‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · VI. Reg 1. 13.— 2 Is. xxxw · texte numérisé non relu

VI. Reg 1. 13.— 2 Is. xxxw

LETTRE CIV. Il lui ordonne la communion journalière, l’excite à la confiance, et l’exhorte à user d’une sainte liberté avec le céleste Epoux.

À mon tour, je me plains, ma Fille, du peu d'attention avec laquelle vous lisez mes lettres, vous ayant répondu précisément que vous pouviez faire ce dont vous étiez en doute. J'ai écrit un peu obscurément; mais assez clairpour être entendu de vous. Quand vous parlez de mérite et de naissance, vous ne me connoissez point du tout. Je n’approuve point votre silence, et je veux que vous continuiez à m’exposer tout.

Vous ne devez point attendre le calme pour faire votre retraite ; Dieu agit dans le trouble quand il lui plaît. La communion journalière doit être votre soutien ; dévorez, absorbez, ensloutissez, soùlez-vous de ce pain divin. Que puis-je vous dire autre chose pour assouvir cette faim pressante ? Gardez-vous bien de perdre de vue la miséricorde de Dieu : il vous regarde en secret et d’un fond obscur et impénétrable. Assurez-vous ique la confiance reviendra, ou plutôt qu’elle ne s’en est point allée.

Je suis bien aise que vous commenciez demain votre retraite : ne manquez pas de communier tous les jours : osez tout avec le céleste Epoux ; vos libertés lui plaisent. Les versets du sacré Cantique dont je vous ai parlé, vous invitent à Ja solitude et à de saintes libertés avec Jésus-Christ comme avec un frère : c’est ce qu'il est par son humanité, et ce qu'il se montre dans l’Eucharistie. Vous n’avez que faire de le mener dans Ja maison de l'Eglise votre mère ; il y est, il vous y attend. Saisissez-vous de lui dans votre retraite, et écoutez-le ; car il vous enseignera ce que personne n’apprend que de lui. Reposezvous doucement sur son sein, comme un autre saint Jean, et montez avec lui sur ce doux appui ; qu’il soit comme un sceau sur votre cœur et sur votre bras, sur le fond, sur les puissances et sur les exercices de votre âme.

Je vous permets les plus violents transports de l'amour, dussent-ils vous mener à la mort; et toutes les fureurs de la jalousie, vous dussent-elles être une espèce d'enfer. Enviez saintement et humblement toutes les familiarités de l'Epoux aux âmes à qui il se donne, non pas pour les en priver, mais pour y participer avec elles. Donnez toute votre substance pour acquérir son amour, et qu’il soit toute votre substance. Ecoutezle, lorsqu'il traitera du sacré mariage avec vous. Soyez-lui une porte par où il entre, et une muraille pour le renfermer. Il est la vigne ; Soyez la branche, et dites-lui : Sans vous, je ne puis

rien‘ : ces dernières paroles sont inénarrables, Que ce saint Epoux soit toujours avec vous, ma Fille; je vous bénis en son saint nom.

À Meaux, ce 4 juin 1695.

LETTRE CV. Sur ce qu’elle doit faire pour disposer les esprits à l'entière séquestration des créatures où Dieu l’appeloit.

Je vous renvoie, ma Fille, les gémissements de votre retraite. Ce n’est pas à vous à concilier tout ce qui se passe dans votre cœur; mais seulement à recevoir tout ce que le chaste Epoux vous donnera : quelque découragement que vous sentiez, agissez toujours de même sans hésiter, dans l’oraison et dans la réception des sacrements.

Je trouve à propos que vous commenciez à insinuer doucement et sans affectation à vos amies, qu’un je ne sais quoi vous attire à une entière séquestration des créatures, et à tenir tout prêt de plus en plusle compte que vous avez à rendre à Dieu. Gardez cependant les bienséances, et n’affectez rien d’extraordinaire ; Dien conduira lui-même toutes choses, où il voudra ; avec le secours de sa grâce, je seconderai de mon mieux ses divines opérations.

N'hésitez point à continuer le Cantique des cantiques, malgré vos peines, qu’il allégera plutôt que de les augmenter, Plus vous vous abandonnerez au saint Cantique, plus le saint Epoux vous soutiendra. Le commentaire dont vous me parlez est du père général des Chartreux ; vous le pouvez lire. Je pars sa— medi pour la Trappe ; je ne vous y oublierai pas. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Meaux, ce 17 juin 1695.

LETTRE CVI. 11 répond à plusieurs questions sur la charité envers le prochain, la pratique de l'humilité, les peines de l'imagination et les disfractions, la dévotion envers le saint sacrement, les dispositions pour la communion, etc.

Je commence par répondre à vos doutes, ne sachant jusque où je pourrai aller. Mes réponses seront précises , s’il plaît à Dieu; et c’est plutôt une décision qu’un discours, qui vous est nécessaire.

PREMIÈRE DEMANDE. Comment on doit être à l'égard du pro-

1 Joan x ve 5.

chain, soit dans ce qui peut mal édifier, soit dans les peines qu'il nous cause.

Réponse. Le trop de raisonnement peut être ou volontaire ou involontaire; et c’est ce dernier qui vous arrive le plus souvent, par la nature de votre espritet de votre tempérament : il le faut laisser écouler comme l’eau. Le moins que l’on peut parler des autres, c’est le mieux : mais comme il n'est pas possible que les hommes ne parlent des hommes, le milieu est difficile à garder. La charité dans le cœur règlera l'extérieur, Ces peines contre le prochain ne sont pas de votre fonds, je vous en assure : tâchez pourtant, ma Fille, de les calmer; parce qu’enfin elles y pourroient pénétrer. Le moyen de se procurer ce calme, c’est d'entrer dans le sacré cœur de Jésus- Christ, et de s'unir à l'amour qu'il a pour tousles membres de son corps. Celles de vos Sœurs, contre lesquelles vous ressentez quelque sorte de peine, s'y trouveront avec tous les autres membres : ainsi vous les tiendrez toutes dans votre charité; ce qui, dans les occasions particulières, vous fera bien agir avec elles.

SECONDE DEMANDE. Si je puis desirer que vous me continulez toujours vos soins pour ma conduite, et si J'ai lieu de craindre l'attachement.

Réponse. Vous ne sauriez trop desirer les soins d’un pasteur; mais le pasteur doit déterminer par la prudence, les soins qu’il convient de donner aux particuliers, et tout mesurer aux autres occupations égales de sa charge. Toutes affaires non nécessaires doivent céder au soin des âmes : mais quand les affaires de Dieu retardent les affaires de Dieu, il faut croire qu’il y pourvoit par d’autres voies : ainsi on doit demeurer de part et d'autre dans le calme. Au reste, c’est toujours bien fait de demander : mais un homme, et surtout un homme de ma médiocrité, ne pourroit suffire à tout, ni jamais se contenter soi-même, s'il ne se faisoit une règle de ne se point accabler, non par crainte d’être accablé, mais parce que cet accablement jette dans la précipitation; ce qui seroit très dangereux pour les âmes. Quand Dieu permet qu’une âme ressente certaines peines avec lui, elle éprouve aussi ordinairement de semblables peines contre ceux qu'il lui donne pour la conduire; et en cela, comme en tout le reste, ils représentent Dieu à cette âme.

Quant aux attaches trop grandes pour un directeur, il en faut user de même que dans les autres peines, c’est à dire les laisser tomber et se retirer dans son fond. C'est la crasse et la rouille de cette vie, qui se trouve toujours sur les visages et sur les vais-

seaux les plus nets ; de sorte qu'il faut tous les jours se purifier, et souffrir que Dieu nous remette dans le feu. C’est là tout le remède qu'on peut donner à ce mal: {out autre l'aigrit plutôt que de l’adoucir.

Trop parler de soi et de son intérieur, c’est toujours recommencer la même chose : mais ce n’est point trop parler que de représenter ce qui survient et même ce qu'on à déjà dit, quand il arrive de nouvelles peines. C’est autre chose de parler de ses peines par pure décharge, et autre chose d’en parler par le besoin d'instruction et d'avis. J'en ferai moi-même le discerne: ment, et je garderai le silence quand il n°y aura point de nécessité que je parle : mais c’est à vous de tout dire, retenez bien cette règle. On peut trop chercher la consolation, mais jamais trop l'instruction, quand on a un grave sujet de craindre qu’on n’offense Dieu.

TROISIÈME DEMANDE. Si l'on doit par humilité dire des choses qui humilient ou qui peuvent humilier, et si Ja sensibilité peut en empêcher le mérite.

RÉPONSE. Pour profiter des humiliations, Dieu ne demande pas que l’on Ôte la sensibilité; c’est même tout le contraire , puisque sans cela elles ne seroient pas humiliations : ce qu’il eu faut ôter, c’est l'air plaintif, et l’esprit de contrariété et de résistance. Il faut pourtant quelquefois se soutenir pour l’amour des autres, qui nous fouleroient aux pieds, si l'on ne se tenoit dans quelque consistance. A l'égard des besoins, quand cela va Jusqu'à un certain excès manifeste, il faut les découvrir, et avertir doucement qu’on ne le fait qu'à l'extrémité ; en. sorte néanmoins qu’on fasse entendre qu'on en passe beaucoup sous silence.

I y a autant de vanité dans l'affectation de parler de ce qui

nous humilie, que dans celle de parler de ce qui nous relève devant les hommes. La règle sûre est de ne point parler de soi, qu'il n’y ait quelque raison de le faire : car il ne faut pas non plus affecter de ne rien dire de soi; mais en parler naturellement dans l'occasion. On doit desirer d’édifier, et cela emporte quelque estime de soi-même; mais tout cela sans affectation ; et tout est bon, pourvu seulement que l'on se souvienne:de cette règle de l’apôtre ! : Que chacun regarde, non pas ce qui lui convient, mais ce qui convient aux autres ; et de cette sentence du Sage? : Chaque chose a son temps. Demeurez donc dans

Philip. 11. 4. -— ? Eccl. 511. 1.

les pratiques que vous me marquez, en vous humiliant sans affectation, et vous défendant de même, si on vous reproche des choses qui aïllent à faire craindre quelque refroidissement de la charité.

QUATRIÈME DEMANDE. S'il est permis, par complaisance et par honnêteté, d'approuver extérieurement les choses qu'on désapprouve intérieurement.

. “RÉPONSE. Il y a différents degrés d'approbation et d’improation , selon lesquels on peut, par honnêteté et par bienséance, approuver généralement,fet à certains égards, ce qu’absolument on improuve. On peut avoir des raisons de ne le pas témoigner, pour ne pas rompre en visière, ou pour éviter des contre-temps, où cet honneur mutuel qu’on se doit les uns aux autres, selon saint Paul ‘, seroit blessé. Le milieu dans tout cela est difficile à tenir, el c’est pourquoi le silence vaut presque toujours mieux que le discours : mais comme le silénce paroît quelquefois ou indifférence ou dédain, il faut prier Dieu qu'il

. donne des paroles par lesquelles, sans blesser la vérité, .on n’offense point ses frères, ou qu'il fasse naître des occasions de se retirer davantage; ce qui seroit, dans la maison du Seigneur, le comble de la félicité durant cette vie. Quant aux péchés où l'on tombe dans ces occasions, il faut se laisser doucement reprendre par la lumière qui préside à la conscience, sans se décourager ; mais se souvenir que saint Jacques dit que celui qui ne tombe point dans la parole, c’est à dire par trop ou trop peu parler, est un homme parfait? ; de quoi on est bien éloigné.

CINQUIÈME DEMANDE. S'il est utile de s'occuper de Ja crainte de ne pas persévérer dans le bien.

RÉPONSE. Vous cherchez à voir des progrès, vous cherchez à sentir des forces; vous n’avez qu’à tout attendre de Dieu en pure foi, de moment à autre; vous ne trouverez de repos que dans cet entier abandon. Qu'il vous suffise que l’Epoux céleste à sur vous un regard caché. Ne vous cachez pas à lui, puisqu'il ne cesse de vous poursuivre; et abandonnez-vous à sa disposition pour le temps et pour l'éternité, lé priant seulement de ne vous pas laisser tomber dans un état où vous lui déplaisiez; car c’est cela seulement qui doit être"insupportable à une épouse.

[n'ya rien de plus inconnu aux hommes que les conduites particulières que Dieu tient sur les âmes; c’est un secret qu'il s’est réservé : il né leur appartient pas de le vouloir pénétrer ;

Rom, x11. 10. — ? Jac, 11. 2.

il suffit qu'on adore ces conduites, et qu'on s'y soumette. Les changements d'états et de dispositions, de quelque côté qu’ils viennent, car il ne faut pas trop s’en informer, ne vous doivent pasempêcher de recevoir les grâces de Dieu. C’est une conduite de sa sagesse, de laisser sa créature à elle-même, quelquefois même à la tentation et aux noirceurs. On ressent davantage par ce moyen l'empire de Dieu et son propre néant, le combat des deux esprils et la supériorité de celui de Dieu.

SIXIÈME DEMANDE. Si l'on peut sans orgueil parler de Ja __… quand on est si imparfaite. s

RÉPONSE. Laissez aller votre cœur et votre bouche aux pieux entretiens sur la vertu : songez que ls beauté de la vertu consiste dans sa conformité à la volonté de Dieu; ainsi tout se réduira à Dieu. Le vrai moyen d'agir avec Dieu par les véritables motifs, est de ne point trop songer si c’est par ces motifs qu'on agit. Il faut agir en toute simplicité, par la vérité, et songer à contenter Dieu plutôt que soi-même, et sans trop songer si on le contente ; parce que c'est autre chose de le conten ter, et autre chose de le savoir. Allez droit et toujours devant vous, priant Dieu de faire en vous tout ce qui lui convient, et de vous pardonner ce que vous ne ferez pas aussi purement qu’il le veut.

SEPTIÈME DEMANDE, Sur la nourriture et sur le jeûne.

RÉPONSE. Vous faites fort bien de distinguer dans là nourriture ce qui est pour le soutien, de ce qui est pour la délicatesse et le plaisir, comme sont les confitures et autres choses de cette nature : vous devez éviter les dernières, pourvu qu'il n’y ait point d'affectation ni de singularité. Toute âme chrétienne est appelée à la perfection, selon que Dieu la Jui fait connoître, et il n’y à point d'orgueil à le présumer ainsi.

Pour conserver vos forces, il faut les ménager par rapport à Dieu ; et je ne puis consentir à vos jeûnes ni à vos veilles, que vous poussez trop loin. Ne faites rien de nouveau; mais restreignez-vous plutôt là dessus. ; |

HUITIÈME DEMANDE. Sur les égarements de l'imagination et sur les distractions.

RÉPONSE. C'est une foiblesse de croire qu'on puisse donner des lois à la vivacité d’une imagination vagabonde, ou d’un esprit qui s’égare dans ses pensées. Il y à deux choses à faire : l’une de tenir le cœur arrêté par l'amour: l’autre, lorsque l’esprit s'égare souvent, de laisser aller ses pensées, pour enfin re—

Bossuett, xxvir, 8

venir à soi après leurs erreurs. Saint Augustin ne prescrit rien là dessus, sinon du moins de déplorer secrètement sa dissipation. Il faut d’abord se donner à Dieu ; afin qu’il se saisisse de nous, et qu'il tienne, pour ainsi dire, la clef de notre cœur : après, il faut un peu le laisser faire ; puisque aussi bien à force de se vouloir calmer, l’on ne fait que s’agiter et s’échauffer davantage. «

NEUVIÈME DEMANDE. Sur les dispositions qu'on doit avoir, “quand le saint sacrement est exposé.

RÉPONSE. Il n’y a rien de trop dans les dispositions que vous me marquez pour Jésus-Christ dans l’Eucharistie ; mais je trouve que l’empressement, ou, si vous voulez, la dévotion qu’on feroit consister à parer le soleil, et à employer un temps considérable à l’orner de couronnes et d’autres ornements extérieurs, tiennent quelque chose d’un amusement peu sérieux, dans lequel il ne faut pas s’échauffer la tête. L'amour de Jésus- Christ demande quelque chose de plus intime et de plus tranquille. Pour ce qui est de l’accroissement de l'attention, quand le saint sacrement est exposé, il est assez de l'esprit de l'Eglise, quoique je vous avoue que j’aimerois mieux un peu moins d’attachement à l’exposition actuelle, et un peu plus à la présence dans le tabernacle, ou sur l'autel à la messe.

DIXIÈME DEMANDE. Sur les dispositions à la sainte communion.

RÉPONSE. Il n’y à point à parler plus amplement sur cet article que sur les autres. Vous devez, ma Fille, aller à à communion comme il plaît à Jésus-Christ de vous y pousser ; quelquefois en criminelle, quelquefois en épouse, quelquefois en bête, comme disoit David ‘; en un mot, ou de gré ou de force, suivant cette parole : Contraignez-les d'entrer ?, pourvu que Jésus-Christ vous voie avec la robe nuptiale; c’est à dire pourvu que vous ayez la foi vive au banquet nuptial, comme étant le sceau, le gage etle moyen de la parfaite union, où se trouve le vrai lit nupüal et royal du vrai Salomon : tout est bon, pourvu qu’on croie et qu’on ne se retire jamais de la communion extérieure et intérieure pour des peines, quelles qu'elles soient.

Si les fautes fréquentes devoient retirer de la communion et même de l’oraison, ce seroiten soi qu'un espèreroit, et non pas en la bonté de Dieu. Ne vous retirez donc jamais de l’oraison ni de la communion pour quelque cause que ce soit, sinon par l'ordre d’un confesseur éclairé : obéissez, et tâchez au reste

1 Ps. LEXXI. 23. — ?. Luc. x1v.. 23.

d'entrer dans les dispositions de Jésus en communiant, qui sont des dispositions d'union, de jouissance et d'amour : tout l'Evangile le crie. Jésus veut qu'on soit avec lui ; il veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de cette union et de cette chaste jouissance : il se donne ; mais c'est, dit saint Augustin, qu’il se veut donner encore davantage. Il est le gage de lui-même : sa présence réelle, sentie par la foi, est le gage de sa présence parfaite, lorsque nous lui serons semblables en le voyant tel qu'il est. Ainsi l'esprit de Jésus. dans l’Eucharistie, c’est que l'union nous soit un gage de l’u nion, et remplisse le mystère de l'amour; ici en espérance, et là en effet. Laissez tomber ces doutes frivolés que vous avez : c’est trop honorer la tentation que d’en venir à les discuter.

ONZIÈME DEMANDE. Sur les effets de l’orgueil.

RÉPONSE. Le fonds d’orgueil est infini dans la créature, et y fait plusieurs grandes plaies, dont il ne faut pas entreprendre la cure en particulier ; mais dire et redire avec l’apôtre : Nihl sum ?, « Je ne suis rien , » et se souvenir de cette parole de Jésus-Christ ? : Sans moi vous ne pouvez rien. Disons donc : Faites, Seigneur, faites. L'amour est le vrai remède contre l’orgueil; parce qu’il nous fait sortir de nous-mêrhes, et qu’il n’a d'appui qu’en la bonté de Dieu.

DOUZIÈME DEMANDE. Sur le zèle qu’on peut sentir pour la justice de Dieu.

RÉPONSE. Consentir à sa damnation, ce seroit consentir à n'aimer plus Jésus-Christ, et à n’en être plus aimé; c’est là une chose abominable. Moins il y a d'espérance de votre côté S plus il faut espérer du côté de Dieu : ainsi l'espérance vient du désespoir. On ne peut rien de soi ; mais on peut tout avec Dieu, pourvu qu'on croie fermement qu’il ne nous quittera pas. Laissez-le pourvoir à sa justice ; espérez tout de sa miséricorde, et abandonnez-vous-y malgré toutes choses. H n’y a point de réprobation pour ceux qui espèrent. Ne doutez point que la crainte que vous avez de perdre Dieu, et de n’être pas antant à lui que vous le devez être, ne soit une marque de sa bonté , et qu'il ne vous tienne compte des peines que vous endurez. Prenez garde sur toutes choses de ne consentir jamais à rien qui soit contraire à la grande idée que vous devez avoir de l’immensité de sa miséricorde.

TREIZIÈME DEMANDE. S'il est permis de desirer la mort,

1I, Cor. xHF 22 — 2 Joan. xv: 5

réronse. Il faut dire avec saint Paul! : Nous ne desirons point d’étre dépouillés ; mais d’étre revétus. Nous ne desirons point la mort; mais d’être avec Jésus-Christ, et de vivre avec lui. Vous êtes en état de desirer ce bonheur avec la grâce de ce Dieu Sauveur : mais sa grâce bannit l’impatience ; paree qu'elle inspire la soumission. I y a l’impatience de chagrin qui est mauvaise, et l'impatience d'amour qui quelquefois est déchirante et crucifiante , mais qui porte un fond seeret de douceur, ebune manne cachée.

QUATORZIÈME DEMANDE. Si l’on. peut desirer une plus grande solitude.

RÉPONSE. Toutes ces vues de solitude sont bonnes quant au fond des dispositions qu’elles vous mettent dans l'esprit; mais d’en venir à l'exécution , c’est ce qui tourneroit bientôt en amusement et en dissipation. Le dégoût des créatures, pris -du côté de leur néant , est meilleur que celui qui se prend du côté dé leur humeur. Ilne faut pas être en ce sens dégoûté de soi , parce que ce dégoût emporte découragement et foiblesse.

