AUTRE EXORDE
LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME
Jésus ergo cum cognovisset, quia venturi essent ut râpèrent eum et facerent eum regem, fugit iterum in montem ipse solus.
Jésus ayant connu que le peuple viendrait pour l'enlever et le faire roi , s'enfuit encore à la montagne tout seul. Joan. vi, 15.
Toujours le silence et la solitude auront dff grands charmes pour notre Sauveur; toujours la montagne et le désert donneront à cet Homme- Dieu une retraite agréable. Il ne peut oublier l'obscurité sainte de ses trente premières années ; et durant le cours des dernières, que le soin de notre salut l'oblige de rendre publiques, il dérobe tout le temps qu'il peut pour se retirer avec son Père , et apprendre par son exemple à ses serviteurs qu'il n'est rien de plus désirable à un chrétien que le repos de la vie privée. Mais quoiqu'il aime toujours la retraite , jamais il ne la cherche avec tant d'ardeur que lorsqu'on lui veut donner une gloire humaine. En effet , c'est une chose digne de remarque que les saints évangélistes nous disent souvent, qu'il se retirait au désert : Secedebat in desertum ' : qu'il allait à la montagne tout seul pour prier : Abiitin montem orare * ; qu'il y passait même les nuits entières : Erat pernoctansin oratione Z)eé ^;mais qu'il se soitsauvé au désert, ni qu'il ait fui à la montagne, nous ne le lisons nulle part , si je ne me trompe, que dans l'évangile de cette journée. Et quelle cause, messieurs, l'oblige à s'enfuir si soudainement? c'est que celui qui pénètre dans le fond des cœurs avait vu dans celui des peuples qu'ils viendraient bientôt avec grand concours pour l'enlever et le faire roi. Il a fui autrefois durant son enfance pour éviter les persécutions d'un roi-tyran qui voulait le sacrifier à son ambition et à une vaine jalousie : voici une nouvelle persécution qui l'oblige encore de se mettre en fuite; on veut luimême l'élever à la royauté : ne croyez pas qu'il l'endure. Vous le verrez dans quelques semaines aller au-devant de ses ennemis, pour souffrir mille indignités et des soldats et des peuples ; mais aujourd'hui , chrétiens , qu'ils le cherchent pour le revêtir des grandeurs mondaines dont il dédaigne l'éclat , dont il déteste le faste et l'orgueil , pour éviter un si grand malheur il ne croit point faire assez s'il ne prend la fuite dans une montagne déserte , et où il veut si peu être découvert
' Luc. V, 16.
* Marc. VI , 46.
3 Luc. VI, 12.
Si.
SUR L'AMBITION
qu'il ne souffre personne en sa compagnie :fugit itermn in montem ipse soins. Si nous sommes persuadés qu'il est la parole éternelle , nous devons croire aussi , âmes saintes , que toutes ses œuvres nous parlent , que toutes ses actions nous instruisent. Et aussi TertuUien a-t-il remarqué , dans le livre de l'Idolâtrie , qu'en fuyant ainsi le titre de roi , lui qui savait si bien ce qui était dû à son autorité souveraine, il a laissé aux siens un parfait modèle de la conduite qu'ils doivent tenir touchant les honneurs et la puissance : Si regem denique fieri , consciussui regnirefugit, plenissime dédit formam suis, dirigendo omni fastigio et suggestii tam dignitatis quant potestatis^. C'est ce qui m'a donné la pensée de traiter cette matière importante, après avoir imploré le secours d'en haut par l'intercession de la sainte Vierge. Ave.
C'est une règle infaillible , pour les lettres sacrées et les mystères de Dieu , que lorsque nous trouvons dans la vie ou dans la doctrine du Fils de Dieu quelque contrariété apparente , ce n'est pas une contrariété , mais un mystère. Il ne le fait pas de la sorte pour confondre notre raison, mais pour l'avertir qu'il nous cache quelque grand secret et quelque vérité importante sous cette obscurité mystérieuse; et il nous invite, mes sœurs, à le rechercher sous sa conduite. Car comme le Fils de Dieu est la sagesse éternelle , et que c'est en sa divine personne que s'est faite la réunion et la paix des choses les plus éloignées , on voit assez , chrétiens , qu'il faut que tous ses ouvrages s'accordent ; et d'ailleurs il est évident qu'il ne peut pas être contraire à lui-même , lui qui nous a été envoyé comme le centre de la réunion et de la réconciliation universelle. Mais le voile qu'il met dessus n'est pas destiné pour nous en ôter la connaissance , mais pour nous inviter à la recherche. Ce n'est pas pour nous la faire perdre , mais plutôt il veut nous la faire trouver avec plus de goût et l'imprimer dans les esprits avec plus de force ; ou , comme dit saint Augustin , il ne nous déguise pas la vérité , mais il l'apprête , il l'assaisonne, il la rend plus douce : non ohscuritate suhstracta, sed difJicuUate condita^.
