‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 84 sur 164 · QiKest. Lxxxiii, ait. l · texte numérisé non relu

QiKest. Lxxxiii, ait. l

Qiiœst. in Jos. lib. vi , t. m ,

part. I, col. 593.

servientes \ Ainsi beaucoup de chrétiens qui sont bien instruits par l'Église , mais à qui leur imagination représente mal ce que l'Eglise leur enseigne, adorent le Dieu véritable que la foi leur fait connaître ; et néanmoins l'on peut dire qu'ils lui joignent les idoles qu'ils se sont forgées , c'està-dire , les images grossières et matérielles qu'ils se sont eux-mêmes formées de cette première essence.

Il faut donc connaître avant toutes choses que Dieu est incompréhensible et impénétrable, parce qu'il est parfait : et comme tout , nous , comme partie, ne pouvons par conséquent le comprendre ; et c'est par là que nous apprenons à séparer de toutes les idées communes la très-simple notion de ce premier Être. Reddam tibi vota mea qiiœ distinxerunt labia mea * : « Je vous rendrai mes « vœux , dit le roi-prophète , que mes lèvres ont « distingués; «c'est-à-dire, selon la pensée de saint Augustin^, qu'il faut adorer Dieu distinctement : et qu'est-ce que l'adorer distinctement , sinon de le distinguer tout à fait de la créature, et ne lui rien attribuer du nôtre ?

« Que ne peut-on dire de Dieu, dit saint Au- « gustin ? mais que peut-on dire de Dieu digne- « ment ? » Omnia possnnt dici de Deo, et nihit digne dicitur de Deo^. Il est tout ce que nous pouvons penser de grand , et il n'est rien de ce que nous pouvons penser de plus grand ; parce que sa perfection est si éminente que nos pensées n'y peuvent atteindre , et que nous ne pouvons pas môme dignement comprendre jusques à quel point il est incompréhensible.

Ainsi , pour me servir des paroles de saint Augustin : « Si nous trouvons quelquefois dans les « Écritures des choses qui nous paraissent peu «■ dignes de la grandeur de cet Être incompré- « hensible, répondons-nous à nous-mêmes, qu'il « faudrait juger ces expressions ou ces comparai- « sons indignes de Dieu , si l'on pouvait en trou- « ver qui fussent dignes de lui : » Ego verocum hoc de Deo dicitur, indignum aliquid dici arbitrarer, si aliquid dignum inveniretur quod de illo diceretur^. « Par conséquent, puisque sa « puissance éternelle et sa divinité surpassent « infiniment toutes les paroles qui forment le « langage humain , tout ce qu'on dit de lui hu- « mainement , qui peut paraître méprisable aux « hommes , doit servir à avertir l'infirmité hu- « maine , que les choses mêmes qui lui semblent « dans les Écritures saintes dites de Dieu , d'une

• IV. Reg. xvn, 41.

2 Ps. LXV, 13, 14.

' Enar. in Psalm. Lxv, n" 19 , t. iv, col. 651.

* In Joan. Tract, xni , n" 5 , t. m , part, il , col. 393.

' De divers, qiuest. ad Simplic. lib. il, qtucst. Il, n" i, t. VI, col. 112.

SUR LE CULTE DU A DIEU

« manière convenable à son excellence, sont plus ■< pioporlionnées à notre capacité qu'à la subli- - mitéde l'Être divin ; etqu'ainsi nous devons, par ' une vue plus claire , élever notre intelligence « au-dessus même de ces grandes idées , comme « elles s'élèvent en quelque manière au-dessus de « celles qui nous paraissent trop inférieures : « Cum vcro verba omnia, quibus humana colloquia conseruntur, illius sempitema vii'lus et dunnitas mirabiliter atque incunctantur excédai^ quidquid de illo humaniter dicitur, qttod etiam hominibus aspernabile videatur, ipsa humana admonetur inji r mitas , etiam illa quœ congruenter in Scripturis sanctis de Deo dicta existimat, humanœ capacitati aptiora esse quam divinœ sublimitati ; acper hoc etiam ipsa trascendenda esse sereniore intellectu, sicut ista qualicumque transcenda sunt.

