SUITE DE LA PREMIÈRE LETTRE
Le prélat répond aux difficultés de madame de la Maisonfort sur divers points de spiritualité.
Vingt-septième demande. M. l'évêque de Belley : paroiît goûter ces idées d'abandon et de désintéressement qui vont un peu loin. Il cite avec éloge ce que saint François de Sales dit dans le ive chapitre du IXe livre de l'Amour de Dieu, que le cœur indifférent préfèreroit l'enfer au paradis, s’il savoit qu’en celui-là il y eût un peu plus du bon plaisir de Dieu qu'en
On ne trouve dans la Relation du Quiétisme par l’abbé Phelippeaux, et dans les Œuvres de Bossuet, que les n. XXVII, XXVIII, XXIX, XXX, XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIV et XXXV, avec une partie des n. Liit et Lx, Voyez les Œuvres de Bossuet.
? Jean-Pierre Camus, ami de saint Francois de Sales, qui le sacra évêque de Relley en 1509, Il se démit de son évêché en 1629, et se retira, vers la fin de sa vie, à l'hôpital des Incurables de Paris, où il mourut le 26 avril 652, âgé de soixante-dix ans, À
celui-ci , ete. M. de Belley ajoute que le saint ne s’est pas contenté de mettre dans le Traité de l'Amour de Dieu cette proposition ; qu’il a encore dit, dans ses Entretiens, que les saints qui sont au ciel ont une telle union avec la volonté de Dieu, que, s'il y avoit un peu plus de son bon plaisir en enfer, ils quitteroient le paradis pour y aller.
Réponse. Je ne sais pas ce qu'a dit M. de Belley; mais je crois savoir que saint François de Sales ne parle jamais d’indifférence dans le choix du paradis et de l'enfer. Il dit bien que Si, par impossible, ily avoit plus du plaisir de Dieu dans l'enfer, le juste le préfèreroit; ce qui est certain : mais comme cela n’est pas, et ne peut être, c’est précisément pour cela qu'il n'y à point d’indifférence , ne pouvant jamais y en avoir entre le possible et l'impossible, entre ce que Dieu veut effectivement , et ce que, non seulement il ne veut pas, mais encore qu'il ne peut pas vouloir.
Vingt-huitième demande. M. de Belley dit encore, que, quand saint Philippe de Néri assistoit certaines personnes à la mort , il leur disoit: Abandonnez-vous à Dieu sans réserve , soit à salut ou à dampnation; il n'y a rien à craindre en s'abandonnant ainsi, puisqu'il est impossible à Dieu d'envoyer aux ténèbres extérieurs une âme soumise à sa volonté, puisqu'elles ne sont destinées qu'aux rebelles à sa lumière et à son amour.
Réponse. Je ne saurois approuver cette alternative, ni que l’homme puisse consentir à sa damnation ; c’est une chose qui n'a d'exemple ni dans l'Ecriture ni dans aucun saint. J'entends bien qu'on abandonne son salut à Dieu, parce qu'on ne peut remettre en meilleures mains ce qu’on desire le plus, et ce que lui-même nous commande de desirer.
Vingt-neuvième demande. Je ne me souviens pas bien si, dans ce que je viens de citer de saint Philippe de Néri, il n°y à pas beaucoup du raisonnement de M. dé Belley, qui dit encore, dans le même endroit, que sainte Catherine de Sienne consentit d’être en enfer pour l'éternité, pourvu que ce fût sans perdre la grâce; et il ajoute que plusieurs autres saints et saintes ont eu la même pensée, qui semble, dit-il, fondée sur ce sou hait de Moïse, d’être effacé du livre de vie, pourvu que Dieu pardonnât à son peuple, et sur celui de saint Paul, d'être anathème pour ses frères. 4
Réponse. Le souhait ou consentement de sainte Catherine de Sienne est le même que celui de Moïse ou de saint Paul, qui procède toujours par l'impossible, et ainsi ne présuppose
aucun souhait réel, ni aucune indifférence dans le fond; car on ne peut dire que Moïse ni saint Paul aient sacrifié à Dieu une chose indifférente : au contraire, tout le mérite de cette action ne peut être que de lui avoir sacrifié ce qu’on desire le plus, et encore de le lui avoir sacrifié sous une condition impossible de soi. Or, en cela il n’y a rien moins qu'indifférence, puisque l'impossible ne peut pas même être l’ebjet de la volonté, et qu’il ne peut y avoir d’indifférence entre le possible et l'impossible, c’est à dire entre ce qu’on sait que Dieu veut, et ce qu’on sait qu'il veut si peu, qu'il ne peut pas même le vouloir, ainsi qu'il a été dit. ;
Trentième demande. Dans un livre du P. Saint-Jure, qu'on lisoit il y a quelque temps au réfectoire, il dit que la charité pure n’est touchée ni des menaces ni des promesses, mais des seuls intérêts de Dieu; qu’une personne qui aime Dieu pure— ment ne le sert point pour la récompense considérée par rapport à son intérêt, mais seulement pour l'amour de Dieu ; que si elle devoit être anéantie à sa mort, elle ne l’aimeroit pas moins; que celui qui aime ainsi n’observe point les commandements par la crainte des châtiments éternels, et ne eraint point l'enfer pour sa considération propre, mais pour celle de Dieu.
Réponse. Ces expressions doivent être entendues avec un grain de sel, c'est à dire en expliquant que la charité ou l'amour pur n’est pas touché des promesses en tant qu'elles tournent à notre avantage, mais en tant qu'elles opèrent la gloire de Dieu, et l’accomplissement parfait de sa volonté , comme fl est ici remarqué. Il y faut encore ajouter que la gloire de Dieu est la fin naturelle de ces desirs, de sorte que le desir du salut naturellement de soi est nn acte de pur amour. Saint Jean nous dit bien que la parfaite charité chasse la-crainte ; mais il ne dit pas de même qu'elle chasse l'espérance , ni le desir qui en est le fruit naturel. |
Trente-unième demande. De tout cela ne peut-on pas conclure que, quoique le bonheur éternel ne puisse être réellement séparé de l'amour de Dieu que dans nos motifs, on peut néanmoins séparer ces deux choses; qu’on peut aimer Dieu durement pour lui-même, quand même cet amour ne devroit jamais nous rendre heureux, et que, si Dieu devoit nous anéantir à la mort, ou nous faire souffrir un supplice éternel, sans perdre son amour, on ne l’en serviroit pas moins ; que ce qu’on veul à l'égard du salut, est l’acccomplissement de la volonté de Dieu et la perpétuité de son amour; qu’enfin on peut ne vouloir point son salut comme son propre bonheur, et
à cet égard y être indifférent ; mais qu’on le veut comme une chose que Dieu veut , et en tant que le salut est Ja perpétuité de l'amour divin ? Et c'est proprement ce que dit le P. Saint-Jure dans l'endroit que j'ai cité, car, après avoir parlé du désintéressement des âmes altirées au pur amour, il conclut par dire qu'elles desirent leur salut plus que les autres personnes, mais non pour leur propre intérêt.
Réponse. Sainte Thérèse fait expressément cette supposition , qu'on aimeroit Dieu à ce moment, quand même on devroit être anéanti dans le suivant : mais cela ne conclut point à l'indifférence entre le possible et l'impossible, par les raisons qui ont été dites. Par là, on voitque je ne nie point les abstractions marquées dans l'article précédent; mais ce qui fait que je netes crois pas nécessaires pour la perfection, c'est que plusieurs saints n’y ont jamais songé. Les véritables motifs essentiels à Ja perfection , c’est d'y regarder le réel comme Dieu Pa établi, et non pas ce qu'on imagine sans fondement. Ainsi ces expres— sions ne sont-tout au plus que des manières d'exprimer que Pamour qu'on à pour Dieu est à toute épreuve : j'ajoute qu'il est dangereux de les rendre si communes; car elles ne sont sérieuses que dans les Paul, dans les Moïse, dans les plus parfaits , ét après de grandes épreuves.
Trente-deuxième demande. Saint François de Sales reprencit ses filles, quand elles parloient de mérite , leur disant que, si nous pouvions servir Dieu sans mériter, nous devrions choisir de le servir ainsi.
Réponse. Cette proposition est de même que seroit celle-ci : Si nous pouvions servir Dieu sans Jui plaire , ile faudroit faire , car mériter, et plaire à Dieu , est précisément la même chose. H faut donc entendre sainement ces sortes de suppositions, et n’en conclure jamais qu'on doit être indifférent à mériter ou à voir Dieu , non plus qu’à lui plaire. Qui dit charité, dit amitié des deux côtés, et un amour réciproque, pour lequel, si on étoit indifférent, on cesseroit d’aimer Dieu.
Trente-troisième demande. M est dit, dans la Vie de M. Olier, que la pureté de son amour fut telle , que, dans un temps d'épreuve où il se trouva, il s’offrit de bon cœur à endurer es peines de l'enfer pour toute l'éternité , si Dieu devoit trouver s: gloire à les lui faire souffrir.
Réponse. On trouve la même chose à peu près dans la Vie de saint François de Sales. Mais il y a deux observations à faire dans tous ces exemples : l’une, de les entendre sainement ; l'autre, de se bien garder de rendre ces suppositions aussi
Bossuet ,t, xxXvIr, 30
vulgaires qu'on fait, parce que bien certainement c’est se mettre au hasard de les rendre illusoires, présomptueuses , et une vraie pâture de J’amour-propre par une vaine idée de perfection. Saint Pierre à été repris pour avoir cru son amour, quoique fervent , à l'épreuve de la mort. Quelle distance d’un martyre passager à un supplice éternel ! Le sens est : J'aimerois mieux mille enfers que de m'écarter pour peu que ce fût, par le moindre péché véniel, de la volonté de Dieu; et si Dieu, par une impossible supposilion, pouvoit mettre-sa gloire dans le tourment éternel de ceux qu’il aime, je consentirois à cette épreuve. Mais ces suppositions et condilions impossibles n’altèrent rien dans ce qu'on veut actuellement, et par conséquent sont infiniment éloignées de l'indifférence.
Trente-quatrième demande. Oblgez-moi, Monseigneur, de m'expliquer ces expressions : Se perdre en Dieu, s’abandonner non seulement à sa miséricorde , mais à sa justice; et ces paroles de notre Seigneur, que celui qui perd son âme, la re couvrera pour la vie éternelle.
Réponse. Se perdre en Dieu, c’est s'oublier soi-même pour u’avoir le cœur occupé que de lui, et s’absorber dans l’infinité de sa perfection , par une ferme foi qu’on ne peut ni rien penser nirien faire qui soit lant soit peu digne de Jui. 2° On peut s’abandonner à sa justice comme à sa miséricorde, en considérant une justice qui est en effet uné miséricorde, qui frappe en cette vie pour épargner en l’autre; mais qu’on puisse jamais s'abandonner à la justice de Dieu pour la porter en toute ri gueur, c'est ce quine s’est trouxé nulle part, parce que cette justice à toute rigueur enferme la damnation et toutes ses suites!, jusqu’à l'éternelle privation de l'amour de Dieu, qui entraine l'esprit de blasphème et de désespoir, et en un mot lahaine de Dieu ; ce qui fait horreur : et c’est ce qui me fait dire que ceux qui parlent ainsi ne s'entendent pas eux-mêmes. 5° Perdre son
âme, selon le précepte de Jésus-Christ, c'est dans toute son étendue renoncer entièrement à soi-même, et à toute propre satisfaction, pour uniquement contenter Dièu,
Trente-cinquième demande. Quelque éclaireissement encore, s’il vous plaît, sur ce dénuement dont parle saint François de Sales, et cette perte même des vertus et du desirdes vertus; et sur ce qu'il dit que l'amour est fort comme la mort pour nous faire tout quitter, et magnifique comme la résurrection pour nous parer de gloire et d'honneur. (Fin du IX° liv.-de l'Amour de Dieu.) Ces endroits là ne m'auroient , ce me semble, point
embarrassée , s’il ne me sembloit que certaines choses appro= chantes sont blämées,
Réponse. Saint François de Sales dit que, dans l'état de pèrfection , on perd les vertus en tant qu’on y cherche à se contenter soi-même , et qu'en même temps on les reprend comme contentant Dieu; ce qui est très juste. Il n’est pas permis de songer à exterminer en soi-même ses bonnes œuvres ou ses actes tant qu'on les aperçoit; car les apercevoir n’est pas mauvais, mais peut être très excellent, pourvu que ce soit pour en rendre grâces à Dieu , et confesser son nom , comme on fait les apôtres et les prophètes en cent et cent endroit. Alors c’est une erreur de dire qu’on soit propriétaire de ces actes. En être proprié— taire , c'est les faire de soi-même comme de soi-même, contre la parole de saint Paul, et se lesattribuer plutôt qu’à Dieu.
Trente-sixième demande. La lettre Lxxu et la cLvn deM.Olier m'ont paru bien fortes; mais comme tout cela est infiniment au dessus de moi, l’éclaircissement que j'ose, Monseigneur , vous demander, est seulement pour avoir sur cela une idée qui ne me rende point suspect ce qui estinnocent, et qui m’empêche d'approuver ce-qui iroit trop loin.
Réponse. Je n'ai point vu ces lettres de M. Olier, ne les trou— vant point sous ma main. Je vous dirai seulement que tont ce qui est contraire à la doctrine précédente est faux et insupportable, sauf à excuser les auteurs en corrigeant leurs exagérations par d’autres passages, s’il s’en trouve , sinon en les laissant là pour ce qu'ils sont, sans s’y arrêter.
Trente-septième demande. Je serois bien aise aussi de savoir si celte manière simple d’unir notre volonté à celle de Dieu, dont parle saint François de Sales dans le xive chap. da FKe Liv. se peut étendre jusque aux volontés de Dieu signifiées, aussi bien qu'aux événements. {1 semble qu'il entend tout, car il cite d’abord un des commandements de Dieu. Il est vrai que, dans la suite du chapitre, il ne parle plus que des événements,
Réponse. L'esprit du saint , dans ce chapitre , est d’expliquer deux manières de se conformer à la volonté de Dieu : l’ane, en voulant ce qu'il veut par un acte positif de notre volonté, qui est Ja manière de vouloir l’accomplissement de sa volonté gignifiée par ses commandements ; l’autre, par forme d’acquiescement en général à la volonté de Dieu, plutôt que par forme de volonté positive de cette chose ci ou de celle-là : et cette manière là est celle qu’il propose par rapport aux événements, comme il paroît par la suite. Tout ce qu'il dit de la disposition du saint enfant Jésus, sur son abandon à l'extérieur à la volonté de-sa sainte mère, se doit entendre par rapport aux événemeuts , comme d'être porté au temple, ou en Egypte , ou à
Nazareth, et partout ailleurs ; car en cela le Fils de Dieu étoit absolument sans action, ce qu’il faut entendre à l'extérieur ; car au dedans on sait bien que c’est lui qui conduisoit sa sainte mère. Il faut donc limiter, en se laissant, pour ainsi dire, porter par notre mère la Providence à cet événement ou à celui. là, sans prescrire à Dieu ce qu'il voudra qui nous arrive dans tout le cours de la vie, et sans lui marquer sur cela aucun desir empressé. Conférez ce chapitre avec le vre, où vous verrez comment on peut vouloir saintement et fortement fout ensemble le contraire de ce que Dieu veut, et vous verrez ce que c’est que s'unir parfaitement à sa volonté.
Conclusion : il faut vouloir positivement ce que Dieu commande, et à l'égard des événements, se laisser conduire par un très simple acquiescement, sans pour cela se priver de vouloir certains événements même extérieurs, lorsque Dieu nous y incline en quelque sorte que ce soit, comme il est porté au-chapitre vi, eten cent autres endroits.
Remarquez aussi ces paroles du chap. 1v : « Le cœur le plus indifférent du monde peut être touché de quelque affection. »
Si l’on poussoit à toute rigueur toutes les expressions du saint évêque , il seroit impossible de les concilier ensemble ; 11 les faut done prendre par le gros, et croire seulement avec une foi certaine, qu’à l'égard des événements de la vie, parmi lesquels il faut compter les consolations et les sécheresses, quand il est question de conclure, il se faut conserver assez d’indifférence pour dire du fond du cœur : Votre volonté soit fuite. Amen, amen.
Trente-huitième demande. Voici, Monseigneur, divers passages de saint François de Sales, que je vous supplie d’agréer, que je vous marque ici. I dit dans l’Entretien de la Confiance en parlant de l'occupation intérieure d'une âme tout abandonnée à Dieu, qu'elle ne fait autre chose que de demeurer auprès de Dieu, comme « Madeleine , tout abandonnée à sa sainte volonté, qui l’écoutoit lorsqu'il parloit, et lorsqu'il cessoit de parler, qui cessoit d'écouter, mais qui ne bougeoit pourtant d’auprès lui. »
Réponse. Ne bouger d’auprès du Sauveur, même quand il cesse de parler, c'est secrètement prêter l' oreille comme prèt à recevoir la même parole, et ne rien perdre du discours dès qu ‘il daignera le recommencer : ce qu’il y a à conclure de là , c'est qu il ne faut point être agité, ni se livrer à une inquiète mobilité ; mais ce n’est pas à dire qu'on n'agisse point.
Trente-neuvième demande. Le saint dit dans un petit cha=
pitre qui a pour titre, Exercice du dépouillement de soi-méme : « Demeurez fidèlement invariable en cette résolution de vous tenir en la très simple unité et très unique simplicité de la présence de Dieu, par un entier dépouillement: et remise de vousmême entre les bras de sa sainte volonté; et toutes les fois que vous trouverez votre esprit hors de cet agréable séjour, ramenez-l'y doucement, sans faire pourtant des actes sensibles de l’entendement ni de la volonté, etc. »
Réponse. Ramener son esprit, n’est-ce pas un acte, et une sorte d'effort sur soi-même, mais doux et tranquille ? Quand on le fait, on le sent; et si l'on dit qu'il n'est point sensible, c’est que ce n’est point de son acte qu’on est occupé, mais de Dieu.
Quarantième demande. Plus bas, il ajoute : « S'il vous dépouilloit même des consolalions et sentiments de sa présence,
c'est afin que sa présence même ne tienne plus voire cœur, »
Rèponse. Le &ensible se diminue jusqu'à l'infini, et un sensible plus grossier se perd dans un sensible plus simple et plus simple encore, et ainsi toujours; et tout cela est quelquefois absorbé dans un inconnu : mais il n’y a rien à conclure de Jà contre les actes même distincts, comme on le verra dans la suite.
Quarante-unième demande. Dans un autre petit chapitre, qui a pour titre, d'une oraison où l’éme, sans user de discours, regarde Dieu présent, saint François de Sales paroît s’apostropher lui-même dans ce chapitre; mais je crois que c’est üne lettre qu'il écrivoit à la mère de Chantal, lorsqu'elle croyoit que s’il commandoit à son esprit, qui vouloit toujours discourir, de s'arrêter, il craindroit le commandement. Je vous cite, Monseigneur, ces deux petits chapitres, parce qu'ils ne sont pas dans les livres ordinaires, où les œuvres de saint François de Sales sont séparés, mais dans un gros livre où elles sont toutes réunies, et qui est imprimé par un plus vieux libraire que Léonard.
Réponse. On a dit déjà ? que le discours n’est pas nécessaire pour l'exercice de la foi.
Quarante-deuxième demande. Dans l'endroit que je cite article précédent, saint François de Sales dit : « Demeurez simplement en Dieu ou auprès de Dieu, sans vous essayer de rien faire, et sans vous enquérir de lui ni de chose du monde, sinon à mesure qu’il vous excitera, ete. »
Réponse. Tout cela est vrai dans cerlains moments où Dicu
“ Voyez ci dessus, page 687.
tient une âme actuellement sous sa main ; mais que cela puisse être dans toute la vie , cent passages du saint et de la mère de Chantal font voir le contraire , et l'Evangile y répugne aussi bien que l'expérience.
Quarante-troisième demande. « Sus, mon pauvre esprit , re jetous toutes sortes de discours, d'industries, de curiosités et de répliques; simplifions-nous, et vidons-nous de cet ennuyeux soin de nous-mêmes; fermons-nous en Ja simple vue du tout de Dieu et de notre néant; accoisons-nous dans les ellets de cette souveraine volonté, sans nous remuer pour produire des actes de l’entendement ni de la volonté ; oui, ferinons-nous là sans nous bouger ni peu ni prou, voir même quand il faudra pratiquer les vertus, et que nousserons tombés en quelque faute; car le doux Jésus nous donnera les senti ments nécessaires, mieux que nous ne nous les saurions procurer avec toutes nos imaginations. » ;
Réponse. On se simplifie activement, on est quelquefois pas sivement simplifié : ce soin ennuyeux est en même temps inquiet, et il est bon de s’en vider. Il est bien certain que les actes d’entendement que le saint évêque exclut, sont ceux qui rompent la tête : les actes de volonté sont ceux qui troublent le cœur : il est vrai qu'il faut s’affliger, mais non pas s'inquiéter de ses fautes; ce sont des conseils que les saints donnent dans tous les états, mais principalewsent aux âmes qui se consument par leur excessive activité. Ceux qui croient se procurer de meilleurs sentiments par leur imagination , que par une simple attention à la vérité, sont dans l'erreur, et personne ne révoque en doute cette doctrine du saint ; mais elle ne conclutrien pour là suppression universelle des actes, ni même des pieux efforts de la volonté , pourvu qu'ils se fassent en toute vérité et douceur du Saint-Esprit,
Quarante-quatrième demande. Sa lettre , qui est rapportée dans le quatrième chapitre de la troisième partie de la Vie de madame de Chantal, est une réponse à plusieurs questions qu'elle avoit faites au saint évêque, pour savoir si son union simple , lors même qu’elle étoit dans la sécheresse , ne suflisoit pas à bien des choses qu'elle avoit citées. C’est dans cette lettre que saint François de Sales dit : « Soyez active et passive , ou Patente , selon que Dieu voudra; mais de vous-même ne Sortez point de votre place... Vous êtes la sage statue; le maire Vous a posée dans la niche: ne sortez de là que quand lui-même vous en tirera. »
Réponse, Le saint explique en termes exprès que la comparai-
son de Ja statue ne regarde que les temps de l'oraison; il n’y a qu'à voir les endroits du livre de l’Amour de Dieu , et leslettres où il emploie cette comparaison, pour en être convaincu.
