‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 5 sur 31 · À LA SOEUR CORNUAU DE SAINT-BÉNIGNE · texte numérisé non relu

À LA SOEUR CORNUAU DE SAINT-BÉNIGNE

LETTRE PREMIÈRE. Sur la crainte qu’elle avoit d’avoir oublié quelque chose dans sa confession générale, et la manière dont elle devoit lire les vies des saints.

Vivez en repos, ma Fille, après m'avoir exposé vos peines secrètes. Remédier à toutes en particulier, c’est une entreprise impossible. Il faut tout trancher par l'abandon envers Dieu , et l’obéissance envers ses ministres. Qui vous écoute , m”’écoute ‘. Oubliez ce que vous avez oublié : soit que Dieu vous réveille et vous relève , soit qu'il vous tienne comme un animal devant lui et devant moi, dites-lui avec David : Je suis toujours avec vous ?,

Vous ne vous trompez. pas de croire qu’il y a beaucoup de choses dans la vie des saints , que l’on y à mises avec peu de choix : mais vous pourriez vous tromper, et en trouver basses quelques unes , où il y a un trait secret de Dieu , qui les relève. On n’est pas obligé à tout croire ; mais il est bon de laïsser passer ce qui choque , en prenant soigneusement ce qui édife. Eprouvez tout, dit saint Paul”, et retenez ce qui est bon.

Quand Dieu me donnera quelque chose sur les sujets que vous me marquez, je vous le donnerai de même, comme venant de cette source : en attendant, je vous assure qu'ayant soumis vos dispositions au jugement de celui qui voustient la place de Dieu sur la terre, vous devez, en attendant la résolution , approcher de lui sans hésiter, avec la même liberté et confiance. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 2 mai 1686.

LETTRE JI. Sur la meilleure manière de faire l'oraison ; les règles qu’on doit suivre à l'égard du prochain, le dégagement des créatures, et la modération dans les pratiques extérieures.

Pour commencer, ma Fille, par vos demandes sur l'oraison, il me faudroit un loisir que je n’ai pu trouver pour y répondre exactement : il faudroit même auparavant avoir su de vous certaines choses, qui ne se peuvent guère éclaircir que par une

Luc. x, 16.— Ps, Lxx11. 23. —5 1e L'hess. ve oi

LETTRES DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. 45 conférence. Néanmoins , pour ne vous pas laisser tout à fait en suspens , je vous dirai qu'il me paroît dans la dévotion d’à présent un défaut sensible ; c’est qu’on parle trop de son oraison et de son état. Au lieu de tant demander les degrés d'oraison, il faudroit , sans tant de réflexions , faire simplement l'oraison selon que Dieu le donne, sans se tourmenter à discourir dessus.

Je ne vois rien qui m’apprenne qu’on soit toujours en même état, ni qu'on ait une manière d’oraison fixe. Le Saint-Esprit jette les âmes tantôt en bas, tantôt en haut. Tantôt ilsemble les porter à la perfection , tantôt les réduire , et comme les rappeler au commencement. Il n’y a qu’à se conformer, dans ces changements , à la disposition où il nous met , et en tout suivre son attrait.

Quand les considérations se présentent , il faut les prendre , pourvu qu'elles soient bonnes : quand, sans tant de réflexions , on est pris comme soudainement d’une vérité, il faut y attacher son cœur , prendre de bonnes résolutions pour en venir à la pratique , et surtout beaucoup prier Dieu, qui nous les inspire, de nous en donner l’accomplissement.

Je trouve ordinairement beaucoup de foiblesse à tant distinguer l’essence et les attributs de Dieu : on est bien éloigné des vues simples , quand on fonde son oraison sur ces distinctions. En un mot , tout ce qui unit à Dieu, tout ce qui fait qu'on le goûte, qu'on se plaît en lui, et qu’on se repose en lui, qu'on se réjouit de sa gloire et de sa félicité, et qu’on l’aime si purement qu’on en fait la sienne , et que non content des discours , ni des pensées , ni des affections , ni des résolutions, on en vient solidement à la pratique de se détacher de soi-même et des créatures ; tout cela est bon , tout cela est la vraie oraison.

Il faut surtout observer de ne pas tourmenter sa tête, ni même de ne pas trop exciter son cœur, mais de prendre ce qui se présente à la vue de l'âme ; et sans ces efforts violents , qui sont plus imaginaires que véritables et fonciers , se laisser doucement attirer à Dieu. S'il reste quelque goût sensible, on peut le prendre comme en passant et sans s'en repaître; et aussi : sans le rejeter avec tant d'effort, le laisser couler, et s’écouler soi-même en Dieu et en son éternelle vérité par le fond de l'âme, aimant Dieu et non pas le goût qu'on en a, sa vérité et non pas le plaisir qu’elle nous donne.

Lorsque on dit qu'on est sans actes, il faut bien prendre garde à ce qu'on entend par actes; car assurément quand on parle ainsi , le plus souvent on ne sait ce qu on dit. Tout cela ,

ma Fille, doit être éclairci de vive voix, et seroit trop long à écrire. Au surplus, suivez, sans hésiter, la voie que Dieu vous ouvre : ne souhaitez pas un plus haut degré d'oraison pour être plus unie à Dieu ; mais souhaitez.d'être unie de plus en plus à Dieu, et qu’il vous possède et vous occupe; et que vous soyez autant à lui par votre consentement , que vous êtes à lui par le droit suprême qu'il a sur vous par la création et par la rédemption. é

A l'égard des créatures , je vous donne pour règle assurée de n'avoir égard au prochain, que pour éviter de le mal édifier : du reste, qu’il pense ou ne pense pas, cela vous doit être indifférent par rapport à vous ; quoique vous deviez souhaiter, par rapport à lui, qu’il pense bien. Un des moyens dont Dieu se sert pour nous détacher de la créature , c’est de nous y faire éprouver tout autre chose que ce que nous souhaitons et voudrions y trouver : afin que, par ces expériences de la créature, nous rompions tout attachement avec elle ,; êt que nous nous rejetions en plein abandon vers celui qui est toute bonté, toute sagesse, toute Justice, toute perfection. Amen ; amen. |

En voilà assez, quant à présent : voilà le plus important; le reste ne se peut traiter que dans une conversation, sous les yeux de Dieu. J'ajouterai seulement qu’il y a souvent beaucoup d'illusion à multiplier les pratiques extérieures : il y faut garder de certaines bornes qu’il n’est pas aisé de donner ;ret-il me semble en général que vous y donnez un peu trop : c’est de quoi il faudra parler plus à fond.

Conteritez-vous des communions que vous faites : n'ajoutez point d'austérités à celles que j'ai approuvées. Ne faites point de vœux nouveaux, que je ne les aie bien examinés. Je prie Dieu qu’il soit avec vous : je n’ai rien trouvé que de bien dans votre retraile ; je ferai réflexion sur Ja fin. Au reste , Comme je vois que vous écrivez les oraisons que vous faites, afin que j’en juge , je l’approuve pour cette fois; mais je ne crois pas qu'il faille s'occuper de son oraison > jusqu'à l'écrire. Il est bon d'écrire les principales résolutions pour s’en souvenir , etles motifs principaux dont on est touché , quand on voit qu’en les relisant le sentiment s'en renouvelle : mais je conseille de laisser passer ce qui est passé ; de peur de croire que ce qu'on a pensé mérite d'être écrit, si ce n’est pour le soumettre à la censure , s’ilétoit suspect; et du reste prier beaucoup, comme disoit saint An toine *, sans songer qu’on prie. La simplicité de cœur, la droi-

? Apud Cass, Collat. 1x, de Orat, c. 31,

ture de cœur, ce qui fait l’homme simple et droit devant Dieu , c'est ce qu’il faut desirer d'entendre, pour s’y conformer de tout son cœur. Amen , amen.

Je ne puis encore” déterminer le temps de ma visite : il faut attendre que j'aie vidé beaucoup d’affaires, qui m'empéeheroient de ja faire avec le repos et l'attention que je veux y apporter,

De Meaux, ce 19 septembre 1686.

LETTRE I. Il lui donne des avis sur les pratiques extérieures, modère son empressement pour faire des vœux, et lui trace des règles de perfection.

J'ai vu , et j'ai approuvé, ma Fille, toutes les pratiques que vous me marquez : il n’en est pas de même des demandes, dont je veux prendre une connoissance particulière avant que de rien permettre. Il ne faut pas se laisser aller à des pratiques extraordinaires, dans lesquelles la perfection ne consiste pas ; mais faire chaque chose en union avec Dieu par Jésus-Christ.

Sur votre confession , vous prierez Dieu qu'il vous pardonne;

et afin de recevoir seslumières , vous lirezattentivement le chapitre x11 de saint Jean , avec un profond étonnement sur l'in crédulité du monde ; et sur l’inutilité de la foi dans un si grand nombre de chrétiens. Et en vous en faisant l'application à vousmême, appliquez-vous aussi avec attention au règne de Jésus- Christ et à son triomphe. Parfumez ses pieds et sa tête , et priezle de vous faire entendre quels parfums vous y devez employer. Mandez-moi à votre grand loisir ce que celte lecture aura produit ; elle fait trembler, elle console ; elle fait je ne sais quoi dans certains cœurs qui ne se peut bien exprimer ; et un mélange si simple de tant de divers sentiments qu'on S'y perd. - Je recois les deux petits vœux : pour le dernier, je ne puis aller si vite que vous souhaitez; outre qu'il y a dansle vôtre quelque chose qu'il faut expliquer plus distinctement, pour ne point causer dans la suite , quand il les faudroit faire, des embarras inutiles. Attendez done jusqu'à mon retour, et ne faites rien précipitamment. Les empressements intérieurs , quelque violents qu'ils soient, sont sujets à cette règle de saint Paul : Eprouvez tout , retenez le bien ‘. Pratiquez cependant toutes les choses que vous y avez marquées , comme Si VOUS Y étiez as= treinte par vœu.

1 J. Thess, y. 21.

Vous me demandez quelques règles de perfection ; en voici deux de saint Paul : Que chacun , dit-il, ne regarde pas ce qui lui convient ; maïs ce qui convient aux autres '. Si on observe exactement ce principe de saint Paul, on ne donnera jamais rien à son humeur et à sa propre satisfaction : mais dans tout ce que l’on dira et dans tout ce que l’on fera, on aura égard à ce qui peut calmer , éclairer et édifier les autres. Soutenez vous dans cette pratique par ce mot du même apôtre : Jésus-. Christ ne s’est point plu en lui-méme *. $

La seconde pratique du même saint Paul est dans ces paroles: Celui qui s’estime quelque chose , n’étant rien, se trompe luiméme ?. Le fruit de ce précepte est non seulement de ne s’offenser de rien ; car celui qui s’offense se croit sans doute quelque chose : mais il doit se considérer comme un pur néant, à qui ni Dieu ni la créature ne doivent rien, si ce n’est de justes sup— plices ; et se tenir toujours en état de recevoir tout par une pure et gratuite libéralité , et par une continuelle et miséricordieuse création. Essayez-vous sur ces deux pratiques qui enferment toutes les autres, et qui sont le comble de la perfection. Priez Dieu, ma Fille, qu’il me les fasse entendre et pratiquer moimême qui vous les propose. Jésus-Christ soit avec vous : Jésus vous soit Emmanuel, Dieu avec vous. Amen , amen.

N'hésitez point à m'écrire sur les affaires de la maison. Celle de M. N°* est accommodée : son humilité l'a fait céder à mes raisons et à mes prières,

À Meaux, ce 2 novembre 1686.

LETTRE IV. Sur les austérités, le desir de la vie religieuse,

et les avantoges de la maladie.

I n’y a point à hésiter, ma Fille, non seulement à manger gras pendant le carême , mais encore à rompre le jeûne : l’état de votre santé le demande , et je vous l’ordonne, après que Yous en aurez, par respect, demandé la permission à votre curé. Ces fluxions survenues vous obligent à vous modérer sur les austérités, après même que votre santé sera rélablie : car outre qu’il est vraisemblable qu’elles y ont pu contribuer, c’est assez qu'on le croie ; et il vaut bien mieux surseoir aux austérités , que d’indisposer la communauté contre vous. Ce n’est pas que j'approuve la curieuse recherche qu'on a faite de ce qui

étoit dans votre cellule; mais il ne faut pas laisser de garder de jusies mesures sur tout cela.

Philip. 11. 4. — ? Rom. xv. 3. — 3 Gal. vi, 3.

. Autant que je loue le desir pressant qui vous attire à la relision, autant je crains de vous amuser par des pensées et des: agitations inutiles. Vous vous trompez bien, quand vous croyez que vous trouveriez dans la religion la liberté que vous souhaitez, pour vous abandonner aux mouvements qui vous pressent. Chaque état a ses contraintes ; et celui de la religion en a que vous n'avez pas expérimentées, mais qui ne sont guère moins pénibles que celles dont vous vous plaignez. Le tout est de savoir s’abandonner à Dieu en pure foi, et s'élever au dessus des captivités où il permet que nous soyons à l'extérieur. Où est l'Esprit du Seigneur , là se trouve la liberté véritable. Je ne veux donc pas que vous vous occupiez l'esprit de cette pensée de religion , sans pourtant vous exclure d’embrasser ce saint état, dans les occasions que la divine Providence me fera con— noitre.

Pour ce qui regarde votre conscience et votre intérieur , il faut attendre que je sois à Meaux plus en liberté de m’y appliquer et d'écouter Le Saint-Esprit sur votre sujet.

Dites à ma sœur N°** que le vrai temps d’expier ses péchés et de goûter la grâce du pardon , est celui de la maladie ; pen— dant que cette épine nous perce et nous pénètre, que la main de Dieu est sur nous, qu’il nous impose lui-même notre pénitence, selon la mesure de son infinie miséricorde. Récitez lui à genoux auprès de son lit, dans cet esprit, le Psaume xxxi1, et dites-lui ce que Dieu vous inspirera pour la consoler, pen— dant qu’elle ne se peut dire à elle-même tout ce qu’elle voudroit bien. Je prie Dieu qu’il soit à vous.

A Paris, ce 10 mars 1687.

LETTRE V. Il lui donne pour sujets d’oraison la miséricorde et la toute puissance de Dieu, et explique comment il faut le louer dans toutes les créatures.

J'aurai soin, ma Fille, de vous envoyer le livre que vous me demandez; je souhaite que vous y trouviez votre nourriture. Marchez en humilité et en confiance. Employez quinze jours durant, un des quarts d'heure de votre oraison, sur ces paroles de David : Deus meus, misericordia mea ? : « Mon Dieu, ma miséricorde ; » à quoi il ajoute : Misericordia mea et refugium meum % : « Mon Dieu, ma miséricorde et mon refuge. » Ma vue est que vous fassiez attention que Dieu n’est pas seulement

11T- Cor. ur, 17. — 3 Ps. Lys. 18,— $ Jbid, CxLuir. 2,

miséricordieux, mais qu’il est tout miséricorde, et même miséricorde par rapport à nous. Ma miséricorde et mon refuge ; ce qui fait qu’on s’abandonne à lui sans réserve , et qu'on ne veut s'appuyer que sur lui comme sur le Dieu de miséricorde , ui chercher ailleurs son refuge.

Cette quinzaine achevée, pareille pratique sur ces paroles du Cantique de la sainte Vierge : Respeæit humilitatem ancillæ suæ * : QI à regardé la bassesse de sa servante, » par pure miséricorde. Mais une miséricorde infinie, qui avec cela est toute puissante, que ne-peut-elle pas? C’est pourquoi elle ajoute : Fecit mihi magna qui potens est : « Celui qui est tout puissant, le seul puissant, » comme dit l’apôtre ? : car nul autre n’est puissant que Dieu; tout le reste n’est qu'impuissance : tout est impossible à la créature, tout est possible à Dieu, Celui donc qui est souverainement puissant a fait en moi selon sa puissance, et il y a fait par conséquent de grandes choses. Il n’y a de grand que ce qu'il fait. Ce que Dieu a fait de grand en la sainte Vierge, est d’avoir fait Jésus-Christ en elle et d’elle, et de l’avoir fait tout ensemble la plus grande et la plus humble de toutes les créatures.

Ces deux considérations sont très bien liées ensemble; car tout cela est un ouvrage de toute puissance , et un ouvrage de miséricorde. Il n’y a done qu'à s'abandonner à Dieu, afin qu'il fasse en nous selon sa puissance et selon sa miséricorde , et ensuite lui être fidèle : mais c’est encore lui qui le donne , et en cela consiste sa grande puissance et sa grande miséricorde. Je ne veux point que vous vous inquiétiez si vous passez le quart d'heure entier sur ces deux versets ; il me suffit que vous le souhaitiez et que vous le commenciez , laissant à Dieu le surplus.

Le sujet de votre retraite pourra être de considérer la beauté des œuvres de Dieu dans les sept jours de la création, dans le cantique Benedicite, et dans le psaume Luudate Dominum de cœlis. Considérez ce que Dieu a fait pour l’homme, et qu’il a fait l’homme un abrégé de son grand ouvrage; et desirez de le louer dans toutes les créatures et pour toutes les créatures, en faisant un bon usage d’elles toutes, et les sancüfiant par cet usage, afin que Dieu y soit glorifié. Bon usage de la lumière et des ténèbres : bon usage de Ja pluie et du beau temps : bon usage de la sérénité et des tempêtes : bon usage du feu et de la glace: bon usage de tout ce qui est, et à plus forte raison bon usage

1 Lue. v. 48,2 T/Tim. vr. 45.

de soi-même ; bon usage de ses yeux, de ses oreilles, de sa langue, de sa bouche, de ses mains, de ses pieds et de tout son corps, et à plus forte raison encore, bon usage de son âme, de son intelligence, où est la véritable lumière, de sa volonté, où doit être le feu immortel, pur et céleste de l'amour de Dieu.

Jamais il ne faut donc s’impatienter, quelque mal qui nous arrive par la créature, quelle qu’elle soit, ni par le froid ni par le chaud , ni par aucune autre chose; parce que ce seroit s’impatienter cuntre Dieu même, dont chaque créature fait Ja vo lonté : comme dit David : « Le feu, la grêle, la neige, la glace, le souffle des vents et des tempêtes, tout cela accomplit sa parole ?. » Accomplissons-la donc aussi, et soyons-lui fidèles , étant injuste que notre liberté ne nous serve qu’à nous affranchir de ses lois, elle qui nous est donnée et qui a été faite, non pour se retirer de cet ordre, mais pour s'y ranger et S'y sOumettre volontairement.

Vous voyez tout cela en Jésus-Christ, dont la nourriture a été en tout et partout de faire la volonté de son Père ? , afin de sanctifier ainsi toute la nature. Je ne parle point du détail que le Saint-Esprit vous fera trouver. Jésus-Christ soit avec vous ma Fille ; je vous bénis en son saint nom.

A Germigny, ce 2 juin 1687.

LETTRE VI. De quelle manière elle devoit se conduire dans la visite prochaine ; à l’égard des charges, et dans ses peines.

Pour répondre à vos deux lettres , je vous dirai, ma Fille, premièrement, au sujet de la visite, que vous devez dire sincèrement à votre supérieur les défauts communs où vous croirez qu'il pourra mettre utilement la main... Pour ce qui regarde les supérieures , surtout en ce qui les pourroit commettre ensemble , vous me le réserverez.

Ne demandez point à vous défaire des charges que vous avez: laissez-vous les ôter avec humilité et sans dire un mot; et demeurez y de même , si l’obéissance le vent. Tel est l’ordre de Dieu. Je vous permels cependant , si l’on vous dépose de l’emploi où vous êtes, de demander d’être sacristine, pour l'amour du céleste Epoux , mais sans empressement. Ne songez qu'à entretenir l’union des supérieures, quoi qu’il en puisse arriver contre vous. Rien ne vous oblige à vous ouvrir sur votre inté—

1 Ps. CXLvIII. 8.— ? Joan. vi. 34, Bossuet, t. xxvir,

rieur dans la visite ; il y auroit même du péril à le faire sur certaines choses : abandonnez-vous à Dieu. Je vous défends de rien entreprendre sur votre desir pour la religion, sans mon ordre exprès. Attendez en paix la volonté de Dieu.

Quant à vos dispositions et aux grâces que vous recevez, je n'y trouve rien de suspect, et vous pouvez marcher en conlance dans cette voie. Les miséricordes de Dieu sont inexplicables, et infiniment au dessus de ce que nous pouvons en penser. l'aités tout le bien que vous pourrez à tout le monde; mais n’attendez de récompense ni. de reconnoissance que de Dieu seul. Toutes les fois que la peine dont vous m’écrivez, reviendra , ayez recours au même remède : songez à l’état tranquille où étoit saint Jean sur cette divine poitrine du Sauveur , et au doux repos qu'il ÿ goûta : songez quelle grâce c’est que d'y être admise : elle ne fut donnée qu’à saint Jean; et saint Pierre la trouva si grande, que , voulant tirer un secret du sein de Jésus, il n'osa en parler lui-même; mais il engagea saint Jean à le demander par cette sainte familiarité que le Sauveur lui permettoit. Il faudroit donc être un saint Jean en pureté, en bonté, en charité, en douceur, en amour : mais Jésus se communique à qui il Jui plaît, comme il lui plaît ‘. A lui l'empire, à lui la gloire dans tous les siècles. Tout à vous.

À Germigny, ce 10 octobre 1687.

LETTRE VII. Sur la charge de maîtresse des novices, les desseins de Dieu à l'égard des âmes; et ce qu’elles doivent faire dans les différents états par où elles passent.

J'avois déjà oui parler du dessein qu'on avoit sur vous, ma Fille; et j'avois dit que je ne voulois entrer en rien dans ce détail, mais tout laisser à l’obéissance : c’est le seul parti qu'il y ait à prendre.

I est juste, pour le bien même de vos novices, qu’on leur fasse sentir qu'on ne disposera de ce qui les touche qu'avec vous. Je suis persuadé que madame votre supérieure en usera ainsi, et vous soutiendra dans un emploi si laborieux et si important. La difficulté ne vous rebutera point si vous songez à celte parole de saint Paul ? : Je puis tout en celui qui me fortifie. C'est dans l'accomplissement de la volonté de Dieu qu'il faut chercher le remède de toutes ses peines, et particulièrement de celles qui vous viennent pour l'avoir suivie. Obéissez

? Apoc, 1. 6. — ? Philip. 1v. 13.

donc. par amour ; et offrez-vous à Dieu pour faire sa volonté, en union avec Jésus-Christ , qui a dit, comme dit saint Paul’. en venant au monde , qu’il venoit pour accomplir la volonté de Dieu.

Voilà l'écrit que vous m'avez demandé : vous y trouverez de quoi vous soutenir dans votre emploi , et de quoi vous ins iruire dans la conduite des âmes qui sont soumises à vos soins, et même de la vôtre, en voyant les différents états où Dieu peut les mettre, et où il les met en effet. En appliquant aux autres ce qui leur convient, appliquez-vous aussi à vous-même ce qui peut vous convenir.

Il y a des âmes qui portent dans leur état une expérience réelle et sensible de la dépendance où nous sommes à l'égard de Dieu : de telles âmes se voient à chaque moment en état que leur volonté leur échappe , et toujours prêtes à tomber, ou de consentement ou même par effet, dans des péchés ou les plus grands pécheurs tombent à peine : et quoique d’un côté elles ressentent des ardeurs et des transports inexplicables causés par l'amour de Dieu , elles sont sujettes à des retours terribles, et se sentent souvent disposées envers le prochain , d’une manière qui leur fait croire qu’elles ne peuvent en même temps avoir l'amour de Dieu, à cause de l’incompatibilité de cet amour, qui adoucit tout, avec la disposition d’aigreur où elles se sentent , à laquelle à chaque moment elles croient être prêtes à consentir, ou même y consentir en effet,

Le dessein de Dieu sur de telles âmes est de les tenir attachées à lui par un entier et perpétuel abandon à ses volontés; de même qu’une personne qui se verroit toujours prête à tomber dans un précipice , ou un abîme affreux, sans une main qui la soutiendroit , s'attache d'autant plus à cette main, qu’elle voit que pour peu qu’elle en soit abandonnée elle périt. Ainsi en est-il de la main de Dieu à l'égard de ces âmes : car elles doivent croire par la foi, et ressentir par expérience, qu’il n'en est pas de l'effet de la grâce comme d’une maison, qui, étant une fois hâtie par son architecte, se soutient sans son secours; mais comme de la lumière, qui ne dure pas toute seule comme d'elle-même dans l'air, pour y avoir été une fois introduite par le soleil, mais qui y doit être continuel- Jement entretenue : en sorte que l’âme pieuse et justifiée n’a pas été faite une fois jiste pour durer comme d'elle-même dans cet état, mais qu'elle est à chaque momerit faite juste et

1 Hebr, x. 7.

défendue contre le règne du péché: si bien que tout son secours est dans cette main invisible qui la soutient de moment en moment, et ne cesse de la prévenir par ses grâces, et de ja remplir à chaque instant de l'esprit de sainteté et de justice.

De telles âmes sont portées à faire tous les jours de nouveaux eflorts pour détruire en elles le péché etleurs inclinations perverses, et elles voudroient se mettre en pièces, et, pour ainsi dire, se déchiqueter par des austérités et des disciplines jusqu'à se donner la mort, et ne cessent de demander qu’on leur fasse faire quelque chose pour déraciner leurs mauvaises inclinations ; et il ne leur est donné d’autres secours contre leur malignité, que ce simple et pur abandon, de moment en moment, à la main de Dieu qui les soutient; se tenant uniquement'à elle, et lui remettant leur volonté et leur salut-comme un bien qu’elles ne peuvent et ne veulent tenir que de sa seule, très pure et très gratuite miséricorde. #

Quant aux austérités que de telles âmes veulent faire, cela vient en elles de deux principes ; l’un qui les fait entrer dans le zèle de la justice de Dieu pour détruire le péché, et le punir en elles-mêmes comme il le mérite : ce qui est très bon, mais qui doit être modéré; parce que pour le punir selon son mérite, il ne faudroit rien moins que l'enfer. L'autre principe. c'est que l’âme qui sent sa prodigieuse foiblessè, et se sent comme accablée de tentations, voudroit toujours faire quelque nouvel effort, et pratiquer quelques remèdes pour s’en délivrer : et cela le plus souvent n’est autre chose que l'amour-propre, qui voudroit se pouvoir dire à lui-même : Je fais ceci et cela, et qui veut se persuader qu’en faisant ceci, cela, ce vœu, ces prières, ces mortifications , elle viendra à bout d’elle-même. Tout cela n’est d'ordinaire qu’une illusion, qui est capable de porter les âmes dans de terribles excès, jusqu’à.ruiner leur santé, et à se renverser la tête, sans avancer davantage : au contraire ; elles s'embarrassent de plus en plus elles-mêmes: au lieu que leur seul et vrai remède est ce simple et parfait abandon de l'âme à Dieu, cet attachement à son soutien, et un écoulement de tout elle-même pour se livrer à l'amour qui la presse.

Cé n'est pas qu’elle ne doive faire des austérités avec discrétion et de bons avis : maïs c’est que ce n’est pas’ en cela qu’elle doit mettre son espérance , mais en Dieu seul et en Jésus- Christ, qui à dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire 1: et encore : Ma grâce vous suffit ?. En user autrement, c'est faire

Joan. xv, 5. — 2? II, Cor. x11. 9.

comme un malade, qui, sentant bien qu'il lui faut faire quelque chose pour se guérir, fait tout ce qui lui vient dans la tête, tantôt une chose, tantôt une autre, se déchire par des saignées, s'échauffe par des médecines, ne fait que s’épuiser sous prétexte qu'il faut faire quelque chose : sans songer que ce quelque chose qu’il faut faire , est peut-être un remède simple, et qui semble de moindre appareil, mais qui néanmoins contient en soi la vertu de tous les remèdes, et qui seul peut la soutepir à chaque moment. Une telle âme ne doit point attaquer directement chacune de ses tentations et de ses foiblesses ; car elle ne feroit que les irriter par la contrariété, et s’échauffer l’ima— gination en renouvelant les pensées qui la troublent, et lui excitent de mauvais desirs. Il faut proposer à cette âme un remède plus simple, qui fortifie le principe de la vie : et ce remède , dans la vie spirituelle, est de s’unir continuellement à Dieu par les moyens que je viens de dire.

De telles âmes doivent être fort composées à l’extérieur envers le prochain, sans se rien permettre qui le choque, et s’imposant cette règle de saint Paul ! : « Qu'un chacun de vous ne regarde pas ce qui lui convient, mais ce qui convient aux autres. » Si vous donnez un conseil, que ce ne soit pas pour étaler votre prudence, mais pour être utile au prochain, ne disant ni plus ni moins qu’il ne faut pour cet effet : si on vous choque, ou taisez-vous ; ou s’il faut parler pour ne pas trop faire la dédaigneuse, que ce soit non pour vous contenter, mais pour calmer celui qui vous offense, sans ajouter rien au delà ; etenfin agissant envers le prochain de telle manière, qu'oubliant que vous avez une humeur, et toute pensée de vous satisfaire vous-même , vous ne songiez qu’à vous mettre à Ja place du prochain, pour faire et dire ce qui lui convient.

De telles âmes doivent aussi être fort obéissantes et fort dociles. S'il leur arrive néanmoins de manquer en toutes les choses que l’on vient de leur dire, elles ne doivent pas pour cela se décourager ; encore moins changer de conduite, comme si celle qu’on leur donne étoit mauvaise ou foible ou suspecte : car, premièrement, le contraire est certain ; secondement, on ne leur prescrit ce régime qu'à cause que Dieu déclare luimême par des indications manifestes, qu’il ne laisse point d’autres secours à de telles âmes : ainsi elles doivent toujours rentrer dans la même voie, se rejetant sans cesse et sans fin entre les bras de Dieu par cet abandon à sa conduite; et se li-

! Philip. 1. 4.

vrant à son amour qui les poursuit. Autrement Ja tentation, qui ne demande qu'à les retirer de la voie de Dieu, les auroit bientôt gagnées. polar ee pr 0S8

Ces âmes doivent beaucoup modérer leur activité et vivacité naturelle, avec toute l'inquiétude qui l'accompagne, et la tourner peu à peu en une action tranquille, mais forte el persévérante ; se proposant toujours le dessein d’en venir à cet état, et s’abandonnant à Dieu pour qu'il les mette dans le milieu , entre l’imquiétude et la nonchalance ; chose impossible à Phomme sans un secours perpétuel et particulier de Dieu, sans quoi l’on donne infailliblement dans lun de ces deux écueils.

« Jésus-Christ nous à été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre redemption ; afin, comme il est écrit, que celui qui se glorifie, se -glorifie dans le Seigneur !. »

à A Germigny, ce 22 octobre 1687.

LETTRE VII. Sur le mystère de la prédestination.

Quoiqu'il ne convienne guère , principalement à votre sexe, de sonder le secret de la prédestination , il est bon que vous sachiez, ma Fille, ce qu’il en faut croire pour fonder l'humilité et la confiance chrétienne.

. [y à beaucoup d'appelés, et peu d’élus, dit Jésus-Christ :. Tous ceux qui sont appelés peuvent veñir s'ils veulent : le libre arbitre leur est donné pour cela, et la grâce est destinée à vaincre leur résistance et à soutenir leur foiblesse : s'ils ne viennent pas, ils n’ont à l'imputer qu’à eux-mêmes : mais s'ils viennent, c'est qu'ils ont reçu une touche particulière de Dieu, qui leur inspire un si bon usage de leur liberté. Ils doivent donc leur fidélité à une bonté spéciale, qui les oblige à une reconnoissance infinie, et leur apprend à s’humilier, en disant : « Qu'as-tu que tu n’aies pas reçu; et si tu las reçu , de quoi peux-tu te glorifier # ? »

Tout ce que Dieu fait dans le temps, il le prévoit, il le prédestine de toute éternité : ainsi de toute éternité il a prévu et prédestiné tous les moyens particuliers par lesquels il doit in— spirer à ses fidèles leur fidélité, leur obéissance, leur persévérance. Voilà ce que c’est que la prédestination.

Le fruit de cette doctrine est de mettre notre volonté et notre liberté entre les mains de Dieu, de le prier de la diriger de

ŸE Cor. 1, 30,31. — ? Matth. xxur. 14. — 3 I, Cor. IV. 7.

manière qu'elle ne s’égare jamais, de lui rendre grâces de tout le bien qu'elle fait, et de croire que Dieu l’opère en elle sans l’affoiblir ni la détruire; mais au contraire en l’élevant et la {ortifiant, en lui donnant le bon usage d’elle-même, qui est de tous les biens le plus desirable.

Dieu est l’auteur de tout le bien que nous faisons ; c’est lui qui laccomplit, comme c’est lui qui le commence. Son Saint- Esprit forme en nos cœurs les prières qu'il veut exaucer. Il à prévu et prédestiné tout cela : la prédestination n’est autre chose. Il faut croire avec tout cela que nul ne périt, nul n’est réprouvé, nul n’est délaissé de Dieu ni de son secours, que par sa faute. Si le raisonnement humain trouve ici de la difficulté, et ne peut pas concilier toutes les parties de cette sainte et inviolable doctrine, la foi ne doit pas laisser de tout concilier, en attendant que Dieu nous fasse tout voir dans la source.

Quand vous dites tous les jours : Délivrez-nous du mal, vous en voulez tellement être délivrée , que nous vous n’y retom— biez jamais : vous croyez donc que Dieu a des moyens certains pour prévenir toutes vos chutes : vous le priez d’en user ; et lorsqu'il vous exauce , il ne fait qu'exécuter ce qu'il a prédestiné avant tous les temps.

Ce n’est donc pas à celui qui veut, ni à celui qui court, qu'il faut attribuer le salut, mais à Dieu qui exerce sa miséricorde t; c’est à dire, qui ni leur course ni leur volonté ne sont la première cause, et encore moins la seule cause de leur salut ; mais la grâce qui les prévient, qui les accompagne, et qui les fortifie jusqu’à la fin, laquelle néanmoins n’agit pas seule : car il faut lui être fidèle; et pour cet effet elle nous donne de coopérer avec elle, afin de pouvoir dire avec saint Paul : Non pas moù, mais la grâce de Dieu qui est avec moi ?.

Pour nous donner cette grâce, et recueillir les enfants de Dieu dispersés par tout le monde, dit saint Jean *, Dieu a envoyé son Fils dans le temps qu'il avoit résolu. Il n’est pas venu au commencement : car il falloit que l'homme, qui est le malade, connût son mal ; puisque le commencement de la guérison est de le connoître, de s'humilier et de desirer le Médecin. C'est pourquoi ce grand Médecin des âmes a été promis dès le commencement, afin qu’on le pût desirer, et que tous ceux qui l'ont desiré , et qui ont vu son jour avec Abraham *, fussent sauvés. Quant à ceux qui ne l’ont ni desiré ni connu, Dieu les

1 Rom. 1x. 16.— 2 I. Cor. xv. 10.—? Joan. x1. 52. — Ibid. VIII. 56. —° Act. xIv. 15, à

à laissés aller dans leurs voies !, et ils sont morts dans je péché et dans la damnation d'Adam. La rigoureuse justice que Dieu leur a faite, a obligé à une éternelle reconnoissance ceux sur qui il a exercé sa miséricorde.

Il ne faut pas s’agiter sur le grand nombre de ceux qui ont péri dans les siècles qui ont précédé Jésus-Christ : il nous suffit de savoir que Dieu ne s’est jamais laissé sans témoignage ?. Saint Pierre nous fait connoître que tous ceux qui ont été noyés dans le déluge ne sont pas damnés éternellement ?. Et quoique ce passage soit obseur, il nous est permis de croire que plusieurs se sont repentis en se noyant, et que Dieu les a réservés dans le purgatoire à la miséricorde de Jésus-Christ , lorsqu'il est descendu aux lieux souterrains où les âmes étoient captives.

En général, c’est à nous à profiter du remède que Jésus-Christ nous à apporté, et non pas à nous tourmenter de ce que deviennent ceux qui, pour quelque cause que ce soit, n’en usent pas : comme dans un grand hôpital et dans une grande salle de malades, celui-là seroit insensé qui, voyant venir à lui le médecin avec un remède infaillible, au lieu de le recevoir et d'en profiter, se tourmenteroit à lui demander ce qu'il voudroit faire des autres malades, tout prêt à le renvoyer s’il refusoit de l’é- . claircir sur ce point; il en seroit de même de nous.

Toute la doctrine de la prédestination et de la grâce se réduit en abrégé à ces trois mots du prophète ‘ : Ta perte est à toi, 6 Israël : ton secours et ta délivrance est en moi seul. Il est ainsi ; et si l’on n'entend pas comment tout cela s'accorde, il nous suffit que Dieu le sache, et il le faut croire humblement. Mon secret est pour moi, mon secret est pour moi, dit le prophète Isaïe *, Combien plus le secret de Dieu est-il pour lui seul ?

Le secret de la prédestination est proprement le secret du souvernement intime de Dieu, et il n°y a qu'à s’écrier avec lapôtre ‘ : O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu !

Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu 7. Celui qui nous à promis est puissant pour exécuter ce qu’il nous promet. Réjouissez-vous, petit troupeau, parce qu’il a plu à votre Père de vous donner le royaume °. Celui qui espère en lui ne sera point confondu ‘°,

À Meaux, ce 3 février 1688.

; À Act. XIV. 15.—2 Ib 216; xvI1.27, 28. Rom. 1. 18, 19. — 3 J. Petr. 111. 19, 20.—%#"Os. xr11, 9. — 5 Is xxrv. 16.6 ROM ET 54 rs Petr. V. 6.— 5 Rom. 1v, 21. — © Luc, x, 32. — 10 Ps, xxrv, 3.

LETTRE IX. Sur la réserve dont elle devoit user à l'égard d’un confesseur qui ne la connoitroit pas à fond; les pratiques extérieures, et les desseins de Dieu sur elle.

Je laisse à votre discrétion, ma Fille, le choix d'un confesseur. Ce que vous devez prévoir, c'est que vous ouvrant du fond de votre état à un homme qui ne vous connoît pas bien, vous vous jetterez dans des embarras inexplicables. Tenez-vous donc dans les justes bornes de confesser vos péchés. Vous n’êtes pas obligée de vous confesser de vos peines : vous n’avez qu’à passer outre , quelque grandes qu’elles soient, et quelque péché qui vous y paroisse ; parce que sans vous décider s’il y en à ou non, je vous décide que ce ne sont pas des péchés quioblhgent à la confession, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire de vous expliquer davantage, puisque je vous en ai dit le fond, et autant qu’il en faut pour vous meltre en repos : du reste vous : n'avez qu'à m'obéir.

