‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 8 sur 31 · RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE JOUARRE · texte numérisé non relu

RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE JOUARRE

LETTRE PREMIÈRE. Sur la manière dont Dieu avoit préparé les liaisons qu’elle avoit avec lui ; et sur les démarches de l’abbesse de Jouarre, pour se soustraire à son obéissance.

Je me souviendrai toujours, ma Fille, que vous êtes la première qui avez recu de moi la parole de vie, qui est le germe immortel de la renaissance des chrétiens. Cette liaison ne finit jamais, et ce caractère paternel ne s’efface point. Dieu prévoyoit ce qui devoit arriver, quand je vous consacrrai * par ma parole qui étoit la sienne, et il en jetoit dès lors les fondements. |

Pour le bref **, loin qu’il doive venir à Pâques, on m'a averti de bonne part qu'on n’avoit même encore osé le demander, ni envoyer la supplique. Ceux qui mandent qu'il viendra si tôt savent bien que non; et mon plus grand déplaisir, c'est que Dieu soit offensé par tant de mensonges. Celles qui appelleront à M. de Paris feront par là un acte authentique pour me reconnoître ; puisque s’il est le métropolitain , je suis l’évêque, et

1 IF. Cor. 1v. 8.—7? Ibid, vi. 13. — # Philip. 1v, 4. —* Luc, 1. 47.— » Cant. vis. 6,7: | x

* Bossuet avoit prêché à sa profession. à

** Il s’agit d’un bref que l’on disoït être sollicité par l’abbesse de Jouarre, pour maintenir l’exemption qu’elle s’attribuoit .

le premier pas qu'il faut faire pour pouvoir être secouru par mon supérieur , c’est de me rendre obéissance. Au surplus, M. de Paris est trop entendu pour outre-passer son pouvoir; etil sait que j'en sais les bornes , qui en cette occasion sont bien resserrées ; car il ne peut exempter personne de me rendre une entiére et perpétuelle obéissance.; Pour ce qui regarde madame votre abbesse, je ferai tout pas à pas ét avec circonspection ; mais, s’il plaît à Dieu, avec efficace. J'ai peine à croire qu’elle se détermine à me désobéir, ni aussi qu’elle se résolve si tard à m'obéir franchement. Quoi qu'il en soit, assurez-vous que je penserai à tout, s’il plaît à Dieu, et que Dieu sera avec moi.

Je vous prie de dire à toutes les Sœurs que vous me nomimez, que je reçois avec joie les témoignages de leurs bons sentiments par votre entremise, et en particulier à madame de Saint-Michel ; que si elle m'a été une fidèle et courageuse conductrice, j'espère la guider à mon tour où je sais qu’elle veut aller de tout son cœur. Pour madame de Saint-Placide, je ne la veux pas délivrer de la crainte où elle est entrée pour moi, parce qu'elle m'attirera ses prières. J'ai toutes mes filles présentes, et je les salue nommément. |

A Meaux, ce 10 mars 1690.

LETTRE II. Sur les affaires du prélat avec l’abbesse de Jouarre.

J'ai reçu , ma Fille, votre lettre du 44 mars, qui m'instruit de beaucoup de choses. I n’y a qu’à avoir la foi, et l'œuvre de Dieu .s’accomplira, Songez bien, et faites songer toutes nos chères Sœurs à cette parole de saint Jean : Ipse enim sciebat quid esset facturus ! : &« Pour lui, il savoit ce qu'il devoit faire. »

Tout se fera , je n’omettrai rien , s’il plait à Dieu, et je suivrai encore, s’il le faut, le procès du conseil, qui n'ira pas moins vite que. celui du parlèment, et.où j'aurai l'avantage qu'il faudra ; en attendant , m’obéir, J'ai trouvé nécessaire de rappeler madame votre abbesse, à moins qu’elle ne se mit en devoir d’obtenir un congé de moi, selon le concile de Trente. Vous pouvez assurer ces dames qu'elles ne seront jamais commises ni nommées. Pour vous, ne craignez pas , je vous prie, ce qu’on peut me dire de cette part là : outre que je n’y ai nulle foi, et que je crois plutôt tout le contraire, je suis d’ailleurs si

? Joan. vi. 6.

prévenu en votre faveur, que vous pouvez sans hésiter marcher avec molavec une pleine confiance.

Je’salue de tout mon cœur madame votre sœur, et toute la troupe élue, dont les noms et les vertus me sont très présents. Laissez discourir les autres : leur temps viendra ; et pourvu pui ne manque pas de foi à la Providence, on verra la gloire

e Dieu.

À Versailles, ce 15 mars 1690.

LETTRE NI. Il la prémunit contre les discours qu’on tenoit, sur lui; et lui

donne des règles pour vivre en paix au milieu des troubles excités par la désobéissance de l’abbesse.

Je vois, par une apostille de madame votre sœur à votre lettre du 28, que vous n'avez pu la fermer à cause d’un mal la main. J'en suis en peine, et je vous prie de me mander ce que c'est:

Je vous dirai, ma Fille, en attendant, que vous faites bien de m’avertir de tout, jusque aux moindres choses qui peuvent me faire connoître l’état de la maison. Au surplus , pour ne poiut perdre letemps de mon côté dans desredites, tenez pour bien assuré que tout ce qu'on dit de moi est faux et sans fondement , sans qu’il soit nécessaire que je vous en écrive rien en particulier. Ce qui sera véritable je vous le dirai, afin que vous en instruisiez celles que vous trouverez à propos. J'ai’ fait tirer Henriette du lieu où elle étoit.