On peut juger aisément que pour renverser cesidoles[dont nous avons parlé], et adorer Dieu en vérité , il n'y a rien de plus nécessaire que de bien connaître ce qu'il est; et c'est pourquoi le Sauveur reprenant la Samaritaine , et instruisant les fidèles , a dit dans notre évangile : « Vous « adorez ce que vous ne connaissez pas , et nous « adorons ce que nous connaissons • ; » par où il nous prépare la voie à cette adoration en vérité , que je dois tâcher aujourd'hui de vous faire entendre.

Concluons donc nécessairement qu'il faut connaître celui que nous adorons; mais surtout il en faut connaître ce qui est nécessaire pour l'adorer, que je réduis , chrétiens , à ces trois vérités principales : (jue Dieu est une nature parfaite , et dès là incompréhensible ; que Dieu est une nature souveraine ; que Dieu est une nature bienfaisante. Voilà comme les trois sources et les trois premières notions qui portent l'homme à adorer Dieu , parce que nous sommes portés naturellement à révérer ce qui est parfait , et que la raison nous enseigne à dépendre de ce qui est souverain , et que nos besoins nous inclinent à adhérer à ce qui est bon.

Cette profonde pensée de la haute incompréhensibilité de Dieu est une des causes principales (jui nous portent à l'adorer. Nous aimons Dieu , dit saint Grégoire de Nazianze ^ , parce que nous le connaissons; mais nous l'adorons, poursuit-il, parce que nous ne lecomprenons pas; c'est-à-dire, ce que nous connaissons de ses perfections fait que notre cœur s'y attache comme à son souverain bien; mais parce que c'est un abimt; impénétrable que nous ne pouvons sonder, nous nous perdons à ses yeux , nous supprimons devant lui

' Joan. IV, 22.

' (yrat. XXXVIII, n" II, t. I, p. 610.

toutes nos pensées , nous nous contenions d'adnurerde loin une si haute majesté , et nousnous laissons, pour ainsi dire, engloutir par la grandeur de sa gloire ; et c'est là adorer en vérité.

Voilà l'idée véritable ; voyons maintenant l'idole que l'homme abusé se forme. Je ne veux pas dire , messieurs , que nous pensions pouvoir comprendre la Divinité. Il y a peu d'hommes assez insensés pour avoir une telle audace. Mais celui que nous confessons être inconcevable dans sa nature, nous ne laissons pas toutefois de le vouloir comprendre dans ses pensées, et dans les desseins de sa sagesse. Quelques-uns ont osé reprendre l'ordre du monde et de la nature. Plusieurs se veulent faire conseillers de Dieu , du moins en ce qui regarde les choses humahics; mais tous presque sans exception lui demandent raison pour eux-mêmes, et veulent comprendre ses desseins en ce qui les touche. Les hommes se sont formé une certaine idole de fortune que nous accusons tous de nous être injuste ; et sous le nom de la fortune , c'est la sagesse divine dont nous accusons les conseils^ parce que nous ne pouvons pas en savoir le fond. Nous voulons qu'elle se mesure à nos intérêts, et qu'elle se renferme dans nos pensées. Faible et petite partie du grand ouvrage de Dieu, nous prétendons qu'il nous détache du dessein total , pour nous traiter à notre mode , au gré de nos fantaisies ; comme si cette profonde sagesse composait ses desseins par pièces , à la manière des hommes ; et nous ne concevons pas que si Dieu n'est pas comme nous, il ne pense pas non plus comme nous , il ne résout pas comme nous , il n'agit pas comme nous ; tellement que ce qui répugne à notre raison s'accorde nécessairement à une raison plus haute que nous devons adorer, et non tenter vainement de la comprendre.