Vous en revenez toujours à vouloir que je vous charge de pratiques et de moyens particuliers ; ce n’est pas là ce que Dieu demande présentement de vous et de moi : tenez-vous-en à ce que je vous ai prescrit sur ce point. Marchez en foi, en confiance et en abandon. Il ne faut pas tant de discours pour conduire les âmes selon les voies de Dieu. Quand vous m'avez exposé les choses, mon silence même vous assure.

Je vous laisse la liberté, par rapport à votre voyage, de faire ce que vous voudrez; Dieu pourvoira à ce qui vous sera néces— saire. Ne raisonnez point sur ce qu’il veut de vous : il veut, ma Fille, que vous vous donniez pleinement en proie à son amour qui vous dévore : faites cela, et croyez qu'il ne vous délais sera pas.

A Paris, ce 10 mars 1688.

LETTRE X. Quelles sont les meilleures pratiques de dévotion pour se préparer à célébrer les mystères et les fêtes.

Quelque longue que soit votre lettre du 12, que j'ai reçue aujourd’hui, elle ne contient rien d’inutile, et vous avez bien fait, ma Fille, de me représenter toutes choses : je profiterai dans le temps de tout ce que vous m'apprenez. Si je ne vous parle plus de vos peines et de vos desirs pour la vie religieuse, c’est que je n’ai rien à vous dire de nouveau sur cela; et vous devez juger de même de toutes les choses où je garde le silence.

J'ai toujours oublié de vous faire rendre les ports des lettres

que je vous adresse pour Jouarre : je veux absolument et sans réplique que vous en fassiez un mémoire exact, afin que je vous les fasse rendre. Je ne vous permets Jà dessus aucune réponse, que pour me dire que vous ferez ce que je vous prescris : sinon vous me fâcheriez tout à fait, et croyez que je de dis très sérieusement.

Je vous permets, quand vous aurez quelque lettre de consé quence à m'écrire, d’en prendre le temps sur votre sommeil, à condition que cela n’arrivera pas souvent.

Quant aux pratiques que vous me demandez pour l'Avent, c’est une grande pratique que d'entrer dans l'esprit et la dévoton de l'Eglise et de l'office divin : on ne doit rechercher des pratiques particulières que quand il y a des raisons particulières de s’y appliquer. An surplus, il n’y a certainement rien de meilleur que de se conformer à l'intention de l'Eglise. Je serai en esprit avee vous devant le saint Sacrement, la nuit de la Présentation. Je prie Dieu qu'il soit toujours avec vous.

A Meaux, ce 3 novembre 1688.

LETTRE XI. Sur quelques lectures, et des raisons de s'abstenir de certaines pratiques, quoique très bonnes.

Vous pouvez continuer à écrire les passages de saint Augustin, comme vous faites, et la lecture de ses lettres pleines d’onction et de lumière. Je ne devine rien sur le portrait dont vous me parlez : vous pouvez le garder Jusqu'à ce que j'en sache davantage, parce que je présume que c’est quelqu'un dont le souve— nir vous élève à Dieu.

Je persiste à vous dire que si la communauté n’est pas édiliée de vos veilles, et que vous ne puissiez les faire sans qu'on le sache, il vaut mieux se conformer à l'ordre commun, jusqu'à ce qu'on s’accoutume à ce qu’on pourra vous permettre dans la suite pour des raisons particulières. Ce que vous dites sur l’Evangile, et en général sur la parole de Dieu, vient de Dieu même : j'espère dans peu de jours vous écrire plus amplement sur ce sujet. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Meaux, ce 27 décembre 1688.

LETTRE XIE Sur l'amuserh

ans les commerces de dévotion ; et sur le resp

rendu à la paroisse.

Ne craignez point de vous charger de m'écrire de la part de la communauté, quoique vous. ne disiez là que ce que tout le monde saura. J'irai d’une chose à l'autre, et à la fin tout vien-

DE PIËTÉ ET DÊ DIRECTION. 59

dra : je veillerai surtout à ce que vous me mandez. Je suis très content du billet, et de ce que vous me répondez sur Jouarre.

Quand ma marche pour mes visites sera réglée, je vous en avertirai. Je ne vous commettrai jamais en rien, ma Fille : vos lettres ne me donnent lieu que de m'informer par moi-même. Voilà la réponse au plus petit de vos billets. Pour réponse au plus grand, les paroles de ma lettre, dont vous êtes en peine, regardent les permissions que vous m'avez demandées : je- veux donc bien que vous éeriviez ce qui sera nécessaire. Je n'ai rien trouvé à redire aux pieuses saillies de votre billet : je vous permets aisément d'en écrire de semblables, même à N°”, sans que cela vous empêche de craindre l'amusement ; Ce que vous connoîtrez sans peine.

Je suis très édifié du respect qu'en a rendu à la paroisse; et j'entre en part du bon exemple et de la consolation que cette action a donnés à toute la ville. Dites à ma sœur B*** que je la re devant Dieu, et que je lui donne de bon cœur ma béné-

iction.

À Meaux, ce 4 février 1689.

LETTRE XI. Avis sur la confession, et ce qu'elle doit faire pour le soulagement d’une âme.

Il n’est pas possible, ma Fille, que j'entre dans le particulier des communions de la sœur N‘**, à cause de ce qui peut arriver, dont un confesseur a seul connoissance. Si donc je ne détermine rien absolument, ce n’est pas que je doute d'elle; mais c’est que je ne puis prévoir ce qui arrivera.

Pour vous, ma Fille, vous n'avez rien à dire du particulier ni du fond de votre état, autre chose que ce qui sera certainement un péché. Vous savez même qu'à la rigueur on n’est obligé à confesser que les péchés mortels. Vous pouvez écrire dans l’occasion à N°**, et vous adresser à votre supérieure, et garder en tout l'obéissance. Si j'ai du loisir pour vous répondre avant mon départ sur les passages de l'Ecriture dont vous me parlez, je le ferai en abrégé ; car pour répondre à fond sur de telles choses. il faudroit souvent de très grands discours : ce que je ne dis pas, ma Fille, pour refuser de vous répondre ; mais afin que vous n’attendiez que ce que Dieu me donne

J'ai offert à Dieu de de tout mon cœur l’âme que vous me recommandez. Ne vous occupez pas beaucoup du soin de cette âme : un trait simple et vif comme un éclair vous doit suflire, et après passer.

Je ‘prie la sainte Vierge, mère de Dieu, de vous présenter à son Fils au jour de son triomphe; afin que vous deveniez une parfaite imitatrice de celle qui n’est pas seulement l'honneur de votre sexe, mais encore de tout le genre humain, et de toutes les créatures. Dieu soit avec vous.

À Germigny, ce 2 août 1689.

LETTRE XIV. Sur le soin qu’on doit avoir de sa santé ; sur l’amour détruisant; sur des prières vocales, et quelques passages de l'Evangile.

Il est permis, ma Fille, de dire avec saint Paul 1 : Je desire d’être séparée, c'est à dire de mourir, et d’être avec Jésus- Christ; mais il ne faut jamais se procurer de maladie, ni rejeter les remèdes. L’abandon à Dieu au dessus de tout secours, doit être intérieur; pourle dehors, il faut agir par obéissance : ainsi, ma Fille, je vous y renvoie pour le jeûne.

Cet amour détruisant, dont vous me parlez, est dur à porter; mais il a sa douceur foncière : et encore qu’on fût soulagé en parlant, il faut renfermer ce feu dans ses entrailles, et se souvenir de l’Epouse, que l'Epoux céleste appelle du fond des déserts, du creux des rochers, du milieu des montagnes inaccessibles, où il n’y a que des léopards et d’autres bêtes sauvages ?, C'est dans cette affreuse solitude qu'il faut porter ce poids écrasant de l’amour de Dieu, qui veut briser Jusque aux os ; afin que l’Epoux règne seul. Ainsi soit-il.

J'approuverois volontiers le vœu dont vous me parlez; mais tant de prières vocales ne me semblent Pas convenables à votre état. Si je suis en vie, je ferai ce que je pourrai Pour vous donner là consolation que vous demandez. Jésus-Christ soit avec VOUS, ma Fille, et vous avec lui. Je suis à mon bien aimé, et mon bien aimé est*à moi ÿ, J'ai vu vos vers; il n'y à qu'une seule faute. Voici la réponse en peu de mots à vos passages sur l'Evangile.

Le feu que Jésus-Christ est venu allumer sur la terre *, est celui de son amour. La guerre qu'il y est venu apporter, est celle qu’on se doit faire à soi-même, et pour l'amour de lui à {ous ceux qui nous traversent dans sa voie, de quelques tendres liens qu'ils soient unis avec nous. La plus grande partie de ce Qui est dit dans saint Mat ieu, Chapitre xxtv, depuis le verset 15 jusqu’au 21, regardéla désolation de Jérusalem : on peut

. . D à . La en voir l’accomplissement expliqué dans notre Discours sur

® Philip. 1. 23. — ? Cant. tv. 8. —"3 Ibid. 11, 16-224 Luc. x. 49.

l'Histoire universelle, seconde partie, où la chose est traitée expressément.

La question du péché contre le: Saint-Esprit ! , est de celles qu'on peut juger impénétrables. Il n’est pas impossible qu'il y at un cerlain degré de malice, de liberté et d'opposition à la grâce du Saint-Esprit, connu de Dieu seul, et qu'il ait résolu de ne pardonner jamais. Quel est-il? Nous n’en saurons jamais rien; puisque nous supposons que Dieu seul le connoît. Mais Jésus-Christ veut bien que nous sachions que ce degré est; de peur que nous ne laissions croître notre contumace *, et que peu à peu nous ne venions à cet excès irrémédiable.

Les possédés en général figurent dans l'Evangile les âmes captives du démon par le péché. Le possédé de saint Mare ?, qui l’est par la légion des démons, signifie le pécheur captif de l’universalité de l’iniquité. Ses excès sont extrêmes : il est nuit et jour dans les tombeaux parmi les morts, comme sans espérance et sans ressource ; 1l se déchire lui-même, et se met en pièces: Sa fureur contre son âme est inouïe ; il n’en laisse aucune partie dans son entier : tous ses desirs sont corrompus , et les passions les plus contraires le tyrannisent et le déchirent tour à tour. Nulles chaînes ne le peuvent retenir ; nulle loi, nul bon conseil ne l’arrête : sa force pour pécher et pour se perdre est sans bornes: et nul frénétique, nul furieux ne l’égale. Jésus- Christ néanmoins le délivre : nulle guérison n’est donc impossible à sa puissance.

La consolation du démon chassé d’une âme, est d’en tyranniser quelque autre ; et c’est ce qui est figuré dans la demande d'entrer dans les pourceaux. Ces animaux immondes signifient dans l’Ecriture ceux qui se laissent entraîner à leurs appétits impurs , et ne cessent de se souiller dans cette boue. A la lettre, Jésus-Christ permet aux démons d’entrer dans ces pourceaux, et de les précipiter dans la mer où ils périssent, pour montrer premièrement la réalité de la possession, et ensuite que, sans la puissance de Dieu, qui tient le démon en bride, il n’yauroit ni abîme ni précipice où il ne jetât qui il voudroit, et même les hommes les plus saints, Mais Jésus-Christ nous apprend

qu'il ne peut pas même attaquer les plus vils animaux sans l'ordre de Dieu, ou sans sa permissi chons-nous donc étroitement à Dieu et à Jésus-Christ , e sons le démon et sa fureur.

* Plusieurs manuscrits portent accoutumance au mal. 1 Matt. x. 34, 32. —— 2 Marc v. 1 et suiv.

Jésus-Christ veut bien guérir ce possédé; mais non pas lui donner rang parmi ceux qui étoient toujours en sa compagnie. Il y a des degrés de grâces où tout le monde n'arrive pas. On ne met pas communément parmi les ecclésiastiques les grands pécheurs scandaleux ; et c’est assez qu’en particulier ils célèbrent la gloire de Dieu qui les a sauvés. :

L’ingratitude des hommes , et l’attachement aux biens de la terre qui les domine, paroissent dans eeux qui ont plus de peur de voir périr leurs pourceaux, que de desir de conserver Jésus-Christ parmi eux. ‘

Quand il est dit que le démon quitta Jésus-Christ jusqu'à un temps *, la plupart des interprètes entendent par là le temps de sa passion, où le démon le tenta et le tourmenta de nouveau avec des efforts extraordinaires. On peut rappeler à ceci cette parole du Sauveur ? : Le prince du monde vient , et il n'a rien en moi. Et encore celle-ci *: Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler camme le grain, vous et vos frères les apôtres, et de dissiper à jamais toute mon Eglise. C’étoit le dernier effort du démon contre Jésus-Christ et les siens vers le: temps de sa passion.

Le passage de saint Luc, chapitre xr, verset 24, regarde manifestement les rechutes dans le péché, et les efforts que fait l'ennemi pour remettre sous son empire les âmes qui s’en sont retirées. Il y a quelque chose de parabolique dans les lieux arides , où le démon chassé cherche son repos. L'aridité dans. les âmes regarde la privation de la grâce et de l’arrosement céleste , où l'âme tombe par son péché. C’est là où le démon se plaît, et où il triomphe.

Ge que Jésus-Christ dit à sa sainte Mère , n’est pas rude dans le fond; puisque en effet la sainte Vierge ne se lient pas pour offensée ni rebutée ; comme il paroît par le verset 5, que Jésus-Christ fait ce qu’elle veut. Cette parole : Qu°y a-t-il entre vous et moi *? sont de ces rudesses mystiques, si on peut parler de la sorte, qui servent à exercer et à humilier de plus en plus les âmes déjà très humbles, et à leur faire sentir par quelque chose de fort ce que Dieu est au dessus de la créature la plus haute. Sa sainte Mère, la. plus relevée et la plus parfaite de toutes, étoit par là da plus propre à donner l'exemple aux

| faut faire en ces états , qui est d'augmenter

“8 Luc. 1v, 13.— ? Joan. x1v. 30, — 3 Luce xx, 34, — 4 Joan, nr. 4.

par {oute Ja suite, où la justice chrétienne est élevée au dessus de la justice judaïque. Les versets 46 , 47, 48 du même chapitre , et le 32 du sixième ; nous font voir le dessein du Fils de Dieu, d'élever la justice chrétienne par la comparaison qu'il en fait avec toute autre justice.

Je ne vois aucune ombre de difficulté dans le verset 56 du treizième chapitre de saint Matthieu. Au chapitre xvir, verset 20, ce démon, qui ne se chasse qu'avec la prière et le jeûne, est une disposition d'inconstance marquée au verset 44, Funeste disposition, et qu'on ne peut fixer qu'avee de grands efforts , en joignant l’austérité à l’oraison.

Le verset 25 du premier chapitre de la première aux Corinthiens est admirable, quand on le regarde dans toute sa suite , depuis le verset 18 jusqu'à la fin du chapitre.

Il n'y a rien de si clair que le passage de saint Augustin : « Dieu à promis de pardonner à quiconque fera pénitence ; mais il n’a pas promis d’en donner le temps à tout le monde ! .» I n’y a rien desi vrai ni de plus pressant pour faire craindre d'abuser du temps que Dieu nous donne.

- Pour ce qui est de la robe nuptiale, et des dispositions à la communion, tous les livres de piété sont pleins de cela, et il faudroit trop de temps pour tout ramasser. J'en pourrai dire quelque chose par rapport à vous, dans un autre moment; c’est assez, ma Fille, pour cette fois.

A Germigny, ce 28 septembre 1689.

LETTRE XV. Sur ce que quelques personnes désapprouvoient que le prélat s’appliquât à la direction. Avis à la Sœur sur ses prières, ses pratiques de pénitence, ses communions : sentiments que l’âme éprouve dans la réception de lEucharistie.

Je ne suis point rebuté de vous ; ma Fille, et je n'adhère point aux sentiments de ceux que vous dites qui trouvent mauvais que je m'applique à la direction. C’est une partie de ma charge ; et tout ce que j'y observe est de prendre les temps convenables, en sorte que j'en trouve pour tous mes devoirs : c'est ce que vous devez tenir pour dit à jamais. * - Je ne vous défends point, à Dieu nep , les prières que vous faites pour entrer en religion : mais je veux que vous en bannissiez l'inquiétude, et que vous ne vous en OCCuplez. pas trop: parce que cela vous détourneroit de ce que Dieu demande

‘ In Psal, Gr, serm. 1, n. 103; tom. 1v, col, 1098.

de vous dans le temps présent. J'aurai soin de vous envoyer mes papiers : vous y trouverez quelque chose sur le dix-septième chapitre de saint Jean, qui peut-être vous ouvrira quelques portes. Si Dieu me donne pour vous quelque chose de plus, je vous le rendrai fidèlement,

Voilà le papier de vos permissions : je n’entends point que vous vous leviez plus matin que la communauté, si cela édifie mal vos Sœurs, pour peu que ce soit. Ce n’est point à perpétuité que je vous ai permis les pénitences que vous savez, et le temps en doit être fini à présent. La pénitence que vous devez faire, toutes les fois que vous aurez commis quelques fautes un peu considérables , doit être accompagnée de la condition que votre confesseur y consente, et non autrement.

Pour vos communions, tenez-vous-en à celles que je vous ai permises. Je suppose que votre confesseur le trouvera bon , et que tout cela ne se fera point sans avertir la supérieure , et prendre son obédience. Il y a dans les communautés une certaine uniformité à observer, qui édifie plus, et qui porte plus de fruit dans les âmes que des communions fréquentes. Soyez fidèle, ma Fille, à observer les conditions que je vous ai mar- “quées pour vos pénitences et vos oraisons , et surtout de-donner les heures nécessaires au sommeil; ce qui est d’une consé— quence extrême dans la disposition que vous avez à vous échauffer le sang. L'obéissance, la discrétion et Pédification valent mieux que les oraisons, les pénitences, et même en un sens que les communions.

J'approuve fort la prière du prosternement durant un petit quart d'heure, pour le Roi et pour la maison royale.

Ma sœur N°°° peut toucher les linges et les vaisseaux SACrés , autant qu'il est nécessaire à son office de sacristine, et vous aussi dans le besoin, Ce sont les langes du saint Enfant, ce sont les draps de l’Epoux et les vaisseaux de sa table.

Ne vous mettez pas en peine d’autre chose sur le cantique , si non de me le faire rendre en main propre, sans qu’il passe par d’autres, et sans qu’il s’en fasse de Copie. Je verrai avec soin ce qui regarde votre retraite , et la lettre qui y est jointe. Je n'ai encore rien déterminé pour la Trappe. Ne vous inquiétez point; je verrai ce qui se pourra de ce côté là : mais Je n’y vois presque pas de jour, ou plutôt, je n’y en vois point du tout.

Vous avez raison de dire que le meilleur remerciment que vous puissiez faire, non pas à moi, mais à Dieu, de mes instructions , est d'en proliter ; et c’est le seul plaisir que j'attends

de vous en cette occasion. Je me souviendrai, s’il plaît à Dieu, de vous et de vos desirs au saint autel. Je mettrai au bas de votre retraite ce que Dieu vous donnera par mon entremise , et je vous la renverrai après.

Vous avez raison de dire qu'on porte plus aisément la présence seule de l'Eucharistie, que la réception actuelle : car dans la réception, l’excès de la grâce confond quelquefois ; mais cette confusion est un acte de foi d’une autre nature: et il est bon quelquefois de né rien dire et de ne rien sentir ; afin que tout rentre dans l’intime infinité du cœur, si l’on peut parler ainsi. Priez, espérez, aimez.

Dieu soit toujours avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 3 novembre 1689.

LETTRE XVI. Il lui défend de lui faire des présents ; l’encourage à lui écrire avec liberté et confiance; et modère son desir d'être religieuse.

J'ai reçu votre présent , ma Fille , que j'ai accepté au nom et en l'honneur de mon saint patron; mais je vous prie une autre fois de ne m’en plus faire de cette nature , où il y ait de l'or, de l’argentet de la broderie: je n’en veux plus recevoir aucun de cette sorte, et j'en ai fait la défense bien précise.

Je tâcherai au premier loisir de me rappeler le sermon que vous souhaitez, pour vous en envoyer quelque extrait. Ditesmoi toujours ce que vous voudrez : vous eûtes tort en dernier lieu de craindre de me fatiguer. Pour peu que j’ai de temps, je le donne sans rebut et avec plaisir. On manque bien des occasions par ces réserves, et pour ne pas connoître les dispo— sitions des gens avec qui on a à traiter. |

Sur votre desir de la religion , je vous défends, ma Fille , toute inquiétude. 11 y a bien de l'apparence que Dieu ne veut de vous que ce desir: je doute de votre santé, et cela me feroit hésiter, quand je verrois tout le reste fait. Soumettezvous à la volonté de Dieu. Je ne laisserai pas d’agir pour vous dans l’occasion. Ne vous embarrassez point des vues de votre famille ; dites-moi tout sans hésiter : je prendrai tout en bonne part , et je ferai ce que Dieu me donnera le pouvoir et le mouvement de faire, sans être peiné de rien, ni de votre part n1 de la leur. Ces grands desirs de retraite sont très bons, mais peu praticables ; et quand ces cho à se faire, elles viennent sans qu’on se donne de mouvement pour les avancer ; autrement ce ne seroit agir qu'avec inquiétude. En remettant tout à ma permission, votre conscience est en sûreté; parce que

J'aurai une attention particulière à vous régler selon Dieu, et à vous faire faire sa volonté. Vous pourrez faire le voyage de Paris, quand votre supérieure croira que la maison n’en souffrira pas.- L221 l

Je ne me fâche jamais que l’on m'écrive : il est vrai que les lettres de petite écriture font d’abord peur à mes yeux; mais je me remets aussitôt, et je prends le premier moment que je puis pour lire et pour répondre ; autrement Je pourrois répondre avec un empressement que les affaires de Dieu et de l'intérieur ne souffrent pas. Quand il ÿ aura quelque chose ou il faudra répondre sur le champ, faites-en un billet à part, sans autre discours que la simple exposition ; sinon ilse pourra faire que la lecture sera différée à un temps plus commode.

Vous auriez à vous reprocher d’avoir manqué à l’obéissance ét à l’amitié, si vous aviez parlé moins sincèrement à madame *** : il n’y aura une autre fois qu’à ne lui rien dire sur ces sortes de sujets.

Vous ferez fort bien, ma Fille, de donner à M. votre fils les instructions nécessaires; mais comme il n'a pas encore l’âge, il n’est pas temps de l'abandonner à sa conduite.

Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, et je vous bénis en son saint nom.

À Germigny, ce 8 novembre 1689.

LETTRE XVII. Sur la communion spirituelle, le Psautier attribué à saint Bonaventure, le mauvais effet des pratiques trop multipliées, les liaisons particulières.

La disposition dont vous me parlez , n'ayant été suivie d’aucun acte, vous n’en devez pas être en peine, ni vous en confesser.

La communion spirituelle consiste principalement dans le desir de communier effectivement, qui doit être perpétuel dans le chrétien : mais il faut aussi prendre garde que lPapplication actuelle et expresse à ce saint mystère ne soit un obstacle à d’autres applications également nécessaires : surtout il ne faut point forcer son esprit.

On à raison de souhaiter que vous vous couchiez à l'heure marquée : ainsi vous devez abréger votre lecture ; et interrompre le chapitre ou le psaume, dès que l'heure est venue’ L’obéissance vaut mieux que le sacrifice ",

! Eccle, 1v, 17.

Le Psautier que l'on attribue à saint Bonaventure, n’est pas approuvé par les gens savants, ni tenu être de ce saint ; ainsi vous ne devez plus le dire : vous pouvez mettre à la place quelque autre dévotion à la sainte Vierge, sans néanmoins vous trop charger d’observances et de pratiques ; car la multitude empêche Ja liberté de l'esprit.

La pénitence dont vous me parlez n’a rien que de bon. J'aurai soin de vous faire donner mon explication de l’Apo— calvpse. Je remets à votre, discrétion de différer votre retraite.

En considérant les sujets de votre maison, il m'est venu dans l'esprit de vous charger de la grande classe, et de l'intendance sur les autres durant quelque temps, pour les mettre en train : en cela vous rendriez à la maison le plus grand service qu’il soit possible. J'ai trouvé madame votre supérieure dans ce sentiment : elle doit vous en parler, sans vouloir pourtant vous contraindre. Je erois néanmoins, ma Fille, que vous feriez bien d'accepter cet emploi. Je vous en déchargerai dans la suite, s’il le faut.

Vous n’avez point à souhaiter de vous réunir autrement que vous l'avez fait avec la personne que vous savez. Vivez dans fa charité, dans l'obéissance et dans la confiance nécessaire : tout le reste, qui fait les liaisons particulières, a plus de mal que de bien ; et il n’y a qu’à le laisser perdre, en rendant grâce à Dieu quand cela arrive.

Je prie, ma Fille, notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Versailles, ce 3 décembre 1689.

LETTRE XVII. Jlla charge du soin d’une classe, et l'exhorte à se détacher de la créature.

Le zèle que jai pour le rétablissement de la grande classe m'a fait naître, ma Fille, la pensée de vous la commettre : j'ai même compris que vos répugnances venoient principalement de ce que vous craignez de n'avoir pas la liberté de la mettre sur le pied qu’il faut ; si bien qu'en vous la donnant moi-même, j'ai cru cette peine levée : au reste, après trois mois j'examinerai vOs raisOnS. :

Vous pouvez faire la retraite; le plus tôt sera le meilleur. Songez dans cette retraite que tout voire état doit être fondé ser une profonde humilité. Je vous recommanderai à Dieu de tout mon cœur. Détachez-vous de la créature ; fermez votre cœur de ce côté là; dilatez-le en toute liberté du côté de Dieu, et n'attendez rien que de Lui. Vivez dans l’obéissance ; c’estce

que Dieu veut de vous. N'écoutez aucune inquiétude sur votre état; je veillerai à tout. Ne soyez point en peine de vos lettres, ni du secret : tout ce que vous m'écrirez sera un secret de confession.

Dieu soit toujours avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 28 décembre 1689.

LETTRE XIX. Sur la manière dont se font les actes d'abandon; explica-

tion de plusieurs endroits de l’évangile de saint Jean.

Continuez, ma Fille, à parler à la sœur N*“* comme vous faites, et inculquez-lui bien mes réponses. Elle est vive et inquiète de son naturel : il entre beaucoup de cela dans toutes ses peines ; il y entre aussi de la tentation. Il n’est pas besoin qu'elle me spécifie rien davantage : mais dites-lui que plus l'obscurité est grande, plus elle doit marcher en foi et en soumission; plus l'agitation est violente, plus il faut qu’elle s'a- Sandonne à Dieu avec courage , sans rien céder à là tentation, ni se laisser détourner de la vocation à laquelle Dieu a attaché son salut.

Quand on fait ces actes d'abandon que je demande, je ne prétends pas qu’on doive sentir qu'on les fait, ni même qu’on le puisse savoir ; mais que l’on fasse ce que l’on peut dans le moment, en demandant pardon à Dieu , et s’humiliant de n’en pas faire davantage, C’est à l'espérance que cette personne doit s’abandonner plutôt qu’à la crainte, en disant et répétant avec David , parce que ses miséricordes sont éternelles,

Je lui permets de faire les dispositions qu’elle voudra de son bien : elle ne doit point être arrêtée par l’aigreur qu’elle craint d’avoir pour N**. La fondation d'une messe à la paroisse sera agréable à Dieu , et j'y consens. Si elle a de pauvres parents , elle fera bien de leur donner ce qu'elle avisera : elle ne doit pas tellement s’astreindre: à la maison, qu’elle ne satisfasse à d'autres devoirs ou à d’autres vues que Dieu lui donne. Si elle tient sa disposition aussi secrète qu'elle le doit, on ne le verra qu'après sa mort : ainsi elle ne sera point inquiétée, et on devra être édifié qu’elle ait songé à la paroisse, à laquelle toute âme chrétienne doit être liée. Elle fera bien de tenir toujours ses peines secrètes. Elle pourra voir, par cette réponse , que j'ai tout vu et considéré jusqu'à l’apostille , et elle peut se mettre l'esprit en repos. Voilà de quoi la soutenir, la fortifier, la consoler; et cela Pourra aussi, ma Fille, vous être utile.

Lisez le chapitre premier de saint Jean jusque au verset 18.

Appuyez sur ces paroles : Le Verbe étoit Dieu; et sur celles-ci Le Verbe « été fait chair. Goûtez la joie de renaître, non de la chair ni du sang, mais de Dieu. Renouvelez-vous en Jésus- Christ; prenez l’une et l’autre des résolutions dignes des enfants d'un si bon père.

Le chapitre 1r jusque au verset 14. Goûfez l’humiliation de la très sainte Vierge, qui semble à l'extérieur rebutée par son Fils, et qui en est exaucée. Comprenez bien que les rebuts de Dieu sont souvent des grâces, et de très grandes grâces : ne perdez jamais la confiance. Souhaitez de changer votre eau en vin ; votre langueur pour Dieu et pour les œuvres de Dieu, en une ferveur toute céleste.

Le chapitre m1 depuis le verset 41 jusque au 22. Appuyez sur ces paroles : « La lumière est venue au monde; et les hommes » ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs » œuvres étoient mauvaises. » Aimez à être méprisée ; aimez à être reprise ; et tâchez de voir vos péchés dans cette éternelle Jamière qui les fait voir si grands, et soumettez-vous de bon cœur aux corections qu'elle vous fait recevoir de vos supérieurs.

Le même chapitre depuis le verset 29 jusqu’à la fin. Appuyez sur cette parole : Celui qui a l’Epouse, est l’Epoux. Songez qué Jésus-Christ est le seul époux de son Eglise, et de toutes les âmes saintes : se réjouir à sa voix, qui retentit de tous côtés dans son Eglise, par la parole de Dieu, par les prières et par les louanges , l’usage-fervent des sacrements , et par la fidèle pratique des bones œuvres; dans les saintes comm unautés, par leurs règles et par les ordres des supérieurs qui font écouter Jésus-Christ, anéantissant les raisonnements de l’amour-propre, avec cette fausse liberté qui fait la joie des enfants du monde, Appuyez encore sur cette parole : Il faut qu'il croisse, et que je diminue. Combien faut-il décroître et s’humilier de jour en jour ; afin que Jésus-Christ croisse en nous, et que le règne de sa vérité s’y augmente!

Le chapitre 1v jusqu'au verset 43. Appuyez sur cette parole Donnez-mot à boire, Considérez la soif de Jésus-Christ, ce qu’il veut de nous, l’épurement qu’il demande de notre volonté propre, et l’abnégation de nous-mêmes ; afin qu’il nous soit lui-même toutes choses. Songez aussi à la lassitude du Sauveur, ce que c’est que la fatigue de Jésus-Christ dans le chemin lorsqu'il avance avec nous, et que nous ne SUIVONS pas assez fortement tous ses pas, et tous les mouvements de sa grâce. Marchez, avancez, et Jésus ne sera jamais fatigué en vous.

Appuyez aussi sur cette parole : Si vous saviez le don de

Dieu ! Se dire souvent à soi-même avec Jésus : O mon äme! 6 âme chrétienne , si tu savois le don de Dieu !:si tu savois ce que

c'est que de l'aimer, de le goûter jusqu’à se dégoûter de soi-

même ! Se répéter souvent : Si tu savois, si tu savois ! avec un

secret gémissement qui demande à Dieu de savoir, en goütant

aussi cette eau vive qui rejaillit jusqu’à la vie éternelle : car cette

eau est en effet le don de Dieu , qu’on demandoit en disant : Si

tu savois !

Le même chapitre , les versets 9, 43 et 14 , les conférer avec le chapitre vn, verset 39, et écouter ce cri de Jésus ; qui s'offre de désaltérer tous ceux qui ont soif de lui : l'écouter, et sur ce qu'il dira de cette source qui s'ouvre dans notre cœur, et des fleuves qui nous arrosent les entrailles, lorsqu'il nous ôte l'es— prit du monde , l'attachement aux sensualités et à sa propre volonté , en nous donnant son Saint-Esprit, qui est l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, et l'esprit de la crainte du Seigneur. Voilà les fleuves que le Saint-Esprit fait découler dans les âmes: voilà cette source qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle ; qui com mence sur la terre la même félicité dont on jouit dans le ciel, qui est d'aimer Dieu et de s’unir à lui.

Arrêlez aussi sur le verset 22 du même chapitre : Vous adorez ce que vous ne savez pas. Considérez comment il faut sa- Yoir ce qu'on adore , eten connoître le prix : comment toutefois avec cela, il faut l'ignorer, et se perdre dans son incompréhensible perfection.

Appuyez sur cette parole : En esprit et en vérité, En esprit, quel épurement ! quel détachement des sens et de soi-même ! En vérité, combien effectif doit être le changement de l'âme qui retourne à Dieu ! Détester la piété qui n’est qu'en paroles , venir au solide , à l'effet, à la pratique. Appuyez sur ces paroles : L'heure arrive , elle est venue. I] n’est plus temps de reculer : il faut entrer dans l'esprit de sa vocation , dans la sainte captivité d'une régularité exacte. Se dire souvent à soi-même : L'heure arrive, etelle est venue. C’est trop commencer; achevons, faisons triompher l'esprit , faisons régner la vérité.

Sur ces paroles : Dieu estesprit. Niles sens, ni la chair, ni le sang, ni le raisonnement, ni la volonté propre n'y peuvent atteindre. C’est un esprit au dessus de tout cela : il faut anéantir tout cela pour s’unir à lui. |

Sur les versets 25 et 26 : Le Christ ; le Messie viendra, qui nous apprendra toutes choses. Concevez d’abord la profonde ignorance du genre humain , jusqu’à ce que Jésus-Christ l'ait

enseigné. Ecoutez ensuite Jésus-Christ , qui dit : Je le suis moiméme qui vous parle. Jésus vient tous les jours à nous ; Jésus nous parle tous les jours : doux entretiens ! entretiens nécessaires , d’où viennent toutes nos lumières. Sans cela que sommes-nous ? ténèbres, ignorance, obscurité, ‘déréglement, libertinage.

Pour donner la mort à ce libertinage , appuyez fortement sur cette parole : J’ai à manger une nourriture que vous ne savez pas. Le monde ne se nourrit que de sa propre volonté; mais pour moi, dont la nourriture est de faire la volonté de mon Père, j'ai une nourriture que le monde ne connoît pas. Se réjouir d’avoir tout marqué et tout réglé ; de sorte qu'à chaque moment on peut faire la volonté de Dieu , et se rassasier de cette viande. J

Continuez à exhorter la sœur N°** à la patience , à la paix et à la soumission à la volonté de Dieu. Je le prie, ma Fille, qu'il soit avec vous, et je vons bénis en son saint nom.

À Meaux, ce 10 mars 1690. -

LETTRE XX. Sur des affaires particulières.

Je ne vois pas, ma fille, que les choses dont vous me parlez dans vos précédentes lettres, fussent si pressées : il étoit bon que je les susse : mais votre parti étoit aisé à prendre ; vous n’aviez qu’à dire que vous vous en remettiez à ce que je ferai ici, et au surplus vous expliquer le moins qu’il étoit possible.

J'arrive , et je Le ferai savoir le plus tôt que je pourrai à madame Tanqueux , avec qui je règlerai toutes les mesures qu'il faudra prendre. Tout ce que vous avez à faire, ma Fille , est de Vexciter à me donner connoissance de ce qui peut, de loin ou de près, regarder la maison.

Quant à votre dessein particulier , je Vous assuré que cela est encore un peu embrouillé, et qu’il faut voir plus clair avant que de s'engager dans une affaire de si grande importance. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous. Ecrivez-moi sans hésiter; mais aussi sans inquiétude surmes réponses. Je ne VOIS pas qu'il se perde rien par la poste.

LETTRE XXI. Sur l'envie qu'il a de régler la communauté ; l’abandon à Dieu ; ses desirs de la vie religieuse, ses mouvements intérieurs.

j'arrivai à Meaux avant-hier au soir, et je suis obligé de re- * tourner à Versailles sur la fin de la semaine : ainsi, Ma Fille, il n’y a pas d'apparence que je puisse vous VOIr 81 tôt.

Je prie Dieu incessamment qu'il m'inspire sur vos desirs. J'ai dit à M. F°** tout ce qui se pouvoit dire avec prudence. Nous songeons fort à régler la communauté, et il semble que la divine Providence nous offre des moyens pour y parvenir : je pourrai vous en dire plus de nouvelles vers la fin de la semaine prochaine. Priez Dieu cependant qu’il bénisse nos bonnes intentions : abandonnez-vous à lui pour la communauté, pour vous-même et pour tous vos desirs : sa haute et impénétrable sagesse et sa bonté paternelle conduiront toutes choses à leur point, selon qu'il sait.

Ces vues de religion seront votre croix, votre humiliation , votre épurement et votre martyre: mais il faut bannir l’anxiété et le trouble, qui ne conviennent pas aux voies de Dieu. Ce qu'on sent dans son cœur comme inspiré de Dieu, doit être examiné par sa fin. Tout ce qui tend à nous humilier, à nous sacrifier , et à nous unir à Dieu, est de lui. Ce qui est douteux doit être soumis à un conseil expérimenté et fidèle.

Faire sa cour à Jésus-Christ dans le saint Sacrement, s’il est permis de se servir de ce terme; c’est demeurer devant [ui en silence, en respect, en soumission et en confiance, prêt à partir au moindre clin d'œil, et faisant son occupation unique du soin de lui plaire et de limiter, en se conformant à lui dans son état de victime. Que ce divin Sauveur soit toujours avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 17 septembre 1690.

LETTRE XXII. Sur certaines illusions de l’amour-propre; sur son obéissance ; et réponse à plusieurs demandes,

Je vous envoie , ma Fille , la permission et Ja continution du P. P., et suis très aise que vous la receviez avant la fête. Je me réjouis aussi de l’arrivée de M. B**, que j'irai établir jeudi sans Y manquer, Ces je ne sais quoi qu’on ressent, sont pour l'ordinaire des illusions ou de secrètes résistances de l’amourpropre; c'est pourquoi vous faites bien de les sacrifier à l’obéissance. Plus je pense à cette personne, plus je crois que c’est Dieu qui nous l'envoie. .

