POUR LE MARDI
DE LA QUATRIÈME SEMAINE DE CARÊME
SUR LA MÉDISANCE
Quelles en sont les causes, les effets et les remèdes.
Respondit turba et dixit .' Daemonium habes , quis te quœrit interficere.?
La troupe répondit et dit au Seigneur : Vous êtes possédé du démon; qui est-ce qui pense à vous tuer? Joan. YH , 20.
Apprendre aux hommes, par les médisances par lesquelles on a attaqué la vie du Sauveur et décrié ses actions les plus saintes , à vouloir être plutôt du parti de Jésus-Christ noirci par les calomnies , que du parti des Juifs qui l'ont déchiré par leurs injures.
Pour détourner les hommes d'un péché aussi noir, aussi dangereux, aussi universel que la | faut se roidir contre elle. Le médisant fait tout médisance , rien de plus important que de le faire '
C'est cette médisance que j'attaque : mais en l'attaquant, chrétiens, que ceux qui médisent par haine ne croient pas que je les épargne. Car si c'est un grand crime de médire sans aucune inimitié particulière , que celui-là entende quel est son péché , qui joint le crime de la haine à celui de la médisance. Et toutefois pour ne pas [ omettre ] entièrement cette cause de la médisance , disons-en seulement ce mot. L'une des plus grandes obligations du christianisme, c'est de bénir ceux qui nous maudissent : Maledicimur, et benedicimus ' : « On nous maudit et nous bénis- « sons. >' Si bien que , quand nous ne nous serions jamais crus obligés à dire du bien de l'un de nos frères, il faudrait faire cet effort sur nous lorsqu'une inimitié nous divise ; ou du moins , n'en dire aucun mal. Car il n'y a jamais tant d'obligation de résister à la passion , que lorsqu'elle est née : de sorte qu'il n'est rien de plus criminel que de songer à l'entretenir, dans le temps qu'il faut travailler à l'étouffer.
Le Fils de Dieu défend de se coucher sur sa colère , de peur que les images tristes et fâcheuses que l'imagination nous représente dans la solitude pendant la nuit, lorsque nous ne sommes plus divertis par d'autres objets , n'aigrissent notre plaie. Plus donc la passiQn est forte, plus il
bien connaître. Représenter ce que c'est que la médisance par ses causes et par ses effets , par la racine d'où elle est sortie , par les fruits qu'elle produit. Et quoique la bien connaître soit assez pour en donner de l'horreur, toutefois nous ajouterons les remèdes.
PBEMIER POINT.
Les causes : la plus apparente et la plus ordinaire , c'est la haine et le désir de vengeance. Si quelqu'un est notre ennemi, nous voudrions armer contre lui tous les autres hommes : de là nous les animons par nos médisances. Or encore que cette haine soit la cause la plus apparente de Ja médisance , ce n'est pas celle que nous avons à considérer : parce que cela est d'un autre sujet; et on l'a suffisamment combattue , quand on vous a fait voir le malheur de ceux qui nourrissent dans leur cœur des inimitiés. Celui qui médit par ce motif est plutôt vindicatif qu'il n'est médisant. Quel est donc proprement le médisant? Celui qui, sans aucune autre raison particulière, se plaît à dire du mal des uns et des autres , même des indifférents et des inconnus ; et qui , par une excessive liberté de langue , n'épargne pas même ses meilleurs amis, si toutefois un tel médisant pst capable d'avoir des amis.
au contraire : il s'échauffe en voulant échauffer les autres, il s'anime par ses propres discours, il grave de plus en plus dans son cœur l'injure qu'il a reçue ; à force de parler il croit tout à fait ce qu'il ne croyait qu'à demi : ainsi il s'irrite soimême. D'ailleurs, il ferme de plus en plus la porte à toute réconciliation ; et il exerce la plus lâche de toutes les vengeances, puisque , s'il ne peut se venger autrement , il montre que sa haine est bien furieuse , par le plaisir qu'il prend de déchirer en idée celui qu'il ne peut blesser en effet : et s'il a d'autres moyens de se satisfaire, il fait voir l'extrémité de sa rage en ce qu'il n'épargne pas même celui-ci; et qu'il croit que les effets ne suffisent pas s'il n'y joint même les paroles. C'est ce que j'avais à dire contre celui qui médit par un désir de vengeance.
