‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 2 sur 31 · DITE. EN RELIGION DE SAINT-BÉNIGNE · texte numérisé non relu

DITE. EN RELIGION DE SAINT-BÉNIGNE

LETTRE de la sœur Cornuau au cardinal de Noialles, sur les létires que Bossuet lui avoit écrites.

Voilà la copie que votre Eminence a souhaité que je lui fisse des lettres que feu monseigneur de Meaux m'a écrites, pendant les vingt-quatre années que j'ai eu le bonheur d’être sous sa conduite. Ce n’est pas sans la dernière confusion que je vous l'envoie; non pas par rapport à vous, Monseigneur, pour qui je n’aurois rien de caché , et à qui je dois faire connoître tous les sentiments de mon cœur; mais c'est par rapport à ceux qui pourroient voir ces lettres Car-enfin, Monseigneur, je trouve que bien éloignée de tirer vanité de ce qu'un aussi grand prélat qu'étoit feu M. l’évêque de Meaux m'ait fait l'honneur de m'écrire, comme il a fait, je dois en être daus une humiliation profonde , étant , avec tant de secours et tant d'instructions , restée ce que vous savez bien que je suis, quand toute autre seroit devenue une grande sainte. Je tremble, je vous assure , Monseigneur, de ce que j'aurai un jour à rendre compte là deshus au céleste Epoux, qui m'avoit par miséricorde donné un si saint guide. Epargnez-moi donc, je vous supplie, Monseigneur, en ne farsant point voir ces lettres, et ne les faisant point imprimer de mon vivant : car je vous avoue, comme à Dieu même, qu'il me seroit tout à fait impossible de soutenir de voir ces lettres et toute ma conscience entre les mains de tout le monde. Il faut attendre, je vous conjure, que le céleste Epoux ait disposé de moi, ce que je lui demande qui soit bieatôt; cu bien, s’il y alloit de la gloire de Diewfet de celle de mon saint Père, que ces lettres fussent données au public, il faudroit donc, Monseigneur , que votre Eminence eüùt ja bonté de me mettre pour le reste de mes jours dans une solitude bien éloignée , où je ne fusse connue de personne : avec cette précaution je n’aurai plus de peine à consentir que mes lettres soient vues; puisque l’on ne me verra plus, et que je ne verrai plus persunne.

Je vous avouerai , au reste, Monseigneur, avec toute la confiance que je dois à votre Eminence, que je n’ai pas été insensible , par rapport à la gloire de mon saint Père, à tout. ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire et de m'écrire sur la beauté, sur la haute et intime spiritualité de ses lettres ; et que la grande approbation que vous donnez à toutes les saintes maximes dont elles sont remplies, -et à la saine et pure doctrine qu’elles renferment, est la plus grande

consolation que je puisse avoir. Car, peinée de ce que le monde ne connoissoit, pour ainsi dire, de ce saint prélat que ses grandes qualités, qui attiroient à la vérité l'admiration, mais qui ôtoient comme l'attention à ce haut degré de spiritualité où il étoit parvenu , et qu'il ne laissoit remarquer qu'aux âmes qu'il conduisoit ; je Suis ravie que votre Eminence rende à ce grand homme toute la Justice qui lui est due, en lui donnant le titre de grand maitre de la vie intérieure , qui est seul capable de le faire connoitre.

Voilà, Monseigneur , mes véritables sentiments, que j’ai cru que votre Eminence voudroit bien que je lui disse en lui envoyant cette nouvelle copie, dont j'espère que vous serez encore plus content que de la première : car à peine avois-je achevé de la transcrire , que l’on me l’arracha des mains, et on la fit relier sans me donner le temps de la collationner sur mes originaux ; de sorte, Monseigneur , que j'ai trouvé beaucoup de choses essentielles oubliées, et bien des mots mal mis. J'ai donc remis toutes choses en ordre, et j'ai rendu cette copie la plus correcte que j’ai pu, et la plus digne de votre Eminenee, l'ayant beaucoup augmentée de choses que je n’avois pas mises dans la première, parce que je les avois écrites séparément: mais j'ai cru, Monseigneur, que cela vous feroit plaisir que je les misse dans votre copie ; comme sont encore quelques endroits de mes lettres que Je n’avois pas mis, et quelques écrits, quelques retraites que le saint prélat avoit faites pour les âmes qu'il conduisoit, et qu'il n’avoit donnés, comme je crois qu'il avoit fait à d’autres. Il y a aussi un fort bel écrit qu'il avoit fait en particulier pour madame de Luynes, dans le temps qu’elle étoit à Jouarre, et plusieurs extraits des lettres à feu madame d’Albert, qu’elle m'avoit donnés de son vivant, comme je lui en donnois des miennes. L'union que vous savez, Monseigneur , qui étoit entre cette sainte dame et moi, comme filles du même père, nous permettoit entre nous deux ces communications.