Après avoir posé cette règle , dont la vérité est connue de tous ceux qui ont goûté les livres sacrés, remarquons maintenant, mes sœurs, deux faits particuliers de l'histoire de notre Sauveur, qui semblent d'abord assez répugnants.
Nous lisons dans l'évangile de cette journée que prévoyant que les peuples allaient s'assembler pour le faire roi , il se retire tout seul au désert ; et montre par cette retraite, qu'il rejette tous
' De Idol. n" 18.
' In Psalm. cm, Serm. ii, n" i, t. iv, col. II44. ;
les titres de grandeur humaine. Mais dans quinze jours, chrétiens, nous lirons un autre évangile, où nous verrons ce même Jésus faire son entrée dans Jérusalem au milieu des acclamations de tout un grand peuple qui crie de toute sa force : « Béni soit le fils de David ! vive le roi d'Israël ' ! » Et bien loin d'empêcher ces cris, étant pressé par les pharisiens de réprimer ses disciples qui semblaient offenser par leur procédé la majesté de l'empire, il prend hautement leur défense : Les pierres le crieront, dit-il , si ceux-ci ne rendent pas un assez public témoignage à ma royauté : Dico vobisquiasi M tacuerint, lapides clamahunt^. Ainsi, vous voyez qu'il accepte alors ce qu'il refuse aujourd'hui. Qui lui fait changer ses desseins et l'ordre de sa conduite? quel nouveau goût trouve-t-il dans la royauté qu'il a autrefois dédaignée? Sans doute il y a ici quelque grand secret que le Saint-Esprit nous veut découvrir. Cette oppositionapparente n'est pas pour troubler notre intelligence, mais pour l'éveiller saintement en Notre- Seigneur : cherchons et pénétrons le mystère.
Le voici en un mot, mes sœurs , et je vous prie de le bien entendre ; c'est que Jésus ne veut point de titre d'honneur qui ne se trouve joint nécessairement à l'utilité de son peuple. Quand il fait entrée dans Jérusalem , il y entre pour consommer l'œuvre de notre rédemption par sa passion douloureuse. Comme c'est là le principe de ses bienfaits, il ne refuse pas , chrétiens, la juste reconnaissance que rendent ses peuples à sa puissance royale. Alors il confessera qu'il est roi : il le dira à Pilate , lui qui ne l'a jamais dit à ses disciples ; il le publiera parmi ses supplices , lui qui n'en a jamais parlé parmi ses miracles. Le titre de sa royauté sera écrit en trois langues au haut de sa croix , afin que toute la terre en soit informée ; et il veut bien accepter un nom de puissance pourvu qu'il ouvre à ses peuples dans le même temps une source infinie de grâces. Mais aujourd'hui, âmes saintes , que la royauté qu'on lui donne n'est qu'un honneur inutile , qui ne contribue rien au salut des hommes , il ne faut donc pas s'étonner s'il fuit et se retire , s'il se cache dans un désert. C'est qu'il a dessein de vous faire entendre , par son exemple, que hors la nécessité d'employer sa puissance pour le bien du monde , ses enfants doivent préférer à tous les titres de grandeur humaine la paix d'une vie privée , où l'on vit en soi-même , où l'on se règle soi même , où l'on règne enfin sur soi-même.
Si cet exemple du Fils de Dieu était , comme il le doit être, la règle de notre vie , nous aurions les sentiments véritables que doivent avoir les
' Matlh. XXI , 9. Joan. xii , 13.
* ZmC. XIX, 40.
SUR L'AMBITION
chrétiens touchant la puissance : le désir et l'usage en seraient réglés ; elle ne serait pas désirée avec ambition ni exercée avec injustice. Le désir de s'agrandir ne produirait pas tant de perfidies, ni celui de soutenir sa grandeur tant d'oppressions et de violences. Chacun se croirait assez puissant , pourvu qu'il eût du pouvoir sur soi-même ; et s'il en avait sur les autres , il ne s'en servirait que pour leur bien. Comme ces deux choses, mes sœurs , règlent parfaitement notre conscience touchant l'amour des grandeurs humaines , je réduirai aussi à ces deux maximes tout ce que j'ai à vous dire sur ce sujet- là, en vous montrant dans le premier îpoint que le chrétien véritable ne doit désirer de puissance que pour en avoir sur lui-même, et en vous faisant voir dans le second que si Dieu lui en a donné sur les autres , il leur en doit tout l'emploi et tout l'exercice : maximes saintes et apostoliques, qui feront le partage de ce discours ; la première réglera le désir, la seconde prescrira l'usage.