Quarante-cinquième demande. J'avois compris par ces mots, Soyez active quand Dieu voudra, faites des actes dans votre oraison , quand Dieu, par le mouvement de sa grâce, vous y portera ; et ce qui suit ces mots est ce qui me portoit à le concevoir de la sorte, et aussi les questions de Me de Chantal, auxquelles cette lettre paroît répondre, dans lesquelles elle citoit même les temps de sécheresse; car il me sembloit que, s’il avoit prétendu que, dans ces temps là , elle devoit S’exciter à faire des actes, il auroit dù le lui dire. Tout ce que je viens de vous marquer, et d'autres endroits encore, m’avoient fait penser que , selon saint François de Sales, certaines âmes , dans l'oraison , pouvolent se contenter de la présence de Dieu et du recueillement, et attendre, pour faire des actes intérieurs sensibles, que certain mouvement de grâce les y portàt; et dans Ja conduite de leur vie , être fort abandonnées à la Providence, fidèles à marcher en la présence de Dieu , à l'écouter, et à suivre les mouvements de sa grâce, sans attendre pourtant, pour se déterminer à la pratique des vertus et des bonnes œuvres convenables à leur état, des inspirations et des mouvements particuliers; ne négligeant point, non plus que les autres personnes , les autres signes de la volonté de Dieu , et les règles de la prudence chrétienne.
Réponse. Etre active, ce n'est pas faire des actes libres et méritoires, car il est certain qu'on en fait de cette sorte dans l’état passif; autrement cet élat seroit mauvais, et excluroit tes actes libres et méritoires d'amour de Dieu, ce qui n'est pas être active. C’est donc autre chose , et c’est s’exciter en soi-même à faire des actes; ce qui n’est point ordinairement dans l’état passifau temps de l’oraison dont il s’agit. Le saint veut donc dire : Soyez active; faites dans la voie et avec la grâce commune de ces actes excités qu'on appelle de propre industrie et de propre effort; mais quand Dieu vous tient actuellement sous sa main, laissez-le faire, et ne vous tourmentez point à faire de tels efforts -ou aucun discours. Je ne parle point ici de l'oraison de patience, dont je crois avoir donné les principes dans une des conférences , et il ne me paroît pas qu'on forme aucun doute sur la définition que j'en proposai. Tenons donc pour assuré qu'une âme toujours passive est une chose sans exemple ; aucun spirituel n'en vit jamais de celte sorte. Pour madame de Chantal, il ne faut pas songer qu’elle ait été dans cet état, ni
approchant. Réservons, dit-elle, cette grâce à la sainte Vierge, avec le bienheureux Jean de la Croix, ou plutôt laissons à Dieu son secret sur la sainte Vierge, et ne parlons pas de ce qui nous passe. Pour les âmes que nous avons à conduire, disons-leur avecsaint François de Sales: Quand Dieu se déclare, qu'il se rend le maître, qu'il nous meut actuellement, laissez-vous mouvoir, et alors ne vous tourmentez pas à vous exciter; mais ne croyez pas qu'en cette vie, cette opération dure toujours, Quand il reüre son opération, servez-vous de la manière ordinaire ; usez de vos facultés, mais de vous-méme ne songez jamais à changer l’état de votre oraison. E
Ne doutez point qu'il n'arrive dans l’oraison, même aux plus parfaits de ces moments où Dieu retire ses opérations; et c’est dans ces moments que la vénérable mère de Chantal en venoit Jusqu'à des prières vocales et autres auxquelles on s’excite soimême, ce qui lui arrivoit principalement, à ce qu'elle écrit, à l’occasion des tentations !.
Pesez bien la distinction de l’état actif et passif ; c'est le dénouement parfait de toute la doctrine du saint directeur et de la vénérable et digne fille. Remarquez-bien qu’il ne faut point attendre d’excitation particulière de Dieu dans les choses qu'il a commandées, et où sa volonté nous est déclarée; soit par notre lat particulier, soit par l'état commun de Ja vocation chréüenne, Ce scroit visiblement tenter Dieu, que de ne s’exciter pas soi-même avec le Secours de la grâce dans les choses de cette nature, et de croire toujours avoir besoin d’une opération extraordinaire, telle que sont celles de l'oraison passive.
Quarante-sixiéme demande. Mais il reste une chose sur quoi ie desirerois particulièrement quelque éclaircissement, c’est sur les actes qui sont dans le cours de la vie; car je suis très persuadée que tout le monde en doit faire, que non seule ment les personnes qui sont dans la voie active en font, mais aussi les âmes tout à fait passives, et des actes distincts et même en grand nombre, et que, comme le dit madame de Chantal dans le chapitre que j'ai déjà cité, ceux qui croient n’en point faire ne l’entendent pas bien.
Réponse, Croyez cela très certain comme une vérité révélée de Dieu.
Quarante-septième demande. Elle dit d'elle-même qu'elle en faisoit, quand Dieu lui témoignoit le vouloir par les mouvements de sa grâce.
! Voyez la note 1x.
Réponse. La mère de Chantal dit qu'elle faisoit des actes, quand Dieu lui témoignoit le vouloir ; ce qui est bien vrai: mais elle ne dit pas qu'elle n’en fit jamais aulrement. Le contraire paroît dans toute sa conduite.
Il faut entendre aussi que ce témoignage de Dieu n'est pas toujours une opération qui mette l'âme en passiveté. Dieu témoigne suffisamment qu'il veut quelque chose quand il y incline doucement; en sorte néanmoins qu'après, l’âme achève ce qu’il commence, en s’'excitant elle-même, comme quand David disoit : Mon àme, bénis le Seigneur ; et encore : Je vous aimerai, mon Dieu , ma force. Il paroît que Dieu l’excitoit, mais il paroît en même temps que l’âme déjà émue s’excitoit aussi eHemême ou à achever l'acte ou à le continuer. :
Quarante-huitième demande. Et quoiqu'il soit vrai que M. de Maupas dit, dans le commencement de cette vie de madame de Chantal, que lorsque Dieu avoit retiré son opération, elle faisoit quelque petit acte fort court dans l’oraison , il fait pourtant lui-même remarquer, dans l& chapitre que je cite, que c’étoit par le mouvement de la grâce, et non autrement qu’elle faisoit ces actes.
Képonse. Quant à ce que vous dites, que de l’aveu de M. de Maupas, la sainte mère ne faisoit jamais aucun acte que par le mouvement de la grâce, cela convient à tout état; et*nul ne peut dire : Le Seigneur Jésus, qu'incité auparavant par le Saint- Esprit. Ainsi l'incitation de la voie commune et active, bien loin d’être incompatible avec cette impulsion l'accompagne or— dinairement dans tout le cours de la vie. Au reste, quand M. de Maupas remarque que Dieu retire souvent son opération, il parle avec tous les spirituels, et principalement avec saint François de Sales dans l'endroit qu’on vient de voir, où il dit : Soyez active, passive, etc.; car on est passif quand Dieu continue son opération, et actif quand il la retire, et qu’il vous laisse à vousmême ; ce qui arrive aux âmes les plus éminentes, comme on le pourroit moutrer par l'exemple des apôtres et des prophètes : mais la chose n'étant pas contestée, il est inutile d’en entreprendre la preuve.
Quarante-neuvième demande. Dans une lettre de saint François de Sales, il dit à la personne à qui il écrivoit : «Il n’est plus besoin que vous fassiez d’actes, si Dieu ne vous le met au cœur. »
Réponse. Dans l’action de l’oraison , je l’avoue ; dans tout le cours de la vie, c’est un prodige inouï, et toute la conduite de sa mère prouve le contraire.
Cinquantième demande. Dans un des endroits que j'ai cités ei dessus, le saint dit: «Ne nous bougeons ni peu nt prou, voire même quand nous serons tombés en quelque faute , Où qu'il nous faudra pratiquer les vertus; car le doux Jésus nous donnera les sentiments nécessaires, mieux que nous ne nous les saurions procurer.
Réponse. Sans avoir vu ce passage, je crois, sur la foi des autres que jai vus, avoir expliqué ci dessus ce qu'il en faut croire. Il ne faut ni pratiquer les vertus, ni se corriger de ses fautes, avec cesinqutétudes, ces chagrins, ces découragements , ces étonnements, comme sj c'étoit une chose fort merveilleuse que nous soyons tombés dans quelque faute, ou que la vertu nous soit difficile. Du reste, si on poussoit ces expressions à la rigueur de Ja lettre, elles seroient insoutenables. Il faut donc entendre qu’on ne doit se remuer nkpeu ni prou par son propre esprit, par cette mobilité et activité inquiète et empressée que lamour-propre inspire.
Cinquante-unième demande. Dans le chapitre vm de l’onzième livre del’Amour de Dieu, qui a pour titre, Que la Charité comprend toutes les vertus, il rapporte cet endroit de saint Paul: La charité est patiente , douce, etc., et que saint Thomas dit qu'elle accomplit les œuvres de toutes les vertus ; et vous avez dit vous-même que, dans la vie et l’oraison Ja plus parfaite, tous les actes sont unis dans Ja seule charité, parce qu'elle commande l'exercice de toutes les vertus. Si elle les commande, elle y ineline donc le cœur.
Réponse. Une des manières dont Ja charité commande les actes et y incline, c’est de s’exciter elle-même à les produire. La charité fait plus encore , car elle se commande à elle-même de produire un acte d'amour, en disant : Mon dme, bénis le Seigneur; mon Dieu, ma force , je vous aimerai, je vous confesserai , je vous louerai. C’est l'action ordinaire et naturelle de l'âme hors des temps où, comme ravie par des impulsions extraordinaires, elle est entièrement sous la main de Dieu.
Cinquante-deuxième demande. Ne peut-on pas dire que les âmes passives attendent, pour ne point faire les actes avec em— pressement ct recherche d’elles-mêmes, une certaine disposition Ou attrait, qui vient de l'habitude de leur oraison, mais non uné inspiration miraculeuse ? 2
Réponse. L'empressement est mauvais, où au moins imparfait en tout état. Ainsi éviter l'empressement n’est pas une proprièté où un caractère de l’état passif. Cette attente ne paroît
pas nécessaire pour éviter l'empressement ou la recherche de soi-même ; ilsuffit, sans cette attente passive, de produire les actes comme commandés de Dieu, et sur lesquels sa volonté est déclarée , en esprit de soumission et d’obéissance, et avec une ferme foi que c’est Dieu qui opère en nous tout le bien. Demeurer dans l'attente d’une disposition extraordinaire, c’est tenter Dieu. Vous ne croiriez pas être empressée en produisant l'acte qu'un supérieur vous commanderoit : À plus forte raison ne l’est-on pas quand on regarde celui qu’on fait comme expressément commandé de Dieu. Par ces attentes, on veut avoir un témoignage qu'on est mu de Dieu par quelque chose d’extraordinaire, comme si on étoit d'un rang particulier, ét que le commandement ddnné à tous les fidèles ne nous suffit pas. C’est donc remettre l'amour-propre sur le trône , que de rechercher cette singularité, et de vouloir qu'il y ait pour nous des impulsions particulières, sans lesquelles on ne veut rien faire. Il ne sert de rien de répondre que l'inspiration qu’on attend n’est pas miraculeuse; il suffit qu’elle doive être extraordinaire et particulière à un certain état. Car si l’on ne demandoit d'autre inspiration que celle qui est commune à tous les chrétiens, il ne faudroit point distinguer l’état passif de l'actif; - tout chrétien seroit passif ; tous les justes le séroient, puisqu'ils n’agissent jamais, pas même pour confesser le nom de Jésus, ou pour former la moindre pensée, que par une motion, impulsion, inspiration prévenante du Saint-Esprit. Ainsi, il faut autre chose pour constituer l’état qu'on nomme passif; et l'inspiration qu'on y a, quoique on ne veuille pas l'appeler miraculeuse, est du moins bien constamment extraordinaire : et j'en reviendrai toujours à dire que l’attendre pour agir, c’est tenter Dieu, et tomber dans tous les inconvénients qu’on a marqués.
Cinquante-troisième demande. Je conclurois que ces âmes ne manquent pas, dans l’occasion, d’êtreinclinées à produireles actes nécessaires. 4
Réponse. Quand vous concluez queles âmes passives ne man— quent pas, dans loraison, d'être inclinées à produire les ac tes nécessaires, je l’avoue, pourvu qu'elles soient bien déterminées à faire de leur côté doucement et simplement tout ce qui est en elles avec le secours de la grâce commune à tous les fidèles ; mais non pas si elles s’attendent, comme vous les représentez , à de particulières instigalions : ce qui, Join d’exciter la grâce , l’éloigne plutôt en vous faisant tenter Dieu.
Remarquez done avec attention que tout chrétien qui fait
bien en toutet partout, est mu de Dieu, en sorte que Dieu commence tout, opère tout, achève tout ce qu'il fait de bonnes œuvres; ilest excité et il s’excite lui-même, il est poussé et il se pousse lui-même, il est mu de Dieu, et ilse meut lui-même'; et c'est en tout cela que consiste ce que saint Augustin appelle l'efort du libre arbitre. Dans cet état, qui est l’état commun du chrétien, il n’est pas permis, pour agir, d'attendre que Dieu agisse en nous et nous pousse; mais il fautautant agir, autant nous exciter, autant nous mouvoir, que si nous devions agir seuls, avec néanmoins une ferme foi que c'est Dieu qui commence, achève et continue en nous toutes nos bonnes œu-— vres. Qu'il y a donc de plus, dites-vous, dans l’état passif! ILy a de plus que la matière d'agir naturelle est entièrement changée; c’est à dire qu'au lieu que, dans la voie commune, on met toutes ses facultés et tous ses efforts en usage, dans les moments de l’état passif, on est entraîné par une force majeure , et que la manière d'agir naturelle est entièrement absorbée ; ce qui fait qu'il n’y a plus ni discours, ni propre industrie, ni propre excitation, ni propre effort. ; Cinquante-quatrième demande. Je voudrois bien savoir, les actes distincts étant si nécessaires, comment un pécheur que Dieu convertiroit miraculeusement à la mort, et qui n'auroit que le temps de produire un acte d'amour de Dieu, pourroit sa üsfaire à cette obligation, ou si elle ne seroit point pour lui. Réponse. Vous demandez comment un homme que Dieu convertiroit miraculeusement à la mort satisferoit à l'obligation de faire distinctement tous les actes. Il est aisé de vous répondre : car qu'on dise tout ce qu’on voudra, Dieu ne sauvera jamais pi ne convertira parfaitement aucun homme, qu'il ne croie en lui, qu'il n’y espère , qu'il ne l'aime. Ces actes sont toujours trois en nombre , comme ces trois vertus , foi , espérance, charité, selon saint Paul, sont et seront toujours trois choses; mais comme ces trois vertus sont infuses dans tout chrétien pour agir ensemble, leurs actes sont faits aussi pour être unis, et se font, pour ainsi dire, en un moment. Il en cest de même des autres actes qui dépendent de ceux-là, et Dieu les fait faire distinctement à tous ceux qu’il convertit. Tout pécheur qui se convertit croit aux promesses, espère en la miséricorde , la desire, la demande, la reçoit, aime Dieu qui Ja lui fait, et desire. de lui être uni éternellement. Il agit plus ou moins, selon qu'il plaît à Dieu de le presser ; mais il agit toujours, et Dieu soit en lui très distinctement ce que lui-même souvent n'y démêle pas. Uinquante-cinquième demande. Dans ce grand acte d'aban-
don que la mère de Chantal renouveloit tous les ans, elle dit qu'elle se réserve lé seul soin de retourner son esprit vers Dieu,
Réponse. La mère de Chantal ne renouveloit pas seulement tous les ans, mais tous les jours, ce grand acte qu’elle avoit écrit et sigué de son sang, où elle exprimoit tous les autres. Tout étoit compris dans son intention, et elle avoit une intention très expresse d’y comprendre tout ce à quoi elle se croyoit obligée comme chrétienne, comme mère, comme amie , comme supérieure, comme religieuse ; et quand, dans son acte d'aban— don, elle se réserve le seul soin de retourner son esprit vers Dieu, c’est comme si elle disoit qu’elle se réserve le principal. Par là elle reconnoît qu'on n’est pas toujours passif, et que Dieu retire souvent son opération ; ce qui oblige à user de ses facultés et des efforts de son libre arbitre.
Quand elle dit qu’elle se réserve de donner ce coup, pour ainsi parler, elle ne veut pas dire qu’elle fera cela toute seule. A Dieu ne plaise ce seroit être Pélagien, et nier la nécessité de la grâce prévenante ; mais elle veut dire qu’alors elle agira à la manière ordinaire avec effort, et qu'elle metlra tout en œuvre pour se rappeler soi-même à Dieu, sans attendre qu’il y rappelle par cette sorte de motion et d'impulsion qui est propre à l'état passif. Ainsi, dans le fond, l’homme est toujours également mu en toutétat, mais non pas toujours de la même manière, et c'est ce qui fait la distinction de l’état actif d'avec
“le passif; mais c'est ce qui fait aussi que l’un et l'autre font également de grands saints, parce que le mérite de la sainteté ne dépend pas de la manière dont on est tiré à Dieu, mais de l'union qu'on a avec lui, laquelle peut être égale dans tous Jes états et manières d’oraison. «
C’est ce que saint François de Sales, sainte Thérèse et tous les spirituels enseignent expressémentetunanimement. J'en ai citélesendroitsdansles conférences, etc'estune véritéconstante.
Cinquante-sixième demande, Le simple retour n'est-il pas fort bon lorsqu'on esttenté?
Réponse. Le simple retour, quand on est tenté, est fort bon et souvent meilleur que d'affronter, pour ainsi dire la tentation ; ce qui souvent né feroit qu'échauffer davantage l'imagination.
Cinquante-septième demande. Saint François de Sales dit que ce n'est point. en disputant contre la tentation qu'on s’en délivre le mieux. ts a
Réponse. Cetle expression de ne point disputer avec la tentation est aussi précise que belle ; et il n'y a ordinairement qu'à la tenir pour vaincue, sans même la combattre directe-
ment, et se retourner tout court à Dieu, comme-dans une chose résolue où il n’y a pas à hésiter.
Cinquante-huilième demande. I paroît, par un endroit de saint François de Sales, que j'ai cité ci devant, qu'après ses fautes, un retour humble et simple vers Dieu seroit très convenable à certaines âmes.
Réponse. Ce rétour est aussi très bon après les fautes, pour les âmes déjà exercées dans la vertu et dans la sainte familiarité avec Dieu, qu'il entend, pour ainsi parler, à demi mot, soit qu’elles soient actives ou passives. |
Cinquante-neuvième demande. Je ne crois pas que vous désapprouviez ces expressions, laisser tomber les réflexions , s’oublier, aller à Dieu sans retour sur soi-méme.
Réponse. Ceux qui se sont servis de ces termes dans ces derniers temps ont parlé trop généralement contre les réflexions ; el en cela, comme en beaucoup d’autres propositions de leurs livres, ils sont tombés dans l'erreur qui fait confondre la chose avec l'abus qu’on en fait, c'est à dire la rejeter à cause qu'on en abuse.
Soixantième demande. 1 me semble que ceux qui se sont servis de ces expressions entendent le retranchement des réflexions empressées de l’'amour-propre. Je ne comprends pas qu’on puisse supposer que la vie se passe sans faire des réflexions, quoique je comprenne bien que les âmes simples en font moins que les autres. Ce que je éonçois donc sur cela, est qu'il faut retrancher les réflexions d'amour-propre, et pour certaines âmes, celles qui interromproient la vue de Dieu dans les temps d’oraison simple , et enfin toutes celles qui ne viennent point d'impression de grâce. |
Réponse. C’est une grande erreur d’exelure la reconnoissance et l’action de grâces, qui ne peut être sans qu'on réfléchisse sur les dons qu'on à reçus; ce qui est conforme à cette parole de saint Paul : Nous avons reçu un esprit qui est de Dieu, afin de connoître les dons qu’il nous a donnés.
. [Fest vrai que, quand l’âme se simplifie tous les jours, les réflexions se simplifient aussi : on en a moins besoin, quand on à pris l’habitude de porter directement son cœur à Dieu. Mais quand vous meltez parmi les réflexions qu'il faut exclure, celles qui ne viennent point d'impression de grâce : ou par l'impression de grâce, vous entendez celle qui vient de la grâce ordinaire ; et en ce cas, il n’y en à point qui n’en vienne , et penser autrement, ce seroit l'erreur des Pélagiens : ou vous entendez, par l'impression de la grâce, une grâce et une im-
pression extraordinaire ; et s'attendre à celle-là, c'est ce qui s'appelle tenter Dieu, et se jeter dans tous les inconvénients qu’on à marqués.
Toute la doctrine contenue dans ses réponses se réduit à ces chefs.
1° Il faut croire, comme une vérité révélée de Diea, qu’on doit expréssément et distinctément pratiquer toutes les” vertus, et en particulier ces trois, la foi, l'espérance et la charité , paree que Dieu les a commandés, et leur exercice.
29 Il faut croire avec la même certitude, qu’il a pareillement commandé les actes qu’elles inspirent, qui sont la demande et l'action de grâces, comme des actes où consistent la perfection de l'âme en cette vie, et la vraie adoration qu’elle doit à Dieu.
3° Pour s’exciter à faire ces actes, il suffit de convoître que Dieu les a commandés, et il n’est pas permis de demeurer pour cela dans l’attente d’une impulsion et opération extraordinaire ; ce qui seroit tenter Dieu, et ne se pas contenter de son commandement exprès.
49 1] faut croire pourtant qu’on ne pratique aucun acte de vertu sans une grâce qui nous prévienne, qui nous soutienne, et qui nous fasse agir.
5° Cette grâce n’est pas celle qui met les hommes dans l’état passif, puisqu'elle est commune à tous les saints, qui pourtant ne sont pas tous passifs.
6° L'état qu’on nomme passif consiste dans la suspension du‘discours, des réflexions et des actes qu'on nomme de propre effort et de propre industrie, non pour exclure la grâce, puisque ce seroit l’erreur de Pélage, mais pour exclure les voies et manières d’agir ordinaires.
7° C’est une erreur dé croire que cet état passif soit perpétuel, si ce n’est peut-être dans la sainte Vierge, ou dans quelque âme d'élite qui approche en quelque facon d’une perfection si éminente.
