‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 19 sur 31 · LETTRES DE BOSSUET A MADAME DE LA MAISONFORT · texte numérisé non relu

LETTRES DE BOSSUET A MADAME DE LA MAISONFORT

AVERTISSEMENT DE MADAME DE LA MAISONFORT sur l’occasion et le sujet de cette correspondance.

Voici, Monseigneur ! , les lettres que vous m’ordonnez de vous envoyer | Comptant, comme je fais, sur la bonté de votre cœur, je n’hésiterai ‘point à vous dire en simplicité ce qui a donné occasion à ces lettres.

Quoique je dise dans la première, que mes supérieurs ne m’inquiétoient point, cela signifie seulement qu’ils me laissoient en paix sur mes pratiques, dont ils ne s’étoient jamais informés, mais non pas qu’ils ne m’eussent plusieurs fois demandé compte de mes sentiments d'une manière qui marquoit qu'ils avoient sur cela de l'inquiétude ?. Îl est vrai qu’ils m'avoient témoigné être contents demes réponses ; mais comme je savois la cause de leur crainte, elle m'en inspiroit. J’aurois appréhendé d’augmenter la leur, si je leur eusse gonfié la mienne, et je ne prévoyois d’ailleurs nulle utilité à leur en faire confidence. Une seule personne me paroissoit propre à mettre le calme dans ma conscience; c’étoit feu M. l’évêque de Meaux : parce qu’outre que je savois quelle étoit sa doctrine, et que vous l’appeliez la plus grandelumière de Eglise; je n’ignorois point que vous aviez examiné ensemble à loisir les matières en question , et j'étois persuadée qu’il savoit à fond quels étoient vos sentiments. La difficulté étoit de lui parler ; car de demander à le voir, c’étoit donner à penser que j'étois inquiète sur les décisions que j'avois reçues,

! Cet Avertissement et les suivants.sont adressés à Fénélon. 4 ? Les inquiétudes dont parle madame de la Maisonfortavoient pour objet les maximes de la fausse spiritualité, auxquelles on craignoit qu’elle ne fût at-

tachée, par suite de ses liaisons avec madame Guyon. Voyez l'Hist. de Fénélen, liv. 11, n. 19 et 34. :

et je ne voulois pas donner lieu à un tel soupcon. Dans cet embarras, je m'adressai à Dieu : je lui représentai qu'il pouvoit seul, sans l'entremise de qui que ce soit, me délivrer de mes craintes; mais qu’au cas qu'il voulût y employer le ministère de M. de Meaux, j'espérois qu’il me feroit naître quelque occasion, que je ne prévoyois pas, de le consulter. Ma prière fut exaucée; ce prélat, qui n’avoit jamais prêché ni exhorté à Saint-Cyr, eut le mouvement d’offrir à madame de Maintenon d’y faire une conférence. Le jour dont ils étoient convenus arrivé , madame de Maintenon en avertit la communauté ; et me prenant à part, elle me dit qu’elle me prioit de tâcher qu’on prit bien ce que diroit M. de Meaux; qu’elle ne savoit pas sur quoi il parleroit, mais qu’elle pensoit que ce seroït sur les spiritualités dont il s’agissoit alors.

J’allai devant le saint sacrement; je priai Dieu de se servir de cette occasion pour m'éclairer et me calmer. Dans cette disposition , j’assistai à la conférence, dont je fus très satisfaite; et l’aurois été encore plus, si elle eût éclairei tous mes doutes. Comme elle se fit à un parloir, quand elle fut finie, madame de Maintenon dit un mot d’honnêteté au prélat; je pris ensuite Ja parole , et dis que je ne savois pas ce que pensoient les autres, mais que pour moi j'étois charmée de ce que je venois d'entendre. M. de Meaux répliqua , que, quand il faisoit des conférences à ses Filles de Sainte-Marie, elles faisoient des questions. Nos dames , lui répartit madame de Maintenon , vous en auroient fait volontiers.,-si elles eussent su que cela vous eût été agréable. Je pris encore une fois la parole, et dis : Monseigneur pourroît avoir la bonté de revenir encore uue fois. — Je le ferai de bon cœur, répondit-il; et il revint en effet le mercredi des Cendres de lan 1696.