Comme Jésus-Christ a dit : À chaque jour suffit sa malice ?, je vous dis : À chaque heure, à chaque moment suffit sa mahce. Ine faut pas trop prévoir : nous n'avons jamais qu'un moment à nous , et Dieu est tout entier pour nous à tous moments: comme c'est lui qui les développe les uns après les autres , il faut s’y laisser porter en tenant à lui. Si vous aviez tous voscontentements et vos aises dans l'état où vous êtes, je eraindrois fort pour vous. Les croix et les humiliations vous soutiennent. A l'égard de celles que vous envisagez du côté que vous savez, je n'oppose à tout cela que cette parole de saint Paul : Dieu est fidèle, et il ne vous laissera pas tenter au dessus de vos forces à.

Il ne faut pas vous dispenser de faire le bien par les motifs dont vous me parlez; mais aller plus simplement avec Dieu et avec les hommes. Toutes les lois sont renfermées dans le commandement de l'amour; le reste n’est autre chose que des observances , qu’il ne faut pas multiplier sans grande nécessité. à

Voilà, ma Fille, la résolution de tous vos doutes. Je prie Dieu qu’il vous soutienge dans vos peines , et je vous bénis en son nom. ;

À Meaux, ce 3 juillet 1695.

VIT, Cor, v: 4. —? Matthovr, 399 223 Ki Cor. x. 43.

LETTRE CVII. II lui doune différents avis sur la communion et la confession ; lui présente une idée des vertus qui caractérisent sainte Thérèse et sainte Catherine de Gênes; et la console de ses sécheresses.

IH ya, ma Fille, des violences qu’il ne faut pas se faire en certains états ; parce qu'elles tiennent de l'impatience et de laigreur, et qu'il n'est pas besoin d'être violent quand Dieu veut prendre le cœur par suavité. Si Dieu vous serre de près et qu'il vous dise comme à saint Paul ‘: 1} vous est dur de regimber contre l’éperon , répondez-lui avec saint Paul , Seigneur . que voulez-vous que je fasse ? Gardez-vous bien de vous retirer de la communion pour ces folies, que vous dites qui vous passent dans l'esprit. C’est alors qu’il faut recourir à celui qui nous est donné pour être notre sagesse. N'hésitez point d'aller à confesse dans la disposition que vous me marquez; mais n'y allez jamais par scrupule ni par défiance. Quand vous m’exposez des choses sur lesquelles je ne réponds rien, c’est à dire qu'il faut passer outre sans s’y arrêter ; €’est ma règle. Vous pouvez fort bien faire votre oraison des paroles du sacré Cantique , qui en effet sont enlevantes. Je ne sais point donner de bornes aux transports de l’Epouse , non plus qu’à ceux de l'Epoux.

Je ne manquerai pas de recommander à Dieu l’âme dont vous me parlez, pour qu'il lui envoie un rayon d’en haut.

Je ne vois rien de particulier à vous dire sur la vie de sainte Thérèse et de sainte Catherine de Gênes. Ce qui reluit dans l’une est un amour humble ; et dans l’autre, c’est la pureté de Vamour. fl n'y a que du bien à prendre de l’une et de l’autre dans ce que vous sentez convenable à vos états : mais après tout , il importe peu; et c’est de Dieu qu'il faut se laisser mouvoir, parce qu'il meut chacun selon qu’il veut.

Ne vous étonnez point, ma Fille , de vos sécheresses. On dit que les années sèches en ces pays, sont ordinairement les meilleures : il en est de même dans la culture spirituelle , la sécheresse n’élant très souvent qu’une concentration dans l'intérieur des dons sensibles de Dieu. Abandonnez-vous à sa volonté, n'ayant point de desirs empressés pour le retour des grâces sensibles : vivez de foi et d'espérance.

Quant aux peines que vous m’exposez, ce que vous avez à faire avant toutes choses , c’est dans les occasions où la nature se sentira blessée, quelque imprévues qu'elles soient, de ne rien faire paroître que douceur et humilité, ou par le silence ,

4 Act. 1.5, 6.

ou par des réponses dignes d’une chrétienne , dans une parfaite imitation de la douceur de Jésus-Christ, que je prie de tout mon cœur d’être toujours avec vous.

À Meaux, ce 4 août 1695,

LETTRE CVHI. I] lui reproche de faire trop dépendre sa conduite des évéments; la rassure au sujet des discours qu’on tenoit sur ses directions, et lui donne des avis pour son fils.

Je ne vois point d’embarras, ma Fille, à dire avec saint Paul ‘ : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Il y a toujours des secrets inconnus dans la volonté de Dieu, etil faut lui demander, ou qu’il nous les fasse connoître , ou qu'il nous y pousse par les voies secrètes qui lui sont connues.

Vous faites trop dépendre votre conduite des événements. Etre associée à une communauté ou ne l’être pas, que vousimporte ? Dilatez vos voies , et laissez ces choses très indifférentes, pour ce qu’elles sont devant Dieu ? votre union avec lui ne dépend point de ces dehors, et vous vous tourméntez en vain pour l'y attacher. 2

Je trouve toujours très bon que vous m’exposiez toutes choses, et je ne sais pourquoi vous hésitez toujours là dessus. Je mets vos vues sur les... parmi les choses extérieures, dont vous vous tourmentez inutilement. Je ne vous permets sur cela que le desir , pourvu encore qu’il soit modéré : mais pour l’exécution , et pour la recherche inquiète des moyens , je vous la défends ; cette agitation ne vous convient pas.

Laissez sur mon sujet les discours du monde comme des discours du monde, et les volontés des hommes, quelque grands qu’ils soient, pour ce qu’elles sont. Il n’y a que la volonté éternelle et inviolable de Dieu à laquelle il faut tout sacrifier. Votre âme m'a été mise en main de trop bon endroit, et par une disposition trop particulière de Dieu, pour l'abandonner.

Voilà la lettre de M. votre fils : il me paroît dans l'agitation, mais dans de bons sentiments. Conseillez-lui de vivre tranquille et soumis dans l’état où il est, jusqu’à ce que Dieu lui donne quelque autre ouverture ; et mandez-luice mot de David, qui convient à tout état : Declina a malo, et fac bonum ? : « Evitez tout le mal , et faites tout le bien » qui se présente à faire en chemin faisant. Soyez persuadée , ma Fille ; que je ne trouverai jamais mauvais que vous me parliez de lui; car je l'aime

1 Act, 1x, 6. — 2 Ps. xxxvr. 27.

DE PIÉTE ET DÊ DIRECTION. 1 TÉS

sincèrement. Je prie le cher Epoux qu'il soit votre vie et votre soutien.

A Germigny, ce 13 août 1695.

LETTRE CIX. Combien ses agitations sont contraires aux vœux qu’elle a faits; règles de conduite qu’il lui prescrit,

Il est vrai; ma Fille, que votre lettre m'a paru un peu extraordinaire, et je vous avoue que je n’aimerois pas que vous vous laissassiez souvent entraîner à l'esprit qui vous l’a fait écrire. Je vous parle ainsi, non pas pour l'amour de moi, qui excuse et qui pardonne tout aisément, mais pour l’amour de vous-même. Dieu soit loué de vous avoir d’abord fait connoître votre faute : elle vous doit appréndre à ne pas donner autant que vous faites dans les choses extérieures, comme les confréries, les associations , et autres choses semblables: Après tout, j'aime pourtant mieux que vous me disiez vos sentiments, que de me les dissimuler quand ils sont venus; mais vous devez tâcher deles réprimer.

Je consens au renouvellement que vous avez fait de vos vœux: mais soyéz-y plus fidèle; car assurément ces agitations et cet empressement, pour parvenir à l’accomplissement de votre desir, sont bien au dessous de la perfection où vous aspirez. Je vous pardonne encore cette fois, parce que vous avez communié malgré cette peine. Prenez donc courage : je vous ai pardonné de bon cœur, et Dieu en moi et avec moi. Portez votre confusion ; mais ne perdez point courage. Je consens aux pénitences que vous me demandez, si vous les pouvez cacher sans affectation. Le cher Epoux a fait le reste , et il saura bien vous en imposer quelques unes de son goût.

Je crois vous avoir dit plusieurs fois que vousne devez entrer que le moins que vous pourrez dans les plaintes qu'on fait de moi , et dans les contestations qui me regardent : répondez avec simplicité et sincérité, autant que la bienséance le demande , et rien autre chose. à .

Au surplus , la conduite que vous devez tenir dans les choses que vous m’exposez, se réduit à trois points : l'un, à régler le dehors sans rien faire paroître de ce qui passe au dedans, pas même le moindre mot; l’autre, quand on fait quelque faute, et qu’on ne garde pas bien ce dehors , de ne pas se décourager; le troisième , d'exposer à Dieu ses foiblesses comme des plaies ca— chées, afin qu’il lui plaise de les guérir. . Je le prie, ma Fille, d’être avec vous.

A Paris, ce 22 août 1695,

LETTRE CX. Sur la manière de se comporter dans l’état d’une tristesse qui est selon Dieu, et sur l’attachement et le goût pour les auteurs profanes.

Saint Paul nous apprend qu’il y a une tristesse qui est selon Dieu ?, Notre Seigneur à été livré à la tristesse , à la détresse , à un profond ennui, et à une désolation intérieure , qu’il envoie aux âmes qu’il veut exercer, pour imprimer en elles un des traits'de saressemblance. Comme cette tristessenel’empêcha pas d’obéir à la volonté de son Père, et d’aller à la mort; ainsi, ma Fille , il faut aller comme si cette tristesse m'étoit pas, et la noyer dans celle de Ja sainte âme de Jésus. Plus il met dans l'impuissance d'agir, plus il veut agir lui-même , mais seerètement et dans le fond. Cachez tout dans l’intérieur : Ja grande fidélité que Dieu demande dans ces états, c'est qu'ils ne chan— gent rien au dehors, principalement dans la communion et l’oraison , ni même, autant qu’il se peut, dans la conversation. Priez pour les âmes délaissées , ou par épreuve, ou pour leurs péchés; et offrez vos peines pour elles : €’est un excellent acte de charité, qui retournera sur vous admirablement.

. J'ai très bien compris votré état; il est exprimé en partie dans ces paroles de David : « Je suis devant vous comme une bête , » ut jumentum *. Jésus-Christ a dit : Je suis un ver, et non pas un homme ?. La stupidité de cet état donne à Dieu le moyen d’agir et de se cacher tout ensemble. Modérez donc, ma Fille, vos activités sur votre desir; et sans vouloir le déraciner, songez à empêcher qu'il n’ait aucun effet au dehors. Je crois que vous devez vous contenter des cris du cœur; l'amour les entend : laissez faire le saint Epoux au dedans; rendez-vous maîtresse du dehors avec sa grâce , et soyez fidèle à ce point.

Le desir de voir Jésus-Christ en sa sainte humanité se doit terminer à la vie future. Je ne crois pas qu’il vous soit aisé de trouver quelqu'un avec qui vous puissiez décharger votre cœur, et il ne le faut faire que selon les mouvements de l'Esprit saint.

Quand vous m’aurez exposé vos difficultés sur sainte Thérèse et sur sainte Catherine de Gênes, cela me donnera peut-être occasion de vous découvrir quelques vérités importantes sur vos états. s É

Je ne puis comprendre l’attachement et le goût de madame *“* pour les auteurs profanes : j’en pardonnerois quelques lectures en passant; mais d'y avoir de l’attache et d'y trouver du goût, quand on connoît Jésus-Christ, je crois que c’est un obstacle

FI Cor, vir. 10. —? Ps. Lxxrr. 23. — 3 Ibid. RAA

aux desseins de Dieu sur cette âme. Il faut, à quelque prix que ce soit, la détromper. Peut-on goûter des livres où Jésus-Christ ne se trouve point, et s’en faire une occupation sérieuse? je ne le puis croire. Pour vous, ma Fille, lisez les trois premiers chapitres de Jérémie. Ne vous découragez point : Dieu vous aime el vous regarde en amour et en pitié ; tenez-vous-en assurée. Je lui offre sincèrement toutes vos vues, et je vous bénis en son nom.

À Meaux, ce 27 septembre 1695.

LETTRE CXI. Sur quelques circonstances omises dans la ‘confession, et sur la commurion.

J'ai vu, ma Fille, celui qui m’a rendu votre lettre : j’aurois voulu qu'il eût pu me faire connoître, par son directeur, ou par quelque ecclésiastique spirituel, les dispositions de sa conscience; sans quoi il est difficile que je puisse prendre le parti qu'il faut.

Je vous ai marqué une lecture qui vous fera voir les bontés de Dieu. Confessez-vous des circonstances que vous avez oubliées, ou que le trouble où vous étiez vous a empêchée de dire ; cela suffit. Ne vous éloignez pas de Dieu ni de la communion. Offrez à Dieu vos peines pour les desseins qu'il a sur vous, et attendez-vous à de grandes miséricordes.

Les communions dont vous mé parlez me plaisent beaucoup : continuez-les, et n’interrompez rien. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Notre Seigneur soit avec vous. Lisez le troisième chapitre de Jérémie devant le saint sacrement. Notre Seigneur soit avec vous, encore un Coup.

À Germigny, ce 19 octobre 1695.

LETTRE CXIT. 1] la porte à s’abandonner entièrement à Dieu; exhorte la personne dont elle lui a parlé, à marcher d’un cœur dilaté, et à ne point s'éloigner de la communion, à cause de ses peines. 4

Voilà , ma Fille, la réponse pour la personne que vous.connoissez. Quant à vous, plus votre état est pénible et caché, plus il faut s’abandonner en espérance contre l'espérance ‘, à celui qui habite dans les ténèbres comme dans la lumière ?. |

La personne dont vous mé parlez doit, comme toutes les âmes fidèles, marcher en dilatation. Quant à l’oraison et à Ja fréquentation des sacrements, les peinés quien retirent tiennent

1 Rom. 1. 18, — ? Ps. XvI1. 12.

de l'angoisse et retardent l'opération de Dieu. Il sait bien ôter le plaisir sensible quand il le faut ; mais en même temps il dilate le cœur d’un autre côté. Qu'elle ne se fasse pourtant point une peine de ne pas sentir cette dilatation, et qu'elle ne s'abandonne point à l'angoisse d'une manière qui la retire de la communion, et de la libre communication avec Dieu. N'ayez point de scrupule de lui avoir parlé franchement; continuez d'en agir de même. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice , parce qu'ils seront rassasiés ! : mais en attendant qu'ils le soi ent, et pendant qu'ils ont faim et soif, Bienheureua ceux qui pleurent, car ils seront consolés ?.

Ne craignez point de me faire vos questions : réduisez-les le plus que vous pourrez, et néanmoins suivez votre attrait. Dites tout; parce que par ce moyen vous direz le général et le particulier, et je répondrai selon le loisir que Dieu me donnera. Allez seulement votre train, et ne discontinuez aucun de vos exercices ordinaires. Je vous ai offerte à Dieu de tout mon cœur. Ce qu’il y a à observer dans votre état, c’est d’être d’une ponctuelle et inviolable obéissance, et de ne la pas faire dépendre des explications que vous espérez; autrement vous manqueriez tout à fait, et je ne pourrois que fort improuver cette conduite. J'avoue au reste tout ce que vous dites des grâces que Dieu attache à la parole des directeurs. Continuez à me proposer vos peines. Dieu soit avec vous, ma Fille.

À Germigny, ce 31 octobre 1695.

LETTRE CXIII Ine veut pas qu'elle fasse dépendre son repos des assurances sur son état. Il faut se confesser de ses fautes avec une grande confiance en la bonté de Dieu.

ya, ma Fille, deux sortes de réponses à vous faire : l'une, en vous prescrivant ce que vous avez à faire ; l’autre en vous éclaircissant à fond sur vos peines. La première est la seule essentielle, et je vous déclare qu’il ne vous est pas permis de faire dépendre votre repos des assurances qu'on peut vous donner sur votre état. Croyez que je vous entends très bien, et que je ne vois rien d’assez obscur, pour que je ne puisse pas vous prescrire avec certitude ce que vous avez à faire ; le voici.

. Quand il y a des actes extérieurs , il fant les confesser simplement; sans perdre courage, mais avec une grande conliance en la bonté de Dieu, infiniment supérieure à toutes nos

1 Matth. v. 6, — 3 Ibid. 5.

fautes. D'un côté, il est bien étrange que, prévenus de Lant de grâces, nous puissions offenser Dieu : d’un autre côté, il n’est pas si étrange qu’une nature pécheresse pèche; puisque ce n’est, après tout, que revenir à son fonds. Ecoutez cette décision d’un saint concile, tirée de saint Augustin : « Personne n’a rien du sien que le mensonge et le péché !. »

Voilà}, ma Fille, tout ce que je puis vous dire à présent. Vivez en foi et en espérance; continuez à m'écrire vos peines. Dieu est bien caché, et il est impossible de le pénétrer. C’est beaucoup de grâces qu’il nous fait, de vouloir bien nous laisser assez entrevoir de sa conduite, pour pouvoir dire : Faites ceci, faites cela. Faites donc tout ce que je vous ai prescrit, sinon avec goût, du moins avec obéissance. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille; je vous porte en mon cœur devant lui.

À Meaux, ce 7 novembre 1695.

LETTRE CXIV. Sur les impressions qu’elle recevoit de l’Epoux céleste’; et la conformité de ses dispositions avec celles de sainte Catherine de Gênes.

Je consens, ma Fille, au jeûne du samedi, en l’honneur de la sainte Vierge ; mais à condition que vous n’en ferez rien paroître, de peur d’ouvrir la porte à des singularités : vous ferez bien d’en parler à madame j’abbesse. Gardez-vous de vous défier des impressions que vous recevez de l’Epoux céleste. Vos péchés et vos infidélités n’anéantissent point ses bontés ni les vérités de sa grâce. Il faut marcher en foi, en paix dans le fond de son cœur, et en confiance, non en soi, mais en Dieu seul et en Jésus-Christ, au milieu des ténèbres et des angoisses inté-— rieures.

J'ai lu vos dernières observations sur sainte Catherine de Gênes. Je vous avoue que je sens un grand goût pour ces saintes et admirables dispositions, et que je suis consolé des conformités que vous éprouvez en beaucoup de choses avec celles de cette sainte. Jai lu l'écrit que vous m’avez envoyé ; je le trouve très bon. S'il falloit le rendre public, il y auroit peut-être quel-. ques petits mots à y ajouter par ci, par là, pour plus grand éclaircissement : quoi qu’il en soit, ma Fille, j'en approuve le fond. Il n’y a point de mal à croire qu’il y a quelque chose en vous de conforme aux états de cette sainte : mais le mieux est de recevoir ce que Dieu donne, avec toute simplicité, sans s’ar-

! Conc. Arausic, 11, et Trid, ex August. Sermon. GCLIY, n« 7; tom. x. col. 1049.

rêter aux autres. 11 doit vous suffire d’avoir exposé ce qui se passe en vous, et qu’on vous assure que cela est bon. Marchez donc en paix et en confiance, sans en demander davantage. Je n'ai pas le loisir de rien dire de plus ; on m’attend pour nne véture. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 15 novembre 1695.

LETTRE CXV. Il lui parle admirablement des © ; lui fait sentir le bonheur d'être à la crèche de Jésus; la porte à tout attendre de la bonté de Dieu.

Loin de trouver mauvais, ma Fille, que vous continuiez de m'écrire, je trouverois fort mauvais que vous ne le fissiez pas : je vous l'ai dit tant de fois, et je vous le dis une fois pour toutes, que je le trouve très bon, et qu’il n’y a rien que je trouve mauvais que de douter de moi, après tant d'assurances données. Je ne puis vous voir avant les fêtes; mais ce sera bientôt après, s’il plaît à Dieu. Je vous donnerai tout le temps que je pourrai.

Continuez votre retraite , puisque madame l’approuve ; et dites 6 en silence, n’y ajoutant rien : O adorer! à louer! à desirer! ô attendre ! Ô gémir ! à admirer ! à regretter ! ô entrer dans son néant ! à renaître avec le Sauveur ! Ô l’atirer du ciel ! à s'unir à lui! à s'étonner de son bonheur dans une chaste jouissance ! Ô être doux et humble de cœur ! à être ardent ! 6 être fidèle ! Qu’y a-t-il de moins qu’un 6; mais qu'y a-t-il de plus grand que ce simple cri du cœur ? Toute l’éloquence du monde est dans cet 6 ; et je ne sais plus qu’en dire, tant je m’y perds.

Qu'on seroit heureux d’être à la crèche de Jésus, quand ce ne seroit que comme ces animaux ; puisque l’un connoît son maître, et l’autre la crèche de son Seigneur !! C'est alors qu'il faudroit dire comme David : J’ai été devant vous comme une béte?. Vous pouvez aspirer à tout, même aux dispositions de la sainte Vierge, et même à celles de Jésus-Christ, qui est notre vrai modèle, Dieu distribue ses dons dans le degré et de la manière qu'il veut; courage et confiance. Nous pouvons tout attendre de lui, après le don qu'il nous a fait de son Fils unique.

Le zèle que vous avez contre le livre dont vous me parlez, à cause de la préface qui est contraire à mes sentiments, n'est pas parfait; bien loin de là. Dans les choses qui sont indifférentes, 1] faut laisser la liberté à tout le monde : s’en offenser

Lu TSai. de 2 PEER. 29,

à l'excès que vous me marquez, c'est une foiblesse. Soyez bénite au nom dusaint Epoux.Je le prie, ma Fille, d'être avec vous.

À Meaux, ce 16 décembre 1695.

LETTRE CX VI. Comment elle doit considérer le péché ; en quoi consiste la circoncision du cœur ; où il faut puiser la force de ne plus pécher.