Après avoir bien connu que Dieu est une nature incompréhensible , il faut connaître encore , en second lieu , que c'est une nature souveraine, mais d'une souveraineté qui , supérieure infiniment à celles que nous voyons , n'a besoin pour se soutenir d'aucun secours tiré du dehors, et qui contienttoute sa puissance dans sa seule volonté. Il ne fait que jeter un regard , aussitôt toute la nature est épouvantée , et prête à se cacher dans son néant. « J'ai regardé , dit le prophète Jéré- « mie' , et voilà que devant la face du Seigneur « la terre était désolée , et ne semblait que de la « cendre. J'ai levé les yeux au ciel , et il avait « perdu sa lumière ; j'ai considéré les montagnes , « et elles étaient ébranlées terriblement, et toutes « les collines se troublaient , et les oiseaux du « ciel étaient dissipés, et les hommes n'osaient

' Jer. IV, 2.T et seqq.

SUR LE CULTE DU A DIEUc

« paraître , et les villes et les' forteresses étaient « renversées , parce qiie le Seigneur était en co- « 1ère, w Le prophète ne nous dit pas , ni qu'il fasse marcher des armées contre ces villes , ni qu'il dresse des machines contre leurs murailles. Il n'a besoin que de lui-même pour faire tout ce qui lui plaît , parce que son empire est établi , non sur un ordre politique, mais sur la nature des choses dont l'être est à lui en fonds et en tout droit souverain , lui seul les ayant tirées du néant. C'est pourquoi il prononce dans son Écriture , avec une souveraine hauteur : « Tous mes con- « seils tiendront , et toutes mes volontés seront « accomplies : » Consilium meum stabit, et omnis voluntas meajiet'.

Donc pour adorer Dieu en vérité , il faut connaître qu'il est souverain 5 et à voir comme nous prions , je dis , ou que notre esprit ne connaît pas cette vérité , ou que notre cœur dément notre esprit. Considérez , chrétiens', de quelle sorte vous approchez de la sainte majesté de Dieu pour lui faire votre prière. Vous venez à Dieu pleins de vos pensées , non pour entrer humblement dans l'ordre de ses conseils , mais pour le faire entrer dans vos sentiments. Vous prétendez que lui et ses saints épousent vos intérêts, sollicitent, pour ainsi dire, vos affaires, favorisent votre ambition. Dans l'espérance de ce secours , vous lui promettez de le bien servir, et vous voulez qu'il vous achète à ce prix , comme si vous lui étiez nécessaires. C'est méconnaître votre souverain , et traiter avec lui d'égal à égal. Car encore que vous ajoutiez : Votre volonté soit faite , si vous consultez votre cœur, vous demeurerez convaincus que vous regardez ces paroles , non comme la règle de vos sentiments , mais comme la forme de la requête ; et permettez-moi de le dire ainsi , vous mettez à la fin de la prière , Votre volonté , comme à la fin d'une lettre , Votre serviteur. En effet , vous sortez de votre oraison , non plus tranquilles , ni plus résignés , ni plus fervents pour la loi de Dieu , mais toujours plus échauffés pour vos intérêts. Et si les choses succèdent contre vos désirs , ne vous voit-on pas revenir, non avec ces plaintes respectueuses qu'une douleur soumise répand devant Dieu pour les faire mourir à ses pieds , mais avec de secrets murmures et avec un dégoût qui tient du dédain? Chrétiens , vous vous oubliez : ce Dieu que vous priez n'est plus qu'une Idole dont vous prétendez faire ce que vous voulez , et non le Dieu véritable qui doit faire de vous ce qu'il veut.

L'oraison , dit saint Thomas * , est une élévation de l'esprit à Dieu, ascensus mentis in

' Is. XLVI, 10.

" ' 2. 2. Quœst. Lxxxiii, lib. I, art. i.