Je n’ai de loisir que pour vous dire que vous demeuriez en repos sur mon sujet. Soyez assurée que , jasque au dernier soupir , je ne cesserai de prendre soin de votre âme. Je Vous répéle encore que vous n'ayez point à vous embarrasser de toutes les dispositions où vous pouvez être à mon égard ; parce que le fond de l'obéissance, que Dieu vous met dans le cœur , n’est pas

moins entier malgré tout ce que la peine ou la nature y peut méler.

Pour les paroles de saint Jean , sur la naissance éternelle du Verbe , dont vous souhaitez l’éclaircissement, il faut ou n’en rien dire , ou en dire beaucoup ; peut-être quelque jour je vous enverrai un écrit, où il sera parlé d’un si haut mystère.

Je ne trouve rien à redire à la sainte amitié que vous deman-

-dez à cette bonne religieuse de la Visitation. C’est dans un de mes avertissements contre le ministre Jurieu , que vous trouverez quelque chose sur le mystère de la sainte Trinité, qui peutêtre sera capable de vous élever à Dieu. Je le prie de vous héair, en attendant qu’il fasse par la foi simple tout ‘ce qu'il veut faire en vous.

A Meaux, ce 10 novembre 1690.

LETTRE XXHII. Que Dieu Jaisse naître dans les âmes certains desirs dont il ne veut pas l’accomplissement.

TR

J'écris à À sur les peines de la sœur N***, qui semble se décourager de nouveau. Tenez-lui la main , ma Fille, le plus que vous pourrez, et prenez garde de ne point entrer dans ses peines, d’une manière qui les augmente.

Pour les vôtres, je vous dirai franchement que je n'ai nulles vues que votre maison puisse devenir une religion ; et c’est à quoi je ne songe en aucune sorte. J’ai bien en vue qu’elle puisse devenir un jour quelque chose d'aussi parfait qu’une maison re. ligieuse , et aussi agréable à Dieu. Je ne vois non plus aucune apparence que vous puissiez réussir dans ce dessein, ni que je doive par conséquent vous laisser tourmenter l'esprit à chercher des moyens de l’accomplir. Si Dieu le veut, il en fera naître naturellement , et je ne résisterai pas à sa volonté. Mais s’il ne se présente rien de cette sorte , qui soit simple et naturel , je conclurai que votre desir est de ceux que Dieu envoie à certaines âmes pour les exercer , sans vouloir jamais leur en donner l’accomplissement. Je sais de très saints religieux à qui Diéu donne des desirs de cette nature ; aux uns, de se rendre parfaits solitaires dans un véritable désert; aux autres, de prendre l’habit d’autres religions plus austères , ou plus intérieures que la leur. Tout cela demeure sans exécution : leur desir les exerce et ies épure : mais s'ils se tourmentoient à chercher les moyens de les accomplir , ils tomberoient dans l'agitation et l'inquiétude , qui les mèneroit à la dissipation entière de leur esprit. Ainsi je ne consens pas, ma Fille , à vous permettre sur ce sujet aucun mouvement.

Bossuet t, xvrir. »

je songe à ce que je vous ai promis; mais il faut un peu de joisir. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. À Meaux, ce 12 janvier 1691.

LETTRE XXIV. Il l’exhorte à ne point perdre courage.

Pour vous tirer d'inquiétude, je vous écris ce mot , ma Fille. Le rhume que j'ai apporté de Jouarre a été, Dieu merci , peu de chose : je dois y retourner dans peu, et je tâcherai à cette {vis de vous aller voir. Madame B*‘* ne me parle point de ses peines : je serois fâché qu'elle se rebutât ; car elle nous est fort nécessaire. |

J'espère trouver dans peu le loisir de vous faire une ample réponse sur vos lettres précédentes , et sur vos doutes : je ne puis répondre aujourd’hui qu’à votre dernière lettre. Ne perdez pas courage , ma Fille ; réparez le faux pas que vous avez fait, en redoublant vos forces à courir : le reste n’est pas de saison. Dieu soit avec vous. |

À Germigny, ce 18 septembre 1694.

LETTRE XXV. Sur les maladies spirituelles, la nature de l’âme, le principe et la source de son bonheur, son immortalité, le péché originel, l'obligation de combattre la concupiscence; sur le but et la fin de la direction, et Futilité que la grâce nous fait retirer de nos misères. ‘

Voilà, ma Fille, laréponse à une partie de vos doutes. Je sentois bien hier que Dieu m'alloit parler pour vous. J’ai lu tous vos écrits; et je suis prêt de vous les rendre ou de les brüler, du moins quelques uns, après en avoir pris la substance. Je vous permets, dans les grands efforts de la peine que vous me marquez, la pénitence dont vous me parlez, quelquefois à votre discrétion, Mais, au reste, ne croyez pas que ce soit là le fort du rèemède. Ce qui apaise pour un moment, irrite souvent le mal dans la suite : cet effort qui fait qu'on voudroit mettre son cœur en pièces, est un excès et une illusion. On s’imagine qu’on fera tout à force de se tourmenter : ce n’est pas ainsi qu'on guérit ; c’est en portant l’humiliation de la peine, et en se faisant d'elle-même un remède contre elle-même : ce qui se fait en apprenant avec saint Paul que la grâce nous suffit ! , et que c’est d'elle que nous tirons toute notre force. Cela est; croyez-le, ma Fille, et vous vivrez. Il suffit que vous vous couchiez comme je vous l'ai permis : souvenez- vous toujours de la discrétion et de l'édification que je vous ai ordonnées. en

Û IL. Cor. sur. 9.

Questions. Sur l'immortalité de l'âme ; sur ce que c’est que l'âme; sur sa nature ; comment elle peut être heureuse et ma]heureuse ; comment elle a contracté le péché originel ; si on ne le peut pas comprendre d’une autre manière qu’en Considérant que la concupiscence en est Ja suite ; comment les tentations s'élèvent dans Fâme malgré elle; si,-comme tout est possible à Dieu, il ne peut pas réduire l'âme dans son premier néant : comment l’âme, qui fait que Dieu est son souverain bien, n’est. elle pas toujours occupée de lur?

Réponses. L'âme est une chose faite à l’image et à la ressemblance de Dieu; c’est là sa nature, c’est 1à sa substance. Dieu est heureux ; l'âme peut être heureuse. Dieu est heureux en se possédant lui-même; l'âme est heureuse en possédant Dieu. Dieu se possède en se connoiïssant et en s’aimant lui-même; l’âme possède Dieu en le connoïssant et enl’aimant, Dieu ne sort donc point de lui-même pour trouver son bonheur : l’âme ne peut être heureuse que par un transport. Ravie de la perfection infinie de Dieu, elle se laisse entraîner par une telle beauté: et s’oubliant elle-même dans l'admiration où elle est de cet unique etincomparable objet, elle ne s'estime heureuse que parce qu’elle sait que Dieu est heureux, et qu'il ne peutjamais cesser de l'être: ce qui fait que le sujet de son bonheur ne peut non plus jamais cesser. Voilà sa vie, voilà sa nature, voilà le fond de son étre.

I ne faut donc pas, ma Fille, que vous demandiez davantage de quoi l'âme est composée : ce n’est ni un souffle, ni une vapeur, ni un feu subtil, et continuellement mouvant. Ni l'air, ni le vent, ni la flamme, quelque déliée qu’on l’imagine, ne portent l'empreinte de Dieu. L'âme n’est point composée; elle n'a ni étendue, ni figure : car Dieu, dont elle est l’image, et à qui elle doit être éternellement unie, n’en à point non plus: et elle ne peut être qu’un esprit, puisqu'elle est née, comme dit saint Paul", pour être un même esprit avec Dieu, par une parfaite conformité à sa volonté. |

Dieu n’habite point dans la matière; Fair le plus pur et Je plus subtil ne peut être le siége où il réside : sa vraie demeure est dans l’âme, qu'il a faite à sa ressemblance, qu’il éclaire de sa lumière , et qu'il remplit de sa gloire : en sorte que, qui verroit une âme en qui Dieu est par sa grâce, ce qui ne peut être vu que par les yeux de l'esprit, croiroit en quelque sorte voir Dieu même; comme on voit en quelque sorte un second soleil dans un béau cristal, où il entre, pour ainsi dire, avec ses

{ 1. Cor. vr. 17.

rayons. Ainsi, ma Fille, il n°y a plus qu'à purifier son cœur pour le recevoir, selon cette parole du Sauveur ‘ : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. Il ne faut pas croire en effet qu'une âme épurée recçoive Dieu sans le voir. Elle le voit; il la voit; elle se voit en lui; il la voit en elle-même. Il n’en est pas toujours de même en cette vie. Dieu se cache à l'âme qui le possède, pour se faire desirer toujours de plus en plus : mais il la touche secrètement de quelqu'un de ses rayons; et incontinent elle s'ouvre ,-elle se dilate, elle s'épanche, elle se transporte, elle ne peut plus vivre ni demeurer en elle-même ; elle dit sans cesse : Tirez-moi après vous ? ; venez, Seigneur Jésus, venez *; car elle sent bien qu'elle n'a pointd'ailes pour voler si haut. Mais Dieu vient, Dieu l’attire à lui, Dieu la pousse dans son fond ; et plus intérieur à l'âme que l'âme même, il l'inspire, il la gouverne, il l’anime bien plus efficacement et intimement, qu'elle n’anime le corps qu’elle habite.

Une telle créature voit clairement et distinctement l'éternité : autrement, comment verroit-elle que Dieu est éternellement, et qu'il est éternellement heureux? Elle aspire donc aussi à l'aimer, à le posséder, à le louer éternellement; et ce desir que Dieu même lui met dans le cœur, lui est un gage certain de la vie éternellement heureuse, à laquelle il l'appelle. Elle ne craint donc point de périr: car encore qu’elle sache bien qu’elle ne subsiste que parce que Dieu, qui l’a une fois tirée du néant, ne cesse de la conserver; en sorte que s’il retiroit sa main un seul moment, elle cesseroit d'être et de vivre; elle sait en même temps qu'il ne veut rien moins que la détruire par la soustraction de ce concours. Car pourquoi détruire son image, et son image pleine de Jui, etson image à qui il montre son éternité, et à qui il inspire le desir de la posséder ? |

I n'y a donc plus de néant pour une telle créature : il faut qu'elle soit ou éternellement heureuse en possédant Dieu , ou éternellement malheureuse pour n'avoir pas voulu le posséder, et pour avoir refusé un bonheur qui devoit être éternel.

Ainsi, 1] ne reste plus à celte âme que de se tourner incessamment, et de toutes ses forces, du côté de son éternité et de son souverain bien, qui est Dieu; et c’est à quoi doit tendre toute Ja direction. Car un pasteur, un évêque, un directeur se sent établi de Dieu pour jeter dans, l'âme les semences d’une bienheureuse immortalité, en la séparant, autant qu'il peut, de toutes les choses sensibles; parce que tout ce qui se voit est

1 Matth. v. 8. — ? Cant. 1. 3. — 3%. Apoc. zx:1. 20.

temporel, et que ce qui ne se voit pas n'a pas de fin. ]] faut donc lui faire aimer l'éternité de Dieu ; c'est à dire sa sagesse, sa justice, sa grandeur, sa sainteté, sa vérité, sa simplicité et son être infini, qui en même temps est tout son bonheur; en sorte que cette âme ne veuille plus être, ni vivre, ni respirer que pour aimer Dieu, et consente à la destruction de tout le reste qui est en elle. Un pasteur qui à en main une telle âme, la veut rendre agréable à Dieu, en y perfectionnant infatigablement son image; et puisque cette image est l’objet de l'amour deDieu. il ne faut pas croire qu'un tel pasteur se lasse de conduire une telle âme, autrement il se lasseroit de glorifier Dieu; ni qu'il donne plus de soin et plus de temps aux grands qu'aux pe— tits, puisqu'il ne connoit rien de grand parmi les hommes, que cette empreinte divine dans le fond de leur âme.” C’est Jà la vraie grandeur, c’est là la noblesse solide, c’est par là que la naissance de l'homme est illustre et bienheureuse; car pour la naissance du corps, ce n’est que honte , que foiblesse et qu'impureté.

I n'en étoit pas ainsi au commencement; car Dieu avoit assorti à cette âme immortelle et pure, en laquelle il avoit créé tout ensemble et la beauté de la nature et celle de la grâce; il avoit, dis-je, assorti à celte âme immortelle et pure, un corps immortel et pur aussi. Mais Dieu, pour honorer le mystère de son unité et de sa fécondité, ayant mis tous les hommes dans un seul homme, et cet homme dont tous les autres devoient sortir, ayant été infidèle à Dieu, Dieu l'a puni d’une manière terrible, et en quelque sorte incompréhensible ; puisqu'il l'a puni non seulement en lui-même, mais encore dans tous ses enfants, comme dans une partie de lui-même , et encore la plus chère. Ainsi nous sommes devenus une race maudite, enfants malheureux et coupables d'an père malheureux, de qui Dieu à justement retiré la grâce qu'il vouloit transmettre à tous les hommes, par un seul homme, et qu'ils ont tous perdue en un seul; maudits dans leur principe, corrompus dans la racine et dans les branches, dans Ja source et dans les ruisseaux.

C'est ainsi qu'à ce premier exercice de l'âme raisonnable, qui n’eût été que de connoître et d'aimer Dieu, il faut en ajouter un autre, exercice pénible et laborieux, exercice dangereux et plein de péril, exercice honteux et humiliant, qui est de combattre sans cesse en nous cette corruption que nous avons héritée de notre premier père. Souillés dès notre naissance, et coneus dans l’iniquité, conçus parmi les ardeurs d’unê concupiscence brutale, dans la révolte des sens, et dans léxtinc-

tion de la raison, nous devons combattre jusqu’à la mort le mal que nous avons contracté en naissant.

C’est aussi le second travail de la direction. Il faut aider l'âme à enfanter son salut, en se combattant elle-même , selon que dit saint Paul ‘ : La chair convoïte contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. Pour nous donner cette force , il a fallu opposer une seconde naissance à la première, une régénération à la génération, Jésus-Christ à Adam, et le baptême de l’un à la féconde corruption de l'autre; parce que, comme dit le Sauveur ?, ce qui est né de la chair est chair, et ee qui est né de l'esprit est esprit. Ce n’est pas que la chair soit mauvaise en soi, à Dieu ne plaise, ou que la génération de la créature de Dieu soit mauvaise dans son fond; il ne faut pas le croire : mais c’est que le mal du péché s'étant joint au bon fonds de Ja nature, nous paissons tout ensemble et bons par notre nature et mauvais par notre péché; par notre génération, ouvrage de Dieu, et tout ensemble ennemis de Dieu par le désordre qui s’x mêle.

I n'est pas besoin d'approfondir ceci davantage : mais il faut seulement se souvenir que Dieu a fait l’homme à son image: que ce n'est point par le corps, mais par l'âme qu'il a cet hon: neur; que c'est dans l'âme qu’il a mis les traits immortels de son immuable éternité; et que c’est cela qu’on appelle le soufîle de Dieu, spéraculum vite 3, par lequel il est écrit que l’âme est vivante. Il ne faut point demander comment Dieu l’a faite: car il fait tout par sa volonté. C’est donc par sa volonté qu'il a formé notre corps; c'est par sa volonté qu'il lui à uni une âme faite à son image, et par conséquent d'une immortelle nature ; c'est par sa volonté que tous les hommes sont nés d’un seul mariage. Il a béni les deux sexes et leur union , avant que le péché soit survenu; et le péché, survenu depuis, n’a pu détruire le fonds que Dieu avoit fait.

Il ne reste donc plus à l'homme que de combattre en lui ce péché, si interne à ses entrailles; afin qu'en nous épurant de Corruption, nous rendions à Dieu le bon fonds qu'il a mis en nous, et que nous soyons ramenés à la-première simplicité et beauté de notre nature, dans la résurrection des justes.

Combattons donc, avec saint Paul *, le bon combat de Ja foi. et ne nous étonnons pas des tentations qu’il faut souffrir. Dieu Salt jusqu’à quel point il veut nous y exposer ; et nous devons seulement méditer et nous appliquer chacun à nous-mêmes ces

1'Gal.v. 17:— 2 Joan. ur 6. = Génes!n, 77 4 I. Tim. 1, 6.

mots de saint Paul ! : Dieu est fidèle, et il ne permetira pas que vous soyez tentés au dessus de vos forces. Mais il nous doune les forces, et c'est un effet de sa grâce; et par là il nous fera trouver même de l'avantage dans la tentation, afin que nous ayons le courage et la force de la supporter.

La tentation va quelquefois si loin, qu'il semble que nous y goûtions le péché tout pur : ce que nous avions aimé par €om— plaisance, et ce qui étoit déjà très mauvais en cet état, il semble que nous l'aimions pour lui-même, et que nous nous enfoncions de plus en plus dans Le mal. Mais il ne faut pas perdre courage; car c’est ainsi que Dieu permet que le venin que nous portons dans notre sein se déclare, et cela, c'est le moyen de le vomir, et d’en être purgés. {l faut donc se soumettre à la conduite que Dieu tient sur nous, et se souvenir que saint Paul a demandé par trois fois, c’est à dire avec ardeur et persévérance, d’être délivré de cette impression deSatan, et de cette infirmité pressante et piquante de sa chair ; et il lui fut répondu : Ma grâce te suffit; car mapuissance se fait mieux sentir dans la foiblesse ?. Et pour achever l'épreuve où Dieu nous veut mettre, il faut pouvoir dire avec cet apôtre : Quand je suis infirme en moiméme, c’est alors que je suis fort en Jésus-Christ; et je me glorifierai dans mes foiblesses, afin que sa vertu habite en moi.

Voilà, ma Fille, sans parler de vous en particulier, voilà dans les principes généraux de la doctrine chrétienne, la résolution de tous vos doutes, ou du moins des principaux. Faitesvous-en à vous-même l'application; ce que vous n'aurez pas entendu la première fois, vous l’entendrez la seconde. Lisez done, et relisez ce que Dieu me donne pour vous. Je vous donnerai de même tout ce qu'il me donnera; car , de parler moimême , ni je ne le veux, ni je ne le puis : il faut attendre que Dieu parle ; il a ses moments ; et quand il donne plusieurs ouvrages, il apprend à partager son travail.

Continuez à exposer tout avec la même sincérité : car comment un médecin peut-il appliquer ses remèdes aux maux cachés d’un malade qui ne voudroit pas les découvrir? Gette découverte fait deux choses : elle instruit le médecin , et humilie le malade ; et cette humiliation est déjà un commencement de santé. Prenez done d’abord cette partie du remède, et attendez les moments où le reste vous doit être administré. Je prie le Seigneur qu'il soit avec vous. Soyez fidèle jusqu'à la mort, et sous recevrez la couronne de vie 4

A Germigny, ce 1er octobre 1691.

3, Cor. x. 13. — ? II. Cor. x, 8, 9. — * Apoc. 11. 10.

LETTRE XXVI. Sur le vœu de pauvreté, et sur quelques pratiques de dévotion.

Vous n'avez point à vous inquiéter, ma Fille, sur votre vœu de pauvreté, dans les choses que je vous ai permises. Je vous ai permis ces petits présents; je vous permets ces pelits travaux, jusqu'à ce que je sache plus particulièrement ce que e’est. S'il vous vient quelque autre difficulté sur vos vœux, ou sur quelque autre peine de conscience , vous pourrez m’en parler à mon retour; et en attendant demeurer en repos, à moins que ce ne fût des transgressions manifestes, ce que j'espère qui ne sera pas.

Je vous permets de passer la nuit de la Présentation en prières devant le saint sacrement, à condition que le sujet principal de vos gémissements et de vos prières seront les be soins de la religion, de l'Etat et du diocèse, principalement les deux premiers. : ;

I ne me vient point à présent de chapitre de l'Evangile , ni de Psaume que je puisse vous recommander en particulier : tout y est bon, et vous ne sauriez mal choisir. Vivez détachée de tout, jusqu'aux moindres choses : Dieu demande cela de vous. La perfection que vous desirez est tout entière dans ce détachement.

Je pars pour Dammartin, où ja vais faire la visite : j’écriraide là à votre communauté sur les livres, et sur quelques autres choses que je crois importantes, Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 5 nuvembre 1691.

LETTRE XXVIL. 1] dissipe ses craintes en lui renouvelant la promesse de Jui continuer ses suins.

Vous aurez vu, ma Fille, par ma lettre précédente, que vos inquiétudes éloient vaines. Je ne vous ai donné aueun sujet de troire que je fusse changeant : ce que les hommes me diront ne me fera pas abandonner ce que j'ai entrepris pour Dieu. Si lon me donnoit sur votre sujet des avis considérables, il faudroit vous avertir, et non pas vous quitter. Suivez le conseil des médecins sur le sujet de l’abstinence et du jeûne, plutôt que vos prétendues expériences et obéissez à votre supérieure. Voilà une lettre que vous lui présenterez pour votre commu nauté.

Je vous bénis de tout mon cœur, au nom du Seigneur.

À Dammartin, ce 10 novembre 1691.

LETTRE XXVIII. À LA COMMUNAUTÉ DES FILLES DE LA FERTÉ-SOUS- JOUARRE. Il les avertit de lire avec précaution certains livres mystiques, leur donne des règles pour en juger, et les exhorte aux vertus de leur état.

Je vous envoie, mes chères Filles, une instruction qui pourra vous être utile, pour bien faire et pour profiter de la lecture de l'Ecriture sainte !. Je n’ai rien à dire sur les autres livres, dont la sœur Cornuau m'a envoyé le catalogue. Il y en a un grand uombre que je reconnois pour très bons : 1l y en a quelques uns que je ne connois pas, qu’on peut supposer bons, à cause de l'approbation , jusqu'à ce qu'on y ait reconnu quelque erreur ou quelque surprise. Je n’ai donc rien à vous dire sur ceux-là. Je vous avertis seulement de prendre garde, dans les écrits de certains mystiques, à des expressions un peu fortes, qui semblent dire qu'on n’agit pas dans la vie contemplative, qu’on y est parvenu à un parfait renouvellement, où qu'il n’est pas permis de s’y exciter aux actes de piété. Tout cela seroit fort mauvais , si on entendoit autre chose , par ce qu'on appelle inaction, que l'exclusion des actes humains et empressés ; ou par cette perfection de renouvellement intérieur, autre chose que la perfection selon qu'on la peut atteindre en cette vie ; ou enfin par cette défense de s’exciter aux actes de piété, autre chose que lexclusion des manières trop empressées de s’y exciter. Avec ces modérations vous pouvez profiter de ces livres, s'ils vous tombent entre les mains ou qu'on vous les donne : mais faites réflexion sur le peu queje viens de vous faire observer.

Au surplus, mes chères Filles, croissez en Jésus-Christ, soyez fidèles à votre vocation. Souvenez-vous de ce que vous devez au prochain par votre état : n'oubliez rien pour ce qui regarde vos classes, et soutenez-en toujours les saints exercices, sans vous relâcher le moins du monde : car c’est là votre vocation particulière ; et si vous y manquiez, tout le reste s’en irait en fumée. Surtout soyez fidèles à l'obéissance : songez toujours que la supérieure que je vous ai donnée m’a été donnée à moimême comme à vous, par madame Tanqueux votre chère mère, et que la conservation de votre communauté dépend de là.

Vous voyez, mes Filles, que je songe à vous absent et présent ; que cela vous invite à songer de plus en plus vous-mêmes à vous-mêmes. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Dammartin, ce 10 novembre 1691,

1 Cette Instruction sur la lecture de l'Ecriture sainte, a été imprimée

ci dessus.

LETTRE XXIX, Sur la manière dont elle devoit se conduire à l'égard de sa supérieure ; l'attention à éviter les petits mystères dans les liaisons, et, l’amusement dans les lettres.

J'ai reçu votre lettre du 29 et les autres. Les choses se règleront pour votre supérieure à mesure qu’elle s'ouvrira à moi : il ny à qu'à l’encourager à commencer. Pour vous, ma Fille . agissez toujours avec elle avec beaucoup de soumission. Parlez- Jui franchement et discrètement; en sorte qu’elle ressente que vous ne lui dites rien, par rapport à vous, ni par humeur, ni pour votre satisfaction particulière; mais pour elle et pour le bien de la maison. |

Vous eussiez mieux fait de me marquer ce que c’est qui donne lieu à la division et à la contradiction. Il faut tout dire aux supérieurs , quand c’est pour mettre ordre aux choses : des demi explications ne font qu’embarrasser les alaires , et donner lieu à des mouvements irréguliers,

Je vous permets les liaisons que vous voudrez avec nos Filles de Jouarre, que vous me nommez dans votre lettre : mais que tout cela soit dans la grande règle de la charité, et loin des petits mystères assez ordinaires parmi les filles.

J'approuve votre silence durant ce saint temps, et la permission que vous en avez demandée à votre supérieure , est de bon exemple, et satisfaisante pour elle. Agissez toujours ainsi par esprit d'obéissance , et pour le bien de la paix.

Le sermon dont vous me parlez m'a surpris : j'approfondirai cette affaire , aussitôt que je serai de retour.

Ce n’est point du tout mon intention que vous me demandiez des permissions de m'écrire : c'est multiplier les lettres sans nécessité, et allonger les affaires. Ecrivez-moi pour la maison ce que vous trouverez nécessaire ; écrivez-moi aussi de même sur ce qui vous touche : ce n’est pas cela que je veux empêcher, mais l’amusement. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 5 décembre 1691,

LETTRE XXX. 1} explique la différence d’ acte délibéré; et l’instruit sur l’étendue que tion.

un premier mouvement et d’un doivent avoir les actes de contri-

J'écris à madame B*** ce qui me paroït nécessaire pour établir la confiance entre elle et vous. Pour lui mettre l'esprit en repos du côté de Jouarre, je lui dis que j'ai permis votre commerce, et que vous n'y emploierez ni vos novices ni trop de

temps. Vous pouvez lui dire que la proposition de la sœur N°**° n'est qu’un discours en l'air, et qu'il n’y a rien à compter là dessus.

Puisque en arrivant de Jouarre je me trouve assez de loisir, je vais répondre, ma Fille , aux demandes de votre billet.

Je suis étonné du scrapule que vous avez, de m'avertir de ce qu'il est bon que je sache, et de la crainte que vous avez d'y blesser la charité , puisque je vous ai dit tant de fois le contraire.

La différence d’un premier mouvement et d’un acte délibéré est trop sensible pour mériter qu’on se tourmente à l'expliquer; puisque un premier mouvement est une chose nécessaire dont on n’est pas le maître, et qu'on l’est d’un acte délibéré. H° n’y à qu'à bien écouter le fond de sa conscience, pour en connoître la différence. L'acte délibéré est suivi d'un secret remords : le mouvement indélibéré peut troubler et humilier l'esprit; mais n'excite pas ce remords, qui fait sentir à la conscience qu'elle est coupable.

Il n’est pas nécessaire de faire un acte de contrition sur chaque péché en particulier, pourvu qu’on les déteste tous de tout son cœur, et tout ce que l’on a fait qui déplaît à Dieu. Je ne sais, ma Fille, pourquoi vous demandez tant qu’on vous dis-tingue ce qui peut être mortel parmi vos péchés : ce n’est pas jà ma pratique, et j'ai de bonnes raisons pour cela. |

Vous ne sauriez rien faire de mieux la nuit de Noël, que de bien méditer devant Dieu ce qui est dit de l'enfant Jésus aux versets 34 ét 33 du chapitre 11 de saint Luc, en le joignant au verset 16 du xxvine d’Isaïe, cité par saint Pierre en sa première épître, chapitre 11, versets 6, 7, 8; saint Paul aux Romains , chapitre 1x, verset 35, et à la parole de Jésus-Christ même en saint Matthieu, chapitre xr, verset 6. Offrez-moi à Dieu; afin que s'il me linspire, je traite dignement un si grand sujet le jour de Noël, et que je fasse trémbler ceux à qui Jésus- Christ est un sujet de contradiction et de scandale. Commencez par lire, aux premier loisir, tous les endroits que je vous marque, et donnez-vous à Dieu pour en être pénétrée durant la nuit de Noël. Chantez-y de cœur le psaume LXXX VIT:

Je veux bien recevoir le présent que vous me destinez, pour cette fois seulement.

Yous avez bien fait de m'exposer cette peine sur votre santé : il faut dire, toutes les fois qu’elle reviendra : Retire-toi de moi, Satan. Dieu soit avec vous, ma Fille : je vous bénis én son saint nom,

À Meaux, ce 19 décembre 1691.

LETTRE XXXI. I] lui recommande d'accomplir, à l'égard de sa supérieure, la parole du Sauveur à saint Jean : zèle qu'il a pour la conduire à la per-

fection.

Je n’ai de loisir, ma Fille, que pour vous mander la réception de votre paquet. Je ferai au premier jour toutes les réponses, el je verrai avec joie monsieur votre fils. Comme ces lettres pour Jouarre sont fort pressées, je vous prie de les rendre au plus tôt. Dites à madame votre supérieure l’ordre que vous en avez, et demandez-lui sa permission; afin que nous accomplissions cette parole du Sauveur ! : Laissez-moi faire pour celte heure; car c’est ainsi qu’il faut que nous accomplissions toute justice. Prenez bien garde que c’est avant de recevoir le baptême que Jésus-Christ parle ainsi, et que cette justice, dont il parle, est de faire souvent, par une soumission volontaire, ce dont on pourroit s’exempter par des ordres supérieurs.

Je vous prie aussi de faire en sorte que votre communieation avec Jouarre ne vous retarde ni ne vous empêche en aucune partie de vos devoirs et de vos emplois; et de rendre souvent compte en général de cela à madame votre supérieure, lui demandant même son avis, s’il arrivoit que cela vous causât de l'embarras. |

Elle ne me parle point de vos austérités : n’en faites plus à présent, et jusqu'à ce que votre santé soit rétablie, sans ma permission.

Je suis contraint de finir, en vous assurant, ma Fille, que votre âme m'est très chère, et que-je n'oublierai rien pour vous porter à la perfection à laquelle vous aspirez.

À Paris, ce 5 janvier 1692.

LETTRE XXXII, I] lui donne des règles pour sa conduite extérieure et intérieure; l’exhorte à s’abandonner aux transports de l'amour divin; combat les erreurs de certains mystiques, et décrit les effets de l'amour de Dieu.

J'ai reçu, ma Fille, votre présent; mais je suis bien fâché de n'avoir point vu monsieur votre fils. Je n'ai presque point bougé d'ici, et j'ai même gardé la chambre durant quelques 1ours : par ce moyen mon rhume n’a rien été; et jusque ici, Dieu merci, ces petites précautions me délivrent de ces incommodités qui ne méritent pas d'être comptées.

1 Matth. nr. 15,

Vos desirs seront accomplis : vous serez dans mon €œur pour x être continuellement offerte à Dieu; afin qu’il vous tire à lui de la manière qu'il sait, et que vous ne cessiez de lui dire : Tirez-mot ; nous courrons après vos parfums ! ; NOUS COULTONS entraînés par une invincible douceur, par votre vérité, par votre bonté, par vos attraits infinis, par votre beauté, qui n'est autre chose que votre sainteté et votre justice.

Tout ce que vous me mandez de la part du père P''* esttrès nécessaire, et conforme à mes sentiments.

.… La règle que vous me demandez pour votre conduite, quant d l extérieur, est toute faite dans vos constitutions ; On ne pourroit y ajouter que quelques austérités, auxquelles je ne consens point que vous vous abandonniez au delà de ce que je vous ai ; permis, à moins qu'un confesseur discret ne vous les impose

en penilence.

Quant à larègle de l'intérieur, la vôtre, ma Fille, doit être de faire, dans chaque action, ce que vous verrez clairement être le plus agréable à Dieu, etle plus propre à vous détacher de vous-même, sans autre obligation que celle que l'Evangile vous propose, ou que vos autres vœux vous ont imposée, en attendant que Dieu nous éclaire sur ce que vous avez tant dans esprit.

Le plus difficile à résoudre sur votre conduite, seroit de savoir si vous devez vous abandonner à ces transports ardents de Famour divin, à cause de la crainte que vous avez qu'ils pourroient être quelquefois accompagnés de quelque mauvais effet : mais comme je ne crois pas qu'il soit en votre pouvoir de les arrêter, Dieu même a décidé le cas, par la force du mouvement qu'il vous inspire. C’est d’ailleurs une maxime certaine dans la piété, que lorsque le tentateur mêle son ouvrage à celui de Dieu, et même que Dieu lui permet d'augmenter la tentation à mesure que Dieu agit de son côté, il n'en faut pas pour cela donner un cours moins libre à l'œuvre de Dieu ; mais se souvenir de ce qui fut dit à saint Paul : Ma grâce te suffit; car la force prend sa perfection dans l'infirmité*. Méditez bien ce passage, et ne laissez point gêner votre cœur par toutes ces anxiétés ; mais dans la sainte liberté des enfants de Dieu, et d’une Epouse que son amour enhardit, livrez-vous aux opérations du Verbe, qui veut laisser couler sa vertu Sur VOUS.

Tenez pour certain, quoi qu'on Vous dise, que les mystiques se trompent oune s'entendent pas eux-mêmes, quand ils croient

1 Cant. 1. 3, —2 HN. Cor. x. 2.

que les saintes déleciations que Dieu répand dans jes ämes, sont-un état de foiblesse, ou qu’il leur faut préférer les privations, ou enfin que ces délectations empêchent ou diminuent le mérite. La source du mérite, c’est la charité, c’est l'amour : et d'imaginer un amour qui ne porte point de délectation, c'est imaginer un amour sans amour, et une union avec Dieu, sans goüter en lui le souverain bien, qui fait le fond de son être et de sa substance. Il est vrai qu’il ne faut pas s'arrêter aux vertus et aux dons de Dieu ; et saint Augustin a dit que c’est de Dieu dont il faut jouir : mais enfin, il ajoute aussi quec'est par ses dons qu’on l'aime, qu'on s’y unit, qu’on jouit de lui 1. Et s’imaginer des états où l’on jouisse de Dieu. par autre chose que par un don spécial de Dieu, c’est se repaître l'esprit de chimères et d'illusions.

La pureté de l'amour consiste en deux choses : l’une à rendre à Dieu tous ses dons, comme choses que l’on tient de lui seul : l'autre de mettre ses dons dans leur usage véritable, en nous en servant pour nous plaire en Dieu et non en nous-mêmes. Les mystiques raflinent trop sur cette séparation des-dons de Dieu d'avec lui. La simplicité du cœur fait recevoir ces dons comme étant de Dieu qui les meten nous, et on n’aime à être riche que par ses largesses, Au surplus, un vrai amour ne permet pas d'être indifférent aux dons de Dieu: on ne peut pas ne pas aimer sa libéralité, on l'aime tel qu'il est, et, pour ainsi dire, dans le plus pur de son être quand on l'aime comme bienfaisant, et comme béatifiant, et tout le reste est une idée qu’on ne trouve point ni dans l'Ecriture ni dans la doctrine des saints.

On peut souhaiter l'attrait, comme on peut souhaiter l'amour où il porte; on peut souhaiter la délectation, comme une suite et comme un motif de l'amour, et un moyen de l'exercer avec plus de persévérance. Quand Dieu retire ce qu'il y à de sensible dans les délectations, il ne fait que les enfoncer plus avant, et il ne laisse non plus les âmes saintes sans cet attrait, que Sans amour. Quand la douce plaie de l'amour commence une fois à se faire sentir à un cœur, il se retourne sans cesse, et comme naturellement, du côté d’où lui vient le coup, et à son tour il veut blesser l’Epoux, qui dans le saint Cantique dit® : Vous avez blessé mon cœur, ma Sœur, mon Epouse ; encore un coup, vous avez blessé mon cœur par un seul cheveu qui flotte sur votre cou. f ne faut rien pour blesser l'Epoux: il ne

! Voyez tont le premier livre de S. Aug, de Doct. Chr. t. nr Op. — ? Cant. 15, 9,

faut que laisser aller au doux vent de son inspiration le moindre cheveu, le moindre de ses desirs : car tout est dans le moindre et dans le seul : tout se réduit à la dernière simplicité. Soyez douce, simple et sans retour, ma Fille, et allez toujours en avant vers le chaste Epoux : suivez-le, soit qu’il vienne, soit qu’il fuie; car il ne fuit que pour être suivi. Tout ce que vousavez pensé, ma Fille, sur votre desir est sans fondement et impraticable. Laissez croître ce desir de la religion ; mais reposez-VOus sur Dieu pour les moyens, les occasions et le temps de l’accomplir : autrement, toujours occupée de ce qui ne se pourra pas, vous ne ferez jamais ce qui se peut, et ce que Dieu veut de vous actuellement. Notre Seigneur soit avec VOUS.

À Versailles, ce 17 janvier 1692.

LETTRE XXXIII. Sur les épreuves par lesquelles Dieu la faisoit passer ; ét la conduite du prélat dans la direction des âmes.

J'ai vu par votre lettre, maFille, la fâcheuse maladie qui vous est survenue : nos Filles de Jouarre m'en ont écrit aussi aver inquiétude. Dieu vous éprouve en toutes manières : ce sont là autant de traits de Jésus-Christ crucifié : qu'il imprime sur vous. Allez avec lui dans le sacré jardin; prenez à deux mains la coupe qu'il vous présente, et n'en perdez pas une goutie. Je suis fort consolé de ce que vous me mandez que vous êtes bien aise de souffrir, et que ces coups dont Dieu vous frappe, rabattent vos autres peines. Ce m'en est pourtant une grande, de voir que vous soyez exercée en même temps au dedans et au dehors. Il en a été de même du Sauveur : il vous donne des moyens de lui montrer votre amour, et il ne peut rien faire de plus efficace pour vous déclarer le sien.

J'ai vu et considéré toutes vos lettres : je n'ai rien eu de présent pour y répondre ; j'ai eu aussi fort peu de loisir. Il faut toujours exposer les choses; parce que cela fait entrer dans l'ordre de l'obéissance, et dès là c’est un grand soutien. Mais Dieu ne me donne pas toujours, etje n'ai pas toujours le temps : en ce cas, il faut se servir, avec une grande soumission, des règles que j'ai données pour Îles dispositions de même nature. La conduite des âmes est un mystère : il faut que Dieu y agisse des deux côtés. Entendez ceci, ma Fille; Dieu vous en donnera l'intelligence. Je tâche d'être fidèle à donner ce que je recois: quand je ne recois rien de particulier, j'abandonne tout à Dieu, et je le prie de subvenir à ma pauvreté. Je vous ai offerte à Dieu, et je ne cesserai de vous ÿ offrir.