8° De là il s'ensuit que l’état passif ne regarde que certains moments, et entre autres ceux de l’oraison actuelle, et non tout le cours de la vie.
9° C'est pareillement une erreur de eroire qu'il y ait un acte qui contienne tellement tous les autres qui sont expressément commandés de Dieu, qu'il exempte de les produire distinctement dans les temps convenables. Ainsi on doit toujours être dans cette disposition.
40° Il se peut donc faire qu’on soit en certains moments dans l'impuissance de faire de certains actes commandés de Dieu; mais cela ne peut pas s’étendre à un long temps.
11 L'obligation de faire ces actes est douce, aussi bien que la pratique, parce que c’est l'amour qui impose , l'amour qui commande cet exercice, l'amour qui l’inspire et le dirige.
420 ]1 ne faut point gêner , sur la pratique desactes , les âmes qu'on voit sincèrement disposées à les-faire. Au contraire , on doit présumer qu'elles font dans le temps ce qu’il faut, surtout quand on les voit persévérer dans la vertu ; car au lieu de gêner les âmes de bonne volonté , il faut, au contraire, leur dilater le cœur , soit qu’elles soient dans les voies communes , ou dans les voies extraordinaires ; ce qui en soi est indifférent, et tout consiste à être dans l’ordre de Dieu.
A Paris, 21 mars 1696 ?.
AVERTISSEMENT sur l’occasion et le sujet des questions et des réponses suivantes.
Comme M. de Meaux n'avait marqué que, s’il me restoit encore des difficultés, je pouvois les lui proposer, et que tous mes doutes, ne furent pas éclaircis par les premières réponses de ce prélat, je lui écrivis une seconde lettre, à laquelle il répondit , article par article, comme à la première.
LETTRE II. Le prélat continue de répondre à ses difficultés 2.
Quoique je sois en visite, et assez occupé , Dieu me presse , ma Fille, de vous répondre. Rendez-vous-bien attentive à mes réponses, où j'espère que Dieu vous fera trouver tout ce qui vous est nécessaire.
Dieu vous donne la véritable et parfaite simplicité; qu’il tempère votre activité; qu'il vous donne une vraie action, et dans cette vraie action , un vrai et parfait repos. Dieu est là. Je suis à vous en son saint amour #. |
Première demande. Quand j'ai dit, Monseigneur, que la simple attente du recueillement et une certaine douce attention à Dieu me disposoient mieux au recueillement, que ne feroient ce efforts , je n’ai prétendu parler que pour le temps de ’oraison ‘,
* La Relation du Quiétisme de l'abbé Phelippeaux, suivie en ce point par les éditeurs de Bossuet , ne renferme que les n. v. VI, et vit de cette première lettre, Voyez les Œuvres de Bossuet , tom. xix.
? La Rèclation du Quiétisme par l'abbé Phelippeaux , et les Œuvres de Bossuet, ne renferment que les n. \1, xv, XVI, xx et xx1 de cette seconde lettre. Voyez les Œuvres de Bossuel, tom. xx.
3 Voyez la note x.
# Voyez Ja note x.
Réponse. Je ne sais ce que veut dire cette douce attention distinguée du recueillement. Quand on distingue des choses si unies , ou plutôt si unes, je présume qu'on n'entend pas bien ce que l’on dit, et qu’on cherche à s'éblouir soi-même.
Hya de certains efforts qui répugnent à un certain genre d'oraison parfaite. Il y a même un certain état d'oraison où Fon est purement passif en certains moments, sans aucune action, sans aucun elort; mais cela est momentané, et seulement pour certains temps qui ne peuvent être longs.
Deuxième demande. Je me sers du simple retour pour commencer mon oraison, et pour y revenir, lorsque je m'aperçois de la distraction.
Réponse. Cet acte de simple retour, renfermant an moins un acte de foi et un acte d'amour, contient au fond deux actes distincts, mais qui s'unissent dans la même fin ; car Pacte de foi et l'acte d'amour sont toujours très distingués, encore que la distivction n’en soit point toujours connue.
Troisième demande. Je fais plus encore, je multiplie, pour ainsi dire, ce retour, et j'interromps mon oraison pour le recommencer, ce qu'on n'approuve pas; car je le fais pour m'assurer et pour me contenter.
Réponse. On a raison de n’approuver pas ce qui vient du principe de se contenter et de s'assurer en autre chose qu’en Dieu.
Quairième demande. Saint François de Sales, dans le chapitre où il parle de Ja statue *, dit, en parlant d’une présence de Dieu bien sèche et bien nue, que c’est attendre si Dieu voudra nous parler, ou nous faire parler à lni, ou demeurer où illui plait que nous soyons, parce qu'il lui plaît que nous y soyons. Je crois done, Monseigneur, que, lorsque vous avez dit que le recueillement qui revient à la simple présence de Dieu, ne contenant ni espérance, ni desir, ni demande, ni action de grâces; que ces actes y étant supprimés, cela ne compalit pas avec l'Evangile, Vous avez prétendu dire que cela n’y compatiroit pas, si l’on ne vouloit jamais faire autre chose ; mais que, dans l'oraison, cette simple présence de Dieu pent être pratiquée. : :
Réponse. C'est en elfet ce que j'ai voulu dire, pourvu qu'on n'exclue jamais l’acte d'espérance et le desir même au temps de l'oraison. Dieu peut, en certains moments, suspendre ces actes : ils peuvent, en certains moments, ne pas revenir ; Mas
1 Tyaité de l'Amour de Dicu, iv. V1, chap. x1. Epitr. liv. 11, ép. 51, 53.
il n'y en a nul où on doive les exclure, parce que naturellement ils sont unis à la foi et à l'amour. Ainsi ces manières de saint François de Sales d'être en la présence de Dieu peuvent se pratiquer, mais au sens que je viens de dire, par abstraction, et non pas par exclusion.
Cinquième demande. Je n'ai jamais compris que la comparaison de Ja statue dût s'étendre à un autre temps que celui de l'oraison. ,
Réponse, Tant mienx ; et encore faut-il ajouter qu'il est rare qu'elle convienne à tout cetemps.
Sixième demande. Suflitil, Monseigneur, d'être disposée à faire des actes d'espérance, de demande, ete., quand Dieu y €xcitera, comme il paroît par cet endroit de saint François de Sales : «IL n’est pas besoin que vous fassiez d'actes, s'ils ne vous viennent au cœur ; fermons-nous en la simple vue du tout de Dieu, et de notre néant ; accoisons-nous dans les effets de cetle sainte volonté, sans nous remuer pour produire des actes de l'entendement et de la volonté? »
Réponse. Je tiendrois une oraison fort suspecte, où des actes si précieux ne viendroient jamais.
Ils viennent de deux manières, ou par une espèce de saint emportement dont on n’est pas maître, ou par une douce inclivation où impulsion qui veut être aidée par un simple et doux effort du libre arbitre coopérant. On peutet on doit aussi les exciter, quand Dieu laisse l’âme à elle-même; et il faut entendre sainement cette exclusion des actes de l’entendement : et de la volonté dont parle le saint, car, à la rigueur, c'est chose impossible ; il n'y a d'actes qu'on puisse exclure sans crainte, que les inquiets et turbulents qui tourmentent l'âme.
Septième demande. Quand Dieu retire son opération , n'est-ce pas s’exciler que de ramener son esprit à Dieu ?
Réponse. Sans doute, c’est une manière de s’exciter, que de ramener doucement son esprit à Dieu. Quand Dieu retire son Opéralion, je crois que c’est le cas de se recueillir comme les autres fidèles , mais avee douceur, et surtout sans anxiété ni inquiétude, car c’est la ruine de l’oraison 1.
Huitième demande. On m'a conseillé, lorsque je suis dans la sécheresse, et que je ne sens plus rien dans mon fond, de me servir de quelques petits actes d'amour ou autres.
Réponse. Le conseilest bon.
Neuvième demande. Je ne me contente pas de quelques uns,
1 Voyez la note x11.
je les multiplie, et me jette par là dans l'agitation et le dessèchement.
Réponse. Tout ce qui cause cette agitation doit être évité. Je entends pas bien ce que vous appelez dessèchement; je ne crois pas qu'on y tombe, mi dans l'agitation, par ces actes courts et simples, et qu'ils puissent troubler l’âme qui n'est point occupée de Dieu et sous son actuelle opération.
Lixième demande. Ensuite je reviens à la simple présence de Dieu.
Réponse. Y revenir, n'est-ce pas un acte, mais doux et paisible? C’en est même plus d’un, car l'acte de foi et l'acte d'amour y interviennent toujours.
En tout cela, il faut une grande liberté d'esprit, et que l'âme ne perde jamais une secrète disposition vers tout acte com mandé de Dieu, quoique on ne les pratique pas tous.
Onzième demande. Dans les temps même de sécheresse, j'ai souvent de la répugnance aux actes discursifs.
Réponse. IL y a une bonne sécheresse, qui consiste dans une foi si simple et si nue, qu'on n’y reçoit que l'impression et l'amour de la vérité, sans aucun accompagnement de douceur et de lumière sensible.
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de s’efforcer à faire des actes distinctement, encore moins des actes discursifs.
Douzième demande. Est-il à propos, dès que l'opération divine se retire, de recourir à l’excitation?
Réponse. Je erois avoir satisfait à cette demande. Ce serait être inquiet, de vouloir toujours s'exeiter dès qu'on-sent que l'opération se retire, sans attendre si elle ne veut pas revenir bientôt.
Treizième demande. Je crois qu’on pourroit se contenter des actes qui se présentent, pour s’exciter, ne fût-ce toujours que des actes d'amour ou d'abandon, et que ce ne seroit pas exclure les autres.
Réponse. Je ne m'éloigne pas de ce sentiment, el suis persuadé que, demeurant dans la disposition de faire les actes commandés, il n’est pas possible qu'ils ne viennent à leur tour ; et il faudroit les exciter, s'ils ne venoient pas. Déjà l'amour n’en exelut aucun, puisqu'il les embrasse, les anime et cs produit tous.
Quatorzième demande, Quand les actes commandés ne se feroient pas dans l’oraison, ils se feroient, ce me semble, dans le cours de la vie en certaines occasions.
Réponse. L'occasion détermine souvent, et les objets qui se présentent !,
Quinzsième demande. Le recueillement et la quiétude n'estelle pas un tissu d’actes très simples et presque imperceptibles ?
Réponse. Cela peut être, et n'être pas : l'amour ne peut être longtemps sans espérance, ni l’espérance sans desir, ni le desit sans demande et sans action de grâces; ni ces actes ne peuvent revenir souvent sans qu’on les aperçoive, comme on aper- £oit l'amour et la foi dont le recueillement est inséparable.
Seisième demande. Outre l’oraison, Dieu prescrit d’autres exercices : j'en conviens; et vous l'avez dit; mais dans les dif: férents exercices, on porte son même attrait.
Réponse. Le mal est d'exclure ces actes comme peu convenables à l’état; mais quand on y est disposé, ils reviennent infailliblement en la manière qui a été dite, et ce seroit une er= reur de croire qu'ils fussent moins aisés que les autres, puisqu'ils viennent du même fond.
Sondez votre cœur; j'ai peur que vous n'y trouviez une certaine répugnance à desirer de voir Dieu par amour.
Dixw-septième demande. Ne suffit-il pas aux âmes attirées à celte oraison simple, de dire l'office avec recueiilement et présence de Dieu ?
Réponse. Cela suffit en effet, avec intention d'entrer dans les sentiments de David et de l'Eglise: il n’y a rien là que de simple,
Dix-huitième demande. Je crois qu’à la messe, à la commumon, cette simple oraison est une bonne disposition pour action de grâces de la communion.
Réponse. Je le crois ainsi ; ce que je blâme, c'est l'exclusion des actes, à la manière qui vient d’être expliquée.
Bix-neuvième demande. me paroît plus facile de demeurer dans sa disposition ordinaire pendant la messe, sans attention bien positive au sacrifice.
Réponse. Je he suis pas de ce sentiment, et J'y craindrois un éloignement de Jésus-Christ, que je trouverois pernicieux ?.
Vingtième demande. On m'a ditde ne me point gêner pour les examens que prescrivent les réglements de communauté.
Réponse. J'approuve de ne se point gêner, et d’éloigner tout effort inquiet; mais je tiendrois votre état suspect , si vos fautes ne vous revenoient jamais, où si elles ne revenoient pas assez
! Voyez la note xn.
? Voyez la note x1v.
ordinairement. J'en dis autant du regret, qui peut n'être pas sensible; mais qui ne peut pas toujours ne l'être pas , surtout quand on dit : Pardonnez-nous nos fautes.
Vingt-unième demande. Le souvenir et le regret de mes fautes revient indépendamment des temps marqués pour les examens de conscience.
Réponse. L'atiachement aux temps précis n’est point absolument nécessaire, etil faut marcher dans une sainte liberté.
Vingt-deuxième demande. Le regret de mes fautes est d'ordinaire aussitôt que je les ai faites.
Réponse. Cela est bon, et l'impression doit être forte et durable, quoique les actes ne s’ensuivent pas toujours.
Vingt-troisième demande. Quoique vous disiez, Monseigneur, qu'il ne faut point gêner les âmes de bonne volonté sur la pratique des actes commandés, la timidité de conscience me fait craindre d’y manquer. |
Réponse. Le parfait amour bannit la crainte, dit saint Jean ; mais 1! n’est pas dit de même, que le parfaitamour bannit l’espérance ni le desir, encore moins la foi et l'amour même. Il faut voir ses obligations sans crainte, parce que Ha confiance qui prédomine , et la foi qui est vive, nous fait voir dans le bien aimé un secours tout puissant et toujours prêt.
Vingt-quatrième demande. Si pour s'assurer, il ne falloit que s'assujettir à quelque formule qui comprendroit tous les actes, et la répéter de temps en temps, je le ferois.
Réponse. Les formules ne sont point nécessaires : au contraire, elles pourroient mettre un obstacle en certaines âmes, et eu général, il-est certain que l’amour prévient toutes les formules.
Vingt-cinquième demande. J'ai fait cette convention ci avec Dieu, que, par le simple retour de mon cœur vers lui, je prétendois renouveler tous les actes de foi, d'espérance, d'amour, de contrition, de sacrifice, d’abandon, de demande , d'action de grâces, et autres qui peuvent lui être agréables; et souvent, en faisant ce simple retour j'ai expressément cette intention : cela peut-il, Monseigneur, être compté pour quelque chose ?
Réponse. Si cette intention est actuelle, on fait tous les actes qu'on aintention de faire. Sinon seulementellenel'étoit pas, mais encore qu'onrépugnât à la rendretelle, ou qu'on nele fit jamais, ce seroit une illusion manifeste de dire qu'on a cette intention.
Vingt-sixième demande. Je crois que souvent, dans le cours de la vie, on fait des actes, sans qu’on s’en aperçoive,
Réponse. Il est impossible qu’on fasse souvent des actes, sans
qu'il arrive aussi très souvent qu'on s’en aperçoive, et alors, sans s'y arrêter comme à un appui, on en doit suivre et on en suit la douce impression.
Vingt-septième demande. Je vous ai dit, Monseigneur, que la crainte me fait multiplier les actes, et me jette dans l’agitation.
Réponse. Il faut apprendre à séparer les actes du cœur d'avec l'agitation et la crainte, et cette séparation se fait par l'exercice du parfait et sincère amour.
Vingt-huitième demande. Je sais qu'il est difficile de‘dire précisément le temps où les actes commandés sont d'obligation.
Réponse. Ces temps convenables ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et cela dépend des circonstances particulières ; mais si l'on en conclut que ces actes ne sont pas d'obligation, parce qu’on n’en peut marquer le temps précis, on en dira autant de Ja foi et de l’amour même, et même du simple retour. Il faut toujours conserver la disposition et la volonté de les faire; alors on peut s'assurer que Dieu les fera faire quand il faut, quoique non pas toujours de la même manière.
Vingt-neuvième demande. Un mot, s’il vous plaît, Monseigneur, sur ces doux efforts que vous dites que la foi et l'amour inspirent.
Réponse. Ces doux efforts ne sont autre chose que ceux que fait le libre arbitre pour exercer son acte, lorsqu'un chaste amour le possède. David faisoit de ces doux efforts, quand il disoit : Mon âme, bénis le Seigneur, etc.
Trentième demande. J'ai, ce me semble, bien compris ce que vous m'avez dit sur la contrition, et je n’aurois rien à objecter, si, après être convenu de ce que m’avoit dit l'homme que je vous ai cité, vous ne m'aviez dit de ne plus faire certains efforts que je fais dans le sacrement même, mais de faire ceux que je vous marquois que je faisois avant la confession.
Réponse. I faut exclure en tout temps les efforts inquiets et d'agitation, autant que l’on peut. Quand je vous attache à ceux que vous faites avant la confession, c'est en supposant avec vous que ceux-là vous sont plus faciles.
Trente-unième demande. Je ne me contente pas de ce prosternement devant Dieu en esprit de foi, et de repentance de l’avoir offensé, comme parle saint François de Sales; je cherche encore ordinairement d’autres assurances que ma contrilion est telle qu’elle doit être.
Réponse. Le prosternement en esprit d'humilité et de repentance est très suffisant : mais quelque sineère que soit cette disposition, ce n’est pas en elle, mais en Dieu seul qui la donne,
qu'il faut chercher son assurance. Cessez donc de vous agiter, et reposez-vous en Dieu.
Trente-deuxième demande. Je sens d'ordinaire un certain desir de me confesser, dans lé dessein, après avoir été lavée dans le sacrement, de commencer à mener une vie nouvelle.
Réponse. Tout cela est bon, mais il ne faut pas mettre son appui dans ces dispositions ; il le faut mettre, comme on vient de dire, en Dieu qui les donne.
Trente-troisième demande. D'autres fois que je suis dans le trouble, je me confesse je ne sais comment.
Réponse. Il ne faut pas s’embarrasser de ce trouble, mais faire ce qu'on peut, s'abandonner à Dieu, sans tant de retours sur s01-même.
Trente-quatrième demande. Quoique vous m'ayez mandé, Monseigneur, qu'une douce conformité à la volonté de Dieu est le remède aux troubles, et non pas le discours, c’est pourtant alors que je me jette dans l’activité.
Réponse. Je vous le dis encore, et ce n’est pas mon intention de vous obliger à des actes discursifs.
Trente-cinquième demande. Quand je vous ait dit ', Monseigneur, que je ne suis pas assez livrée à la grâce, c'est qu’on m'a décidé que je devois suivre certains mouvements qui me portent à faire ou à dire certaines choses innocentes qui me mortilieroient beaucoup, comme certaines simplicités, certaines manières de parler, en un mot, des riens, mais dont la seule prévoyance me fait -une espèce de peur; ce qui m'a fait vous dire que je ne suis pas livrée à la grâce comme il faudroit. Au reste, Monseigneur, en me consetllant de me livrer à ces petits sacrifices, on m'a prescrit les bornes qu’ils doivent avoir, comme de ne rien faire contre l'édification, à plus forte raison contre la charilé, le secret; de ne pas même suivre certains instincts qui pourroient aller à des choses trop fortes, et qui iroient à me faire croire insensée ; que Dieu ménage trop ma foiblesse pour rien exiger de semblable de moi; et qu'enfin l’obéissance me mettroit à couvert de tout ce qui iroit au delà ce certaines simplicités qui ne peuvent jamais aller à l'éclat, ni me rendre inutile à œuvre de ma vocation.
On m'a dit de plus, lorsque je ne discerne pas bien si c’est une simple pensée de l'esprit, ou un mouvement de grâce qui me porte à.ces petits sacrifices, de décider dans le doute en ma faveur, et de supposer que tout ce qui me vient avec inquié-
1 Voyez ci-dessus, pag. 691.
tude et par réflexion, vient de mon scrupule, et point de l'esprit de Dieu. Ainsi, dans la pratique, je trouve que Dieu me demande peu de ces sacrifices; mais j'en prévois beaucoup, je les crains ; il me semble que dans l’occasion je serois infidèle, et c'est, encore une fois, ce qui m'a fait dire que je ne suis point assez livrée à Dieu. be
Réponse. Tout cet article précédent est très bon en ce sens. Ne sovez point enfant en sentiments, mais soyez enfant en malice, c'est à dire en bannissant toute disposition maligne, ou même trop humaine, par une sainte simplicité f.
Ne craignez rien, humiliez-vous sous la puissante main de Dieu. Cessez pourtant plutôt ces sacrifices, que de vous laisser jeter dans l'inquiétude et le serupule.
Trente-sixième demande. Outre une convention dont j'ai parlé, j'ai encore fait celle-ci avec Dieu : que mon intention est de le prier pour toutes les personnes et pour toutes les choses pour lesquelles j'ai et pourrai avoir dans la suite quelque engagement de le faire. Je lai prié de faire, du bien qu'il m'a fait et me fera pratiquer, l'application qui lui sera la plus agréable, ne voulant obtenir, satisfaire et même mériter, que pour les fins qui lui seront les plus glorieuses.
Réponse. Cette convention est bonne, et il n’est point nécessaire qu'elle soit réduite en formule. [Il suffit] qu’elle soit dans le fond du cœur, où Dieu seul la voie, et nous la fasse voir ou clairement ou confusément, quand il lui plaira.
Prenez garde seulement que cette convention ne soit une imitation recherchée de madame de Chantal.
Trente-septième demande. Je sais bien qu’on ne peut mériter que pour soi-même ; mais je m’entends bien par cette expression.
Réponse. La sainte société des enfants de Dieu, et l'unité des membres de Jésus-Christ, fait que tout ce qui se fait dans l'un profile à l’autre.
Trente-huitième demande. On m'a dit que ma convention suflit pour toutes les prières qu'on me demande ; qu’elle renferme tout ; qu’il ne faut pas me distraire de mon oraison pour recommander à Dieu les personnes pour lesquelles je me souviens d’avoir promis de prier, où pour qui mes conslitutions me recommandent de le faire.
Réponse, Cela est vrai, pourvu qu'on ait cette intention bien simplement dans le cœur,
1 Voyez la note xv.
Trente-neuvième demande. En Conséquence de ma convention, par laquelle j'ai abandonné à Dieu tout le bien que sa grâce me fera faire, je n'ose promettre de faire certaines bonnes œu— vres qu'on me demande pour les intentions qu’on souhaite.