Deum. Par conséquent il est manifeste, conclut ce docteur angélique, que celui-là ne prie pas qui , bien loin de s'élever à Dieu , demande que Dieu s'abaisse à lui , et qui vient à l'oraison , non point pour exciter l'homme à vouloir ce que Dieu veut , mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir ce que veut l'homme. Ce n'est pas que je ne sache que la divine bonté condescend aussi à nos faiblesses , et que , comme dit excellemment saint Grégoire de Nazianze , l'oraison est un commerce où il faut en partie que l'homme s'élève , et en partie aussi que Dieu descende ; mais il est vrai toutefois qu'il ne descend jamais à nous que pour nous élever à lui ; et si cette aigle mystique de Moïse s'abaisse tant soit peu pour mettre ses petits sur ses épaules , ce n'est que pour les enlever bientôt avec elle , et leur faire percer les nues , c'est-à-dire toute la nature inférieure , par la rapidité de son vol : Et assumpsit eum, atqtce portavit in humeris suis \ Ainsi vous pouvez sans crainte et vous devez même exposer à Dieu vos nécessités et vos peines. Vous pouvez dire avec Jésus-Christ, qui l'a dit pour nous donner exemple : « Père, que ce calice passe « loin de moi^ ; » mais croyez, et n'en doutez pas, que ni vous ne connaissez Dieu comme souverain , ni vous ne l'adorez en vérité , jusqu'à ce que vous ayez élevé votre volonté à la sienne , et que vous lui ayez dit du fond du cœur, avec le même Jésus : « Père , non point ma volonté , « mais la vôtre ^, » votre volonté soit faite : Fiat. Cette haute souveraineté de Dieu a son fondement sur sa bonté; car comme nous venons de dire que son domaine est établi sur le premier de tous ses bienfaits, c'est-à-dire sur l'être qu'il nous a donné, il s'ensuit que la puissance suprême qu'il a sur nous dérive de sa bonté infinie , et qu'en cela même qu'il est parfaitement souverain, il est aussi souverainement bon et bienfaisant. Que s'il nous a donné l'être , à plus forte raison devons-nous croire qu'il nous en donnera toutes les suites jusqu'à la dernière consommation de notre félicité , puisqu'on peut aisément penser qu'une nature infinie , et qui n'a pas besoin de nous , pouvait bien nous laisser dans notre néant ; mais qu'il est tout à fait indigne de lui , ayant commencé son ouvrage , de le laisser imparfait , et de n'y mettre pas la dernière main : d'où il s'ensuit que celui-là même, qui a bien voulu nous donner l'être , veut aussi nous en donner la perfection , et par conséquent nous rendre heureux, puisque l'idée de la perfection et celle de la félicité sont deux idées qui concourent; celui-là

' Deut. XXXII, II.

2 Matth. XXVI , 3».

3 Luc. XXII 42.

SUR LE CULTE DU A DIEU

étant tout ensemble heureux aussi bien que parfait, à qui rien ne manque. Et c'est la troisième chose qu'il est nécessaire que nous connaissions de Dieu pour l'adorer en vérité , à savoir qu'il est une nature infiniment bonne et bienfaisante , parce que l'adoration que nous lui rendons n'enferme pas seulement une certaine admiration mêlée d'un respect profond pour sa grandeur incompréhensible , ni une entière dépendance de son absolue souveraineté , mais encore un retour volontaire à sa bonté infinie, comme à celle où nous trouverons dans la perfection de notre être le terme de nos désirs et le repos de notre cœur : Adorabunt patretn , « un père. »