J'ai vu le Père qui veut bien nous faire la grâce d'accepter la direction de la maison. J'ai vu aussi madame Tanqueux, avec laquelle je me suis expliqué de beancoup de choses : tont s'est passé, ce me semble, fort agréablement de part et d'autre.

Je suis à vous de tout mon cœur,

À Paris, ce 21 février 1692.

LETTRE XXXIV. Usage qu’elle doit faire d’un écrit qu’on Jui avoit envoyé par son ordre : desir de la communauté pour posséder Jésus-Christ dans le saint sacrement; comment elle doit se conduire pour attirer en elle l'Epoux céleste.

L'écrit que vous avez reçu de Jouarre vous a été envoyé par mon ordre exprès, et je vous ai mandé à vous-même qu'il y avoit quelque chose pour vous dans le paquet dont je vous chargeois. Quoique cet écrit soit fait à la prière de quelques religieuses, le fond en est commun à tous les chrétiens. Ainsi vous le pouvez communiquer aux personnes qui vous le demandent, et à toutes personnes faisant profession de piété et de retraite. J'en dis autant d’autres écrits, excepté ce qui regarde la conscience, ou les particulières dispositions des personnes. Je n’écris rien que je veuille être secret : il faut seulement prendre garde de ne pas divulguer de tels écrits aux sens profanes et mondains, qui prennent le mystère de la piété et de la communication avec Dieu, pour un galimatias spirituel.

Vous avez plus sujet de craindre d'offenser Dieu en me taisant les choses, ou ne me les disant pas assez à fond, qu’en me les découvrant simplement : vous devez être bien persuadée que Je ne me laisserai pas prévenir, et que je ne condamnerai n1 ne SOUPÇONnerai personne sans preuves. Entendez le sermon, quoi qu'il vous en coûte de peines et de répugnances.

Je loue vos transports envers Jésus-Christ caché au saint sacrement, et ceux de nos chères Sœurs : je le donnerai quand il faudra, et quand j'aurai prévenu certaines noises que je dois éviter. Voilà la lettre que j'écris sur ce sujet à votre communauté.

J'ai reçu vos vœux et vos soupirs, mes Filles. Dans les bien faits communs , c'est un commencement de possession, que d’avoir la liberté de souhaiter ; puisque les souhaits font naître des prières ardentes ; et qui arrachent tout des mains de Dieu. C'est à lui qu'il faut s'adresser pour obtenir l’accomplissement

de vos saints desirs. Je serai attentif à sa voix, et toujours disposé à vous satisfaire. :

Souvenez-vous, mes Filles, sur toutes choses, de l'union et de la régularité, qui sont fondées l’une et l’autre sur Fobéissance : ce sont là les grands attraits qui attireront chez vous l'Epoux céleste, en qui je suis à vous de tout mon cœur.

À Meaux, ce 4 avril 1692.

LETTRE XXXV. Il consent qu’elle diffère son jubilé.

U n’y a aucune apparence, ma Fille, que je puisse aller à Jouarre pendant le jubilé, ni tandis que la mission sera ici. Je veux bien vous différer votre jubilé, et vous entendre dans l’octave du saint sacrement. Vous pourrez, ma FiHe, la venir passer ici. Je ferai prier les Ursulines de vous recevoir dans leur maison durant ce temps : j'aurai soin de leur faire rendre votre lettre, et d'y-assurer votre retraite. Madame B*** ne doit pas vous refuser votre congé, après la manière dont je lui en éeris : elle aura pourtant de Ja peine. Je l’assure que vous ne songez point à aller maintenant à Paris: en effet, la maison seroit trop seule. Je vous attendrai lundi ; et en vous attendant, je demandrai à Dieu, de tout mon cœur, le don de conseil avec le fruit de bonté par rapport à vos intentions. Je trouverai, s’il plaît à Dieu, tout le temps dont vous aurez besoin. Je suis, ma Fille, très cordialement à vous.

A Meaux, ce 30 mai 1692.

LETTRE XXXVI. Sur l’état de l'épouse qui soupire après le divin Epoux.

Le fond des dispositions que vous m'exposez, Ma Fille, dans votre lettre est très bon. L'Epouse disoit : Aussitôt que mon Epoux a fait entendre sa voix, je suis tombée en défaillance. L'original porte : Mon âme s’en est allée; elle s'est échappée. Dieu vous fait sentir quelque chose de cette disposition. L'Epouse s’échappoit encore à peu près de cette manière, lorsqu’elle disoit : Soutenez-moi par des fleurs , et par des essences de fruits confortatifs, parce que je languis d'amour *. L'âme défaillante demande un soutien : mais elle en reçoit un bien plus grand que celui qu’elle demande; car l’Epoux approche lui-même, au verset suivant, et la soutenant et l’'embrassant en même temps, et par là lui faisant sentir toute la douceur et la

force de sa grâce.

1 Cant. v. 2. 6. — ? fbid. 1, 5.

Les caresses intérieures que l'âme fait alors à l'Epoux cé leste, lui sont d’autant plus'agréables, qu’elles sont plus libres et plus pleines de contiance : mais il faut s’en tenir là; et l'épanchement où l’on se sent porté envers les personnes qu'on sait où qu’on croit lui être unies, a quelque chose de délicat et même de dangereux.

Ne voyez-vous pas que la chaste et fidèle Epouse, en rencontrant ses compagnes et celles qui sont disposées à chercher l’Epoux avec elle, sans leur faire aucunes caresses, leur donne seulement Ja commission d'annoncer à son bien aimé ses transports et l’excès de son amour ?. Cela veut dire qu’on peut quelquefois épancher son cœur, en confessant combien on est prise et éprise du céleste Epoux ; mais il ne faut pas aller plus Join. Et quand l'Epoux sollicite sa fidèle Epouse à chanter pour ses amis, elle lui dit ? : Fuyez, mon bien aimé; ce n’est point à vos amis que je veux plaire, je ne me soucie pas même de les voir ni de leur parler; fuyez, fuyez en un lieu où je sois seule avec vous. On doit être dans d’extrèmes réserves avec tout autre qu'avec l'Epoux, et c'est avec lui seul qu'il est permis de s’abandonner à ses desirs ; car il est le seul dont les baisers: les embrassements et les caresses sont chastes ,; et inspirent la chasteté.

Réjouissez-vous avec Jésus-Christ, de ce qu'il est le plus beau des enfants des hommes ; et souvenez-vous qu'il faut mettre parmi ses beautés la bonté qu’il a de vouloir gagner les cœurs, et les remplir de lui-même. Je le prie qu’il vous soulage. Marchez en confiance : il vous regarde, et son regard vous soutient. Le surplus de votre lettre se remettra à un autre temps. Vivez cependant en paix, ma Fille; car il n'ya rien de mal à craindre que de perdre Dieu, que personne ne vous peut ravir si vous l’aimez. Je suis à vous de bien bon cœur.

A Germigny, ce 10 juillet 1692.

LETTRE XXXVII: Comment tout est äbour ; vraie manière de consacrer soi sommeil à Dieu ; règles sut la prière vocale ; instruction sur le pur amour:

Oh! nôn, ma Fille, je ne prétends pas me comprendre dans Îe silence que je vous propose. Parlez-moi quand vous en serei pressée par l'Esprit ; car il faut que je vous écoute, et que j'é= coute Dieu pour vous : il faut que la même voie de l'Esprit qui se fera entendre dans votre cœur, retentisse dans le mien, afin que Je vous réponde ce que Dieu me donnera.

" Gant. 8, v. 9, 17, = ? Ibid. vnr. 13, 14.

DE PIÉTÉ ÊT DE DIRECTION. ÿ4

Tout est amour ; tout aime Dieu à sa manière, même les choses insensibles : elles font sa volonté ; et parce qu'elles ne peuvent pas connoître ni aimer, il semble qu'elles s'efforcent, dit saint Augustin ', à le faire connoître ; afin de nous provoquer à aimer leur auteur ; c’est ainsi que tout est amour.

Il n'est pas besoin d’avoir de l'esprit, ni d'inventer de belles pensées pour consacrer son sommeil à Dieu : qu'ainsi ne soit ; en disant que vous ne savèz que dire; vous avez tout dite Oui, je voudrois, mon Dieu, que chaque respiration, que chaque battement de cœur fût un acte d'amour : je voudrois être moimême tout amour, être écrasée êt anéantie; en sorte qu’il ne restât de moi que l'amour, ét une éternelle louange de votre saint nom. Voilà qui est fait ; cela suffit. On cède après cela à la nécessité ; parce que Dieu l’a ordonnée , l'a établie; et on aime son ordre, parce qu'il est de sa justice, de sa sagesse et de sa bonté. Il n’en faut pas davantage ; et alors notre sommeil loue Dieu, et confesse notre infirmité, qui est la peine de notre péché. \

Puisque vous voulez le savoir, ma Fille; le jour de mon baptême est le jour de saint Michel; en septembre ; le jour que j'ai été consacré prêtre, est le samedi de la passion ; le jour de mon sacre est celui de saint Matthieu. Je vous suis bien obligé de vouloir communier en ces jours là à mon intention, et demander à Dieu les grâces dont j'ai besoin pour être un chrétien digne de ce nom, et pour remplir mon ministère.

Pour les prières vocales, qui ne sont d'aucune sorte d’obligation, quand vous vous sentirez attirée à quelque chose de plus intime, suivez votre attrait. Pour l'office, quoique vous n'Y soyez pas absolument obligée, je ne crois pas que cela füt bien de le laisser.

Quand vous me pressei, ma Fille, de vous répondre sur vos questions de l’amour de Dieu , vous ne songez pas à ce qu'il faudroit pour y satisfaire, et que d’ailleurs cela n’est point nécessaire ; car c'est le cas où arrive ce que dit saint Jean ? : L'onction vous enseigne tout. L'amour s’apprend par l'amour, et à l'égard de ce pur amour, ce qu’il én faut savoir, c’est qu'il emporte un dépouillement universel : cela va bien loin, et porte des impressions bien crucifiantes. C’est pourquoi je ne croirois pas qu'il fallüt ni le desirer ni le demander à Dieu, encore moins se mettre en peine de ce que c'est ; car le propre de cet amour, c’est de se cacher soi-même à soi-même : quand

1 Enar. I in Ps, xxvr, n. 12: tom, IV, col, 124, — ? I. Joan. n. 27.

on le sent, ordinairement on ne l'a pas; qnand on l’a, on ne sait ce que c’est ; je veux dire qu'on le sait bien moins lorsque on l'a, que lorsque on ne l’a pas. Car quand on ne l’a pas , on en raisonne comme les autres; mais quand on l’a, on se tait, on ne sait qu’en dire, et on ne peut en parler, si ce n’est dans certains élans que Dieu envoie lorsque on y pense le moins. J'ai des raisons de croire qu’il n’est pas à propos de le demander ; mais de souffrir à Dieu avec un entier dépouillement, pour faire sa volonté en général.

Vous pouvez dire à la communauté que je permets qu'on garde le saint sacrement les deux jours que vous me marquez, pourvu qu'il y ait toujours quelqu'un devant, même pendant la nuit, sans néanmoins dire mot. Dites à Madame B*** qu’à force de venir de temps en temps dans la maison, Jésus-Christ S'y formera enfin une demeure stable. Je prie le Seigneur qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 4 août 1699.

LETTRE XXXVIIL Il la reprend d’vaoir trop tardé à l'instruire de certaines choses, et la rassure,

Ayez soin, ma Fille, de faire rendre ce paquet en main propre pour Jouarre. Madame d’Albert verra que j'ai recu sa lettre, dont elle est en peine, ét elle aura réponse. Si vous pouvez y aller vous-même, j’en serai bien aise.

Quant à vous j’ai lu vos papiers : vous avez bien fait de me dire tout ; vous eussiez mal fait de me céler quelque chose. Je n'estime ni plus ni moins ceux dont il s'agit; et quand il eût dû en arriver quelque diminution de mon estime, à quelque prix que ce soit, il faut que les supérieurs soient instruits; et s'il y a quelque faute, c'est d'avoir trop tardé. Vous avez besoin que je vous le pardonne ; et je le fais, à condition qu'une autre fois vous bannirez toutes ces réserves et ces scrupules de me parler.

Demeurez assurée sur votre état : je ne souffrirai pas qu'on vous inquiète sur cela. Jeine négligerai pas les occasions de “ous procurer une place dans un monastère, quand cela se présentera. Vivez en foi, ma Fille, abandonnez-vous à celui qui vous attire, Rien ne m'a empêché de vous écrire que le peu de loisir. Soyez persuadée que je ne vous abandonnerai point. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 6 septembre 1692,

LETTRE XXXIX. Il approuve un acte de la communauté ; et exhorte cette Sœur à se soumettre aux dispositions qu'on fera de sa personne.

J'ai vu l'aête que vous m'avez envoyé, ma Fille ; je l'ai trouvé très bien fait : il n’y a qu’à le passer en cette forme, et assurer M. le D‘** votre supérieur, et M. et madame D”, que je le ratifierai, s’il est nécessaire , en la forme que l'on voudra. Je me réjouis avec toute la communauté, du bonheur qu'elle a de posséder un si saint supérieur. Faites-lui bien mes remerci ments de tous ses soins : j'en espère un grand fruit pour la maison ; et je ne doute pomt que Dieu n'accompagne de ses bénédictions particulières la visite d’un supérieur si saint,

Poar vous , ma Fille, vous n’avez qu'à vous soumettre aux dispositions qu’on fera de votre personne, en foi et en abandon. sans avancer ni reculer; c’est la volonté de Dieu. Je salue de tout mon cœur ces messieurs, ces dames et nos chères Filles ; et je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

A Germigay, ce 10 septembre 1692.

LETTRE XL. Il lui ordonne d'accepter les charges qu'on lui a inposées.

Je n'ai recu, ma Fille, votre lettre que ce matin : ainsi Ce que vous demandiez que j'écrivisse par rapport à M. Fabbé”*”, ne se peut plus.

Pour ce qui vous touche, j’ai écrit naturellement; et il vous doit suffire qu’à présent je m'intéresse à ce qui vous touche, d’une façon plus particulière qu’au commencement.

Je vous renvoie votre contrat. Obéissez; acceptez les charges ; quoique avec celle de dépositaire que vous avez déjà , celle d'infirmière me fasse peine pour vous; celle de la sacristie vons tiendra lieu de soulagement. Prenez Courage ; Dieu est avec vous : jouissez de l'Epoux céléste, et des ornements de

son sacré corps. Je suis à vous de tout mon cœur. À Germigny, ce 21 septembre 1692.

LETTRE XLI. Sur une peine dont elle lui avoit écrit; et la demande de la communanté pour conserver le saint sacrement.

Voilà, ma Fille, deslettres pour Jouarre, que je vous prie de faire tenir le plus tôt que vous pourrez. Je ne puis encore vous répondre sur ce qui vous touche, sinon à l'égard de la peine dont vous m'avezparlé. Si je ne vous en airien dit, c'est qu'il m'a

paru qu’elle n’avoit rien de nouveau dans son fond ; en sorte que vous n’aviez qu'à y appliquer les conseils que je vous ai donnés en cas pareils, et au reste demeurer en repos. J'ai considéré tousles mouvements que Dieu vous donne : vous pourrez difficilement vous empêcher de venir à Paris. J'y serai, s'il plaît à Dieu, la semaine prochaine : vous pourrez m'y voir, et je vous écouterai volontiers. Ne craignez point de vous charger des demandes qu’on vous priera de me faire sur le saint sacrement ; il me faudra pourtant laisser écouter Dieu. J'espère voir vos papiers avant mon départ, et vous y donner une réponse. Priez Dieu, ma Fille, qu'il m'en donne le loisir autant que j'en ai la xolonté. Dieu soit avec vous.

À Germigny, ce 8 novembre 1692.

LETTRE XLII. Sur un moyen pour tenir en la présence de Dieu; et sur la raison qui l'empêche de lui permettre quelques austérités.

Je ne mesouvienspoint, ma Fille, d'autre pénitence que de celle que vous me marquez, etje m'en contente. Je ne me souviens d'autre chose de ce que je vous dis à confesse, sinon que je vons donnai pour moyen de vous tehir en Ja présence de Dieu, son Saint amour ; n’y ayant rien qui ramène mieux dans la pensée l’objet aimé, que l’amour même, Qui peut oublier ce qu'il aime? Suivez donc ce bienheureux attrait , €t Dieu vous sera présent.

J'approuve fort le recueillement dont vous me parlez pour les fêtes et dimanches, si madame votre supérieure le trouve bon ; vous rehvoyant à l’obéissance pour les choses extérieures.

Je suis toujours dans les mêmes sentiments sur les austérités. Vous voyez bien que celle que vous me proposez paroitroient trop; sans cela je vous en permettrois l'essai durant l’Avent : mais cela ne se peut, non plus que le reste dont vous me parlez. . : |

Marchez, avancez, sortez de vous-même, et Dieu s’ayancera vers VOUS, Approchez-vous de lui, dit saint Jacques #, et il approchera de vous. Je l'en prie, et suis à vous de bién bon cœur,

À Germigny, mardi matin, 1699,

LETTRE XLIII. Il permet de réserver le Saint sacrement dans Ja communauté, et montre en combien de manières Jésus-Christest admirable, Je ne me suis pas bien expliqué, ma Fille, sur le sujet du sa-

dut. Je ne souhaite pas qu’on le dise publiquement, jusqu’à ce qu'il 1'Jac. av 8.7 | f #3 163 ê

soit fondé, et la fondation acceptée. En récompense , je permets de le dire en particulier entre les Sœurs la veille et le jour de Noël, la veille et le jour de la Circonsion, la veille et le jour de l'Epiphanie, et de garder le saint sacrement dans le tabernacle la nuit de Noël et le jour même, jusque au salut. Insensiblementl'Epoux céleste s'accoutumeraà venir dans son jardin : mais que ce soit un jardin clos, qui ait une fontaine scellée:; que tout y soit dans le recueillement et dans le silence. Vous voyez bien qu’il ne faut pas me presser; mais me laisser écouter Dieu. J'ai bonne volonté; mais je ne puis encore rien déterminer.

Vous avez trouvé à Jouarre de quoi vous entretenir devant le divin Enfant : soyez en admiration et en silence devant lui; écoutez-le , contemplez-le, et en l’admirant, laissez-lui ravir votre cœur. ? |

Abraham a vu mon jour, et îls’en est réjoui? :ilavu mon jour, le jour auquel j'ai paru au monde. Isaïe à aussi vu cé jour, et voici ce qu'il a vu * : « Un petit enfant nous est né, un fils nous est donné, sa principauté est sur ses épaules , et son nom sera l’Admirable, le Conseiller, le Dieu fort, le Père du siècle futar, le Prince de la Paix.» jé

De toutes ces qualités, je choisis pour vous celle d’'Admirable que je vous donne à méditer. Songez bien à cette belle qualité, et donnez-vous à Dieu ; afin qu'il daigne vous faire sentir en quoi principalement ce divin Enfant est admirable. Méditez bien ces mots : Un petit enfant nous est né, un fils nous est donné. Prenez-le, puisqu'il vous est donné à lasainte table ; prenez-le comme un petitenfant, puisque c'ést pour vous qu'ilestné en cette qualité. Jésûs admirable en Dieu, admirable enlui-même, admirable en ses conduites, en ses verlus, en ses miracles ; admirable en nous-mêmes dans notre vocation, dans les miséricordes qu'il a exercées envers nous; admirable dans la suite de notre sanctification et dans notre persévérance. Ceserale sujet de mon sermon de Noël que je vous donne à méditer : priez Dieu, ma Fille, qu'il m'ouvre l'intelligence de cette admirable prophétie, la plus capable, que je sache, de faire connoître et aimer ce divin Enfant. Puisse-t,il être aimé de toute la terre ! Notre Seigneur soit avec VOuS- |

A Meaux, ce 22 décembre 1692.

1 Gant, 1v. 12. —? Joan. vit. 56, — 3 Jeai. 1x. 6.

LETTRE XLIV. Sur ses desirs d’être religieuse; exhortation à Fhumilité.

Je reçois vos vœux, ma Fille, et je les offrirai demain à Dieu avec un cœur paternel. Je suis fâché -du long tour qu'a fait ma lettre : c'est pourtant l'ange de Dieu qui l’a conduite, puisqu'elle vous a été rendue. Je pars samedi : je donnerai moimême votre lettre au P***; s’il plait à Dieu, je lui parlerai, et je chercherai les moyens de concilier toutes choses.

Vous vous tourmentez trop sur cette pensée de religion : la proposition que vous croyez si faisable, et que vous me priez de repasser dans mon esprit plus d’une fois, est la plus grande chimère du monde. Ne vous agitez plus tant sur ce sujet : ce n'est pas que je me rebute ; mais c’est que j'ai peine à vous voir vous tourmenter en vain.

Vous avez raison de dire que l'Epiphanie est la fête de la foi: suivre la foi, c'est suivre l'étoile. Que cette étoile est aimable, puisqu'elle nous conduit à Jésus-Christ et au lieu où il est!

Ce que vous avez fait avec N°** m'a beaucoup plu : mais ce n'est pas assez; continuez', et humiliez-vous toujours de plus en plus devant Dieu et devant les créatures. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 7 janvier 1693.

LETTRE XLV.. Il accorde à la communauté la présence du saint sacrement pour plusieurs jours.

Vous direz, ma Fille, à madame votre supérieure que je Jui accorde, et à la communauté, la présence du saint sacrement , pour les trois jours de la Quinquagésime, et pour la fête de saint François de Sales : vous pourrez dire le soir le salut entre vous. J'aurai bien de la joie que M*** vous fasse une exhorta- Uon : pour le surplus, j'y songerai, et y répondrai à loisir. Toutes vos pensées sont bonnes; mais je n’y vois pas, ma Fille, la facilité que vous pensez. Si je puis accomplir vos desirs, je le ferai avec joie; n’en doutez pas.

Vous avez, dans les choses que je vous ai dites, la règle de votre conduite, et vous n’avez qu’à marcher avec confiance. Surmontez-vous vous-même : ne vous pardonnez rien devant Dieu e atiendez tout de sa miséricorde. J'ai bien considéré toutes vos lettres ; j’aurai égard à tout. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Versaïlles, ce 26 janvier 1693.

‘LETTRE XLVI. Surles manières admirables dont l’Epoux tourmente âmes; et sur l'union qu'il faut avoir avec le Verbe,

Je recois toutes vos lettres, ma Fille : il ne faut imputer mon silence qu’à mon peu de loisir; je ne laisse pas de penser à tout. L'affaire de l'union semble s’avancer : je la crois très bonne ; je serai attentifà tout.

Pour ce qui vous regarde, je vous avoue, ma Fille, que quel- 4ue attrait que vous sentiez pour la religion, je n'y vois rien -moins que les facilités que vous croyez. Votre desir vous trompe -et fait votre croix. Continuez à regarder Jésus-Christ comme J'Admirable, et songez qu'il faut renfermer dans cette qualité -cette parole de Jobt: Vous me tourmentez d’une manière admirable, Ces manières admirables de tourmenter les âmes, contiennent les exercices qu’il leur envoie pour les purifier, «et pour enflammer leur amour. Assurez-vous que ces peines sont permises et ordonnées à cette fin : plus elles augmentent, plus Dieu veut que l’on s’unisse à lui, et que l’on s’y ävre; et c’est aussi le seul moyen de lesempêcher de s’accroître. Un amour qui n’est pas content doit plonger l’âme dans une profonde iristesse : on n’est content ni de soi-même, ni des efforts qu'on fait pour aimer, ni du cher Epoux, qni ne se donne qu’à travers des ombres et par moments, et qui semble abandonner l'âme qu'il livre à de si noires pensées. 11 faut croire, durant cette espèce de désordre, que l'affaire de l'amour s’avance du côté de l'Epoux ; il faut être fidèle à avancer du sien.

Ecoutez ces mots : Ze suis la vigne : comme les rameaux ne peuvent porter de fruit s’ils nesont dans la racine, ainsi vous ne sauriez rien faire sans moi ?. Saas l'influence de la racine, la branche sèche aisément, et n’est plus benne que pour le feu. Sans moi, vous ne pouvez rien. Ouvrez l'oreille du cœur à ces paroles ; lisez-les dans saint Jean. C’est la vérité que vous fait sentir l'Epoux céleste. Lorsqu'il semble que l'âme est prête à s'échapper à chaque moment, alors on ressent cette vérité : Vous ne pouvez rien faire sans moi : il ne reste qu'à dire : Il est rai, cela est ainsi ; je ne puis rien de moi-même ; mais je puis tout avec celui qui me fortifie *. re C'est en qualité de Verbe que Jésus-Christ parie ainsi : car encore que cela soit vrai de Jésus-Christ en tant qu'homme, cela n’est vrai de Jésus-Christ homme, que parce que cette hu-

1 Job. x. 16. — 2 Joan. xv. 5. — © Phil. 1v. 15.

Bossuet, t, xxvu.

LA

be] LETTRES

manité est unie au Verbe. C’est au Verbe qu'il faut être uni pour pouvoir tout avec lui : c'est par le Verbe et avec le Verhe que le Père produit le Saint-Esprit qui est son amour : la même chose se fait dans les âmes. Jésus a dit’ : Mon Père et moi viendrons à celui qui garde mes commandements, et nous établirons en lui notre demeure; ce qui se fait en produisant en nous le chaste amour, qui est répandu par le Saint-Esprit dans les cœurs. C’est donc principalement en cela que Jésus est admirable. 11 est admirable dans les chastes embrassements dont il honore sou Epouse, et la rend féconde : toutes les vertus sont le fruit de ses chastes embrassements. Les peines qui l’accomgnent servent à retirer l'âme au dedans où elle jouit. Cela est ainsi du côté de Dieu : il faut se laisser aller à lui; afin que cela soit aussi de notre côté. Vous vous tourmentez trop, ma Fille, sur le desir de la religion : tout ce qui arrive vous fait imaginer des occasions pour cela; elles sont trop foibles et trop éloignées. Vivez en paix : notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 23 février 1693,

LETTRE XLVIT. Sur la conduite que Dieu lui inspiroit dans la direction; et sur les caractères d’une âme ressuscitée.

Je me sers, ma Fille, de l’occasion du messager que j'envoie à Jouarre, pour vous dire que je vous ai offerte de bon cœur à Dieu, et que je l’ai prié de m'’inspirer ce que j'ai à vous dire, touchant ja personne dont vous m'avez écrit. Je vous dirai en général que la conduite qu'il m’inspire dans le cœur est fort sérieuse en matière de direction. Il me donne un fonds de charité inépuisable et inaltérable, ce me semble, pour les personnes dont il me charge; et je crois être, par sa grâce, à toute épreuve là dessus. Au surplus, je ne suis porté à aucune des choses dont vous me parlez. Dites à cette personne que je ne changerai point de conduite : je n° improuve pas ses sentiments ; mais je persiste dans les miens : ainsi je souhaite que tout demeure au même état.

Pour vous, ma Fille, songez qu'une personne ressuscitée avec Jésus-Christ est une nouvelle créature. Je fais toutes choses nouvelles, dit Jésus-Christ dans l’Apocalypse ?. La ferveur suit la nouveauté. Je voûs souhaite cet heureux renouvellement, et suis à vous de bien bon cœur en notre Seigneur.

À Meaux, ce saint jour de Pâque, 1693.

! Joan, xvI, 23. — ? Apoc, xxI. 5.

LETTRE XLVIUT, Il approuve qu'on lui parle d'affaires temporelles ; et lui répond sur quelques affaires de la communauté.

1] n’y a point de sujet de vous alarmer de la lettre que je vous ai déjà écrite : vous devez croire que je ne m’étonne, ni ne me fâche jamais qu'on me parle de ses affaires temporelles ; au contraire, je suis très aise de cette confiance, et je la ressens comme l’effet d’un cœur filial:

Pour ce qui regarde les propositions de cette personne, je vous dirai ingénuement que les termes dont elle s’est servie ne m'ont pas plu; cependant je prends cela en bonne part : mais ce qui me fait rejeter ces choses, c'est qu'elles ne sont pas assez sérieuses, et que c’est par elles que commencent les amusements si peu dignes de la gravité du ministère ecclésiastique. Au surplus, celte personne a bien fait de m’exposer en simplicité tous ses sentiments; et vous pouvez l'assurer . qu’elle ne m’a pas déplu, ni que ce n’est pas que j'aie mal pris aucune de ses paroles ; mais c’est que j'ai d’autres idées, et que je concois la direction comme quelque chose de plus sérieux. Ne la pressez pas sur ce qu’elle vous a dit par rapport à moi : j'évite, autant que je puis, de pareilles communications : quand Dieu me les envoie et que je connois sa volonté, j'y entre de bonne foi. PRESS

Je comprends au reste que l'union de communauté peut vous causer de grandes peines ; mais comme cette union est avantageusé pour la maison, il la faut avancer sans trop penser à vous : cependant, ma Fille, je vous dirai quand il faudra ce que vous aurez à faire, et j'écouterai vos raisons. Il ne faut point venir à Paris, du moins si tôt ; les choses ne sont point encore assez avancées pour cela. É Je n’ai rien de nouveau à vous dire sur ce que vous me mandez de Jouarre : le temps donnera peut-être d’autres ouvertures ; à présent, je ne vois rien; soyez soumise aux ordres de Dieu.

Je serai très aise que ce Père dise chez vous sa première messe Je jour de saint Joseph. Demandez à Dieu ses lumières pour deux affaires d’une extrême conséquence, et ajoutez cette intention à celle que vous me marquez : demandez la même grâce devant le saint sacrement que vous aurez ce jour là.

Je vois, par la fin de votre lettre, que madame votre supérieure se prépare à faire le voyage de Paris : si d'elle-même elle s’avisoit de vouloir vous y amener, j'y consentirois volon—

“tiers; autrement je ne le trouve pas à propos : il faut que ce

100 LETYRÉS

soit elle qui le-veuille et qui vous en presse ; autrement n° venez point. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

A Meaux,ce 24 mars 1693.

LETTRE XLIX. Sur les sentiments que Dieu Jui inspiroit pour elie.

Je ne puis eneore rien dire des affaires de la maison, que: la mort de M°** semble avoir un peu retardées : je veillerai à tout, et j'aurai toujours un égard particulier à tout ce qui vous | touche. Je ne erois pas nécessaire de m'expliquer davantage. Je vous offre sans cesse à Dieu, et je ne perdrai jamais les bons sentiments qu'il m'a inspirés pour vous. J’aï de la joie de la satisfaction que vous avez eue à Jouarre ; je voudrois qu’elle püt être entière.

Je prie notre Seigneur qu’il soit avee vous:

À Paris, ce 19 avril 1693:

LETTRE L. Sur ur présent qu'elle lui avoit fait; sur une manière tres utile d'invoquer Dieu, et d’adorer le Saint-Esprit.

Je reçois votre présent, ma Fille, et d'autant plus volontiers, qu'il est accompagné de vos vœux pour m'obtenir les dons dont vous m’envoyez la figure. Quand madame de Jouarrem'aura parlé, je verrai si ce que vous croyez si possible l’est autant que votre desir vous le fait paroître : je ferai de bonne foi ce que je pourrai, et je préterai de bou cœur la main à tout.

Je ferai la cérémonie que vous m'avez prié de faire aux Ursulines le jour de la Trinité: je veux bien, ma Fille, que vous veniez à cette prise d’habit. Si vous avez à venir, il faut que ce soit le vendredi, comme vous me marquez ; parce que je vous donnerai quelques heures samedi après l'ordination. Je prie notre Seigneur qu'il recoive l'oblation que je lui ferai de votre personne, en mémoire de votre baptéme.

J'irai après la cérémonie à Jouarre, d'où je reviendrai mer— credi matin. Je ne bougerai d'ici, s’il plaît à Dieu, durant l’octave du sant sacrement. Fe permettrai facilement que vous la: passiez à Jouarre, ou ici aux Ursulines, selon que nous le tronverons plus à propos, et selon la conjoncture des choses. Je ferai avec plaisir tout ce qu'il faudra, avec les ménagements qui me conviennent.

Dieu est le souverain qui meut les cœurs ; invoquez-le sous ce titre : adorez le Saint-Esprit sous le titre d'Esprit de vérité :

priez-le que {out soit vrai en vous. Je le prie, ma Fille, qu'il soit avec vous.

A Meaux, le lundi de la Pentecôte, 1693.

LETTRE LI. Sur les dispositions de madame l'abbesse de Jouarre envers cette Sœur.

Vous allez être bien affligée, et je le suis pour vous, machère Fille. J'ai trouvé madame de Jouarre fort peinée sur votre retraite, très desireuse d’un côté de vous tenir sa parole, très persuadée de l’autre que cela nuiroit à votre dessein principal. Dans ces circonstances je n'ai pas trouvé à propos de la presser davantage. Dès le matin j’avois eu un pressentiment de ce qui devoit arriver : mais enfin je crois très certainement que Dieu l'a voulu ainsi , afin que vous fissiez votre retraite entre mes mains plutôt qu'ici. Attendez-moi donc, ma Fille ; demeurez aux Ursulines : je crois que Dieu veut vous faire quelque grâce, et que je vous aide à la recevoir. Je suis à vous de tout mon cœur.

A Jouarre, ce 17 mai 1693.

LETTRE Lil: Sur la profondeur de deux chapitres de saint Jean ; ce que c’est qu'adorer Dieu en esprit et en vérité ; pourquoi Dieu nous inspire des desirs dont il ne veut pas l’accomplissement.

Je ressens vos peines, ma Fille ; et loin d’être rebuté de vos lettres, je les vois toujours de bon cœur. Prenez garde de votre côté à ne vous point rebuter de mon silence, qui , le plus souvent, est forcé ou par des affaires, ou parce que Dieu ne me donne rien, et ne me fait pas voir qu'il y ait rien de nouveau à vous dire.

Quant à ces deux chapitres de saint jean, je vous avouerai franchement que je n'ai pu encore venir à bout de me rien dire à moi-même qui me satisfasse, tant j'y trouve de profondeurs. Pour ce qui est du premier chapitre, 11 ne faut pas s’en étonner; car il sy agit de cette naissance éternelle du Verbe dont le prophète a dit { : Qui racontera sa naissance ? Mais je ne trouve guère moins de profondeurs dans le quatrième chapitre, où Jésus-Christ dit * : Dieu est Esprit ; et il veut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. Car qui peut enténdre où expliquer dignement ce que c’est à Dieu que d’être esprit ; et combien ce divin attribut est au dessus non seulement de tous nos sens, mais encore de toutes nos pensées ?

1 [sai, LIT: 8. — ? Joan. :v: ?2#.

10% LÉTTRES

Pour ce qui est de l'obligation d'adorer Dieu en esprit et ei vérité, il y a tant de vérités renfermées en ce peu de mots, que je m'y perds. Tout ce que j'y vois de plus certain , c’est qu’adorer Dieu en esprit, c'est l’adorer et l'aimer avec un entier détachement de tous nos sens ; détachement, au réste, que je ne me sens pas capable d'exprimer, tant il est intime et simple, tant il est haut, tant il est universel. 1 faut aller avec saint Paul à la division de l'âme d'avec l'esprit !, et à un si grand épurement de nos pensées, que je ne sais si nos âmes le peuvent soutenir en cette vie. Ge détachement engage aussi à une si haute et si parfaite mortification de nos sens, qu'on ne peut la regarder sans frayeur, quoique on he puisse d’ailleurs la regarder sans amour.

Mais adorer Dieu en vérité, c'est encore quelque chose de plus haut; car cela emperte une si parfaite conformité avec la volonté de Dieu, qu'il n'y à rien au dessus, ni rien à laisser à notre vo lonté propre : autrement, la vérité n’est point en nous; puisque la vérité qui y doit être, c’est d’être entièrement eonformes à ce que Dieu veut de nous, quelque inconnu qu'il nous soit : car il ne faut pas douter que Diew, comme je vous le disois dernièrement, ne nous cache quelquefois sa volonté, jusqueau point de nous inspirer de vouloir ce que lui-même ne veut pas accomplir en nous. Saint Paul lui demandoit de le délivrer de cet ange de Satan, qui lui étoit envoyé de peur qu'il ne fût enflé par la grandeur de ses révélations ?. Îl le demandapar trois fois, comme il le dit lui:même, c’està dire, avec toute l'instance possible ; et néanmoins il ne l'obtint pas, et néanmoins c’étoit saint Paul. il ne faut pas douter que ee ne fàt Dien même qui lui inspiroit ce desir ; et Dieu qui Finspiroit ne vouloit pas qu'il ft accompli ; 1l vouloit laisser à saint Paul-eet exercice. Ïl est vrai qu'il lui déclara sa volonté : mais il ne le fait pas toujours; et il nous laisse quelquefois languir dans un desir qu'il pousse à bout de notre côté, sans peut-être vouloir du sien qu'il s'aecomplisse. Et pourquoi cela ? Parce que c’est un grand bien de desirer tout ce qui est bon : et quoiqu'il soit bon de le desirer, Dieu voit un certain bien dans le refus, et il veut donner ces deux sortes de biens à l'âme; c’est à dire le bien du desir, et en même temps Je bien du refus : si bien qu’en cette manière , loin de resserrer sa main , il l’étend avec une plus parfaite libéralité, en nous donnant deux biens pour un ; car c’est un bien de nous refuser de certains biens, lorsqu'il voit dans la privation de ces certains bien, un bien plus grand qu’il nous réserve.

* Hebr. iv. 12: — ? IL. Cor. xir. 7, 8, 9.

: Par exemple, le desir qui vous presse pour la religion est un srand bien : mais je suis assuré , ma Fille, que Dieu en vous privant de son effet, peut vous donner, par cette privation, un plus grand bien que celui que vous envisagez-dans sa jouissance: Car qui sait le secret de Dieu, où qui sera son conseiller !? EL peut-être que ne voulant pas vous donner ce bien, ce que je ne décide pas , comme je ne décide pas le contraire, il veut vous: faire la grâce de le desirer, et de vous exercer par cé desir et par toutes les violences que vous ressentez. Ne concluez pas de là que Dieu veuille l’accomplissement de ce desir ;: mais soumettez-vous à ses volontés cachées : car c’est par là que vous l'adorerez en vérité, en vous conformant à l'aveugle à ce qu'il sait seul, et à ce qu'il veut de vous sans se déclarer.