FRAGMENT
SUR LE MÊME SUJET
Moyens de sanctifier la grandeur par le bon usage. Quels sont les devoirs des grands du monde à l'égard de la justice et des misérables. Fausse idée que les hommes se forment de la puissance. Combien l'esprit de grandeur est opposé à l'esprit du christianisme.
Mais je n'aurais fait , chrétiens, que la moitié de mon ouvrage , si après vous avoir montré par l'Écriture divine les périls extrêmes des grandes fortunes , je ne tâchais aussi de vous expliquer les moyens que nous donne la même Écriture pour santifier la grandeur par un bon usage ; et c'est pourquoi je ramasserai en peu de paroles les instructions les plus importantes que le Saint- Esprit a données aux grands de la terre pour bien user de leur puissance.
La première et la capitale , d'où dérivent toutes les autres , c'est de faire servir la puissance à la loi de Dieu. « Afin , dit saint Grégoire , que « les grands rendent leur puissance salutaire , il « faut qu'ils sachent ce qu'ils peuvent ; mais afin « qu'ils ne s'élèvent pas , il faut qu'ils ignorent ce " qu'ils peuvent : » Ut prodesse debeat posse se sciât, et ut extolli non debeat posse se nesciat ' . Toute puissance vient de Dieu% donc [elle doit être] ordonnée. L'ordre, que ce soit pour le bien ; autrement nul ordre , de faire tant de différence entre de la boue et de la boue. Toute la nature image de la libéralité divine. Tout ce qui porte
• s. Gregor. Mag. lib. v, Moral, in Job. cap. VHi, t. i, col. 146.
' Rom. xm , r.
le caractère de la puissance divine , le porte de sa munificence; et il n'y aurait point dans le monde de puissance malfaisante, si le péché n'avait perverti l'ordre et l'institution du Créateur.
Nous lisons dans le second livre des Chroniques une belle cérémonie qui se pratiquait dans le sacre des rois de Juda. Au jour qu'on les oignait de l'huile sacrée, ainsi que Dieu l'avait commandé , on leur mettait en même temps le diadème sur la tête , et la loi de Dieu dans la main : Imposuerunt ei diadema, et dederunt in manu ejus tenendam legem, et constituerunt eum regem' y afin de leur faire entendre que leur puissance est établie pour affermir le règne de Dieu parmi les hommes , que l'exécution de ses saintes lois ne leur doit être ni moins chère ni moins précieuse que leur couronne.
De tous les rois de Juda aucun n'a mieux pratiqué cette divine leçon que Josaphat, prince incomparable, non moins vaillant que religieux , et père de ses peuples autant que victorieux de ses ennemis. L'Écriture nous fait souvent remarquer que les prospérités corrompent les hommes, enflent leur cœur par la vanité, et leur font oublier la loi de Dieu. Mais, au contraire, la prospérité, qui donnait de l'orgueil aux autres, n'inspira que du courage à celui-ci pour marcher vigoureusement dans les voies de Dieu et établir son service : Factœque sunt ei infinitœ divitiœ et multa gloria , sumpsitque cor ejus audaciam propter vias Domini ^ : « Il se trouva comblé « d'une infinité de richesses et d'une très-grande « gloire, et son cœur fut rempli de force et de « zèle pour l'observation des préceptes du Sei- « gneur. »
Ce prince considérant que tout bien lui venait de Dieu , et touché d'une juste reconnaissance , entreprit de le faire régner dans tout son empire. Et l'Écriture remarque : que, pour accomplir un si beau dessein, il avait un soin particulier de choisir entre les lévites et les ministres de Dieu ceux qui étaient les mieux versés dans sa sainte loi , qu'il envoyait dans les villes afin que le peuple fût instruit : Circuihant cunctas urbes Juda, et erudiebant populum ^. Et ce n'est pas sans raison que les anciens conciles de l'Église gallicane ^ ont souvent proposé à nos rois l'exemple de ce grand monarque, dont la conduite fut suivie d'une bénédiction de Dieu toute manifeste. Car écoutez ce que dit l'Écriture sainte : Josaphat marchant ainsi dans les voies de Dieu , il le ren-
• II. Par. xxill, H.