Cétte-séconde conférence ne me contenta pas moins que Ja première ; mais come mes doutes n’y furent pas encore tous éclaircis, je restai avec le desir de parler en particulier à M. de Meaux. J'entrai dans la chambre de madame de Maïntenon , près du parloir ; je m’y mis à genoux, dans le desir d’ohtenir de Dieu qu'il me facilitât l’entretien que je souhaitois d’avoir avec le prélat. Madame de Maintenon’, qui étoit demeurée seule avec lui , me retrouva quand elle revint dans sa chambre ; elle me dit qu’elle étoit fâchée que certaines personnes-eussent fait trop de-questions. Je pris de Jà occasion de dire que, si je n’en avois pas fait comme les autres, ce n’étoit pas que je n’eusse besoin d’en faire, mais que j’aurois désiré de les faire en particulier. Elle me répliqua : Il est bien tard, et M. de Meaux est bien fatigué; mais vous pourriez les lui écrire. — Pour cela, madame, lui dis-je, il faudroit que vous eussiez la bonté de me-promettre déux choses : l'une, que vous ne préviendrez point M. de Meaux, et qu'il ignorera qui lui écrit; et l’autre, que vous ne direz à personne , sans exception, que j'aie Cerit à ce prélat: Elle me le promit et ajouta : Écrivez sur du papier plié de manière qu’il vous puisse répondre à la marge, -et par Jà vous serez sûre de votre secret; Car vos questions vous révieudront. Je suivis ce conseil : mais quoique les réponses du prélat soient à côté de mes demandes , dans la copie que j'en vais faire, je mettrai les réponses à la suite.des questions. |

Au reste, monseigneur, je m'abandonne à vous pour le secret : mais comme je ne desire pas que vous le poussiez jusqu'à vous priver de Putilité que vous pourriez trouver à communiquer quelques endroits de ce recueil à quelques personnes discrètes ; j'attends aussi de votre prudence, qne vous n’exposerez point ces lettres à tomber en d'autres mains que les vôtres.

J'avois commencé ce petit travail par l'avertissement qui précède , et avois desséin d'écrire le moins mal qu’il me seroit possible ;-mais l'habitude que

j'ai d'écrire vite, jointe à l'empressement de vous envoyer ce recueil, J'a emporté sur la résolution que j’avois prise. C'est aussi ce qui m’a déterminé à me faire aider par un ami discret et sage, qui copioit une partie de ces lettres pendant que je transcrivois les autres. 1

J’y ai joint trois autres Avertissements ; un sur ma relation avec M. de Meaux, un autre sur ma sortie de Saint-Cyr ! , et le troisième sur ma sortie

de la Visitation. ) + ; Vous trouverez aussi quelques notes sur les endroits que j’ai cru avoir

besoin d'explication.

LETTRE PREMIÈRE. Le prélat répond aux difficultés qu’elle lui avoit proposées sur son oraison.

Voilà, ma Fille, mes réponses à vos demandes. Faites effort, afin que ma méchante écriture ne vous dégoûte pas du fond des choses. Quand vous aurez bien lu et bien compris, s’il reste quelque difficulté, vous pourrez encore la proposer, et je vous ferai réponse de Meaux, comme de Paris ou de Versailles. Prions Dieu les uns pour les autres, en l'utilité du Saint-Esprit. Notre Seigneur soit avec vous.

Première demande. Saint François de Sales répondoit à ceux qui lui reprochoient le temps qu’il employoit à écouter certaines personnes, qui, si l’on savoit ce que c'est de mettre la paix dans un cœur, on s'eslimeroit heureux d'y contribuer. J'espère, Monseigneur , qu'entrant dans les mêmes sentiments, vous ne vous rebuterez point de ce que je vais vous écrire.

Réponse. Oui, j’entre de tout mon cœur dans les sentiments de ce digne évèque. Il faudroit écouter jusqu’à des inutilités, pour disposer ceux qui les disent à recevoir la consolation qu’on leur doit. À plus forte raison, faut-il entendre vos propositions, qui sont sérieuses. Je vais donc y répondre article par article.