. J'entrerai cependant de bon cœur danstous les moyens : mais il faut modérer ces vivacités el ces empressements, par une entière soumission à la volonté de Dieu, connue et inconnue , et par une intime conformité de votre fond avec Dieu , en adorant: le seëret de votre prédestination et du conseil éternel de Dieu sur vous. Autant que je puis penser , c’est là adorer Dieu ex vétité, lorsque on joint à la vérité de ce desir, la vérité de la pratique ; c'est à dire des œuvres qui soient véritablement selon Dieu, et par lesquelles soit accomplie celte prière du Sauveur ?: Sanctifiez-les en vérité; non pas coinme ils pensent, maïs comme vous savez.

Je.dirai, s’ plaît à Dieu, aujourd’hui la messe à votre intention, vers l'heure de midi. Je ne prévois pas que je vous puisse parler avant lundi ; vous pouvez communier en atténdant. Je prie Dieu qu'i}soit avee vous. Priez pour le Roi et pour l'Etat. dans votre retraite.

À Meaux, samedi,.1693.-

LETTRE LUL.-N l’exhorte à recevoir la communion dans la: même disposition que si c’étoit pour mourir ; lui fait connoître quelle est la vertu de

PEuvcharistie-

Je ne pourrai pas , a Fille, vous donner demain la sainte communion : mais je vous exhorte à vous mettre mardi dans l'état que vous me proposez; c’est à dire de recevoir la com munion dans la même disposition que si c'étoit pour mourir, et pour viatique. Dieu vous fasse la grâce d’expirer aux pieds de votre Sauveur ;: en sorte que vous soyez une nouvelle créature. | |

1 Rom. x 34. — ? Joan. XV11. 17.

Jésus-Christ vous a donné une vraie idée de ce qu'il opère dans l’Eucharistie , en vous rappelant cette vertu qui découloit de son corps sur tous ceux qui savoient le toucher comme il veut l'être: car il ne faut pas croire que cette vertu soit seulement pour guérir les corps. Jésus-Christ est encore plus Sauveur des âmes : il en pique le fond; il y excite de saints desirs ; il les unit à lui-même , et les prépare à une union plus divine et plus excellente; et tout cela est là vertu qui partoit de son humanité sainte, et qui se répand sur tous ceux qui le touchent avec foi. Je trouve bon que vous fassiez les communions aux intentions que vous me marquez..

Madame de Jouarre, croyant me faire plaisir, m'écrit ellemême qu'elle vous a reçue. Ne manquez pas, ma Fille, de lui écrire, pour lui témoigner votre reconnoissance et votre entière soumission à ses ordres, et pour savoir d'elle quand elle veut que vous vous rendiez à Jouarre. Vous voyez que Dieu agit pour vous; agissez pour lui : marchez cependant selon les règles que je vous ai données; et sans rien atiendre de vous-même y abandonnez-vous au céleste Epoux. Je vous mets, ma Fille, sous sa protection.

À Meaux, dimanche au soir, 1693.

LETTRE LIV. Sur l'oubli du monde et sur des pratiques de dévotion pour célébrer l'octave de sa délivrance.

Laissez évanouir le monde, son éclat, et tout ce qui le compose ; et quand tout sera mis en pièces, en morceaux, et absolument détruit, vous ne resterez plus que seule avec Dieu, environnée de ces débris et de ce vaste néant. Laissez-vous écouler en €e grand tout, qui est Dieu ; en sorte que vous-même vous ne Soyez rien qu'en lui seul. Vous étiez en lui avant tous les temps , dans son idée et dans son décret éternel : vous en êtes sortie , pour ainsi dire, par Son amour, qui vous à tirée du néant. Retournez à cette idée , à ce décret, à ce principe et à cet amour.

Le jour que vous partirez pour Jouarre, dites le psaume Cxx1, et réjouissez-vous d'aller dans la maison du Seigneur. Le jour que vous y serez arrivée, le psaume Lxxxun : le lendemain , le pSaume LXXXIV; appuyez sur le verset 9 : Je troisième jour , le psaume Lxxxv1; admirez les fondements de Sion ; Qui sont l'humilité et Ja confiance ; le quatrième jour, pour rendre grâces à Dieu de votre liberté , les psaumes cxtv et cxv, qui n’en font qu'un dans l'original, et qui sont de même dessein ; Jecin-

tuièmé jour, avec le même sentiment, le psaume exxv ; le sixième jour, dans le même dessein encore, mais avec une plus intime joie de votre sortie du monde, le psaume exur ; le sepüème jour, adorez l’Époux céleste dans le sein et à la droite de son Père, au sortir des temps deson enfance, par le psaume crx; le huitième et dernier jour de l’octave, dites en actions de grâces Je psaume cxvur : ainsi, ma Fille ,-se céléèbrera l’octave de votre délivrance. Consacrez-vous à Diew de tout votre cœur, comme une victime qu’on mène à l'autel, qui est le sens du verset 27 de ce dernier psaume. :

Voilà les psaumes pour la veille , le jour et l'octave de cette fête. Durant cette octave, lisez le chapitre Lu du prophètelsaie, et le huitième de l’évangile saint Jean. Demandez à Dieu la liberté véritable, qui est celle que Jésus-Christ donne par la vé— rité. Ecoutez plutôtles promesses que les menaces. Accoutumezvous à craindre à la vérité, mais à espérer encore davantage , par la grande bonté de Dieu, dont vous lirez les merveilles dans’ le chapitre v de l’épitre aux Romains. Nôtre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

A Meaux, ce mercredi matin, 1693.

LETTRE LV. Il lui recommande d'éviter l’indiscrétion dans ses exercices ;' lui explique en quoi consiste la communion spirituelle; et l’encourage à persévérer.

Vous ferez bien, ma Fille, de porter vos lettres à madame de’ Jouarre, et d'agir en tout selon ses ordres; non seulement parce que je crois qu'elle l’aura pour agréable, mais encore parce qu'il y a toujours un grand avantage à agir par obéissance , et que c’est cela même qui lui fait desirer qu'on lui soumette tout. |

Prenez garde à ménager votre santé sur l’observance de Ja’ règle ; et à ne voûs point pousser à bout : cela est d'une extrême conséquence; parce qu'enfin, à force de faire, on se réduit à ne faire rien; ce qui est excessif est indiscret : prenez-y garde sous’ les yeux de Dieu. |

Réglez vos communions selon que nous l'avons dit, La com— union spirituelle est une douce commémoration du sacrifice de la croix, dont l'époux céleste nous donne à manger la chair et le sang à la’saînte table; afin de nous être un gage que c'est pour nous qu'il les a pris, et pour nous qu'il les a immolés. Vous voyez bien, par cette raison, qu’on peut communier spirituellement à toute heure; mais que c'est principalement à la

sainte messe qu'il Je faut faire. Il faut joindre à cette pieuse commémoration un desir sincère de jouir de ce corps sacré dans la communion actuelle, et d'exercer le droit que nous avons sur ce Corps , qui est le sceau de notre union avec le céleste Epoux.

Je suis bien aise de la bonne réception qu’on vous a faite , et de la grâce qu'on vous accorde de vous donner une cellule au dortoir. Non, ma Fille, vous n'êtes point séculière. Je sais très bon gré à vos amies du-plaisir qu'elles vous font, et je reçois avec joie ce que vous me dites de leur part en cette occasion, Vous ferez bien de m'instruire de tout ce qui pourra contribuer à votre repos, surtout dans ces commencements : mais il faut mettre les choses dans un train qu’elles puissent durer. J'entre dans vos sentiments sur les emplois. C’est à vous à ménager cet intérêt, qui avec raison vous es si cher: j'en dirai à madame l’abbesse ce que Dieu me mettra dans l'esprit; continuez-lui toujours vos soumissions et votre confiance.

Je rends grâces à Dieu de la résolution où vous êtes de ne plus reculer après avoir passé sur les difficultés. Vous savez bien que j'ai tout prévu ; mais votre ardéur l’a emporté : il faut boire le calice tout entier ; les consolations éélestes en détremperont l'amertume. Demeurez en repos, ma Fille : je veillerai à tout ce qui vous touche. Quand oh contlura l'union, vous devez y consentir, sans craindre de manquer à la sincérité ; puisque le fond en est bon et de votre goût. Je prie Dieu qu'il soit avec vous. Tenez-vous dans cet esprit d'humiliation et de recueillement : Dieu vous en fasse la grâce, ma Fille.

À Germigny, ce 14 juin 1693.

LETTRE LVI. Il lui donne des avis sur la-conduite qu’elle devoit tenir dans les affaires de son ancienne maison.

Pour réponse à votre billet, j'ai laissé, en partant de Ger= migny, un paquet pour Jouarre, où il y a une réponse à votre dernière lettre, Quant à Madame***, si elle arrive , vous n’aurez qu'à lui écrire bien respectueusement que vous êtes prête à vous rendre auprès d’elle au premier mot qu’elle vous fera dire : vous ferez bien même de la prévenir. Si on vous presse de vous déclarer, vous direz que pour la maison vous apporterez toutes les facilités possibles à l'union , et que pour vôtre particulier vous attendrez mes ordres; que je serai bientôt de retour. S'il y à quelques actes à passer, ne faites point diff: eulté de signer, et de le conseiller à vos Sœurs, en mettant sous

mOn bon plaisir et agrément. Dieu soit avec vous, ma Fille, et qu'il soit votre soutien.

À Soissons, ce 16 juin 1693.

LETTRE LVII. Il lengage à retourner à son ancienne communauté, l’exhorte à la soumission envers la supérieure, et l'anime à la confiance.

Si M. le curé de Jouarre n'étoit venu ici , j’aurois, ma Fille ê envoyé demain un homme exprès pour répondre à vos lettres du 26 et du 29. 11 n'y a qu’un mot à vous dire, qui est que Yous devez sans hésiter obéir à Madame ***, et vous rendre à la communauté sur ses ordres.

Entrez dans ses sentiments touchant la communauté : n’éloignez rien de ce que l'on souhaitera pour votre personne. Té= moignez yos soumissions parfaites : dites seulement qu'après avoir exposé vos dispositions, vous êtes obligée de m’en écrire pour sayoir mes intentions et mes vues; que vous ne doutez point qu'elles ne soient conformes au bien de la communauté , comme il est très vrai.

Ne témoignez rien du tout de vos pensées pour la religion ni pour Jouarre. Recevez la bénédiction de madame l’abbesse avant de sortir de chez elle : priez-a, tant de ma part que de la vôtre, de vous conserver sa bonne volonté, et de vous regarder toujours comme sa fille. Vous l’êtes en effet par la volonté que vous avez de lui obéir : vous pouvez lui dire qu'il est vrai que vous laissez votre cœur à Jouarre. Elle verra bien les dispositions de la divine providence, auxquelles vous devez vous conformer, à peine de déplaire à Dieu, qui vous met dans les conjonctures où vous êtes. Du reste, abandonnez-vous à Dieu : je prendrai toujours intérêt à ce qui vous regardera. J'espère que Dieu me donnera son esprit, afin que je me règle sur sa volonté ; et quoi qu'ilarrive, vous pouvez tenir pour certain que je continuerai à veiller sur vous. Il n’y a rien de vrai dans tout ce qu’on vous a dit sur mon sujet. Vivez en foi et en espérance contre l'espérance même; afin que Dieu se charge de vous, par l'abandon que vous ferez de vous-même entre ses mains, Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce... juin 1693,

LETIRE LVIII. I] la console sur ses peines, et lui marque ce qu’elle doit taire ou dire à son confesseur,

Vos lettres, ma Fille, contiennent deux choses ; l’une rEgarde la communauté : j’en eonserverai les remarques, et je

tächerai de tourner en bien toutes les vues qu’on peut avoir: ne doutez pas du secret et du soin particulier que je prendrai de tout ce qui vous touche. L'autre partie de vos lettres vous regarde vous-même : sur quoi je vous dirai en un mot, que si vos peines sont augmentées, volre état n’est pas changé. Parmi ces noirceurs, vous recevrez du secours de la lecture du Cantique des cantiques. Continuez toujours à tout exposer en sincérité ,.et à tout attendre en paix et avec soumission. Je ferai toujours pour vous tout ce que j'ai fait par le passé, plus ou moins selon votre besoin.

Vous pouvez dire à tout confesseur ce qui ne regarde pas votre état, vos peines particulières et vos vœux , à l'égard de leur parfait accomplissement : car, pour les transgressions expresses , qui iroient à péché mortel, vous ne pourriez pas les réserver; mais je n’en ai pas encore oui de cette nature, et ainsi je ne pense pasqu'il en arrive. L

Songez , mà Fille, à cette parole du Sauveur ‘: Vous aurez de l’accablement et des afflictions dans le monde: mais prenez courage, ayez confiance; j'ai vaincu le monde. Notre Seigneur soit votre soutien.

À Germigny, ce 15 juillet 1693.

LETTRE LIX. Sur la manière dont elle doit se comporter envers sa supérieure.

Pour répondre à votre dernière lettre, je vous dirai, ma Fille, que j'ai été fort content des projets de madame Miramion. Je n’ai pu entrer dans aucun détail, ni sur la commu nauté ni sur vous: je crois pourtant que tout ira bien, J'ai fait connoître que je m'intéressois à ce qui vous touche. Je ne pense pas qu'on songe à vous mener à Paris pour cette fois: on vous trouvera nécessaire sur les lieux pour aider les nouvelles supérieures. Ne montrez aucune affectation en quoi que ce soit; mais une disposition d'esprit pliante à tout. Je ferai dans le temps ce qu’il faudra : ne soyez en peine de rien. Ne vous ouvrez point sur vos peines et sur ce qui vous regarde : ne découvrez de la maison que ce qui sera nécessaire. Ayez con— fiance en Dieu, et il vous conduira : offrez-lui votre volonté, et faites quelques austérités dans cette intention.

J'envoie l'établissement de la nouvelle supérieure, selon qu’on me le témoigna dans la lettre de la communauté que vous avez écrite. Ne vous embarrassez de rien, ni vous ; hi les

.! Joan. xw1, 33,

Sœurs : j'ai prévu ce qui se pouvoit à présent, et je continuerai de penser au reste, Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

À Germigny, ce 5 août 1693.

LETTRE LX. Il l’exhorte à agir avec beaucoup de droiture et de simplicité,

Je n'ai point voulu, ma Fille, vous faire ce matin d'autre réponse que celle que vous avez vue. Je vous dirai à présent que j'ai prévu ce que vous souhaitiez » et que je l’avois fait par avance. On souhaite avec raison que vous demeuriez : il est à Propos que vous gagniez la confiance, en entrant dans les sentiments de madame Miramion et de ses filles, et en concertant le tout avec madame de Tanqueux.

Je vous recommande de tout mon cœur à l'Epoux céleste, que je prie de vous tirer et de vous faire courir après lui. Songez à cette parole que Jui adresse la sainte Epouse : Recti diligunt te‘ : « Ceux qui sont droits vous aiment; » çar il est la droiture même. Agissez donc en cette occasion, et dans toutes celles de votre vie, en toute droiture et simplicité; disant sincèrement, mais avec-prudence et par degrés, tout ce qui vous paroîtra utile pour Ja maison, sans aucun rapport à vousmême ; parce que Dieu y pourvoira par sa bonté, et que j'aurai l'attention convenable à ce que vous me direz. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 7 août 1693.

LETTRE [XL Il l'excite à vivre dans la dépendance de Ja volonté de Dieu ; et lui marque l'usage qu’elle doit faire de ses peines.

. Je vous donne avis, ma Fille, que j'envoie la lettre de la communauté à madame de Miramion, avec un biMet de moi, où j'entre dans vos pensées, et dans le saint empressement de vos Sœurs ct de vous. Je n’ai rien à vous prescrire sur le voyage de Paris : conformez-vous à la volonté de madame de Miramion Je croïs pourtant que le mieux est de vous garder pour la dernière. Témoignez à madame Ja grande satisfaction qui me reste de l'entretien que j'ai eu avec elle: je suis aussi fort content de sa sainte compagne. I se prépare quelque chose pour Ja communauté, dont Dieu sera glorifié.

Les dispositions sonttoujours les mêmes pour vous à Jouarre ;

L Cant, 34 5*

mais l'effet ne dépend pas de là : ainsi, ma Fille, vous voyez que le parti que vous avez à prendre ne dépendant ni de vous ni de moi, je ne puis rien faire sur cela que de vous remettre à la volonté de Dieu. Il faut marcher pas à pas dans cette voie, à mesure que Dieu se déclare: modérez done sur cela vos vivacités.

Je ne manquerai pas d’offrir à Dieu cette âme, qui vous est si chère, Je le prie que vos peines soient devant lui un sacrifice d'expiation : unissez-les à celles de Jésus-Christ délaissé, et que son délaissement soit votre soutien.

Je verrai à loisir vos doutes sur Le sermon de la cène. Abandonnez-vous à Dieu en foi et en amour. Dieu soit avec vous, ma Fille.

LETTRE LXII. Sur les péchés véniels, et la fréquentation de l’Eucharistie.

Vous avez bien fait, ma Fille , de me proposer vos doutes, et je me crois obligé de vous satisfaire. L'épreuve que je propose touchant les péchés véniels, n’est pas toujours la confession , mais le plus souvent une sincère attention à s’en corriger, une sainte sévérité à se condamner soi-même, et un desir de les consumer dans le feu de l'amour divin; ainsi vous n'avez rien à changer dans votre conduite.

Pour ce qui est de ce profit spirituel, que j'ai appelé l'embonpoint, qui vient d’une sage dispensation d’une bonne nourriture ; s’il falloit qu'il répondit exactement à l’efficace naturelle de l'eucharistie, nul ne seroit jamais assez digne d'en approcher : ainsi, ma Fille, il faut vous régler là dessus par l'obtissance. On ne laisse pas les convalescents arbitres de leur nourriture ; le médecin leur prescrit le régime qu'ils doivent garder : ce qui est d'autant plus vrai dans la cure des âmes, que l’obéissance est une des plus grandes parties des remèdes spirituels. Marchez donc avec confiance , et ne changez rien. Les pasteurs ont leurs règles; ils ont pour les âmes que Dieu soumet à leur conduite, un instinct guidé par une raison que Dieu leur met dans l'esprit, et à laquelle il faut se soumettre.

Pour le reste de votre lettre, qui marque les consolations que vous recevez de mes écrits; pourvu, ma Fille, que vous les receviez comme de Dieu, vous ne vous tromperez jamais. Je le prie qu'il soit avec vous.

A Paris, ce 19 septembre 1693.

LETTRE EXIIT. Règles à suivre par rapport au desir d'entrer en religion.

C’est bien fait, ma Fille, de faire tout par obéissance ; ainsi je loue: votre pensée de consentir à l'union par ce motif : mais au fond l'espérance de la religion, qui pourroit vous en détourner, ayant si peu de fondement, vous voyez bien qu’il n'y a point d'autre parti à prendre que celui de consentir à tout ce qui sera nécessaire pour vous conserver votre place.

Quant à ce qui est d’agir pour exécuter votre dessein, je veux bien que vous agissiez avec moi, c’est à dire, que vous me fassiez vos propositions : mais je ne dois pas souffrir que vous en parliez à d’autres; puisque cela n’auroit d'autre effet que celui de faire penser que vous vacillez dans votre état, et d’aliéner les esprits de vous. Ainsi, ma Fille, vous ne devez pas vous attendre que je vous permette de solliciter qui que ce soit. Si je voyois quelque jour à cela, je commencerois à agir moimême : autrement demeurez en repos; et faites dans votre état ce que vous feriez si Dieu vous avoit révélé que vous y demeu-rerez toujours. Sans cette disposition, non seulement il n’y à point de perfection, mais il n’y a pas même un accomplissement commun de son devoir : et comme je ne puis regarder tous vos desirs de religion que comme un exercice que Dieu vous envoie, je crois n’y devoir avoir aucun égard, que quand je verrai quelque chose de réel.

Pour ce qui est d’aller à Paris, il n’y aura point à hésiter quand madame de Miramion le desirera : je veux bien que vous différiez, pourvu que ce soit sans montrer de répugnance. Vous ne devez rien oublier pour gagner ces dames; autrement vous vous feriez des affaires, et à moi aussi. Je prie notre Seigneur d'être avec vous. ‘

À Germigny, ce 26 septembre 1693.

LETTRE LXIV. Sur sa manière d’agir avec sa supérieure; abandon à la volonté de Dieu, et ses desirs de la vie religieuse.

Commençons par les choses extérieures. Je n'ai point douté, ma Fille, de ce qui arriveroit à Jouarre. Madame l'abbesse m'a témoigné pour vous tous les sentiments qu'on peut souhaiter, et vous pouvez compter sûrement sur ce qu'elle vous a promis.

Prenez garde à la manière dont vous parlerez et agirez avec madame votre supérieure : car si on va une fois se persuader que vous demeurez à contre-cœur dans votre vocation, on entrera naturellement dans des défiances qui vous attireront bien

des croix. Le fond de ma conduite envers vous ne changera pas. Pour l'union, nous ajusterons les petites choses à l’ordre commun, autant que la prudence le permettra.

Je ne vois pas qu’il serve beaucoup de penser présentement à ce que l’on fera après l'union : À chaque jour suffit sa malice *. C'est là une excellente instruction de notre Seigneur, et la plus propre que je connoisse à modérer les activités inquiètes. C'est, ma Fille, la seule chose, ou la principale à laquelle vous devez travailler à présent, Il fant être sous la main de Dieu, et se laisser manier conformément à son attrait, lui donnant précisément ce qu'il demande, ni plus ni moins. Par celte souplesse on altire son attention à nous conduire ; et-autrement on trouble son action, on la devance, on la ralentit ; on n’est propre ni au frein ni à l'éperon. Je vous ai comparée, ma chère Epouse, à une cavale docile : je vous ai mise sous le joug; marchez avec moi. Tâchez, ma Fille, de modérer cette activité et ces vaines pensées dont vous êtes agitée sur votre desir : entrez dans un véritable abandon. Le moyen qu’il tienne les sens dans le calme et les passions sous le joug, c’est de le faire sans réserve, en éteignant ce feu naturel. Ne vous étonnez pas de demeurer comme sans action, et gardez-vous bien de croire que Dieu s'éloigne de vous pour cela : pourvu qu'onne perde-jamais cou rage, tout est bon.

Je ne doute pas que ce desir de religion ne vous nuise en beaucoup de choses : d'autre part, c'est un feu qui vous épure, et qui dévore vos fautes, vos activités, et vous rendra plus agréable à l’Epoux céleste. Ce n’est pas en renouvelant vos intentions, ni par de nouveaux faits, que vons entrerez dans ses voies; c'est en vous accommodant à ses volontés, eten mettant là tout votre soutien. Dites les,psaumes xxx1Ix, XLIV et XLYIr : vous en serez éclairée et consolée, ou au moins fortifiée. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 13 octobre 1693.

LETTRE LXV. Sur la pureté de cœur, les croix, les marques de la volonté de Dieu, la facilité que nous avons de le trouver partout.

Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, le cœur dégagé de tout; car ils verront Dieu?.

Je serai, ma Fille, ce soir à Germigny, s'il plaît à Dieu: samedi et les autres jours suivants à Coulommiers, à Faremoutier,

1 Matth. vr. 34. — 2 Ibid. v. 8.

et peut-être ailleurs : je ne puis rien assurer, S'il arrive que dans ce temps on vous presse d'aller à Paris, marchez en foi. S'il vient des croix, hé! pourquoi êtes-vous faite? Si Dieu permet que je vous voie auparavant, à la bonne heure; sinon je suis assuré que Dieu vous soutiendra. Sa volonté ne paroît jamais plus clairement aux hommes que par la nécessité. Adorez donc la volonté de Dieu dans la nécessité où il vous met : ré— servez-lui votre intérieur, et donnez au dehors tout ce que l’on souhaitera de vous. Parlez franchement sur les affaires de la maison, quand on vous interrogera, et même sans scrupule : J'y mets toujours la condition qu'on vous interroge, ou que les choses soient si importantes d’elles-mêmes, qu'elles exigent qu’on en parle. Favorisez toujours l'union. Que vous fera-t-on? Vous empêchera-t-on de trouver Dieu partout, foible et trop vile créature? Qui peut contraindre l'amour, et empêcher le cœur de s'y livrer? Dieu est amour ?; cela nous suflit. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 3 novembre 1693.

LETTRE LXVI. Sur les saints instruments de la sépulture mystique du Sauveur qu’elle lui avoit envoyés.

J'ai, ma Fille, recu ce matin votre lettre, et ce soir l’on m'a apporté la boîte où étoient les saints instruments de la sépulture mystique de notre Seigneur : je vous promets qu'ils serviront aux jours que vous souhaitez, et que je ferai sur le sacré corps et sang du Sauveur les prières que vous me demandez. Il y avoit dans la même boîte un écrit de vous, que je verrai le plus tôt qu’il me sera possible. Je suis accablé de soins pour les pauvres.

Il me semble que le moyen de sortir de l'embarras où vous êtes, est de vous en tenir à dire, comme je vous l'ai marqué, que vous êtes prête à tout de votre côté; mais qu'il faut me référer tout avant que de faire aucun changement, et attendre mes ordres. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille,

À Meaux, ce 15 décembre 1693.

LETTRE LXVIIL. Sur des sujets de méditation pour sa retraite; le moyen d'attirer le saint Epoux; sés desirs de religion.

Non, ma Fille, ce n’est point par oubli, ni faute d'avoir lu très exactement votre écrit, que je ne vous ai point fait de ré-

14 Joan. IV. 8.

ponse : c’est premièrement manque de loisir; c'est secondement qu'avant de vous répondre a fond, il faut que je vous entende sur quelques endroits de votre écrit. Cependant, quoique je ne vous aie pas fait de réponse, je n’en ai pas moins pensé à vous; puisque je vous ai offerte avec toute vos peines et vos : bons desirs sur le corporal, et avec la palle et le purificatoire que vous m'avez envoyés, et cela dans les trois messes solennelles de Noël, et dans celle de saint Etienne.

Je suis très aise que vous fassiez votre retraite : il est malaisé que j'entre dans le détail des matières que vous aurez à y mé— diter. Les Evangiles du temps où nous sommes fournissent un ‘si beau sujet, qu’il est inutile d’en chercher d’autres : joignez-y lés psaumes Hisericordias Domini, Ditit Dominus, et Memento, Domine, David, avec le commencement du chapitre 1x d'Isaïe, par où commence la messe d'hier. Priez Dieu qu'il vous fasse connoître sa volonté, et occupez-vous bien de l’avénement du saint EÉpoux, qui veut venir dans les âmes pour les remplir. Il faut être toute changée, pour le desirer et l’appeler. Il viendra, ma Fille, et ne vous quittera pas; savoir, s'il accomplira tous les desirs qu’il vous inspire, je n’y vois pas plus clair que ci devant, ni rien qui avance de quelque côté que ce soit : ainsi je ne change point de sentiment. Accommodez-vous à la disposition des choses, et entrez dans les desseins de ceux de qui vous dépendez.

Je ne sais pourquoi Dieu vous donne tant de vues, et qu'il m'en donne si peu, si ce n’est apparemment qu'il veut vous exercer par un saint desir dont il ne veut pas l'accomplissement ; ou ne le veut pas quant à présent, puisqu'il n’y donne aucune ouverture. Adorons Dieu en humilité et en confiance. Je suis tout à vous en son saint amour.

À Versailles, ce 26 décembre 1693.

LETTRE LXVIIL. Sur Pabandon à la volonté de Ditu.

J'arrivai hier au soir, ma Fille, et je suis obligé d'aller à Versailles : je reviendrai dans peu de jours, s’il plait à Dieu; je me ferai du temps, autant que je pourrai, pour vous en donner tout celui qui vous sera nécessaire.

Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous durant cette sainte retraite. Je n'oublie point de prier Dieu pour obtenir la délivrance de vos peines : mais je ne veux point que vous fassiez dépendre de là votre repos; puisque Dieu seul et l'abandon à sa volonté en doit être l'immuable fondement. C’est l’ordre de

Dieu ; et je ne puis le changer, ni je ne le veux; parce qu'il n’y a rien de plus aimable ni de meilleur que cet ordre, dans lequel consiste la subordination de la créature envers Dieu. Je le prie de tout mon cœur d'être avec vous.

À Paris, ce 5 janvier 1694.

LETTRE LXIX. Sur la conduite qui convient à son état.

Je ne vois rien, ma Fille, de plus pressé à vous dire sur vos peines, sinon que dans cet état où vous êtes attirée, Dieu aura fort agréable que vous conteniez tout l'extérieur; que vous livriez votre cœur au céleste Epoux, en le lui laissant plutôt prendre que de le lui donner vous-même ; et que ne vous permettant nul appui sensible, vous portiez en patience, aussi pure que vous pourrez, l'effort du dedans. C’est un grand précepte pour vous que celui-là, et c’est ce que demande la perfection et la pureté de l'attrait qui vous presse.

Ne soyez point en peine de votre dernière confession, non plus que des peines que vous m'avez exposées. Mettez votre vo— lonté dans celle de Dieu, en sorte qu'il vous tienne : si vous le faites avec un plein abandon, il vous tiendra d'autant plus, que vous semblerez davantage à chaque moment vous échapper à vous-même. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. Je vous - donnerai quelque temps, s’il plaît à Dieu ; mais je ne sais quand : car mes journées sont si remplies, que j'ai peine à en être le maître. Marchez cependant, ma Fille, avec conliance, et soyez fidèle.

La traduction de M. le Tourneux, dans son Année chrétienne, est conforme au latin et à l'original. Le sens de l'endroit dont vous me parlez, est que par la malice de homme , Dieu est en quelque sorte changé ; et que lui, qui par sa nature est la bonté même, devient implacable envers les pécheurs , ne songeant qu'à leur mal faire , au lieu que par lui-même il n’a que des pensées de douceur.

À Paris, ce mercredi matin 1694.

LETTRE LXX. Différentes pratiques pour la semaine sainte, propres à faire entrer dans la soumission à la volonté de Dieu.

Je suis bien aise, ma Fille, que votre affaire soit consommée. Je serai vendredi au soir de retour ici; vous pourrez m'écrire les vues qui vous viendront. Laissez-vous conduire à l'esprit de Dieu , et acceptez cet esprit de componction , comme il vous le donne. Ce sera pour vous un saint exercice de lire le

chapitre x de l’épitre aux Hébreux, pour entrer, dans les approches de la passion de Jésus-Christ, en un état de soumission à la volonté de Dieu ; afin de devenir par là avec Jésus-Christ une même victime, et lui offrir votre cœur, afin qu’il y écrive sa loi, comme saint Paul l’enseigne au même chapitre. Je vous donne ce chapitre à lire dans huit jours, en commençant dimanche prochain. Trois jours de cette octave vous réciterez avec un jour d'interruption le psaume xc, Qui habitat , et dans Je jour qui demeurera libre ;trois fois aussi le psaume xxx1x , qui commence ainsi, Expectans expectavi.

La disposition où je souhaite que vous entriez, ma Fille , est celle de vous abandonner à la volonté de Dieu avec une pleine confiance , pour en être la victime, et mettre tout votre re— fuge entre ses bras tout puissants et paternels. Pour entrer profondément dans cet esprit de componction où Dieu vous attire, vous direz la nuit du jeudi au vendredi saint le psaume xxxr, Beati quorum , appuyant sur ces paroles dum configitur spina, « pendant que l’épine s'enfonce ; » appliquant ce verset à Ja componction qui perce le cœur, et priant aussi Jésus-Christ de percer le vôtre de ses épines.

Il faudra dire encore le psaume cxx1x, se regardant dans la plus profonde malice et corruption, comme morte dans le péché, et comme ne vivant plus que par la divine mistricorde. La même nuit, lire l'évangile de la sainte pécheresse aux pieds de Jésus-Christ, en saint Luc, chapitre vir, verset 16, jusqu’à la fin : le chapitre xv de saint Luc, et le chapitre xvmr jusque au verset 15.

Le sainedi saint , le psaume Lxxxvir, se regardant dans le tombeau parmi les morts avec Jésus-Christ , et appuyant sur ce mot, libre entre les morts. Jésus-Christ seul l’a été , parce qu’il pouvoit ressusciter quand il vouloit ; et nous avons en lui cette liberté. Le même jour, après avoir recu l’absolution , le psaume Gr pour goûter la grâce de la rémission des péchés. Le même jour, allez lire devant le saint sacrement le dernier chapitre de saint Matthieu, jusque au verset 16, portant au Sauveur comme le baume le plus précieux, la componction de ses péchés, et la foi de sa résurrection que les hommes sembloient vouloir empêcher.

Le lendemain, dèsle matin, le psaume xv , Qui est celui de la résurrection de Jésus-Christ; vous unissant à la sainte s0ciété de l'Eglise, unie non par le sang et limmolation des vicümes mortes, mais par celui de Jésus-Christ ressuscité ; ainsi qu'il est expressément prédit dans les versets 8 » 9 et 10 de ce

psaume, selon que l'interprète saint Pierre dans les Actes , chapitre u, verset 25 jusque au 41. L'après-dinée venez, ma Fille, apprendre au sermon Ja vertu de la résurrection de Jésus-Christ, et priez-le qu'il fasse que je traite dignement un si grand mystère.

Je ne vous oblige pas à lire de suite ces chapitres ; vous avez huit jours pour cela. Arrangez de même en huit jours les psaumes comme vous voudrez. Arrêtez-vous où l'attrait de l'oraison vous prendra. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 22 mars 1694.

LETTRE LXXI. Sur ses peines, sur les refus de Dieu, et sur la manière de faire l’oraison.

Il n’étoit pas nécessaire, ma Fille , de vous répondre sur toutes vos peines: c’est assez de vous avoir dit de passer outre ; car c'en est assez pour vous faire voir qu’il ne s’y faut point arrêter.

Ce n’est point à nous de savoir quand , ni comment Dieu accomplit les promesses de donner à ceux qui demandent : ses refus sont souvent un don plus précieux que ne seroient ses dons mêmes. Abandonnez-vous à sa volonté; Dieu cache ses dons comme il lui plaît. 4

Je ne vous empêche point dans l'oraison de recevoir Îles grâces du divin Epoux, ni d’épancher votre cœur en son amour, quand l'attrait le demandera. Je ne vous défends, ma Fille , que ce qui seroit trop sensible. L'oraison que je vous prescrit n'est principalement que pour le temps de sécheresse , et lorsque le reste vous sera dénié. Au surplus, cette oraison ne diminue pas amour , elle le redouble plutôt , en liant plus étroite ment notre volonté à celle de Dieu : c’est le seul bien qui peut remplir le vide du cœur.

Prenez bien garde, ma Fille, que je ne vous défends pas l'action ; ce n’est pas là mon esprit : mais je veux seulement que vous écoutiez Dieu plutôt que toute autre chose , sans vous exclure néanmoins de baiser humblement les pieds de votre crucilix, et de le baigner de vos larmes, si Dieu vous en donne. ;

Quant à l’oraison , je n’y sais rien, sinon que Ja meilleure est celle où l’on s’abandonne le plus à la disposition que Dieu met dans l'âme, et où l'on s'étudie avec plus de fidélité à se conformer à sa volonté. | , }

Je ne comprends pas bien encore celle difficulté de penser à

vos péchés, qu'il me semble n'avoir point encore observée en vous : ne forcez rien, et ne laissez pas de communier, comme vous feriez sans cela.

J'ai été bien aise, ma Fille, de vous répondre sur les difficultés de votre dernière lettre , quelque peine que j'aie eu à en trouver le temps. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Paris, ce mercredi matin 1694.

LETTRE LXXII. Avis pour une personne que Dieu exercoit par de grandes sécheresses.

Je consens à votre vœu, ma Fille, autant qu'il plaira à Dieu de vous donner les moyens de l’exécuter.

La personne dont vous m'écrivez est une personne que Dieu exerce : je crois qu'il la veut à lui d'une manière particulière: Dites-lui qu’elle se soumette à son directeur et à son confesseur ordinaire , quelque opinion qu’elle ait qu'on ne la connoît pas; qu’elle soit assidue à l’oraison , et qu’elle communie souvent : vous pouvez l'assurer de ma part que Dieu l'aura pour fort agréable. Je suis bien aise qu’elle se soit expliquée à vous, Consolez-la , et dites-lui bien que les âmes que Dieu veut à lui, il les fait ordinairement passer par ces exercices, pendant lesquels une des parties les plus essentielles de la fidélité est l’oraison et là communion. Faites ce que Dieu vous inspirera pour elle : ce que vous lui avez dit est très bon. Au surplus, croyez que je ne trouve point du tout mauvais que vous me parliez pour ceux qui vous en prieront.

J'oublie quelquefois de marquer que j'ai reçu les propositions que vous me faites. Je me joins à vos prières pour M. votre fils ; je souhaite que vous lui soyez une autre sainte Monique. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 4 mai 1694.

LETTRE LXXII. Sur la confiance en Dieu," et la persévérance dans les exercices, malgré les. dégoûts.

Quand cette personne m'écrira , je lui répondrai selon Dieu. Exhorter-Ja à la communion : dites-lui qu’elle ne soit point inquiète de ses sécheresses ; qu'elle songe seulement que l'ouvrier invisible sait agir sans qu'il y paroisse ; et que le tout est de lui abandonner secrètement son cœur pour y faire ce qu'il sait, et de ne perdre jamais la confiance non plus que la régu-

larité aux exercices prescrits de l’oraison et de la communion , sans avoir égard aux goûts et aux dégoûts qu'on y ressent, mais dans une ferme foi de son eflicace cachée. Ce n’est point par goût, et encore moins par raison ou par aucun effort qu’elle sera soulagée : c’est par la seule foi obscure et nue , par laquelle se mettant entre les bras de Dieu et s'abandonnant à sa volonté, en espérant contre l’espérance , comme dit saint Paul? Je la lui donne pour guide dans ce chemin ténébreux, et c’est lui donner le même guide qui conduisit Abraham dans tout son pèlerinage ?. Qu'elle communie donc sans hésiter dans cette foi, et qu’elle fasse toutes choses de même sans faire aucun effort pour sortir de son état; car elle doit être persuadée que plus Dieu la plongera dans l’abîime, plus il la soutiendra secrètement par la main; il n’y a point de temps à lui donner, ni de bornes à lui prescrire. Quand elle n’en pourra plus, il sortira des ténèbres un petit rayon de consolation qui lui servira de soutien.

J'approuve le prosternement pour l'intention que vous me marquez. Je trouve néanmoins que c'est trop par jour : accoutumez peu à peu les yeux à vous voir en cet état, et ne faites rien que par l’ordre de votre supérieure , ni rien qui paroisse extraordinaire ou affecté. Il y a quelque chose de divin dansles dispositions de cette chère mère à votre égard; profitez-en. J'aurai plus de loisir à présent de vous répondre que jamais. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 10 mai 1694.