ï Ibid. xvn ,5,6.
* Concil. Paris, vu, cap. xxiii, Labh. t. vu, col. 1605. Con Aqrdsgran, ii, cap. xr, ibid. col. 17-21.
SUR L'AMBITION
dit redoutable à tous ses voisins : Itaque factus est pavor Domini super omnia régna terranim, quœ erant per gyrum Juda \ Et ce prince s'agrandissait tous les jours parce que Dieu était avec lui : tant il est vrai que Dieu prend plaisir à protéger la puissance qui lui rend hommage , et qu'il est le rempart de ceux qui le servent.
Le second soin du roi Josaphat et le second moyen dont il se servait pour sanctifier la grandeur, fut de pourvoir avec vigilance à l'administration de la justice. « Il établit des juges, dit « l'Écriture, dans les villes de Judée; » et les appelant à lui , il leur prescrivait lui-même en ces termes de quelle manière ils devaient agir : « Prenez garde, leur disait-il , à votre conduite; « car ce n'est pas la justice des hommes , mais «< la justice de Dieu , que vous exercez : et tout n ce que vous jugerez , vous en serez responsa- '< blés. Ayez toujours devant les yeux la crainte « de Dieu ; faites tout avec diligence : songez que « le Seigneur notre Dieu déteste l'iniquité, qu'il « ne regarde point les personnes , et ne se laisse « point corrompre par les présents \ « Vous donc, qui jugerez en son nom par la puissance que je vous en donne ; comme vous exercez son autorité , imitez aussi sa justice. Puis descendant au détail, il règle en cette manière les devoirs particuliers : « Amarias , votre prêtre et votre « pontife , présidera dans les choses qui regardent « Dieu et son service; et Zabadias, qui est un « des chefs de la maison de Juda, aura la con- « duite de celles qui regardent le ministère « royal •*. » C'est ainsi que ce sage prince retenait chacun dans ses bornes, et, empêchant la confusion et les entreprises, faisait que tout concourait et au service de Dieu et à rutilllé des peuples.
Et certainement, chrétiens, si ceux (fue Dieu a mis dans les grands emplois n'appliquent toute leur puissance à soutenir hautement le bon droit et la justice, la terre sera désolée et les fraudes seront infinies. Les hommes en général sont intéressés , et ainsi ordinairement ils sont injustes. C'est pourquoi il faut avouer que la justice est obligée de marcher dans des voies bien difficiles , et que c'est une espèce de martyre que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Que sert de dissimuler? il est aisé de comprendre que les injustes pour l'ordinaire sont les plus forts, parce qu'ils ne se donnent aucunest bornes, parce qu'ils mettent tout en usage, et combattent, pour ainsi dire, dans un champ libre où ils s'étendent à leur aise. L'homme de bien
' II. Par.ww, 10, » Ibid. XXIX, 6, 6, 7.
H /Wrf, II,
se resserre dans tant de limites qu'à peine se peut-il aider ; il se renferme dans ce qui est droit : l'injuste veut généralement ce qui l'accommode. Ce n'est pas assez à l'homme de bien de ne vouloir que ce qui est juste ; il craint de corrompre la pureté de ses desseins innocents , il ne veut que de bons moyens pour y parvenir, et il a toujours devant les yeux ce précepte de la loi : « Tu « poursuivras justement ce qui est juste : » Juste quod justum est perseguens\ Au contraire, l'homme injuste et intéressé passe , dit l'Écriture, de mal en mal ; et c'est pourquoi il se fortifie sur la terre : Confortati sunt in terra , quiademalo ad malumegressi sunt \ Il soutient une médisance par une nouvelle calomnie , et une première injustice par une corruption. Il enveloppe la vérité dans des embarras infinis; il a l'art de faire taire et parler les hommes , parce qu'il sait les flatter, les intimider, les intéresser par toutes sortes dévoies. Qui pourra donc s'étonner si l'injuste qui tente tout réussit mieux, et si l'homme de bien au contraire demeure court ordinairement dans ses entreprises , lui qui se retranche tout d'un coup plus de la moitié des moyens : j'entends ceux qui sont mauvais; et c'est-à-dire , assez souvent les plus efficaces?