Deuxième demande. J'ai reçu des règles pour ma conduite intérieure, dans lesquelles j’ai besoin, Monseigneur, que vous m'affermissiez. Elles m'ont été données par un homme d’une grande lumière, d’une grande piété, que je crois même un saint; et qui m'a laissé cette idée toutes les fois que je suis sortie d’auprès de Ini; qui m'a paru avoir grâce pour moi, et sous la conduite duquel j'ai été mise par mes supérieures : ce qui a

! Le vif attachement de madame dela Maisonfort pour madame Guyon, et sa grande confiance pour l'archevêque de Cambrai, la firent renvoyer de Saint-Cyr au mois de mai 1697. Elle demanda et obtint d’être placée dans le diocèse de Meaux sous la direction de Bossuet, qui ne négligea rien pour la consoler dans sés peines, et qui ne changea rien aux pratiques de piété, ni à la manière d’oraison que Fénélon lui avoit prescrites. Voyez l'Hist. de Fénélon, liv. in, n. 15.

été précédé, accompagné et suivi de circonstances qui ne me permettent pas de douter que Dieu ne me voulût sous une telle conduite. |

C'est bien assez, ce semble-t-il, pour devoir être en paix sur les décisions d’un tel homme : mais ce n’est pas tout ; elles ont été approuvées par ün très saint prêtre ‘ que j'ai vu deux ou trois fois en ma vie, et qui a du savoir; et par un nouveau directeur ? que je consulte depuis quelque temps, qui est docte, généralement estimé, d’une grande piété, et qui est plutôt accusé d’être opposé à une spiritualité extraordinaire que de la favoriser. Ajoutez, s’il vous plait, que mes supérieurs, et mes confesseurs ne m'inquiètent point. Mais je m'inquiète moi-même; et pour ne vous rien dissimuler, cela vient de ce que les deux hommes dont je viens de parler sont -un peu soupconnés par quelques personnes de favoriser trop une certaine spiritualité, et que je crains [ que le second ] n'approuve les sentiments du premier, que parce que son autorité l’éntraine *. C’est ainsi que je raisonne en certains temps, que je pourrois, je crois, appeler moments de tentalion. En d’autres temps, quoique je ne sois pas ferme dans les règles que. j'ai reçues, Je ne laisse pas d’être persuadée qu'elles sont conformes à la doctrine de saint François de Sales, excellentes en elles-mêmes, et proportionnées à mes besoins. Quelquefois je doute seulement de ce dernier, et crains uniquement qu'elles ne conviennent point à mes dispositions. Je vais, Monseigneur, vous en faire juge; et j'espère que, si vous approuvez ces rè— gles, cela m'y affermira, et me mettra dans la paix, qui est un bien si desirable.

Réponse. Vous paroissez dans une bonne disposition pour écouter Dieu; il ne reste qu'à l'écouter pour vous avant de vous parler.

Troisième demande. IX y a environ six ans que Dieu a commencé à m'attirer au recueillement. [1 y avoit plusieurs autres années que je m'appliquois à l’oraison, et que j'aimois cet exercice. Je n’étois pas alors sous la conduite du directeur dont je vieus de parler. Il me dit que, lorsque je me sentois recueillie en la présence de Dieu, je devois y demeurer en paix; du reste, il me conseilloit une oraison d'affection fort libre, de raisonner même, si je m'y sentois portée, et d’être fort fidèle à suivre l'attrait de Dieu.

: Voyez la note 1, à la suite des Lettres.

? Voyez la note 11.

5 Voyez la note rri.

Plusieurs mois après , il me parut me gêner davantage, au moins par la manière dont j’entendis le conseil suivant : savoir, de chercher dans l'oraison l'occupation des actes et des sujets particuliers ; mais que, si l’un et l’autre m’échappoient, je pouvois demeurer en paix en la présence de Dieu, pourvu que jy eusse de l'attrait, et que cette sorte d'occupation ne me rendit ni plus négligente pour me corriger, ni moins humble, ni moins docile, ni moins défiante de mes lumières, ni moins prête à être privée des consolations.

Comme j'ai l'esprit prodigieusement fertile en réflexions, et que je suis portée par timidité, aussi bien que par activité, à multiplier les actes à l’infini, cette décision de demeurer en la présence de Dieu, quand le reste m'échapperoiït, m'embarrassoit : car lors même que j'étois recueillie, je ne laissois pas d'avoir des actes dans l’esprit; je n’étois même pas dans l'impuissance. de faire des raisonnements : ainsi les actes et les sujets ne m’échappoient point.