LETTRE LXXIV. Sur le mystère de l’Ascension.

Il est impossible, ma Fille , que je réponde par cette voie à votre écrit : je tâcherai de le faire avant mon départ.

Cette octave de l'Ascension vous doit être bien précieuse ; c’est ce saint mystère et l'absence du cher Epoux qui cause tous les soupirs et toutes les lamentations de l'Eglise dans le Cantique des cantiques. La merveilleuse eflicace de la présence de Jésus-Christ auprès de son Père, et sa puissante intercession est divinement expliquée dans les dix premiers chapitres de l'épitre aux Hébreux , que vous lirez pendant votre retraite avec les chapitre x1v , xv, xv1 de saint Jean. ga:

Le mystère de l'Ascension comprend trois choses principales, dont l’une est un grand détachement où il faut être à

1 Rom. 1v. 18. — ? Gen. xr1 et seq.

l'égard de Jésus-Christ même, qu'il ne faut plus connoître se- Jon la chair, mais uniquement par la foi. O quelle pureté, quel détachement ! La seconde est son intercession par sà présence auprès de son Père , qui paroît par l'endroit de l’Apocalypse où J’Agneau est devant le trône ! ; ce qui est parfaitement expliqué dans les dix premiers chapitres de l’épître aux Hébreux. La troisième est la descente du Saint-Esprit, qui devoit être le fruit de là présence de Jésus-Christ auprès de son Père, et de notre détachement.

Noyez, ma Fille, vos infidélités dans le sang de Jésus-Christ, et dans l’abime des bontés d’un Dieu : continuez à marcher dans les voies qu’il vous ouvre. Il est au dessus de tous les dons et de toutes les ingratitudes; et il donne parce qu’il est bon. Parce que vous êtes infidèle, s'ensuit-il que les dons de Dieu ne soient pas, et que sa vérité ne subsiste pas? Je le prie de tout mon cœur qu'il soit avec vous, et je vous bénis en son nom.

À Meaux, ce 15 mai 1694.

LETTRE LXXV. Sur le parfait repos et la parfaite purification de l’amour ; Ses confessions passées ; les effets de lPamour-propre, et les compagnies. 3

Je commencerai, ma Fille, par la seconde de vos demandes, dont la réponse servira de fondement aux autres. Ce n’est plus le temps de chercher à venir par la connoissance à l'amour de Dieu; mais de venir par un plus grand amour de Dieu à une plus intime connoissance, selon ce que dit saint Jean * : L’onction vous enseignera toutes choses : ainsi le dénûment que Dieu vous demande est quelque chose d’inconnn, où l'amour vous introduira. I n’y à donc qu'à aimer en toute simplicité et vérité, et en s'élevant au dessus de tout le créé et de tout ce qui n'est pas Dieu, quoiqu'il soit divin, pour s'arrêter en Dien seul. C'est là, ma Fille, le parfait repos. On profite infiniment en se dépouillant de plus en plus de l’attachement à ce que l’on est et à ce que l'on a, pour s'attacher à celui d'où tout vient, et en qui tout demeure. C'est là cette parfaite purification ; par laquelle Pamour s’épure peu à peu, et n’est plus qu’un pur encens qui n'a pas plus (Ôt touché au feu, qui est Dicu , qu’il s'exhale tout entier vers le ciel comme une pure et douce vapeur.

Je persiste à n’approuver Pas que vous vous fassiez une ma-

1 Apoc. v. 16.— ? I, Joan, 11. 2%.

tière de confession de ce que vous me marquez : mais vous pouvez vous confesser de n'avoir pas été fidèle aux touches de Dieu. Régulièrement parlant, après un certain temps, il n’est pas utile de repasser en particulier sur ses confessions : c’est assez de conserver une impression générale de l’abime de ses péchés. Je m'en rapporte pourtant à l'expérience : que cela soit rare en (out cas.

Les effets de lamour-propre sont infinis : il faudroit un temps considérable pour les expliquer. En général c'est de s'attacher à nous-mêmes, et à ce qui est à nous : d’où il s'ensuit que pour l'arracher il ne faut s'attacher à rien qui soit en nous, imais regarder tout en Dieu, d’où tout vientet où tout demeure, comme j'ai dit. ! est permis de desirer de grandes grâces, non pour exceller au dessus des autres, mais pour être plus à Dieu et le glorifier davantage.

J'ai très bien compris votre élat présent : vous n’avez FTET Fille, sans vous rebuter des dispositions dont vous me parlez, qu’à continuer vos confessions sans en rien dire, et vos com muuions à l'ordinaire.

Je vous ai déjà dit que le divin Epoux n’a pas besoin qu’on lui témoigne son amour ; il en voit les plus secrètes prépara— tions. Laissez donc là tous les efforts ; il vous entend dans le silence, c’est lui qui le donne.

Sur les compagnies, j'approuve beaucoup d’en être éloigné, sans se donner des airs extraordinaires, où il pourroit y avoir beaucoup de singularité et d’orgueil. Il faut écouter là dessus la charité et la bienséance, et joindre Ja sincérité avec la circonspection.

Laissez à Dieu à vous appliquer à vos péchés passés ou présents ; et ne faites point d’humiliation particulière à l’extérieur, que par ordre de madame votre supérieure ou de votre confessear. Modérez-vous en tout, excepté à aimer le seul qui est digne d'amour, Cachez-vous en tout et partout le plus que vous pourrez : allez votre train en simplicité; et ne croyez pas, ma Fille, que je change ou par goût ou par dégoût. La vérité qui ne change point est ma règle : toutes ces pensées sont humaines, il les faut oublier.

Vous ne sauriez lire des psaumes plus convenables à Ja fête où nous allons entrer, que ceux de matines et de vêpres ; et le chapitre vi de saint Jean vous suffira pour lecture. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

À Meaux, ce 17 mai 1694.

Bossuet, t, XXVIL. 6

LETTRE LXXVI. Sur la soumission dans les délaissements, la mort de Pamour-propre, l’état de victime, et l’union consommée.

Songez bien, ma Fille, à ce que vous promettez à Jésus Christ, de ne vous plaindre jamais quand vous serez délaissée des créatures, quand en apparence il vous délaissera lui-même, et vous soustraira ses dons. Il faut donc être prête à tout, et sans se plaindre quand il viendroit au point de faire comme s’il ne vous connoissoit pas. Il n’est pas question de lui dire de telles choses pour n’en pas venir à l’effet : car il sonde les cœurs et les reins : qu’il soit cependant votre cher et invisible sou— tien. Jeiprierai pour vous, ma Fille, comme évêque et comme pasteur sous le grand Pasteur des âmes.

Tout passe : les dons de Dieu passent comme le reste, lui seul ne passe pas; et il ôte et donne ses dons selon des règles certaines, mais connues de lui seul. Allons done avec confiance, mais que ce soit en lui seul. C’est la mort de l'amour-propre, dont nous sommes sans cesse obsédés comme d’un démon intérieur, qui ne nous quitte jamais, mais que Dieu tient en bride en nous. Comme votre Epoux commande aux démons, et à leur amour-propre qui les a faits des démons: il commande aussi au nôtre, qui nous feroit des démons, s’il ne le tenoit sous le joug par son amour; mais souvent il nous cache cet amour pour le fortifier, Cela est ainsi : Dieu est sa vérité et immuable.

Soyez victime de Jésus-Christ, J'y consens, ma Fille, Voilà le couteau que je vous envoie pour vous égorger. « La parole de Dieu est vive, et plus pénétrante qu'une épée à deux tranchants : elle sépare l’âme d'avec l'esprit; elle va jusqu’ à diviser les ligaments les plus intimes, et la moelle des os, les pensées, les intentions les plus secrètes. Tout est à nu devant lui 1. »

Continuez votre retraite, continuez vos communions, quoi qu'il vous arrive. Je vous pardonne vos plaintes. Vous croyez peut-être que cet état de victime n’est pas pour rien détruire en Vous, parce qu'il n’y a rien pour vous là dedans : et c’est là justement ce qui détruit, quand il n'ya rien pour nous dans les états où nous sommes mis.

Je ne puis encore rien vous dire sur ce petit point inconnu, qui empêche votre union consommée , cela nous viendra quand nous Y penserons le moins : en y pensant, J'approuve fort la disposition de ne rien faire pour achever cette union; c’est déjà commencer à rompre cet entre deux. Gardez-vous bien de de-

DHEbr 1v. 12, 13.

sirer des larmes : tenez-vous quelque temps sans aucun desir : Dieu desirera en vous par son Saint-Esprit. Ne cherchez point à vous soulager : celui qui a fait tout le poids, vous soutiendra sous le fardeau. Continuez toujours vos communions, et gardez bien le cher Epoux; dites ces paroles de la sainte Epouse : Je de tiendrai et je ne le quitterai jamais, jusqu’à ce qu'ilm'introduise au lit de ma mère ‘. Je le prie, ma Fille, qu’il soit avec vous. À Meaux, ce 21 mai 1694.

LETTRE LXXVII. Sur l'union aux délaissements du Sauveur, les pressentiments de ia mort, l’abandon à la miséricorde de Dieu, et les voies intérieures.

J'espérois de vous voir ce soir, ma Fille; mais je suis arrêté iei par une grande maladie de mon frère. Puisque Dieu en a disposé autrement, sa sainte volonté soit faite, et son nom éternellement béni. Adorez sa providence cachée, et jetez-vous en pure perte entre ses bras.

Pour vos confessions, vous n'aurez qu'à les faire en la manière que je vous ai prescrite, sans rien dire de ces peines particulières, qu’il faut réserver à Dieu,

Vous êtes bientôt prise au mot, ma Fille : il n’est plus temps de reculer, mais d’avoir un courage à tout porter; Dieu le donne très sûrement. Croyez que loin de vous rebuter, Jésus-Christ vous a écouté favorablement : unissez-vous à ses délaissements, laissez-le faire : mourez à tout, et surtout ne vous éloignez point de la sainte communion ; à la fin vous retrouverez tout ce que vous avez perdu.

Les pressentiments que vous avez de la mort ne doivent opérer en vous qu’une humble attente de la volonté de Dieu, etun entier abandon à la pure miséricorde, en espérant contre l’espérance. L’Epoux céleste vous regardera toujours par le treillis ?, et peut-être dans une entière obscurité: mais c’est alors qu'il faut dire avec le Psalmiste © : No illuminatio mea ; « La nuit est ma lumière. » Quoi qu'il arrive, tout est sûr, pourvu que vous ne perdiez pas la confiance.

Ne-vous embarrassez pas des discours de M. Nicole, qui dit bien, mais non pas tout. Les voies de Dieu sont plus étendues que les réflexions des hommes, même des hommes savants. Ne quittez l’oraison ni la communion, quelles que puissent être vos peines. Il faut prier et communier jusque dans les derniers délaissements, et au delà; il est ainsi. Je vous offre

* 1 Cant. nr. 4. —2 Ibid, m. 9. = Ps; cxxxvir. 11.

et vous Offrirai à Dieu sans relâche : je le prie d'être avec FOUS, À Meaux, ce dimanche matin 1694.

LETTRE LXX VII. Sur sa retraite de la Ferté; les moyens de profiter de ses peines ; et la manière dont elle devoit tout recevoir.

Je ne puis, ma Fille, vous conseiller de quitter madame Miramion dans l’état où elle est, contre le desir qu'elle en a: poussée à bout par votre retraite, son mal pourroit empirer. Faites si bien qu’on connoisse que vous ne restez que pour la satisfaire , et rendez compte de tout à madame de Jouarre , en prenant ses ordres.

Vous ferez bien de m'exposer vos peines , quoique je eroie les entendre assez par vos lettres précédentes. Ce que vous avez à faire pour en profiter, c'est de vous abandonner aux ordres de Dieu , et de continuer vos communions et vos autres exercices. Recevez le bien et le mal, l’estime ou les mépris et les rebuls comme venant du saint Epoux; par ce moyen, tout vous tournera à bien; et mieux on en agit avec vous, plus vous devez être et vous montrer humble, officieuse et soumise à tout, autant qu'il se peut. N'ayez d'appui qu’en Jésus- Christ.

Priez pour moi dans toute l’étendue du desir qui vous presse, et demandez pour moi à Dieu ses lumières les plus pures dans une des affaires des plus délicates et des plus importantes pour sa gloire, qu’on puisse traiter sur la terre. Notre Seigneur soit avec vous.

À Versailles, ce 11 juillet 1694.

LETTRE LXXIX. Qu'elle a tort de se tourmenter pour plaire à l'Epoux céleste; ce qu'il faut faire pour lui obéir, et pour mourir à soi-même.

Je loue Dieu de ses bontés pour vous. Vous êtes contenté de Jouarre, et à Jouarre on l’est de vous. Que vous êtes simple , ma Fille, de vous tourmenter à faire connoître à l'Epoux céleste le desir que vous avez de lui plaire! Il le connoït mieux que vous, puisque c’est lui qui vous l'inspire, Cessez donc ce vain tourment : le silence de l'âme lui parle. Laissez-le faire : S'il vous captive , demeurez dans ses liens ; et ne voulant avoir de pouvoir qu’en lui, adorez-le dans vos impuissances. Mettez l'abandon et la confiance à la place de tous les actes ; c'est là qu'est le parfait amour.

L'aumône que Dieu vous demande, c'est de beaucoup prier

pour Etat et pour ceux qui souffrent. Ne vous embarrassez donc pas de ce que le céleste Epoux demande de vous : faites sa volonté déclarée par les Ecritures, et par la nécessité des événements. Soyez attentive à écouter et à suivre ses impulsions, dites-lui avez saint Pierre ! : Seigneur , vous savez lout , vous pénétrez le secret des cœurs : vous savez que je vous aime, ou que je veux vous aimer; donnez-moi ce que vous voulez; voilà tout.

Vous avez raison, il faut mourir pour vivre; plus on meurt à soi, plus on vit à Dieu et de Dieu même : mourez donc, et tombez à terre, pour vous multiplier et revivre comme le grain de froment ?. Allez toujours votre train avec Dieu, selon les régles que je vous ai données, sans vous détourner d'un seul pas ; Dieu le veut ainsi, je vous en assure. J'ai commencé à lire quelques uns des écrits que vous m'avez envoyés : je vous prie de me mander d'où vous viennent ceux de saint François de Sales. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 13 août 1694.

LETTRE LXXX. Il faut, durant cette vie, marcher dans l'obscurité, et s’abandonner à Dieu.

Je n'ai pas eu le loisir de lire votre écrit , ni de réfléchir sur vos lettres; il faut du temps pour cela. Tout ce que je puis vous dire, ma Fille, c’est que je vous trouve inquiète sur le contentement du cher Epoux. Il faut faire sa volonté de moment à autre , selon son attrait, sans retour sur s0j, et sans trop songer s'il est content et si l’on fait bien; c’est ce qui ne se déclarera qu’au jugement après la mort. Il faut donc durant cette vie marcher dans lobseurité, et prier Dieu qu’à chaque moment il tienne notre volonté sous sa main , sans s'inquiéter d'aucune «hose, se reposant de tout sur lui. Voilà, ma Fille, le vrai et saint amour, le pur et simple abandon.

Vous ferez bien de faire à votre loisir les copies que madame d'Albert vous a conseillé de m'envoyer. Continuez dans vos voies, et assurez-vous que Dieu ne tardera pas à nous faire connoître sa volonté sur ce qu'il desire de vous : dites-lui toujours : Mon cœur est préparé, Seigneur , mon cœur est pré * ; préparez-le de plus en plus. Je crois, Seigneur , aidez mon incrédulité *. Je souhaite qu'il soit avec vous en toutes choses, ma Fille, et qu’il vous conduise à lui, lui-même.

À Paris, ce 25 août 1694.

3 Joan. xx1. 17.— 7? Ibid. x11. 24. 25.— © Ps. Lv1, 8. — ‘ Marc. 1x.

LETTRE LXXXI. Surle détachement, le repos en Dieu, le parfait abandon, les austérités. Pratiques pour invoquer Dieu, comme moteur des cœurs. Sur le maintien de la vertu chrétienne en la personne de Jésns- ‘Christ, et les attraits du divin Epoux.

J'ai donné, ma Fille, à ce messager les deux livres que vous souhaitez : celui pour M. votre fils lui sera d’autant plus utile, qu’il sera envoyé par vous. Je puis vous assurer que vous n'avez qu’à continuer vos exercices à l’ordinaire , et que Dieu l’ordonne ainsi, et qu’il veut de vous un grand abandon. Aidezvous vous-même doucement à en produire les actes ; j'entends l’abandon même , qui est l'acte d’une foi parfaite, ou les actes qui y préparent le cœur, tels que sont le détachement et Je tranquille desir de se reposer en Dieu seul.

. Les vues de faire des austérités me sont devenues encore plus suspectes, depuis que j'ai lu dans saint François de Sales que s’il étoit religieux il n’en demanderoit jamais d’autre que celles de la règle. Ainsi je vous permets bien, ma Fille, les prières et les communions pour l'intention que vous me marquez, mais non pas les austérités. Je vous permets d’associer à la dévotion que Dieu vous a inspirée les personnes que vous me nomme.

Adressez-vous à Dieu comme moteur des cœurs : faites-lui une neuvaine en cette qualité. Pour adorer Dieu moteur descœurs, dites la prose Veni, sancte, tous lesjours dela neuvaine, avec la collecte, Deus qui corda fidelium. Après la neuvaine, continuez le Miserere touslesjours, etle Veni,sancte, que vous direzsouventpar forme d'aspiration, et surtout en vous levant eten vous couchant. Continnez cette pratique jusqu’à ce que je vous voie ; je vous dirai alors ce que vous aurez à faire : dites tous les jours, Santa Maria, sancta Dei Genitrix, sancta Virgo virginum. Priez avec confiance ; Dieu opère doucement et lentement : J'espère qu’à la fin il vous accordera ce que vous lui demandez.

Passez tous les jours un quart d'heure à considérer d’une simple vue cet austère et doux maintien de la vertu chrétienne, en la personne de Jésus-Christ si doux et si humble de cœur, qui en a été le modèle, qui à tant pleuré et qui n’a jamais ri: pleurez avec lui et sans affecter de ne point rire , soyez douce, complaisante , et en même temps grave et sérieuse. ;

Que vous dirai-je du saint Epoux, si ce n’est cequ’en dit l’Epouse ? qu’il est élu entre mille, tout aimable, tout desirable, tout amour, qu'il est aimé de ceux qui sont droits! , et le plus

1 Cant. v; 10, 16. x. 38.

beau des enfants des hommes :, jusque dans sa passion , quoique couvert de crachats , la tête percée d’épines , et presque sans figure de visage humain. Je vous applique, ma Fille, sa croix et son amour pour la volonté de son Père : Amen, amen, et je le prie d’être avec vous.

LETTRE LXXXII. Ce que doit être une veuve vraiment chrétienne, et comment elle doit agir avec le divin Epoux.

J'ai reçu vos lettres et votre mémoire, ma Fille : j'espère dans peu de jours y faire réponse. En attendant soyez une veuve vraiment désolée, selon le précepte de saint Paul ?; puisque votre Epoux, toujours présent à la foi, est absent à la connoissance, et n’est senti qu'à travers des ombres : il n’y a que le cœur où il est présent par une sorte d'union plus intime. Ouvrez-lui votre fond, afin qu’il y mette et les douceurs et les martyres qu'il sait. Laissez-vous pénétrer des saintes maximes des Pères, sur le sérieux de la vie chrétienne, sans changer sensiblement votre extérieur. Notre Seigneur soit avec vous.

A Germigny, ce 5 octobre 1694.

LETTRE LXXXIIL Sur la sainteté du mariage, les avantages de la virginité et de la viduité, et les caractères d’une veuve chrétienne.

Je vous ai dit souvent, ma Fille, que l’état du mariage est saint. Les vierges qui le méprisent ne sont pas des vierges sages ; qu’elles s’humilient et qu’elleslaissentà Dieu toutes les distinctions. La virginité est un état angélique. La viduité la suit de près. Le caractère d’une veuve chrétienne est de faire écouler tout son amour vers Jésus-Christ comme vers un époux, mais un époux absent, qui tout vivant qu’il est, est néanmoins comme mort pour son épouse, etla laisse dans un veuvage qui ne finira qu'avec le monde.

Toute l'Eglise est donc veuve; et les veuves chrétiennes, qui ont porté dans leur mariage la figure de l’union de l'Eglise avec Jésus-Christ, portent encore dans leur veuvage l'état de sa viduité. :

Le propre de la viduité est un dégoût plutôt qu’un mépris du monde : il faut porter un deuil éternel au dehors par la mo-

1 Ps. xLIV. 3. — ? I, Tim. v. 5.

destie et la simplicité , et au dedans par cette désolation que l’apôtre à prêchée. Etre désolée, c'est être seule ; la désolation vient de la solitude : une âme est seule, parce qu’elle n’a rien sur la terre. L'Eglise croit ne rien avoir, quand elle n’a pas son Epoux; et elle ne croit point l'avoir , quand elle ne l’a qu’au l'avers des ombres. O Dieu, dit-elle sans cesse, venez. Elle dit aussi quelquefois, Fuyez. La présence de l'Epoux en cette vie est trop obscure pour contenter un cœur avide. On aime mieux se nourrir de ses désolations et de ses larmes, que d’une présence à demi, qui affame plutôt qu'elle ne soutient.

Je vous permets les prières que vous me marquez pour votre desir de la religion; mais c’est à condition, ma Fille ,d’une entière résignation à la volonté de Dieu , et que vous demeurerez sans empressement : vous savez bien que je veux toujours que vous vous modériez là dessus. L'abandon à la volonté de Dieu est un moyen plus efficace que toutes les austérités extraordinaires. Je suis confirmé dans Ja pensée de n’en permettre aucune de cette sorte par la doctrine de saint François de Sales, qui paroît très éloigné de les approuver. Je me joindrai à vos prières : dites souvent, Fiat voluntas tua. Soyez tranquillement désolée, c’est à dire seule , destituée de tout appui sur la terre, et n'ayant que dans le ciel un mvincible soutien. Méditez bien ce que je vous dis, vous y trouverez une réponse à toutes vos demandes, Jésus-Christ soit à jamais avecv ous.

À Germigny, ce 10 octobre 1694.

LETTRE LXXXIV. Manière dont les vierges, les femmes mariées et les veuves honorent l'Eglise,

Le mot oublié, ma Fille, est ce cher mot » Venez, tant répété par l'Epoux et par l'Epouse. Chose étrange, quelque opposé qu'il soit au mot Fuyez, par lequel elle finit, ils viennent tous deux du même amour, tous deux du desir de la présence de l’'Epoux; car l’Epouse ne veut cette fuite que pour tirer son bien aimé de la foule, et le suivre dans son secret.

J'ai répondu à tous vos doutes, en vous disant que les vierges honorent par leur état la pureté de l'Eglise; les femmes mariées sa fécondité ; les veuves sa viduité, qui est l’état où Jésus-Christ l'a laissée en se retirant. Voiià la réponse au fond. Vous me demandez ce qu’il faut faire pour s'unir : il faut gémir de l’absence, aimer et se conformer à Ja volonté du cher amant, et le

prier de nous posséder par les voies qu'il sait, puisqu'il est tout amour.

Voici encore une de vos Questions : Quel ornement doit avoir une épouse de Jésus-Christ? Mais saint Jean a tout dit en un mot, quand il a dit qu’elle étoit ornée Pour son mari ‘ : n'être que Pour son mari, c’est son ornement tout entier : on est son épouse, on est sa Veuve, on est sa fille, on est sa sœur : il nous est tout, colliers, robes nuüptiales , ornement, parure et toute

C’est pour vous dire, ma Fille, qu'on peut discourir sans fin Sur tout cela, et tout sera véritable. Ce qu'il ya d’important est de songer qu’une épouse de Jésus-Christ ne lui apporte pour dot que son néant : elle n’a ni Corps, ni âme, ni volonté , ni pensée; Jésus-Christ lui est tout, sanctification , rédemption , justice, sagesse, force, vie, lumière, etc. Elle n'est plus sage à *CS propres Yeux : elle n’a de gloire qu’en son époux, de qui elle tient tout. Pour s’humilier jusqu’à l'infini, elle n’a qu’à lire où son époux l’a prise ; son infidélité, si elle Le quitte ; et la bonté de son époux, qui la reprendra encore si elle revient ?, Quelle pauvreté ! quelle nudité ! quel abandon , et quel renoncement à tout pour le posséder ! Comprenez bien ce que c’est que ce renoncement ; et ne vous laissez rien à vous-même que le fond où Jésus-Christ agit, qui encore vous vient de Jui par là création , et que la rédemption lui a de nouveau approprié et acquis pour jamais. Marchez devant lui, ma Fille, en toute innocence, sincérité, simplicité, débonnaireté , cordialité et bonté. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 19 octobre 1694.

LETTRE LXXXV. DE 14 SŒUR CORNUAU *. Sur une vision qu'elle avoit eue,

Votre dernière lettre, Monseigneur, m'a fait enfin.prendre la résolution de vous envoyer cet écrit, sans pourtant que je sache £t que je connoisse pourquoi je vous l'envoie; car quand je l'ai écrit, je n’avois aucunes vues, et sans même y penser : fout ce que je sais, c’est que je fus comme forcée, au sortir de cet état, de promettre à Dieu que j'écrirois ce qui m'en reviendroit à l'es-

! Apoc. XXI. 2. — ? Jerem. LI, XVI.

* Comme il nous est tombé entre les mains quelques lettres de cette Sœur à Bossuet, nous avons cru devoir les donner ici, pour mieux faire connoître l'esprit et le caractère de cette Personne, qui à mérité pendant tanf d'années les soins et l'application de ce grand prélat.

prit, quand j'aurois le temps d'écrire ; ce que je fis quatre où cinq heures après. Comme je n’eus pas le temps d'écrire de suite, je crus que tout le reste m’échapperoit de la mémoire : cependant, quand je repris la plume, tout me fut remis dans l'esprit. Comme je ne veux vous rien dissimuler, je VOUS avouerai pourtant que j'eus quelques mouvements d'écrire les choses dans de beaux termes : je voulus même voir quelques livres pour cela; mais j'en fus intérieurement reprise, et Je ne pus rien comprendre à ce que je voulois voir ; de manière qu’il me fallut reprendre mes manières naturelles d'écrire, et écrire les choses comme elles s’étoient passées dans mon imagination. Ainsi, Monseigneur, je vous les envoie de même : vous le connoîtrez aisément, et que je n’en ai point gardé de copie. Il m'étoit venu quelques pensées d’en garder une, et de vousl’envoyer plus au pet: mais comme je ne sais pas si vous ne condamnerez pas au feu ces productions de mon imagination , qui, échauffée peut-être des desirs qui me pressent, ne serviroient qu'à me jeter dans quelques illusions, je n'ai osé en rien réserver, et j'aime beaucoup mieux vous l’abandonner entièrement. Je crois cependant vous devoir avouer que j'ai eu de la peine à vous l'envoyer, craignant que vous ne Vous railliez un peu de ce que je donne entrée dans mon imagination à de pareilles rêveries : cela cependant m'est arrivé sans y penser, ei bien avant que je vous aie envoyé mon dernier écrit. Et comme je suis bien aise de vous tout dire, je vous avouerai que la plupart des questions que je vous y fais, n'avoient pour but que de tâcher de tirer de vous quelques instructions qui pussent me faire posséder tout ce que j'avois vu et ressenti en idée. Vous le connoîtrez aisément, Monseigneur, pour peu que vous vouliez lire cet écrit avec application, si toutefois il le mérite. Il étoit écrit comme il est, avant que j'écrivisse le dernier que je vous aien— voyé ; et j’ai eu depuis ce temps toujours quelques scrupules dans l'esprit, sans savoir pourquoi c’est ; ce qui me fait encore plus résoudre à vous l'envoyer, et à vous marquer les vues que jai qu'il m'en pourra revenir quelque bien pour ma perfection : tout cela est néanmoins si confus et si obseur que je n°y comprends rien. Le cher Epoux me cache toutes les voies pour aller à lui, hors celles que vous me faites connoître : C’est 6e qui

fait, Monseigneur, que je vous dis toutes choses avec toute la sincérité et la confiance possible. Soyez-en , je vous en prie, bien persuadé ; et si vous connoissiez qu'il me fût utile que vous me parliez sur cet écrit, faites-le, s'il vous plaît, mais à votre

commodité. 11 me vient dans l'esprit que si vous m'expliquez

ce que je n'ai vu et ressenti qu'en idée, cela contribueroit beaucoup à m’en faire jouir; néanmoins je ne vous demande rien que ce que le cher Epoux veut que vous me donniez. Pour cet écrit, si vous trouvez que je le doive garder, vous aurez la bonté de me le rapporter quand vous viendrez, où vous en ferez ce qu'il vous plaira.

En relisant cette lettre , je m'aperçois, Monseigneur, que je ne VOus dis pas que c’est un dimanche, pendant une grand’messe de ces dames, qui fut assez longue, que tout cela se passa dans mon imagination ; et je ne sortis de cette rêverie que lorsque le premier coup du couvent, qui m'appelle à mon obédience du réfectoire, sonna. J'eusse souhaité dans ce moment n'avoir eu d'autre affaire que d’aller écrire ce que j'avois vu, comme si cela m'en eût fait jouir véritablement; mais je’ne pus le faire que vers le soir. Voilà, Monseigneur, vous dire tout simplement comme les choses se sont passées. Si vous croyez qu'il soit dangereux pour moi d’avoir de telles imaginations, dites-le-moi s je vous prie; afin que je me tienne sur mes gardes là dessus, supposé que cela dépende de moi; afin que mon ennemi ne trouve pas lieu de me faire tomber dans quelques illusions qui me feroient perdre le cher Epoux. Offrez-moi toujours bien à lui, s’il vous plaît, et me croyez avec un très profond respect, etc. Sœur CORNUAU.

À Jouarre, ce 21 octobre 1694.

Ne séparez point, s’il vous plaît, cette lettre de cet écrit, à cause que je vous explique des choses qui vous feront comprendre ce que c’est que cet écrit, où j'ai d’abord adressé la parole comme à une amie, sans pourtant y avoir réfléchi.

ÉCRIT de la même sœur. Sur l'amour divin *.

Ce fut dans la plus agréable réverie du monde, un jour que je n'étois ni endormie ni éveillée, que je fus comme en idée presque introduite dans la salle des noces du céleste Epoux. Vous voulez, chère Sœur , que je vous fasse le récit des charmantes choses qui se passent pour y arriver, et pour avoir part aux faveurs que vous possédez : quoique vous sachiez ces choses par une longue jouissance, Je ne laisserai pas de contenter votre curiosité.

Je n’étois done, comme je vous dis, ni endormie ni éveillée » lorsqu'il me parut que le desir que j'ai d’être au plus tôt une véritable

* C’est l'écrit dont il est parlé dans la lettré précédente, et il en sera encore question dans sa lettre du 21 décembre, et dans la réponse de Bossuet, qui la suivra.

épouse du céleste Epoux, échauffa si fort mou cœur, que je devins tout en feu , et que je fis, ce me semble, tous les efforts imaginables pour obtenir cette grâce. Je vis, à ce qu'il me parut dans ce moment, un grand nombre d'épouses qui se préparolent à entrer dans cette salle. Je fus d’abord surprise de leur beauté et de leurs parures, qui étoient magnifiques, el qui jetoient un éclat qui m'éblouiscoit. Tout cela néanmoins ne toucha pas fort mon cœur, et je ne me sentis pas un grand mouvement pour me joindre à cette belle troupe ; je me sentois même assez de timidité pour n'oser en approcher: lorsque une lumière qui me parul sortir de cette salle, me fit voir en ur instant toutes les vertus dont ces saintes épouses étoient ornées au dedans d’elles-mêmes, qui étoient comme de riches dots qu’elles apportoient à leur Epoux. Si j'avois été surprise de leur parure extérieure, je le fus incomparablement davantage de celle dont je vous parle. Ce fut là, chère Sœur, où mon cœur devint comme un furieux pour voler dans cette sainte assemblée. Je fis quelques efforts pour le retenir; mais gagnée par ses ardeurs et par ses desirs, et, plus que tout cela, par les belles et grandes promesses qu'il me fit de revenir tout autre, je le laissai, enfin partir : et pour ne vous pas ennuyer dans un trop long récit, je vous dirai qu'il avança à pas de géant vers ces saintes épouses, el Sans av oir aucun égard à son peu de inérite, il poussa sa témérité jusqu'à demander une place avec elles, et de pouvoir comme elles être introduit dans cette salle. If poussa même sa présomption jusqu'à demander d’être admis à ce mariage si chaste et si divin, qui fait, comme vous savez, cette union si intime avec ce céleste Epoux. Ces propositions parurent étonnantes à ces saintes vierges, qui ne voyoient en lui aucunes des parures qu'il falloit, pour avoir part à leur faveur : mais comme la plus magnifique deleurs parures étoient l'humilité, elles lui cachèrent leur étonnement, et ne lui firent paroître ni mépris hi dédain; laissant à l'Epoux la décision de sa demande. I fut question de la lui faire savoir; ce qui ne fut pas un petit embarras, personne ne voulant quitter son rang, ses fonctions et ses exercices pour y aller.

Mon cœur, aussi vif que vous savez qu'il est, ne s’acconmoda pas de ce retardement qui le mettoit davs des incertitudes mortelles; car enfin il lui paroissoit qu’ilne pouvoit plus vivre sans cette union intime. Comme il pensoit attentivement aux moyens qu'il pourroit trouver pour y parvenir, et pour être non seulement introduit dans la salle des noces, mais jusque au cabinet de l'Epoux, où les faveurs les plus cecrèles se communiquent ; comme, dis-je, il soupiroit, étant plongé dans une fort grande tristesse que le seul amour causoit, il fut tout à coup, je ne sais comment, introduit auprès de V'Epoux, non pas dans a salle des noces, mais dans un lieu champêtre, comme si cet Epoux se fût occupé à l’agriculture. Ce lieu, tout solitaire qu'il parüût, avoit ces délices surprenantes : l'on y voyoit d’agréables ruisseaux et de charmantes prairiess où il y avoit de bons et de gras pâturages, et tout y parroissoit d'une grande et abondante ferülité. Le doux murmure de ces ruisseaux, et le bruit confus d'une erande

DE PIÈJIÉ ET DE DIRÉCTION. 185

quantité de zéphirs, rendoient ce séjour le plus agréable du monde. J'avois quelque penchant d'y rester : mais l'amour me fit passer outre ce lieu qui me paroissoit si beau, et je fus menée dans une épaisse forêt, qui me parut dès l’abord. être la retraite des bêtes sauvages. Je ne me trompois pas, j'en vis de toutes les espèces; et jamais je n'ai si bien compris les absences de l'Epoux, que dans cette profonde solitude, où il me fut montré qu'il falloit pourtant rester quelque temps si je voulois obtenir ce que je demandois. Cela me parut assez pénible, d'autant plus qu’il ne paroissoit dans ce désert aucune chose qui pût contenter la nature, pas seulement une seule goutte de rosée, et qu’il faoit dans cette affreuse solitude, et au milieu de mille rochers inaccessibles, porter un poids éerasant d’un certain amour qui veut briser jusque aux os pour régner seul.

Enfiu, chère Sœur, ce fut dans ce lieu où il me fut montré quelles étoient les parures dont je devois être ornée pour approcher de l'Epoux. Vous jugerez aisément que ce fut une foule de vertus dont il fallut me revêtir. Il me parut dans ce moment que rien ne me coûtoit, que je mourois à tout, que l’amour-propre , l'orgueil et la vanité cédoient la place à l'humilité, l'obéissance, la chasteté, la pauvreté, la charité , la simplicité, la douceur, la morüfication , et toutes les autres vertus. Ainsi, chère Sœur, après être ainsi parée, je quittai ce lieu de mort; car je n’y respirois véritablement “qu'un air de mort, quime faisoit, à ce qui me sembloit, comme rentrer dans un certain néant, où l’on trouve pourtant le vie : car aussitôt que j'eus quitté ce stérile et ennuyeux séjour, je fus conduite au pied de la plus agréable colline du monde. Ce lieu étoit charmant par sa beauté : on y découvroit de loin une montagne enchantée , qui paroissoit être celle des aromates du Cantique. Ce fut au pied de cette montagne, que l'Epoux commença à se montrer, età me don-ner quelques espérances de plus grandes faveurs. Mon äme, dès cet heureux moment, fut prise et éprise de ses beautés et de son amour: elle rompit aisément avec tout ce qui étoit de terrestre, pour s'élever et se perdre dans cet Epoux : elle s’en approcha sans crainte, elle se dilata en sa présence; et sans timidité, elle osa, vous le dirai-je, elle osa d'abord, pour première faveur, demander le saint baiser ; et loin d’être rebutée, l'Epoux le lui accorda.

Vous savez bien, chère Sœur, comme ces faveurs augmentent l'amour, et quel feu elles allament dans un cœur qui veut aimer, el vous savez encore mieux qu'une âme après cela ne s’arrête pas là. Vous savez, dis-je, par votre propre expérience, quelles douceurs l’on goûte dans ces intimes communications, où l’âme reçoit les caresses de l'Epoux, qui la transportent comme hors d'elle-même, et qui font que, s’abandonnant à l'amour qui la presse, elle fait ellemême des caresses à l'Epoux. Vous voudriez bien que je vous expliquasse ces caresses; mais ce sont choses qui ne peuvent être expliquées que par l'âme même qui les ressent et qui les reçoit : car c'est un mystère si grand et si intime, que ces caresses intérieures, qui portent dans elles nne union Si grande de l’Epoux et de l'âme

aimante, qu’il n’y a, encore un coup que l’âme même qui en puisse parler. Vous jugez, sans doute, que ce lieu me plaisoit fort; néanmoins, comme je ne perdois point de vue cette belle montagne, qui me paroissoit toujours pleine de nouveaux charmes, j’avois un grand desir d’y être introduite, Mes ardeurs. furent connues de l'Epoux, qui ne me rebuta pas encore, quoique ce fût la plus grande des faveurs, et où se consommoit le chaste et divin mariage. à

Il me fut donc promis d’être introduite. dans ce lieu de délices, pourvu que je pusse y monter, qui étoit une chose qui me sembloit impossible, cette montagne me paroissant inaccessible. Comme je me tourmentois avec beaucoup d'empressement à découvrir quelque petit sentier qui pût, par ses détours, me faire trouver le haut de cette montagne, j'en trouvai plusieurs qui m'arrêtèrent tout court, tant ils étoient affreux, pénibles et difficiles : je ne voyois que précipices, que ronces et qu'épines qu’il falloit traverser avec bien de la peine, et aux dépens même de beaucoup de plaies et de douleurs. Comme j’étois fort appliquée à considérer ce qu'il me falloit souffrir avant que d’être au haut de cette montagne, où j'apercevois tant de nouvelles beautés qui ne servoient pas peu à m'encourager pour surmonter tous les obstacles que rencontrois à mon chemin ; comme, dis-je, je considérois attentivement toutes ces choses, une lumière intérieure et pénétrante' me fit comprendre que tout ce que je voyois étoit la figure d’une âme qui doit vaincreses plus secrètes et déliea= tes passions, et arracher de son cœur tout autre amour et toute au— tre attache que celle de son Epoux, qui doit détruire jusque au moindre reste de son amour-propre, et de certaines complaisances pour soi-même, qui font que si sauvent elle s’applaudit dans le secret, et donne tant de nourriture à son amour-propre, et au secret desir d’être estimée ; rompre sans aucun ménagement avec ses inelinations les plus intimes et les plus favorites : Passer encore outre pour aller détruire cet orgueil secret, si caché dans l’intime secret du cœur, Qui fait qu’abusé lui-même par ce séducteur, il ne s'aperçoit pas qu'il y domine en souverain.