Je recois volontiers votre présent, ma Fille, et je le garderai avec soin. Je ne puis laisser passer sans remarque votre réflexion sur la devise des pensées, qui porte: Vous les connoissez toutes. Je suis persuadé que vous me parlez sincèrement, et qu’en effet je sais tout. N'hésitez pas à m'écrire quand vous en serez pressée : je ne suis pas toujours également occupé à Paris ; et il est vrai aussi que je ne suis pas toujours en pouvoir de répondre. Mon silence vous est une preuve que j'approuve : car je lis d’abord ;'et si la lecture-des lettres me faisoit sentir quelque chose de mauvais ou de suspect, je m'y opposerois aussitôt : ainsi, ma Fille, vous n’avez point d'illusion à craindre. Vos fautes et vos infidélités n’empêchent pointles bontés de Dieu ; car vous voulez jouir de l'Epoux sacré, et il veut jouir de vous. Laissez-le doncfaire ; ilsaura bien ôter les obstacles de sa jouissance, quand il voudra : priezd’en , et lui livrez tout.

Je vous ai dit sur vos peines, si je m’en souviens bien, que vous considérassiez dans le péché , non pasle péché que Dieu hait, mais leffet qu’il en veut tirer pour vous humilier, en lui offrant et vos humiliationset vos peines, pour l’accomplissement de ses secrets desseins. | ”

La circoncision du cœur, c’est, ma Fille, le retranchement de tout le sensible , et le renoncement entier à soi-même. Par la circoncision , Jésus-Christ a pris la forme des esclaves et des pécheurs : il faut qu’il en meure, et que dès le huitième jour de sa vie, son sang coule. Vous n’avez point d'armes contre le démon , que de vous livrer à Jésus-Christ. ni

Continuez à m'écrire : quand même je ne pourrois vous faire réponse , vous aurez obéi: et Dieu répondra pour moi, quand ce sera par son ordre que je me trouverai dans l'impossibilité de répondre. :

Iest vrai, voir un cher Epoux revêtu et accablé de nos péchés , c’est un triste objet; mais comme c'est par bonté et par amour qu'il s'en est revêtu, il faut s unir à sa bonté et à son amour, et soulager son fardeau, en prenant dans cette source la force de ne pécher plus. O divin Enfant, que ferai-je

de ma volonté foible et inconstante, qui s'échappe à tous moments ! Hélas ! je vous la remets. st

La personne dont vous me parlez commence très bien : laissez-la venir; continuez-lui vos soins , et ne manquez pas les moments que Dieu vous offre pour l'aider à aller à lui. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 2 janvier 1696.

LETTRE CXVII. Sur sainte Catherine de Gênes, et l’oraison d'admiration.

Je ne vois rien que d’admirable, ma Fille, dans sainte Catherine de Gênes; mais tout n’est pas à imiter, et beaucoup de choses ont besoin de quelque explication. Vous n’avez que faire de discuter tout cela; vous savez à quoi vous en tenir.

Je répondrai à vos demandes aussi aisément que si vous les aviez abrégées; mais il me faut du temps : allez toujours selon les règles que je vous ai données.

Ne craignez point d'entrer dans l'oraison d’admiration; ét demeurant interdite en la présence de ce Dieu interdit, terminez votre admiration en adoration et-en amour.

Marchez en simplicité : ne repassez plus sur vos confessions ; Dieu est bon, c'est tout pour vous.

Nous avons tant parlé de ce dégoût des créatures, qui porte à la solitude, qu'il n'y a plus rien de nouveau à en dire. En général, il ne faut point s'étonner de ces différentes dispositions ; mais seulément les réunir toutes dans la charité.

Je reçois votre dernière lettre , où je vois l'extrémité où vous êtes poussée. Je prie Dieu de tout mon cœur de ralentir la pesanteur de son bras , ou qu’il vous donne du soutien à proporlion qu'il appuie sa main. Je ne puis cependant que vous répéter de demeurer en repos sur vos confessions. Pour ce qui est de vous ôter vos peines, vous sentez trop la souveraineté de celui qui les fait, pour croire qu'une main humaine les puisse lever. Je prie le saint Epoux d'être avec vous, et je vous bénis en son nom.

A Meaux, ce 5 janvier 1696.

LETTRE CXVHI. Quels sont les fruits de la charité envers les malades;

vraie disposition d’une malade chrétienne; la bénédiction attachée aux maladies.

Vous prenez, ma Fille, une sainte résolution de vous enfermer avec madame d'Albert: assurez-vous que cet acte de charité vous sera compté pour beaucoup ; et j'espère que Dieu, Y ayant égard, adoucira vos peines cruelles en faveur de la

charité éminente que vous pratiquez. Mandez-moi sans hésiter des nouvelles de la malade, et en même temps des vôtres; je suis trop en peine de n’en pointsavoir. Exhortez-la à la sou— mission la plus entière. La vraie disposition d’une malade chrétienne est de regarder la maladie comme un état de privation d’un côté: et de l’autre, de grandes grâces. La croix y est dans toute son étendue , et avec tout son accompagnement.

Vous aurez vu, par ma lettre précédente, que.Je suis bien éloigné de vous quitter, ou de me rebuter de vos foiblesses et de vos peines. C’est le temps au contraire où il faudroit s’engager à aider les âmes, si on ne s’y étoit pas obligé. Que la charité pratiquée, et celle que vous allez exercer, vous tourne , à salut et à grâce. Prenez donc courage, ma Fille ; vos fautes vous sont pardonnées. Ne laissez pas de communier, quand même vous ne pourriez pas aller à confesse. Dites au Sauveur : Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité ‘. Fils de David , ayez pitié de moi ?. Seigneur, augmentez-moi la foi *. Venez , Seigneur Jésus, venez *. Dites ce Venez, que disent l'Esprit et J'Epouse. Seigneur, sauvez-nous , NOUS périssons-$. Le Seigneur Jésus est Dieu béni , au dessus de tout, aux siècles des siècles ré Quand il me donneroit le coup de la mort, j'espèrerois en lui *. Approchez en liberté du divin Epoux; c’est Jui qui vous y invite : il lui appartient de concilier les contrariétés qui se réunissent dans le fond.

Bénie soyez-vous, ma Fille , avec vos malades. La bénédiction des maladies est de nous détacher de ce corps mortel , et d'en affoiblir les liens. N'hésitez point, encore une fois, à me mander des nouvelles de vos malades , et des vôtres. Vous aurez ce que vous me demandez, et je me joindrai à la neuvaine de saint Fiacre. Ne craignez point de lui demander votre guérison ; avec soumission à la volonté de Dieu, et confiance aux mérites de son serviteur.

A l'égard de votre tristesse, ce sera une tristesse de salut, pouryu qu’elle ne vous absorbe pas. Soutenez-vous au dehors ; Dieu vous soutiendra au dedans. Vous ne devez point être en peine de vos confessions passées ; et quoi qu’il arrive de vous , pourvu que vous VOUS abandonniez à Dieu pour le temps et pour l'éternité, je réponds de votre salut. Je ne vous abandonnerai ni à la vie, ni à la mort, et j'aurai tout le soin possible de M. votre fils. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 25 janvier 1696.

1 Marc. 1x. 23. — ? Matth. xv. 22. — $ Luc. xvI1.5. — # Apoe, xxI!: 17, 20. — 5 Matth. vint, 25, — 5 Rom. 1x: 5, — 1Job, XuI. 1%

184 LETTRES LETTRE CXIX. Règles et avis pour la soutenir dans ses tristesses.

Vous pouvez, ma Fille, faire voir aux personnes dont vous me parlez les écrits qu’elles demandent; mais non les leur laisser, en sorte qu’elles en puissent faire des copies; jusqu'à ce que j'ai vu ce que c’est; car je-n’en ai plus nulle mémoire , surtout de l'écrit touchant la prédestination.

Je crois vous avoir répondu sur tout ce qui regardoit vos lettres précédentes, principalement sur cette tristesse profonde : c’est celle qu'éprouvoit David, lorsqu'il disoit: Mon âme, pourquot es-tu triste ? espère en Dieu !. Continuez vos oraisons et vos communions : faites par obéissance et par fidélité ce que vous ne pourrez pas faire par courage et par sentiment. Assurezvous que je ne vous oublie pas. Je demande nuit et jour pour vous au céleste Epoux un petit regard , dont la lumière vienne jusqu’à vous. Ne cherchez point d'autre soutien; vous n’en aurez que dans votre peine , jusqu’à ce que le temps soit venu : Dieu seul en voit la fin; soyez-lui fidèle , contenez l'extérieur, fréquentez les sacrements à l’ordinaire, sans vous en éloigner pour quelque cause que ce soit. J'en dis autant pour l'oraison , fût-elle plus ténébreuse que les ténèbres d'Egypte , et plus sèche que la (erre que le soleil brûle * . Dieu est avec vous. Tous les remêdes:que vous cherchez ne sont qu’un nouveau tourment.

Je ne vois rien de faisable du côté que-vous me marquez : ainsi, ma Fille , je n’ai point rendu et je ne rendrai point votre lettre. Dieu ne veut point qu’on tente des inutilités + ny pensez plus ; la lettre est brûlée. Tournez-vous uniquement du côté de Dieu , et vers les saintes montagnes, d’où vous viendra le se- Cours. Assurez-vous queje ne vous abandonnerai ni à la vie, ni à la mort. Je vous bénis dans le saint amour de notre Seigneur.

À Paris, ce 10 février 1696.

LETTRE CXX. 1l compatit à ses peines; lui recommande d’être fidèle

à ses pratiques, l’exhorte à: la patience, et à prendre soin de sa santé. n :

J'entre , ma Fille , dans vos peines, et J'y compatis. Je vois que. Dieu vous pousse loin ; mais il ne vous pousse pas au delà des bornes de sa puissance : ainsi je vous mets entre ses mains ; afin qu'il vous soutienne d’un côté, pendant qu’il vous accable de l’autre.

Ne dites pas queje n’ai point d'attention à vos peines, ou que

LPS UxL 6. 2 ÉIMURS IV

je ne les connois pas assez, et que je crois que ce n'est rien: ou enfin qu’elles me rebutent, me fatiguent ou me dégoûtent, c'est la tentation qui vous met tout cela dans l'esprit. Au surplus, Dieu vous soutiendra, pourvu que vous ne quittiez ni vos oralsOps ni os communions. Faites ce que vous pourrez , assurée que Dieu suppléera au reste.

Vos vues du côté dont vous me parlez, sont aussidéfectueuses que les autres; ainsi je n'en parlerai point. J'écouterois volontiers ce que vous proposez, pour peu qu'il y eût de vraisemblance ; mais ces desseins vagues ne concluent rien. Portez done, ma Fille, votre fardeau au dedans de vous; e’est tout votre soutien, et il faut qu'il se trouve dans la peine même.

Gardez-vous bien de vous laisser défaillir de la manière que vous me le marquez : vous savez que Dieu le défend, et qu’il veut qu’on ait un soin raisonnable da sa santé. Est-ce ainsi que Jésus-Christ a accompli la volonté de son Père ? Nivez tant que Dieu voudra , et confessez son saint nom. Quelle folie le démon vous va-t-il] proposer ? Dites-lui : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu !, Qui vous a dit qu'on esten repos dans la mort? Nous tire-t-elle des mains de Dieu ? Vivez et aimez.

Je vous remets votre jubilé comme vousle desirez , jusque au jour que je vous désignerai : le vendredi ou le samedi de la semaine prochaine , vous pouvez vous y disposer par une retraite ; le reste se dira en présence. J'écouterai toutes vos vues ; et j'arriverai , s’il plaît à Dieu , d'assez bonne heure pour vous aider à conclure votre jubilé, que je vous ai remis. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

A Meaux, ce 26 mars 1696.

LETTRE CXXI Règles pour la confession,

Je n'écrirai qu’à vous seule, ma Fille, afin de résoudre les doutes qui pourroient empêcher votre jubilé : au reste, j'en— verrai ma réponse par un homme exprès, l’un des jours de cette semaine. 5

Décisivement et certainement vous ne devez point répéter vos confessions, pour aucune des deux raisons de ce Père ; c’est à dire, ni pour avoir omis la circonstance de dimanche ou fête , ni pour n’avoir pas confessé d’avoir entendu la messe avec l'habitude ou l’inclination à quelque péché. Pour ce qui est de la volonté actuelle et délibérée, qui eût duré pendant

1 Matth, 1, 7.

tout le temps de la messe, ou dans la principale partie, il faudroit le dire à confesse : mais quand on l’auroit omis par simplicité, ou par oubli, ou par ignorance, ou enfin pour n’y avoir jamais songé, ou pour n’en être pas assez Instruite , il ne faut pas pour cela réitérer ses confessions; mais dire tout simplement à son confesseur qu’on a fait ou pu faire vraisembiablement ce péché, que j'ai spécifié le dernier, de la volonté actuelle et délibérée. Il ne faut pas se gêner pour dire combien de fois on est tombé dans un péché, parce qu’on ne peut s’en souvenir après tant de temps, mais il suffit de dire en gros qu'on l’a fait souvent, si on le croit ainsi : si on est bien assuré de l'avoir fait, il le faut dire avec certitude: si on n’en a qu’un souvenir vague, confus où douteux, on peut en parler de cette manière : mais dans ce dernier cas, ce n’est pas une nécessité; et pour peu qu’on y ait de peine, il n’y a qu’à n’en point parler. Vous pouvez sans hésiter vous réserver à traiter avec moi ce dernier cas dans l’occasion, pour une instruction plas ample : j'en dis autant des deux premiers; et vous pouvez tenir pour certain que cela ne fait point de nullité, et n’oblige point à répéter.

Quant au cas de la communion spirituelle, j’ai assurément convaincu le Père qu’il ne faut pas s'arrêter à ces sentiments, que c'est une spiritualité abstraite, inutile et impossible. Soyez en paix, et communiez à votre ordinaire sans hésiter, quelque peine que vous y ayez, et quand même vous en auriez à bien entendre mon intention ; ce que pourtant je ne crois pas, m’étant appliqué à parler distinctement, et l'ayant fait.

J'ai commencé la réponse à votre écrit : mais je sens qu'elle pourroit me mener plus loin que je n'ai de loisir ; j'y répondrai au premier jour. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 12 avril 1696.

LETTRE CXXIT. Réponse à plusieurs questions, sur la communicatien avec Dieu, le besoin de connoître son état, la fréquente communion dans les sécheresses, le sentiment de la confiance, etc.

Je mets, ma Fille, sur un papier à part la réponse à celui que vous me donnâtes à Jouarre.

PREMIÈRE DEMANDE. S'il faut desirer plus de communication avec Dieu. |

. RÉPONSE. Ne cherchez point de familiarité et de communication avec le cher Époux dans l’état où vous êtes ; mais seulement sa volonté, avec une secrète plainte de votre cœur; et un re—

dti sourhis de son éloignement , s’il vous permet de le aire,

SECONDE DEMANDE. Si, par crainte de l'illusion, il est besoin de savoir l’état où l’on est, et celui son oraison.

RÉPONSE. Il n’est pas besoin de savoir ce que c’est que son oraison ; cela même en certains états nuit plus qu’il ne sert. La ferveur sensible n’est pas non plus nécessaire , et la vérité toute sèche et tout obscure suffit à une âme guidée par la foi. Ces liens de l'âme concentrent l'amour au dedans; ce cri réprimé vaut bien celui qui se déclare , et quelquefois mieux : il faut dans ces états beaucoup laisser faire à Dieu, s’appuyer sur lui comme sur le seul soutien solide, en sortant comme hors de soi-même , et lui abandonner le dedans, afin qu'il y soit comme il voudra, avec un desir secret de ne le quitter jamais.

TROISIÈME DEMANDE. Si, dans ces états de désolation et de sécheresse, on doit communier aussi souvent.

RÉPONSE. Loin de craindre la communion dans ces états, c'est le temps de la desirer et de la pratiquer davantage; car il n'appartient qu’à Celui qui est, de remuer notre néant, et de nous entirer. Dites done à ce cher Epoux : Vous êtes, et je ne suis pas; faites-moi donc être ce que vous voulez que je sois; et si vous voulez encore me cacher que c’est vous qui le faites, que votre volonté soit accomplie. Les pensées et les consolations aperçues sortiront de là comme toutes seules ; mais elles ne sont pas nécessaires; la foi suffit : dans la sécheresse et dans son obscurité , dites le Credo et le Pater , et croyez que tout ira bien, quelque sèchement que vous le disiez, sans même vous tourmenter à les répéter, ni même à les achever, si J’esprit vous transporte ailleurs : car il veut être absolument libre ; et content de la volonté, souvent il ne lui plaît pas d'en donner l'effet entier.

QUATRIÈME DEMANDE. Si l’on peut croire que l'on a de la confiance, quoique on ne la sente pas.

Réponse. Contentez-vous de ce que Dieu vous donne dans l'intérieur et dans l'extérieur, songez à Jésus-Christ, qui à dit : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père’; êt encore : Ne craïgnez point, pelit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner son royaume ?. Ayez la confiance dans le fond, et ne vous tourmentez pas à la sentir.

1 Joan, 1v. 34, — © Luc, xi1, 32.

CINQUIÈME DEMANDE. Si l'on doit faire des efforts pour sortir de l'état d'incertitude.

RÉPONSE. Ce ne seront pas les efforts violents que vous ferez qui vous rassureront auprès de Dieu ; mais le doux écoulement de votre âme dans sa bonté, telle qu'elle est en elle-même et dans toute son infinité. Tout ce que vous ressentez de votre foiblesse est très véritable ; et plus il est véritable, plus il faut mettre votre soutien dans cette bonté, qui seul vous donnera tout ce qui sera nécessaire. C’est uniquement de là qu'il faut attendre la persévérance. ne faut pes vous étonner que votre volonté semble toujours prête à s'échapper à elle-même ; puisque ce n’est pas votre volonté, mais celle de Dieu, qui est le fond de votre soutien. Demeurez donc abandonnée à cettesainte volonté , à la vie et à la mort, pour le temps etpour l’éternité, en la priant seulement de ne vous point laisser à vousmême ; ce qu’elle fera , si jamais vous ne perdez la confiance. Ne vous tourmentez pas à exprimer par des actes une douleur sensible de vos péchés ; votre état porte au fond cette douleur : cela est ainsi, et cela suffit.

SIXIÈME DEMANDE. Si l’on peut, dans ces états, chercher quelque soutien.

RÉPONSE. Rien ne vous peut forlifier que cette pleine confiance dans la pure bonté de Dieu en elle-même, que je viens de vous expliquer ; et je n'ai rien à vous dire davantage sur ce sujet, sinon que quand vous voudrez vous appuyer sur vos œuvres et sur vos efforts, sur quoi que ce soit hors de Dieu et de sa bonté, vous serez repoussée.

SEPTIÈME DEMANDE. Sur le dégoût des créatures.

RÉPONSE, La créature en elle-même n’est que mensonge et que péché ; on n’en peut avoir trop de dégoût : mais par rapport à Dieu, qui nous attache à le servir dans ses enfants , et à Jésus-Christ qui veut que nous l’honorions dans ses membres, nous ne devons point mépriser les créatures ; parce qu'on le trouve en elles, on en jouit enelles, et on contente en elles le saint Epoux. Ce que vous ferez donc à la personne dont vous me parlez, Vous Sera compté : vous avez pour vous l’obéissance du côté de Dieu et du mien. C’est une âme où Dieu travaille, et il vous veut pour coopératrice. Soyez fidèle à l’oraison, et ne laites rien avec chagrin à l'extérieur : dévorez au dedans toute l1 peine qui vous dévore.

HULTIÈME DEMANDE, Sur la communion spirituelle,

RÉPONSE. Gardez-vous bien de craindre jamais que vous puissiez offenser Dieu en communiant spirituellement; puisque la communion spirituelle ne se fait que par une foi vive et un desir ardent , qui enferme la volonté de toutes les dispositions que Dieu veut, et que l'Evangile commande.

NEUVIÈME DEMANDE. Ce que l’on peut répondre quand on est pressé sur des choses dont on nous a demandé le secret.

RÉPONSE. Je ne condamne pas votre réponse ni de semblables dans des ças. pareils. Mais il est plus simple, après avoir fait ces réponses, de dire à ces demandeurs inquiets, qu'ils offensent Dieu, en vous pressant sur des choses qu’on peut vous avoir recommandé de tenir secrètes; et qu'ainsi, par une vaine curiosité, ils vous tentent à désobéir : cette réponse peut leur être utile à l'avenir.

DIXIÈME DEMANDE. Sur les lectures.

RÉPONSE. Vous avez tort d’avoir quitté ces lectures ; prenez-en ce qui s'accorde avec votre fond. Ne croyez pas que votre conduile dépende de cette discussion, qui vous occupe sur la différence de votre état d'avec celui des autres. Pour Le présent, je ne vois point de lecture plus propre à votre état particulier, que le livre de Job et le Cantique des cantiques. Dans le livre de Job , arrêtez-vous à ses paroles, et à celles où Dieu lui parle; vous y trouverez vos peines, et peut-être leurs causes et leurs. effets. En lisant la passion de notre Seigneur selon les quatre évangélistes, et commençant celle de saint Jean depuis le lavement des pieds, arrêtez-vous à ce qui marque la secrète onction de la sainte âme de Jésus-Christ. Reprenez aussi, sans hésiter, la lecture de sainte Thérèse et de sainte Catherine de Gênes. u

Au surplus, ma Fille, croyez que tout me convient, La charité n’a point de bornes en elle-même : elle ne se fâche jamais des demandes ; elle veut même, pour ainsi dire, prêter la main à la Providence ; mais il faut qu’elle trouve des ouvertures. Demeurez donc-en repossur votre desir : quand je verrai que Dieu voudra que j'agisse, je le ferai de tout mon cœur. Je

le prie d’être avec vous.