J'ai cru aussi, Monseigneur , que vous seriez très aise de voir les vers que ce saint prélat faisoit comme en se jouant, pour ainsi dire, quand nous lui en demandions feu madame d’Albert et moi. Je m'assure que votre Eminence sera consolée de voir les grands et intimes sentiments de ce prélat, et combien son cœur étoit pris et épris du saint amour. Ce sont ses véritables sentiments qu'il nous donnoit, comme il nous le disoit, sans art et sans étude, en nous assurant qu'il ne vouloit pas retirer nos esprits du véritable sens de l'Ecriture; qu’il aimoit mieux que ses vers fussent moins élégants, etne s'en pas détourner pour suivre de plus belles expressions. H nous demandoit comme le secret sur ses vers, ne voulant pas qu'on sût qu'il en faisoit; et il n’en faisoit, à ce qu'il nous disoit avec confiance, que parce qu'il sembloit que Dieu vouloit qu'il contentât nos saints desirs là dessus. Il nous avouoit que les sentiments que Dieu lui donnoit pour nous, lui étoient utiles à lui-même: qu'il se sentoit pénétré des effets de l'amour divin, que Dieu lui mettoit au cœur de nous expliquer dans ses vers. Îl est vrai que

quand il nous les donnoit , où qu'il nous les lisoit, il étoit quelquefois tout perdu en Dieu; et parloit du céleste Epoux d'une manière qui nous ravissoit , qui nous faisoit voir, sans qu'il le voulüt, qu’il se passoit de grandes et intimes choses en lui : mais, comme j'ai déjà eu l’honneur de vous le dire , Monseigneur, il n’a jamais permis que nous ayons parlé de cela , ni que nous ayons conmuniqué ses vers, particulièrement ceux sur le Cantique des cantiques, où l'amour divin est le plus exprimé; non qu'il en fit mystère, mais parce qu’il ne croyoit pas ce langage propre à tout le monde, et que d’ailleurs ses autres ouvrages ne lui permettoient pas de donner autant d'attention qu’il eût fallu pour mettre ses vers dans leur dernière perfection ; d'autant plus qu'à peine étoient-ils sortis de son cœur et de sa plume, que nous les lui arrachions des mains, tant notre empressement étoit grand sur cela. Il est vrai qu'il en a retouché quelques uns ; mais je ne crois pas qu'il y ait mis tout à fait la dernière main, ni à tous ceux qu'il a faits, Je sais bien qu’il en avoit le dessein, m’ayant fait l'honneur de me le dire : mais comme il a eu une santé si languissante et si souffrante les deux dernières années de sa vie, je doute, Monseigneur , que ce saint prélat les ait entièrement revus : en tout cas, je ne risque rien en vous les envoyant comme ils m'ont été donnés , sur les sujets que j’ai demandés à ce saint prélat, étant persuadée , Monseigneur, que ce ne sera pas les rendre publics, ce qu'il ne vouloit point, me l’ayant dit plusieurs fois; et s’ils ne se trouvent point dans la perfection où ils devroient être, je suis convaincue que votre Eminence y trouvera partout que l’amour divin dont ce saint prélat étoit si rempli, se fait connoïtre avec des traits bien vifs et bien capables d'allumer un divin feu dans les cœurs. Il y en a encore sur d’autres sujets, sur des psaumes , surtout le Beati immaculati : mais comme ils ne sont point au net, et qu’il paroît que ce prélat les vouloit retoucher, par toutes les marques qui y sont, je n’ai pu les transcrire , et ne suis pas assez habile, Monseigneur , pour pouvoir choisir dans les différentes expressions qui sont mar: quées , celles qui sont les plus belles et les plus nobles. M. l’abbé Bossuet a entre ses mains les originaux de ces vers; il en fera, je me persuade, l’usage convenable; et je me flatte, Monseigneur , que ce que je vous en envoie présentement ne laissera pas de vous être agréable. Au reste, j'ai été très fidèle à garder les règles que ce saint prélat m'avoit prescrites ; Car , hors votre Eminence, personne n’en a de copie : mais je crois n’aller pas contre ses intentions de vous les communiquer, Monseigneur , espérant même que cela fera que mes lettres ne seront pas vues, du moins de peu de personnes. A à Je dois vous dire aussi, Monseigneur, que j'ai beaucoup augmenté le second Avertissement de choses très essentielles et très véritables , dont j’avois cru qu’il ne me convenoit point de parler : cependant comme j'ai vu que votre Eminence a approuvé ce que j'avois déjà marqué dans ces Avertissements, cela m’a comme enhardie,

si.je puis me servir de ce terme, pour ajouter des choses que peut-

être on ne sauroit jamais. Ce saint prélat ayant pris tant de soin 4 cacher ce qui étoit si recommandable en lui, à moins que ce ne fût à des personnes à qui cela étoit nécessaire, Dieu m'a mis au cœur de vous les communiquer , Monseigneur; et je le fais toujours avec cette confiance que vous me permettez d’avoir pour votre Eminence, en vous assurant que je n'avance rien, dans ces Avertissements, dont je n’aie été témoin, ou qui ne m’ait été dit par ce prélat même. x AS