Je Serois infinie, chère Sœur, si je vous disois tout ce que je vis; etsi ces ronces et ces épines m'avoient tant effrayée, je ne la fus pas moins d'envisager tant d'ennemis en mon chemin , qu’il falloit nécessairement surmonter et vaincre pour arriver à cette montagne. Cela me parut bien autre chose que ces épines dont j'avois appréhendé les blessures ; et, à vous. parlez sincèrement, j'aurois beaucoup mieux aimé être déchirée par elles, que de soutenir un si grand combat, comme celui qu’il me falloit avoir avec cette secrète partie de moi-même, qui devoit non seulement m’arracher et me dépouiller de moi-même, mais encore me donner la mort.

nfin pourtant attirée par les faveurs qui m’étoient promises, et brûlant d'amour pour cet Epoux, que toutés ces choses m'empéchoient d'approcher, je pris les armes en main ; et après un Fa tel que vous pouvez penser, j’arrivai presque au haut de selle Mmontague, dans un lieu de délices qui paraissoit être l’en-

droit où l'Epoux se reposoit pendant le midi; car je l'y trouvai comme endormi : ce fut là où, tombant de fatigue, et embrasée d’un amour violent, je dis, ce me semble, ces paroles de l’'Epoux Fortifiez-moi avec des fleurs, etc. Je restai donc auprès de cet Epoux , sans voix et sans parole, dans un certain silence de ma part , qui étoit fort tranquille, et sans plus m'amuser à la beauté de ce lieu ; uniquement appliquée à me reposer dans les bras de l’Epoux. Je ne m'attachai plus qu’à lui laisser ravir mon cœur, et à goûter les douceurs de son amour.

Mais une lumière encore plus forte que les précédentes, me vint comme réveiller ce cet intime silence, et ralluma au fond de mon cœur un nouveau feu, beaucoup plus pur et plus véhément que tout ce que jusque alors j’avois ressenti. Je compris et j’aspirai dès ce moment à de plus intimes faveurs : je connus que celles que j'avois n’étoient pas encore celles qui font cette parfaite union de l'âme avec l’Epoux; je compris même qu'elles ne le faisoient pas posséder parfaitement. Ainsi, chère Sœur, je retombai dans de nouveaux desirs ; mon amour ne pouvant se satisfaire qu’en le possédant souverainement. Mais, hélas! quel travail ne faut-il point

encore essuyer pour en venir là; puisqu'il n’est plus permis, ni d'agir, ni de faire aucun effort pour arriver à cette union, qui est ouvrage du seul Epoux ? Il faut attendre ses moments ; et malgré impatience de ses desirs, demeurer tranquille à ses pieds comme Madeleine, écoutant ce qu'il dit au fond de l'âme, qui ravie de ce qu’elle entend, par un transport d'amour s’écrie avec l’Epouse : L’Epoux est toute ma consolation.

Il ne tarde pas, comme vous Savez, à lui en donner des marques : il vient enfin , illa caresse de nouveau, et entre avec-elle dans de plus intimes communications. L'âme alors comme enivrée ne sait plus ce qu’elle fait; elle ne garde plus de mesures avec l'Epoux , elle ne peut plus soutenir ses grâces qui la feroient volontiers s'écrier avec un grand saint : C'en est assez, Seigneur , c'en est assez ; et tout ce qu’elle peut faire dans cet état est de reposer sur la poitrine de l’Epoux, et d'y prendre de nouvelles forces. C'est là chère Sœur, c’est là où les secrets ineffables se communiquent et où l'âme se perdant en Dieu, reçoit comme un nouvel être qui la fait devenir comme une même chose avec le divin Epoux, qui lui fait voir, comme en passant, quelques rayons de sa gloire; ce qui allume encore un feu plus pur et plus fort, qui la va consumant petit à petit. Ce fut alors que mon âme ainsi détruite prit un repos à plus grand et plus intime sur cette divine poitrine, où elle buvoit à longs traits les douceurs ineffables du chaste et divin amour, et qu’attentive aux moments précieux où son Epoux devoit la faire entrer dans la salle des noces, elle ne se permettoit pas le moindre mouvement.

J'en étois là, chère Sœur , lorsque le son d’une importune cloche qui m’appeloit à mon ohédience, m'a tout à COUP distrait cette

1Cant.rr. 5.

rêverie, Vous pouvez bien imaginer quelle a été ma douleur, quand j'ai trouvé que toutes ces belles choses m'’étoient échappées plus vite qu'elles n’étoient venues, et que l'idée seule m'en demeuroit et non la réalité : encore me serois-je consolée si j'eusse entré dans cette salle des noces, et si j’eusse eu place avec toutes ces vierges qui sembloient m’attendre. Tout ce qui m'est donc resté de cette agréable fiction, c’est un desir intime et violent de devenir en vérité ce que je n’ai été qu’en idée : mais je suis bien éloignée de telles grâces. Cependant, à vous parler sincèrement, je crois que cette rêverie ne me sera pas inutile ; car elle me laisse un goût de tout ce que mon imagination m'a fait voir, qui échauffe beaucoup mon cœur ; Ce qui me fait écrier avec le prophète : Comme le cerf soupire avec ardeur après les eaux, ainsi mon âme soupire apres

d'entrer dans la maison du Seigneur ?. Que je serois heureuse si j'en venois solidement à la Pratique de toutes ces v

de Dieu, où je perde le goût de toutes les choses du monde sois oubliée de lui, et où je l’oublie entièrement. Ces vues me donnent un nouvel attrait pour la vie cachée cachée et oubliée aux yeux du monde, et connue de Dieu seul, que vous êtes aimable : que Je vous desire, et que vous me sez utile pour mon âme, qui lassée et fatiguée d’elle bruit et du tumulte du monde, de ses maximes, de ses respect mains, de ses complaisances, de ses louanges, de ses inconstances, s’écrie avec l'Epouse : Venez, mon bien aimé, allons aux champs, fixons notre demeure à la Campagne * : car véritablement c’est dans la privation et dans l'éloignement de tout le créé et des créatures, où l’âme seule avec cet Epoux peut faire quelques progrès dans son amour ; Car, encore un Coup, le monde fait un trop grand bruit autour du cœur , pour écouter cette divine voix : les liaisons même les plus saintes distraient l’âme ; et si elles n'éteignent pas le feu que l'amour y nourrit, elles empêchent qu’il n'augmente , et même

peu à peu elles le diminueut ; de manière que l’âme n'étant. pas

SION à ses ennemis de l’attaquer par de nouvelles tentations, où, si elle ne succombe pas elle est du moins bien ébranlée, se voyant Souvent presque vaincue, et à deux doigts de sa perte : et puis, que cette âme vienne se plaindre des nouveaux combats que ses ennemis lui livrent, elle aura vraiment bonne grâce quand elle les aura attirés Sur ses bras, ou du moins quand elle aura si peu veillé sur ême, et si peu gardé les avenues par lesquelles elle savoit

XLT. 1, — 2 Ibid, EXXXIIL, À, — 3 Cant. vis: 11.

qu'ils pouvoient revenir, qu’ils sont enfin revenus avec beaucoup de violence.

Je m'aperçois, chère Sœur, qu'insensiblement après vous avoir raconté ma rêverie, je vous parle de mon intérieur. Mais en voilà assez de toute manière ; et vous connoîtrez aisément que l’amour seul a conduit ma plume dans cet écrit, où vous ne verrez ni beaux termes , ni les marques d’un beau génie, ni ceux d'une savante. Je vous avoue que je ne possède point toutes ces choses, et que je ne desire point les posséder; je mets toute ma science à aimer et à beaucoup aimer; et l'amour seul sera toujours l'unique objet de mon amour.

LETTRE LXXX VI. RÉronse pe Bossuer. Sur la préparation aux volontés divines ; la pratique de l’oraison continuelle ; le moyen de faire écouler tout son amour en Jésus-Christ, et l’union aux âmes du purgatoire pour participer à leurs purifications.

J'ai lu, ma Fille, très attentivement votre pieuse et consolante réflexion : sans vous y attacher, mais en prenant ce qui en fait le fonds, demeurez en attente de ce que Dieu veut faire de

s et en vous : ce n'est pas à l'homme d’y mettre la main.

nez votre cœur de tout ce qui n’est point Dieu : que ni l’es-

; ni l’amour de la créature; je veux dire, ni l'estime que vous avez pour elle, ni celle qu’on a pour vous, ne vous soient plus rien. Dites en attente le psaume x1v : Seigneur, qui habitera dans votre tabernacle, ou qui se reposera sur votre sainte montagne ? Pesez avec un esprit de foi toutes ces paroles et toutes celles qui suivent. Revêtez-vous de cordialité, de sincérité et de charité envers tout le monde ; et quand vous en viendrez à ces paroles : Qui facit hœæc, non movebitur in œæternum. «Celui qui fait ces choses ne sera jamais ébranlé : » faites un acte de foi sur cette immobilité que Dieu seul peut donner, et qu'il ne donne néanmoins qu'à ceux qui s’y préparent, et qui se livrent à Jui afin qu'il les y prépare lui-même. C’est donc là que vous trouverez cette continuelle oraison dans l’immobilité d’une âme fondée en foi et en amour ; c’est là que vous deviendrez vousmême comme une montagne sainte, où Dieu fixera sa demeure, conformément à cette parole du psaume cxxiv : «Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur seront comme la montagne de Sion : les habitants de Jérusalem ne seront jamais ébranlés. »

Ne faites aucun effort de tête, ni même de cœur, pour vo unir à votre Epoux. Tirez seulement votre cœur à part : l'Epc sacré vous trouvant dans la solitude, fera son œuvre. Ne fa rien d’extraordinaire, ni aucune austérité particulière. Ouvrez

tout votre cœur à l'Epoux, qui ne veut que jouir. O quel admirable secret! Est-il possible qu’un Dieu fasse de telles choses en sa foible et vile créature ? Qu'il agisse en maître tout puissant, puisque c’est un maître si rempli d'amour. Amen , amen.

Vous me demandez le moyen de faire écouler en Jésus-Christ tout son amour. Quoi que je vous dise pour cela, vous me pourrez encore demander le moyen de pratiquer ce moyen, et ainsi on iroit à l'infini. Sachez donc, ma Fille, qu’il y a des choses où le moyen de les faire est de les faire sans autre moyen ; car les faire, c’est les vouloir fortement ; et le moyen de les vouloir fortement, c’est de commencer tout d’abord à les vouloir fortement en foi, c’est à dire dans la confiance que Dieu fait en nous le vouloir et le faire, comme dit saint Paul ‘.

Mais ce qu’on demande ordinairement quand on demande des moyens, c’est à quelles pratiques particulières, extérieures ou intérieures, il faut s'attacher, ou quels efforts il faut faire : au lieu que très souvent le moyen, c’est de ne faire aucun effort violent, et de ne faire dépendre son action d'aucune pratique particulière, mais de se laisser conduire aussi librement que doucement à l'esprit qui nous pousse. Faites dans cet prit votre petite retraite ; communiez-y tous les jours.

Je puis presque vous assurer queje vous verrai le jour des Morts, s’il plaît à Dieu. Je vous mets cépendant, ma Fille, avec ces âmes pour qui l'Eglise prie en ce saint jour ; et je vous unis à elles, pour participer à leurs purifications inouies et inexplicables. O Dieu, quel artifice de votre main puissante et de votre profonde sagesse, de savoir faire trouver des douleurs extrêmes dans un fonds où est votre paix et la certitude de vous posséder ! Qui sera le sage qui entendra cette merveille ? Pour moi je n’en ai qu’un léger soupçon. Quelle est cette chère Sœur à qui s’adresse votre discours ? quelle qu'elle soit, vous pouvez

lui en faire la lecture. Je vous bénis de tout mon cœur en notre Seigneur,

À Germigny, ce 26 octobre 1694.

LETTRE LXXX VII. Sur la manière d'attendre l'Epoux céleste, l'union de l’âme avec lui, et la nécessité de modérer sa trop grande activité.

Dès que je fus arrivé de Jouarre, je me mis à lire l'écrit que vous m'aviez donné : je ne me suis trouvé en état, ma Fille, Ous dire autre chose que ce qui suit : Expectans expectavi

Philip. 1. 13.

Dominum ?: «En attendant j'ai attendu le Seigneur. » Ceux . qui s’empressent, ceux qui se tourmentent, comme si en se tourmentant ils faisoient venir l’'Epoux, attendent; mais ce n'est pas en attendant, parce qu'ils s’aident et s’empressent . Attendre en attendant; c’est attendre en simplicité, sans rien faire, comme pour violenter l'Epoux céleste. Ce qu’il faut faire uniquement, c’est de se séparer, se mettre à part, se Jaisser tirer à l'écart, et là attendre en attendant ce que l'Epoux voudra faire ; si en attendant il caresse l'âme, et la pousse à le caresser, il faut livrer son cœur, et lui dire tout ce qu’inspire un amour libre qui ne peut souffrir de contrainte. Je n’en dirai pas davantage, parce que je n’en sais pas davantage. C’est en cela que consiste la fidélité de l’'Epouse; c’est là son état, c’est là son caractère.

Que vous puis-je dire sur la contemplation et sur l'union ? L'union, c’est l’union, et non autre chose. Le moyen de l'union, c'est l'union même ; se séquestrer et laisser faire l'Epoux, c’est là toute la correspondance de l'Epouse : elle ne doit ni recevoir ni donner des bornes à son amour et à ses transports.

- L’onction vous enseignera, ma Fille, ce que je ne puis vous dire : où je manque, je vous donne Dieu même et son Esprit pour docteur; mon ignorance est heureuse pour vous.

Calmez-vous, ne vous agitez pas davantage ; l’Epoux bien assurément vous veut moins active : vous vous êtes un peu corrigée; mais il y a encore trop d’ardeur , comme dans les bons chevaux. L'Epoux compare son Epouse à une belle cavale mise sous le joug : c’est là comme il veut les âmes ; nul mouvement irrégulier, ni aucun pas qui ne soit utile.

Attendez donc en attendant, revenons-en là : mais observez certains états où le saint Epoux met l'âme tout en mouvement par rapport à lui : c’est alors ordinairement qu’il prépare à la chaste jouissance ; et souvent même elle est faite sans qu’on le sache. La préparation contient l'effet, et on a ce qu’on cherche encore. Il ne faut point cesser de chercher ce qu’on n’a jamais assez trouvé. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 5 novembre 1694.

LETTRE LXXXVII. Il lui apprend la manière de voir utilement ses misères ; et la rassure contre ses craintes.

C’est bien fait, ma Fille, dem’exposer franchement les effets que font mes lettres : mais afin qu’elles n’en fassent jamais de

1Ps, xxxIX, 1, — ? Cant. 1, 8.

mauvais, il faut vous aecoutumer à les bien prendre : car quoique dans le fond vous l’ayez fait, j'ai remarqué avec douleur qu’elles ont opéré un certain découragement, que vous ne pa roissez pas même avoir assez connu, et qui enfin vous à fait croire que jamais vous ne vous corrigerez de rien, et vous a inspiré le dessein de retrancher quelques unes de vos communions. Rien n’étoit plus éloigné de ma pensée ; ainsi vous avez fait mal d’entrer dans ces défiances. Gardez-vous donc bien de rien changer en cela, ni de restreindre votre cœur , parce qu'on vous fait voir vos fautes. C'est les voir utilement et comme il faut, que de relever son courage au lieu de l’abattre à cette vue. La crainte de m'avoir déplu est encore poussée trop loin : c’est mal entendre la sincérité avec laquelle on parle aux âmes à qui on est redevable ; on leur dit, sans être fâché, la vérité telle qu’elle est.

Au surplus, ma Fille, laissez tout cela ; laissez vos peines sur vos confessions : ne vous gênez point en les faisant ; ayez seulement en vue l'avis que je vous ai donné : ne vous confessez point de la peine que vous me marquez. Tenez-vous dans l'attente que je vous ai expliquée : observez sans anxiété les moments que je vous ai désignés; et plutôt que de demeurer dans l'inquiétude, proposez toujours vos doutes, et acquiescez soit à mes réponses, soit à mon silence, Soyez souple sous la main de Dieu, et dilatez vos voies sous ses yeux, livrant toujours votre cœur au saint Epoux qui vous presse. Je le prie d'être avec vous.

À Meaux, ce 10 novembre 1694.

LETTRE LXXXIX. Il y a une tristesse qui peut venir de Dieu; éviter le découragement dans les peines ; l’obéissance en est le remède.

Je vous remercie, ma Fille, de tous les vœux que vous avez laits pour ma santé,et pour mon procès : Dieu vous à exaucée dans l’un et dans l'autre ; vous en apprendrez le détail par M***.

Je prie Dieu qu’il vous soutienne dans cette profonde tristesse que vous éprouvez. Il n’est pas vrai qu'elle ne puisse venir de Dieu, témoin celle de la sainte âme de notre Sauveur : l’ennui où l'évangéliste confesse qu'elle fut plongée 1, ne différoit point en substance de ce qu’on appelle chagrin. N’alla-t-il point jusqu’à l'angoisse, jusqu'à l'abattement le plus extrême ? I est vrai qu’il n’y a point eu de défiance; car cela ne conve-

? Matt. xxLI. 38. Marc, xiv. 34.

noit point à l’état de Fils de Dieu : mais n'en a-t-il pas pris tout ce qu'il en pouvoit prendre, sans dégénérer de la qualité de Fils? Tout cela fait voir que notre auguste chef a transporté en lui toutes les foiblesses que doivent éprouver ses membres, autant que la dignité de sa perfection et de son état le pouvoit souffrir. i

Mais les effets d’une telle tristesse ont été bien plus loin dans ses serviteurs, puisque Job a été poussé jusqu'à dire ! : Je suis au désespoir ; et encore : J'en suis réduit au cordeau. Et saint Paul n'a-t-il pas été poussé jusqu’à n'avoir de repos ni jour ni nuit, jusqu'à être accablé au delà de toutes bornes : jusqu’à porter dans son cœur une réponse de mort ?, et n'avoir besoin de rien moins que d’une résurrection.

Une tristesse de cette nature est l'un des fruits de la passion de Jésus-Christ votre cher Epoux. Ne vous mettez donc point en peine, ma Fille, de ce qu'il veut faire par là : gardez-vous sur toutes choses du découragement où vous étiez tombée d’abord. en vous retirant de vous-même des communions ordipaires. Il y a dans la loi de grâce, comme dans d’autres, de vives répréhensions et de pénétrantes terreurs, témoins celles de saint Jean, au premier chapitre de l’Apoealypse *. Je vous dis donc comme lui dit Jésus-Christ : Ne crains point , écris ce que je te dis, et grave-le dans ton cœur *. I obéit, et il écrivit, lui qui étoit auparavant tombé comme mort à la seule vue du Fils de l'homme. Obéissez à son exemple, et vos peines se calmeront ; c'en est là le seul remède : car je vous assure de très bonne foi que toutes vos peines sont sans fondement. Notre Seigneur

À Paris, ce 4 décembre 1694.

LETTRE XC: Sur ses peines, son desir pour la vie religieuse, et la préparation à Ja mort.

Je prie notre Seigneur, ma Fille, qu’il bénisse votre retraite, et qu'elle soit agréable au cher et céleste Epoux. Ma tête ne me permet pas de vous dire. rien davantage aujourd'hui : trouvez bon que je remette à une fois la réponse que je dois à toutes vos lettres : je les ai toutes vues, et aussi la copie que j'attendois. Je reverrai tout au premier loisir, ou au premier jour que j'aurai la tête libre.

Vous vous laissez pousser trop loin dans vos peines, ma

? Job. vu. 15, 16. — ? I, Cor.#: 8, 9. — 3 Apoc. 1. 17. —4 Ibid. 19.

Fille, et dans votre desir pour la religion. Quoi, sortir, chercher un desir impénétrable, vous échapper éternellement à nos veux ! quel excès de le penser seulement ! Je vous défends de rien exécuter Jà dessus : je vous mets à la garde de Dieu, et je le prie de briser bientôt Satan à vos pieds.

La préparation à la mort ne consiste pas dans les choses extérieures, mais à faire et à souffrir la volonté de Dieu. Demandez cette grâce au cher Epoux qui vous aime.

Envoyez-moi ce que vous voudrez, pourvu que ce soit très peu de chose : tout le cœur Y sera, et c’est assez.

À Meaux, ce 21 décembre 1694.

LETTRE XCI. DE LA sœur CORNUAU. Sur ses peines et les dispositions de son âme.

Je vous avoue, Monseigneur, qu’il n’y a assurément que votre santé qui me fait porter avec quelque sorte de soumission la privation où vous me laissez de vos consolations, dans une retraite, et dans des dispositions aussi pénibles et aussi remplies de doutes comme celles où je suis, que vous aurez vues dans les lettres que je me suis donné l'honneur de vous écrire. Cependant, quoique je tâche de me soumettre autant que je dois à ce que Dieu permet qui m'arrive et de son côté et du vôtre, je ne puis m'empêcher d'être comme accablée d’être ainsi délaissée, dans un temps où je croyois faire quelque chose pour ma perfection. Car comment voulez-vous , Monseisueur, que seule je me soutienne contre tous les doutes que J'ai? car songez que je n’ai pas une âme à qui je puisse dire un mot de ces peines, qui sont à tout moment prêtes à me décourager;'et je vous assure dans la dernière sincérité, que lorsque l’on m'est venu dire que l’on me demandoit de votre part, j'étois dans des peines inexplicables en faisant l’oraison, étant prête et de la quitter et de ne point achever ma retraite. Et comme j'attendois avec assurance une plus ample réponse à tout ce que je vous ai exposé, je remettois à tout quitter iusqu'à ce que j'eusse de vos nouvelles. Jugez, Monseigneur, en quel état je suis, et ce que je vais devenir, si je continue ma retraite. Je crois que ce sera chose impossible, à cause que mes doutes sont encore bien augmentés, et surtout, comme je le crois si fort, que Dieu est rebuté de moi, et que tout ce qui me paroît venir de lui vient du démon pour me tromper, et que je né sais pas comment il faut me conduire dans un tel chemin ; il est bien impossible que j'achève cette retraite : avec cela,

quoique cet amour me poursuive toujours beaucoup, j'ai si fort imprimé dans mon esprit que si cet amour étoit vrai, et que le cher Epoux m’aimât, qu'il m’auroit accordé la fidélité et la correspondance à ses grâces, qui est une chose que je lui demandé depuis tant de temps avec tant d'instances ; ce qui fait que je ne trouve point véritables ces paroles qu'il a dites lui-même : Frappez, él vous sera ouvert : demandez, et il vous sera donné. Je frappe et je demande ; et tout cela n’a aucun effet. J'ai vu aussi, sur la fin de votre écrit sur la cène, « que Jésus-Christ 4 un certain regard particulier et de préférence sur un nombre qui lui est connu; que tous ceux qu'il regarde ainsi pleurent leurs péchés, et sont convertis dans leur temps.» Quoique vous expliquez fort bien cela dans la suite, je me persuade que Jésus-Christ n’a pas jeté sur moi ce regard particulier, puisque je ne me convertis pas.

J'avoue que c’est l’état où je suis qui me donne tous ces doutes, qui ne m’effraieroient pas comme ils font, si vous ne me laissiez pas, Monseigneur, comme vous faites depuis même un peu de temps. Comme vous avez eu des affaires , j'ai attendu qu'après cela vos soins reviendroient, et je n’étois nullement peinée de votre silence par l'espérance que j’avois : * je comptois et je m'’appuyois beaucoup sur le retour de vos consolations ; et Dieu, qui apparemment veut me détacher de tout, permet votre indisposition pour me priver d’un secours que j'attendois peut-être avec trop d’avidité. Je ne saurois presque le bénir de cela, et me soumettre à ses volontés ca chées ; et tout cela augmente encore mes peines et mes doutes, voyant fort bien que je ne suis pas dans de bons sentiments ; ais je ne puis faire autrement. Ainsi, tout m'enfonce dans la douleur et dans la tristesse; et je ne sais, Monseigneur , où je ne voudrois point être, tant je me déplais à moi-mêue , et tant les créatures me causent de peine. Priez, je vous supplie, beaucoup pour que Dieu m’en détache entièrement; et si vous croyez que l'attachement que j'ai pour vous soit trop fort, priezle qu’il le diminue pour le rompre entièrement : c’est ce que je ne puis demander. *

Vous me prométtez, Monseigneur , que quand vous aürez la tête plus libre, vous ferez réponse à toutes mes lettres. Si j'avois lieu d'espérer cela, encore je me consolerois par quelque espérance : mais; si vous me permettez de vous le dire , sans sortir du respect que je vous dois, je vous avouerai que j’ai

3 Matth. VEUT f

bieu expérimenté que quand vous ne faites pas réponse aussitôt à ce je vous expose, vous ne satisfaites point du tout, ou du moins fort peu; parce que ces lettres se brouillent avec d’autres, et que ne les revoyant pas, il est impossible que vous vous souveniez de ce qu’elles contiennent : ainsi ces choses demeurent sans décisions. Je vous demande bien des pardons, Monseigneur , de toutes mes plaintes; je ne suis, je vous assure, pas maîtresse de vous les taire. Ce seroit encore une peine pour moi, si je vous dissimulois ce qui se passe dans mon cœur : il faut que je vous dise le mauvais comme le bon , comme à un père pour qui l'attachement, l'amour et le respect sont dans toute leur force. J'espère donc que s’il y a quelque chose qui vous déplaît dans cette lettre , vous me pardonnerez tout : vous m'en donnerez , Monseigneur , des marques véritables, s’il est vrai que dès que votre rhume sera passé vous me ferez une ample réponse. En attendant, priez, je vous supplie, beau coup pour moi : vous voyez bien les méchantes dispositions où je suis ; elles le sont encore plus que je ne vous saurois le dire, et il ne faut rien pour me jeter dans un découragement dangereux. |

Voilà, Monseigneur , la copie que vous m'avez demandée de cette rêverie, qui fait encore un de mes grands doutes et de mes grandes peines, comme vous l’aurez vu dans mes autres lettres : et quoique, dès que j'y pense ou que j'en fais la lecture, je sente mon cœur tout en feu dans le desir d'être ce que mon imagination m'a fait voir, je crois que tout cela est illusion etamour-propre. Je suis, au reste, surprise que vous ne me parliez point d’un autre écrit que je vous ai envoyé, que j'ai écrit à la prière de madame Rodon, Je vous avois prié, si vous jugiez que je le lui dusse montrer, de mele renvoyer quand vous enverriez ici : apparemment que vous le condamnez au feu; j'y consens aussi; et je lui dirai, comme elle me presse là dessus, que vous n'approuvez pas cela. En voilà trop, Monseigneur, dans l'état où vous êtes : ainsi, quoique j'eusse mille choses à vous dire encore, je finis, en vous assurant que, malgré mes peines et la crainte que j'ai que vous ne soyez un peu rebuté de ma conduite, je suis et serai toute ma vie avec un très profond respect, etc. Sœur CORNUAU.

A Jouarre, ce 22 décembre 1694.

Gomme je crois que les lettres ne font présentement que vous fatiguer , quelque besoin que je me sente, je resterai dans le silence jusqu'à ce que vous me donniez ordre de le rompre.

Puisqu'il me reste du papier, il faut vous dire encore un mot, Monseigneur, pour vous faire connoître mon méchant état : c'est que je me sens toute pleine de jalousie , de ce que. vous faites une bien plus ample réponse à madame d'Albert qu’à moi : je crève quasi, tant je me sens humiliée de vous dire une telle foiblesse.

LETTRE XCII. RÉPONSE DE Bossuer. Il ranime sa confiance, et lui donne des avis sur le silence où Dieu Pattiroit; sur loraison, la tristesse, les illusions, etc.

Ne vous afligez pas , ma chère Fille ; Dieu ne vous abandonnera pas, et je n'ai garde non plus d'abandonner le soin de votre âme qu’il m'a confiée. Tout est égal devant lui et à ses yeux divins ; il n'y a point en lui d’acception de personne : : je veux toute ma vie me le proposer en cela pour exemple ; et fus- Siéz-vous au bord de l’abîme, je courrois pour vous en retirer : il ne faut pas moins vous aider à avancer dans les voies de Dieu, qu'à y rentrer si vous en éliez sortie.

Vous ne devez point vous éloigner de ce grand silence; ni en troubler le saint et inaltérable repos. Dieu veut vous parler ; il veut agir en vous, et vous faire agir d’une facon particulière et toute divine. N'alléguez point votre indignité et vos infidélités : Dieu n’a pas toujours égard à nos mérites, pour nous gratifier de ses plus grands dons. Celui-ci est sans doute des plus grands ; recevez-le avec respect, et entrez dans ce fond nouveau qui vous est ouvert, où le Verbe veut établir sa demeure, y naître de la bouche de son Père et de sa substance , ét avec son Père y produire son Saint-Esprit. Ne demandez point de jouissance ; c’est souvent une jouissance en cette vie, que de ne pas jouir, d’aspirer, de soupirer, et d'attendre l’heureux moment où lon verra le céleste Epoux, Dieu et homme tout ensemble, en lui-même et sans milieu, et où on verra en lui son Père éternel, pour accomplir cette parole : Qui me voit. voit aussi mon Père ?. 4

Vous avez mal fait de ne point achever votre retraite: vous deviez y communier tous les jours : c’étoit assez de m’en avoir demandé la permission ; vous savez bien que Jamais je ne vous l'ai refusée. Reprenez-la donc le plus tôt que vous pourrez, les jours n’y font rien : et puis ne sommes-nous pas dans les merveilles de la sainte enfance, où le silence de Jésus-Christ, celui de sa très sainte Mère et de saint Joseph invitent le vôtre ? Que

1 Coloss. 111.:25. — ? Joan, x1v. 9.

Bossuett xxviz, 7

peut-on dire à Dieu quand il se présente dans sa profonde, incompréhensible et inaccessible majesté et vérité ?

Ne faites durant l’oraison aucun acte, aucunes prières, aucuns soupirs , que l'amour ne vous arrache : il y aura du temps pour prier, ainsi que notre Seigneur vous le fait sentir. Dans ce silence profond , livrez-vous aussi à cette profonde et inconsolable tristesse , dont le fond est la pénitence , la privation, et, comme je vous l'ai dit, une secrète communication de la tristesse et de l’agonie du Sauveur, dans les défaillances du sacré jardin, et dans les horreurs de la croix. Ce que Dieu veut faire sortir de là, je ne puis ni ne veux le pénétrer. Tout ce que je puis vous dire, ma Fille, c’est que si je pouvois vous y enfoncer , je le ferois jusqu’à l'infini. Une main plus puissante vous pousse dans cet abîime immense; laissez-vous-y enfoncer sans résistance et sans bornes , encore que vous ne sachiez par où en sortir.

L'écrit que vous avez fait pour... lui sera bon; j'en approuve les sentiments et les dispositions. J’approuve aussi que, dans les communications secrètes du saint Epoux, vous vous laissiez aller aux sentiments d'amour qu’il vous inspire. Mais quand il plaira à Dieu de les suspendre, (car je ne crois pas qu'il veuille jamais vous les ôter tout à fait) et vous faire entrer par là dans quelque chose de plus ténébreux et de plus obscur, ne vous étonnez pas; qu'importe que vous soyez tantôt comme assoupie, -et tantôt comme une bête devant Dieu ? c’est alors que sa profonde sagesse vous éclairera par quelque coin inespéré et par quelque petite lumière, qui, se replongeant tout à coup dans ces ténèbres immenses, vous laissera étonnée, éperdue , et néanmoins , dans un fond très reculé, invisiblement soutenue par un je ne sais quoi, qui sera Dieu même. Voilà ce que je crois et ce que j'espère, si je ne me trompe : vous me le direz ; car je souhaite, ma Fille, que vous continuiez à me dire tout sans réserve.

N'épargnez rien à la personne dont vous me parlez, pour la détacher de la vie : et à l'égard de..…, dites-lui, encore un coup, qu'elle communie, et qu’elle fasse l’oraison comme elle pourra; car alors elle la fera comme Dieu veut.

Pour vous, ma Fille, calmez vos incertitudes , et tenez-vous recueillie dans votre fond où est Dieu. L’utilité du silence dans lequel vous entrez, c’est de s'y perdre : demander comment on SY peut tromper, c'est chercher en quelque façon à être trompé. Il n°y a qu’à tout exposer, pour être assuré de ne l'être pas. N'allons jamais à des curiosités. C’est une sorte d'illusion,

DE PIËTÉ ET DE DiRECTION. 1447

que de craindre l'illusion outre mesure ; et la défiance en amène plus que la confiance, qui rend Dieu le maître, et met tout entre ses mains.

Laissez raisonner les hommes, qui veulent assujettir Dieu aux lois qu'ils se sont formées. Dieu envoie ce silence à qui il lui plaît, aux parfaits, aux imparfaits, à ceux de l’état moyen. « Qui sera son conseiller, et qui lui dira : Pourquoi faites-vous ainsi ? Parce qu'en’lui, de lui et par lui toutes choses sont : à lui seul appartient la gloire, aux siècles des siècles ‘, » Amen. I a ses routes marquées, par où il mène les hommes; il applique à un mystère dans de certains temps, et puis il cesse d’y appliquer : suivons, et ne forcons rien.

Agissez au dehors en toute sincérité, sans marquer rien d'extraordinaire. Vous avez mal fait de laisser paroître vos peines. Si vous eussiez fait votre retraite et communié, Dieu vous auroit soutenue : mais comme vous l'avez quitté en cela, il vous a un peu livrée à vous-même ; mais il reviendra, ma chère Fille, et vous apprendrez à contenir avec lui vos peines dans votre sein.

Pourquoi vous embarrasser de ce que vous direz au saint Enfant dans son berceau ? Le bel amour , que celui qui prépare ce qu'il dira à un amant, et encore à un tel amant! Ne savez- *ous pas que votre silence est sa louange, que votre bégaiement, votre égarement, votre impuissance lui parlent : et parmi toutes ces manières de parler, vous craignez que le langage vous manque ? Que puis-je vous dire là dessus, puisque ce que dit l’homme, n'entre pas dans l’homme et ne lui cause que du trouble ? Votre pauvreté vous fait peur, vous craignez peut-être de n'avoir rien à lui présenter, sans songer que votre néant même est un présent pour lui. Consolez-vous, encore une fois, consolezvous, ma Fille, et attendez le Seigneur en attendant ? : souvenezvous que Ja jouissance durant cette vie se cache souvent sous l’attente, et tourne le fond de l'attente vers la jouissance, qui ne sera mêlée d'aucune amertume , et qui ne finira jamais.

Ne soyez point inquiète sur vos papiers : assurez-vous que je suis, par la grâce de Dieu, attentif à tout : mais quand il y aura quelque chose qui demandera une réponse précise, proposez-la à part, afin que je prenne le temps de répondre. Au reste , mes affaires ne sont pas mes affaires , mais celles de l’Eglise : quand il plaît à Dieu qu'elles retardent mes réponses, Dieu le permet de la sorte ; et vous devez croire que quand vous

Rom. xI 34536. — 2 Ps, XEXIX. I.

avez fait votre devoir en écrivant, la bonne volonté , qui ne me manque jamais, vous est un soutien. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 30 décembre 1694.

Vous voyez bren que J'ai recu toutes vos lettres, même celle qui est venue par la poste. Je serai bien aise qu'à votre loisir vous me fassiez une copie de votre écrit que je vous ai renvoyé ; afin de le mettre avec celui de votre pieuse réflexion , su laquelle je réfléchirai de nouveau au premier moment que j'aurai de libre.

LETTRE XCIHII. Il la console dans ses peines, et lui déclare qu’elles sont destinées à éprouver sa foi et son amour.

J'ai reçu, ma Fille, votre beau et bon présent; on étoit à table, et sur l'heure nous en avons usé. Je ne m'attendois point du tout à une chose de cette nature ; mais je l’ai reçue agréablement. Pardonnez-moi néanmoins si je vous prie une autre fois de m'envoyer plutôt quelque pâture spirituelle , quelque belle sentence, quelque dévote représentation. Pour cette fois, vous avez bien fait; et j'ai senti, avec toute l’industrie de votre main, toute la bonté de votre cœur.

Au reste, ma Fille, sachez que vos peines ne sont que l'effet des demandes que vous avez faites à notre Seigneur : portez-les en patience, et n’y mettez rien du vôtre. Laissez faire Dieu; car, quand il frappe, ses coups portent soutien en espérance contre l'espérance, en amour malgré les peines qu’on a contre lui, en soumission au milieu des plaintes secrètes que l'amour arrache quelquefois, eten foi, quand la foi semble manquer. C’est le sacrifice qu’il demande de vous. Croyez donc, ma Fille, que ces peines sont permises pour éprouver et pour exercer votre amour et votre foi. Voyez Job, et songez à vous pénétrer de cette parole que le seul amour peut faire prononcer : Quand il me tueroit 2 j'espèrerois en lui *. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 31 décembre 1694.

. LETTRE XCIV. Sur ce qu’elle doit faire pour dissiper ses peines.

Ne croyez jamais, ma Fille, que je me rebute : ceux qui vous disent des choses pour vous rebuter vous-même, sont des instruments de la tentation. A Dieu ne plaise que je fasse peu de cas de vos peines ; j'en connois le poids. Il n'étoit pas néces-

1 Job, xtI1. 15.

saire que vous m'en fissiez hier un plus grand détail, et vous vites bien que j’en savois assez pour vous assurer que vous n’aviez qu'à vous en tenir à ma réponse : je comprends dans cette réponse les peines que vous savez.