Réponse. Promettez simplement ce qu'on vous demande : Dieu sait bien comment il vous le fera appliquer et exécuter.
Quarantième demande. J'ai été surprise, Monseigneur, que vous ayez paru désapprouver un article de mes premières demandes, où je mettois au rang des réflexions qu'il faut retrancher, celles qui interrompoientla vue de Dieu dans la quiétude : puisque je n'ai prétendu dire autre chose par là, sinon qu'il ne faut point interrompre l'opération de Dieu, pour faire des réflexions ou actes discursifs.,
Réponse. Il faudroit me marquer mes propres paroles, car certainement je n'ai eu nulle intention de riens dire d'opposé à Ce ‘que vous avez mis dans cet article.
Quarante-unièmedemande. À l'égard desréflexions quine vienrent point d'impression de grâce, comme toutes celles qui sont bonnes en viennent, je crois que ce seroit une bonne pratique, dans quelque-voie qu’on soit, de laisser tomber toutes les autres réflexions; c’est ainsi que j’ai entendu ces deux sortes de réflexions.
Réponse. Tout cela est bon, pourvu qu’on entende bien ce que c’est qu'impression de grâce. On pourroit se tromper, en prenant l'impression de la grâce. pour quelque chose qui soit toujours passif. |
Quarante-deuxième. demande. M. de Maupas dit que la voie de madame de Chantal étoit d'être toujours passive, et autre part, que Dieu lui retiroit quelquefois son Opération. Cela me fait voir que, quand on dit quelquefois que certaines âmes sont tout à fait passives, il ne faut pas prendre cela au pied de Ja lettre, et qu'on veut dire seulement par là que leur oraison est une oraison passive.
Réponse. Cela est comme vous le dites.
- Quarante-lroisième demande. Peut-être encore que ces âmes pures et attentives à Dieu, ne manquant point, dans l’occasion, d’être excitées à faire les actes nécessaires, peuvent attendre, pour faire ces actes, une certaine disposition ou attrait qui vient de l'habitude de leur oraison.
- ‘ Henri Cauchon de Maupas du Tour, né en 1600, devint évêque du Puy en 1641. 11 fut transféré en 1661 à l'évêché d’Evreux, dont il se démit au mois de février 1680, et mourut le 12 août suivant. Ayant été envoyé à Rome pour solliciter, au nom du Roi et du clergé de France, la canomisation
de saint François de Sales, il composa la Vie de ce saint, et celle de Ja bienheureuse mère de Chantal, qui eurent dans le temps d succès.
Bossuet ,t, xxvI1,
Réponse. Elles ne manquent ni d'être excitées ni de s'exciter elles-mêmes activement, mais doucement et paisible— ment:
Quarante-quatrième demande. À V’égard de Pacte de simple retour vers Dieu, je crois que ces âmes doivent le faire dès qu'elles s’apercçoivent de la distraction. C’étoit le sens que javois donné à cette expression de saint François de Sales : Soyez active, etc., maïs de vous-même, ne sortez point de votre place ; car il sembloit que c’est ne point sortir soi-même de sa place, que de n’agir que lorsque on a ce mouvement de grâce, et que c’est cependant être actif, puisque ensuite on s’excite soi-même, on se fait effort pour continuer avec la grâce ce qu’elle a commencé.
Réponse. J'ai satisfait à cet article.
Quarante-cinquième demande. La fin de la lettre où sont ces mots, soyez active, ete., semble favoriser le sentiment de ceux qui, ne doutant point que le mouvement de la grâce ne se fasse sentir à ces Âmes pures dans les occasions, croient qu’elles doivent l’attendre.
Réponse. I faut quelquefois attendre, et quelquefois s’exeiter, tout cela par moment; et il est rare que l’un et l’autre tournent en habitude, et impossible que Fun et l’autre soient perpétuels.
Quarante-sixième demande, Le saint continue ainsi : « Vous êtes la sage statue que le maître a posée dans la niche; n'en sortez point que lui-même ne vous en retire ?. »
Réponse. Dans le temps de l’opération, cela est vrai, mais uon pas toujours quand il la retire, carc’est alors le temps d'agir; ce qui pourtant n'exclut pas toute attente, car l’époux en se retirant vous fait quelquefois sentir qu’il va revenir.
Une sainte liberté doit toujours accompagner l’oraison. Toute inquiétude volontaire doit être bannie.
Quarante-septième demande. Il paroît, par la lettre que je viens de citer, qu’il ne s’agissoit pas seulement du temps de l’oraison, et que madame de Chantal avoit demandé au saint évêque si son union simple ne suffisoit pas à tous les actes, même dans les temps de sécheresse.
Réponse. Dans les temps de sécheresse, le saint dit toujours que les actes se font, quoique sèchement; ce qui n’est pas un obstacle à leur vérité et intégrité.
Quarante-huitième demande. Je sais bien que madame de
! Voyez & dessus, pag. 702,
Chantal ne réduisoit pas tout à cette Simple union, et que Dieu fait pratiquer les actes dans les OCCasions.
Réponse. Dieu les fait pratiquer, et une des manières deles faire pratiquer, c’est de vouloir qu’on s’y excite doucement et sans anxiété.
Quarante-neuvième demande. Je crois que l'inspiration et l'impulsion qu’attendent ces âmes Pour ne point agir avec empressement, n’est point une inspiration miraculeuse.
Réponse. Je connois ur. auteur qui parle ainsi : l’erreur est à rappeler l'oraison passive aux principes communs de la grâce chrétienne. Tout le monde n'est pas dans la voie passive: et cet auteur, pour n'avoir pas assez démélé en quoi les spirituels ont mis la passiveté, assurément a confondu ce qu'il falloit distinguer.
Cinquantième demande. Vous m'avez dit vous-même, Monseigneur, sur Ce que je vous citois que la mère de Chantal faisoit des actes, quand Dieu Jui témoignoit le vouloir par le mouvement de sa grâce, que ce témoignage de Dieu n’est pas toujours une opération qui mette l'âme en passiveté; que Dieu témoigne suffisamment qu'il veut une chose, quand il y incline doucement, en sorte néanmoins qu'après, l’âme achève ce qu’il a commencé, en s’excilant elle-même, Cette inclination douce, n'est-ce pas l'inspiration dont je viens de parler!
Réponse. Si c’est là ce que veut dire l’auteur que j'ai dans l'esprit, il à raison, mais il poussoit plus loin la chose, Je crois qu’il en peut être revenu, ou en Cas qu'il en reviendra.
Cinquante-unième demande. Seroit-ce une expression trop forte, en parlant généralement de tous les actes que ces âmes font dans le cours de la vie, par ce mouvement de ja grâce ordipaire, après avoir dit qu’elles les font sans empressement, d’ajouter que c'est ce que Jes mystiques appellent coopérer avec Dieu sans activité propre? Le
Réponse. L'activité ainsi définie ne diffère pas de l'empressement; mais les nouveaux mystiques poussent plus loin.
Vous voyez bien, par mes réponses, que je u’approuve pas l’empressement dans les âmes.
Cinquante-deuxième demande. Je crois entendre ces mots d’une de vos réponses, on se simplifie activement, on est quelquefois passivement simplifié; mais je n’en Suis pas sûre.
Réponse. Les actes même excités se terminent à la simplification du cœur, et quelquefois Dieu nous simplifie sans que nous soyons à certains moments obligés a nous exciter. J'aurois de la peine à m'expliquer plus clairement ire simplement.
Retenez bien que l'erreur des nouveaux mystiques consiste en deux points : l'un , de supprimer certains actes commandés ; l'autre, dans ceux qu'ils permettent, d’en ôter trop fa propre excitation.
Parmi les actes supprimés, il faut compter l’espérance, le desir d’être avec Dieu et d’en jouir, les actes distinets de foi de la Trinité, de l’incarnation, des attributs sous prétexte de s’ahsorber dans l’essence.
Sondez votre cœur, et si vous y sentez quelque répugnance secrète à ces actes, défiez-vous de votre oraison. Surtout consultez les œuvres, mais sous les ordres d’un bon directeur, car vous ne devez vous juger vous-même absolument ni en bien ni en mal.
Je vous souhaite une vraie simplicité.
AVERTISSEMENT sur les lettres suivantes.
Après avoir reçu les réponses qui précèdent, j’eus l'honneur d'éerire une troisième fois à M. de Meaux, mais une simple lettre que je signai; ce que je n’avois pas encore fait.
Je.lui marquai que, comme on dit plus de choses en une heure de conversation qu’en trois henres d'écriture, et qu’il venoit de temps en temps à Saint- Cyr voir madame de Maintenon, il pourroit me faire l’honneur de me demander.
I1 vit madame de Maintenon à Versailles , lui dit que je desirois de le voir ; elle approuva qu'il fitle voyage de Saint-Cyr exprès pour cela.
Il y vint le 30 mai 1696, veille de l’Ascension. J'étois en retraite. Cela contribua au secret que je desirois, et il me parut que la supérieure’ et la portière seules surent que c'étoit pour moi que ce prélat étoit venu. Jugeant que. la supérieure le diroit à M. T. (Tiberge), qui étoit alors à Saint-Cyr, je ne lui en fis pas de mystère.
J'avois été édifiée des conférences et des lettres de M. de Meaux, et de ce que j’avois appris que, dans le temps que vous examiniez ensemble les matières d’oraison, il demandoit, en homme quise défoit de ses lumières, qu'on fit des prières: pour obtenir celles de Dieu; mais la conversation que j'eus avec lui augmenta l’idée que j'avais de sapiété et de sa bonté.
Il me parla de vous, Monseigneur, comme d’un saint d’une grande lumière qu’il aimoit avec tendresse : il me dit que vous étiez intimes amis, et unis comme les doigts de la main ; qu’il n’avoit jamais vu eu qui que ce soit tant de droiture, de candeur et de simplicité qu’en vous ; qu’il falloit vous en savoir gré, puisqu'il ne tenoit qu’à vous de n’être pas simple.
Je le serai assez pour ajouter qu’il me dit aussi que vous poussiez trop loin le désintéressement de la charité, ete. ; qu’il regardoit cela (j'oserai me servir de ses termes) comme un court éblouissement dont je ne devois point m'inquiéter, parce que, de la droiture dont vous étiez, vous en reviendriez.
Je lui demandai si cela étoit assez de conséquence pour qu'il y eût de l’inconvénient à s’abandonner à votre conduite.
Me
Il me répondit que, jusqu’à ce que vous fussiez revenu sur cela, il croyoit que Je ferois bien de me priver de vous voir et de vous écrire.
Vous pouvez vous souvenir, Monseigneur, qu’il y avoit longtemps que je n'avois eu cet honneur; mais j’en avois conservé le desir et l'espérance, sur la permission que vous aviez eu la bonté de me donner de vous écrire, et de demander même à vous voir, s’il arrivoit que j’en eusse un vrai besoin.
Je m’étois adressée à M. T. (Tiberge) par votre conseil, et l’honorois particulièrement ; mais c’étoient vos décisions qui régloient ma conduite, et M. T. seulement les choses journalières.
Vous, Monseigneur, me manquant, je sentois te besoin de quelqu'un qui vous remplaçât : M. de Meaux seul m'y parut propre. Il me permit de lui écrire de temps en temps ; il me dit qu’instruit des manéges que faisoient dans les communautés ces sortes de communications. de conscience, il me conseilloït de tenir la chose secrète, (c’étoit mon intention) et de réduire à peules lettres que je lui écrirois, non pour ménager son temps, parce qu’il en auroit toujours pour me répondre, mais parce qu’il croyoit que Dieu demendoit de moi que j'attendisse beaucoup de lui, et peu des hommes.
Avant que ce prélat-se retirât, je lui dis : Direz-vous ceci à M. de Cambrai? Il me semble que ce furent mes termes. Il me répondit: Je ne chercherai point à le luidire, ni je ne lui en ferai point de mystère; si l’occasion en vient, je le lui dirai.
Je ne sentois point de répugnance à vous le confier ; et comme mon attachement pour vous, Monseigneur, étoit toujours le même ; que j’avois espéré d’être affermie sous votre conduite, et non pas cherché à men retirer, mon <œur ne me reprochoit rien à votre égard, mais plutôt à l'égard de M. de Meaux : car, quelque grande que fût ma confiance en lui, et quoique je le révérasse avec attachement, il a toujours été aisé de remarquer, et l’on remarquoit en effet que vos intérêts le touchoient d’une manière encore plus vive que les siens.
LETTRE II. Il lui recommiande de se bien pénétrer des réponses précédentes et lui promet de nouveaux éclaircissements.
Il n’est pas nécessaire jusqu’à présent que je sache de votre conduite et de votre vie plus que nous en avons dit. Retenez bien ce que je vous ai prescrit au nom de notre Seigneur : pour me faire connoître que vous l'avez bien compris, mettez-le-moi par écrit à loisir, en moins de mots qu’il se pourra; cela suffira ; et Dieu, qui jusqu'ici a tout disposé par sa Providence, ne vous manquera en rien. Humiliez-vous ; lisez et relisez mes réponses, jusqu'à ce qu’elles soient tout à fait dans votre cœur. Je dirai ce qu'il conviendra sur votre, dernière lettre, s'il y reste quelque chose encore à vous expliquer : je ne l'ai pas ici, et je ne crois pas pouvoir y répondre que de Meaux ; aussi n'y a-t-il rien de pressé. Vivez en paix et en silence ; c’est là l'effet véritable du recueillement.
À Villeneuve, 1e juin 1696.
LFTTRE, IV. Le prélat confirme ses réponses précédentes, et y ajoute queiques avis.
Après avoir examiné attentivement le tableau que vous me faites de vous-même, et tout le reste de vos écrits, je vous parlerai, ma Fille, plus sûrement; mais ce sera pour vous confirmer ce que je vous ai déjà dit. Parlez peu; c’est le plus sûr moyen de vous mettre en recueillement, de modérer vos activités inquiètes, et d’ôter la matière et l’occasion à vos scrupules.
Outre la multiplicité des paroles extérieures , il y a celle des intérieures, qui n’est autre chose que la multiplication des pensers et des soucis superflus. Pour les modérer et en dessécher Ja racine, jetez-vous en simplicité entre les bras de Dieu, lui abandonnant à pur et à plein la disposition de votre personne pour tous les emplois auxquels vous destinera l’obéissance dans la maison où vous êtes: Vous devez présupposer que votre vocation est bonne, quoiqu’elle n'ait point été accompagnée de ces goûts dont vous parlez. Le changement qu'on a fait est visiblement pour le mieux. Vous y êtes, vous l'avez accepté, vous y vivez; il n'ya plus qu'à en prendre l'esprit en tout et pour tout. Par là s’affermira votre volonté, et s'il yavoit quelque chose à rectilier, cela se fera peu à peu.
Vous ne paroissez pas avoir une idée assez claire de ce qu’on appelle perfection dans la vie religieuse. Il y a la perfection de la fin, qui consiste uniquement dans l'amour de Dieu. Il ya la perfection des moyens , où quelquefois ce qui paroît plus opposé à l'esprit naturel, et à une certaine hauteur qu’on affecteroit volontiers, est le meilleur.
Les petitesses de la vie religieuse, tant inculquées par les saints fondateurs des ordres, et tant approuvées par l'Eglise , en sont de bons témoins. Vous l'expérimentéz vous-même dans les petits sacrifices que vous dites que Dieu vous demande. Les plus petits sont quelquefois les plus crucifiants et les plus anéantissants. Tout ce qui éteint cette hauteur intérieure, tout ce qui rompt cette volonté propre, et arrache l'homme à soi-même , prépare la voie à Dieu; et par là on a raison d'y mettre la perfection de certains états.
* Mettez votre fondement dans cette parole de notre Seigneur : Qui vous écoute m'écoute !. Elle ne doit avoir pour vous d’ex ception que le seul cas, qui n’arrivera point , où les supérieurs demandassent ce qui seroit manifestement contraire à Ja volonté de Dieu et à sa gloire. Comme ces cas n’arriveront point, par
1 Luc. x. 16.
là toutes vos actions sont réglées, et voire état demande que vous trouviez, autant qu'il se peut, tout décidé.
Surtout n’hésitez jamais sur les pratiques reçues dans la maison. Je vous ai conseillé de proposer vos doutes humblement et modestement aux supérieurs, et surtout à madame de Maintenon , dans une entière ouverture de cœur. Après cela, soumettez-vous ; ne vous attachez jamais à votre sens. Tel a la pénétration , à qui le jugement n’est pas donné, du moins dans Îa dernière précision. Quand-on demande votre avis, dites-le sans affectation , sans prendre aucun avantage, et sans effort pour attirer les autres à votre sentiment. Après, demeurez tranquille, et d'autant plus heureuse, quand on prendra le parti contraire, que vous y aurez appris à rompre votre volonté.
Défaites-vous des airs décisifs dans les délibérations, dites vos raisons en toute simplicité ; n’ayez non plus de ces humilités affectées qui bien souvent ne sont que sur le bord des lèvres, et de foibles palliations de l'amour-propre. Soyez humble, sans vous trop soucier de le paroître; faites ce que demande l'édification , sans rien affecter de plus.
Voilà déjà beaucoup de ces multiplications retranchées, et toutes celles qui ont relation avec le dehors le sont presque par ces conseils. J'y ajoute, pour aller au fond , qu'autant que vous pourrez, vous cherchiez la décision de vos doutes dans l’obéissance, sans sortir de la maison.
S'il arrivoit par hasard qu’on vous prescrivit des choses trop gênantes, proposez humblement vos difficultés, et par votre soumission , changez la gêne en liberté.
Aimez les mortifications intérieures ; ne négligez pas les extérieures, et connoissez combien elles abattent et crucifient la nâture ; réglez-les par l’obéissance et par le conseil des confesseurs et supérieurs : tenez-vous-en là. Je vous ai déclaré que je n'entrerai point là dedans.
Vénons à l’intérieur et à l’oraison. Faites-la, comme vous pourrez, dans une entière liberté d'esprit. Si l'esprit de Dieu vous saisit, laissez-vous aller au recueillement et au repos où il vous attire. N’en sortez pas que vous ne sentiez qu’il vous à laissée à vous-même. Vous l’apprendrez par une douce liberté d’agir. Alors, par de doux efforts, mettez-vous en action. Je me contente de ces espérances, de ces demandes, de ces actes fonciers que vous m’expliquez : des actes plus exprès sont souvent moins réels, quoiqu'’ils occupent davantage.
En un endroit de votre écrit, il semble que vous me fassiez confondre les réflexions avec les inquiétudes ; cé n’est pas ma
pensée. Il y a de douces réflexions qui sont très naturelles et très bonnes, et que je n’exclus d'aucun état d'oraison. En même temps, elles sont tranquilles, et tiennent à l'un nécessaire où il faut établir son cœur *.
Il ne me vient rien sur les actes que je ne vous aie expliqué. Vous pouvez à votre loisir recueillir de cà et de là, dans mes réponses, ce que je vous ai décidé, et vous en tenir à cela comme à une règle certaine, parce que tout est tiré de l'Ecriture et de la tradition constante.
Supprimez toute réflexion sur la perfection ou l’imperfection, et sur la nature de. votre état d'oraison. Prenez ce que Dieu vous donne , sans vous comparer à personne en général , mettant tout le monde au dessus de vous, sans jamais vous ju ger vous-même, mais vous laissant aux yeux de Dieu telle que vous êtes, plus soigneuse d'avancer que d’apercevoir votre progrès. Gardez-vous bien surtout de croire qu'on en soit meilleur pour être dans une oraison active ou passive; et sans. même examiner ce que c’est, contentez-vous d'éviter les inquiétudes. Ne vous astreignez point aux pensées discursives. Sortez de vous-même et de tout appui humain, et mettez votre appui eu Dieu au dessus de tout.
Dilatez vos voies par la confiance, en espérant contre l’espérance, en foi, en attente, en desir et en amour.
Dans la confession, dites ce qui vous vient sans anxiété, recevez ou l’absolution ou la bénédiction, comme on vous la donnera; ne vous tourmentez point à confesser quelque chose de votre vie passée, si on ne vous l’ordonne. Ce n’est pas à vous à vous mettre en peine s’il y a matière à l’absolution. Quoiqu'il ne vienne rien qu'on juge péché, ne vous en jugez pas plus innocente; mais appuyée sur le sang de Jésus-Christ, entrez dans l'étendue infinie des miséricordes de Dieu. Quand on vous a défendu de relire ce que vous aviez écrit, on a reconnu l’excès d’agitation où vous jette votre activité naturelle ; mais l’expérience fait voir que ce remède n’est ni propre ni suffisant. : Relisez et corrigez ce qui sera évidemment et certainement mauvais ; dans le doute, exposez-vous plutôt au hasard de quelque faute, que de vous jeter dans l'embarras et dans le scrupule.
Pour vos lectures, faites-les sans tant raffiner, par ce seul motif que la lecture.est un moyen donné de Dieu pour la sanctification des âmes. Prenez toute la nourriture qui s’y trouvera,
k C4 ! Voyez la note xvr.
sans vous mettre en peine si en particulier elle vous est propre ou uon ; car il y a là un trop grand et inutile tourment de l’esprit. C’est aussi se travailler inutilement , que d'attendre que vous sentiez le besoin de lire ; ce qui n’est pas bon pour un temps l’est pour un autre, et il faut prendre à toutes mains ce qui se présente: je dis ce qui se présente comme naturellement, et sans trop le rechercher , ni rien tirer par les cheveux ; car tout cela est de simplicité et de vérité.
C'est un scrupule de se croire obligé à quitter tout ce à quoi on est attaché. Ii y a de saints et utiles attachements : celui, par exemple, à des lettres d'instruction; c'est autre chose si on s’y attache par partialité.
Ne desirez point la mort comme mort et par découragement; mais desirez de voir Jésus-Christ, parce que c’est en le voyant qu'on l'aime parfaitement , êt qu’on est certain de l'aimer toujours.
Faites les prières vocales, comme la lecture , en grande simplicité. Pesez bien ces deux mots, comme la lecture, relisez ce qu'on vient de dire de la lecture, vous y trouverez toute l’instruction nécessaire.