Mais encore qu'il n'y ait rien de plus manifeste que la bonté de Dieu, il est vrai néanmoins, messieurs , que nous la méconnaissons souvent. Et certes, si nous étions persuadés comme nous devons, que Dieu est essentiellement bon et bienfaisant, nous ne nous plaindrions jamais qu'il nous refuse aucun bien ; et lorsque nous n'obtenons pas ce que nous lui demandons dans nos prières , nous croirions nécessairement de deux choses l'une , ou que ce n'est pas un bien véritable que nous demandons, ou que nous ne sommes pas bien disposés à le recevoir. Et certainement Dieu comme bon, d'un naturel communicatif, esprit qui aime à se répandre et à s'insinuer dans les cœurs [est toujours disposé à nous accorder l'effet de nos justes demandes ] : donc comme il est avide de se donner [ à ses enfants , ainsi doivent-ils être] avides de le recevoir : Sicuturget petere nécessitas filium , sic urget charifas dare genitorem\ « Comme la nécessité presse un fils « de demander, ainsi la charité presse son père « de lui donner. » A nous notre besoin , et à lui sa charité est un empressement : ne soyons pas moins empressés à recevoir que lui à donner. Il se plaît d'assister les hommes ; et autant que sa grâce leur est nécessaire , autant coule-t-elle volontiers sur eux. Il a soif qu'on ait soif de lui , dit saint Grégoire de Nazianze ^ : recevoir de sa bonté, c'est lui bien faire : exiger de lui c'est l'obliger ; et il aime si fort à donner, que la demande à son égard tient lieu de bienfait. Le moyen le plus assuré pour obtenir son secours , c'est de croire qu'il ne nous manque pas ; et j'ai appris de saint Cyprien , « qu'il donne toujours à ses serviteurs « autant qu'ils croient recevoir de lui : » Dans credentibus tantum , quantum se crédit capere guisumit^. Ne croyons donc jamais qu'il nous refuse, c'est qu'il nous éprouve; ou en remettant, il nous fait ce grand bien d'arracher de

' s. Petr. Chrys. Serm. lxxi, in Orat. Dont.

' Orat. XL, 1. 1, p. 657.

* Bpist. VIII, ad Martyr, et Conf. p. n.

nous par ce délai de son secours la reconnaissance et la confession de notre faiblesse. Ou nous ne demandons pas bien , ou nous ne sommes pas préparés à bien recevoir, ou ce que nous demandons est tel qu'il n'est pas digne de lui de nous le donner. Les hommes sont embarrassés quand on leur demande de grandes choses , parce qu'ils sont petits ; et Dieu trouve indécent qu'on s'attache à lui demander de petites choses , parce qu'il est grand. Ne lui demandez rien moins que lui-même.

Mais comme je prévois dans ce discours un autre lieu plus commode pour traiter cette vérité , maintenant je n'en dirai pas davantage ; et pour conclure le raisonnement de cette première partie , j'ajouterai , chrétiens , qu'encore que je me sois attaché à vous exposer les trois premières notions qui ont principalement porté les hommes à adorer Dieu , à savoir la perfection de son être, la souveraineté de sa puissance , et la bonté de sa nature , je reconnais toutefois que , pour adorer en vérité cette essence infinie, il faut aussi connaître véritablement tous ses autres divins attributs. Cependant, comme le traité en serait immense , trouvez bon que je vous renvoie en un mot à la foi de l'Église catholique; et tenez donc pour indubitable que , comme l'Église catholique est le seul véritable temple de Dieu , Catholicum Dei templum, ainsi que TertuUien l'appelle' , elle est aussi le seul lieu où Dieu est adoré en vérité. Toutes les autres sociétés, de quelque piété qu'elles se vantent , et quelque titre qu'elles portent , en se retirant de l'Église , ont bien emporté avec elles quelque partie de la vérité , mais elles n'ont pas la plénitude. C'est dans l'Église seule que Dieu est connu comme il veut l'être. Nous ne connaissons jamais pleinement ni son essence ni ses attributs , que nous ne les connaissions dans tous les moyens par lesquels il a voulu nous les découvrir.