A Meaux, ce 13 avril 1696.

LETTRE CXXIIL Sur une prière, sur les sentiments de cette Sœur, par rapport au prélat, et sur la doctrine alambiquée d’un prédicateur.

J'approuve votre prière , ma Fille ; je vous la renvoie , afin que vous la fassiez à Dieu selon votre desir ; et je le prie d’en mettre le fond dans votre cœur. Vous n’avez point à vous troubler des sentiments que vous m'exposez par rapport à moi, ni à vous en confesser; mais vous devez toujours agir à mon égard à votre ordinaire , Dieu le voulant ainsi.

Laissez là ce sacrilége véniel, et cette doctrine alambiquée de ce bon. Père, au sujet de la contrition pour les péchés de tous les jours. Quoique on ne cesse de les commettre , on doit toujours en gémir , et c’est bien fait de s’en confesser et au prêtre et à Dieu même : cette disposition est très suffisante.

Laissez là aussi ces péchés qu'il prétend être mortels, lorsqueon ne s'applique point assez à la perfection qu’on s’étoit proposée , ou même qu’on avoit vouée en un certain sens.

Vous avez bien fait de faire vos Pâques. Je vous ai donné tous les éclaireissements que je pouvois sur les matières que votre prédicateur a remuées ; demeurez donc en repos : vous en savez assez sur ce sujet là, et je n’ai rien oublié de ce dont il falloit vous instruire. Attendez les consolations ducher Epoux, non selon votre volonté ; mais selon la sienne, et donnez à aimer tout le temps que vous avez. Je le prie d’être avee vous.

A Germigny, te 12 mai 1696.

LETTRE CXXIV. H modère ses austérités, et approuve la rénovation de ses vœux.

J'ai reçu, ma Fille, votre lettre : je ne vois pas que rien vous doive empêcher.de communier tous les jours durant votre retraite. Allez doucement pour les austérités, et ne faites rien sans obéissance. Contentez-vous des rigueurs de l'Eglise ; et si vous voulez quelques austérités particulières, prenez-les dans la règle et dansles observances du saint monastère où vous êtes ; prenez-les encore dans le soin que vous aurez de la personne que vous savez; prenez-les dans toutes les peines-et les contradictions que vous aurez à souffrir; prenez-les dans les pénitences que je pourrai vous imposer , si je le trouve à propos.

Vous pourrez me faire votre revue, et me dire toutes vos

peines. Espérez en Dieu; je vous mets entre ses bras. N'hésitez point à lire sainte Gertrude, ni tous les auteurs des anciennes Vies des saints. Unissez-vous au saint Epoux, et attendez mes réponses durant cette octave. Je vous renvoie tous vos vœux selon votre desir, et je vous permets de les renouveler ; je les recois et je les bénis : celui que j'aime le plus de tous, c'est celui de pauvreté. Je vous permets tout ce que vous avez pour votre usage, et je vous assure que la sainte pauvreté n’y est point blessée.

Je vous enverrai bientôt de la nourriture ; car j'ai poussé les Méditations sur les mystères jusque au point que je voulois, qui est le moment de l'Incarnation. Je tâcherai de vous bénir au sortir de votre retraite, et je le fais en esprit.

A Paris, ce 20 mai 1696.

LETTRE CXXV. Sur ses austérités, son union avec madame d'Albert, et Vamour pour l’Epoux céleste,

Vous avez trop présumé, ma Fille, quand vous avez cru pouvoir, sans l’obéissance, pratiquer des austérités ; je vous les défends. Les pressements du dedans, quand ils vont à exécuter quelque chose au dehors, sont de droit soumis à l’obéissance : ne pensez donc pas à vous en affranchir.

Si Je passe à Jouarre, en allant à Rebais, le lundrde la Pentecôte, ce sera comme un éclair ; ainsi n’attendez pas ce passage pour vous déterminer sur votre rétraite : commencez-la la veille de l’Ascension de grand matin, puisque c'est de ce mystère que dépendoit la descente du Saint-Esprit; à condition que le jour du saint sacrément, vous ferez une petite récollection. Laissez-vous pousser à bout sur tous les versets que vous me marquez, quelque effrayantes que soient les vérités que vous y voyez. Ecrivez vos vues principales, et me les envoyez; je les brülerai, ou je les garderai, selon que Dieu voudra.

Je sais qu’il veut que vous demeuriez unies madame d'Albert et vous, d’une manière entièrement surnaturelle: faites-le done, et rendez-lui tous les services que ses maux demandent. Rendez le change à l'Epoux céleste : si son amour est insatiable, qué la vôtre le soit aussi : plus il vous demande, plus il lai faut demander ; point de bornes de côté et d'autre.

Lisez les vers tant que vous voudrez : j'ai des raisons pour ne vouloir pas qu’on en donne des copies à qui que ce soit. Je veux bien que vous les fassiez voir à celles que vous me marquez. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 29 mai 1696.

LETTRE CXXVI. Quelles sont les marques de l'union de l’âme.avec l'Epoux céleste; comment il change l'Epouse, et quel doit être son courage et son détachement.

Ne craignez point, ma Fille; ee qui se passe en vous n’a rien de suspect. Tout y est au contraire véritable et réel ; c’est le manifeste accomplissement de votre songe, de celui que vous fites en veillant dans le chœur de l'Église. Le feu que vous avez senti, n’est pas un feu de la basse région : c'est un feu qui va mutuellement du cœur au cœur ; c’est ce feu que l’Epoux céleste vient allumer sur la terre. Il ue faut point douter qu’il n'ait quelque chose qui ressemble à celui dont vous me parlez. Car ce. feu, du côté où il: aspire à la totale union, représente le chaste mariage de l'Epoux et de l’Epouse , dont l'union de l'homme et de la femme est, selon saint Paul‘, le mystère, le sacrement, la plus excellente et la plus réelle figure. Ainsi abandonnez-vous à vos desirs ; car ce sera en même temps s’abandonner à tous les desirs de l’Epoux céleste.

Toutefois la dernière marque de la réalité de ce chaste ma— riage, de cette jouissance, de cette union, ce sera le changement de la vie : mais vous ne devez pas croire que cette marque puisse ou doive vous être sensible. Vôtre Epoux vous changera insensiblement : je serai aux portes pour veiller à ce qui se passera, et vous garantir de toute illusion ; c'est à ma charge : mais je n'aurai d'autre part que celle-là, à ce que l'Epoux voudra faire. Il s’est réservé cette opération ; et non seulement la sienne, mais encore la vôtre; car c’est lui qui vous fera correspondre à son amour. Ainsi ce que dit sainte Thérèse est très véritable, qu'il doit suivre un changement dans la vie: mais à la manière que je viens de dire, sans que l’âme songe seulement à se changer elle-même, les épreuves où le saint Epoux la met par sa jalousie , plus forte que la mort, et plus dure que l’enfer?, demandent un grand courage, et qui soit au dessus de tout, au dessus des peines, comme au dessus des caresses.

C'est dans le fond ceque veut dire sainte Catherine de Gênes : Qu'il ne faut point s'attacher aux caresses comme ca— resses,-ni s'arrêter aux douceurs comme douceurs ; mais les recevoir comme des moyens donnés par l’Epoux pour s'attacher à lui. Il a.été donné à sainte Catherine de Gênes de faire une espèce de séparation entre les dons de Dieu et Dieu même, pour faire entendre avec plus de précision que le don intérieur

* Ephes. v. 32.— 2 C'ant. vuri. 6.

à l'âme n'étant pas Dieu, il n’est pas permis de s’y attacher comme à sa fin : mais de lx facon dont vous agissez, ou dont Dien se fait sentir, c’est la même chose dans le fond. Sainte Catherine de Gênes fait une abstraction, qui a sa bonté ; mais qui n'est pas absolument nécessaire : car certainement c’est l’Epoux que vous recherchez pour lui-même, et ses dons comme un moyen pour vous unir à lui. | L'Epoux vous fait sentir les choses comme il les veut en effet, comme il les pratique, comme il les exerce : allez donc en sûreté, et tenez-vous aussi assurée que si j’avois répondu plus amplement. J'espère que vous sentirez que je satisfais à tout. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 30 mai 1696.

LETTRE CXXII. Sur les dispositions où doit étre l’âme à l'égard des créatures ; la bonté et la grandeur de Jésus-Christ, et le secret que demandent les grâces reçues.

Oui, ma Fille, encore un coup, je veillerai à la porte, pour empêcher l'ennemi de vous troubler dans votre sage union avec le saint Epoux. Comme ce feu est dévorant, il ne faut pas s’étonner qu'il soit aussi épuisant; encore moins qu’il sépare et détruise les créatures; non afin qu’on les abandonne contre l'ordre de la charité, mais afin qu'on le cherche én elles, qu'on l'y trouve, qu’on l'y possède, ou plutôt qu’on les trouve et qu'on les embrasse en lui en unité d'esprit.

Votre soutien doit être la communion : jouissez-en tous les jours; puisque Dieu vous a mise en lieu où vous pouvez, sans qu’on vous épilogue et sans qu’on vous méprise, baiser en liberté ce cher petit frère, qui tous lesjours s’appetisse pour s’unir à nous, et tous les jours aussi nous rend nous-mêmes plus petits pour lui ressembler. C’est un enfant, c’est un homme fait ; il enferme la beauté de tous les âges : il a même les cheveux blancs, dans lApocalypse {, comme son Père, dans Daniel ?, en figure de sa gloire et de son éternité : car comme Dieu, il est avant tous les temps ; et comme homme, il a été, il estet il sera, hier, aujourd’hui et aux siècles des siècles; hier attendu, aujourd’hui donné, et prêt à se donner encore plus au siècle futur. ;

Pour le choix d’un confesseur, j'ai oui dire qu’il y avoit chez vos voisins des hommes fort spirituels et fort intérieurs : le saint Epoux vous fera trouver celui qui vous convient. Vous

1 Apoc. 1. 14.— 2? Dan. vit, 9.

Bossuet t. xxvir,

Le)

n'avez que faire de vous expliquer sur le particulier de votre intérieur, et des grâces que vous recevez, qui, toutes pures qu'elles sont, veulent être mystérieuses et secrètes. Ne dites donc rien exprès; mais s’il plaît au chaste Epoux de dilater votre cœur, ne le fermez pas; vous avez alors la liberté de vous ouvrir.

Je me réjouis de vous voir en solitude au milieu du monde, et dans une si grande et si superbe maison”. Vous ne vous trompez pas dans l'impression que vous avez prise de M. le duc de Chevreuse ; vous en aurez une semblable de madame la duchesse quand vous la verrez. Vivez humble, vivez cachée et dans l'oubli de tout le néant; silence, retraite, solitude. Chan-— tez l'hymne que je vous ai envoyée, qui est pour vous en beaucoup d’endroits, et dans son tout pour toutes les âmes. Jésus vous bénisse, ma Fille, et soit toujours avec vous.

À Germigny, ce 1er juin 1696,

LETTRE CXXVIII. Sur la communion, et la préparation qu’on doit y apporter.

Je ne manquerai pas, ma Fille, d'offrir demain le saint sacrifice pour l'âme qui vous est chère : l'incertitude où elle se trouve est terrible ; mais comme elle est du conseil de Dieu, il la faut adorer.

Vous avez fait l'application que je souhaitois de l'endroit du Cantique des cantiques où il est parlé de la taille de la vigne et des petits renards ‘. Poursuivez et extirpez tout. Continuez vos communions malgré vos peines : elles serviront ou à corriger tout à fait les défauts que vous déplorez avec raison, ou à vous en faire tirer le profit pour lequel Dieu les permet. J'approuve ces communions dérobées **, pour ainsi parler, et sans de particulières préparations. La perpétuelle préparation est dans le fond du chaste et saint amour : ainsi vous pouvez continuer ; vous pouvez aussi, dans les cas ordinaires, communier sans vous confesser, le temps que vous me marquez, et même plus : sans hésiter.

Je vous envoie le reste des vers sur le Cantique , aux conditions que vous me proposez, pour ces dames et pour vous. Dieu soit avec vous.

À Germigny, ce 11 août 1696.

NCanthire 12,115:

* L'hôtel de Luynes, où elle avoit accompagné madame d'Albert que ses infirmités avoient obligée de venir à Paris.

** Cette personne avoit souvent occasion de communier sans qu'on s’en aperçût

LETTRE CXXIX. Sur les mesures qu’elle doit prendre contre ses foiblesses ; le recours à la sainte Vierge, et la fidélité à suivre ses exemples.

Les meilleures mesures que vous puissiez prendre, ma Fille, contre les foiblesses auxquelles vous êtes sujette , c'est de vous en confondre devant le saint Epoux. Dans la familiarité qu'il donne à sa chaste Epouse ; elle lui parle de sa petite sœur ; mais sans la reprendre , et dans le seul dessein de lui procurer quelque grâce : faites de même; celle qu’on croit la petite sœur, c’est à dire foible, est la grande à son tour, et parle à l’Epoux pour nous, comme nous avons parlé pour elle. Agissez comme si vous m'aviez consulté ; soyez soumise au premier mot. Il se trouvera du temps pour s'occuper de l'effet des vers du saint Cantique.

Vous me ferez plaisir de prier la sainte Vierge pour moi : demandez-lui qu’elle vous obtienne le vin de la charité, le courage nécessaire pour porter vos peines. S’il vous paroît qu’elle n'est pas écoutée d’abord pour vous, ne vous rebutez point , comme elle-même ne se rebute pas. Ecoutez l’avis qu’elle vous donne : Faites tout ce qu’elle vous dira ‘. Soyez attentive, ma Fille , à ses exemples, à ses préceptes , et tout viendra en son temps. Notre Seigneur soit avec vous,

À Paris, ce samedi au soir 1696.

LETTRE CXXX. II lui recommande la simplicité, la paix et la soumission.

Vous avez bien fait, ma Fille, de ne pas venir. Je suis très aise de yous voir dans la résolution de ne quitter madame d’Albert que le moins que vous pourrez.

Ne vous tourmentez point à juger de ce qui met des oppositions à votre salut : telle chose que vous croyez qui vous en éloigne , l’avance au contraire, selon les ordres cachés du chaste époux. Quant aux communions, allez votre train, en foi et en espérance , sans vous arrêter. -

Je ne crois pas que vous deviez présentement communier tous les jours , à cause des embarras d’affaires que vous avez : communiez néanmoins très souvent. En cela on doit suivre l’instinct de la grâce , dans une sainte liberté d’esprit.

Je ne comprends pas votre répugnance à confesser la peine dont vous me parlez : il ne faut guère user de ces réserves ; mais faire tout pourtant sans anxiété. Votre conduite doit être de vous en confesser régulièrement, quand vous vous sentez

1 Joan, 11. 5,

plus vivement piquée d’avoir été reprise; du reste, allez en liberté, sans vous arrêter.

Dans ces douces invitations intérieures de l'Epoux céleste, je voudrois que ce qui vous inquiète fût banni; mais cela ne doit pas vous embarrasser. Etre trop attentive à repousser les in quiétudes, c’est souvent un moyen de les faire venir plus tôt ; laissez-les aller et venir.

Vous pouvez me demander ce que vous voudrez , pourvu que vous ayez le cœur soumis à mon silence : car ne savez-vous pas, ma Fille, qu’il y a des choses qui doivent venir d'en haut? J'approuve sur la pauvreté ce que vous m’exposez. Prenez garde de vous accoutumer à faire dépendre vos communions de mes réponses ; ces manières ne sont pas de mon esprit. Je vous mets en la garde de celui qui est l’auteur de vos peines, et je vous défends en son nom de rien changer dans vos communions , dans vos oraisons et dans tout l’extérieur de votre conduite : soyez-en maitresse, et assurez-vous que Dieu à un regard de miséricorde sur vous, et qu’il tiendra l'ennemi en bride. Je le prie d'être toujours avec vous.

LETTRE CXXXI, Il lui donne différents avis sur sa conduite.

Je ne trouve point mauvais que vous donniez à M. votre fils la consolation de vous faire voir Versailles : ayez pour lui toute la complaisance qu’il mérite. Prenez garde à sanctifier votre éxtérieur par l’intérieur, prenant de tout occasion de vous élever à Dieu. Soyez simple dans votre habillement et dans tout votre maintien. je crois que le saint Epoux vous aime ; aimezle, ma Fille : Je donnerai bientôt de la pâture à votre amour. C'est un secret admirable de la médecine céleste, de guérir les passions par elles-mêmes. Contenez toujours l'extérieur , et évitez les distractions. Priez la sainte Vierge de se faire de vrais dévots, dignes de son Fils et d'elle.

Vous avez vu par ma dernière lettre le bon état de l'affaire de Torci , et que je ne vous oublie pas. Je pars demain pour la Trappe , ne pouvant différer davantage : vous pouvez m'écrire là directement. Il y à apparence, ma Fille, qu’à ce coup Dieu exaucera vos vœux : Voici une crise ; soyez attentive à la volonté de Dieu, pour vivre de son amour. Je le prie d’être avec yous.

À Versailles, ce 3 octobre 1696.

LETTRE CXXXIL Sur son entrée à Torci, et les dispositions d'une novice.

Les raisons que vous me marquez, ma Fille, ne doivent point vous empêcher de vous donner à Dieu à Torei. Je n’ai vu encore de temps favorable, pour accomplir vos pieux desseins, que celui-ci. Dieu conduira tout, et quand vous lui aurez tout sacrifé, il fera son coup. La fidélité qu’il vous demande , c’est de souffrir avec soumission toutes les peines qu’il vous envoie.

J'aurai soin de reporter à Paris l'écrit que vous souhaitez. Sacrifiez toutes vos tendresses pour Jouarre, et préparez-vous de bonne heure aux humiliations du noviciat, où il ne faut point d'exeuse et de réplique, ni bonne ni mauvaise, mais se réjouir d’être reprise bien ou mal. L'Epoux pour-qui vous ferez tout, sera votre consolateur , votre guide et votre soutien.

Je ne puis attribuer qu'à la tentation les peines que vous me inarquez : vous devez les surmonter, et elles ne doivent apporter aucun obstacle à votre dessein, H est question d’un commencement de sacrifice , où la victime doit être déjà en quelque sorte égorgée , et néanmoins encore vivante et agissante volontairement. Laissez-vousdéchirer le cœur par votre affection pour Jouarre , et allez faire votre sacrifice où Dieu le veut. Je vous mets contre l’esprit tentateur , sous la protection de la sainte Vierge. Je suis, ma Fille, votre bon père.

À Meaux, ce 20 octobre 1696.

LETTRE CXXXIIL. Sur ses dispositions dans l’état de postulante et de novice; et l'obligation de correspondre à la grâce. 11 l'exhorte à la soumission et à l'humilité.

Vous avez vu, ma Fille, à quoi je réduis vos pratiques. Souvenez-vous de l’état de posiulante et de novice, vous ne sauriez y être trop petite. Faites-le par amour de la petitesse volontaire de votre Epoux , soumis à tout durant trente ans, ainsi que je vous l'ai dit. Eprouvez maintenant la différence qu’il y a entre le desir de la religion et la pratique : venez à l’effet et au réel; assurez-vous que cela vaut mieux que l’oraison, et même que la communion fréquente. C’est donc ici la grande épreuve.

Il sera bon de me renvoyer à votre loisir votre écrit que je vous ai rendu. Je crois que vous avez reçu la grâce qui y est expliquée : mais ce n’est rien que d’avoir recu la grâce, si l’on n'y est fidèle ; il faut la laisser agir en tout, et y coopérer par la plus exacte correspondance qu’il est possible : c’est Jésus-Christ

qui la donne, et c’est là véritablement une autre grâce plus grande que la première. Les humiliations que je vous ordonne vous fourniront le vrai moyen d'obtenir cette fidélité. Croyez qu’on a toujours plus de raison que vous, et agissez comme le eroyant. Le diable ne peut rien contre les âmes ainsi petites, à l'exemple de Jésus-Christ leur modèle; et les vents des tentations et des contradictions passent par dessus ees âmes sans les ébranler. ,

Madame *** va à Torci ; je souhaite, ma Fille, que l’on puisse prendre confiance en elle. Voyez comment Dieu déroute la prudence et les vues humaines. Aussi n’avons-nous rien autre chose à faire qu'à étudier les moments de Dieu , avec une profonde admiration de ses impénétrables conseils : ee fondement posé, tout est au dessous de nous. ;

I n’y à aucune illusion à craindre , pourvu qu'on s’humilie toujours. Toutes les paroles intérieures sont bonnes : on en incorpore le vrai à sa source, et on demeure tranquille sur les simples vues de la foi. Agissez ainsi, et de moment à moment demeurez unie à Dieu. Souvenez-vous que je n'entends point que vous restiez, si ces dames se retirent : ne pressez donc rien que votre sanctification, par l'humilité, l’obéissance , la patience , la prière, la simplicité, la douceur, la charité et la mortification. Le chaste et céleste Epoux sera avec vous, pour vous faire triompher de vous-même.