Je ne vous renvoie de vos papiers que cette feuille. Vous avez compris ce que je vous ai dit autant qu’il faut. Je relirai encore une fois tous vos écrits, et j’ajouterai ce qui manquera, quand Dieu m'en donnera la lumière et le mouvement. Après, je brûlerai le tout. , © Vous ne paroissez pas avoir assez bien compris ce que je vous ai dit de saint Paul , que chacun doit considérer ce qui est utile aux autres, et non à soj-même. L'intention de l'apôtre est d'apprendre au chrétien à conformer ses paroles et ses actions à ce qui ést en eflet utile à calmer et à édifier le prochain, sans même qu'il s’en apercoive; et c'est là le fond de la charité, où ‘Ja nature et l’amour-propre sont crucifiés à chaque moment, parce qu'à chaque moment on se dépouille de soi-même , pour se faire tout à tous. Prions les uns pour les autres. Vivez en paix et en patience. Notre Seigneur soit avec Vous.
A Lusanci, 15 juin 1696.
LETTRE. V. Suite du même sujet.
Ne doutez jamais, ma Fille, un seul moment que Dieu , qui vous donne le mouvement de m'écrire, ne mme donne celui de vous écouter, et de vous répondre avec toute la précision possible. Et d’abord je commence par louér Dieu de ce qu'il
vous à fait connoître vos fautes avec simplicité, et qu'il a inspiré à vos supérieurs de vous en reprendre , et de vous en humilier aussi fortement qu'ils ont fait. C'est un effet de la grande bonté de Dieu , et de son soin paternel de votre salut. Ce n’est | pas ici un langage, c'est une vérité puisée en Dieu même , et une leçon de son Saint-Esprit. Nous avions pris des règles si sûres pour vous empêcher de trop abonder en votre sens, de pousser , de faire valoir, de trop appuyer vos sentiments : tout le contraire est arrivé. Humiliez-vous jusque au centre de la terre eljusque aux enfers. Priez Dieu de vous en tirer; dites un profond De profundis sur votre âme qui s’est égarée. Laissez-vous priver de la fréquente communion, pourvu que ce soit par l'ordre de vos supérieurs. Suivez ce que vous dira votre confesseur.
Gardez-vous bien de vous éloigner de Mme de Maintenon sous quelque prétexte que ce soit ; parlez-lui à cœur ouvert, toujours humblement, sans déguisement ou ménagement aucun, selon que votre cœur vous y poussera. Ne songez à rien pour les emplois; oubliez (out. Laissez-vous mettre haut et bas dans les charges de confiance ou dans les autres avec soumission. Ce que Dieu fera au dedans de vous par ces exercices extérieurs de l'autorité sainte des supérieurs , qui est la sienne même, sera grand. À la fin, vous apprendrez à être véritablement petite , et c'est là que vous trouverez Jésus- Christ.
Tâchez de goûter les petitesses de la religion , et tout ce qui va à honorer la sainte pauvreté : vous en avez lu tant d'éloges dans le bon saint François de Sales. Bon Dieu! ce n’est pas pour le rabaïsser que j’aime à l'appeler bon. Si vous aviez bien conçu que n'avoir rien de fermé est une sorte de désappropriation excellente, vous ne vous y seriez pas opposée. Il m’est arrivé une fois, par des raisons qui sembloient pressantes , d'accorder des écritoires fermées à un couvent; je m'en dédis bientôt, averti par les instances des autres couvents de même ordre ; et Dieu a béni après cela ma sainte et doucement inexorable sévérité. Servez-vous des secrets permis dans les charges et les obédiences, et n’en desirez point de particuliers. Soyez toujours bien persuadée que l'extérieur a Je ne sais quoi qui met l'intérieur en paix aux yeux de Dieu, et règle et compose l'âme comme la demande le céleste et jaloux amant...
La contrariété naturelle que vous éprouvez avec Mme de M. vous doit être un exercice continuel de mortification. Contentez en elle, non pas elle , mais Dieu: et en tout et partout, avee
elle et avec les autres, suivez cette règle de perfection de saint Paul : Que chacun de vous agisse par rapport aux autres, et non pour se contenter soi-méme ; car , comme dit le même apôtre , Jésus-Christ ne s’est pas plu à lui-méme ; et cet exercice de faire et dire tout pour les autres, et non pas pour soi, est dans la véritable charité l’entier anéantissement de l'homme. Lisez deux et trois fois, mais du cœur plutôt que des yeux, les quatre pre- miers versets de l’épître aux Philippiens , chapitre 11, avec le second et le troisième du chap. vi aux Galates. Faites-vous-en une règle, et préférez-en la pratique humble et foncière à toutes les sublimités de l’oraison. Ne changez rien dans la vôtre, et ne croyez pas que ce soit illusion , Sous prétexte que votre vie n’y répond pas; mais croyez que, si la pratique ne suit, vous en rendrez un grand compte. Entendez-moi bien ; ne coneluez pas qu'il la faut quitter , ou y changer quelque chose , ou limputer à illusion , quand les fruits ne suivent pas ; mais que Bieu en demandera un compte sévère. Craignez et aimez sa sainte jalousie.
Selon cette règle de saint Paul, dites ou ne dites pas Îles prières vocales dont vous me parlez, avec vos demoiselles. Faites tout selon l'édification , et quand vous le pourrez sans la blesser , préférez l’oraison, à condition que vous la rendrez pratique par un actuel dépouillement de vous-même par rapport aux autres; car ce dépouillement seulement par rapport à soi est une chose souvent bien creuse, et une dangereuse pâture de l'amour-propre. La peiné que vous aviez Sur la lecture , suivant que Mme de Maintenon me lexposa en me lisant une lettre que vous lui écriviez, n’avoit pas besoin, ce me semble, de nouvelles instructions; car je crois que nous avions dit en gé— néral qu’il faut user de la lecture comme de la prière vocale , avec une sainte liberté d'esprit, puisque la pénitence que vous avez demandée à votre confesseur, pour modérer ces actes agités et inquiets, vous réussit, continuez ce remède, et offresvous à Dieu , afin qu’il vous calme; car il le peut seal, et il s’est réservé de dominer à la puissance de la mer , et d'en apaiser et adoucir les flots émus.
Après avoir repassé sur vos lettres précédentes , sur la demande s'il ne faut pas, dans un conseil, avoir plus d’'égard au bien particulier de la personne que l'on conseille, qu'au général : cela dépend de la nature du conseil, et des divers rap ports qu'ont les choses. Ordinairement , en ce qui regarde les dispositions intérieures, il ne faut regarder que la personne. Toutefois, par Finfluence de l'intérieur sur l'extérieur, ot
peut aussi avoir quelque égard au bien commun, suivant la règle de saint Paul que je viens de vous rapporter: et il ne faut pas oublier ce qu'il dit aux Galates, chap. vi, 2 : c’est la règle des directeurs comme des âmes dirigées ; et absolument parlant, il faut régler chaque âme par rapport à elle dans l'intérieur, sans les rendre trop assujetties aux autres, si ce n’est par la charité, et non par des égards humains.
Parlez à M. de Chartres et à vos supérieurs en toute simplicité; ne craignez point de leur ouvrir votre cœur, afin qu'ils vous reprennent ou qu'ils vous approuvent, selon que Dieu leur inspirera.
Considérez bien notre règle de saint Paul aux Philippiens; - (1, 4.) vous verrez comment et quand il faut ou ne faut pas se faire aimer. Cette règle empêche de préférer ceux qui ont du goût pour nous, à cause de ce goût; mais [elle enseigne | à s’en servir pour les détacher de tout, et de nous-mêmes, pour les unir à Dieu de plus en plus.
À Germigny, 24 septembre 1696.
ec
LETTRE VI. Sur la conduite qu’elle doit tenir à l'égard de madame de Maintenon.
LA Pour Mme de Maintenon , vous voyez une grande marque de sa charité, non seulement dans le soin qu’elle prend de m'envoyer vos lettres, mais encore d’en solliciter elle-même les réponses. Mais avec tout cela, ma Fille, sacrifiez à Dieu tout le goût de son amitié. Ne faites rien qui vous la puisse faire perdre. Dites-lui naturellement ce que vous croirez utile; faites si bien, que votre conduite se justifie elle-même, quand il faudra en venir à quelque éclaircissement. Dites, en simplicité et humilité, cé qui sera convenable; et demeurez en repos, soit qu’on vous blâme , ou qu'on vous approuve , ou qu’on vous excuse. Mon livre sur l'oraison ne peut paroître que dans quelque temps ; vous y verrez que la vérité y règle seule.
À Versailles, 16 février 1697.
LETTRE VIL. Suite du même sujet, et quelques autres avis.
Il faut tâcher, dans les mouvements que font dans les couvents les changements des charges des supérieurs et des obédiences, de se souvenir qu’on s’est dévoué à la volonté de Dieu, et de trouver la paix en s’y abandonnant. Si on vous met dans
quelque place qui vous accommode , louez Dieu qui ménage la foiblesse. Si l'on vous abaisse , dites-lui : Il m'est bon que vous m'ayez humiliée, et demeurez attachée à la seule chose qui est nécessaire. Dieu est le seul qui ne change point. Tout le reste, et surtout les hommes , change ou avec ou sans raison. Croyez toujours le premier, et croyons que, si l'on change envers nous, c'est que nous changeons nous-mêmes, ou que nous ne changeons pas assez tout ce qu'il falloit changer. Ne cessons donc de nous changer en mieux, et mettons notre consolation en celui qui est immuable.
Dieu vous a inspiré le vrai moyen de concilier tout ce qui vous semble n'être pas suivi, en vous laissant régler par l’obéissance. C’est un bonheur que vous vous trouviez en correspondance avec celle sous qui on vous a mise; mais quand cela changeroit , croyez que les fruits de l’obéissance, qui nous sont les plus salutaires, sont souvent les plus amers.
Je crois vous avoir dit la conduite que vous devez tenir avec Mne de Maintenon. Elle consiste à savoir ce qu’il faut conserver, et ce qu'il faut sacrifier sur ce sujet; heureuse d’avoir à sacrifier quelque chose d’aussi considérable selon le monde!
Ce n’est point par effort et violence qu’on fait cesser les actes inquiets. Les saints nous apprennent qu'en faisant de certains eflorts pour les éviter, on retombe dans une autre sorte d’inquiétude. I faut, sans s'opposer à ce torrent, en laisser tranquillement écouler les eaux , comme celles qui tombent sur les toits, et qui font , pendant la pluie, des ruisseaux dans la campagne.
Pour ainsi laisser écouler ces eaux, auxquelles je compare vos activités , il faut avoir un fondement ferme, qui est l'appui en la pure bonté de Dieu. Ii n’y a guère de moyens humains, pour en venir à ce grand et unique appui. Ce ne sont pas des pénitences que des hommes imposeront , ni aucun de leurs commandements , qui apaiseront cette tempête intérieure. Ge sera un mot que Jésus dira aux dedans pour commander aux flots et à la mer : Taisez-vous, soyez en silence. Puisse Jésus prononcer en vous cette parole ! Mais quand il laura prononcée une fois, ne croyez pas que ce soit pour toujours. Le trouble reviendra de temps en temps; et la pratique constante doit être celle de se retirer au dédans , et de retrouver , si l’on peut, ce fond où Jésus habite, et où il dort quelquefois, pendant que nous sommes agités. À 7
Mes soins ne vous manqueront jamais. Je suis de votre avis, et c'est un assez grand dessein de Dieu sur les âmes, que de
les faire pour lui-même : cela suffit pour déterminer les pasteurs à le seconder, sans qu'ils aient besoin d’autre chose.
Il faut s'attacher aux choses que Dieu demande de nous par sa volonté déclarée, c’est à dire , par sa loi, par nos règles, par les ordres des supérieurs. Pour celles que nous croyons que Dieu nous demande par des instincts particuliers, elles sont sujettes à grand examen ; et je vous donne pour règle certaine, que , pour peu qu’elles vous excitent de trouble, il n°y a, sans hésiter, qu'à les laisser là.
Il y a plus d'orgueil que d'humilité dans ces petits sacrifices d'écrire ou de parler mal à dessein , pour s’humilier. Par là il semble qu’il faille affecter, comme si nous étions quelque chose, de nous abaisser par quelque endroit , pendant que nous sommes tout néant. Nous n’avons que faire des petites fautes d’éeriture ou de langage que nous ferons exprès , il n°y en a que trop et de ce genre là et d’autres genres plus importants , où nous tomberons de nous-mêmes.
Vos sentiments sont droits sur les choix des supérieures, soit qu’on laisse une pleine liberté, soit qu’on indique un parti. C’est bien fait de renvoyer tous ces soins aux temps de l’élection , et alors laisser incliner son cœur au doux mouvement du Saint-Esprit , sans se laisser émouvoir de petits scrupules. L’essentiel est le mérite suffisant dans les personnes ; mais il ne faut pas mépriser les convenances avec les personnes dont la maison à besoin.
Il en faut user à peu près de même pour la réception des filles : parler toujours selon son cœur aux supérieurs , lorsqu'ils nous demandent notre sentiment. Dans le doute , je vous dirai pour moi que jè penche à la réception; mais j'entends dans le doute absolu , tout étant égal, et même les inconvénients. Du reste , marchez toujours en simplicité, et la lumière de Dieu inelinera votre cœur.
Pour la confession et la communion , ne me demandez jamais rien ; car je n’aurois Jamais rien à vous dire, sinon que vous croyiez votre confesseur. -
Ne vous laissez point entamer au dégoût , mais prenez le vrai goût plus haut que les sentiments de la créature. Gardez-vous bien de vous dégoûter de votre état. Cherchez le royaume de Dieu et sa justice , et le reste sera ajouté.
Il faut parler du prochain en grande simplicité, sans faire finesse de ce que toutle monde voit également, mais en évitant seulement lé mépris et la jalousie.
0 qu’on est heureux dans le silence, et qu'il fant l'aimer,
sans que rien le rompe , que la charité, s’il se peut ! Que ce sont de belles paroles que de vouloir être oublié et caché, et qu'il est rare qu’on en vienne profondément à l'effet ! I faut pourtant y tâcher, sans se décourager , quand on revient par foiblesse aux premières fautes. C'est un secret orgueil de se trop étonner de faire des fautes.
6 Mars 1697. :
AVERTISSEMENT sur la disgrâce et le renvoi de quelques religieuses de Saint-Cyr.
Je supposois que madame de Maintenon n'étoit point inquiète de mes sentiments , puisqu'elle étoit instruite de-ma confiance en M. de Meaux. Cependant, au mois de mars de l’année 1697, dans un entretien qué ma sœur du Tourp eut avec elle, elle lui marqua une grande douleur de mon prétendu changement, et son attendrissement sur cela alla jusque aux larmes. Ma sœur du Tourp , qui m'en rendit compte, me conseilla de lui écrire ; ce que je fis.
Dans sa réponse, elle me disoit que sa douleur venoit de ma sorte de piété, et de me voir penser autrement que ceux que Dieu avoit chargés de gouverner notre maison et ma personne ; qw’elle seroit contente quand je serois unie avec l’évêque, le supérieur et les confesseurs de Saint-Cyr ; que jusque Ja elle pleureroït mon état, et craindroit le mal que je pourrois faire dans sa maison ; que c’étoit tout ce qu’elle avoit sur le cœur qu’elle avoit trop compté sur moi, qu’elle avoit trop donné à son inclination pour ma personne; que Dieu l’en punissoit, qu’elle le prioit souvent de me chànger ; qu’elle ne doutoit point de mon amitié; que je voyois en tout la sienne, mais que de plus grands intérêts nous devoient occuper ; qu’en attendant, je ne l’évitasse point, qu’elle étoit toujours aise de me voir. à
Quoique je ne fusse pas unie à M. de Chartres comme je l’avois été autrefois , je ne me croyois pas mal avec lui. A l’égard du supérieur , il ne venoit presque jamais à Saint-Cyr, et je n’avois jamais eu qu’une seule conversation avec lui, dont il avoit témoigné être très satisfait. J’étois fort hien avec mon confesseur ; je n’avois point de relation avec les autres : la supérieure me paroissoit contente de moi, et je l’étois d’elle. Ainsi les inquiétude de madame de Maintenon n’avoient point de fondement bien réel. ;
Sa lettre fut suivie d’une conversation : elle y voulut ma sœur du Tourp ; my fémoigna beaucoup d'estime, me disant, entre autres choses, qu’elle avoit compté que ce seroit moi qui soutiendrois la maison après sa mort ; qu’elle avoit tout espéré de la droiture de mon esprit; que je pensois naturellement très juste ; qu’après avoir parlé ainsi, c'étoit se louer soi-même de dire que nous pensions l’une comme l’autre. Elle ajouta que cela étoit si vrai , que si, à deux cents lieues l’une de l’autre, on nous consultoit sur les mêmes choses , nous ferions précisément les mêmes réponses; que cette conformité de sentiments lui avoit donné beaucoup de goût pour moi, et la rendoit très sensible à mon changement pour des gens que j’avois fort estimés autrefois. Elle me reprocha surtout d’être changée pour M. de Chartres, et mes délic tesses sur la direction , et en des termes qui me firent penser qu’elle vou sans me le dire positivement, me faire entendre que je lui ferois plaisi me retirer de la conduite de M. de Meaux, pour me metiré sous celle de
M. de Chartres, ou de quelque directeur de Saint-Cyr, par qui il lui seroit plus aisé de me faire insinuer ce qu’elle voudroit, que par M. de Méaux ; et qu’elle n’avoit voulu un témoin de notre entretien, que pour n être pas obligée de s'expliquer clairement, mon commerce avec M. de Meaux étant une chose qu’elle savoit que je voulois tenir secrète : mais je priai ma sœur du Tourp de me laisser seule avec madame de Maintenon, à qui je demandai si elle vouloit que je cessasse d’écrire à M. de Meaux, et que je mé fisse diriger par M. de Chartres; qu’elle n’avoit qu’à prononcer ; que je me conformerois à ses intentions. J’eus le mouvement de parler ainsi, et une secrète assurance qu’on ne me prendroit pas au mot. On ne m’y prit pas en effet; on me répondit froidement , qu’on desireroit que M. de Meaux vécût assez pour me diriger toute ma vie; que M. de Chartres viendroit à Pâques, qu’alors on verroit avec eux.
Je n’imaginai autre chose, sinon qu’on se feroit rendre compte de mes sentiments par M. de Meaux. Fort tranquille sur cela , je ne mw’avisai point de Je prévenir: mais apparemment que dès-lors madame de Maintenon délibéroit si elle se déferoit de moi; et comme le livre des Maximes paroissoit déjà, quoique nous ne le sussions pas encore, elle nous parut fort alarmée , et nous dit que , si nous savions ce qui se passoit dans le monde, nous verrions qu’elle avoit raison de l'être, et de vouloir s’assurer de nos sentiments. Peu de temps après, ayant appris qu'une personne du monde m’avoit parlé de ce livre , elle me fit venir dans sa chambre avec mes sœurs du Tourp et de Montaigle, pour nous parler sur cela comme sur une chose qui nous intéressoit beaucoup, et qui pourroit avoir de grandes suites. Elle nous dit, ou au moins à moi, quand je fus seule avec elle, que vous vouliez avoir des conférences sur ce livre avec MM. de Paris et de Chartres, et n’y vouliez point admettre M. de Meaux ; mais que c’étoit ne rien faire, parce que, quand il arriveroit que vous les amèneriez à vos sentiments, on croiroit que ce seroit par la supériorité de votre génie; au lieu que, si vous aviez pour vous M. de Meaux, on ne douteroit pas que vous n’eussiez la vérité de votre côté, parce qu’il passoit pour le plus grand théologien qu’il y eût, et vous, Monseigneur , pour le plus bel esprit. ,
Quoique, après le premier entretien dont j'ai parlé, madame de Maintenon m'eût mandé qu’elle en étoit parfaitement contente, elle prit, à quelque temps de là, des manières si froides à mon égard, que, ne voyant rien dans ma conduite qui pût me les attirer, j'y soupçonnai de l’affectation ; et me souvenant qu’elle avoit dit en quelque rencontre , que, sous prétexte d'abandon, je demeurerois tranquille sur l'opinion que mes supérieurs pouvoient avoir de moi, je crus devoir lui demander un éclaircissement; ce qu’elle évitoit. Mais je la suivis un jour qu’elle alloit seule à son appartement. S'en apercevant, elle me dit avec un redoublement de froideur : Je ne veux point vous parler; ceci devient trop sérieux : M. de Chartres doit venir; je suis bien éloignée de vouloir qu’on suive mes sentiments, je le laisserai décider. Je lui répondis que je ne pouvois deviner de quoi il s’agissoit ; et quoiqu’elle me répétât qu’elle ne vouloit point me parler, je la suivis jusque dans sa chambre. Elle me fit asseoir : je lui répétai encore que je ne pouvois deviner de quoi il étoit question ; qu’elle savoit quelle étoit ma confiance en M. de Meaux; 'elle voyoit que je lisois son livre sur l’oraison , que je tenois actuellement. rès avoir été quelque temps en silence, elle me dit : Je ne voulois point is parler ; mais l'amitié, puis se reprenant , un reste d'amitié fait que je puis m'empêcher de vous avertir que vous ‘vous préparez de grande malheurs : mais comme votre cœur est droit, je crois qu’ils ne seront que
temporels. Tandis que vous ne voudriez pas toucher cette table, si vous croyiez faire un péché véniel en la touchant ; vous faites de grands maux sans le vouloir. Cette conversation, que j'abrége, finit par l’arrivée de. dames importantes. Je compris que ces malheurs dont on me menacoit étoient ma sortie de Saint-Cyr. Je le dis à mon confesseur, qui m'exhorta à demander à Dieu de demeurer dans mon état : il m’ordonna une pénitence à cette intention. J’y avois de la répugnance; je le lui dis, et que c’étoit peut-être une marque que Dieu ne me vouloit plus à Saint-Cyr, la vraie prière qu’il exauce étant le desir qu’il forme lui-même en nous ; que je n’en pouvois avoir d’autre que celui que Dieu disposât de moi à son gré. Æ
M. de Chartres enfin arrivé, on me fit comparoître devant lui, MM. B. (Brisacier) et T. (Tiberge) et madame de Maiïntenon. Il débuta par-me dire que je l’avois regardé comme un homme prévenu; que toute l'Eglise cependant pensoit comme lui; que c’étoit bien à moi à me mêler de dire ce que c’est que l’inquisition , et à décider que les uns vont trop loin , et les autres pas assez loin; et qu'une doctrine dont on ne prend que les mauvais -endroits étoit une étrange doctrine; et qu’enfin je communiquois mes sentiments à celles qui étoient avec moi, témoin ma sœur de Montaigle, avec qui j’avois été en même office. Je répondis qu’elle avoit lu toute sorte de mystiqueries , et que je n’en avois encore lu aucune. J’ai su depuis que ce mot de mystiquerie ne leur avoit pas déplu.