Je me suis trouvée aussi obligée de faire quelques explications par rapport à des peines , et à la conduite et aux intentions de ce prélat dans la direction ; parce que quelques personnes qui les ont vues, ont eu l'esprit arrêté sur certaines choses, et ont prié, si cela se pouvoit, qu’on expliquât un peu les choses ; ce que j'ai fait, Monseigneur, à la réserve pourtant de ce qui étoit trop du particulier de ma conscience, et des secrets que je dois garder. Je crois n’aller point contre ce que je dois à la mémoire du saint Père que Dieu m'avoit donné, de n’en pas dire davantage : on n’en connoitra encore que trop:par rapport à moi; et je vous avoue, Monseigneur, que l’attention que j'ai été obligée de faire, en vous faisant cette nouvelle copie, m’a remplie de confusion, y trouvant une infinité de choses qui me font trop connoître les conduites de Dieu sur moi : Mais je me console en quelque sorte, dans l’espérance que j'ai que cette nouvelle copie ne sortira point de vos mains pendant ma vie.

Vous pouvez être persuadé, Monseigneur , que cette copie est très correcte : j'ai eu mes originaux en main en la transerivant, et, je lai collationnée dessus : ainsi j'espère qu’elle sera sans fautes, du moins considérables ; car il peut encore en être échappé quelques unes à mon attention, malgré celles que j’ai trouvées. Après cela, comme il y a dans bien de mes originaux des choses de confession, parce que quelquefois je mandoïs ma confession à ce prélat, qui l'envoyoit quérir par un exprès , et qu'il me renvoyoit de même les réponses; comme donc, Monseigneur , il y a des choses de cette conséquence dans mes originaux, j'ai dessein de brûler ceux-là en gardant seulement les autres. Je ne le ferai pas néanmoins, Monseigneur , que vous ne me disiez ce que vous trouvez bon que je fasse; mais c’est qu’enfin la mort peut me surprendre, sans que Je puisse avoir le temps de brûler mes originaux qui me peinent, et dont je ne puis rayer tous les endroits qui pe doivent point être vus.

Aureste, Monseigneur , je vous supplie de regarder cette nouvelle copie comme ce que J'ai de plus cher au monde, et comme un dépôt que je confie à votre Eminence, pour en faire après ma mort ce que vous trouverez à propos. Mais je crois nécessaire d’avertir votre Eminence qu'à l'exception de mes lettres, dont je garde les originaux, M. l'abbé Bossuet a tous les autres ouvrages de feu M. son oncle , qui sont ici transerits, peut-être même dans un état

plus parfait. Je suis persuadée qu'il en fera part à votre Eminente, : quand elle le souhaïtera, pour prendre dessus une dernière ne lution aussi bien que sur mes lettres, sachant que c’étoit l'intention de mon saint Père que rien ne parüt de ses ouvrages, et en particulier de ce qu'il avoit fait pour moi, sans sa participation.

Permettez, Monseigneur, je vous supplie, que je vous fasse mes très humbles excuses de ce que cette nouvelle copie n’est pas écrite aussi correctement qu’elle le devroit être pour être digne de vous être présentée : quelques soins que j’ai pris, j'ai encore trouvé des fautes en la relisant ; ce qui m’a obligée de rayer des mots, d’ajouter ce qui manquoit. J’avois pensé d’en écrire une autre, mais jai cru que cela feroit trop attendre votre Eminence : avec cela comme mes obédiences m'empèêchent de pouvoir écrire de suite, il arriveroit peut-être que je ferois encore des fautes si je la récrivois : ainsi, Monseigneur, j'ai cru qu’il valoit mieux vous l'envoyer telle qu’elle est, espérant que tout ce que renferme cet ouvrage vous fera pardonner tout ce qui vient de ma plume.

J'espère aussi, Monseigneur , que vous ne désapprouverez pas que j'aie mis cette lettre au commencement de cette copie. Mon premier dessein étoit de me donner l’honneur de vous en écrire une en vous envoyant cet ouvrage : mais comme j’ai fait attention à toutes les grâces que je devois demander à votre Eminence, j'ai -cru que je devois plutôt la mettre à la tête de celte copie; afin, Monseigneur , que vous ayez plus présentes dans votre cœur paternel toutes les grâces que j'ose vous demander; et qu’ainsi je sois <omme sûre que vous me ferez l'honneur de me les conserver , et par dessus toutes celle de m’honorer toujours de vos bontés et de votre protection, qui est la seule récompense que je demande à votre Eminence de mon petit travail, si je puis le nommer ainsi ; car véritablement, Monseigneur, j'ai eu bien de la consolation à le faire. Jalouse, à la vérité , de la gloire du saint Père que Dieu m’avoit donné, j'ai cru que c’étoit lui en beaucoup procurer que de mettre entre les mains de votre Eminence ses lettres, et les auires écrits qu’il m'a donnés. Je sais mieux que personne jusqu'à quel point il honoroït en vous, Monseigneur , non seulement vos qualités illustres, maïs vos rares talents et vos éminentes et sublimes vertus : ainsi je crois, Monseigneur, avoir beaucoup travaillé pour ce saint prélat, ayant travaillé pour votre Eminence , à qui je suis et serai toute ma vie avec un très profond respect, etc.

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