Trois mois après, on me dit qu’on avoit voulu m'en faire essayer, mais qu'on n’avoit pas eu intention que je m'en embarrassasse ; on me dit de ne plus chercher cette sorte d’oceupation, de me contenter de la simple présence de Dieu, si Dieu lui-même ne m'attiroit à quelque chose de distinct, soit acte ou occupation de quelque sujet; de revenir à cette présence de Dieu dès que je m’apercevrois de la distraction.

On n’a toujours depuis tenu le même langage, m’assurant qu'il w'y avoil rien à craindre, quand on n’avoit pas voulu se mettre soi-même dans cette sorte d'oraison, et que les directeurs, par industrie, n'y avoient pas voulu introduire. On m'a reproché cent fois mon indécision; et j'avoue que je ne conçois pas comment je puis avoir (ant de doutes sur ce qui m'est décidé par an homme en qui j'ai d’ailleurs une pleine confiance, et pour qui Je sens une parfaite vénération.

I m'a conseillé plusieurs fois de m’exciter par la lecture au recueillement dans les temps de sécheresse, si j’éprouvois que cela me réussit : mais lui ayant dit que, dès que j’avois commencé à faire un acte, je les multipliois-à l'infini, ce qui me desséchoit le cœur, il me disoit alors de n’en point faire, que quand le mouvement de la grâce m’y porteroit; et une autre fois, lui ayant dit que je ne les multipliois plus trop, et ne m’en trouvois pas mal, il me dit que, lorsque je ne sentirai plus rien dans mon fond, et que je serois dans le dessèchement, je m’excitasse par quelque petit acte d'amour de Dieu, ou autre fort court. Apparemment qu’à l’heure qu’il est, il me diroit de

w’en plus faire, ear j'en suis présentement revenue à les mul. tiplier à l'excès, et depuis plus de quatre ans qu'on m'a déterminée à celte sorte d’oraison , je n’ai pas encore commencé d’une bonne manière à suivre cette voie.

J'ai naturellement Fesprit plus réfléchissant qu'une autre, l'imagination vive; en un mot, une prodigieuse activité; la conscience timide, même portée au scrupule, et un amourpropre qui veut toujours se complaire dans son ouvrage, et s'assurer de faire quelque chose.

Réponse. C’est à des âmes de cette sorte que l'oraison pas— sive fait de grands biens, témoin la vénérable mère de Chantal. 11 faut faire, mais non pas s'assurer qu'on fait.

Quatrième demande. Dans les temps où Dieu me fait sentir sa présence, je ne doute pas que cette voie ne mesoit bonne, excepté dans les commencements, où je crois que je n’étois pas assurée, lors même que j'étois recueillie. Présentement, souvent même dans-les temps de sécheresse, je crois que rien ne m'est meilleur que ce qu'on m'a conseillé; mais, comme je vous l'ai dit, Monseigneur, l'incertitude revient de temps en temps.

Je ne suis pas attirée bien extraordinairement ; je n'ai point eu, pour entrer dans cette sorte d’oraison, ce signal dont vous avez parlé, je veux dire l’impuissance de pouvoir faire autre— ment; je sens bien seulement que les discours ne me sont point nécessaires pour me convaincre, puisque, par la miséricorde de Dieu, je suis convaincue des plus grandes vérités, et qu'ils ne le sont point aussi pour munir à Dieu. é

Réponse. J'ai rapporté ce signal de l'impuissance comme celui que demandent tous les spirituels après le bienheureux Jean de la Croix ; mais du reste, je suis pour moi bien persuadé qu’en se livrant à Ja seule foi, qui, de sa nature, n’est pas discursive ni raisonnanle, on peut faire cesser le discours, sans être dans l'impuissance d’en faire. Je ne veux pas assurer qu'on soit alors dans l’état d’oraison passive, ainsi que l’appelle ce bienheureux ; mais, quoi qu'il en soit, cet état est bon, et conforme à la doctrine de saint Paul, qui ne demande pas le discours, mais la seule foi, pour la conviction des choses qui ne paroissent pas. Quand donc je trouverai un chrétien, qui, sans être dans cette impuissance de discours, ou sans songer qu'il y est, priera sans discours, je n'aurai rien à lui dire, sinon qu'il croie, et qu’il vive en paix.