La véritable médisance consiste en un certain plaisir que l'on a à entendre ou à dire du mal des autres , sans aucune raison particulière. Recherchons-en la cause ; il y a sujet de s'en étonner. Les hommes sont faits pour la société ; cependant ce plaisir malin , que nous sentons quelquefois malgré nous dans la médisance, fait bien voir qu'il n'y a rien de plus farouche ni de moins sociable que le cœur de l'homme. Et Tertullien a
' 1. Cor. IV, 12.
SUR LA MÉDISANCE
raison de dire que « l'on ment avec plus de succès « en forgeant des calomnies cruelles et atroces , « et que l'on croit plus aisément un mal faux « qu'un bien véritable : » Felicius in acerbis atrocibusque mentitur,.... facilius denique falso malOy quant vero bo7io creditur '.De là paraît le plaisir comme naturel que nous prenons à la médisance. La cause est qu'en effet nous étions faits pour une sainte société en Dieu et entre nous. La paix , la concorde , la charité devaient régner parmi nous , parce que nous devions nous regarder, non point en nous-mêmes, mais en Dieu ; et c'est cela qui devait être le nœud sacré de notre union.
Le péché a détruit cette concorde en gravant en nous l'amour de nous-mêmes. C'est l'orgueil qui nous désunit , parce que chacun cherche son bien propre. L'ange et l'homme n'ayant pu souffrir l'empire de Dieu, ne veut pas ensuite dépendre des autres. Chacun ne veut penser qu'à soimême, et ne regarde les autres qu'avec dessein de dominer sur eux : voilà donc la société détruite. Il y en a quelque petit reste : car nous avons naturellement une certaine horreur de la solitude. Mais lorsque nous nous assemblons, nous ne pouvons nous souffrir : et si les lois de la civilité nous obligent à dissimuler et à feindre quelque concorde apparente ; qui pourrait lire dans nos cœurs , avec quel dédain , avec quel mépris nous nous regardons les uns les autres , il verrait bien que nous ne sommes pas si sociables que nous pensons être ; et que c'est plutôt la crainte et quelque considération étrangère qui nous retient , qu'un véritable et sincère amour de société et de concorde. Qui le fait , sinon l'amour-propre , le désir d'exceller? ainsi que dessus. C'est la cause de la médisance et du plaisir que nous y prenons : nous voulons être les seuls excellents , et voir tout le reste au-dessous de nous.
Et pour toucher encore plus expressément la cause de ce vice si universel , c'est une secrète haine qui vient de l'envie que nous avons les uns contre les autres , ce n'est pas un noble orgueil. De là ce plaisir malin de la médisance ; 11 ne faut qu'une médisance pour récréer une bonne compagnie : [de là] la moquerie. Nous prenons plaisir de nous comparer aux autres , et nous sommes bien aises d'avoir sujet de croire que nous sommes plus excellents. Voilà la cause de la médisance , l'envie ; cause honteuse et qu'on n'ose pas avouer, mais qui se remarque par la manière d'agir. L'envie est une passion basse, obscure, lâche : il y a un orgueil qu'on appelle noble, qui entreprend les choses ouvertement; l'envie ne
' 4d Nation. Mb. I.