Vous faites chose agréable à ses yeux de consoler la personne que vous savez, et d'entrer dans ses peines. Tâchez, avec le conseil de madame ***, de trouver d’honnêtes prétextes pour différer la proposition de votre réception à la prise d’habit. Soyez soumise à la volonté du chaste et sévère Epoux, qui vous met à de terribles épreuves; mais il conduira tout à votre bonheur : croyez-le, et espérez toujours de'plus en plus. Je le prie toujours d’être avec vous.

À Versailles, ce 16 janvier 1697.

Less

LETTRE CXXXIV. Sur l'abandon au céleste Epoux, et la soumission à ses volontés pour. trouver la paix.

Je me sens toujours, ma Fille , une égale répugnance à vous laisser dans Torci , si mesdames de Luynes se retirent. J'espère voir bientôt madame “**, et vous mander ma dernière résolu tion sur votre prise d'habit, qu'il faut différer à cause des cir— constances que vous me marquez.

Je vous ai déjà répondu sur ces pensées d'avancer vos jours

par d'excessives mortifications, ou de négliger votre santé : quant à vos autres peines, allez en paix, continuant à vous fier au saint Epoux , qui gardera ce qui est à lui, pourvu que tout lui soit abandonné. Si vous saviez le don de Dieu, et quelle simplicité, quelle humilité il exige! Aimons-le, ce céleste Epoux , non de bouche ou de paroles, mais en effet et en vérité: c’est dans l’occasion qu'il faut pratiquer l'humilité, et se Jaisser condamner sans résistance.

Le saint Epoux sait seul accorder les choses les plus contraires : quoi qu’il arrive, il ne se fait que sa volonté, et il n’y a qu’à chercher la paix dans la soumission. Le saint Epoux est bon, autant qu’il est beau, et il ne faut qu'être en paix sous ses yeux, en lui gardant le fond où est sa demeure. Je trouve que les choses sont encore trop incertaines , pour accepter la proposition qu’on vous fait : j’en ai dit mon sentiment à madame *”*. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 8 mars 1697.

LETTRE CXXXV. Il lui témoigne le desir qu’il a de concourir à son sacrifice, et l’exhorte à attendre en paix les moments de Dieu.

N'ayez point de scrupule, ma Fille, s’il y a quelque chose dans mon livre qui vous convienne , de vous l’approprier et d’en faire usage , pourvu qu’en effet vous sentiez en vous-même une idée nette de ce que je veux exprimer : le livre n’est fait que pour cela.

Je ne saurois consentir à votre proposition, jusqu’à ce que j'aie été sur les lieux. La difficulté est d’y arriver : je le mande à madame de Luynes ; il ne s’agit que de quelque retardement. Croyez, ma Fille, qu’au nom de votre sacrifice, mon cœur voleroit pour aller commencer vos fiançailles spirituelles : je ne pourrois, je vous assure, avoir une plus grande joie ; mais il faut adorer les moments de Dieu. J’approuve vos desirs ; mais Je blâme l'inquiétude et l'impatience : je tolère l’'empressement ; mais je condamne absolument l'agitation. O sainte volonté de l’Epoux céleste, vous êtes la paix du cœur!

Je ne sais que vous dire sur vos peines , sinon que celui qui en est l’auteur vous soutiendra. Je l'en prie avec instance , et je vous offre à ce Dieu de bonté, et vous bénis en son nom. Amen.

A Meaux, ce 1°" avril 1697. L

LETTRE CXXXVI. Il lui donne des avis sur son état, sur les grâces qu’elle peut recevoir, et sur la tentation.

Je m'étonne, ma Fille, que vous ayez eu peine à comprendre que le silence sur votre état est une suite du commandement de ne rien faire paroître de vos peines. Entrez done dans cette pratique, qui est le fondement de toutes les grâces du saint Epoux. Dites seulement que je vous ai ordonné de garder mes écrits, qui doivent vous régler dans tout votre état, et mes livres où Dieu a mis de la consolation pour vous. Du reste, demeurez soumise.

Ne regardez dans votre état que la bonté de Dieu et les saintes douceurs de l'Epoux, malgré vos infidélités : n'adhérez que par cet endroit à ces vues de grâces ordinaires ou extraordinaires que certaines lectures vous présenteroient, sans vous enquérir le moins du monde de choses qu’il peut vous être dangereux de vouloir approfondir. Soyez fidèle à Dieu dans la tentation dont vous me parlez, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit en cas pareils. Je défends au démon d’attenter sur vous ; je ne dis pas de vous tenter, car en cela il n’est point soumis à l’autorité de l'Eglise, mais d’attenter sur vous à l'extérieur. Du reste, la tentation doit être bridée par la prière et par le jeûne, appliquant de ce côté tous ceux de l'Eglise ou de la règle. Résistez à la tristesse et au dégoût de la vie, pour ne vouloir que ce que Dieu veut. Notre Seignéur soit avec vous.

À Paris, vendredi matin, 1697.

LETTRE CXXXVIL. Il approuve son attrait pour le recueillement; et lui marque ce qu'elle doit faire pour contenter le céleste Epoux.

Suivez, ma Fille, cette impression de recueillement au dedans etau dehors : ne vous troublez pas; ne craignez rien : vous n'êtes pas hypocrite ; seulement ne soyez pas si réfléchis sante : passez en tous cas par dessus toutes vos réflexions, pour contenter le saint Epoux, que ces retours contraindroient trop, si vous y adhériez. Obéissez à votre nouvelle maîtresse des novices, qui secondera la jalousie du céleste amant. fl n’est pas nécessaire que vous vous compreniez vous-même ; perdez-vous dans l’incompréhensible et dans l'inconnu.

Faites votre retraite dans cet esprit, en la conïmençant par Je PSaume Dominus illuminatio mea, et par le chapitre xiv de l'Evangile de saint Jean. Aimez en vous-même les fruits de l'Epoux, les germes de sa grâce et de son amour. Laissez tout pos-

sèder au chaste Epoux ; qu’il anime tous les replis et tous les battements de votre cœur. Ne vous souvenez-vous pas de ce qu’il ya dans vos vers? Tristesse ou recueillement tout est bon : Ja tristesse sera à salut, si elle est jointe avec une douce espérance d’être recueillie en paix dans le sein du divin maître. Ajoutez à ces mots : Que rendrai-je au Seigneur ? Ceux-ci : Je prendrai le calice du salut ?. Laissez-vous détacher de tout, et serrez le saint Epoux avec des embrassements d'autant plus tendres, qu’il ne vous laisse que lui seul. Demandez-lui en épouse ses lumières et son secours pour son Eglise et pour moi, son très indigne ministre, qu'il met à de rudes épreuves.

Tenez-vous-en, ma Fille, aux ordres que je vous ai donnés sur la communication de mes vers, persistant à ne vouloir pas qu'on les voie. Foffrirai de bon eœur à Dieu M. votre fils. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 7 juin 1697.

LETTRE CXXXVIIL. Sur l'indifférence et l'affection qu’il faut avoir tout ensemble pour les créatures; et le danger des erreurs des quiétistes.

Votre conduite avec la mère des novices doit être de Jui obéir en tout pour l'extérieur ; mais pour loraison, d’aller à votre ordinaire, sans entrer dans le fonden quoi que ce soit: du reste, faites comme vous pourrez, avec prudence.

Quant aux mépris qu'on peut vous témoigner, agissez, lant à l'extérieur que dans l’intérieur, comme si vous ne voyiez rien. - Pour le fond de l'amitié, ne vous fâchez point de perdre celle des créatures : aimez-les de votre côté, sans rien changer à votre manière d'agir avec élles. I faut toujours être détaché des créatures en-un certain sens; mais en un autre leur être toujours intimement uni pour Dieu, qui le veut ainsi.

Continuez à me dire ce que le saint Epoux vous mettra pour moi dans le eœur ; je prendrai tout par le fond de la vérité : dites-lui bien qu'il y prenne garde, que son Eglise est en grand péril*. Cette tentation est une des plus subtiles : il le sait bien, comme vous le pouvez croire; mais il aime que nous lui disions ce qu'il sait, à cause de l'intérêt qu’il veut qu'on prenne à ce qui le touche, et plutôt pour exercer notre vigilance que pour exciter Ja sienne. Dites-lui donc qu’il ne dorme pas, comme il

PÉSICATT I2NT0; < 11 pare ainsi à cause des efforts que faisoient les quictistes, pour

faire prévaloir leurs erreurs.

CE

fit dans la barque, au milieu de ses disciples : éverllez-le par votre foi et par les cris d’une ardente prière pleine d'une humble confiance.

Je reçois vos lettres par les mains de M. votre fils : j’aurois bien voulu avoir un peu plus de loisir pour l’entretenir. Je ne change rien à cette lettre.

Ne craignez point d’illusion ; plus vous sentirez votre salut en péril, plus vous le devez mettre en sûreté entre les mains du céleste Epoux, par la confiance et-par l'abandon, en veillant et priant toujours. Je le prie d'être avec vous.

À Paris, ce 17 juin 1697.

LETTRE CXXXIX. En quoi consiste la fidélité de son état.

Voyez-vous, ma Fille, je vous l'ai dit, et je vous le répète; toute la fidélité de votre état consiste à garder les dehors, à renfermer tous les desseins de l'Epoux, et tous les exercices qu’il vous envoie, entre lui et vous. Je vous défends de rien laisser paroître des sentiments dont vous me parlez; vous me fâcheriez tout à fait contre vous. Réprimez donc tout ce qui pourroit faire connoître au dehors ce que vous éprouvez intérieurement. Pensez-vous que ce soit contenter pleinement l’Epoux, que de recevoir ses caresses ? Il faut aussi soutenir des combats, et tout souffrir plutôt que de lui manquer en rien.

Au reste, ma Fille, votre cœur m'a parlé dans votre lettre. N'hésitez point à m'écrire ce que le saint Epoux vous dira pour moi : si vous passez les bornes, vous en serez avertie. Souffrez les dernières violences, plutôt que de manquer à satisfaire le divin Epoux : soyez pourtant tranquille parmi vos efforts, et gardez tout au dedans, quand il en faudroit mourir. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 25 juillet 1697.

LETTRE CXL. Sur la manière dont elle doit recevoir les avis qu’on lui donne sur ses défauts, et sur le tort qu’elle a de laisser paroître au dehors ses peines. Il lui demande de faire pour lui une prière.

Ne vous embarrassez pas, ma chère Fille le coin où vous vous trouvez reléguée, est celui où l'Epoux se cache, et d’où il vous envoie du secours, étant toujours prêt à vous assister. Soyez en repos sur vos confessions passées. Pour celles de l'avenir, ne vous tourmentez pas à chercher ces défauts qu’on vous reproche : croyez qu’ils sont en vous, puisque on vous le dit, et que ce sont

? Matth, vint. 24.

ceux que Dieu charge de votre conduite, par rapport à la religon, qui vous le déclarent. Je ne veux pas que vous répliquiez un seul mot, nique vous vous défendiez le moins du monde. Le silence et l'humilité seront votre force. Ne niez donc rien : mais n’avouez pas même à confesse ce que vous ne sentez pas devant Dieu avoir fait. Quand on vous reprend , contentez-vous de dire : Je crois que cela est; et non seulement je suis capable de tous ces défauts, mais j'en sens le fond en moi-même, et d’une infinité d’autres. Assurez-bien que vous agissez sincèrement : je vous cautionnerois volontiers là dessus s’il le falloit. Portez la pénitence qui vous sera imposée : communiez toujours à votre ordinaire, si on ne vous en empêche pas.

Vous avez eutort d’avoir fait paroître votre peine : cela est bien contraire au commandement de cacher tout au dedans, et de ne rien montrer au dehors qu’une douceur et une égalité inaltérables. Vous avez bien remarqué que le dedans est fortifié par la fidélité à se réprimer au dehors, et par Ne Le que le prochain entire. Le contraire est une source de fautes pour soi, et en occasionne beaucoup aux autres. Cependant, ma Fille, le saint Epoux est ayec vous : je sens qu’il veut vous sauver avec vos défauts, par pure miséricorde. Rendez-les toujours plus involontaires ; et cependant profitez-en pour vous humilier en silence eten abandon à Dieu. Ayez recours aux psaumes Dominus illuminatio men; De profundis ; Deus, in adjutorium. « Vous aurez de l’affliction dans le monde : mais prenez courage; j'ai vaincu le monde.»

Si vous voulez faire une bonne prière pour un ministre, que Jésus-Christ daigne employer aux affaires de la plus haute importance de son Eglise : demandez plutôt au cher Epoux qu'il éteigne en lui, jusqu’à la moindre étincelle, l'amour et la complaisance pour les dignités et pour l'approbation des hommes, et qu’il attende uniquement ce qui est promis dans la résurrection des justes, à ceux à qui personne n’a rien à rendre sur la terre ?.

Continuez à m’exposer vos vues, sans vous étonner du peu d'attention que j'y ferai : et contentez-vous de savoir, ou par mon silence ou par mes réponses, que je les approuve ou ne les approuve pas. Soyez sans inquiétude pour votre réception : le saint Epoux a tout fait seul; il continuera, et assurément il ne se fera que sa volonté. Je le prie, ma Fille, d’être avec vous.

À Paris, ce 30 juillet 1697.

i Joan. xvi. 33.— ? Luc. xiv. 14.

LETTRE CXLI. 1 lui montre qu’il n’est pas possible d'éviter toutes les occasions de chutes; ce qu’elle doit faire lorsqu'elle est tombée en quelque faute; comment elle doit se conduire pour Ja communion.

C’est, ma Fille, chercher à vous tourmenter vous-même, que de tourner en doute contre moi la défense que je vous fais de laisser paroître votre peine au dehors : vous savez bien, dans le fond, que je dois connoître tout ce qui vous regarde, pour réglerles choses et pour vous soutenir.

Je n'ai rien à vous dire sur les oécasions de vos chutes, sinon que vous nepouvez les éviter toutes qu'avec trop de contrainte, et même en faisant quelque sorte de scandale ; ainsi ne forcez rien. Si vous tombez en quelques fautes, réprimez-vous, humiliez-vous; au surplus, laissez-vous conduire. Il ne faut point procurer ces occasions; mais il ne faut pas aussi chercher scrupuleusement à les éviter. Demeurez ferme, quoi qu’il en arrive, à contenir le dehors; car c’est sur quoi il ne faut jamais seelächer ; autrement ce seroit succomber à la tentation. Autant de peines, autant de sacrifices, c’est le moyen d’en faire souvent, et de contenter l’insatiable Epoux.

Vous avez bien fait de communier. Il n'y a rien que je souffre moins volontiers en vous, ma Fille, que la pensée d’attendre ma présence ou mes ordres pour communier ou pour continuer Vos exercices : je vous ai dit souvent de passer outre, à moins que je ne vous le défende : à cette condition, et sur cet inébranlable fondement, je ne vous manquerai jamais ; et vous pouvez vous assurer sur cette parole d’un évêque, qui ne la donne pas légèrenent.

Je répondrai à vos questions, quand Dieu m’en donnera le loisir : il sait ma bonne volonté , mais je ne puis secouer le joug qu'il m'impose, m toujours vaincre toutes les affaires dont il charge mes foibles épaules. Je le prie d’être toujours avec vous.

À Germigny, ce 1° septembre 1697.

LETTRE CXLIL. Il l'exhorte à souffrir la privation de la communion par esprit d’obéissance, et blâme des maximes nouvelles.

Après avoir mis tous vos écrits à part, bien soigneusement , pour les relire à Germigny où je vais être quelques jours ; à la fin, ma Fille , lj'ai oublié le porte-feuille , dans une armoire, dont j'ai la clef. Je vous. marque cette dernière circonstance pour vous mettre l'esprit en repos. Cet oubli est mortifiant pour moi, et le sera aussi pour vous: mais Dieu ne l'a pas permis sans sujet. Il veut vous montrer, ma Fille, qu'il prendra lui-

même soin de vous, pourvu que vous continuiez vos exercices , comme je vous l'ai marqué : n’y changez rien du tout: Dieu le veut ainsi.

ILest vrai, la communion est une grâce admirable : mais n'est-ce pas l'Epoux qui dit lui-même’, que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice ? Souffrez-en donc la privation : et puisque la vérité éternelle vous assure que votre souffrance, quand elle à l’obéissance pour guide, vous tient lieu de communion : n'êtes-vous pas trop heureuse en obéissant, eten vous conformant à l’ordre commun et aux sentiments qu’on vous à témoignés, de recevoir tout à la fois le fruit de l’obéissance et celui de la communion ? Vous ne sauriez manquer de rien en obéissant; et en communiant vous pouvez manquer de beaucoup de grâces, de celles-là même que la communion vous apporte. fl est vrai que je vois, depuis quelque temps, à grand regret, s'établir beaucoup de nouvelles maximes sur la communion, qui ne feront que resserrer le cœur, troubler les bonnes conscicuges et aliéner des sacrements. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 6 septembre 1697.

LETTRE CXLII. Il lui marque ce qu’elle a à faire pour se soutenir dans ses peines ; et lui conseille la lecture de sainte Thérèse.

J'ai reçu, ma Fille, votre présent, avec la lettre qui l’accompagnoit ; tout m'a été fort agréable : j’accomplirai , s’il plaît à Dieu, ce que vous attendez de moi. Votre lettre me fait voir la continuation de vos peines, et les nouvelles angoisses que Dieu vous envoie. Tenez-vous fortement attachée à vos premières résolutions : exécutez ponctuellement tout ce que le cher Epoux m'a donné pour vous dans toutes mes lettres, et surtout dans les dernières. Quoi qu'il arrive, il faut conclure votre sacrifice. Laissez les créatures être ce qu’elles sont : c’est assez pour vous que l'Epoux céleste soit toujours le même, et qu'il me tienne inébranlable dans les mêmes résolutions.

Vous trouverez de la consolation dans la lecture de sainte Thérèse ; au hivre du Chéteuu de l'âme, sixième demeure, chapitres 1, ur et vr, Ne vous arrêtez point aux grâces, si ce n'est à celles qui ont rapport avec les peines que vous souffrez : mais pour les états de peines, il faut s'y appliquer, et en quelque

“sorte s’y livrer. Dieu ne vous laissera pas sans consolation. Je prie le saint Enfant de vous attacher à sa crèche, à sa pauvreté, à son sile nce, à son obéissance, à son humilité, à sa douceur.

DT. Reg: XVe 22.

Je vous porte dans mon sein , où je vous offre à Dieu. Soyez fidèle , et ne craignez rien; je vous ai parfaitement comprise.

Vous pouvez m'écrire à l'ordinaire sur votre intérieur : à l'extérieur, laissez-vous conduire par le gouvernement de la maison. Vous auriez tort, ma Fille, si vous croyiez que, parce que vous êtes entrée en religion, je prendrai moins de soin de votre intérieur ; c'est le dehors que je laisse conduire à vos supérieures. Si vous êtes vraiment petite aux yeux de Dieu, et que vous mettiez fidèlement en pratique mes conseils, qui sont des ordres précis dans mon intention, vous ne manquerez jamais de soutien, ni du côté de Dieu, ni du mien. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 7 janvier 1698.

LETTRE CXLIV. Il la rassure sur quelques frayeurs qu’elle avoit, et recommande à ses prières un ouvrage qu'il alloit publier.

Je crois, ma Fille, vous avoir donné tous les conseils nécessaires sur vos peines, par une lettre écrite de Meaux, où je vous renvoie à certains chapitres de sainte Thérèse. Vous pouvez continuer vos confessions sur le pied que vous me marquez.

Je ne sais pourquoi vous doutez que je lise vos lettres, et surtout celle où vous m'’exposez votre doute sur l'intention de vous corriger. Îl est vrai que si vous n’aviez en vue que de mériter et de faciliter votre réception, il faudroit craindre ce qu’on vous dit, que vous n'avez qu’un desir superficiel de réformer vos défauts; {mais je sais que ce desir va plus au fond. Ainsi allez votre train : oubliez tout; que toutes les créatures vous trouvent une autre personne, et que vous les trouviez aussi autres qu'elles ne vous étoient auparavant. Car il faut que ce qu’a dit le saint Epoux , par rapport à son Epouse, s’accomplisse : « Celui qui est sur le trône a dit : Je fais toutes choses nouvelles » : Nova facio omnia

Continuez vos prières pour l'ouvrage que j’ai en main ‘, qui va paroître. Ne doutez point, ma Fille, que je n’aie fort à cœur tout ce que vous me mandez par vos précédentes. Quoi qu'il en soit, allez devant vous ; Dieu ne vous manquera pas.

J'aurois été effrayé aussi bien que vous, du discours de ce bon père de la Trappe; mais je me conduis par une autre rè-

1 Apoc. xxI. 5,

* La Préface sur l'Instruction pastorale de M. de Cambrai, etles di. vers Ecrits sur le livre des Maximes des Saints, qui parurent ensemble à le fin de février 1698. ( Edit. de Vers. )

DE PIÉTE ET DE DIRTCTION, 207

gle, qui est qu'il faut contenter l'attrait que Dieu vous donne, par les seuls moyens qu'ils vous offre: ainsi vous n’avez plus que l'abandon et la confiance.

Vous verrez bientôt mon nouveau livre : il est écrit avec bonne intention ; priez Dieu qu’il y donne sa bénédiction pour sa gloire. Priez pour l'Eglise, dont la pureté est attaquée plus

que jamais; mais la vérité sera la maîtresse, Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 18 février 1698,

LETTRE CXLV. 11 répond aux questions qu'elle lui avoit faites, sur les répugnances qu’elle éprouvoit pour le monastère où elle étoit, sur le desir

d’embrasser une règle plus austère, sur l'obligation de combattre ses défauts, etc.