Cinquième demande. I me paroit que ce qui est le plus conforme à ma disposition est un simpleretour de mon cœur vers Dieu-

Réponse. Je n'ai rien non plus à dire contre ce simple retour

du cœur à Dieu, pourvu qu'on l’entende bien ; ce que nous verrons dans Ja suite. |

Sixième demande. Je trouve que ce simple retour me convient, non seulement pour l’oraison, mais dans le cours de Ja journée, pour revenir à Dieu, et que les oraisons jaculatoires ne me conviendroient pas si bien. ,

Réponse. H faut d’abord supposer que ce simple retour à Dieu eontient un acte de foi fort simple et fort nue avec toute son obscurité et toute sa certitude, et qu’il contient aussi un acte d'amour d'une pareille simplicité. |

Les oraisons jaculatoires sont des affections expresses, qui pourroient sortir de ce fond de foi et d'amour ; mais l'âme qui a ce fond peut se passer de ces affections, et jusque là je suis d'accord avee vous.

Septième demande. Je trouve aussi que la simple attente du recueillement , pour ainsi dire, m'y prépare mieux que ne feroient les efforts. J'entends par cette attente une certaine tran— quillité où je tâche de me mettre, et une attention à Dieu qui est quelquefois bien sèche et presque imperceptible.

Réponse. La difficulté commence lorsque après avoir dit l’état où vous êtes durant le cours de la journée, vous réduisez toute votre action à une simple attente du reeueillement; de sorte que , de journée à journée , il ne vous reste aucun lieu pour les actes expressément commandés de Dieu.

Le recueillement qui revient à la simple présence de Dieu ne contient ni espérance , ni desir , ni action de grâces , ni demande ; et ainsi tous ces actes sont supprimés : ce qui ne compatit pas avec l'Evangile.

La simple attente est très distinguée de l'excitation qu’on se fait à soi-même. Or, de croire qu'on en vienne en cette vie à un étai où l'on n’ait jamais besoin de cette excitation , David nous est un bon témoin du contraire, puisqu'il en revient si souvent à dire : Ælevez-vous, ma langue; mon dme bénis le Seigneur ; mon âme, loue le Seigneur. J'ai dit : J’observerai mes voies, pour ne point pécher par la parole, ete,

Il y a de doux efforts que la foi et l'amour inspirent, et rendent fort naturels.

Les spirituels nous enseignent que, s’il y a quelques âmes qui soient tellement mues de Dieu , qu'elles n'aient aucun besoin de faire effort, ce sont des âmes uniques et privilégiées,

comme seroit la sainte Vierge , ou quelque autre qui en ait approché 1,

\ Voyez la note 1v.

Huitième demande. Y'aurois peine à dire précisément ce que c’est que mon oraison , sinon que c'est un simple souvenir de Dieu, ou attention à Dieu , sansrien de distinct, sans me le représenter en nul endroit, et sans même le rechercher au dedans de moi.

Réponse. Tout cela se peut pour le temps de l’oraison; mais Dieu prescrit d’autres exercices pour le cours de la vie. Encore faut-il prendre garde de ne point exclure du temps spécial de l'oraison l'espérance, la demande, et l’action de grâces, Je suis de J’avis de ceux qui u’obligent point à chercher Dieu uniquementen nous-mêmes, puisque on le peut également regarder au ciel où Jésus-Christ tournoit ses regards, ou en lui-même in dépendamiment de tout lieu , quoiqu'il y ait une manière admi- - rable de le regarder en son intérieur, comme celui qui y forme la prière.

Neuvième demande. Cette attention à Dieu est quelquefois accompagnée d’une douceur sensible , et d'une difficulté aux actes distinets et à prier vocalement. Je sens même souvent cette ditficulté aux prières vocales dans des temps de sécheresse. On m'a dit de me contenter des prières prescrites. |

Réponse. Je crois que , par les prières prescrites, vous entendez l'office et les autres d’observance. Il y faut aussi ajouter celles que le confesseur donne pour pénitence ; mais il n’est pas nécessaire de se charger de beaucoup de prières de cette sorte.

Dixième demande. Un homme que je n'ai vu que deux ou trois fois en ma vie ! m'a dit que, quand on ne pouvoit qu'avec difficulté dire les prières marquées pour gagner les indulgen-— ces, parce qu’on se sentoil attiré au recueillement, il n'y avoit qu’à s'abstenir de ces prières.