va que par des menées secrètes. Ainsi le médisant ; il se cache. L'envie est une passion timide , qui a honte d'elle-même , et ne craint rien tant que de paraître. Ainsi le médisant ; il ronge secrètement. Saint Chrysostôme dit « que la médisance « imite la servante qui prend à la dérobée les ef- « fets de son maître ; ou semblable au voleur qui « étant entré dans une maison considère attenti- « vement tout ce qui s'y trouve, pour voir ce qu'il « pourra emporter, elle observe avec soin ce « qu'elle pourra enlever à la réputation de celui « dont elle est jalouse, et ensuite elle se cache '. « L'envie n'a pas le courage assez bon pour chercher la véritable grandeur, mais elle ne tâche de s'élever qu'en abaissant les autres. Le médisant de même : il diminue , il biaise , il ne s'explique qu'à demi-mot , [ par des ] paroles à double entente ; [ s'il parle ] ouvertement, il prend de beaux prétextes. Combien honteuse est donc cette passion!
Mais il y a , direz-vous , d'autres causes. Il est vrai; mais toujours de l'orgueil. Pour montrer que nous savons bien pénétrer dans les sentiments des autres, « nous aimons tous ou presque tous, « dit saint Augustin , à nommer ou à croire nos « soupçons des connaissances certaines: «Onines aut pêne omnes homines amamus nostras suspiciones velvocare velexistimare cognitioncs^-j [notre] témérité [nous porte] « à assurer comme « vraies des choses incroyables , » multa incredibilia vera. Exemple de Suzanne, de Judith Mais les effets ont fait connaître, [répondez- vous.] Mais Dieu se réserve bien des choses : nous faisons les dieux.
Autre sorte d'orgueil ; le plaisir de reprendre , comme pour faire parade de la vertu. « Les hom- « mes, dit saint Augustin^, sont très-empressés « à vouloir connaître la vie des autres , tandis « qu'ils sont très - paresseux pour réformer la « leur : » Curiosum genus humanum ad cognoscendam vitam alienam, desidiosum ad corri-> gendam suam. « Hypocrite, dit le fils de Dieu « commencez par ôter la poutre qui est dans votre « œil , et vous ôterez ensuite la paille qui est dans « celui de votre frère : » Hijpocrita, ejice primum trabem de oculo tuo, et tune videbis ejU cere festucam de oculo fratris tui^. Il fait le vertueux, en reprenant les autres : il ne l'est pas , parce qu'il ne se corrige pas soi-même. H affecte une certaine liberté de parler des autres et des abus publics : hypocrite , commence par toi-même à réformer le monde. Il reprend ce qu'il ne peut pas amender, il n'amende pas ce qu'il
' In Acta Apost. Uom. xxix, t- ix, p. 301.
* Ad Maced. Ep. cxiii , n" 22 , l. ii , col. 53?. ^ Confess. lib. x , cap. m , t I , col. 17|.
* Malth. VII, 5.
SUR LA MEDISANCE
peut corriger. Il y a plaisir à parler des vices d'autrui, parce qu'on remarque sans peine les défauts des autres ; et on ne surmonte les siens qu'avec peine.
La première de ces médisances est basse et honteuse, la seconde est fière et insolente; la troisième, trompeuse et hypocrite. Tout vient de l'orgueil : « On est envieux dès qu'on est superbe : >• Si superbus est, et invidus est\ Et après [on devient] diable, médisant, calomniateur. Il nous mène parles mêmes degrés : « Vous serez comme « des dieux : « Eritis sicut dii \ Une suite de cela, c'est que nous rapportons tout à nous-mêmes.
DEUXIÈME POINT
Les effets : rompre la charité. Et ne dites pas : Ce que je dis, c'est peu de chose. Pour deux raisons. 1 . Par ce peu de chose vous tendez à rendre un homme ridicule. Deux fondements sur lesquels la charité chrétienne s'appuie , l'inclination et l'estime. La charité est tendre, bénigne, douce ; mais la charité est respectueuse : honore invicem prœvenientes^j « se prévenant mutuellement « par des témoignages d'honneur. » Vous renversez cette amitié , quand vous détruisez l'estime ; vous excluez un homme de la société. 2. C'est peu de chose ; mais vous ne connaissez pas quelle est la nature des bruits populaires. Au commencement ce n'est rien ; mais les médisances vont se grossissant peu à peu dans la bouche de ceux qui les répètent , « par un plaisir de mentir qui est inné , « dit TertulUen, dans certaines gens, » ingenita quibusdam mentiendi voluptate *. En sorte que le médisant , voyant jusques où est crû le petit bruit qu'il avait semé, ne reconnaît plus son propre ouvrage. Cependant il est cause de tout le désordre ; comme lorsque vous jetez une petite pierre dans un étang, vous voyez se former sur la surface de l'eau des ronds, petits, plus grands, et enfin tout l'étang en est agité. Qui en est la cause ? celui qui a jeté la pierre.