Par exemple, pour connaître pleinement sa toute-puissance, il faut la connaître dans tous les miracles par lesquels elle se déclare, et n'avoir non plus de peine à croire celui de l'eucharistie que celui de l'incarnation. Pour connaître sa sainteté, il faut la connaître dans tous les sacrements que Jésus-Christ a institués pour nous l'appliquer, et confesser également celui de la pénitence avec celui du baptême ; et ainsi des autres. Pour connaître sa justice , il faut la connaître dans tous les états où il l'exerce^ et ne croire pas plutôt la punition des crimes capitaux dans l'enfer, que l'expiation des moindres péchés dans le purgatoire. Ainsi pour connaître sa vérité , il la faut adorer dans toutes les voies par lesquelles elle nous est

' Adv. Marcion. lU}. iii, n" 21.

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révélée, et la recevoir également, soit qu'elle nous ait été laissée par écrit , soit qu'elle nous ait été donnée par la vive voix : « Gardez , dit « l'apôtre», les traditions. » L'Église catholique a seule cette plénitude ; elle seule n'est pas trompée , elle seule ne trompe jamais. « Quiconque n'est « pas dans l'Église, dit saint Augustin, ne voit ni « n'entend : quiconque est dans l'Église , dit le « même Père , ne peut être ni sourd ni aveugle : » Extra illam qui est, nec audit nec videt; in illa qui est, nec surdus nec cœcus est\ Partant, adorons Dieu, chrétiens, dans ce grand et auguste temple où il habite au milieu de nous, je veux dire dans l'Église catholique ; adorons-le dans la paix et dans l'unité de l'Église catholique , adorons-le dans la foi de l'Église catholique ; ainsi , toujours assurés de l'adorer en vérité , il ne nous restera plus qu'à nous disposer à l'adorer en esprit : c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

La raison pour laquelle le Sauveur des âmes nous oblige à rendre à son Père un culte spirituel, est comprise dans ces paroles de notre évangile : « Dieu est esprit, et ceux qui adorent doivent « adorer en esprit ^ » En effet , puisque Dieu nous a fait l'honneur de nous créer à son image , et que le propre de la religion est d'achever d^ans nos âmes cette divine ressemblance -, il est clair que quiconque approche de Dieu doit se rendre conforme à lui ; et par conséquent , comme il est esprit , mais esprit très-pur et très-simple , qui est lui-même son être, son intelligence et sa vie, si nous voulons l'adorer, il faut épurer nos cœure, et venir à cet esprit pur avec des dispositions qui soient toutes spirituelles ; c'est ce qui s'appelle dans notre évangile adorer Dieu en esprit : « La '< prière , dit Tertullien , doit procéder du même « esprit auquel elle s'adresse. Personne ne reçoit « celui qui lui est opposé : personne n'admet un (•■ autre que son semblable : » De talispiritu emissa esse débet oratio, qualis est spiritus ad quem miltitur.... Nemo adversarium recipit : nemo nisi comparem suum admittit^.

Je ne Unirai jamais ce discours, si j'entreprends aujourd'hui de vous raconter toutes les saintes dispositions que nous devons apporter au culte sacré de Dieu. Je dirai donc seulement, pour me renfermer dans mon texte , celles que le style de l'Écriture exprime spécialement sous le mot d'esprit, qui sont la pureté d'intention, le recueillement en soi-même, et la ferveur; trois qualités principales de l'adoration spirituelle.

' n. Thess. Il , 14.

' Enar. in Psal. XLViua" 7, t. IV , col. i20.

» Joan. IV , 24.

* Tert. de Oral, n" 10, ii.

Notre intention sera pure, si nous nous attachons saintement à Dieu pour l'amour du bien éternel qu'il nous a promis , qui n'est autre que lui-même. Vous n'ignorez pas, chrétiens, que l'ancien peuple a été mené par des promesses terrestres, la nature infirme et animale ayant besoin de cet appât sensible et de ce faible rudiment. Mais les principes étant établis , l'enfance étant écoulée , le temps de la perfection étant arrivé , Jésus-Christ vient apprendre aux hommes à servir Dieu en esprit par une chaste dilection des biens véritables, qui sont les spirituels : Adorabunt Patrem in spiritu. « Ils adoreront le Père en « esprit. »