Réponse. Je le crois ainsi ; mais dans le cas présent, où il s'agit de difficulté et non d’impossibilité , je crois plus humble ; et par là plus sûr, de dire les prières prescrites duns un jubilé. On a sept jours , et on peut partager ces prières dans tout cetemps. La difliculté peut faire en ce cas partie de la pénitence ; mais après tout , il ne faut pas gêner ces âmes sans nécessité.

Onzième demande. 1 me semble qu'entre les personnes qui sont dans cette oraison simple, les unes n’ont nulle difficulté aux prières vocales , les autres en ont beaucoup, et quelques autres xont une espèce d'impossibilité. Il est rapporté que la mère Marie de lIncarnation , qui a établi les Carmélites en France, ne pouvoit dire un Pater de suite. |

Réponse. Je crois ces dispositions très réelles dans les âmes,

1 Voyez la note v.

il est écrit, dans la Vie du P. Balthasar Alvarez, qu’il fallut demander pour saint Ignace de Loyola la dispense de dire le bré— viaire, à cause de l’absorbement où il en étoit d'abord. Cela n'empêche pas que l'on ne doive de temps en temps tenter la prière vocale, la commencer du moins, si l'on ne peut l’achever, avoir la volonté de Ja faire, si l’onn’en à pas Feffet, afin d'adorer Dieu de tout ce qu'on est, c’est à dire de l'extérieur et de l’intérieur, sans gêne toutefois, avec unesainte liberté; car elle est inséparable de l'amour.

Douzième demande. Les temps de sécheresse sont fréquents chez moi; mais Je les supporte mieux que l'inquiétude et le trouble.

Réponse. Il faut se laisser troubler quand Dieu le veut, parce que ce trouble est quelquefois le trouble de l'eau par l'ange, | qui précède la guérison. C’est quelquefois une participation du trouble de la sainte âme de notre Seigneur, qu'il faut remarquer dans l'Evangile en diverses occasions. |

Treizième demande. I] me paroît que le mieux alors seroit de tâcher de se calmer en la présence de Dieu ; et les réflexions et les discours (supposé qu'on en puisse faire, ce qui ne seroil peut-être pas impossible) ne remédieroient pas à ces inquiétudes et à ces troubles. ,

Réponse. Le discours n’accoise pas de tels troubles; une douce conformité à la volontéde Dieu en est le seul remède, et l'exemple de Jésus-Christ nous y conduit.

Quatorzième demande. C'est dans ces temps de trouble que je me jette dans la multiplicité des actes, pour m’assurer, sans y pouvoir parvenir.

Réponse. I ne faut chercher d'assurance qu'en la seule bonté de Dieu, et entièrement hors de soi-même, surtout celles qui expérimentent, comme vous, que ces assurances qu'on cherche ailleurs n’ont point l’effet qu’on en prétend. Sans multiplier les actes par un travail inutile, il ÿ en a de fort simples qu’on peut pratiquer.

Quinzième demande. Une lettre de madame de Chantal aux supérieures de son ordre, où elle parle de eertaines âmes attirées à une oraison si simple, qu'il leur paroît qu'elles ne font rien, qui veulent toujours agir par la crainte de perdre le temps, et qui ont un grand besoin qu’on les encourage à suivre l'attrait de Dieu, m'a fort consolée. J'ai cru trouver mon portrait dans cette lettre, excepté que madame de Chantal dit que, pour l'ordinaire, on voit reluire une grande pureté et une grande régularité dans ces àmes.

} Voyez la note vie

Réponse. Vous avez raison d’être consolée de cette lettre. Nous parlerons tout à l'heure de la pureté et régularité que Dieu demande à ces âmes.

Seizième demande. Ce qui devroit le plus faire douter ceux qui me conduisent, et moi-même, de mon oraison, c’est le peu: de progrès que je fais dans la vertu. Il me paroît, et à bien des gens, qu’au lieu d'avancer, je recule. Non seulement on ne voit guère de progrès en moi pour la correction de certains défauts extérieurs, mais je trouve mes dispositions intérieures plus imparfaites qu’elles n’étoient.