Mais voici encore, messieurs, une autre incommodité de la justice. L'homme injuste sait se faire de plus grands amis. Qui ne sait que les hommes, et surtout les grands, sont pleins d'intérêts et de passions? L'injuste peut entrer dans tous les desseins , trouver tous les expédients , ménager tous les intérêts. A quel usage peut-on mettre cet homme si droit , qui ne parle que de son devoir? il n'y a rien de si sec, ni de moins souple , ni de moins flexible; et il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire, qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien et entièrement inutile. C'est pourquoi les hommes du monde ne remarquent rien dans l'homme de bien, sinon qu'il est inutile. Car écoutez comme ils parlent dans le livre de la Sapience. « Trompons, di- « sent-ils, l'homme juste, parce qu'il nous est « inutile: » Circumveniamusergo justum, quoniam est inutilis nobis ^. Il n'est pas propre à notre commerce; il est trop attaché à son droit chemin , pour entrer dans nos détours etdans nos négoces. Ainsi , étant inutile , en se résout facilement à le mépriser, ensuite à le laisser périr sans en faire bruit, et même à le sacrifier à l'intérêt du plus fort , et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours qui ne ménage rien, ni le saint ni le profane, pour nous servir.
' Deut. XVI , 20.
' Jer. IX , 3.
3 Sap. Il, 12.
SUR L'AMBITION
Élevez-vous, puissances du monde; voyez comme l'innocence est contrainte de marcher dans des voies serrées : secourez-la , tendez-lui la main , faites-vous honneur en la protégeant. « C'est pour cela, dit saint Grégoire, que vous « êtes grands , afin que ceux qui veulent le bien « soient secourus , et que les voies du ciel soient « plus étendues : « Ad hoc enimpotestas,... cœlitus data est, ut gui bona appetunt adjuventur, ut cœlorum regnum largius pateat \ C'est à vous, ô grands de la terre , d'élargir un peu les voies du ciel , de rétablir ce grand chemin et de le rendre plus facile. La vertu n'est toujours que trop à l'étroit , et n'a que trop d'affaires pour se soutenir. C'est assez qu'elle soit aux prises sans relâche aucun, avec tant d'infirmités et tant de mauvaises inclinations de la nature corrompue : mettez-la du moins à couvert des insultes du dehors , et ne souffrez pas qu'on surcharge avec tant d'excès la faiblesse humaine.
Tel est , messieurs , le devoir et le grand emploi des grands du monde , de protéger hautement le bon droit et l'innocence. Car c'est trahir la justice , que de travailler faiblement pour elle ; et l'expérience nous fait assez voir qu'une résistance trop molle , ne fait qu'affermir le vice et le rendre plus audacieux. Les méchants n'ignorent pas que leurs entreprises hardies leur attirent nécessah-ement quelque embarras; mais, après qu'ils ont essuyé une légère tempête qui s'est élevée , ils pensent avoir payé tout ce qu'ils doivent à la justice : ils défient après cela le ciel et la terre , et ne profitent de cette disgrâce que pour mieux prendre dorénavant leurs précautions. Ainsi , il faut résister à l'iniquité et soutenir la justice avec une force invincible ; et nous pouvons bien le publier devant un roi si juste, si vigoureux et si ferme , que c'est dans cette vigueur à maintenir la justice , que réside la grandeur et la majesté.
Le vulgaire appelle majesté une certaine prestance et une pompe extérieure qui l'éblouit; mais les sages savent bien comprendre que la majesté est un éclat qui rejaillit principalement de la justice : et nous en voyons un bel exemple dans l'histoire du roi Salomon , dont vous ferez, s'il vous plaît , l'application à nos cours. « Ce prince « jeune et bien fait s'assit , dit l'Écriture , dans « le trône du Seigneur, en la place de David son « père, et il plut à tous : » Sedit Salomon super solium Domini, in regem pro David pâtre suo, et flacuit omnibus'. Voyez en passant, messieurs , que le trône royal appartient à Dieu , et que les rois ne le remplissent qu'en son nom;
' Lib. III , Ep. LXV, ad Mauric. 4ug. t. \\ , col. 676. • I. Par. XXIX, 23.