Les choses étant changées , le Nouveau Testament étant établi , il est temps aussi , chrétiens , que nous disions avec le Sauveur : Dieu est esprit , mais cet esprit pur nous a donné un esprit fait à l'image du sien. Cultivons donc en nousmêmes ce qui est semblable à lui , et servons-le saintement , non pour contenter les désirs que nous inspire cette nature dissemblable , j^e veux dire notre corps, qui n'est pas tant notre nature que notre empêchement et notre fardeau ; mais pour assurer la félicité de l'homme invisible et intellectuel, qui, étant l'image de Dieu, est capable de le servir, et ensuite de le posséder en esprit.

Et c'est ici , chrétiens , que nous ne pouvons assez déplorer notre aveuglement. Car si nous faisions le dénombrement des vœux que l'on apporte aux temples sacrés , ô Dieu ! tout est judaïque , et de cent hommes qui prient , à peine trouverons-nous un seul chrétien qui s'avise de faire des vœux et de demander des prières pour obtenir sa conversion. Démentez-moi , chrétiens , si je ne dis pas la vérité. Ces affaires importantes qu'on recommande de tous côtés dans les sacristies , sonttoutesaffaires du monde ; et plûtà Dieu du moins qu'elles fussent justes, et que , si nous ne craignons pas de rendre Dieu ministre de nos intérêts , nous appréhendions au moins de le faire complice de nos crimes! Nous voyons régner en nous sans inquiétude des passions qui nous tuent, sans jamais prier Dieu qu'il nous en délivre. S'il nous arrive quelque maladie ou quelque affaire fâcheuse , c'est alors que nous commençons à faire des neuvaines à tous les autels , et à fatiguer véritablement le ciel par nos vœux. Car qu'est-ce qui le fatigue davantage que des vœux et des dévotions intéressées? Alors on commence à se souvenir qu'il y a des malheureux qui gémissent dans les prisons , et des pauvres qui meurent de faim et de maladie dans quelque coin ténébreux. Alors, charitables par intérêt, et pitoyables par force , nous donnons peu à Dieu pour avoir beau-

SUR LE CULTE DU A DIEU

coup, et très-conteuts de notre zèle, qui u'est (ju'un empressement pour nos intérêts , nous croyons que Dieu nous doit tout , jusqu'à des miracles , pour satisfaire nos désirs et notre amourpropre. 0 Père éternel ! tels sont les adorateurs qui remplissent nos églises. 0 Jésus! tels sont ceux qui vous prennent pour médiateur de leurs passions. Ils vous chargent de leurs affaires , ils vous font entrer dans les intrigues qu'ils méditent pour élever leur fortune , et ils veulent que vous oubliiez que vous avez dit : « J'ai vaincu le « monde'. «Us vous prient de le rétablir, lui que vous avez non-seulement méprisé , mais vaincu. 0 que nous pourrions dire avec raison ce que l'on disait autrefois : « La foule vous accable : » Turbœ « te comprimunt^l Tous vous pressent, aucun ne vous touche, aucun ne vient avec foi pour vous prier de guérir les plaies cachées de son âme. Cette troupe , qui environne vos saints tabernacles , est une troupe de Juifs mercenaires , qui ne vous demande qu'une terre grasse et des ruisseaux de lait et de miel , c'est-à-dire , des biens temporels : comme si nous étions encore dans une Jérusalem terrestre , dans les déserts de Sina , et sur les bords du Jourdain, parmi les ombres de Moïse, et non dans les lumières et sous l'Évangile de celui dont le royaume n'est pas de ce monde.