Le fondement des trois autres griefs, c’est qu’un jour, à la prière de la supérieure , je dis à la récréation ce que c’étoit que l’inquisition | mais sans rien dire, autant que je m’en puis souvenir , qui tendit à la blâmer : j’ajoutai seulement que ses censures ne sont pas reçues en France. Une autre fois, quelques personnes parlant du livre des Maximes, je dis: Ce qui nous convient, c’est de demander à Dieu sa lumière, soit pour M. de Cambrai, s’il a été trop loin; ou pour les autres, s'ils ne vont pas assez loin, car de la droiture dont est M. de Cambrai, on peut s’assurer qu'il se rétractera, s’il voit qu’il se soit mépris. Enfin une autre fois, comme on venoit de lire au réfectoire certains extraits ? qui sont dans une Ordonnance de M. de Chartres , ou dans le livre des États d’oraison ; je dis qu’une doctrine dont on ne prend que les mauvais endroits devient une étrange doctrine. Puis m’apereevant qu'on pourroit tourner mal ce que je venois de dire, j’ajoutai: On en a toujours agi ainsi, et quand il a été question de réfuter les hérétiques , on n’a pas pris les bons endroits de leurs livres.
Ces reproches, qui furent, ce me semble, les seuls que me fit M. de Chartres, furent accompagnés de tous les tons qu’on crut propres à m’effrayer. MM. Brisacier et Tiberge demeurant dans un grand silence, madame de Maintenon ne dit que quelques mots à la traverse, et finit par ceux-ci : Madame dé la Maisonfort auroit été une sainte dans le monde; mais elle n’étoit pas née pour être religieuse , elle aime trop sa liberté : ce qui n’avoit pas grand rapport à ce dont il s’agissoit, cet amour de ma liberté ne m’empêchant point d’être assidue à mes devoirs. ; À
Le même jour, M. Tiberge m’exagéra ce qui venoit de se passer, me disant qu’il n’y avoit qu’à Saint-Cyr qu’on voyoit de pareilles choses ; que la
1 Les extraits d’un ouvrage manuscrit de madame Guyon, intitulé : Les Torrents. Ces extraits se trouvent dans l’Ordonnance del’évêque de Ch du 21 novembre 1695. Voyez les Pièces justificatives jointes à l’ Inst sur les États d'oraison, par Bossuet, 1697, in-8. ,
place n’étoit pas tenable. Je m’y tiendrai néanmoins, répliquai-je; je n'ai besoin de consulter ni casuistes ni directeurs : j'en sais assez pour être persuadée , que, quand on s’est vouée à Dieu dans un état comme celui-ci, on ne doit point s’en retirer parce qu’on y est éprouvé par des contradictions. Ce n’est pas à madame de Maintenon que je me suis engagée; son changement ne me doit pas faire changer. — Je ne sais, dit M. Tiberge, si eu égard aux idées, si vous voulez aux préventions qu’on a, vous ne devriez pas, pour votre salut, demander à aller ailleurs. — Non, monsieur, lui répondis- Je ; et je ne veux point que mes sœurs, sur mon exemple, puissent penser que , pour éviter les. croix, on peut demander à sortir de sa maison.
Non contente d’avoir parlé de la sorte , j'écrivis à M. de Chartres et à madame de Maintenon, le plus humblement qu’il me fut possible, et comme si j'eusse desiré ardemment de rester à Saint-Cyr. Ce n’étoit pas au fond que je craignisse d’en sortir ; et si j’avois suivi ce que me dictoit l’orgueil, j’aurois eu une conduite opposée : mais je ne voulois point avoir à me reprocher d’avoir manqué à faire ce qu’il falloit pour ne point sortir de l’ordre de Dieu. Apparemment il demandoit de moi que j'en usasse ainsi; car, après avoir écrit et envoyé mes lettres, je me sentis plus en paix. .
Dès qu’on les eut reçues, on m’envoya M. Tiberge, qui me demanda où j'irois, si on me renvoyoit. Je lui répondis que j'y penserois quand on m’auroit déclaré que ma sortie étoit résolue. I1 me dit qu’elle l'étoit; qu’on me läissoit le choix du lieu où je me retirerois , pourvu que ce ne fût point à Paris. Je dis que je choisissois le diocèse de Meaux. M. de Chartres, qui n’attendoit que ma réponse pour partir pour Paris, y apprit à M. de Meaux que je demandois à me retirer dans son diocèse, m’abandonnant à lui pour le choix de la maison. M. Tiberge m’avoit indiqué celle de la Visitation ; J'avois allégué un frivole prétexte pour n’y point aller, y sentant de la répugnance.
Quelques jonrs se passèrent sans que j'apprisse des nouvelles de M, de Meaux. Il me vint une crainte naturelle, que ce prélat n’eût fait changer M. de Chartres, et qu’on ne m’arrêtât à Saint-Cyr : mais je m'offris à Dieu pour y rester toute ma vie avec toutes les contraintes et les dégoûts possibles , si telle étoit sa volonté. ;
J'en sortis le 10 mai 1697 avec ma sœur du Tourp. Pendant que nous sortions par une porte, on se disposoit à faire sortir par une autre ma sœur de Montaigle, qui ne s’attendoit à rien moins. Madame de Loubert eut le même sort; on ne voulut pas lui permettre de se retirer près de quelques parentes qu’elle avoit abbesses : on la mit aux Ursulines de Poissy , où elle est morte.
On mit d’abord ma sœur de Montaigle à l’abbaye de S. C. ; ensuite on la plaça dans un autre couvent du diocèse de Chartres , où elle s’est faite religieuse de la maison.
Ma sœur du Tourp m’apprit qu'on l’avoit fait comparoître comme moi devant M. de Chartres , et qu’on lui avoit dit des choses beaucoup plus dures et plus humiliantes. Elle me disoit en riant : Je veux les écrire, afin de les lire quand je serai tentée d’orgueil. J'ai su qu’ils avoient admiré la sagesse avec laquelle elle leur avoit répondu. Elle m’apprit aussi que madame de Maintenon avoit trouvé mauvais que nous n’eussions pas fait réponse à une lettre qu'elle écrivit à ma sœur du Tourp, en suite de la première conversation que j'ai rapportée, dont elle m’avoit mandé, en répondant à une lettre de moi, qu’elle en étoit parfaitement contente. Elle m’avoit ajouté qu’ellé écrivoit à ma sœur du Tourp tout ce qu’elle desireroit pour être en repos, et travailler con-
ment avec nous pour établir le royaume de Dieu dans Saint-Cyr. > lus cette lettre dans une bonne disposition; je fus fâchée d’y trouver
bien des choses que je ne goûtois pas. Je ne le dis point, ce me semble, à ma sœur du Tourp. Elle me demanda s’il falloit faire réponse ; je lui répliquai qu'il étoit question, non d'écrire, mais de pratiquer. Je parlai ainsi sans aigreur , selon ma pensée, et sans imaginer que madame de Maintenon en concluroit que nous n’entrions pas dans ses vues.
Nous fümes menées de Saint-Cyr à Paris par MM. T. (Tiberge) et B. (Brisacier). Celui-ci nous dit que madame de Maintenon, qui souffroit beaucoup du parti qu’elle prenoit, ne s’y étoit déterminée que parce que le Roi l’avoit avertie que, si elle mouroit avant lui, il ne laisseroit aucune personne suspecte à Saint-Cyr; que c’étoit donc par amitié pour nous. qu’elle avoit voulu faire elle-même ce qui se pourroit faire un jour plus désagréablement pour nous ; qu’elle étoit dans le dessein de nous adoucir ce coup 9 ce qui lui seroit possible. ; des
Nous partimes sans prendre congé d'elle. J’ai eu l’honneur de Jui écrireau moins tous les ans, et dans certaines occasions : je n’ai jamais recu que deux réponses : l’une , d’une dureté étonnante, dont elle a voulu qu’on gardât la copie à Saint-Cyr, et l’autre très sèche. Elle a, en quelques occasions, donné des marques d’une protection et d’une bonté toute particulière à mes frères.
La pension qu’on me donna étoit des moindres qu’on eût données en cas pareil. Le nouvel évêque !, de qui je dépens, a eu beaucoup de peine à m’obtenir une petite augmentation ; et son prédécesseur et lui, quelques secours d’argent, dont j’avois besoin pour avoir des meubles, et me faire accommoder un logement. On m’a quelquefois recommandée à ces prélats, et parlé de moi d'un air tendre. Voilà quels ont été ces adoucissements dont M. Brisacier me flattoit.
Nous logeâmes à Paris dans une maison de ces messieurs. Ma sœur du Tourp me confia qu’en montant dans le carrosse, Dieu s’étoit saisi d’elle d’une manière très sensible : son recueillement étoit presque continuel, et sa paix admirable. Elle me dit qu’elle ne croyoit point avoir fait de faute dans ce qui venoit de se passer , et que ce qui l’embarrassoit, étoit que, restant à Paris quelque temps, il faudroit qu’elle se confessât, et que, s'adressant à M. Tiberge, comme il étoit naturel qu’elle fit, elle ne savoit de quoi elle s’accuseroit; ce qu’il auroit peine à croire. ,
Je me sentis consolée d’être unie à une personne en quije remarquois tant
de grâces depuis plusieurs années, Elle ne partit de Paris qu'après moi, pour aller à G. (Grenoble) dans le dessein de s’y faire chartreuse. M. le cardinal Le Camus l'en détourna, et l’engagea à se faire fille de Sainte-Marie dans la première maison de Ja ville, où elle est actuellement maîtresse des novices. Ce cardinal fut très content de son oraison et de ses dispositions, et l’a, jusqu’à sa mort, traitée avec estime et bonté. Elle m’écrit quelquefois, et conserve pour vous, Monseigneur, une vénération infinie.
Nous nous séparâmes avec tous les témoignages et toutes les marques d’une amitié tendre et chrétienne. Ce fut le 15 mai, veille de l’Ascension, jour de mon départ pour Meaux, où un équipage que M. l’évêque m’avoit fait espérer pour me conduire à Jouarre, qui étoit la maison qu'il mavoit choisie, m'ayant
* manqué, j'attendis le retour de ce prélat à Meaux. Il y arriva la veille de la Pentecôte, vit à l’instant madame l’abbesse de Notre-Dame, chez qui j étois; lui dit que madame de Soubise ? craignoït que je n’allasse à Jouarre ; qu’il
1 Henri de Thiard de Bissy.
2 Abbesse de Jouarre,
m'y mèneroit pourtant, si j’avois trop d'opposition à aller aux Filles de Sainte- Marie, où il projetoit de me placer. [l me demanda après madame de Monichevreuil : j’entrevis qu’il avoit quelque nouveau dessein dans l’esprit. Dans l'incertitude où cela me tint pendant quelques jours, ce verset de David me revint souvent : Toutes mes aventures , Seigneur, sont entre vos mains ? ; je m'en sentis consolée, et, ce me semble, plus abandonnée à Dieu, à qui je demandois souvent qu'il fit tourner toutes choses à sa plus grande gloire et à mon salut.
Le lundi de la Pentecôte, M. de Meaux révint me voir, et me dit que, dans le dessein où j'étois d’être en relation avec lui, le mieux seroït que je restasse à Meaux ; qu’il avoit vu les filles de la Visitation ; qu’elles étoient prêtes à me recév F; que la dissipation des abbayes né me convenoit point ; qu’il me seroit meilleur d’être dans une maison de Sainte-Marie. Comme j'ai attrait à me laisser conduire à la Providence, je n’hésitai point d'accepter la maison qu’on m'offroit, où je fus menée par le prélat la dernière fête de la Pentecôte, et où il avoit la bonté de me voir régulièrement quand il venoit à Meaux.
Il me parloit souvent de vous, Monseigneur , ét ne faisoit presque que me confirmer dans les décisions que j'avois reçues de vous, entre autres sur Îles austérités, les communions et les lectures , si ce n’est qu’il me laïssoit plus de liberté sur les lectures. Jen profitois pour lire vos écrits de toutes les sortes ; j'excepte un livre pour les pasteurs ?, que jé n’ai point lu. Je retrouvois dans ma tête, et écrivois de mémoire ceux que j’avois eus autrefois, que madame de Maintenon m’avoit ôtés quelques années auparavant ; sacrifice qui m’avoit beaucoup coûté. Le prélat approuvoit que je préférasse le recueillement aux lectures particulières que prescrivent les constitutions. Pour les communions , outre qu’il me permettoit de communier le dimanche, le jeudi et le sämedi, il Vouloit que j’y ajoutasse les autres commünions qui se font à Saint-Cyr et à Sainte-Marie. Ainsi je communiois souvent quatre ou cinq fois la semaine ; et quoiqu’il approuvât la règle de se conformer à la communauté, quand on vit dans cet état, et que je lui eusse proposé de m’en tenir à cette règle, il disoit qu’il pouvoit y avoir des raisons d’en üser d’une autre manière, Surtout pour communier plus souvent. Ce que je sais de sa conduite par rapport aux personnes qu’il dirigeoit , prouve qu’il étoit porté pour la fréquenté communion.
À légard des austérités, j'ai vu dans quelques lettres, qu’il mandoit à quelques personnes qu’il conduisoit, que les vues d'en faire au delà de celles que prescrit la règle, lui étoient devenues encore plus suspects , depuis qu’il avoit lu dans saint François de Sales, que, $’il étoit religieux, il ne demanderoit point à en faire d’autres que celles de la règle. 11 me disoit qu’il n’aimoit guère à en ordonner; que cela démande une grande attention, à cause des inconvénients qu’elles ont pour la santé ; et autrement il me renvoyoit, Sur cet article, à mon confesseur. Lui disant qu’il ne m'en prescrivoit point : que cela ne devoit point m’inquiéter, et qu’il n’étoit point nécessaire que je lui marquasse sur cela d’empressement ; que la perfection ne consistoit point dans ces choses là.
Je lui représentois que je craïgnois que ma vie ne fût trop douce ; qu'il me sembloit que je ne faisois rien pour Dieu : il répondoit qu’il suffit de faire sa volonté. Et lui représentant qu’à Saint-Cyr je mettois à la place des mortifications du corps l'instruction, il me répondit : Ici, mettéz-y l'inutilité. Je vous
on manibus tuis sortes meæ. Ps. xxx. 16.
Le Traité du ministère des Pasteurs, contre les Protestants. Œuvres de Fénélon. tom. 11,
dirai, Monseigneur, puisque l’occasion en vient, qu’elle n’est point une croix pour moi ; car je sais m'occuper , etme passer d'emplois,
Ce prélat me paroissoit bien sensible à ce qui lui venoit de votre part, et particulièrement touché que vous lui eussiez renvoyé son livre des Etats d’oraison, sans lui en dire votre sentiment, M. de Cambrai, me dit-il unjour, n'avoit qu'à me dire ce qu’il improuvoit dans cet ouvrage ; j'y aurois volontiers changé plusieurs choses pour avoir l'approbation d’un homme comme lui.
Il étoit de l'avis du public sur votre esprit. Il me dit un jour : C’est la grande mode de trouver beaucoup d'esprit à M. de Cambrai; on a raison : il brille d'esprit , il est tout esprit, il en a bien plus que moi.
Je demandois souvent à Dieu qu’il vous réunit avant la mort. L yage que M. de Saint-André fit en Flandre, à la prière de ce prélat, marque le désir sincère qu’il avoit de cette réconciliation; et les contre-temps qui en empéchèrent le succès, que mes prières ne méritoient pas d’être exaucées.
Au mois de mai 1697.
LETTRE VII. Il lui permet de venir se fixer dans le diocèse de Meaux.
Je vous reçois , ma Fille ; dans mon diocèse, avec le dessein de vous y donner tout le secours que je pourrai , etc.
À Paris, 12 mai 1697.
LETTRE IX. Il la prie de lui renvoyer ses difficultés sur le livre des Etats d'oraison.
Je crois avoir oublié à Meaux, dans un tiroir bien fermé , la lettre où étoient vos difficultés sur mon livre. Ainsi, ma Fille, si vous desirez une réponse prompte, renvoyez-les-moi. Pour vos autres lettres, mettez tout dans l’abime de la miséricorde de Dieu, et ne songez point à des confessions générales. J'approuve fort la méthode de surmonter le scrupule en communiant ; et quand cette action est suivie du calme, c'est bon signe.
- Ne soyez jamais en peine de votre oraison; songez au fruit ; devenez petite; aimez les petites observancescomme les grandes, c’està dire les cheveux et jusque aux souliers de l’époux, et les franges comme les habits. Si vous ne devenez petite, mais très petite, les sublimités de l'oraison vous seront ôtées ; il n’y a de sublimité que celle qui nous rend plus humbles : voilà le premier point que j'attends de votre conversion. L'autre, laissez là Saint-Cyr, et le monde qui l’environne, avec l'éclat qui en rejaillit malgré la retraite et l'air même qu’on Y respire : que Mme de Maintenon ne tienne plus de place dans votre cœur ; renouvelez-vous à l'intérieur et à l'extérieur. Tous ces honorables
liens du monde captivent insensiblement le cœur que Dieu veut affranchir. Soyez libre en Jésus-Christ ; souvenez-vous de ses petitesses, et croyez qu'une partie de la croix qu'il veut vous imposer sera là dedans. Noyez les scrupules dans la confiance.
À Paris, 24 juin 1697.
LETTRE X. Il l’excite au parfait abandon.
+. Quant aux autres dispositions, il faut tâcher de les laisser au dessous de soi, du moins à côté, sans leur permettre d'entrer dans l’intime. Il y faut même plus de mépris que de combat , et sur tout cela se contenter d'un abandon général à Dieu , sans plus de curiosité ni de recherche. La meilleure disposition en général, à l'égard des créatures pour lesquelles on pourroit avoir actuellement ou du dégoût ou du goût, ou du dédain ou de l'indifférence, c’est de laisser tout cela être ce qu'il est, c’est à dire rien, et comme chose qui s'écoule en pure perte, sans s’en troubler ou inquiéter. Je vous verrai, s’il plaît à Dieu, avant mon départ. Notre Seigneur soit avec vous.
À Germigny, 16 mars 1698.
LETTRE XI. En quel sens on doit.entendre la désappropriation ou le détachement des dons de Dieu.
Je ne puis partir, ma Fille , sans vous recommander de plus en plus la simplicité. fus
….. Ces désappropriations des dons de Dieu ne sont que raffinement. Je sais que les spirituels des derniers siècles se sont servis de ces termes ; mais si on ne les entend sainement , on tombe dans de grandes erreurs. C'est une vérité constante j qu'on n'est uni à Dieu que par ses dons. La sainteté, la justice, la grâce sont des dons de Dieu ; ce sont des moyens par lesquels on le possède. Songer à s’en détacher , C’est songer à se détacher de Dieu même. J'en dis autant de la foi, de l’espérance et de la charité. On ne peut être agréable à Dieu que par ces vertus , qui sont autant de dons de Dieu. Ces unions immédiates avec Dieu, tant vantées par beaucoup de mystiques , même par les bons, sont une illusion , Si onles entend mal. Il n’y a qu'un seul moyen de les bien entendre, et de se désapproprier des dons de Dieu ; c'est en évitant, comme l’écueil de la piété, de se les attribuer à soi-même. Mais si on les prend
comme venant du Père des lumières, on en est suffisamment : désapproprié. On peut s’en détacher encore d’une autre manière ; c'est de ne les pas chercher pour le plaisir qui nous en revient, mais par la vertu qu’ils ont de nous unir à Dieu même, puisqu'il ne s’unit à nous que par ses dons. Encore y a-t-il une céleste et victorieuse et foncière délectation, dans laquelle consistent la grâce et la charité ; et s’en détacher, c’est se détacher de la charité et de la grâce, c’est à dire de Dieu même. Croyez, ma Fille, que toute autre doctrine n’est qu'illusion. fl en faut toujours revenir aux idées simples , qui sont celles de l’Ecriture. Mettez-vous sérieusement dans la lecture de l'Evangile , et prenez les idées que vous donnera la simple parole; vous vous en trouverez bien : je m'en rapporte à l'expérience que vous en ferez. C’est de quoi je vais traiter à fond avec vous à mon retour , et entrer non seulement dans tous vos doutes mais encore intimement dans toutes vos peines, pour petites qu’elles soient. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, 22 avril 1699.
LETTRE XII. Réponse aux diffificultés qu’elle lui avoit proposées sur le livre des Etats d'oraison.
Première demande :. Comme on rapporte de diverses personnes, qu’elles étoient dans une actuelle et continuelle présence de Dieu , au moins pendant qu’elles veilloient, j'aurois quelque penchant à croire que Dieu fait cette grâce à quelques âmes.
Réponse. Cela se peut, mais je n’en sais rien.
Deuxième demañde. {1 est rapporté de la mère de l’Incarnation , ursuline , que rien ne la pouvoit distraire de son union avec Dieu, ni les travaux, nila conversation, ni la nuit, mi le jour.
. Réponse. Je crois que ces âmes ont souvent des distractions dont elles ne s’apercoivent pas; mais comme elles ont une grande facilité à revenir à Dieu, on en conclut , etc.
Troisième demande. Elle dit elle-même : « Je me vois par état perdue dans la divine majesté , qui , depuis plusieurs années, me-tient dans une union que je ne puis expliquer... Il y a près de cinquante ans que Dieu me tient dans cel état... Ce que je fais à mon oraison actuelle, je le fais tout le jour, à mon coucher, à mon lever, et ailleurs. »
? Voyez la notexvii.
Réponse. Si sa disposition avoil été un acte direct et continu, elle auroit dû ignorer son état ; car ce ne peut être que par réflexion qu’on sait tout ce que cette mère démêle ici.
Quatrième demande. Je n'ai Ju que quelques endroits de la Vie de cette religieuse ; mais par ce que j'en ai vu ; il m'a paru que cette union , quoique continuelle, ne l’empêchoit pas de s’exciter aux actes distincts.