' mais revenons à Salomon. Voilàun prince agréa- I ble , qui gagne les cœurs par sa bonne mine et ! sa contenance royale ; mais après qu'il eut rendu ! ce jugement mémorable , écoutez ce qu'ajoute le texte sacré : « Tout Israël, dit la même Écriture, « apprit le beau jugement que le roi avait rendu ; « et ils craignirent le roi , voyant que la sagesse « de Dieu était en lui : « Audivit itague omnis Israël judicium guod judicasset rex, et timuerunt regem, videntes sapientiam Dei esse in eo ad faciendum judicium •. Sa mine haute et relevée le faisait aimer ; mais sa justice le fait craindre de cette crainte de respect qui ne détruit pas l'amour, mais qui le rend plus retenu et plus circonspect. Les bons respirent sous sa protection , les méchants appréhendent ses yeux et son bras ; et il résulte de ce beau mélange une certaine révérence qui a je ne sais quoi de religieux , et dans laquelle consiste le véritable caractère de la majesté. ^
Mais, messieurs, il faut finir et vous dire que la puissance , après avoir fait son devoir en soutenant la justice , a encore une dernière obligation , qui est celle de soulager la misère. En effet, ce n'est pas en vain que Dieu fait luire sur les grands du monde un rayon de sa puissance , toujours bienfaisante. Ce grand Dieu , en les revêtant de l'image de sa gloire, les a aussi obligés à imiter sa bonté; et ainsi, dit excellemment saint Grégoire de Nazianze * prêchant à Constantinople en présence de l'empereur, ils doivent se montrer des dieux en secourant les affligés et les misérables.
J'ai remarqué dans les saintes Lettres que Dieu se moque souvent des idoles qui portent si injustement le titre de dieux ; mais entre les autres reproches par lesquels il se rit des peuples aveugles qui leur donnent un nom si auguste , celui-ci me semble fort considérable : « Où sont « vos dieux , leur dit-il , dans lesquels vous avez « mis votre confiance? » si ce sont des dieux véritables, « qu'ils viennent à votre secours et qu'ils « vous protègent dans vos besoins : » Vbi sunt dit eorum, in guibus habebaiitjiduciam? surgant et opitulentur vobis... et in necessitate vos protegant ^. Ce grand Dieu , ce Dieu véritable , et seul digne par sa bonté de la majesté de ce titre, a dessein de nous faire entendre que c'est une indignité insupportable de porter le nom de Dieu sans soutenir un si grand nom par de grands bienfaits : et de là les grands de la terre peuvent aisément comprendre qu'ils seront des idoles inanimées , et non des images vivantes de l'invi-
' III. Reg. III ,-28.
2 Orat. XXVII, 1. 1, p. 471.
s Deut. XXXII, 37, 58.
SUR L'AMBITION
sible majesté de Dieu , s'ils se contentent de humer l'encens, de recevoir les adorations, de voir tomber les victimes à leurs pieds , sans cependant étendre le bras pour faire du bien aux hommes et soulager leurs misères.
Le sage Néhémias avait bien compris cette obligation, lorsqu'ayant été envoyé par le roi Artaxerxès pour régir les Israélites dont il fut le gouverneur pendant douze ans , il se mit à considérer l'état et les forces de ce peuple. Il vit que les gouverneurs qui l'avaient précédé dans cet emploi avaient beaucoup foulé ce pauvre peuple; mais surtout, comme il est assez ordinaire, que leurs ministres insolents l'avaient tout à fait abattu : Duces autemprimi, quifuerunt ante me, gravaverunt populum ;... sed et ministri eorum depresserunt populum '. Il fut donc touché de compassion, voyant ce peuple fort épuisé , Valde enim attenuatus erat populus ^ Il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager : il ne fit pas seulement de grandes largesses , mais il crut qu'il devait remettre beaucoup de droits qui lui étaient dus légitimement. Et après, plein de confiance en la divine bonté , qui regarde d'un œil paternel ceux qui se plaisent à imiter ses miséricordes , il lui adresse du fond de son cœur cette humble prière : « Mon Dieu ! souvenez- vous de moi en " bien , selon le bien que j'ai fait à ce peuple : » Mémento met, Deus, in honum, secundum omnia quœ feci populo huic ^.
Cette noble idée de puissance est bien éloignée de celle que se forment dans leurs esprits les puissants du monde. Car comme c'est le naturel du genre humain d'être plus sensible au mal qu'au bien , aussi les grands s'imaginent que leur puissance éclate bien plus par des ruines que par des bienfaits : de là les guerres , de là les carnages , de là les entreprises hautaines de ces ravageurs de provinces que nous appelons conquérants. Ces braves, ces triomphateurs, , avec tous leurs magnifiques éloges, ne sont sur la terre que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée : aussi Dieu ne nous les envoie-t-il que dans sa fureur. Leurs victoires font le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins, ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique ; et c'est par là qu'ils font paraître leur toute-puissance. Mais laissons le tumulte des armes , et voyons ce qui se pratique hors de la licence de la guerre; n'éprouvonsnous pas tous les jours qu'il n'est rien de plus véritable que ce que dit l'Ecclésiastique : Venatio
' n.Eidr.yf, I6.