Je vous envoie, ma Fille, la réponse à votre mémoire : je n'ai rien omis; il ne me reste qu’à prier Dieu qu’il vous fasse dignement accomplir votre sacrifice. Je n’abandonerai jamais le soin de votre âme, et je m’intéresserai toute ma vie à la mai: son où vous serez consacrée : ainsi elle pourra me regarder comme un ami perpétuel.

PREMIÈRE DEMANDE. Si On peut s’engager, ne sentant pas, ni pour la maison ni pour la plupart des'sujets qui la composent, une certaine inclination et sympathie, comme pour Jouarre, et pour une règle plus austère.

RÉPONSE. Ne vous embarrassez point des antipathies des créatures : ne regardez en elles que l’Epoux céleste seul : rendezvous indépendante de toutes, en vous soumettant à toutes. Sauvez-vous par l’obéissance, qui sera d'autant plus pure, qu'elle ne s’attachera point aux personnes : vous n’en ferez que mieux votre salut, quand vous vivrez dégagée de tout: car alors Dieu vous soutiendra et vous relèvera. l

Si madame de Luynes use de tout son pouvoir pour faire le bien; vous jouirez de son travail ; sinon vous ferez toujours celui que vous pourrez. Vos bons desirs tiendront lieu de tout: Dieu prendra ces efforts sincères pour un accomplissement de sa volonté. Allez cependant par où la porte vous est ouverte. Quand vous serez reçue et professe, je vous dirai ce que vous aurez à faire pour avancer le bien, et pour mettre sérieusement la mairi à l'œuvre de votre perfection. Ce bon religieux, avec les idées de la perfection de la Trappe, voudroit que tout allét partout

comme là. Si vous voyez une porte ouverle dans une maison plus austère, et d'une plus grande règle, il auroit raison. Promettez au saint Epoux de faire tout ce qui sera possible, et il sera Content. La perfection se peut trouver dans les particu— liers d’une maison moins austère, et même imparfaite. Ne prévoyez pas de si loin : À chaque jour suffit son mal ‘. Allez au jour la journée ; heureuse de faire à chaque moment ce que veut le céleste Epoux. does

Je suis bien aise de votre amour pour Jouarre; mais dilatez votre cœur pour tous les lieux où vous trouverez Dieu et son sacrifice. Pourvu que le lien de la charité vous unisse à la maison, nul autre nœud n'est nécessaire : ne vous embarrassez pas de vos peines et de vos anlipathies, avec celte condition.

SECONDE DEMANDE. Si le penchant et le desir que j'ai d’embrasser une plus grande règle, quand je le pourrai, n’est pas contre le vœu de stabilité.

RÉPONSE. Vous pouvez faire le vœu de stabilité avec soumis sion aux supérieurs, et aux dispositions de la divine Providence, à la quelle il faut tout abandonner.

TROISIÈME DEMANDE. Si l’on peut, sans rien dérober au céleste Epoux , faire connoître par quelques signes extérieurs son respect pour madame ‘**, et son amilié aux personnes à qui on la doit.

RÉPONSE. Tout ce que je puis vous permettre, c’est de baiser quelquefois la main de madame, en signe d’obéissance, plutôt que de tendresse, et avec plus de sérieux que d'épanchement, avec pourtant un air de sincérité et de cordialité, sans qu'il paroisse rien de forcé et d’affecté. Le saint Epoux vous fera faire ce qui sera convenable. Il est vrai que toutes les caresses doivent être pour lui, et que c’est envers lui seul qu’il faut épancher son cœur. Cependant comme il vous commande d'aimer vos Sœurs, montrez votre amour cordial pour elles, par des services réels dans l’occasion', par une complaisance compatissante; et témoignez votre respect pour vos supérieurs par une ponctuelle obéissance, où vous marquiez le plaisir d'obéir. Vous pouvez même quelquefois faire. de petites plaintes, pour ne point paroître indifférente à l'amitié; mais rien qui montre des peines foncières. Ne desirez rien de plus; car ce seroit une étrange chose de desirer les bonnes grâces d'autres pose l'Epoux, et de vouloir exciter sa jalousie dure comme

enfer ?.

Matth. vi. 34. — ? Cant. vrr. 6

QUATRIÈME DEMANDE. Si cet engagement, qui me retire de votre bercail, ne diminuera ni vos bontés, ni vos soins pour mon âme.

RÉPONSE. Assurez-vous, ma Fille, que je ne quitterai le soin de votre âme, non plus que l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, ni à la vie ni à la mort; et que j'aimerai la maison où vous serez, et en serai l'ami et le protecteur dans l’occasion, de tout mon pouvoir. J'irai dans cette maison pour vous seule : mais vous ne serez point seule, et le saint Epoux sera avec vous, Ainsi que rien ne vous empêche de presser votre réception, en espérance contre l'espérance. Dites le psaume Ext, pour vous confirmer dans ces sentiments, et ajoutez le psaume CXXII.

CINQUIÈME DEMANDE. Si mon engagement m'obligera à me faire encore plus de violence sur mes défauts.

RÉPONSE. Ne vous poussez point vous-même à bout par trop de violence : le saint Epoux se contente de médiocres et de raisonnables efforts. Humiliez-vous , et passez outre sur ces défauts dont vous me parlez. Il est rare qu’on les déracine tout à fait ; ils restent pour nous humilier et nous exercer. Combattez toujours; et ne songez jamais à une pleine victoire, où l'ennemi soit tout à fait exterminé ou entièrement subjugué. Il faut cela ; afin que, toujours sous la main de Dieu, nous fassions notre soutien de notre besoin et de notre dépendance, Votre oraison doit être en foi et en silence, en patience et en abandon, sans vous troubler de vos foiblesses et de vos impuissances, dont le continuel aveu rend gloire à Dieu.

SIXIÈME DEMANDE. Si je puis faire le contrat que vous savez ; et si enfin, nonobstant tout ce que je vous expose, je dois m'engager. ;

RÉPONSE. Vous pouvez faire le contrat dont vous me parlez, avant votre profession, si les supérieurs l’agréent; surtout n'ôtez rien à M. votre fils.

Oui, je persiste à vous dire de vous engager ; car Dieu le veut. Ainsi, ma Fille, consommez votre sacrifice. J'ai mis le couteau entre les mains du père T***, afin qu'il achève de vous égorger : expirez sous sa main et sous ce tranchant. Ne songez plus si on vous estime, si on vous méprise, Si On pense à VOUS, ce qu'on en pense, si l'on n'y pense point du tout. O quelle paix divine produit le saint dégagement de soi-même et des

créatures ! Mon Dieu est mon tout : Mon bien aimé est à mot, et mot je suis à lui 1. Qu'il soit avec vous à jamais. À Paris, ce 5 mars 1698.

LETTRE CXLVI. I lui témoigne qu’ilveut prêcher à sa professionet en faire la cérémonie.

J'ai, ma Fille, rendu grâces à Dieu de votre heureuse réception : disposez-vous au grand sacrifice de l'amour. Je ne. eux point qu'une autre main que la mienne vous immole, ni qu'une autre voix vous consacre et vous anime. Je consens au mardi de la Pentecôte, si madame de Luynes le trouve bon, et je lui en écris : je lui mande aussi que je pourrai vendredi au soir aller coucher chez vous. Elle m’écrit au sujet de votre réception avec une bonté admirable , dont je lui sais très bon gré. Madame d'Albert m'a écrit aussi votre réception, et je lui marque ma reconnoissance de toutes ses bontés. Vous voyez, ma Fille, qu’il n’y a qu’à mettre sa confiance au saint Epoux, et s'abandonner à lui pour le temps et pour Péternité. Je le prie d’être avec vous.

À Meaux, ce 4 avril 1698.

LETTRE. CXLVIL. Sur la retraite qu’elle alloit faire pour se préparer à sa profession, quels doivent en être les fruits.

Dieu bénisse votre retraite, ma chère Fille. Entrez dans le cellier avec le saint Epoux ; que sa gauche soit votre soutien, et que sa droite vous couvre et vous protége ?. Continuez votre retraite, dont le fruit doit être de vous séquestrer de toute so— ciété humaine, autant que la charité et la bienséance » quien fait une partie, le peuvent permettre. Offrez-vous à Dieu ; afin qu'il vous inspire les moyens de cette heureuse séparation. Menez l'Epoux à la campagne, dans le fond du désert ?, dans le plus intime cabinet de votre mère l'Eglise : ce qui ne se fera pas en cette vie se fera en l’autre; et c’est là que s’accompliront les jouissances éternelles et spirituelles , Où Dieu sera tout en tous #. |

Vous êtes admirable, de vouloir que la méprise d’une religieuse soit un argument de votre mort. Veillez et priez, je le veux; mais non pas pour de si foibles motifs. Je ne manquerai

“Oantin 16.2 Ibid a 11: 6. 9 Ibid. — 111. 4 — 4 "Cor, x 28e

pas d'arriver de bonne heure, s'il plait à Dieu, pour ouir votre confession, et vous laisser le reste du temps le plus libre qu'il se pourra. Tenez bien le cher Epoux, et ne le laissez pas échapper. L’obéissance et l'humilité sont les chers liens dont il se su volontiers enserrer. Qu'il soit toujours avec vous, ma Fille.

-À Paris, ce 9 mai 1698.

LETTRE CXLVHIL. Il répond à ses demandes sur l'attention à l'office, sur les fautes contre la règle, sur la pauvreté, sur les grâces êt les infidélités, etc.

Madame d'Albert m'écrit, ma Fille, que vous êtes cruelle ment tourmentée d’un mal de dents; cela, avec vos autres peines, vous doit pousser à un absolu abandon envers un Dieu tout bon et tout sage, qui ne vous abandonnera pas. Soyez dans l’obéissance, et souvenez-vous de garder jusqu'à la mort les règles que je vous ai données. J’ai été bien édifié de ce que madame d’Albert me mande de votre amour pour la pauvreté : vous ne sauriez le pousser trop loin; car plus vous serez dépouillée , plus vous serez riche : Dieu lui-même se donne à ce prix.

Voilà la réponse à vos articles. Il a plu à Dieu, ma Fille, que j'aie trouvé le temps de la faire ; cela ne m'arrive pas toujours de même, et souvent je ne puis donner aux questions qu'on me fait, une attention si suivie et si exacte. Entrez dans l'esprit de mes réponses, et faites servir la décision aux cas semblables.

PREMIÈRE DEMANDE. Sur l'attention à l'office.

RÉPONSE. Il n’est pas nécessaire de se bander l'esprit pour avoir cette attention, ni d'en apporter une plus grande au bréviaire qu'aux messes d'obligation, où vous devez être accoutu— mée. Après les distractions, il faut sans effort, et très doucement, rentrer dans le premier dessein de louer Dieu. Il suffit d’être attentive à ce que dit l’officiante, sans serupule : quand on est distrait, ilest bon de dire bassoi-même ce qu’elle dit. Il faut prononcer bonnement et sans scrupule, à peu près comme dans les autres prières ; il n’est pas nécessaire de s'entendre soi-même. Il ne faut jamais se précipiter en rien : mais il faut aussi bannir le scrupule, aller rondement, bonnement et simplement, comme dans une autre prière.

seconDx DemanDe. Sur les fautes de la règle.

RÉPONSE. Il n’y à rien de considérable que le mépris et la négligence ; du reste, la règle n’oblige pas sous peine de péché mortel.

TROISIÈME DEMANDE. Sur la pauvreté.

RÉPONSE. Cela dépend des circonstances et de la plénitude assurée du consentement. Déclarez une bonne fois à madame que vous ne voulez user de rien sans ordre, et contentez-vous de ce qu’elle vous dira. Demeurez sans attache à rien, et sans scrupule pour les choses qui vous seront laissées.

QUATRIÈME DEMANDE. Sur les grâces et les infidélités.

RÉPONSE. Je n’approuve point de s’abandonner à tout ce qui seroit extérieur : pour les larmes , cela se peut, en se modérant pourtant, lant par rapport au cerveau, que par rapport au dehors. Pour les autres choses, elles peuvent être permises, mais rarement, et seulement dans la violence d’un transport extraordinaire ; sinon tout cela tendroit à l'illusion.

Je voudrois, au Heu d’être si fort effrayée de vos infidélités, que vous disiez au cher Epoux : Il est vrai, je suis une ingrate : mais vous avez dit : Ame infidèle et déloyale, reviens pourtant, el je te recevrai dans ma couche, et entre mes bras 1, A quelque heure, à quelque moment qu'on revienne de bonne foi, il est prêt.

CINQUIÈME DEMANDE. Que puis-je faire pour marquer à Dieu ma reconnoissance du bonheur d’être religieuse ?

RÉPONSE. Îl faut en reconnoissance prendre le calice de l'obéissance par l’observance des règles, et du reste attendre que l'instinet divin se déclare, en disant avec Samuel ? : Parlez, Seigneur ; car votre servante vous écoute. Il ne faut pas tant chercher à faire des choses extraordinaires; mais livrer son cœur en proie à l'amour par une bonne volonté. Songez à ces paroles : Les vrais adorateurs doivent adorer en esprit et en vérité *. Lisez attentivement l’évangile de la Samaritaine ; et apprenez à vous détacher de tout l'extérieur , pour vous attacher à Dieu en esprit eten vérité, par le fond le plus intime de vous-même. Dites souvent : Parlez, Seigneur. :

Le saint Epoux soit béni de toutes les grâces qu'il vous à faites sous le drap mortuaire : c’est le drap de l'Epoux enseveli; il ne faut jamais le quitter. Soyez en repos ; la paix de Jésus- Christ est avec vous. 4

} Jerem. 111. 1. — 24, Reg. 111. 10. - % Joan. iv. 24,

SIXIÈME DEMANDE. Sur les pénitences, et sur les souvenirs de ses péchés.

RÉPONSE. Il faut tout quitter pour écouter la pénitence ; puisque c’est là écouter l'Epoux qui parle juridiquement, et avec autorité, par ses ministres. Vous pourriez dans l’occasion essayer de Soulager votre mémoire, en écrivant un mot, mais sans scrupule. Laissez vos péchés à l'abandon et à la miséricorde infinie de Dieu, et passez outre.

J'approuve les prières que vous faites pour la déclaration de la vérité : le saint Epoux y paroît disposer son vicaire. Ne dites jamais qu’on décide en ma faveur, comme si c’étoit là mon affaire propre, ou que j'y entrasse autrement que les autres fidèles. Vous avez raison : la lettre de M. l'archevêque * est admirable ; il faut remercier Dieu de la lui avoir inspirée. Je vous bénis, ma Fille, de tout mon cœur.

A Meaux, ce 31 mai 1698.

LETTRE CXLIX. II lui envoie un précis du sermon qu’il avoit prêché à sa profession.

Je n’écris rien de mes sermons, ma Fille. Je vous ai parlé dans le discours que je vous ai fait, sur l’évangile du jour, depuis le premier verset du neuvième chapitre de saint Luc, jus= que au sixième ; et je vous ai dit ce qu'il avoit plu à Dieu de me mettre dans le cœur sur les deyoirs de votre état, pour votre instruction et votre consolation, et sur ce qu’il demandoit de vous, puisque vous me dites qu’il vous seroit utile d’avoir par écrit quelque chose de ce que je vous ai prèché, voilà ce que j'ai pu en rappeler dans ma mémoire. Je loue Dieu de ce qu’il vous a fait goûter mes paroles, et je le prie de faire qu’elles vous pénètrent de plusen plus. |

Je vous ai fait voir, dans la première partie de mon discours (car c’étoit plutôt un discours qu’un sermon étendu ; puisque en prenant en main l’évangile du jour, je m'abandonnai à l'Esprit de Dieu, pour dire ce qu’il m’inspireroit pour vous), je vous dis donc que vous aviez reçu , aussi bien que les apôtres, la vertu de guérir toutes sortes de maladies, et la puissance de chasser tous les démons. Dans la seconde, je vous fis voir que vous deviez vivre comme Jésus-Christ le prescrit aux apôtres dans ce même évangile, pour reconnoître les grandes grâces qu’il vous a faites.

* C'est la réponse de M. l'archevêque de Paris à quatre lettres de M, l'archevêque de Cambrai. (Edit. de Vers. )

1. POINT. La source et le principe de toutes les langueurs et de toutes les maladies de nos âmes, est l'humeur particulière de chacun de nous. C’est par cette humeur que nous agissons presque en toutes choses; nous ne songeons qu’à la satisfaire, et rien n’est si rare que de ne point suivre son humeur : elle se mêle presque dans toutes nos meilleures actions, et c'est ce qui les gâte souvent, ou les rend toutes languissantes. Cette humeur est la cause de toutes nos maladies spirituelles et de toutes nos chutes : car pourquoi se laisse-t-on aller aux contentions , aux querelles, pourquoi nous abandonnons-nous à la colère , sinon parce qu'on blesse notre humeur, que l’on s’y oppose, et que l’on ne nous permet pas de la contenter? Pourquoi ne saurions-nous souffrir certaines manières du prochain, sinon parce qu'elles sont contraires à notre humeur ? Et d’où vient enfin que nous ne sommes point soumis à Dieu dans les divers incidents de la vie, que nous en murmurons ; n'est-ce pas parce qu'ils ne s'accordent point avec les vues que nous avons pour satisfaire notre humeur ? Tout ce qui la contrarie, nous choque :. tout ce qui la retient et la met à la gêne, nous déplaît et nous trouble.

O grande et profonde maladie que cette humeur ! Elle a pris son origine daus le jardin délicieux, où l'homme, en mangeant de ce fruit qui avoit un si beau nom, et goûtant, avec le fruit défendu , la pernicieuse douceur de contenter son esprit, d'agir par lui-même ; loin de devenir immortel et indépendant comme Dieu , devint l’esclave de ses sens, lui qui en étoit auparavant le maître, et tomba dans autant de maladies qu’il y a de passions qui le dominent.

Mais, grâce à notre libérateur, il n’y a ni langueur, ni maladie dont nous ne puissions être délivrés : il vous a donné, ma Fille, la vertu de les guérir toutes. Oui, il n'y en à aucune que, aidée de sa grâce, vous ne puissiez éviter, pourvu que vous travailliez à vaincre cette humeur, dont vous voyez qu'elles viennent toutes. Veillez donc sans cesse pour ne pas la laisser dominer, ni même se glisser dans rien de ce que vous faites : agissez toujours, sans avoir égard à votre humeur : ne donnez jamais dans ce qu’elle vous inspirera ; car pour peu que vous la suiviez, elle se rendra bientôt la maîtresse; et le démon , cet ennemi qui ne songe qu'à nous faire tomber, s’en servira pour vous nuire.

Que la misère de l'homme est grande ! Il a non seulement à combattre cette humeur, source de tant de maux, mais encore les sollicitations du démon, qui, plein d'envie contre nous, ne

se plait que dans le misérable emploi de tenter les hommes : son heureuse félicité étant changée en la triste consolation de se faire des compagnons de son malheur.

Cet état où est l’homme depuis sa chute, nous est fort bien marqué dans le prophète roi : Fiat via illorum tenebræ et lubricum, et angelus Domini persequens eos ‘: « Que leur voie soit ténébreuse et glissante, et que l'ange du Seigneur les poursuive. » Voilà un chemin bien dangereux. Quand il n’y auroit des ténèbres, qui n’en auroit de l'horreur? Quand il ne seroit que glissant, qui ne craindroit d'y marcher ? Mais étant glissant et ténébreux, quel danger ne court-on point à chaque pas? Cependant il faut marcher ; l’ange du Seigneur les poursuit : ange du Seigneur par sa création, mais devenu ange mauvais par le déréglement de sa volonté. Encore un coup, voilà un chemin où le péril paroît presque inévitable : car lorsque un homme se voit dans les ténèbres, et dans un endroit glissant, sans savoir où il peut mettre le pied , il a au moins cette ressource d’attendre qu'il fasse jour : mais il y a ici un ange qui poursuit et qui presse.

Tel est le déplorable état où se trouve l’homme : son esprit est dans les ténèbres; son entendement dans une profonde ignorance ; sa volonté le porte au mal dès sa naissance ; son humeur le sollicite continuellement, et le fait presque tomber à chaque pas ; et comme si ce n’étoit pas assez, le démon le presse par de continuelles tentations. Mais que dis-je, le démon ? Il y en à une infinité qui nous tentent. C’est pour cela, ma Fille, que je vous ai fait remarquer dans l'Evangile que Jésus-Christ donna pouvoir à ses apôtres contre toutes sortes de démons.

Il y a le démon de la vaine gloire, le démon de la sensualité, le démon dela colère, le démon de l’avarice, celui de l’envie, etc., et ces démons cherchent à tout moment à nous faire tomber. Is nous attaquent dans toutes nos voies; ils se servent de tout ce qui est en nous et hors de nous, pour nous engager dans le péché. Tout ce qui est dans le monde, dit saint Jean , n’est que concupiscence de la chair, ou concupiscence dé yeux, ou orgueil de la vie ?; et c’est par tout cela que le di nous tente, que le démon de la sensualité nous flatte, que le démon de la vaine gloire nous fait aspirer à l'élévation et aux honneurs, que le démon de la curiosité nous engage dans de vaines connoissances : car bien que l’homme soit tenté par sa propre cupidité ; cependant, comme, selon saint Jacques, cette

1'Ps. xXXIv. 6. —2/[: Joan: 11.6.

eupidité est encore excitée par notre ennemi, combien done devons-nous veiller et prier, pour ne lui donner aucune prise sur nous, en écoutant noS mauvaises inclinations, en agissant pour le plaisir? car cela n’est jamais permis. Lg

Il n’est pas défendu de trouver du plaisir dans les choses licites, comme dans le boire et le manger; mais il ne faut jamais avoir en vue cette volupté, dans quoi que ce soit que l’on fasse, ni s’y attacher. Ainsi, il faut que le soutien de la vie soit l'unique cause qui oblige de boire et de manger, et le faire dans la seule vue de se conformer à l’ordre.de Dieu sur nous.