Réponse. La grande et la seule preuve de la bonne oraison est le changement de la vie. Le dessein de l’oraison n’est pas de nous faire bien passer quelques heures avec Dieu, mais que toute la vie s’en ressente et en devienne meilleure. Mais la difficulté est de bien faire cet examen de la vie, parce que Dieu cache souvent le progrès des âmes, non seulement à elles-mêmes, mais à leurs directeurs, s’ils ne sont extrêmement attentifs : il le cache même quelquefois sous une forme contraire. Je crois, pour moi, que la grande épreuve doit être à l'égard de la charité fraternelle. Si l'extérieur est bien réglé sur cela, on doit croire que l'oraison fait son effet, qu'elle porte son fruit, et par conséquent qu’elle est bonne, quelque mauvaise disposition qu’on sente au dedans, parce que la véritable disposition est celle qui paroît par les œuvres, selon cette parole de notre Seigneur : Vous les connoîtrez par leurs œuvres et par leurs fruits. Ainsi un confesseur attentif, et qui puisera ses lumières dans la prière, sentira à la longue si la charité et l’obéissance prévalent, surtout s’il est soigneux à observer certaines occasions délicates etsurprenantes, où il est malaisé que l'âme n’agisse selon son fond, et qu’elle se démente elle-même.

Dix-septième demande. Je ne suis point assez livré à la grâce.

Réponse. Ce mot peut avoir un bon et un mauvais sens. Le bon est de se livrer à l'esprit contre la chair; le mauvais est de croire être livré à la grâce, quand on est dans la pure attente !, sans vouloir agir de son côté, ou s’exciter soi-même à agir.

Dix-huitième demande. Le nouveau directeur dont j'ai parlé, à qui je me confesse quelquefois, trouve que je suis plus mauvaise que je ne l’étois autrefois; mais il n’en conclut point que je sois dans l'illusion. | | Réponse. Humiliez-vous sous son jugement; c’est beaucoup

1 Voyez la note vit.

qu'il vous rassure contre l'illusion. Vivez dans l’obéissance, et yardez-vous bien de vous juger vous-même, en bien ni en mal, d'un jugement qui tende à un changement de conduite; car pour le jugement qui consiste à présumer contre soi-même, on ne s’y trompe guère, et en tout Cas, la tromperie est heureuse. | Dix-neuvième demande. 11 y a dans saint François de Sales un endroit consolant; c'est celui où il dit que Dieu met souvent dans cette oraison simple des âmes imparfaites. Sans cela, ce que j'éprouve de misères augmenteroit les craintes que j'ai quelquefois; car ma vie ne répond point à mon oraison ni à mes sentiments.

Réponse. Get endroit de saint François de Sales est en elfet consolant pour les âmes attirées à une oraison fort simple et fort pure ; mais quoique cette doctrine soit très véritable, il faut pourtant à la fin que l’oraison fasse son effet, puisqu'elle est donnée pour cela, et que Dieu n’agit point en vain, ni n envoie point des attraits toujours stériles. Il faut pourtant marcher sans crainte, et sans s'appuyer sur sa propre fidélité, mais en dilatant son cœur du côté de Dieu en foi et en amour.

Vingtième demande. L'homme que j'ai cité ci dessus *, en parlant des prières vocales, prétendoit qu’une âme de bonne foi, et d’une disposition telle qu'il supposoit la mienne, ne se confesse point sans avoir celles qui sont nécessaires au sacre ment de pénitence; qu’en allant à confesse, son intention est non seulement d'exposer les fautes qu’elle a commises, mais de haïr par amour pour Dieu son péché et son imperfection que cette haine qu’elle a pour le péché passé, la porte à ne le plus commettre; qu'elle va chercher dans le sacrement le pardon, eu tant qu'il est inséparable de la grâce et de l’amour de Dieu dont elle ne veut jamais se déporter, et dans lequel elle ue cherche qu'à croître; qu’il n’est pas nécessaire que ces dis positions soient sensibles, ni d’être sûr d’avoir fait tous ces actes distinctement. Ainsi il me dit qu’il n’étoit pas nécessaire que je fisse d’acte positif de contrition.