» Ibid. 18.
^ Ihid.xi, 19.
leonis onagerin eremo, sic et pascua divifum sunt pauperes ' : « L'âne sauvage est la proie « du lion dans le désert , ainsi les pauvres sont « la proie du riche. »
« Des pauvres , disait Salvien , dans le voisi- '( nage du riche , ne sont plus en sûreté de leurs « biens; ils donnent, les malheureux, le prix « des dignités qu'ils n'achètent pas : il les payent, « d'autres en jouissent ; et l'honneur de quelques- « uns coûte, la ruine totale à tout le monde : » Reddunt miseri dignitatum pretia quas non emunt.... Ut pauci illustrenturj mundus evertitur ^ Mais ces grands crimes n'ont pas besoin d'être exagérés par nos paroles , et ils sont assez condamnés par l'exécration publique : et d'ailleurs il sera aisé de connaître de quels supplices sont dignes ceux qui tournent leur puissance au mal , puisque j'ai maintenant à vous faire voir que ceux qui ne l'emploient pas à faire du bien ne peuvent éviter leur condamnation.
Le vice de la grandeur est un excès d'amourpropre , et l'amour-propre ne porte ce nom qu'à cause qu'il ne regarde que soi : Erunt homines seipsos amantes, cupidi ^ : « Il y aura des hom- « mes amoureux d'eux-mêmes, pleins de cupidité, « avares ; ^ non-seulement pour amasser de grandes richesses, [mais d'une] avarice délicate et spirituelle qui attire tout à soi. Voilà comme la racine de cet arbre ; voyons maintenant les branches : superhi, elati, superbes , pleins d'eux-mêmes , élevés , dédaignant les autres. Cet arbre ne pousse ses branches qu'en haut : il ne ressemble pas à ces plantes bienfaisantes , [toujours sous la main pour se prêter à tous nos besoins; mais il est semblable à ces grands arbres qui] étalent de loin la beauté et la verdeur de leurs feuilles, [et qui n'ont] des fruits que pour la vue.
C'est là où nous conduit l'esprit de grandeur, qui est contre l'esprit du baptême et contre l'esprit de Jésus-Christ; et il ne se trouve pas seulement dans les grands, [mais dans tous] ceux qui affectent de les imiter : et qui ne l'affecte pas dans un siècle tout de grandeur comme le nôtre? Ils prennent un certain esprit de ne regarder qu'eux-mêmes, excellemment représenté dans Isaïe : Dixisti in corde tuo : Ego sutn ; et prœter me , non est altéra ^ : Je suis ; ne diriezvous pas qu'elle a entrepris d'égaler celui qui a dit : Ego sum quisum : « Je suis celui qui est? >» Je suis , toute la menue populace n'est rien ; ce n'est pas vivre : il n'y a que moi sur la terre. Ils n'ont garde de s'inquiéter de l'état des au-
' EccLxni,23;
2 De Gubemat. Dei, lib. !v n» 4, p. 70.
' II. Tim.niy 2.
♦ /*. XL vu , 10.
SUR L'AxMBlTlOIN.
très, ni de se mettre en peine de leurs besoins ; ah ! leur délicatesse ne le souffre pas. Rien de plus opposé à la charité fraternelle : l'esprit de christianisme, [c'est un] esprit de fraternité et de communication. Sont-ils membres de Jésus- Christ , s'ils se regardent comme séparés et s'ils se détachent du corps?