Prenez-v garde, ma Fille, ne vous laissez jamais aller à contenter la cupidité ; car pour peu que vous l’écoutiez, vous donnerez des armes au démon contre vous. Mais si vous réprimez cet ennemi, si vous l’assujettissez à l’esprit , le démon n’aura aucun moyen de vous nuire; vous le chasserez et vous l’éloignerez de vous. Jésus-Christ vous en a donné le pouvoir, comme je vous l’aï déjà dit. Oui, ma Fille, il vous a donné puissance contre toutes sortes de démons ; et si vous êtes fidèle aux dons célestes, vous pourrez dire avec le Sauveur : Le Prince du monde va venir, et il ne trouvera rien en moi qui lui appartienne ! : et comme un saint évêque ? disoit à la mort au démon qu'il voyoit s'approcher de lui : «Que fais-tu ici, bête cruelle? il n°y a rien qui t'y donne droit 5. »

Telle est la confiance qu’inspire à ceux qui sont à Jésus- Christ , le pouvoir qu’il leur à donné sur cet ennemi. Depuis qu'il a été vaincu sur la croix, son empire est abattu par toute la terre; et nous pouvons par la vertu divine sortir, même avec avantage, de toutes ses tentations, et mettre en fuite tous les démons. Le Fils de Dieu en avoit chassé sept de Madeleine #, «et c’est ce qui l’attachoit si tendrement à son libérateur : son amour étoit un effet de sa reconnoissance.

“Pour vous, ma Fille, comment témoignerez-vous la vôtre à celui qui vous a comblée de tant de grâces ? De quelle manière lui ferez-vous paroître votre gratitude, et que vous ressentez ses

ienfaits ? Il va vous l’apprendre lui-même dans la suite de no-

évangile, que je vais vous expliquer.

11. POINT. Ne préparez rien pour le chemin, ni béton, ni sac, ni pain, ni argent, et n'ayez point deux habits.

Voilà, ma Fille, le dénûment que Jésus-Christ vous demande pour reconnoître ses grâces : voilà le parfait dégagement

* Joan. x1v. 30. — ? Saint Martin de Tous. — ? Sulpit. Sever. Epist. in. — Ÿ Marc. xvi. 9, Luc. vir. 2.

où il vous veut, et auquel vous êtes engagée par le vœu. de pauvreté. Il faut que cette pauvreté soit entière, que rien de superflu et d’inutile ne l’affoiblisse. Ne vous réservez rien , ma Fille, soyez exacte là dessus. N'ayez rien en particulier, comme il est dit des premiers fidèles ! : Tout ce qu'ils avoient étoit commun entre eux , et on distribuoit toutes choses à tous, selon que chacun en avoit besoin.

Voilà votre modèle, ma Fille. Si vous voulez être vraiment pauvre, il ne faut rien avoir que ce que la nécessité demande et n’user même du nécessaire que Comme appartenant à vos Sœurs autant qu’à vous. Loin done toute attache, toute propriété, toute possession particulière. Qu'est-ce que posséder une chose, dit saint Augustin ?, sinon l'avoir à soi, comme un bien auquel les autres n’ont point de part; et si cela est, on n'est point pauvre.

On n’a point renoncé à toute propriété, non seulement lorsque on ne veut point que les biens extérieurs nous soient communs avec nos frères, mais aussi quand on souhaite de la préférence dans les biens intérieurs. Craignez, ma Fille ; cette espèce de propriété : aimez dans vos Sœurs les dons de Dieu ; et loin de les leur envier, réjouissez-vous-en, comme s’il vous les faisoit à vous-même, et vous y aurez part. |

C’est Dieu proprement que l'on doit aimer comme le bien commun. Ce bien souverain et infini ne diminue point en se communiquant : il se donne tout à tous, et-on ne se fait point de tort Fun à l’autre en le possédant : chacun le peut posséder tellement tout entier, qu'il n'empêche pas qu’un autre ne le possède de même. FA £

Aimez-le, ma Fille, ce bien qui est le seul véritäble -et Ja source de tont bien. Que votre cœur ne se partage jamais entre lui et la créature : c’est ce que vous lui avez Promis par le vœu de chasteté. Qu'il possède seul votre cœur et toutes vos affections : ne souffrez rien d’étranger, ni rien Qui profane un cœur ‘qui lui est entièrement consacré. Brûlez pour lui d'un continuel et insatiable amour : n’aspirez qu’à le posséder ; le posséder, c’est être possédé de lui, et c'est là le pur amour. : Le

Persévérez done constamment dans Ja pratique des-obligations où vous vous êtes engagée ; car c'est ce que Dieu demande encore de vous dans le même Evangile, en disant à ses apôtres : En quelque maison où vous soyez entrés, demeurez-y, et n'en

! Act. 1V. 39, 35,-— 2 Enar. in Ps. CXXX!, n. 5; tom. IV, col. 1474, Serm. L, n. 4; tom. y, col, 277, Serm. CCCLVHIII, -n, 2; col. 1395.

Bossuet , t, xxvir. 10

sortez point. Le vœu de stabilité, que vous avez prononcé à la face des autels, est bien marqué, ma Fille, dans ces paroles.

Rien n'est plus inconstant que l'esprit humain, et rien n'est plus difficile que de le fixer. Aujourd’hui il veut une chose, demain il en veut une autre : ce qui lui plaisoit le matin, lui déplaît et lui est insupportable le soir ; ses desirs, ses sentiments et ses vues changent presque à tous les moments. Jésus-Christ a voulu retenir cette mutabilité dans ses apôtres, leur défendant de changer le lieu de leur demeure, et d'aller de maison en maison. Il nous fait voir encore combien l'instabilité lui déplaît dans ceux qui s'engagent à sa suite, parce qu'il dit à cet homme qui le vouloit suivre, mais qui demandoit de retourner dans sa maison pour quelques moments : Quiconque ayant mis la main à la charrue regarde derrière soi, west pas propre au royaume de Dieu 1.

Soyez ferme, ma Fille, et constante dans l'exécution de ce que vous avez promis à Dieu. Attachez-vous invariablement à la pratique de vos règles : marchez d'un pas égal dans le chemin où vous êtes entrée, ne vous détournant ni à droite ni à gau— che : allez toujours devant vous comme ces animaux mystiques qui nous sont présentés dans Ezéchiel : Chacun d’eux marchoit devant soi, dit le prophète ?; ils alloient où les emportoit l’impétuosité de l'esprit, et ils ne retournoient point lorsqu'ils marchoient. Avancez donc sans cesse, ma Fille ; et ne vous arrêtez jamais ; mais marchez tout droit devant vous : fuyez les extrémités, demeurez dans un juste milieu ; c’est dans ce point que consiste la vertu ; n’excédez ni à droite ni à gauche.

On excède à droite lorsque on selaisse aller à un zèle indiscret, et qu'on s'engage dans des actions, qui, bien que bonnesen elles-mêmes, ne sont pasdans l’ordre de Dieu par rapportà nous. On se détourne à gauche lorsque on fait le mal; et c’est là le lieu du démon , qui nous y trouvant, nous fait rentrer sous sa tyrannie , comme il est rapporté dans l'Histoire ecclésiastique , de cette chrétienne dont le diable se saisit au théâtre ; car étant interrogé comment il avoit osé entrer dans une personne qui éloit consacrée à Jésus-Christ. Je l'ai trouvée , répond-il, dans un lieu qui. m’appartient, et j'ai eu droit sur elle ?.

Evitez ce malheur, ma Fille ; fuyez jusque aux apparences du wa! , et généralement tout ce qui peut vous détourner de votre voie; gardez-vous du moindre relâchement. Ne vous laissez point afloiblir, et attachez-vous toujours à celles de vos Sœurs

Ÿ Luc. 1x. 62. — ? Esech. 1. 12. — 5 Tertul. de Spect. n. 26.

que vous verrez les plus ferventes et les plus exactes : je parle sans vues particulières, croyant toutes vos Sœurs dans une exacte observance de leurs devoirs : mais il n'y a point de maison , si sainte qu’elle soit, où il n°y ait des âmes plus fidèles à leurs obligations, et qui desirent davantage la perfection de leur état; et d'autres plus foibles et plus portées à se retirer de la sainte sévérité de la règle. Eloignez-vous de celles-ci, ma Fille , si vous en rencontrez ; secouez même contre elles la poussière de vos pieds , comme parle l'Evangile que nous expliquons ; car c'est encore une instruction que le Fils de Dieu vous y donne, et ce qu'il exige de vous, lorsqu'il dit à ses apôtres : S’ils ne veulent pas vous recevoir, sortant de leur ville secouez même contre eux la poussière de vos pieds , afin que ce leur soit un témoignage contre eux, N'ayez aucune liaison, ni aucun commerce avec ces personnes indociles , et qui voudroient vous entraîner avec elles dans une vie molle et relâchée; fermez les yeux à leurs mauvais exemples : unissez-vous à celles de vos Sœurs qui vous paroîtront les plus zélées, les plus exactes , les plus humbles et les plus soumises. Liez-vous avec ces enfants de paix , comme les appelle le Sauveur dans le chapitre suivant * : entrez dans leurs sentiments; animez-vous en voyant leur ferveur; élevez-vous avec elles à ce qu’il y a de plus parfait : enfin , comme vous y exhorte saint Paul ? , que tout ce qui est véritable , tout ce qui est juste , tout ce qui est saint, tout ce qui vous peut rendre aimable , tout ce qui est d’édification et de bonne odeur ; s’il y a quelque chose de louable dans le règlement des mœurs , que tout cela soit le sujet de vos méditations et l’entretien de vos pensées. Nourrissez-vous-en , ma Fille; car votre nourriture désormais doit être de faire la volonté du Père céleste , comme ditle Sauveur : Ma viande est de faire la volonté de mon Père : c’est à dire qu'il faut que votre soumission et votre obéissance soit entière et parfaite, envers Dieu et envers vos supérieurs ; c'est ce que Jésus-Christ demande encore de vous.

Mangez, dit-il à ses apôtres dans le même endroit de l'Evangile, mangez. tout ce qui sera mis devant vous, sans choix et sans distinction ; c’est à dire qu’il faut que vous receviez avec une paix égale ce que Dieu vous enverra, soit croix , soit peines, soit sécheresses , soit consolations , soit douceurs d’une tendre dévotion. Ayez la même égalité dans les différentes conduites de votre supérieure : laissez-la vous gouverner comme elle jugera

* Luc. x. 6. —? Philip. 1v. 8. — 5 Joan.1v. 34.

plus utile pour votre perfection. Qu’elle vous mette dans cette situation ou dans cette autre , qu’elle vous destine à cet emplor ou à un autre , soyez indifférente à tout , et obéissez à l’aveugle et sans réserve à tout ce qu’elle vous ordonnera.

Voilà, ma Fille , toutes les obligations de l’état que vous avez embrassé, parfaitement expliquées dans l'Evangile; c’est ce que Jésus-Christ exige de votre reconnoissance. Vous en peut-il trop demander, après les miséricordes qu'il vous a faites, et la grâce qu'il vient de vous accorder , grâce pour laquelle vous soupiriez depuis si longtemps? Je suis témoin de vos desirs dans l'attente de ce bonheur, dont enfin vous jouissez. Com-— bien avez-vous gémi, formé de vœux, versé de larmes devant Dieu, pendant tant d'années, pour l’obtenir ? Je veillois sur vous cependant , et j'observois les mouvements de votre cœur , attendant les moments où l'Epoux céleste se déclareroit :, car quoique déjà séparée du monde, et vivant dans une sainte communauté, je vous voyois toujours attirée à quelque chose de plus parfait. De cette vallée je vous ai conduite sur une sainte montagne, où vous croyiez trouver l’accomplissement de vos desirs. Quelles consolations et quelles douceurs ne vous ai-je pas vue goûter, et quels charmes ne trouviez-vous pas dans ce saint monastère de Jouarre, et enfin combien avoit-il d’agréments et d’attraits pour vous ? Vous pensiez, ma Fille, que c'étoit là le lieu où le Seigneur vous vouloit. Mais non , il y a une prédestination de lieux et de personnes qu’il destine à notre bien et à notre bonheur : il vous appeloit dans le saint monastère Où vous êtes , et où vous avez enfin consommé votre sacrifice , sous la conduite d’une si digne supérieure * , entre les mains de laquelle je vous ai laissée, vous ayant confiée à ses soins , dont je lui demanderai compte au dernier jour. Elle vous instruira , elle exercera envers vous la charité d’une véritable mère, pour vous élever à la perfection de votre état.

Vous n'avez done plus, ma Fille, qu'une seule affaire et qu'une unique occupation , qui est de vous rendre agréable à l'Epoux divin, de vous unir à cet Epoux incomparable, comme au seu} objet de votre amour. Ouvrez-lui votre cœur, afin qu'il en prenne de plus en plus possession , et qu’il le rende une victime digne de lui avoir été immolée ; que vous soyez toute à lui, comme il sera tout à vous. C’est, ma Fille, ce que je lui demande pour vous, et je vous bénis en son saint nom. Amen.

À Paris, ce jeudi 1698.

* Madame de Luynes, auparavant religieuse à Jouarre.

LETTRE CL. Il l’exhorte à se tenir cachée dans le sein de l’Epoux céleste et à porter avec amour les croix qu’il lui impose.

Je vous mets sous la protection du cher Æpoux , ma Fille , et Je vous défends en son nom de vous ouvrir à qui que ce soit de vos peines. Dieu veut cela de vous, parce que cela ne feroit que les aigrir etles soulever encore davantage.

J'approuve votre conduite dans l'affaire dont vous me parlez : vous avez agi par obéissance, sans aucun empressement de vous distinguer. C’est l’état où je vous souhaite, cachée avec Jésus-Chri ist, et si bien renfermée dans son sein, que personne ne vous regarde , et qu'à peine vous vous connoissiez Vous— même. Songez que l'Epoux céleste connoît qu'on l'aime , par l'amour qu'on a pour sa croix, et pour porter celles qu “il impose lui-même , sans, de notre part, en choisir aucune de celles qui seroient notre goût. Continuez vos communions sans les interrompre. N'ayez nulle volonté que celle de contenter FEpoux céleste, et de lui être fidèle et toujours unie. Que le reste demeure dans son sein , sans paroître au dehors. Laissezvous conduire. Mettez votre force dans votre espérance : c’est le vrai fondement de l'abandon, selon la parole de saint Pierre t,

Vous avez raison de croire que je blâme vos inquiétudes. Quoique je n’écrive pas toujours, je ne quitte pas pour cela l’œuvre de Dieu ; et vous voyez, ma Fille, que tout se fait en son temps. S'il en est ainsi de moi, qui, après tout, ne suis qu'un pécheur , combien plus le devez-vous croire du céleste Epoux , qui m'inspire à moi-même tout ce que je fais de bon ?

Priez pour les affaires de l'Eglise : ses ennemis ne me parlent que | de mon grand âge , et ne me menacent que d’une mort prochaine. Il n’en sera que: ce que Dieu veut ; et pourvu que la victoire de-la vérité s “accornplisse bientôt, jé serai content , et je ne demande pas même de la voir. Du. reste, jusque ici ma santé est aussi parfaite qu’à trente ans, Dieu merci, Rendez-en grâces à sa bonté ; mais surtout gardez le silence que je vous ai

ordonné, et que je vous ordonne encore d'observer sur vos peines. Notre Seigneur:soit avec vous et en vous. A Paris, ce 23 août 1698.

tPetrER 4175

LETTRE CLI. II la repreud de sa trop grande sensibilité aux mépris des créatures.

Je vous avoue , ma Fille , que c’est une grande humiliation d’être si fort poussé à bout sur des choses, qui, après tout, dépendent de l'opinion : mais puisque Dieu le permet, il faut le souffrir. Que vous importe que la créature soit toute de feu , froide ou indifférente pour vous ? C’est faire injure à l'Epoux cé- Jeste que d’avoir ces sentiments pour d’autres que pour lui. Où est cette indifférence pour tout autre objet ? Ne vous troublez point des peines que vous éprouvez sur la pauvreté et la stabilité : suivez le courant de la maison pour la première; pour l'autre , Dieu en disposera.

Je ne trouve rien de mauvais dans les sentiments que vous m'avez fait connoître. Consolez-vous, ma Fille, etaimez celui qui a dit : On remet beaucoup à celui qui aime beaucoup :.

Je vois bien que vous avez senti ce qui fait peine dans les reproches de M. de Cambrai, et vous avez raison de croire que je n’en suis point touché par rapport à moi, Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 9 octobre 1698.

LETTRE CLII. Sur les caractères de la véritable oraïson.

Il ya, ma Fille, de la charité à retirer la personne dont vous me parlez de son entêtement : vous lui pouvez montrer de mes écrits ce que vous trouverez à propos. Elle est bonne fille ; mais très aisée à surprendre , et elle doit beaucoup craindre l’iusion,

Cette sorte d’oraison , qui lui plaît, y est fort exposée, à cause qu’on y aime la singularité , et qu’on sé met au nombre de ceux qui trouvent bas et vulgire tout ce qui n'est pas raffiné : mauvais caractère , qui fait des superbes d'autant plus dangereusement trompés , qu’ils s’imaginent être humbles, en croyant que Dieu agit seulen eux, sans qu'ils fassent rien; ce n'est pas là l’oraison ni la piété que Jésus-Christ nous a enseignée. La simplicité en est la marque ; elle suit la voie commune et battue : la charité en est l’âme; Jésus-Christ en est le soutien. Cette personne m'est fort suspecte de ce côté là. Il y a bien de la différence entre s’exciter -doucement et tranquillement, et demeurer immobile et sans action, en attendant que Dieu nous

1 Luc. vrr. 47.

excite. Exhortez cette bonne fille à lire mon traité sur les Etats d'Oraison : elle ÿ trouvera la spiritualité de l’Ecriture sainte et des saints , et elle y apprendra surtout qu’il faut agir et s’encourager soi-même, etne pas contracter une habitude d’orgueilleuse et présomptueuse paresse , qui mène à la langueur, et par la langueur à la mort.

Vous avez raison , ma Fille, de dire que je ne me souviens plus, ou presque plus de tout ce que je vous ai écrit pour vo— tre mstruction. Quand ce que Dieu donne pour lesâmes a eu son effet, il n’est plus besoin de le rappeler avec effort : et il suffit que le fond demeure.

Prenez garde , ma Fille, que je n’approuve que les captivités et les impuissances que peut imposer l’Epoux céleste; gardezvous bien de vous en faire à vous-même : allez néanmoins sans scrupule , et préférez toujours ce qui est plus simple à ce qui l’est moins. Notre Seigneur soit axec vous.

À Meaux, ce jeudi matin 1699.

LETTRE CLIII. 11 Ja console de la mort de madame d'Albert, et l’exhorte à suivre ses exemples.

Quoique vous m’ayez appris une très dure nouvelle, je vous suis obligé, ma Fille, du soin que vous avez pris de me la faire savoir. J'ai invité le père T‘** à vous aller consoler. Appliquezvous à soulager la douleur de madame de Luynes votre très chère et digne supérieure. Pour madame d’Albert, notre heureuse défunte , elle vous dirigera longtemps , si vous continuez à considérer ses exemples, à profiter des conseils qu’elle vous à donnés , et à considérer ceux qu’elle vous donneroit en cas pareil. Vivez etmourez comme sous les yeux d’une si sainte maîtresse, et soyez comme elle une véritable religieuse , détachée de tout au dedans etau dehors.

Quoique j'écrive à madame de Luynes, je vous charge de lui dire que j'irai bientôt à Torci, et que j'ai un grand desir de Ja voir ; celui de vous soulager dans votre peine y entre pour beaucoup. Vous pouvez, en attendant, faire ce que vous me proposez; le reste se dira de vive voix. Assurez-vous que votre âme m'est toujours également chère : ceux qui vous ont dit le contraire, et que je n’étois pas content de vous , ne m'ont pas connu : tenez-vous assurée de moi en notre Seigneur à. jamais.

A Paris, ce 5 février 1699.

LETTRE CLIV. I] lui indique les moyens de se procurer du soulagement dans ses peines.

Les circuits qu’ont fait vos lettres pendant mes voyages à Fontainebleau et ailleurs, ont empêché que je susse si tôt le péril où a été madame de Luynes, votre chère supérieure. En arrivant de Jouarre, j’envoie exprès à Torci, pour en avoir des nouvelles : n'oubliez aucune circonstance, ma Fille, sans quoi je serai toujours en inquiétude. ;

Abandonnez-vous à Dieu ; offrez-lui vos peines pour ceux qui en souffrent de semblables : de quelque côté qu’elles viennent , vous y trouverez du soulagement.

Je vous ai écrit, depuis quelques jours , sur ce qu’il y avoit de plus pressé dans vos dernières lettres , principalement sur la serge ; et je vous ai dit que vous ne devez point hésiter d’en demander la dispense , toutes les fois que vous en aurez besoin : du resté, ma Fille, vous n'avez qu’à offrir au saint Epoux l’état où il vous met, par la continuation de vos peines. Je vous offrirai de bon cœur à Dieu, madame votre supérieure et vous.

