AVERTISSEMENT DE LA MÊME SŒUR
Sur les lettres suivantes.
Elles ont été écrites par ce grand prélat à une personne que Dieu mit entre ses mains, par une conduite toute particulière de ses bontés et de ses grandes miséricordes pour elle, dès l’année 4681 , dans une première visite que ce saint prélat fit, en entrant
Bossuet ,t. xxvir. o
dans son diocèse, dans une communauté établie pour l'instruction des jeunes filles, où cette personne s’étoit dévouée depuis quelques mois. Elle étoit dans des peines intérieures très grandes, et avoit d’extrèmes embarras de conscience sur plusieurs choses très considérables, comme on le verra dans les lettres que ce prélat lui a écrites, et particulièrement sur le vœu qu’elle avoit fait, dès qu’elle fut veuve, d’être religieuse, que ses affaires et la tutelle d’un jeune enfant qu’elle avoit l’'empêchoient d'exécuter. Car cette personne avoit été engagée très jeune dans le mariage, et depuis elle s’est trouvée dans tant de différentes situations, où elle a êté obligée de consulter ce saint prélat et de prendre ses avis, tant pour elle que pour d’autres personnes, que quoiqu’elle eût l'honneur de le voir assez souvent, elle s’est trouvée dans la nécessité de lui beaucoup écrire ; et ce grand prélat, tout environné d’affaires, occupé infatigabiement à la garde d'Israël, à empêcher tant d’ennemis si différents, si subtils et si cachés, d’y faire la moindre brèche, et à les combattre par ses différents écrits; malgré tous ces travaux immenses , ila veillé avec un soin, une charité et une vigilance presque sans exemple à tous les besoins de cette âme, sans jamais se rebuter ni de son peu de mérite, ni de ses peines , ni de l'avoir presque toujours vue une terre ingrate, qui ne lui rendoit que des chardons et des épines pour la bonne semence qu’il y a infatigablement semée pendant tant d'années. Il a toujours fait pour cette âme ce qu'il auroit fait pour celles qui auroient été non seulement d’une naissance illustre, mais d’un esprit et d’un génie distingué, d’une vertu, d’une élévation et d’une capacité dignes de son application. Il est arrivé plusieurs fois à cette personne de lui témoigner son étonnement là dessus , et sa crainte qu'enfin il ne se rebutat du peu qu’elle étoit, et du méchant fonds d’une terre qui lui causoit tant de travaux pour la rendre capable de rapporter, non au centuple, mais au plus au trentième. Ce saint prélat lui imposoit un sévère silence là dessus, et lui disoit avec un amour de Dieu immense, etavec une charité ardente, « qu’il ne connoissoit de grand dans une âme que cette empreinte divine que Dieu y avoit mise; que c’étoit là sa noblesse et sa grandeur ; que c’étoit par là que la noblesse de l’homme étoit illustre et bienheureuse; que pour la naissance du corps, ce n’étoit que honte et que foiblesse. » Voilà comme il rassuroit cette âme, en qui il ne vouloit souffrir aucune crainte ni aucune pensée qu’il pût donner plus de temps aux grands qu'aux petits, aux esprits élevés qu'aux esprits simples : et il lui disoit avec une humilité profonde, « qu’il ne se regardoit que comme un dispensateur de la parole de Dieu, et un canal par où Dieu faisoit passer tout ce qui étoit propre à chaque âme qu'il lui avoit confiée; que sa seule attention étoit de rendre fidèlement à chacune ce qui lui étoit donné par lui; qu’il plaisoit à Dieu de gratifier quelquefois de très grandes grâces des âmes très imparfaites , et de les soustraire quelquefois à des âmes très parfaites : mais, comme dit l’apôtre ! : Qui ? Rom. 1x. 20, 51.
sera son conseiller? et qui lui dira : Pourquoi faites-vous cela£ ».
L'on rapporte toutes ces choses, afin qu’en voyant tout ce na ce prélat a écrit à cette âme , on n’aille pas la regarder comme une âme bien parfaite. On peut bien la regarder comme une âme que Dieu aime , qu'il a même prévenue de grandes grâces; mais qui, toujours infidèle, n’a pas fait les progrès qu'elle devoit faire. Elle doit attirer la compassion et les prières des personnes qui pourront voir ces lettres, et Les porter à dire avec elle que toute autre seroit devenue une grande sainte, et auroit marché à pas de géant dans les plus sublimes vertus , avec le secours d’un prélat également saint, charitable , savant , éclairé, zélé, élevé à la plus pure, la plus sûre et la plus sainte spiritualité ; tandis qu’elle n’a fait que de foibles pas, pendant un si grand nombre d’années qu'il y a qu’elle a l’honneur d’être sous la conduite de ce prélat.