Réponse. Il a raison, et je suis de son sentiment. J'y ajouterois seulement une chose, en quoi il seroit aussi du mien, qui est qu'avec toutés ces bonnes dispositions, cette âme doit faire de temps en temps un acte de foi fort simple sur la rémission des péchés, et sur la haine que Dieu à pour le péché, où sur sa sainteté qui le rend incompatible avec lui : non que ie veuille qu'elle se tourmente à faire cet acte expressément

‘ Voir la note vitr.

dans la confusion ; il suffit de le faire de temps en temps, quand elle en aura la liberté tout entière, ear cet acte fait sans angoisse fortifie Ja bonne disposition : d'où il arrive que, dans chaque temps , on fait ce qu’il faut , comme sans y penser, Si vous ne m'entendez pas, dites-le-moi simplement, je tâcherai de me mieux faire entendre.

Vingi-unième demande. Saint François de Sales disoit à ma dame de Chantal, que la contrition est fort bonne sèche et aride, parce que c’est une action de la partie supérieure.

Réponse. La réponse du saint est admirable, et montre qu'il supposoit dans sa sainte fille un vrai acte de contrition, quoique sec.

Vingt-deuxième demande, Dans un de ses Entretiens sal dit qu'il ne faut presque point de temps pour faire l'acte de contrition, puisqu'il ne faut autre chose que se prosterner devant Dieu en esprit d’humilité, et de repentance de l'avoir offensé.

Réponse. Tout cela est véritable et incontestable ; mais, si vous y prenez garde, tout cela suppose un vrai et actuel mouvement dans l’âme contre le péché, en la manière expliquée ci dessus. Il est impossible qu’une âme de bonne volonté aille à confesse sans avoir ce sentiment dans le cœur, quoique souvent on puisse n’y faire pas de réflexion, ou en faire plus ou moins. £

Vingt-troisième demande. Celui que je vous ai cité disoit qu'un Jésuite nommé le P. Sagot ou Bagot, étoit de son sen— timent sur l’acte de contrition pour la confession.

Réponse. C’est apparemment le P. Bagot, homme célèbre.

Vingt-quatrième demande. Quoique ma timidité et mon activité m'aient toujours portée à faire plutôt trop d'actes que pas assez, je ne laissai pas apparemment de suivre quelque temps le conseil de me confesser sans faire d'acte distinct. Je n’en suis pourtant pas sûre ; j'entrai sur cela dans le scrupule. Le nouveau directeur m’a rassurée.

Réponse. Il a eu raison, vous devez vivre en paix sur sa parole. Je ne crois pas que jamais la confession puisse être révoquée en doute sur ces sortes d’appréhensions ; et quand il y auroit quelque défaut, ce qu’on ne doit pas présumer, ce sont de ces défauts qui sont suppléés en disant de bonne foi : Ab occultis meis munda me; purifiez-moi de mes fautes et de mes défauts cachés. Il n’est point besoin de pénétrer davantage, mais de se plonger dans l’abime de la bonté de Dieu, en pure perte de tout appui créé, sans chercher jamais d'autre assurance.

Vingt-cinquième demande. Quoique j'aie quelquefois de la

difficulté aux actes distincts dans le temps de la confession, el que j'en aie fait avant d'entrer dans le confessionnal, je fais de nouveaux efforts, par timidité , pour les renouveler.

Réponse. Ne faites point ces seconds efforts, et faites tran— quillement et simplement les premiers.

Vingt-sivième demande. J'ai pratiqué pendant quelque temps

‘ cette manière ei de m’examiner : je me mettois simplement en la présence de Dieu, dans le desir de me souvenir de mes péchés, et puisje disois ceux qui me venoient.

Réponse. Souvent, sans faire tous ces actes distinctement, on peut laisser venir les péchés comme tout seuls, etles dire comme ils viennent, après un peu de recueillement; ce qui s'entend des âmes de bonne volonté, à qui aussi très souvent leur bonne volonté suffit pour toute préparation.

Il est bien certain en tout état, qu'il faut moins de préparation pour ceux qui fréquentent les sacrements, que pour les autres.

AVERTISSEMENT sur les questions et les réponses suivantes.

Les questions et les réponses suivantes accompagnoient celles qui précèdent. J’avois mis sur un cahier séparé ce qui avoit rapport à mes dispositions particulières, et sur d’autres cahiers ce qui regardoit la spiritualité en général. J'avois envoyé le tout en même temps, et les réponses me revinrent ensemble.

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