invisible , qui a tout tiré du néant par sa souveraine puissance.

Mais , mes frères , ce n'est pas assez que nous connaissions combien nous devons de culte à cette nature suprême, si nous ne sommes instruits de quelle manière il lui plaît d'être adorée. C'est pourquoi « le Fils unique , qui est dans le sein du « Père , est venu pour nous l'apprendre * ; » et nous en serons parfaitement informés, si nous entendons ce que c'est que cette sublime adoration en esprit et en vérité que Jésus-Christ nous prescrit.

Pour rendre à Dieu un culte agréable , il faut observer, messieurs, deux conditions nécessaires : la première , que nous connaissions ce qu'il est ; la seconde , que nous disposions nos cœurs envers lui d'une façon qui lui plaise. Il me semble que le Sauveur nous a enseigné ces deux conditions dans ces deux paroles de mon texte : « en « esprit et en vérité. » Le principe de notre culte, c'est que nous ayons de Dieu des sentiments véritables , et que nous le croyions ce qu'il est. La suite de cette croyance , c'est que nous épurions devant lui nos intentions , et que nous nous disposions comme il le demande. La première de ces deux choses nous est exprimée par l'adoration en vérité , et la seconde est comprise par l'adoration en esprit. Je veux dire que l'adoration en vérité exclut les fausses impressions qui ravilissent Dieu dans nos esprits , et que l'adoration eu

' De Civ. Dei, lib. xi , cap. xxvii , t. vu , col. 293. » Joan. I, 18.

SUR LE CULTE DU A DIEU

esprit bannit les mauvaises dispositions qui l'éloigncnt de notre cœur. Si bien que l'adoration en vérité fait que nous voyons Dieu tel qu'il est, et l'adoration en esprit fait que Dieu nous voit tels qu'il nous veut. Le Fils de Dieu par les bonnes dispositions nous mène à la vérité : in spirilu, bien disposes : in veriiate, Dieu bien conçu; il se fait connaître aux bien disposés. Ainsi toute l'essence de la religion est enfermée en ces deux paroles ; et je prie mon Sauveur de me pardonner, si , pour aider votre intelligence , j'en commence l'explication par celle qu'il lui a plu de prononcer la dernière.

PREMIER POINT

L'adoration religieuse, c'est une reconnaissance en Dieu de la plus haute souveraineté , et en nous de la plus profonde dépendance. Je dis donc, encore une fois, et je pose pour fondement que le principe de bien adorer, c'est de bien connaître. L'oraison , dit saint Thomas ' , et il faut dire de même de l'adoration , dont l'oraison est une partie , est un acte de la raison ; car le propre de l'adoration c'est démettre la créature dans son ordre, c'est-à-dire, de l'assujettir à Dieu. Or est-il qu'il appartient à la raison d'ordonner les deux choses : donc la raison est le principe de l'adoration , laquelle par conséquent doit être conduite par la connaissance.

Mais l'effet le plus nécessaire de la connaissance , dans cet acte de religion , c'est de démêler soigneusement de l'idée que nous nous formons de Dieu toutes les imaginations humaines. Car notre faible entendement ne pouvant porter une idée si haute et si pure , attribue toujours , si l'on n'y prend garde , quelque chose du nôtre à ce premier être. Quelques-uns plus grossiers lui donnent une forme humaine , mais peu s'empêchent de lui attribuer une manière d'agir con forme à la nôtre. Nous le faisons penser comme nous, nous l'assujettissons à nos règles ; et chacun se le représente à sa façon particulière. Toutes ces idées, dit saint Augustin*, que chacun se forme de Dieu en particulier au gré de son imagination et de ses sens , sont autant d'idoles spirituelles que nous érigeons dans nos cœurs; si bien que nous pouvons dire qu'une grande partie des fidèles sont semblables aux Samaritains que Jésus-Christ reprend dans notre évangile, et desquels il est écrit, au quatrième livre des Rois, « qu'ils craignaient , à la vérité , le Seigneur ; « mais qu'ils ne laissaient pas toutefois de servir « en même temps leurs idoles : » Timentes quidern Dominum, sed nihilominus et idolis suis

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