Allez votre train avec Dieu, dans l’oraison, et augmentez plutôt vos communions que de les diminuer : par ce moyen le tentateur sera confus ; car ce qu’il veut, c’est de vous arracher, s’il peut, de la sainte table. Ne vous confessez point de ces peines . à d’autres qu’à Dieu et à moi : péché ou non, laissez-les être ce qu’elles sont ; mais assurez-vous de ce que je viens de vous dire : je réponds pour vous à Jésus-Christ, Lisez bien le livre de Job, et celui des douze prophètes, surtout Jonas, et chantez son cantique.

La proposition que vous me faites sur votre desir de la religion, n’est point votre affaire ? jamais il n’y a là de certitude, outre que je ne crois pas la chose possible. Ne vous inquiétez pas, ma Fille ; Dieu n'est-il pas toujours le même ? voyez tous les effets de sa providence : vous êtes trop prévoyante. Mourez à vous-même, si vous voulez que Jésus-Christ vive en vous: modérez donc vos empressements ; Dieu le veut. Je le prie d’être avec vous.

A Meaux, ce 13 janvier 1695.

LETTRE XCV. 1] n’approuve point qu’elle donne communication de ce qui regarde le particulier de sa conscience; l’exhorte à la reconnoissance, et lui indique les moyens de réprimer les mouvements impétueux de son imagination.

Faites ; ma fille, comme vous m'écrivez, et il vous sera fait selon votre foi et votre obéissance. J'ai toujours un peu de peine à permettre que l’on communique ce qui regarde le particulier de la conscience et les états intérieurs ; ainsi je dirai à madame D*** qu’elle ne vous presse plus.

Je vous permets la neuvaine, sur le sujet et avecla personne que vous me marquez : vous pourrez faire les mêmes prières, et à peu près comme dans les autres neuvaines, en les accommodant au sujet.

Je vous plains, ma Fille, dans vos peines : elles changent; mais vous avez le même soutien, et vous ne devez pas craindre l’une plus que l’autre. Ne vous arrêtez pas au petit relâche que vous donne le saint Epoux ; il trompe souvent les âmes qui s’y fient trop; mais c’est pour les unir davantage à lui. Continuez lelivre de Job, et songez que Dieu n’a pas toujours égard à nos infidélités , pour nous gratifier de ses dons. Recevez avec reeonnois-

sance ceux qu'il voudra vous farre. L'Epouse, qui avoit laissé passer l'Epoux, ne laisse pas à la fin de le retrouver: le tout est de revenir toujours à lui avec une sante familarité. Quelque irrité qu’il paroisse, il fait quelquefois, s’il été permis de parler ainsi, comme un aimable sourire à une âme désolée : Venez, dit-il !, mon Epouse, venez des lieux affreux où vous étes, et des retraites de bêtes sauvages.

Laissez aller cette imagination vagabonde : vous ne sauriez la retenir que par le fond, ni dissiper, qu’en vous remettant à Dieu, toutes les images qu’elle fait voltiger devant vous. Dieu est inébranlable au milieu de la cité sainte. Deus in medio ejus, non commovebitur ?. Les flots viennent , les vents soufflent ; mais la maison demeure ferme, parce qu’elle est fondée invisiblement sur la pierre 3. Devenez un Job, dépouillé et revêtu, plein d’espérance et de désespoir, fulminant et soumis.

N'’en disons pas davantage , c’est à Dieu à achever, et à 1m— primer dans votre cœur, par un contraste admirable, le contraire des pensées qui s'élèvent en vous contre lui. Je ferai ce que vous souhaitez pour demain. Soyez cette veuve choisie pour annoncer, avec le saint vieillard Siméon, la gloire d'Israël, ou plutôt la gloire de Jésus-Christ nouvellement né. Je le prie, ma Fille, d’être avec vous.

À Paris, ce 19 janvier 1695.

LETTRE XCVI. Sur le jeûne, et son ardeur pour les austérites.

J'ai oublié, ma Fille, de vous répondre sur le jeûne. Personne ne peut dire qu'on le rompe précisément en buvant de l’eau. Nous avons dit seulement à Meaux dans nos conférences, que comme le jeûne demande une entière mortification des sens, c'est quelque chose , non pas contre l’essence du jeùne, mais contre sa perfection , de boire de l’eau sans nécessité. Je iprie notre Seigneur qu'il vous inspire la grâce de participer à sa soif, qui fut si ardemment déclarée, et si impitoyablement traitée , contentant la soif de Jésus par votre parfaite conversion.

Je n’airien à ajouter, ma Fille, aux avis que je vous ai donnés sur votre intérieur. Lisez par obéissance les Lamentations de Jérémie, et ensuite sa prophétie tout entière ; Dieu vous en donnera l'intelligence, par rapport à vos besoins. Ne faites point d’austérités particulièresque par ordre de madame votre abbesse ou de votre confesseur : il semble qu’à force de multiplier les

5 Cant. 1v. 8. — 2? Ps. XLv. 6. — 3 Matth. vis. 25.

pénitences, vous vouliez arracher à Dieu ses grâces. Faites tout avec discrétion , et mettez votre espérance en Dieu seul. Je le prie d’être avec vous.

À Paris, ce 28 février 1695.

LETTRE XCVII. Il la porte a s'unir à la profonde tristesse du Sauveur ; etla presse d'achever d’éteindre en elle cette vivacité qui ne cessoit de l’agiter.

Faites vos pâques, ma Fille, à votre ordinaire ; ce ne seroit pas une chose assez sérieuse que de vous les remettre à cause de vos peines , puisque vous devez communier. Vous me communiquerez ce qui regarde votre intérieur, quand Dieu en donnera l’occasion.

Unissez-vous à la tristesse profonde, aux frayeurs, aux troubles divins, et à l’agonie de la très sainte âme de Jésus-Christ délaissé. Dites les psaumes Salvum me fac, et Deus, Deus meus, respice in me; c’est le zxvrrt et le xxr. Je vous offrirai à Dieu pour vous plonger dans tous les états de l’abandonnement de Jésus-Christ : c’est par là qu'il a conquis ses épouses, et elles doivent porter ses états. |

J'ai reçu votre billet, je n’ai rien à ajouter, sinon de vousfaire entendre qu'il faut toujours me dire toutes vos vues sur votre desir de la religion, comme sur votre intérieur, sans quoi vous n’auriez aucune assurance dans ma conduite. Cela n'empêche pas que je ne m'étonne un peu de ce retour de pensées : n’écoutez pas cet esprit de changement , qui n’est qu'un amusement. Vous avez tant desiré l’état où vous êtes ; s’il y manque encore quelque chose, attendez en attendant la volonté du Seigneur, et dites le psaume Expectans expectavi. Vous ne ferez qu'éloigner vos affaires en vous agitant : achevez d’éteindre cette vivacité, et servez-vous de cette occasion. Je vous offre à Dieu tous les jours dans le mystère de l’Epoux céleste. Je le prie d’être avec vous à famais.

A Meaux, ce 27 mars 1695.

LETTRE XCVII. Sur la foi, fondement de l’oraison, et ses effets dans Pâme; manière dont on doit considérer Jésus-Christ dans l'oraison, et l'erreur des faux spirituels à cet égard,

J'ai lu, ma Fille, avec attention votre grande lettre, où il y a des extraits de M. Nicole, et j'ai encore lu-des passages du même auteur, après ceux que vous avez transcrits. Les dispositions que marque M. Olier, sont plus propres à votre élat, que

les réflexions, quoique bonnes, de M. Nicole ; ainsi vous n’avez qu'à suivre votre attrait avec confiance.

Il n’y a rien à craindre, à demeurer sans appui, perdue, et suspendue comme en l’air dans la divinité. Cet état vous procurera un invincible soutien. Mais concevez bien que la foi, qui est le principe et le fondement de l'oraison, est la même qui est définie par saint Paul, le soutien des choses qu'il faut espérer, la conviction de ce qui ne paroît pas encore ‘. C’est cette foi qui vous attache à la vérité de Dieu, sans le connoître : contente de sa sainte obscurité, elle ne desire aucune lumière en cette vie à Sa consolation est de croire et d'attendre : ses desirs sont ar dents, mais soumis; l’Epoux lui donne un soutien obscur, comme sa foi. Elle l'aime de cette main : elle baise cette main souveraine, qui la caresse et la châtie comme il lui plaît; ses châtiments même sont des caresses cachées. Il a pitié de sa foiblesse, et est toujours prêt à lui pardonner ses infidélités, pourvu qu’elle ne perde point courage. Il l’entretient à son gré, lorsqu'elle se retire dans le désert pour l'amour de lui.

Quelquefois on aime sans savoir qui, ni pourquoi ; parce que l’on se perd dans quelque chose aussi souverain qu'inconnu. Il faut aimer sans songer qu’on aime, souvent même sans le savoir, encore moins sans savoir Pourquoi; car il n’y a point de raisons particulières de l'amour. C’est ce que dit la sainte Epouse : il est tout aimable, tout desirable; éotus desiderabilis 2, ou selon l’original, tout amour. Voilà ce que j'appelle la foi nue, qui n’a-besoin ni de goût, nide sentiment, ni de lumière distincte, ni de soutien aperçu ; mais qui, contente de ga sèche obscurité et de sa simplicité, y demeureroit l'éternité tout entière , si Dieu le vouloit : mais comme elle sait qu’il ne le vent pas, elle s’élance sans cesse vers l’état où cet obscur et inconnu se changera en pure lumière et en claire vue, pour nous abîmer par là éternellement dans amour parfait et consommé.

La méditation de Jésus-Christ en qualité d'homme n'oblige pas toujours à le regarder selon son humanité. La contemplation de la divinité n’est pas une oraison abstraite, mais épurée ; c’est la première vérité: et la vue de Jésus-Christ, bien loin de nous en délourner, nous y mène au contraire. Car Jésus-Christ, en tant qu'homme, a été en tout et partout guidé par le Verbe, animé du Verbe : il n’a pas fait une action, il n’a pas eu une pensée ou un sentiment, il n’a pas prononcé une parole, ni poussé un soupir, il n’a pas fait un clin d'œil qui n’ait été plein

Hebr. x1. 1. — 2 Cant, y. 16.

de cette sagesse incréée que le Père engendre dans son sein. Ainsi, pour concilier toutes choses, il ne faut pas séparer la nature humaine de la divine, qui par un effet de sa bonté in finie s’est unie si étroitement à l'homme. Jésus-Christ retourne à Dieu d’où il est sorti : quand nous y sommes retournés avec lui, on peut S'y tenir avec un secret retour sur Jésus-Christ, qu’on ne perd guère de vue quand on aime Dieu. Après tout, c'est l'attrait qu'il faut suivre dans les objets où tout est bon ; etil n’y à qu'à marcher avec une entière liberté.

Ce sont de faux spirituels qui blâment le saint attachement qu'on à à Jésus-Christ, à son Ecriture, à ses mystères et aux attributs de Dieu. Il est vrai que Dieu est quelque chose de si caché, qu’on peut s'unir à lui quand il y appelle, avec-une certaine transcendance au dessus des vues particulières. La marque qu'il y appelle, c’est quand on commence à le pratiquer : eu cela on ne quitte point les attributs de Dieu, mais on entre dans l'obscurité, c’est à dire, en d’autres paroles, dans la profondeur et dans l’incompréhensibilité de l'Etre divin : c’est là sans doute un attribut divin, et l’un des plus augustes. On ne sort donc jamais tellement des attributs de Dieu, qu'on n’y rentre d’un autre côté, et peut-être plus profondément. Quelquefois Dieu semble nous échapper, quand il se communique plus obscurément , et que par là il nous fait entrer dans son incompréhensible profondeur : alors, comme toute la vue semble êtreréduite à bien voir qu’on ne voit rien, parce qu'on ne voit rien qui soit digne de Dieu, cela paroît un songe à l’homme animal; mais cependant l'homme spirituel s’en nourrit.

. n’y à jamais qu'un bon attrait pour chaque âme , qui est de suivre celui que Dieu donne, prête à perdre ou à recevoir ce qui n'est pas essentiel à la perfection. Les voies de Dieu sont infinies, et toutes bonnes en elles-mêmes, peut-être même par leur accompagnement en état d'être égalées.

Il y a beaucoup d’équivoque dans ce mot, sensible : car Je sensible peut diminuer jusqu’à l'infini, aussi bien que les sécheresses : il y en a de plus profondes les unes que les autres : elles n’éteignent pas les actes d'amour ; mais elles les concentrent souvent. Je crois que M. Olier, comme les autres bons spirituels, ne craint qu'un certain sensible superficiel et grossier : à prendre leurs termes précis, il seroit souvent difficile de les accorder avec eux-mêmes. La grande règle est de prendre ce que Dieu donne. Il est bien certain qu’on ne peut être uni à Dieu que par ses dons, qui ne sont pas lui-même ; et les anciens comme les modernes veulent qu'on eraigne de s'attacher à ses

dons pour se les approprier, et c’est ce que veut saint Paul , et après lui saint Augustin, par ces mots : Qu'avez-vous que vous n’ayez reçu 1? et encore : Afin que celui qui se glorifie dans le Seigneur ?. Sur ce pied l’on se peut détacher jusqu’à Vinfini des dons de Dieu ; et c’est là le cas de s'unir à Dieu immédiatement, au sens des mystiques, c’est à dire de s’y unir par ses dons au dessus de tous les dons.

Où le péché a abondé, la grâce a surabondé 3. C’est honorer cette vérité que de recevoir les-dons de Dieu, quelque grands qu’ils soient, et malgré tous ses péchés de tendre de tout son cœur à lui être uni, sans donner aucun borne à son amour.

Au reste, ces deux Messieurs ne sont peut-être pas si Opposés qu’il paroît par le son de leurs paroles : mais ce n’est pas ce qui doit vous inquiéter. Contentez-vous de savoir que vous marchez sûrement en foi et en abandon dans l’obéissance. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 29 mars 1695.

LETTRE XCIX. Sur l’inutilité dg ses vues pour sortir de ses peines; les causes du détachement des créatures, et la manière de pousser l'amour à bout.

Vous avez fort bien fait, ma Fille, de m'écrire. Je n'écris qu’à vous seule aujourd’hui; je vous renvoie votre écrit. Vos peines me percent le cœur; mais elles ne me surprennent pas : vous les avez vous-même demandées, et Dieu vous a trompée pour pousser à bout votre foi. Heureuse tromperie, qui vous mènera à la fin au comble de vos desirs! Toutes vos vues pour sortir de la maison que vous habitez sont sans fondement : vous êtes comme Jonas, qui crut éviter Dieu qui le poursuivoit, en s’enfuyant loin de la terre d'Israël, où il avoit fixé son domicile, et en allant aux extrémités du monde. Mais Dieu vous suivra partout comme ce prophète : il faudra être jetée dans la mer, et non seulement dans la mer, mais dans le ventre de la baleine, et poussée à bout, dire là avec le prophète # : Je reverrai encore votre suint temple, 6 mon Dieu. Lisez cette prophétie, et vous verrez que Dieu sait suivre ceux qui le fuient, aussi bien que fuir ceux qui le cherchent.

Faites vos pâques à votre ordinaire; confessez-vous, ét communiez sans hésiter : c’est pousser l'amour à bout, que de vaincre toutes vos peines pour vous unir au cher Epoux. Je prends sur moi tout le péché que vous pourriez faire en

AL Cor. 1v. 7. = ? Ibid, r. 31, — 3 Rom. v. 20. — # Jon, If. 5.

m'obéissant. Je réponds pour vous corps pour corps et âme pour âme : gardez les dehors; Dieu aura soin du dedans : croyez et obéissez.

Le détachement des créatures peut arriver ou par union avec Dieu, ou par chagrin et mélancolie. Le premier n’empêche pas la charité, et il en faut garder toutes les marques extérieures: parce que Dieu aura soin du reste. Votre écrit vous oblige à demeurer en attente de ce que Dieu voudra faire en vous. Celui pour....a eu son effet en le lisant, et ne vous oblige à rien davantage.

Je viens de vousdire ce que c’est que de pousser l’amour à bout : s’il vous pousse à bout de son côté, il faut lui rendre le change, et ne garder plus aucune mesure de prudence humaine, Communiez malgré toutes vos dispositions : c’est le cas de vous attacher à Ja bontéde Dieu en elle-même, indépendamment de toutes vos dispositions. Allez comme un autre Jonas, dussiezvous être jetée dans le double abîme de ce saint prophète. Elevez-vous par la foi au dessus de toutes vos dispositions bonnes ou mauvaises, et de la bonne ou mauvaise estime qui naîtra en vous de vous-même. Dites à Dieu qu'il est bon, et que c’est à lui, comme bon, que vous voulez vous attacher. Dites les psaumes cxvur et cxxxv, et répétez du fond le plus intime et le plus caché : Quoniam bonus : Vous êtes bon, Seigneur. Vous avez raison de vous en prendre à Dieu des mauvaises dispositions que vous croyez remarquer dans la créature, par rapport à votre engagement. Car c’est Dieu ou qui le fait ou qui le permet. Ainsi votre amour outré s’en prend à lui: mais il faut, ma Fille, que tout se termine en amour et en confiance ; les plaintes des amants ne doivent être ni outrées ni désespérées.

Ne cessez d’aspirer aux plus grandes grâces, malgré vos infidélités : car Jonas n’a pas perdu le don singulier de la prophétie, en fuyant Dieu.

On ne peut assez parler de l’Epoux céleste; mais ce n’est pas toujours sous le nom d’époux, et ce n’est pas par dessein que j'omets ce nom si doux à un cœur qui aime.

Ce n’a été que la crainte de vous engager dans des scrupules, qui m'a porté à vous refuser de faire le vœu de la règle : faites-le maintenant par obéissance au commandement que je. vous en fais ; cela voussuftit. Je ne prétends au reste vous obliger, - ma Fille, qu’autant que votre santé n’en souffrira pas; je vous défends d’en abandonner le soin. Vous êtes à Dieu, et non pas

à vous : une épouse se doit garder autant que le veut l'époux à qui elle s’est donnée.

Soyez fidèle à me déclarer vos peines : ne quittez jamais l’oraison ni la communion, quoi qu'ilen arrive; à quelque prix que ce soit, il faut jouir de l'Epoux. Il ne se fâchera contre vous que dans le cas de l'abandon, où vous l’outrageriez plus que par quelque autre chose que ce puisse être : je vous le dis, et il est ainsi. Croyez qu’il vous veut à lui : priez-le de faire en vous {out ce qui sera nécessaire pour vous unir à lui.

Ne consentez jamais, ma Fille, à sa rigoureuse justice : aimez-la néanmoins, adorez-la ; ce qu’on ne peut faire sans amour: mais priez Dieu de la détourner de dessus vous par sa miséricorde : il vous veut, j'en suis assuré. Ne faites rien pour vous éloigner de lui : laissez-le agir dans le fond obscur et profond de votre cœur, d’où il lui faut erier : De profundis clamavi. Notre Seigneur soit avec vous. Je suis en lui votre

bon Père.

À Meaux, ce 11 avril 1695.

LETTRE C. Sur les distractions involontaires dans la prière; les doutes i; la principale disposition pour aller à Dieu, et les erreurs des

sur la foi;

quiétistes,

Ne vous inquiétez pas, ma Fille, de vos foiblesses ; c'est Le fond de la créature. Le chagrin et l'anxiété sont autant ennemis de l'humilité que de la paix et du courage. Le remède contre la tentation, quelle qu’elle soit, c’est de ne désespérer jamais de la divine bonté, qui certainement ne permettra pas que nous soyons tentés au dessus de nos forces.

Les distractions involontaires, dans le Bréviaire et la prière, n'en empêchent pas absolument l'intégrité , ni même , en un certain sens, la perfection. Continuez vos prières pour votre engagement, avec sourhission.

Vos peines sur la foi se doivent résoudre par une humble ré— citation du Symbole des apôtres , sans raisonnement, avec une simple et parfaite soumission , en remarquant seulement que comme on dit: Je crois au Père, on dit aussi : Je crois au Fils, je crois au Saint-Esprit.

On croit en Jésus-Christ comme au Fils unique de Dieu, comme à celui qui est fils par nature, et non par adoption, comme tous les autres ; comme à celui qui, par la même nature, a toute l’essence de son Père, qui par conséquent est son , égal en tout, et un aveclui; puisqu'il ne peut y avoir qu'un

seul Dieu.

.On croit au Saint-Esprit, comme on croit au Père et au Fils; Dieu , comme le Père et le Fils, comme à celui qui est l'Esprit sanctificateur , vivificateur , docteur, conducteur, illuminateur : ame de l'Eglise : ce qui paroît par les articles qu’on attache à la confession du Saint-Esprit, et qui emportent une reconnoissance qu'il estnommé saint, non pas comme recevant d’ailleurs la sainteté, mais comme l'ayant par essence, et la communiquant aux créatures ; ce qui ne convient qu'à Dieu.

A cela il faut ajouter le souvenir du baptême, et l'ancienne manière de le célébrer, lorsque, après avoir dit: Je croisau Père, on disoit : Je vous baptise au nom du Père , €t ainsi du Fils et du Saint-Esprit : ce qui dénotoit que l’homme nouveau étoit consacré distinctement au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; et que comme ces trois immersions ne faisoient qu'un seul baptême ; les trois personnes ne faisoient aussi qu'un seul Dieu.

Quand il faudra partir de ce monde , allez, ma Fille, avec ce bouclier , et vous dissiperez l'ennemi avec toute sa malice cet tous les anges apostats trembleront devant l’étendard de la foi. Vous avez aussi dans le Symbole ce que l'homme doit connoître de Dieu; puisque en voilà le fond et le principe. Si vos difficu]tés ont quelque chose de particulier, vous pouvez me les communiquer ; et selon leur importance , j'y répondrai, non pas pour vous qui n'avez à y opposer que la foi, mais pour ceux qui pourroient être agités de semblables tentations.

Souvenez-vous que la principale disposition pour aller à Dieu, est comprise dans le cinquième verset du chapitre dernier du Cantique des cantiques, et que vous abonderez dans les délices de la confiance et de l'amour , si vous vous élevez du désert, - appuyée sur le bien aimé, sur sa bonté , sur ses mérites infinis, sur sa Croix, sur son sang adorable , sur son sacrifice , sur sa mort, sur sa sépulture, sur sa résurrection, sur son ascension , et sur sa perpétuelle intercession auprès de son Père.

Vous trouverez dans la première partie de mon sixième averüssement contre le ministre Jurieu, depuis la page 500 ou environ #, la résolution de la plus grande partie de vos autres doutes sur la Trinité. Quand j'aurai bien connu ce que Dieu veut de vous et de moi, je ne plaindrai pas mes peines pour vous satisfaire. Je vous déciderai, en attendant , que c’est une vraie erreur dans les quiétistes , de croire qu’il y ait plus de perfection dans la contemplation de l'essence de Dieu, que dans

1 Voyez ci dessus, tom, x1V, pag. 480 et suiv.

celle des attributs ou des personnes divines, ou que l'humanité de Jésus-Christ soit un obstacle à la pure contemplation. Vous ne le croyez pas, quoi que vous disiez ; et votre fond bien assurément porte autre chose que vous démêlerez quand Dieu le voudra.

Je loue vos attraits pour la solitude, qui sont précieux : mais ne changez rien à l'extérieur de votre conduite. Vous pouvez communiquer cette lettre à vos deux amies: ne faites qu'un cœur et qu’une âme vous trois, sans exclure vos autres Sœurs de la parfaite unité. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Paris, ce 28 avril 1695.

LETTRE CI. Sur l’avidité d’un cœur affamé de Dieu ; et sur certaines apparitions ; sous quel rapport le Fils de Dieu est spécialement notre Epoux.

Vous vous trompez , ma Fille, de croire qu’à force de vous dire de nouvelles choses des grandeurs de Dieu , j'assouvirai votre cœur affamé. Quand je serois tout changé en voix, etque je pourrois dire avec saint Jean !, Je suis la voix, ce ne seroit rien : pour parler de Dieu à un cœur avide, d’une manière qui le rassasie, 1l faut être celui qui seul peut dire : Je suis le Verbe, je suis la parole qui est Dieu.

Je ne crois point à ces apparitions : je les laisse pour ce qu'elles sont sans m'y arrêter ; et l'Evangile me suflit, ma Fille, pour vous dire : Ayez la lampe à la main, en attendant à chaque moment que l’Epoux arrive.

Le Fils de Dieu est spécialement notre Epoux, à cause du rapport particulier qu’il a avec nous par son humanité ; car elle lui est propre à lui seul par l'union personnelle , et non au Père et au Saint-Esprit. Ainsi l'amour spécial que vous ressen— tez pour Jésus-Christ comme Epoux, marque en votre fonds un pieux attachement à Jésus-Christ comme Dieu et homme tout ensemble.

Vous n’êtes point hérétique, vous êtes soumise ; et vous n’avez point à vous confesser de toutes vos peines, ou, si vous voulez, de tous vos doutes ; car ce sont des doutes qui passent dans l'esprit malgré qu’on en ait ; et ces doutes ne seront jamais tout à fait ôtés que par la claire vision de Dieu.

Je vous envoie mon ordonnance ? : je sais qu’il n'y a rien contre vous ; je vous défends de le croire , ni que vous soyez

1 Joan. 1. 23. — ? Sur les Etats d’Oraison, Elle se trouve aux pag., 331 et suiv. tom. VII.

dans aucune erreur, Je réponds à Dieu de votre foi ; je vous offrirai à lui le jour de votre baptême : renouvelez-en la foi et les vœux malgré vos peines. Approchez-vous de la piscine sacrée qui lave toutes nos souillures : entrez avec les vôtres, et recevez l'Esprit qui est saint, non d’une sainteté empruntée, mais d'unesainteté essentiel, substantielle et personnelle tout à la fois.

. Vous avez tort de me croire changé à votre égard : je n’ai ni rien fait ni rien dit qui ralentisse la charité que je vous dois. Ne vous arrêtez pas aux sentiments du P**. Vous avez bien fait d’aller où vous êtes : tenez-vous-en à ce que je vous dis. Je prie le céleste Epoux de se presser de changer votre eau en vin, et

de répandre la joie sur votre festin nuptial. Je vous bénis en

son nom. | A Paris, ce6 mai 1695.

LETTRE CIL. Sur les lettres de M. de Saint-Cyran, les Vies des Pères du désert, la correspondance et l'union avec Jésus-Christ; le danger ‘des oraisons extracrdinaires; la défiance des grâces de Dieu, la doctrine de saint François de Sales ; le desir de voir Dieu, et les caractères de l’amour-propre.

J’oublierois toujours, ma Fille, à vous répondre sur les lettres de M. de Saint-Cyran *, si je ne commençois par là. Elles sont d'une spiritualité sèche et alambiquée ; je n’en attends aucun profit pour la personne que vous savez : je ne les défends . pas ; mais je ne les ai jamais conseillées ni permises.

Pour les Vies des Pères du désert, c’est un livre également saint et délicieux ; je vous exhorte à les lire, et même l'Histoire ecclésiastique.

Je suis assuré que vous ne donnez aucune exclusion à Jésus- Christ homme dans la contemplation. Cette correspondance particulière avec la seconde personne la suppose incarnée et proche de vous. Vos retraites dans l’octave du saint sacrement sont du même esprit. Qui aime Jésus-Christ dans l’eucharistie, reconnoît son corps comme le moyen pour parvenir à son esprit. C’est dans la sainte eucharistie qu'on jouit virginalement du corps de l’Epoux, et qu’il s’approprie le nôtre. Au reste, quoique ette union avec Jésus-Christ soit de tout état, j'ai assez dit dans mon ordonnance qu’elle peut n’être pas de tous moments ; cela concilie tout. Cette même explication concilie les temps où l'on demande, avec ceux où, dans un rassasiement intérieur, on

+ Ces lettres furent publiées après la mort de cet abbé, par Arnaud d’Andilly, son ami,

oublie tous ses besoins. Remarquez partout dans ces articles, jusque au vin, ces mots : en tout état, quoique non pas à tous moments. La même chose est dans le xve et le xxre *.

Il ne faut jamais demander comment il faut faire les actes dont vous parlez‘; qui les veut faire les fait. La manière de les faire est suffisamment exprimée dans les articles xn et XIII. d mo

Vous répondez vous-même aux peines que vous a fait l'article xiv. Qu'on me dise si Ja sainte Epouse a jamais été indifférente à être ou à n'être pas avec son cher Epoux. Tous ceux qui parlent de cette indifférence sont des raffineurs qui n’en— tendent pas la force des termes dont ils se servent.

Je vous ai répondu, lettre xcvrr, sur l’article xx1v, qui regarde la contemplation : je ne blâme que l'exclusion, qu’assurément vous ne faites pas ; j'en suis certain. Je ne dis pas que les grandes oraisons soient toujours dangereuses, quoiqu'’elles le soient d’une certaine façon : je dis que les oraisons passives et extraordinaires le sont plus qu'on ne pense. Vous êtes en sùreté ; puisque ; quand vous seriez dans ces sortes d'oraisons, vous êtes dans le cas marqué dans l’article xxvnr. Le xxrxe ne vous regarde en aucune façon ; et, à la réserve de la sainte Vierge , je ne voudrois pas décider qu'il y ait jamais eu des âmes dans un tel état pendant cette vie***, ni assurer même que la sainte Vierge y ait été perpétacllement. Je ne dis pas qu'il soit dangereux d'être dans ces états, s’il-y en a de tels ; Mais je dis que, supposer qu’on y soit, et conduire les âmes sur ce pied, c’est une conduite sujette à l'illusion. Au reste , Si Dieu y mettoit des âmes , il sauroit bien les pourvoir de conducteurs propres et les mettre hors de daager, |

C'est une espèce de folie de souhaiter d'aller en enfer, à condition d’y trouver l’amour de Dieu. Il vaut bien mieux chercher ce saint amour où Dieu l’a mis. Ce seroit une autre espèce de folie de demander à Dieu. qu'il se venge ; il est bien plus naturel de lui demander qu’il pardonne. La crainte d’abuser de sa bonté ne doit jamais empêcher de la desirer , ni de lui demander ses grâces. Il est bon ordinairement de se conformer à ce que Dieu a révélé, et non pas de se perdre dans ces Suppositions qu’on

:* Voyez les xx1v Articles d'Issy, tom. xV11, p. 337 et suiv. ** Les actes de foi, d’espérance et de charité. XX Il s'agit d’un état dans lequel on seroit à chaque instant mu extraordinairement de Dieu, et d’une manière toute particulière pour former les différents actes du christianisme, et pratiquer les œuvres essentielles. à la piété.

sait bien qui neseront pas et qui ne peuvent être. Quand quelques sains les ont faites, il faut regarder ces mouvements comme de pieuses extravagances d'un amour que sa violence rend insensé : mais du reste il est dangereux de s’y laisser emporter, sans les précautions marquées dans l’article. xxxnr.

Je vous ai répondu sur ce silence dont vous me parlez , et vous n'avez, ma Fille, qu'à vous y laisser enfoncer. Si la crainte de son indignité rendoit les grâces suspectes, jamais il n’en faudroit recevoir aucune : il faut s'appuyer en vérité sur la seule bonté de Dieu , et non sur ce qu’on est ou qu’on n'est pas.

Vous me ferez plaisir de m'envoyer ce livre sur les trois états; peut-être seroit-il trop long à copier : il n'y a rien de suspect dans ces états. Je me servirai des livres que le-père B*** m'a rendus de votre part : je les connois bien: ils ne sont point à brûler. Je respecte toute la doctrine de saint François de Sales. et toute la conduite de ce saint évêque sur les âmes qu'il a dirigées, et Dieu par lui : mais ce saint est très éloigné des nouveaux mystiques, quoiqu'ils abusent de son nom.

Non, ma Fille, assurément ce n’est pas un acte d’amour-propre, que de desirer de voir Dieu : si vous y prenez bien gardé, vous trouverez la proposition qui dit que c’en est un, suffisamment condamnée dans mon ordonnance, quoique non en termes formels ; car elle est si absurde, qu’elle ne mérite pas même d'attention, loin d’avoir besoin decondamnation expresse. Mais quand je dis que l'acte de vouloir son salut, et les autres de cette nature, ne dérogent pas à la perfection chrétienne, je dis suffisamment qu’ils ne sont point des actes d’amour-propre; puisque bien certainement l’amour-propre y déroge. L'amour-propre est celui qui desire le propre bien au préjudice du bien commun et universel : mais Dieu n’est pas notre propre bien, mais le bien commun que nous desirons aux autres comme à nous. Au reste, qui desire Dieu véritablement, l’aime plus que soi-même, se réjouit du bonheur et de la gloire de Dieu plus que de la sienne, et veut plus son être que le sien : autrement il se feroit soi-même sa dernière fin. Le vrai et pur amour est celui dont vous m’avez parlé, qui se réjouit de la gloire de Jésus- Christ et de celle de Dieu pour elle-même.

Faites votre retraite dans l’octave du’ saint sacrement : vous avez le chapitre vr de saint Jean, les évangiles de l’Institution ; etle chapitre x1 de la première Epître aux Corinthiens, le chapitre x dela même Epitre, avec le commencement de la première Épitre de saint Jean : pour psaumes, ceux de matines de

la Fôte-Dieu, avec les psaumes xx1, LXVIII et CVIIT, en mémoire de la Passion, et en réparation des communions indignes et sacriléges.

Je ne vous permets rien davantage quant à présent : contentez-vous, ma Fille, d’avoir demandé, et remettez l'exécution au temps, aux occasions, aux mouvements et au loisir que Dieu me donnera : je vous déclare au reste que ce n’est qu’à contre cœur que je condescends à cette pensée des C..... C’est un saint monastère ; mais peut-être trop à la mode pour vous : on ne sait à qui entendre dans ce pays là; et je crois sans hésiter que vous ferez une chose beaucoup plus agréable à Dieu de vous tenir où vous êtes, jusqu'à ce qu'il vous fasse connoître plus clairement sa volonté sur votre desir de la religion. Les vocations où l’on force en quelque manière un supérieur par l’impétueuse violence de ses desirs, ne sont pas toujours mauvaises ; mais à moi elles me sont suspectes. Je vous conseille, ma Fille, sans vous rien prescrire, de laisser tout cela, et de vous abandonner à Dieu. Je le prie d'être avecvous, et je vous bénisenson nom.

À Germigny, ce 14 mai 1695.

LETTRE CIIT. Il lui marque les raisons qui empêchent de connoître ce qu’on fait dans la prière; lui recommande de séparer dans sa confession ses doutes des péchés, et l’exhorte à espérer uniquement en Dieu.

Faites votre retraite, ma Fille, sans hésiter, durant cette octave, et communiez tous les jours. Dieu sera avec vous, et le céleste Epoux vous conduira dans le banquet céleste : c’est lui seul qui peut assouvir cette faim spirituelle qui vous presse. Dévorez-le, engloutissez-le, incorporez-vous à lui, et lui à vous : ne songez pas tant à détruire qu’à édifier ; il faut que le bâtiment consume les ruines en s’élevant dessus.

Je vous renverrai vos papiers quand ils seront transcrits. Je verrai le livre que vous m'avez envoyé : vous pouvez, quand vous voudrez, m'envoyer les lettres ; j’expédie fort vite ces lectures. J'ai vu depuis peu la Vie de la mère Marie de l’Incarna— tion *, avec les additions de son fils **, dont vous m'avez envoyé les extraits, Tout y est admirable, et je vous renverrai bientôt ces extraits pour vous en servir.

J’approuve les sujets que vous me proposez dans la prière. Trois raisons font, come dit saint Antoine ***, qu’on ne connoît

“ Religieuse ursuline dans l'Amérique.

** Dom Claude Martin, religieux bénédictin de la congrégation de Saint- Maur, qui avoit composé et publié la vie dé sa sainte mère.

TX Cass, Collat. 1x, de Orat. et Inst. de Bossuet, sur les Etats d'Orais.

pas ce qu'on fait dans la prière : l'une est le transport; l’autre, la simplicité; la troisième, la direction des mouvements du cœur toujours en action, sans beaucoup réfléchir sur soi : cela ne doit pas cependant s'entendre universellement. Quelquefois on connoît son cœur, quelquefois on ne le connoît pas. Quand Anne, mère de Samuel, prioit par le seul mouvement de ses lèvres!, elle ne songeoït apparemment guère au particulier de ses sentiments : mais elle sentoit en général ce qu'elle desiroit de Dieu. Quelquefois on est absorbé de manière qu'on s’oublie soi-même ; et c'est l’état dont parloit saint Antoine. J'expliquerai quelque jour cela plus amplement ; j’en ai dit un mot dans l'ordonnance , lorsque j’y ai parlé, en deux ou trois endroits, des actes non aperçus.

Je ne sais quand j'irai à Jouarre ; vous en serez avertie, et je vous donnerai le temps qui vous sera nécessaire. Séparez vos doutes de votre confession, autant qu'il sera possible ; car des doutes ne sont pas des péchés : que si pour votre repos, vous croyez les devoir ranger avec vos péchés, je vous en laisse Ja liberté : mais il seroit'plus net de mettre les uns et les autres sur deux papiers différents, afin que l’on confonde moins les réponses.

J'ai déjà parlé de vous à madame ***; j’aurai encore occasion d’en parler. S'il y a quelque chose de considérable dans cet entretien, vous en serez avertie ; mais je ne le prévois pas. Ne vousappuyez point sur cela; il vaut bien mieux être sans soutien, que d'en avoir du côté de la créature. Le soutien de ia créature est le soutien d’un roseau, qui non seulement fait tomber, mais qui perce la main, comme dit le prophète *. Exposez à Dieu vos besoins et vos impuissances : dites-lui, en un mot, qu'il soutienne votre espérance, qu'il vous défende de tout ce qui pourroit ou la détruire ou l’affoiblir. Vous savez qu'il n°y a pas moins d'obligation d’espérer que de croire; que l’espérance est commandée comme la foi, et qu'il faut que ceux qui espérent soient dans la joie. C’est un effet des biens qu'ils ont reçus de Dieu, et qu’ils en attendent; et l’on peut dire que quand l'espérance est vive et animée, il n'y a rien de dur et d’amer pour ceux qui sont à Dieu et qui le servent. Je le prie, . ma Fille, d’être avec vous.

A Meaux, ce {°° juin 1695.

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