Réponse. Cela est vrai. |
Cinquième demande. I est dit et souvent répété, dans Ja Vie du bienheureux Grégoire Lopez, qu'il étoit dans un acte perpétuel et continue] d'amour de Dieu; et dans une conversation qu'il eut avec un de ses amis, à qui il fit cette confidence , il dit qu'il connoissoit une âme qui, depuistrente-six ans, n’avoit pas discontinué un seul moment de faire de toute sa force un acte de pur amour de Dieu.
Réponse. Si cela est, il n’a pas péché; et en effet il:disoit à son confesseur : Mon père, par la grâce de Dieu, je ne me souviens pas de l'avoir offensé. Mais c’est discontinuer de faire un acte direct, de revenir sur son état. Je ne dis pas qu'on ne puisse avoir une certaine sorte de présence de Dieu , qui peut, quoique on la nomme simple, compatir avec de délicates réflexions.
Sixième demande. I] est rapporté, dans la Vie de Grégoire Lopez, qu'un grand et savant prédicateur, nommé le P. Jean de Saint-Jacques , l’étant allé trouver pour Jui parler sur ce sujet, Dieu fit en lui quelque chose de semblable à la disposition de Grégoire Lopez ; et par une lumière intérieure , 4 lui fit connoître que c’étoit là la manière dont Grégoire Lopez l'aimoit de toutes ses forces , sans qu'aucune chose créée pût empêcher cet acte d'amour, et qu'en celte sorte il étoit compatible avec les œuvres extérieures, faites , par obéissance où autrement, pour la gloire de Dieu.
Réponse. On ne peut répondre de ce que Dieu a fait dans certaines âmes, il est le maître de ses dons : mais elles ont dû être toujours dans la disposition de n’exclure aucun des actes éssentiels au chrétien ; on ne doit en aucun moment les exclure, il faut toujours être disposé à les faire.
Septième demande. Quoiqu'il soit rapporté, à la page 293 de la Vie de cesaint homme, qu’il disoit qu’il ne pouvoit faire autre chose , si Dieu ne lui en donnoïit le moyen, il est rapporté, en d’autres endroits, qu’il faisoit divers autres actes , à quoi il paroît qu'il s'excitoit, sans attendre d’inspirations particulières : ainsi il falloit que son acte continu fût bien différent de celui des nouveaux mystiques.
Réponse. Il est vrai.
Huitième demande. À la page 295 et à la suivante , il est rap porté qu'il ne croyoit pas que nulle pure créature, excepté Ja sainte Vierge, demeurât toujours dans une sorte d'union à Dieu fort parfaite, quoique, dans l'union ordinaire . telle que celle dont il avoit plu à Dieu de le favoriser, il pût bien y avoir une continuelle persévérance.
Réponse. Je suis bien persuadé que la sainte Vierge a été unie à Dieu d’une manière très éminente : mais on ne sait point au vrai comment Dieu l’a mue, et quelque passive qu'ait été sa voie, elle n'a laissé d'être méritoire; car Dieu, quand i] Jui plait, laisse la liberté dans les états passifs , comme il est CrOYable qu'il la laissa à Salomon dans ce ravissement où il choisit la sagesse, puisque Dieu le récompensa de ce choix.
Quelquefois aussi Dieu y agit ayec une pleine autorité : et quoique l’âme alors ne mérite point, cela ne laisse pas de fui être très utile , parce que Dieu par là, en la capüvant , la prépare et la dispose à des actes très parfaits. |
Neuvième demande. Grégoire Lopez étoit, comme saint Francois de Sales, et d’autres que vous citez, Monseigneur, hien éloigné d'attacher la perfection aux états passifs. Cette Vie m'a paru d’une assez grande autorité; car, outre ceux qui ont approuvé la traduction, le ch. xxxvi1 contient neuf ou dix tant éloges de la vertu de ce saint homme, qu'approbations du livre ; etil ya six ou sept évêques. Ainsi j'ai été surprise que vous n'ayez pas cité celivre.
Réponse. Je n'ai pas eu besoin de cette autorité ; celle de FE criture m'a paru encore plus grande.
Dixième demande. Dès que, dans 1e temps convenable, om ‘fera les actes distinets à quoi le chrétien est obligé , et qu'on ne voudra point exclure de l'état de lacontemplation ni les person nes divines ; ni aucun des attributs, ni les mystères de Jésus- Christ; et que, comme il est dit dans les Articles d’Issy xxiv et xxx1Y, on sera persuadé que tout ce qui n'est vu que par là fox est l'objet du chrétien contemplatif; vous ne blâmerez pas, ce ne semble, que dans l'oraison on suive son altrait, n’oceupätil toujours, dans le temps de l’oraison actuelle, que du même objet. \
Réponse. Je ne blâme point cela; suffit de ne point exclure,
Qnzième demande. La mère de l'Incarnation disoit que queiquefois elle vouloit se distraire pour s'occuper des mystères , mais qu’aussitôt elle les oublioit, et que l'esprit qui la conduisoit la remettoil plus intimement dans son fond.
Bossuet ,t, xxv:1, Sp]
Réponse. Je crois bien que cela étoit ainsi. Quand on est dans Ja disposition de ne point exclure les autres actes, ils viennent, quand même on ne s’en apercevroit pas.
Douzième demande. Dans la définition de l’état passif, vous dites, Monseigneur, que l'âme demeure alors impuissante à produire des actes discursifs; ilme paroît que cela n'est pas toujours de la sorte. |
Réponse. Gelte impuissance n’est pas toujours absolue.
Treizième demande. H paroît, par divers endroits des écrits de saint Francois de Sales, qu'il vouloit que certaines âmes se contentassent , lorsqu'elles apercevoient de la distraction dans leur oraison, de revenir à Dieu par un simple retour , et quede , ramener ainsi leur esprit à Dieu étoit le seul effort qu’il vouloit qu'elles fissent alors.
Réponse. Ce simple retour est très suffisant; c’est l'acte le plus effectif : souvent les autres ne sont que dans limagination.
Quatorzième demande. Supposé que ce simple retour ne fût pas suffisant dans certains temps que l'attrait s'est retiré, vous ne demanderiez pas que ces àmes en revinssent à la méditation , mais qu'elles se contentassent de faire de petits actes courts de temps en temps.
Réponse. Non à une méditation méthodique ; mais quand l'opération de Dieu cesse, et qu’on a besoin du discours, il faut y revenir , et c’est y revenir que de faire ces actes courts. Ce qu'on a condamné dans là xvie Proposition *, c’est qu'il est dit qu'alors l'âme n’a plus besoin de revenir au discours. Or, quand Dieu laisse les âmes à elles-mêmes, il faut bien qu'elles s'excitent ; et au lieu de dire toutes les fois qu'une dme de cet état, l'auteur auroit dù dire ordinairement.
Quinzième demande. La mère de Chantal vouloit que ces âmes se contentassent, quand elles ne sentoient plus d’attrait, de dire de temps en temps quelque parole d'abandon et de confiance , et de demeurer en révérence devant Dieu.
Réponse. Je ne blâmerai jamais cela.
Seizième demande. Je comprends bien, Monseigneur, que, sans les oraisons extraordinaires, on peut parvenir à une grande pureté d'amour, et que la purification des péchés n’est point attachée à ces oraisons.
Réponse. Cela est certain.
Dix-septième demande. Maïs cet épurement des puissances de
1 I indique la xvi® Proposition, condamnée par le Bref d'Innocent XII contre le livre des Maximes.
l'âme , quiest si bien expliqué au cinquième livre des Etats d'oraison ; pourroit-il se faire sans la contemplation ?
Réponse. C’est dans la contemplation que se fait cet épurement; c'est là proprement l'acte de contemplation, cet acte pur, simple et direct: mais sans la contemplation, on peut avoir une très grande. charité, en quoi consiste la vraie perfecton.
Dix-huitième demande. Je n’entends pas bien pourquoi la Proposition xur (d'Issy) joint à la vie la plus parfaite l’oraisont la plus parfaite ; parce qu’en expliquant cet Article, vous marquez que l'intention de cette proposition est de montrer aux Quiétistes, qui s’imaginent être les seuls qui connoissent la simplicité, la manière dont tous les actes se réduisent à l'unité dans la charité.
Réponse. L'oraison et Ja vie la plus parfaite peuvent être séparées, supposé que l’oraison la plus parfaite soit l’oraison passive. La fin de celte xr1e Proposition n’a pas été de marquer que ces deux choses sont inséparables, ni de distinguer les parfaits des imparfaits par la réunion des vertus dans la charité, puisque tous les actes méritoires dans les justes doivent être commandés par la charité : mais les parfaits sont plus fidèles que les autres à rapporter à la charité les actes des vertus inférieures. C’est la vertu universelle qui comprend sous soi tous les objets des autres vertus, pour s’en servir à s’exciter et à se perfectionner elle-même : mais les parfaits, quoique plus rarement que Jes imparfait , font quelquefois des actes de vertu qu'ils ne
rapportent pas à la charité, et qui ne sont pas commandés par elle.
Dix-neuvième demande. H est dit (liv. X, art, xv) qu’une âme continuellement passive ne pourra pécher, même vénielle ment.
Réponse. Cela est vrai.
Vingtième demande. Mais ne pourroit-elle pas résister à cet attrait?
Pre Dès qu’elle y résisteroit, elle ne seroit plus passive.
Vingt-unième demande. Où si Dieu agit avec une pleine autorité, comment cet état est-il méritoire? La sainte Vierge, qu'on suppose dans cet état, est pourtant parvenue à un si haut degré de mérite.
Réponse. Cet état n’est pas méritoire, lorsque on n°y a pas Pur, sage de son hbre arbitre ; mais quelquefois on y agit avec liberté. L' état de la sainte Vierge étoit méritoire, et au dessus de £out.ce qu'on en peut dire.
Vingt-deuxième demande. Je sais, Monseigneur, que vous dites en quelque endroit que le libre arbitre agit dans la passivelé; qu'il y a certaines actions tranquilles que l'âme y exerce ; que cela suffit pour y mériter ; que la liberté se conserve même quelquefois dans les extases et les ravissements.
fiéponse. Tout cela est vrai.
Vingt-troisième demande. Ainsi, ma difficulté, c'est qu'il est dit dans voire livre, comme je viens de le marquer, qu'une âme toujours passive ne pourroit déchoir de la grâce.
Réponse. Quand on pèche, on cesse d'être passif; ce n’est plus alors Dicu qui meut l'âme.
Vingl-quatrième demande. L'Article vx (d'Issy) dit que l'oraison dominicale est l'oraison journalière de tonte âme fidèle. Cela se doit-il entendre à la rigueur? Il est rapporté de la mère de l’Incarnation, carmélite, qu’elle ne pouvoit dire un Pater ile suite, et il me semble que cela se dit encore de quelques autres.
fiéponse. Il est vrai, mais elle avoit intention de le dire, elle en disoit le principal. Quelqu'un qui manqueroit quelquefois de dire le Pater, parce qu'il seroit occupé d'autres bonnes shoses, et parce qu'il n’y penseroit point, ne pècheroit pas; mais il n’en seroit-pas de même de-celui qui ne voudroit pas le dire.
Vingt-cinquième demande. I est rapporté, dans la Vie de la mûre de Chantal, qu'à la messe, pour préparation et action de grâces de la communion , elle demeuroit dans la simple union à Dieu.
Réponse. Je ne blâme point tout cela.
Vingt-sixième demande. Elle ditqu'ayant voulu, dans le temps de la communion, faire des actes plus distincts, Dieu l'en avoit reprise. Je crois donc, Monseigneur, que ce que vous blâmez est un certain laisser faire Dieu, qui exelut par état la propre excitation.
Réponse. Oui.
Vingt-septième demande. Je crois de même que ce que vous désapprouviez par rapport à la contrition, c’est de ne vouloir jamais s'y exciter; mais que vous n’exigeriez pas toujours d’une personne, qui, loin de faire profession de haïr le péché en la manière que Dieu le hait, sans douleur, sait au contraire qu’on doit s'en affliger, et s'en afflige ; qui va, dans Ja résolution de ue le plus commettre, chercher le pardon dans le sacrement de pénitence ; vous n’exigeriez, dis-je, pas toujours d’une telle personne qu'allant à confesse, elle fit des actes distincts de contri-
tion, puisque, lors même qu'elle seroit demeurée dans son recueillement, il seroit à supposer qu'elle auroit eu dans le fond du cœur vraiment la contrilion.
Réponse. Cela est vrai.
Vingt-huitième demande. Dans une de mes anciennes lettres, je vous demandois comment un pécheur, que Dieu convertiroit miraculeusement à la mort, pourroit en un moment faire tous les actes distincts que Dieu a commandés. Vous répondez que Dieu ne convertira jamais parfaitement aucun homme, sans lui faire faire distinctement divers actes que vous expliquez. Mais par l’article v du livre IV de votre livre, il semble que, dans certaines circonstances, un acte d'amour peut suffire à la justifices tion du pécheur.
“Réponse. C'est qu'il y a des occasions où un acte d'amour, sans songer en particulier à regretter un péché qu’on auroit commis, ne laisseroit pas de justifier.
Vingt-neuvième demande. Dans une autre de vos réponses, parlant sur l’oraison de simple présence de Dieu, vous dites que, quand Dieu retire un long temps son opération, c’est alors le temps de s’exciter comme les autres fidèles, Ces actes courts que pratiquoit et que conseilloit la mère de Chantal ne suffiroient-ils pas?
Réponse. Oui ; les actes les plus longs ne sont pas les meilleurs. J'aime la simplicité, et je conviens de ce que disoit cette mère.
Trentième demande. Je n’entends pas tout à fait bien ces mots de Part. xux du liv. I : La raison essentielle et constitutive de Dieu... et ces autres ci : Dans un acte de simple et pure intelligence.
Réponse. Ce mot raison, qui vous a paru obscur en cet endroit ; est un terme de l'Ecole, qui signifie ce qui donne la forme à une chose, qui la fait être. J’ai marqué à cet endroit du livre que, dans l'Ecole, on n’est pas d'accord de la notion qu'il faut avdir de ce qui fait proprement l'essence divine.
Un acte de simple et pure intelligence est un acte où l'imagination n'a point de part.
Trente-unième demande. Je n’entends pas bien non plus, à l'art. xzix du iv. VI, ces mots d’un passage de saint Clément d'Alexandrie : L’éme parfaite ne médite rien moins que d’élre Dieu.
Réponse. Par participation.
1 Voyez ci-dessus, pag. 708.
Trente-deuxième demande. L'oraison que saint Francois de Sales appelle oraison de patience, et celle qu’on nomme proprement oraison de pure foi, n'est-ce pas la même chose? l'âme alors non seulement ne raisonnant ni ne discourant plus, mais étant privée de tous les goûts.
Réponse. Cette oraison est celle que le saint explique en se servant de la comparaison de la statue. Dans cette oraison, les actes sont insensibles ; on les croit perdus, mais ils ne le sont pas. 2
Le 1er de mai 1700,
LETTRE XII. Il compatit à la peine d’une des sœurs, et l'excite à humilité,
J'ai, ma Fille, reçu vos deux letire® dont la dernière m'ap— prend là peine que souffre notre sœur AN. de la privation de ma réponse. Je Jui écris par cet ordinaire, et ne cesse de l’offrir à Dieu. J'ai va madame de Villette, à qui j'ai raconté la grande mention que nous avions souvent faite d'elle, et que vous en faisiez dans votre dernière leltre. On met en vogue, dans cette maison , toute sorte d'amitiés. Pour vous, ma Fille, consommez ‘ l'œuvre de Dieu en vous. Pour l’oraison , laissez-vous aller ; et croyez que le sceau de la vérité, c’est la mortification intérieure et extérieure , dont l'humilité est le fondement. Prions avec confiance les uns pour les autres. Votre salut m'est très cher.
À Paris, ce 1 mars 1701,
LETTRE XIV. Il l’engage à ne point parler de leurs entretiens sur les matières de spiritualité, |
La circonspection que je vous demande vous mène de soimême à la perfection du christianisme et à un entier détachement des créatures. I n'y en à point d'assez attirantes auprès de vous pour vous faire de la peine. Je vous ai parlé à fond par une véritable amitié. I ést de la dernière conséquence que rien n'échappe de notre dernier entretien. Quand on tourne les avis en éclaircissements et en justifications, on en perd tout le fruit et on les tourne en aigreur. Je suis à vous, ma Fille, de tout mon cœur. Je ne veux point vous mettre dans la gène; il suffit d’avoir une fois bien compris ce qu'on a à faire : le reste se fait comme-tout seul, par la suite de cette impression.
Mai 1701,
LETTRE XV. Réponse à quelques difficultés sur sa position actuelle.
Première demande. Si j'agissois naturellement, je ferois sen- Ur à la... (supérieure) que ce ne sont pas des procédés tels que le sien qui sont propres à m'attirer'.
Jiéponse. ]] n’est pas question de rien faire sentir à la... ce qui seroit une espèce de déclaration de ressentiment ; il faut agir à l'ordinaire, sans affectation.
Deuxième demande. La maxime d'éviter tout ce qui plaît, autant que cela se peut, me paroit au dessus de mes forces. Quoique je pratique mal celles-ci : 4° de ne rien faire par le principe de se Salisfaire; 2° agir dans la société, non pour se contenter, mais selon ce qui convient aux autres; elles sont plus conformes à mon attrait. Peut-être qu'en entendant bien la première, elle revient à ces dernières.
Réponse. Il est vrai que ces deux choses bien entendues reviennent à la première; et je n’en demande pas davantage, pourvu qu'on les-exécute sincèrement devant Dieu.
Troisième demande. Vous m'avez dit autrefois, Monseigneur,
* qu'il suflisoit de trâiter tout le monde avec politesse, et que je pouvois marquer la distinction à certaines personnes qui eu méritent, et à qui je puis en témoigner sans leur nuire.
Réponse. Cela se peut, en observant bien les conditions marquées dans l’article qui précède.
Quatrième demande. Je ne voudrois pas aussi être obligée d'éviter celles qui tiennent à moi d’une manière plus vive.
Réponse. Celles-ci font plus de difficulté que les autres, parce que la liaison en est trop humaine, et sujette: à de grands in— convénients; mais c’en seroit un autre aussi grand d'affecter un
éloignement en toute rencontre.
Cinquième demande. Je me mettois autrefois toujours à la même place aux récréalions; par là j'évitois l’embarras de choisir la compagnie.
Réponse. C’est une espèce de choix de se mettre toujours à la même place, et c'est une sorte d’averlissement pour celles qui nous chercheront ; ainsi il faut témoigner plus d’indifférence, et faire si bien, s’il se peut, qu’on ne marque pas plus d’atta-
! Cette phrase, et plusieurs autres de la même lettre, font allusion à quelques désagréments que madame de la Maisonfort avoit alors à essuyer de la supérieure du monastère de la Visitation de Meaux. Il est question de ces désagréinents dans l’Averlissement que madame de la Maisonfort a placé à la
suite de cette lettre.
chement aux unes qu'aux autres, et le faire non seulement par rapport aux... (supérieures), mais plutôt pour l'édification commune. \
Sixième demande. Comme je suis libre*de ne venir aux rècréations que lorsque tout le monde y est assemblé, je pourrois imiter ce que j'ai oui dire que pratiquoit une personne, qui se déterminoit, avant que d'entrer, à se melfre à un tel endroit; et alors elle y prenoit la compagnie qu'elle y trouvoit, agréable ou non. at
Réponse. 11 y auroit là trop d'affectation, et un soin inutile : il faut que Ja rencontre et une espèce de hasard déterminent, comme il se fait dans les choses indifférentes.
Septième demande. Ne dois-je pas, par ma conduite, éviter d’exciter la jalousie de celles qui sont attachées à moi ?
Réponse. Il ne faut guère avoir égard à de semblables jalousies, et l'on se doit beaucoup plaindre soi-même quand on s'y assujettit.
Huitième demande. L'une d'elles est d'une sagesse et d’une cireonspection avec moi, qui m'édifie et qui me plaît.
Réponse. Qui pourroit aimer comme Jésus-Christ aimoit Va- | pôtre saint Jean, à cause de sa pureté, de sa candeur, de sa simplicité et de sa bonté, cela seroit bon. Tout le reste est suspect et dangereux, et il le faut craindre, non par scrupule, ce qui est toujours foible, mais par réflexion et par raison.
Neuvième demande. La même me dit un jour, en me parlant de ses sentiments : « Vous devez remarquer que je ne suis pas bien maîtresse du sensible. » Je ne sais ce qu’elle vouloit dire par à; car je ne remarque qu'une grande réserve et qu'une grande modération dans sa conduite.
Réponse. Il la faut estimer de savoir si bien gouverner ce sensible, que la connoissance n’en vienne pas jusqu’à vous. I n’y a qu’à observer la réponse de l’article précédent.
Dixième demande. Vous m'avez dit une fois, Monseigneur , que M. de Cambrai a une maxime admirable, qui est de ne se point conduire par les livres, mais par pure obéissance. Vous ajoutâtes quelque chose dont je ne me souviens point.
Réponse. J'ai voulu dire que les livres ne faisant aucune application, et laissant la chose indéterminée, l'obéissance, qui descend aux circonstances particulières, est préférable; il ne me vient point d’exceptions à cette règle.
Onzième demande. Entre plusieurs livres que je prétends donner à la fête de la mère supérieure, j'ai dessein d'y joindre une pelite Instruction morale de feu M, de la Trappe. Je desi-
rerois Savoir si vous connoissez ce livre, et si je puis le donver, l'auteur n'étant pas à la mode ici.
Réponse. Je ne connois point ce livre ; mais il est véritable ment de feu M. de la Trappe, il ne peut être que bon en soi : quoiqu'il puisse arriver qu'il ne seroit pas convenable à telles et telles maisons d'une autre observance que la sienne.
Douzième demande. Faut-il se confesser d’avoir dit du pro chain une chose, qui, étant un grand péché en soi, ne déshonore pas selon le monde, comme qu'un homme s’est battu en duel, qu'il a eu une galanterie ; qu'une femme , avant sa conversion étoit galante ; en un mot, les autres choses qui semblent réparées par le chaugement de vie ; de dire de personnes du monde , qu'elles ont fait de certains mensonges dont elles ne se faisoient point une honte, ou d’avoir parlé de défauts , très visibles qu'on n'apprend point à ceux à qui on parle ?