Mais , quand ils n'agiraient pas comme chrétiens , le dépôt de sa puissance , que Dieu leur confie, les oblige indispensablement de penser aux autres et de pourvoir à leur bien : s'ils portent sur leur front le caractère de sa puissance , ils doivent aussi porter sur leurs mains le caractère de sa libéralité. Car, ainsi que j'ai déjà dit , ce n'est pas en vain , chrétiens , que Dieu fait luire sur eux un rayon de cette puissance toujours bienfaisante : s'ils sont en ce point semblables à Dieu , « ils doivent , dit saint Grégoire « de Nazianze , se faire les dieux des hommes en « procurant leur bien de tout leur pouvoir. >>
Mais ou en trouverons-nous sur la terre? Nous voyons assez d'ostentation , assez de dais , assez de balustres, assez de marques de grandeur, mais ceux qui se parent de tant de splendeurs , ce ne sont pas des dieux , ce ne sont pas des images vivantes de la puissance divine , ce sont des idoles muettes qui ne parlent point pour le bien des hommes. La terre est désolée , les pauvres gémissent, les innocents sont opprimés : l'idole est là qui hume l'encens , qui reçoit les adorations , qui voit tomber les victimes à ses pieds , et n'étend pas son bras pour faire le bien : Opastor et idolum ' , « 0 pasteur et idole tout à « la fois ; » car non-seulement les supérieurs ecclésiastiques , mais encore les grands de la terre, sont appelés dans l'Écriture les pasteurs des peuples. Est-ce pour recevoir des hommages que vous êtes élevés si haut? Dieu vous demandera compte du dépôt qu'il vous confie de sa puissance souveraine. Car écoutez ce qu'on dit à la reine Esther : « Ne croyez pas qu'à cause que vous êtes « dans la maison du roi vous puissiez sauver « seule votre vie , si tous les Juifs périssaient : » A^e putes quod animani tuam tantum libères, quia in domo régis es prœ cunctis Judœis '. Ne croyez pas que Dieu vous ait élevée à ce haut degré de puissance pour votre propre agrandissement. « Si vous demeurez dans le silence. Dieu « trouvera quelque autre moyen pour délivrer « son peuple ; et vous périrez , vous et la maison « de votre père : » Si silueris, peraliam occasionem liherahuntur Judœi; et tu et domuspatris tui, peribitis ^. Si peu que nous ayons de
' Zach. XI , 17.
» Esther. iv, 13.
* Ibid.
puissance , nous en rendrons compte à sa justice. C'est le talent précieux , lequel si l'on manque seulement de faire valoir pour le service de Dieu , et le bien de sa famille , on est relégué par sa sentence aux ténèbres extérieures , où est l'horreur et le grincement de dents.
Considérons donc, chrétiens, tout ce que Dieu a mis en nous de pouvoir ; et le regardant en nos mains comme le talent dont nous devons compte , prenons une sainte résolution de le faire profiter pour sa gloire : c'est-à-dire, pour le bien de ses enfants. Mais , en formant en nous un si saint désir, prenons garde à l'illusion que l'ambition nous propose. Elle nous propose de grands ouvrages; mais pour les accomplir, nouS dit-elle, il faudrait avoir du crédit et être dans les grandes places. C'est l'appât ordinaire des ambitieux. '< Et quoiqu'ils aspirent à ces places « par des vues d'élévation , ils se promettent « cependant, dit saint Grégoire, d'y faire de « grandes merveilles : » Et quamvis hoc elationis intentione appâtant, operaturos tamen se magna pertractani '. Au milieu de ces beaux desseins et de ces pensées chrétiennes, on s'engage bien avant dans les poursuites ambitieuses, dans l'amour du monde ; on prend l'esprit de ce siècle , on devient mondain et ambitieux : et quand on est arrivé au but , on oublie aisément tous ces projets si religieux ; et peu à peu tous ces beaux desseins se perdent et s'évanouissent tout ainsi qu'un songe : Cumque percepti principatus offlcio perfrui seculariter cœperit, libenter obliviscitur quidquid religiose cogitavit *.
Que le désir de faire du bien n'emporte pas notre ambition jusqu'à désirer une condition plus relevée : ne craignez pas de demeurer sans occupation et d'être inutile au monde, si vous ne sortez de vos bornes et ne remplissez quelque place. Faisons le bien qui se présente , celui que Dieu a mis en notre pouvoir. Nos emplois sont bornés , mais l'étendue de la charité est infinie. La charité , toujours agissante , sait bien trouver des emplois : elle se fait tout à tous , elle se donne autant d'affaires qu'il y a de nécessités et de besoins. Elle ne craint pas de manquer d'ouvrage; et au lieu d'aspirer à une plus grande puissance , elle songe à rendre son compte de l'emploi de celle que Dieu lui confie.
Que les puissants songent au bien. L'un des biens c'est l'exemple , un bien pour eux et un bien pour nous. C'est un don qui les enrichit , c'est un présent qui retourne à eux. Il ne faut pas pour cela un grand travail : ils n'ont qu'à se remplir de lumière, elle viendra à nous d'elle-même, lis
' Regul. Paslor. part. I, cap. ix , t. ii, col. 9. » Ibid.
rendront compte des péchés des autres. Combien le vice est plus hardi quand il est soutenu par leur exemple ! etc. Exemple en sa maison : chacun est grand dans sa maison ; chacun est prince dans sa famille.
SUR LA MÉDISANCE
ABRÉGÉ D'UN SERMON