À Germigny, ce 14 octobre 1699.

LETTRE CLV. I l'exhorte à ne point suivre son inclination, et lui donne quelques avis,

J'écris à madame de Luynes , pour la prier, ma Fille , de ne point venir à Paris sans vous: je m’offre à demander votre obédience à M. l'archevêque, et à faire tout ce qui se pourra pour votre repos. Vous pouvez prendre les mesures dont vous ine parlez. Ne suivez point votre inclination, mais les ouvertures que vous trouverez; et vous les devez regarder comme un témoignage de la volonté de Dieu , et un efet de sa bonté.

Je pars demain, s’il plaît à Dieu; je ferai le mieux que je pourrai, par lettres , ce que le temps ne me permet pas de faire de vive voix. |

Vous avez pour père, en ce qui regarde votre vocation , monseigneur l'archevêque : confez-vous en ses bontés plus que paternelles, et ne m’épargnez pas dans le besoin. x

Saluez de ma part madame de Luynes , et croyez-moi tout à vous; toujours résolu à ne vous abandonner jamais. Vous pouvez vous confesser à la personne dont vous me parlez: ne vous embarrassez point de certaines matières qui vous peinent. Je prie notre Seigneur, ma Fille, qu'il soit avec vous.

À Paris, ce 26 novembre 1699.

LETTRE CLVI. I] la tranquillise sur une affaire qui lui causoit des scrupules, et l’exhorte à obéir à sa supérieure.

Il ne tint pas à moi, ma Fille, que vous ne fussiez avertie que je devois.aller hier vous voir : aujourd'hui je suis occupé tout le jour ; demain je ne puis assurer aucun moment : je ferai ce que je pourrai l’après-dinée pour vous aller voir ; mais je ne puis vous l’assurer. Je dois aller bientôt à Paris, et certainement j'irai à Torei. En attendant soyez assurée que vous n’avez rien à craindre pour votre salut dans l’affaire que vous savez : votre conscience est déchargée entièrement. Vivez en repos , puisque personne ne vous peut dire que vous soyez tenue à davantage que ce que vous avez fait. Agissez toujours ainsi au nom du cher et céleste Epoux , qui vous remet au jardin clos, où Vous lui avez donné votre foi.

Je n’abandonnerai point Torci tant que vous y serez. Notre Seigneur soit avec vous à jamais. Soyez-lui une fidèle épouse ; il vous sera bon et parfait époux. Allez en son nom au lieu où il vous a attirée, et où il a reçu votre foi. Regardez-le en la personne de madame votre supérieure : attachez-vous à lui obéir plus que jamais, et à la soulager dans les choses qu'elle voudra vous confier, allant même au devant de ses desirs, en sincérité et simplicité , mais sans empressement. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce dimanche matin, septembre 1700. .

LETTRE CLVII. 11 lui parle d’une relation de la mort de M. de Rancé, et l'assure que la frayeur des jugements de Dieu, et la confiance en sa miséricorde, peuvent très bien s’allier ensemble.

Je n'ai appris aucune circonstance de la mort du saint abbé de la Trappe : ainsi je ne puis vous rien dire, ma Fille, sur ses dispositions. S'il a eu, comme on vous l’a dit, de grandes frayeurs des redoutables jugements de Dieu, et qu elles l'aient suivi jusqu’à la mort, tenez, ma Fille, pour certain que la confiance a surnagé , ou plutôt qu'elle a fait Le fond de son état. Dieu vêuill: que vous soyez un jour de même; et qu'à l'exemple de sant Hilarion, pénétrée de ses frayeurs, vous puissiez dire avec courage : « Pars, mon âme , pars; eh! ! que crains-tu ? tu as servi Jésus-Christ 1,» C'est tout ce que je puis vous dire.

Ne fâites point d’austérités extraordinaires, comme vous en

1 Voyez saint Jérôme, Vit. S. Hilar. toi. 1v, part. II, col. 90.

pourriez êtretentée, sans ordre particulier ou de votre supérieure ou de votre confesseur. Je prie Dieu, ma Fille, qu'il soit avec vous. Tenez vos peines au dedans ; et croyez que c’est là un des endroits où se doitle plus exercer votre courage.

Je reçois votre dernière lettre : j'ai lu la relation de la mort de M. l'abbé de la Trappe, que vous m'avez envoyée , etje vous en remercie : mais je dois vous avertir que M. de Séez en à présenté une toute différente au Roi; etM. de Saint-André, qui vient de la Trappe, assure que celle que vous avez vue n'est pas véritable. Après tout, quand elle le seroit, il n’y auroit aucune conséquence à en tirer ; puisque la confiance et la paix subsistent fort bien sous ces terreurs , et que je suis assuré , selon que je connoissois ce saint abbé, qu’elles faisoient son fond. Quand j'aurai l’autre relation , je la donnerai à M. votre fils pour vous la faire tenir. LE

Au surplus, laissez là toutes ces pensées d’une règle plus étroite; ce n’est qu'amusement d'esprit. Accomplissez vos devoirs selon l’état ou vous êtes , et abandonnez tout le reste à Ja divine miséricorde. Notre Seigneur soit avec vous à jamais, ma chère Fille, et vous fasse une vraie épouse , effrayée à la vérité de son austère jalousie , mais en même temps livrée à Ja confiance en son amour, malgré tout.

À Paris, ce 12 décembre 1700.

LETTRE CLVIIT. I] lui fait craindre l'illusion dans ses desirs d’une règle plus austère; et lui marque comment au milieu de ses peines elle doit faire son oraison.

Je suis bien fâché, ma Fille, de la continuation de vos peines : mais prenez courage, et soyez fidèle à l’obéissance et au divin Epoux. Si vous tenez l'extérieur en bride, lui-même par sa bonté vous soulagera au dedans : il est dans le tombeau ; allez avec ses amantes lui porter vos parfums les plus exquis; vous le trouverez vivant. Gardez-vous bien de différer vos pâques ; et aussitôt que vous le pourrez, courez à sa table : prenez-le ou comme vivante ou comme morte : fussiez-vous avec Son saint corps dansle tombeau , ou même dans les enfers avec sa Sainte âme; prenez-le ou mort ou vivant, et enfin en quelque manière qu’il voudra se donner à vous.. Ne doutez point, n’hésitez point, en espérance contre l'espérance. Obéissez à ma voix, qui est pour vous celle de Jésus-Christ.

Je ne puis rien vous dire-sur ce que vous m’exposez, sinon qu'il faut prendre garde que toutes vos pensées de règle plus

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. AT austère ne tournent à illusion, et ne soient que tentalion : Dieu a fait des miracles pour vous mettre et vous remettre ou vous êtes. Dites avec le Psalmiste : Hæc requies mea in seculum seculi ‘: « C’est ici mon repos aux siècles des siècles. » J'habiterai dans cette maison, puisque je l'ai choisie, ou plutôt puisque Dieu l’a choisie pour moi. Evitez, ma Fille , ces dangereuses agitations et incertitudes : communiez à votre ordinaire : mettez-vous corporellement devant Dieu à l'oraison, et laissez votre âme devenir ce qu’elle pourra, trop heureuse de pouvoir lancer vers le saint Epoux quelques regards furtifs. Je le prie, ma Fille, d'être avec vous, et je vous bénis en son saint nom.

Je vous répète encore que vous n’hésitiez point à communier, et que vous avez eu grand tort de différer à le faire.

A Meaux, ce 26 mars 1701.

LETTRE CLIX. Comment il veut qu’elle soit unie au divin Epoux; il lui prescrit le silence à l'égard de la créature, pour crier au ciel dé tout son cœur; et lui ordonne-des pratiques pour se préparer au jubilé.

J'ai recu , ma Fille, votre dernière lettre et les précédentes. J'y ai vu tous les besoins que vous me marquez: je voudrois pouvoir vous soulager de vive voix; mais je ne me trouve pas St portatif qu’autrefois, et les voyages me peinent : ainsi, Ma Fille , il reste que vous m'écriviez par les voies les plus sûres.

Daigne le saint Epoux vous unir à lui et à sa croix par la mortification, et principalement par la mortification intérieure. Soyez en silence à l'égard de la créature, mais criez au cie] de toute le force de votre cœur: dites souvent en criant de cette sorte le psaume xxxir, en union avec moi, qui le dis aussi très souvent : et puisque vous me presséz de vous imposer quelques parties des saintesrigueurs de l'Eglise, pour vous mieux préparer à son indulgence, je vous ordonne, ma Fille , dans la semaine où vous vous préparerez au jubilé, de dire deux fois les sept psaumes pénitentiaux, et de faire les pénitences que vous me marquez pour la conversion des plus grands pécheurs, et pour le soulagement des âmes du purgatoire.

Je n’ai rien su de la maladie de M: votre fils; j'en prendrai soin à mon retour, qui sera mardi, s’il plaît à Dieu. de prie le” Saint-Esprit de vous unir éternellement au saint Epoux.

À Germigny, ce 3 juin 1701.

4 Ps, CxxxI. 14.

LETTRE CEX. Il s'excuse de ne pouvoir lurécrire aussi souvent qu'autre- : MAD : : | fois ; l’'assure qu’il n’abandonnera jamais le soin de son âme; et l’exhorte à pourvoir à sa santé. *

Assurez-vous, ma Fille, que je ne perdrai jamais le soin de votre conduite. La peine que j'ai à présent à écrire est la seule cause qui retient mes lettres , qui ne vous manqueront cependant pas dans le besoin. J'attribue aux peines que vous souffrez la crainté où vous êtes que je n'abandonne le soin de votre âme: je n’en ai jamais eu la pensée, et je. ne manque, ce me semble, en rien aux choses essentielles.

Vous pouvez faire, sans scrupule et sans hésiter, ce qui sera nécessaire pour votre santé, par l'avis du médecin, et par votre propre expérience ; je vous l'ai déjà écrit , et il faut s'en-tenir là : le divin Epoux l’aura pour agréablé , je vous l'assuré.

Pour vous voir dans ce jubilé, je ne crois pas que je le puisse. Je ne suis guère en état de faire d’autres voyages que ceux qui sont indispensables et d’une obligation précise. Assurez-vous cependant que la bonne volonté ne manquera jamais, et que votre âme ne cessera de m'être chère devant Dieu comme la mienne. Je, donnerai ordre qu’on vous envoie, par la première commodité, nos méditations et nos prières sur le jubilé.

Je suis bien aise, ma Fille, d’avoir à vous dire que je suis très content de M. votre fils, qui fait les choses avec soin, avec affection et avec adresse. Je vous assure de très bonne foi que jé le trouve un fort honnête homme, très capable, et que je serai ravi de lui faire plaisir en toutes choses. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 9 avril 1702. \

LETTRE CLXI. I l’exhorte à la retraite, à peu communiquer avec la créature, et à se recueillir toute en Dieu.

Votre lettre, ma chère Fille, me fut rendue hier seu” lement, par M. l'abbé Bossuet , qui est parti ce matin avant le jour ; de sorte que ce ne sera pas lui qui vous portera la

réponse. : \

C’est une grande grâce du cher Epoux, de vous enfoncer dans la retraite où vous êtes : c’en est une autre de vous empêcher de rien faire paroître d’extraordinaire. Ces deux grâces me sont un gage de la présence du céleste Epoux, qui ne vous abandonnera pas. Livrez-vous à la solitude et à son esprit détruisant, qui

ravage {out aux environs; car il est celui dont les coups sont un soutien, el les ravages une protection.

Gardez done bien la foi à ce saint Epoux , et demandez-lui cet amour qui est plus fort que la mort. Communiquez peu à la créature et avec là créature ; soyez recueillie, prêtez l'oreille au dedans, où Dieu vous parlera:

de retourne à Paris, où je verrai le nouveau marié *, dont je Nr très content. Notre Seigneur soit toujours avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 2{ juin 1702.

LETTRE .CLXII. IL Jui montre le néant de tout ce qui n’est pas-Dieu, et l’engage à ne point sortir de sa clôture.

Faites ainsi, ma Fille , et.vous vivrez ; songez à ce qui étoit avant la créahon du monde ; Dieu seul , et hors de lui le pur néant ; si l'on peut mettré avant ou après , dedans ou dehors, ce qui n'est rien. Dieu à voulu faire le monde, et lui donner le commencement que lui seul connoîit. Le monde ne change pas pour cela de nature ; il demeure toujours un pur néant en lui même, et ne subsiste que par son rapport à Dieu qui lui donne l'être. I ne faut donc le regarder que de ce côté là, et ne rien voir de ce qui est, que dans la volonté de Dieu. Car le péché, qui n’est point par la volonté de Dieu, mais qui est plutôt contre Ja volonté de Dieu, permis seulement et non voulu, n’est rien en soi. Tout n’est donc rien, excepté Dieu ; et l'âme ne doit voir que Dieu en tout, et demeurer insensible et indifférente pour tout ce qui n’est pas Dieu. Amen, amen. Cela est ainsi, et la croix de Jésus-Christ est faite pour anéantir dans nos cœurs tout ce qui n’est point Dieu, ou ordre de Dieu.

Demeurez donc ferme dans votre résolution, que j'approuve et reçois au nom de Dieu , le priant de la bénir et de la rendre éternelle. Il n'importe guère combien dure une retraite, pourvu que les résolutions qu’on y prend soient persévérantes. Je prie le divin Epoux que cela soit ainsi en vous.

Je ne puis vous rien décider sur le voyage de Paris ; c’est une affaire de médecin : ainsi sur ce sujet je n’ai rien à dire. En général, si vous pouvez éviter de sortir de votre clôture, ce sera sûrement le plus agréable à Dieu, et le meilleur pour vous. Songez que les Carmélites et lesFilles de Sainte Marie ne sor-

1 Cant. vil. 6. ; * Le fils de cette religiense.

tent jamais, pour quelque cause que ce soit. Que le saint Epoux daigne vous garder sous son aile , et soit avec vous, ma Fille.

À Paris, ce 17 décembre 1702.

LETTRE CLXII. Il répond à ses demandes sur le desir d’une règle plus austère, sur la stabilité etla pauvreté, sur les confesseurs, sur les prières vocales, et la retraite. É

PREMIÈRE DEMANDE. Sur la grande règle où cette personne se sentoit attirée de plus en plus, quoiqu’elle aimât beaucoup sa maison et sa supérieure.

RErONSE. Ne pensez point à la grande règle, ma Fille; tenezvous où vous êtes ; la tendance à la perfection, quand elle tourne en inquiétude et en scrupule, est à éviter. Ne vous laissez pas tourmenter de vains desirs : desirez ce qui se peut bonnement accomplir dans l’état où vous êtes ; Dieu n’en veut pas davan— tage. C’est votre maison de profession et de stabilité que vous devez aimer et préférer à toute autre, à moins que la Providence ne vous conduise ailleurs. Si Dieu, par sa suave disposition, ne vous trouve autre chose, vous devez vous conformer à l’état où il vous a mise par une grâce si particulière. Cependant votre desir est de Dieu , qui ne veut pas toujours accomplir les desirs qu'il inspire lui-même. Laissez donc aller ce desir à celui qui vous le donne ; et vous soumettant pour l’exécution à ses saintes volontés, demeurez en paix.

Faites ce qui est devant vous, et ce que Dieu a mis en votre pouvoir , et contentez-vous de cela, puisque le saint Epoux en est content. Priez, desirez ; mais ne vous agitez point, et ne vous donnez aucun mouvement pour procurer l’accomplissement de votre desir. Le desir vient de Dieu ; l’agitation viendroit de la tentation ; je vous la défends. Gardez-vous bien de faire aucun mouvement pour parvenir à l'exécution de votre desir ; ce ne ‘seroit , je vous le répète, qu’une pure tentation. Si Dieu veut autre chose de vous, il se déclarera ; et je l’écouterai, quand il ouvrira les moyens d'accomplir ce qu'il vous met au cœur.

Ne demandez point avec tant d’empressement d’être délivrée de ce desir ; puisqu'il est bon, et qu’il peut vous tenir lieu de purgatoire en ce monde. Les saintes âmes que Dieu purifie sont desirantes, mais soumises. Ne vous laissez donc point aller à l'inquiétude ; de crainte que vous n’en fassiez moins bien ce que vous avez à faire. Tant que votre impatience sera entre l’Epoux céleste et vous seule, je prie Dieu qu’il vous la pardonne,

mais en même temps, qu’il la modère ; de sorte qu’elle n’éclate point, et n'empêche point les fonctions du dehors.

SECONDE DEMANDE. Sur la stabilité et la pauvreté.

RÉPONSE. Je dois vous dire, ma Fille, sur la stabilité, qu'elle consiste dans l'exclusion de toute pensée de changement, et dans la résolution de se tenir au lieu où l’on s’est consacré, Pour y reposer jusque au grand délogement, sans vouloir avoir d’autres vues : c’est là le parfait accomplissement de cette parole de notre Seigneur : À chaque jour suffit son mal ‘. Il faut là dessus sacrifier vos peines à Dieu.

Je dis la pauvreté, qu'il n’est point permis aux pauvres de Jésus-Christ de tant prévoir, ni de se tant chercher des appuis. Laissez votre volonté et votre prévoyance dans votre supérieure ; et du reste, vivez d'abandon et de confiance en Dieu , assurée qu’il aura soin de vous dans la suite, comme il l’a eu jusque ici. Je suis bien aise que vous ayez renoncé à ce que vous me marquez; mais prenez garde de transporter votre inquiétude à une autre chose. Ne pensez point à l’avenir ; laissez-le à Dieu, qui y pense pour vous: mortifez et anéantissez tout ce qui esten vous ; à ce prix l’Epoux céleste est à vous , et vous sera à jamais toutes choses.

TROISIÈME DEMANDE. Sur les confesseurs.

RÉPONSE. Au sujet de votre confesseur , je trouve que votre peine est juste d’un cértain côté ; mais ne pouvant y remédier, attachez-vous à Jésus-Christ, et ne voyez que Jésus-Christ dans vos confesseurs , et Jésus-Christ suppléera à ce qui vous manque de la part des hommes. La foi seule peut faire cet ouvrage.

Vous avez pu et dù faire ce que vous avez fait. Après vous être acquittée de ce devoir, soyez en repos, sans permettre à la créature de vous troubler. Unie à l’Epoux céleste , jouissez-en indépendamment de tout autre que de lui.

QUATRIÈME DEMANDE. Sur les prières vocales, et sur Ja retraite.

RÉPONSE. Les prières vocales, que l’on s'imagine devoir, comme de prix fait, nous obtenir l’accomplissement de notre desir , ne servent qu’à entretenir l'inquiétude. Ces pressentiments que vous croyez avoir d’un heureux succès ne sont et ne seront qu’un amusement, si vous y adhérez: il faut les laisser

1 Matth. vr. 34.

passer et s’écouler comme de l’eau. Il y à ordinairement bien de l'amusement et de la superstition dans ces petites pratiques de dévotion, que l'on fait pour obtenir de Dieu quelqué chose : accomplir sa volonté, et s'occuper du desir de lui être fidèle en tout , c'est une belle et excellente neuvaine. |

J'approuve l'esprit de retraite et de ‘solitude, pourvu quon agisse sans affectation , ni chagrin , ni scrupule. Je vous offrirai de bon cœur-à Dieu en son Fils, votre cher Epoux. Il faut se soumettre à l’ordre de Dieu, et ne se laisser jamais troubler par la créature : une Epouse de Jésus-Christ a le cœur plus grand que le monde, et n'entre dans aucunes bagatelles. Abandon à la Providence , c’est ce que veut d'elle le divin Epoux.

Dilatez-vous du côté du ciel ; tâchez de sentir et d’éprouver que. Dieu suffit seul. Dites dans cet esprit le psaume xxu : Dominus regit me : « Le Seigneur me conduit. » Où le péché a abondé, la grâce a surabondé *. Soyez attentive sur vous-même ; résistez à tout ce qui ne tend pas à Dieu : moyennant cela, continuez l’oraison, les saints transports de l'amour envers le chaste et céleste Epoux, et la sainte communion.

Ne vous impatientez pas sur mes réponses : j'écris, non pas quand je veux, mais quand je puis. Continuez à votre ordinaire toutes vos pratiques. Quand mes réponses tarderont, allez votre train. Je prie le Seigneur qu'il soit ayec vous.

Décembre 1702.

LETTRE CLXIV. Il approuve qu’elle communique à M. de Saint-André les lettres qu'il lui a écrites, et l'exhorle à en profiter.«

Vous pouvez, ma Fille , communiquer à M. de Saint-André celles de mes lettres que vous croirez utile à garder pour votre consolation : il m'en rendra compte ‘, s'il le faut; et par luimême, il est très capable du discernement nécessaire. Prolitez vous-même de ces lettres ; puisque c’est pour vous qu’elles sont écrites , et qu'elles laissent peu de doutes indécis par rapport à vos états. L

Je vous mets entre les mains de celui à qui l’Epouse a dit : Tirez-moi®, et qui à dit lui-même : Nul ne peut venir à moi si mon Père ne le tire *. Cachez.vous dans les plaies de Jésus-

! Rom. v. 20. — 2 Cant. 1. 3. — 2 Joan. vi. 44.

* La sœur Cornuau déclare en tête de la copie de cette lettre, qu'avant de faire relier le volume des lettres de Bossuet, qu’elle avoit transcrites, M. de Saint-André fit lecture de presque toutes au prélat, peu de temps avant sa

mort; qu’il les reconnut pour les siennes, et déclara être celles qu’il avoit écrites à cette Sœur,

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