Réponse. Siles choses marquées dans l’article précédent se disent avec louange , d’une manière qui inspire de l'estime ou des sentiments mondains pour de telles actions, il faudroit s'en humilier beaucoup, et s’en confesser. On ne doit parler qu’avec mépris de toutes les maximes du monde, si contraires à celles de Jésus-Christ; autrement c’est introduire dans Jérusalem le langage de Babylone.
Treizième demande. Et d’avoir parlé de choses importantes, mais publiques, à des personnes qui les ignoroient?
Réponse. M. de la Trappe, que vous paroissez estimer, et qui le vaut, étoit bien contraire à ces fouvelles du monde, et se faisoit un honneur de les ignorer. Lorsqu’elles devienuent si publiques et si communes, qu’elles forcent en quelque façon les solitudes, on en peut parler, mais sobrement, et comme d’affaires étrangères aux chrétiens.
Quatorzième demande. Je ne crois pas devoir entreprendre de gagner les mères; je suis trop naturelle pour y réussir,
Réponse. Vous n'avez pas compris dans quel esprit je vous ai parlé de cette sorte, vs ]
J'ajoute à mes réponses certaines choses générales, qui les peuvent rendre faciles. |
Premièrement, d'arracher de plus en plus de son cœur tout desir naturel de plaire à la créature, comme portant toujours quelque obstacle et quelque entre-deux à celui de plaire à Dieu.
Secondement de se bien imprimer une fois les vérités qu'on veut prâtiquer; ce qui fait qu'elles s’exécutent presque d’ellesmêmes, sansune attention inquiète, dans toutes les occasions.
30 Mai 1701.
754 à LETTRES
Quinzième demande. Vous m'avez dit, Monseigneur, que la règle de saint Paul (Philipp. 11, 4.) empêche de préférer ceux qui ont du goût pour nous à cause de cegoût, mais de s'en servir pour les s porter à Dieu.
Réponse. Autant que le peut permettre l'édification de la communauté, qui doit être préférée à tout.
Seizième demande, Vous êtes convenu que. je peux avoir des manières aflables, ouvertes et attirantes.
Réponse. Le tout par rapport à Dieu, et au bien des autres, non pas pour s'attacher les personnes.
Dix-seplième demande. N'êtes-vous pas convenu que certaines prédilections étoient permises, et ne m'avez-vous pas cité l'exemple de notre Seigneur ?
Réponse. À Dieu ne plaise que nous voyions en notre Seigneur des prédilections par un goût humain etsensible ! Quand saint Jean et saint Jacques firent demander par leur mère la préférence sur les autres disciples, Jésus-Christ la leur refusa, et leur présenta son calice.
Dix-huitième demande. Je ne crois pas qu'on puisse en général blâmer l'amitié.
Réponse. L'amitié, c’est la charité en tant qu’elle est déterminée, par les occasions et les L'aisons, à rendre certains offices plus aux uns qu'aux autres, le fond étant le même pour tout : autrement Fanitié seroit sensuelle.
Dix-neuvième demande. Je crois que la meilleure conduite à à l'égard des diverses dispositions qu'on peut sentir pour les créatures, est de les négliger, et que le mépris y est meilleur que le combat.
Réponse. Cette règle ne va donc pas à les laisser subsister [ ces dispositions |, mais à les détruire en détournant la vue, sans trop les combattre exprès; ce qui ne fait qu ‘échauffer l'imagination.
Vingtième demande. N'est-ce pas combattre, que d'éviter les personnes pour qui on sentiroit de |’ inclination , ou que nous saurions en avoir pour nous ?
Sr Fuir n’est pas un combat.
Vingt-unième demande. J'avoue que j'ai peine à entrer dans celte pratique.
Réponse. Tant pis, c'est une marque que le sensible est peu mortifié. |
Vingt-deuœième demande. Je pourrois éviter ou rechercher ces personnes d’une manière qui paroîtroit un hasard.
Réponse. Il ne faut point d'affectation ; mais on trouve le
moyen de faire naturellement ce qu'on a gravé dans le cœur.
Vingt-troisième demande. Je remarque bien qu'on m’évite, quoique on le fasse avec adresse ; celles que j'éviterois le rémarqueroient peut-être de même,
Réponse. Quel mal que cela soit remarqué secrètement, et qu'on fasse sentir qu'on craint le sensible, qui est la source des attachements particuliers ?
Vingt-quatrième demande. HW m'a paru que cela irritoit la passion en quelqu'une de ces personnes.
Réponse. I a donc de la passion, et il n’est pas permis de la nommer. Si elle s'irrite par les remèdes, c’est signe que la maladie est grande.
Vingt-cinquième demande. Vous êtes convenu qu'il faudroit pour guérir ces sortes de maladies, de vraies absences, et que celles de quelques jours ou de quelques semaines n'y feroient rien.
Réponse. J'en conviens encore, et je conclus à l'absence quand cela se peut.
Vingt-sixième demande. Je me souviens en ce moment de ce mot de M. de La Rochefoucauld : « L'absence augmente les grandes passions, et diminue les médiocres, comme le vent éteint la-bougie, et allume le feu 1, »
Réponse. Vous citez en ce fait un mauvais auteur.
Vingt-septième demande: Une de ces personnes attachées à moi m'a confié qu'ayant consulté la disposition où elle se mettoit en m'évitant, on étoit convenu que ce remède ne lui con— venoit pas.
Réponse. Cela ne l’excuse pas. L'abus qu’on fait des remèdes est toujours un mal.
Vingt-huitième demande. Ces pérsonnes ont besoin d’être ménagées, parce qu’elles sont délicates, et d'un naturel jaloux.
Réponse. Quelle misère ! k
Vingt-neuvième demande. L'une me plaît et m'édifie.
Réponse. C'est vous qui êtes la malade.
Trentième demande. L'une prend un air renfrogné quand elle me rencontre, qui m'en fait prendre un sérieux.
Réponse. L'air sérieux est fort bon.
Trente-unième demande. L'autre en prend un gracieux, et moi de même.
Réponse. L'air gracieux a ses degrés et ses manières.
Trente-deuxième demande. Elle m'a prié de Mi faire toujours le même air : je lui ai répondu que je n’y aurois pas de peine,
. Max. 284.
Réponse. C’est là une déclaration délicate et très dangereuse.
Trente-troisième demande. J'ai ouï dire que les supérieures, par leur conduite sévère, augmentent ces attachements, au lieu d'y remédier; qu’elles n'y ont réussi qu'une fois.
Réponse. I faut pourtant mêler des amertumes dans les sensibilités; mais c'est autre chose de tourmenter les personnes , autre chose que de les troubler sagement. F
Trente-quatrième demande. I y à eu des occasions où ces personnes m'ont laissé voir de la jolousie et de l'inquiétude : sur mon amitié.
Réponse. Vous voyez donc bien que ces amitiés sont directement opposées à la charité, qui n’est ni inquiète ni jalouse.
Trente-cinquième demande. J'ai su me débarrasser de l’'em— pressement de quelques unes qui neme plaisoient pas.
Réponse. C'est n’agir que par goût sensible ; et cela même , c’est la maladie du cœur.
Trente-sicième demande. J'ai dit à une de ces personnes, qui me marquoit de l'inquiétude sur mon amitié, que ses craintes étoient mal fondées, puisque je Faimois plus que d’autres qu'elle me soupçonnoit d'aimer plus qu'elle.
léponse. Dangereuse déclaration, qui ne va qu’à contenter la nature et les sens.
Trente-septième demande. C'est parce que je sentois que celte personne souffroit, que j'ai cru pouvoir lui parler ainsi.
Réponse. Ce seroit bien mieux fait de Jui faire connoître sa maladie par sa souffrance.
Trente-huilième demande. Ce n’a jamais été que par occasion, où comme forcée par certaines questions que je lui ai faites, qu’elle m'a déclaré son attachement et ses peines; car elle est très sage et très réservée.
Réponse. C'est une maladè qui connoît et qui craint son mal,
et même qui le combat, mais qui l'a.
* Trente-neuvième demande. Al est difficile de ne pas dire certaines paroles honnêtes et tendres, dans les conversations, aux personnes qu'on goûte, puisque on en dit bien de semblables à à d’autres qui plaisent médiocrement.
Réponse. Les paroles tendres que la charité ordonne ne flat-
tent point la nature.
Quarantième demande. Je regarde quelquefois d'un air gracieux celles qui sont à d'autres : us que le mien à la récréation,
Réponse. Ces secrètes intelligences viennent-elles de la cha-
rité, ou d’une complaisance humaine? Lisez bien les caractères de la charité dans saint Paul, I. Cor. xur.
. Quarante-unième demande. Lorsqu'il m'est arrivé de faire ce qui est marqué dans les deux articles qui précèdent, par rapport aux filles qui tiennent à moi d'une manière trop vive, je m'en suis confessée à tout hasard, quoique ma conscience ne me reproche pas ces sortes de choses, et J'ai peine à croire qu'il y ait du péché.
Féponse. On ne connoît guère l'horreur etla maladie du péché, lorsqu'on n’en sent point à contenter les sens. Dieu veuille vous éclairer, et vous faire entendre la délica-
tesse de sa jalousie ! C’est celui à qui tout est dû, et qui peut justement être jaloux.
29 Mai 1701.
AVERTISSEMENT sur les lettres suivantes, et sur les raisons qui donnèrent lieu à madame de Ja Maisonfort de passer du monastère de Ja Visitation de Meaux dans celui des Ursulines.
La maison de Sainte-Marie de Meaux est appelée, à cause de sa grande régularité, la Trappe de l’ordre. u
Quoique mon étoile eût été d’être toujours assez aimée , je ne laissois pas d'être surprise de l’empressement et du goût qu’on avoit pour moi dans une communauté aussi grave et aussi froide que l’est celle-là.
J'y passai environ trois ans et demi, ou quatre ans , avec assez d'agrément et de paix.
Une nouvelle supérieure étant en place , je m'aperçns qu’elle, et même celle qui l’avoit précédée, prenoient ombrage de l'affection que la communauté me marquoit. Elles en parloient à M. de Meaux, qui ne savoit pas trop quel conseil me donner ; car, ne voyant presque jamais les religieuses qu'aux récréations, dont M. de Meaux n’approuvoit pas que je me privasse, tout le reste ve réduisoit à de petites attentions, qui n’étoient pas capables de détacher celles de ces filles qui tenoient trop à moi, ni d'empêcher les autres de me marquer une certaine considération,
Enfin, le 14 septembre 1701, M. de Meaux m’ayant parlé sur cela avec une grande bonté et une grande confiance ; au sortir d’avec lui, passant naturellement près de l'église, j’y restai quelques moments en prière. La pensée. me vint que ma vie seroit moins gênée et plus tranquille, si je quittois la maison de Sainte-Marie pour celle des Ursulines, Sur le champ je revins au parloir, où étoit encore le prélat, pour lui exposer en simplicité ce qui venoit de me passer par la tête. Je lui dis que j’avois quelque répugnance à Jui faire cette proposition, n’aimant pas à avoir part à ces sortes de changements ; que je desirerois être toute de providence. I1me dit que cela ne devoit point m'inquiéter, puisque je devois. lui dire mes vues, mais que la difficulté étoit de trouver un prétexte : que ce changement rendroit le commerce que j'avois avec lui plus commode ; que je fisse encore mes réflexions ; qu’il feroit les sicnnes de som côté à Germigey, où ilalloit; que je gardasse un grand secret, et que je luà écrivisse mes pensées ; ce que je fis avec beaucoup de sincérité.
‘11 vint me revoir le 2 octobre, et me détermina à ce Sppenent, qui se ff
Bossuet, t, xxvix,
le 24 du même mois et de la même année, avec toute l'honnêteté possible de la part des supérieures et de la mienne ; ef je n’ai pas discontinué d’être en relation avecelles et avec leur communauté.
LETTRE XVI. Le prélat lui fait espérer son entrée prochaine au monastère Ursulines.
J'ai fait beaucoup attention à votre proposition pour les Ursulines , et j'ai déjà faitles pas qu'il falloit pour préparer la supérieure en grand secret. Une de mes raisons est que , quand on est sur un certain pied dans une communauté, on n y peut rien changer; mais, dans une nouvelle communauté, on le peut faire parfaitement. Avant que d’enfoncer davantage , écrivez-moi amplement comme on vous traile à Sainte-Marie pour la nourriture. Pour la pension, il me. semble qu'on se dispose à se contenter de quatre centslivres, et que le surplus est à votre disposition sous l’obéissance ; selon que le demande le vœu de pauvreté.
Le tour que j'ai donné à la chose , c’est que votre inclination vous avoit d’abord portée pour les Ursulines , où la conformité de l'institut étoit semblable, et que d’ailleurs il paroissoit que , devant être avec moi dans une relation particulière, le voisinage le faciliteroit davantage. Je n'ai pu m'empêcher de laisser entrevoir que vous n'étiez pas avec les mères dans une si parfaite intelligence , et que du reste je répondois de tout. Au surplus, j'ai réservé à pousser les choses jusqu’à ce que je fusse instruit de votre part; ce que vous ferez fort secrètement par M. P., par qui je vous écris. Vous voyez l'attention que j'ai à votre repos , et que, pour celte transmigration , j'aurai à recevoir les ordres de la Cour. Il faudra trouver un prétexte honnète; et vous pouvez, dès à présent, me dire vos vies, en tenant le tout très secret entre vous et moi. Dieu conduise tout à sa gloire.
Le 14 septembre 1701.
LETTRE XVII. Sur le même sujet.
Votre lettre pour madame de Maintenon est très bien, et je l'enverrai au premier jour. J’eus hier une nécessité pressante de lui écrire , et ce me fut une occasion pour lui dire tout ce que nous avions jugé à propos sur votre sujet. Je fis en même temps parler à la mère des Ursulines, et je parlai moi-même à M. Cat., gouverneur de ces filles. Tout se dispose à merveille.
Nous n’exécuterons rien qu'après la réception de nos lettres à madame de Maintenon, et son agrémentsur le tout. Mais il a fallu faire les pas que j'ai faits à Meaux, parce que je devois venir ici dès hier au soir. M. Ph. y est; en son absence, M. P. peut s'ouvrir à M. Cat. et à la mère seuls, sans aucun tiers: cela sera mieux de toute manière. Vous verrez que tout ira bien, s’il plait à Dieu. Je vous assure très sincèrement que j'ai de la joie de vous approcher de moi. Je vous irai prendre à Sainte-Marie, quand il sera temps, et que tout sera disposé. Les mères ne sauront rien du tout, et nous garderons un grand secret, du moins jusqu'aux réponses de Fontainebleau. Notre Seigneur soit avec vous à jamais.
A Germigny, 3 octobre 4701.
LETTRE XVII, Sur la conduite qu’elle doit tenir, dans les circonstances présentes, à l’égard de la supérieure et des religieuses de la Visitation.
Votre lettre de ce matin m’apprend que tout étoit arrêté avec les Ursulines, et même qu’elles vous offroient un meuble en attendant. J'en recois une autre ce soir, qui me fait craindre que la chose n'éclate plus tôt qu’il ne faut. Cependant nous ne pouvons rien exécuter, que la réponse de Fontainebleau ne soit venue. Vous savez que j'ai écrit dimanche , et j'ajoute que j'écrivis encore hier en envoyant votre lettre. Les réponses de ce pays là ne vienne pas toujours si vite, et je suis d'avis que vous parliez vous-même à la mère. Il vaut mieux que la chose Jui soit déclarée par vous-même , plutôt que de lui venir par la traverse. Poussons pourtant le secret autant qu’il se pourra. Je vous demande pour ces mères un adieu honnête, à quoi vous n'avez garde de manquér. Il ne faut ni plaintes, ni reproches , ni aucune sorte d’éclaircissements. Je les ai préparées sans
- Jeur rien dire. Mettez sur moi ce que vous voudrez. Point de Jamentations , je vous prie: quelque chose de court, c'est ce que je souhaite. Notre Seigneur soit avec Vous, et conduise
* tout par sa grâce , selon sa volonté. Dieu est tout; le reste n’est qu’un songe.
A Germigny, 4 octobre 1701.
. LETTRE XIX.—A LA SUPÉRIEURE DE LA VISITATION. Le prélat annouce le départ prochain de madame de la Maisonfort pour le couvent des
Ursulines.
Quoique madame. de la Maisonfort vous soit obligée de vos bontés , et qu’elle ait toute l'estime possible pour votre maison,
où elle est aussi fort estimée , j'ai, ma Fille, trouvé à propos de la mettre aux Ursulines. J'irai la prendre lundi pour l'y conduire, et tout est déjà disposé pour cela. Je suis à vous, ma Fille, de tout mon cœur.
À Germigny, 20 octobre 1701.
LETTRE XX.—A MADAME DE LA MAISONFORT. Sur la conduite qu'elle devra tenir chez les Ursulines.
Ce sera lundi, Madame , que je vous mènerai aux Ursulines, eutre-une et deux. Vous pouvez rendre à la mère le mot que je vous adresse pour elle, ou la veille, ou le matin même, ou quand vous voudrez. Je ne vois point de nécessité de raisonner avec elle sur les causes de votre retraite, non plus qu'avec le reste du couvent. La véritable raison , c'est qu'il faut faire un changement de conduite, qui ne se peut faire qu'en changeant
«le lieu. Songez donc seulement, pour plaire à Dieu, à vous mettre d’abord aux Ursulines sur le pied où vous devez y demeurer, et qui seul vous peut garantir de l'inconvénient des amitiés particulières actives on passives, et des autres qui vous font paroître aux supérieurs comme peu conforme au gouvernement de la maison. Ne vous communiquez guère ; ne vous mèêlez d'aucune affaire. Mettez-vous d'abord sur le pied d'une personne qui ne veut entendre aucune plainte, mais seulement vaquer à soi et à sa perfection. Soyez sérieuse, quoique honnête, et plutôt froide que caressante, sans prendre néanmoins un air rebutant. Entrez dans le sentiment de ceux qui gouvernent, en sorte qu'on ne sente point que vous l’improuviez. Par ce moyen, vous seryirez Dieu, et pourrez rentrer dans l'intérieur dont vous avez été un peu distraite. La raison de vous approcher de moi, poussée trop avant, et donnée pour seul motif de votre retraite, auroit un ridicule qui ne convient point, ni à vous ni à moi. Je vous laisse dire ce que vous voudrez sur cela. Vous pouvez faire entrer cette raison comme en passant dans vos motifs; mais de s’arrêter à cela, et de l'écrire à toute une communauté, cela ne se peut. Il se pourra faire qu'on croira , et c'est ce qui doit arriver naturellement, que vous ne conveniez pas tout à fait aux mères, ni elles à VOUS. Qu’ importe qu ‘on le croie ainsi, puisqu'il demeurera pour constant qu ‘il n'y à point de plaintes contre vous, et que je vous en rends témoignage ? ? C'en est assez. Notre Seigneur soit avec vous. Ce sera ici un jour d’entier renouvellement pour les conduites extérieures, et Dieu en sera glorifié et la nature mortifiée.
A RC 20 octobre 1701.
LETTRE XXI. Il lui envoie quelques secours de la part demadame de Maintenon.
J'ai reçu avant-hier, Madame, par ordre de madame de Maintenon , cinq cent soixante livres, etc... Usez de ménage ; ne songez point tant à donner qu'à payer ce que vous devez. Il me semble qu’on aime trop à donner dans les couvents : c’est un plaisir auquel on a renoncé quand on s’est fait pauvre comme Jésus-Christ. 11 s’étoit pourtant réservé de donner aux pauvres sur la juste récompense de son travail; mais de ces présents d’honneur nous né lisons pas qu’il en ait fait. Je ne les défends pourtant pas; mais c'est une deschoses dont il faut se détacher, et demeurer dans un grand dépouillement, si l’on veut être riche en Dieu. Je ne vous dis rien sur la lettre et sur vos remarques. Allons au fond, et soyons véritablement contents de Dieu seul : c’est là toute la consolation du chrétien. Que restoit-il à celui dont on avoit joué le vêtement, et qui disoit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé ? Je suis un ver, et non pas un homme !, et le reste que vous savez.
Je n’ai point encore vu madame de Maintenon. Je lui ferai vos remerciments , et entretiendrai , autant qu’il sera possible , ses bonnes dispositions, très résolu de vous soutenir en toutes manières jusqu’à la fin de mes jours.
A Versailles, 29 janvier 1702.
LETTRE XXII. Il l'exhorte au parfait abandon, et lui parle des dispositions de quelques personnes à son égard.
Je ne sais rien du tout, ma Fille, de ce qu’on vous a dit sur Saint-Cyr. Ce sont des bruits qui ne sont pas venus jusques à moi, et où je ne vois aucune apparence, Quoi qu'il en soit, abandonnez-vous à la divine Providence , qui fera tout pour le mieux, et pour votre salut. Je suis ici en attendant le moment où je puisse voir madame de Maintenon, et lui rendre votre lettre avec un peu de loisir. Nous nous sommes fort entretenus sur votre sujet M. de V. et moi , en présence de M. l'abbé -de Caylus. Vous avez là de bons amis, et avec qui on peut parler à cœur ouvert, Notre Seigneur soit avec vous à jamais.
A Versailles, 20 février 1702.
t Ps. xxt, 1,57, etc. S2*,
162 LETTRES LETTRE XXIII. Témoignages d'intérêt et d'amitié.
Je ne doute point, ma Fille, de la sensibilité d’un’aussi bon cœur que le vôtre. Je vous demande vos prières, où j'ai con= fiance. Remerciez de ma part madame de S. Je ne manqueral pas de témoigner vos reconnoissances à M... Madame votre sœur à bien des bontés dont je suis très reconnoissant. Je prends part à la joie que vous donne sa meilleure santé , et je ressens tout ce qui vous touche.
d *. LETTRE XXIV. Il tâche de dissiper ses inquiétudes.
Vous ne devez pas croire, ma Fille, qu'il y ait apparence que je ne serai que rarement dans mon diocèse; c’est là une inquiétude sur des apparences qui n’ont rien de solide, puisque je vous assure, au contraire, que mes sentiments y sont tout à fait opposés.
Comptez que, quand Dieu vous ôtera un père, il vous en donnera un autre. Quand Dieu donne de la confiance aux âmes, c’est une marque qu'il veut qu’on les aide.
À Paris, 17 mai 1703,