0 enfant du Nouveau Testament ! ô adorateur véritable, ô Juif spirituel et circoncis dans le cœur ! chrétien détaché de l'amour du monde , viens adorer en esprit , viens demander à Dieu la conversion et la liberté de ton cœur qui gémit, ou plutôt qui ne gémit pas, qui se réjouit parmi tant de captivités : viens affligé de tes crimes , ennuyé de tes erreurs , détrompé de tes folles espérances, dégoûté des biens périssables, avide de l'éternité, et affamé de la justice et du pain de vie. Expose-lui toutefois avec confiance, ô fidèle adorateur 1 expose avec confiance tes nécessités même corporelles. U veut bien nourrir ce corps qu'il a fait , etentretenirrédifice qu'il a lui-même bâti ; mais cherche premièrement son royaume , attends sans inquiétude qu'il te donne le reste comme par surcroît^, et bien loin de lui demander qu'il contente tes convoitises, viens saintement résolu à lui sacrifier tout, jusqu'à tes besoins.

L'intention de notre fidèle adorateur est suffisamment épurée ; il est temps qu'il vienne au temple en esprit avec le bon Siméon : Venit in spiritu in ^ewi;;/«»î^; c'est-à-dire, qu'il y vienne attentif et recueilli enDieu ; ou bien , si vous voulez l'expliquerd'une autre manière plus mystique,

' Joan XVI , 33.

' Luc- viii , 45.

' Mail h. M, Z:^ " Lue. u , 27.

mais néanmoins très-solide, qu'il vienne au temple, qu'il rentre en lui-môme. Montez donc au temple, ô adorateur spirituel ! mais écoutez dans quel temple il vous faut monter. Dieu est esprit , et « n'habite pas dans des temples matériels • : » Dieu est esprit , et c'est dans l'esprit qu'il établit sa demeure. Ainsi , rappelez en vous-même toutes vos pensées , et , retiré de vos sens , montez attentif et recueilli en cette haute partie de vousmême où Dieu veut être invoqué , et qu'il veut consacrer par sa présence.

Saint Grégoire de Nazianze dit* que l'oraison est une espèce de mort , parce que premièrement elle sépare les sens des objets externes; et ensuite, pour consommer cette mort mystique , elle sépare encore l'esprit d'avec les sens , pour le réunir à Dieu , qui est con principe. C'est sacrifier saintement et adorer Dieu en esprit , que de s'y unir de la sorte , et selon la partie divine et spirituelle ; et le véritable adorateur est distingué , par ce caractère , de celui qui n'adore Dieu que de la posture de son corps ou du mouvement de ses lèvres.

Dieu a réprouvé un tel culte comme une dérision de sa majesté. Ce grand Dieu a dit autrefois parlant des sacrifices des anciens : «Qu'ai -je affaire « de vos taureaux et de vos boucs , et de toute la « multitude de vos victimes? je n'en veux plus, « j'en suis fatigué , et ils me sont à dégoût 3. » Entendons par là , chrétiens , que dans la nouvelle alliance il demande d'autres sacrifices : il veut des offrandes spirituel les et des victimes raisonnables. Ainsi donnez-lui l'esprit et le cœur ; autrement il vous dira par la bouche de son prophète Amos : que si vous ne chantez en esprit, quelque douce et ravissante que soit la musique que vous faites résonner dans son sacrifice , votre harmonie Tincommode, et que vos accords les plus justes ne font à ses oreilles qu'un bruit importun : Aufer a me tumultum carminum tuorum , et eantica lyrœ tuœ non audiam ^ : « Éloignez de moi le « bruit tumultueux de vos cantiques; je n'écoute- « rai point les airs que vous chantez sur la lyre. »

Si donc nous lui voulons faire une oraison agréable , il faut pouvoir dire avec David : « 0 « Seigneur ! votre serviteur a trouvé son cœur , « pour vous faire celte prière : Invenit sermis tuus cor Simm, ulorarct te oratione hac ^. 0 qu'il s'enfuit loin de nous ce cœur vagabond , quand nous approchons de Dieu! Étrange faiblesse de rhomme ! Je ne dis pas les affaires , mais les moindres divertissements rendent qotre esprit

' Act. Vil, -W.

' Or. XI, n" 17, t. I, p. 18i.

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