Ainsi, en lisant ces lettres, on ne doit songer à cette âme qu'avec pitié, et tourner toute son attention vers celui qui les-a écrites, et dire que ceux qui lui ont reproché qu’il n’entendoit pas les voies spirituelles ne le connoissoient guère ; et toutes les autres choses qu’on lui reproche dans ses écrits, et dans la vigilance pastorale avec laquelle il reprend l’erreur et soutient la vérité : encore une fois, ses ennemis ne le connoissent pas du tout, ou plutôt ils ne veulent pas le connoître. Peut-être même que ceux de ses amis qui croient connoître sa vertu, son amour pour Dieu , son humilité, sa sublimité dans l’oraison et dans la vie intérieure, enfin tous ses grands et rares talents, avoueroient, s'ils voyoient ses lettres et ses autres écrits, qu’ils’en falloit bien qu’ils le connussent tel qu’il paroît si naturellement dans des lettres qu’il n’a eu nul dessein de rendre publiques , qu’il n’a écrites que selon les besoins de cette âme, et par le mouvement de l'Esprit saint.
Ce sont ces vues qui ont fait condescendre la personne à qui elles sont écrites , à la sollicitation de personnes éclairées et de plusieurs de ses amies, de transcrire celles qui sont contenues dans ce livre, sans prétendre les rendre publiques, du moins qu'après sa mort, si on le juge à propos; mais seulement quant à présent, s’il est nécessaire et utile, les faire voir à quelques personnes de confiance; afin que l’on rende à l’illustre prélat qui les a écrites, toute la justice et l'équité que les ennemis de l'Eglise tâchent de lui ravir.
Elle assure qu’elle a transcrit fidèlement ses lettres, sans changer ni mots, ni expressions, que ce qui avoit quelque rapport à la confession, ou à des secrets qui lui avoient été confiés pour consulter ce prélat ; car le secret des autres n'étant pas le sien, elle a dû ne le pas faire connoître. Elle n’avoit d’abord dessein que de mettre ce qui regardoit le spirituel : mais on lui a représenté que l’on ne laisseroit pas de connoître aussi beaucoup, dans des sujets particuliers, la bonté du cœur de ce prélat, et son immense charité qui se fait tout à tous pour les gagner tous. Elle en omet néanmoins beaucoup, pour les raisons que l’on vient de dire; et parce
qu'il y en a assez pour faire admirer comment un prélat, occupé à la conduite d’un si grand diocèse et à des affaires si importantes , ait pu trouver tant de temps pour une seule âme. Mais que ne peut la charité et le zèle du salut des âmes ?
Quoique cette personne ait été sous la conduite de ce prélat dès l'année 4681 ; comme elle avoit l'honneur de le voir souvent, elle réservoit à lui parler de vive voix de son intérieur : mais en l’année 1686, elle lui fit une confession générale , qui, en augmentant encore de beaucoup sa confiance pour ce prélat, lui donna lieu de lui écrire dans la suite autant qu’elle a fait. s
Elle finit cet Avertissement par des paroles que ce prélat lui a souvent dites, quand elle lui faisoit connoître combien elle goûtoit ses écrits, et combien elle sentoit qu’ils lui étoient utiles : « Quand vous, et les saintes âmes pour qui je travaille, goûtent ce que je fais, je reconnois la vérité de ce que dit un grand saint du cinquième siècle : Le docteur reçoit ce que mérite l'auditeur. » On trouveroit peu de directeurs avec des sentiments si humbles , avec sa douce fermeté , son zèle, sa vigilance, son attention, sa charité, et qui entre dans tout ce qui peut contribuer à l'instruction , au repos et à la consolation d’une âme, comme l’on verra que ce prélat est entré, particulièrement dans les états de peines. Cette âme qui en avoit beaucoup, lui disoit quelquefois dans un vif sentiment de reconnoissance, qu’elle s’étonnoit qu'il donnât tant d’attention aux siennes. Il lui répondoit « que quoiqu'il fût vrai que Dieu permettoit souvent qu’il n’y eût aucun sujet dans les peines que l’on ressentoit; cependant dès que Dieu les faisoit séntir à une âme comme peines, elle én souffroit; qu'ainsi, soit qu'elles fussent vraies ou imaginaires , il falloit y soutenir cette âme , la consoler et la fortifier ; qu’il n’étoit pas de son goût que l'on méprisât les peines et que l'on en raillât. »
S'il étoit permis à cette personne de rapporter tout ce qu’elle a entendu de ce prélat sur tout ce qu’il y a de plus intime et de plus interieur dans la vie spirituelle et dans lPamour de Dieu, qu'il lui a laissé voir, sans le vouloir, dans les entretiens qu’elle a eu l’honneur d’avoir avec lui quand elle lui parloit de ses dispositions, on verroit des choses admirables : mais elle connoït trop les sentiments d’humilité de ce prélat ?, pour oser parler de choses qu’il ne soufiriroit pas; ainsi elle demeure dans le silence sur ce sujet, crainte de déplaire à ce prélat.