Outre cela, le médisant ne peut pas réparer le mal qu'il fait : les impressions demeurent , même les choses étant éclaircies. On dit : Si cela n'était vrai , cela était du moins vraisemblable. Comme lorsqu'une chose a été serrée par un nœud bien ferme , les impressions du lien demeurent même après que le nœud a été brisé : ainsi ceux qui sont serrés par la médisance [restent flétris]. « Heureux celui qui est à couvert de la langue « maligne , à qui sa colère ne s'est point fait sen- « tir, qui n'a point attiré sur lui son joug, et
• s. Aug. Enar. in Ps. c, n" 9, t. iv, col. 1088- ' Gen. m, 5. •
» Rom.wx, 10.
* Apolog. n" 7.
« qui n'a 'point été lié de ses chaînes; car sou « joug est un joug de fer, et ses chaînes sont des « chaînes d'airain : » Beatus qui tectus est a lin,' guanequam, quiiniracundiamilliusnon transivit, et qui non attraxit jugum illius, et in vinculis ejus non est ligatus : jugum enim illius, jugum ferreum est; et vinculum illius, vinculum œreum est ' !
TBOISIÈME POINT.
Remèdes : général , ne pas applaudir aux médisants, leur montrer un visage sévère ; parce que leur dessein, ce n'est que d'être plaisants. Le médisant [est un] voleur : saint Paul les met avec les voleurs , qui ne posséderont point le royaume de Dieu, neque maledici, neque rapaces^. Celui qui l'écoute, [est] receleur. Tout le monde hait les médisants , et tout le monde leur applaudit; on leur peut appliquer ce que dit Tertullien des comédiens : Atnant quos multant, dépréciant quGS probant ^ : « Ils aiment ceux qu'ils « punissent, ils dépriment ceux qu'ils approu- <i vent. »
2. Remède : se regarder comme devant être jugé , et l'on n'aura [ pas] envie de juger : se tenir en posture d'un criminel qui doit non juger, mais être jugé, quoadusque veniat qui illuminabit abscondita tenebrarum^ : « jusqu'à ce que le « Seigneur vienne, qui portera la lumière dans « les ténèbres les plus profondes. « Pour juger, il faut être innocent ; le coupable qui juge les autres, se condamne lui-même par même raison : In quoenimjudicas alterum, teipsum condemnas; eadem enim agis, quœ judicas^ : « Vous vous condamnez vous-même en condamnant les autres, puisque vous faites les mêmes choses que vous condamnez. » « Que celui qui est sans péché, dit Jésus Christ aux pharisiens , lui jette la première pierre : » Qui sine peccato est vestrum, primus in eam lapidem mittaf^. Tous furent détournés par cette parole. Celui qui n'a point de défauts , qu'il commence le premier à reprendre. Jésus-Christ même dit à cette femme : Nec ego te condemnabo ' ; « Ni moi je ne vous « condamnerai point. " Si l'innocent pardonne aux pécheurs , combien plus les pécheurs se doivent-ils pardonner les uns les autres!
' Eccl. xxvnr, 23, 24.
î I. Cur. vr, 10.
3 De Spectac. n" 22.
< 1. Cor. IV, 5.
* Rom. II, I.
* Joan. viii , 7.
' Ihid. II.
SUR LA MORT