Les mouvements que se donne madame de Jouarre sont inouïs. Je pousserai cette affaire jusqu'où elle doit aller , et je n’oublierai rien pour défaire la maison d’un prêtre infâme , qui en a causé tout le malheur. Si le père André a vu madame l’abbesse, il doit dire de bonne foi que je n’ai point fait dépendre de là sa mission : mais j’ai consenti seulement que, pour le bien de la paix, il s’assurât s’il pouvoit et s’il le jugeoit à propos, d’un consentement de ce côté là. Quoique ce Père m'ait invité à voir madame de Jouarre comme de la part de cette abbesse , je n’ai rien voulu répondre, et suis très résolu de ne la pas voir jusqu’à ce qu’elle ait éloigné son mauvais conseil, J'ai quelque soupcon qu’on verra bientôt sa requête en cassation : j'eu suis bien àisé : car plus tôt elle paroîtra , plus tôt je mettrai fin à cette requête.

J'approuve fort les raisons que vous avez eues d'écrire en divers endroits, et je vois bien qu'il ne vous restoit aucun moyen de le faire que par M. Phelippeaux. Vous ne devez point douter

que je n’autorise hautementce qui aura été fait par cette voie. Au reste, la paix estun bien que Dieu veut qu’on desire. Il ya celledu dedans que lui seul peut donner , etque nulle créature ne nous peut ravir: celle du dehorsest un moyen pour conserver celle-là ; mais Dieu nela donne pas toujours. Ila sa méthode pour guérir les plaies de notre âme : il ne se sert pas toujours des remèdes qu'il a en main ; il veut exercer la foi, et éprouver notre confiance. Il faut attendre ses moments, etse souvenir de ce mot de saint Paul : Ayant la paix avec tous, autant qu’il est en vous ?, et de celui de David : « J'étois en paix avec ceux qui haïssoient la paix : » Cum his qui oderunt pacem eram pacificus ?. Voilà, ma Fille, votre pratique et celles de nos chères Sœurs : le reste se dira en présence, et avant la Pentecôte, s’il plaît à Dieu.

A Paris, ce 2 mai 1690.

LETTRE IV. Il la relève des défenses de l’abbesse ; et lui marque le cas où l’on peut révéler un secret.

J'ai reçu votre lettre du 6; je n’ai pas encore bien résolu ce qu'on pourra faire signer, et en quelle forme ; je voudrois bien pouvoir y être moi-même : rien ne presse pour cela, et tout se fera dans le temps. Le procès verbal est bien : ce qui est bon pour un reni, n’est pas toujours bon dans un acte juridique ; la fin nous justifiera envers les plus opposés.

Je vous relève, ma Fille, de toutes les défenses de madame de Jouarre, qui vont à vous empêcher de parler des sujets que vous me marquez, puisque dans l’état où sont les choses, il n'est pas possible de s’en taire.

Il faut garder inviolablement le secret, où la personne qui le confie est intéressée en sa personne : si ce n’est qu’un bien sans Comparaison plus grand oblige à le révéler aux supérieurs, en prenant les précautions nécessaires pour la personne qui y a intérêt; à plus forte raison peut-on découvrirles autres secrets,

J'ai vu, en passant à Chelles, madame de Richelieu : elle a de l'esprit; mais j'ai peine à croire que l’on confie l’abbaye de Jouarre à une si jeune religieuse.

Il est certain que madame de Jouarre a fait proposer à ma-— dame de Chelles une permutation. Je veillerai à tout autant qu'il sera possible , et n’oublierai rien, s’il plaît à Dieu.

Je suis fâché de votre mal.aux yeux. Vivez en paix avec Dieu,

Rom, x. 18. — 2 Ps. cxix. 7, ;

et, autant que vous le pourrez, avec les hommes. À vous, ma Fille, comme vous savez.

À Paris, ce 8 juin 1690.

LETTRE V. Il lui témoigne sa peine des désagréments qu'éprouvoient de la part de l’abbesse les religieuses qui lui étoient fidèles.

J'ai reçu, ma Fille, votrelettre du 3. Je ne m'étonne nine me fâche de ce qu’on fait de malhonnête à mon égard ; et toute ma peine vient de celle qui en retombe sur vousetmes fidèles Filles. Je seraidemain, s’il plaîtà Dieu, à la Ferté-sous-Jouarre, pour y recevoir monseigneur * samedi ; et dimanche aller coucher à Jouarre, où je commencerai par demander madame votre sœur et vous. Je verrai après madame la prieure, et je donnerai le lendemain tout entier à nos autres chères Filles. La nous parlerons de tout plus amplement. J’enverrai dire à madame la prieure de la Ferté-saus-Jouarre le jour et l'heure que j’arriverai, et mes gens iront préparer mon logement, que je prendrai dans l’abbaye.

Je prends une part extrême à vos déplaisirs au sujet de M. le duc de Luynes, et je vous prie de témoigner à madame votre sœur combien je suis sensible à votre commune douleur.

Je vous entretiendrai en particulier avec tout le loisir que vous souhaiterez, et je n’oublierai rien pour vous marquer mon estime et ma confiance.

À Germigny, ce 5 octobre 1690.

LETTRE VI. I] la console de la mort de son père.

Je prie notre Seigneur qu’il soit votre consolation. Il y à longtemps qu'il vous prépare au malheur qui vient de vous ar-— river : on ne laisse pas d’être sensible au coup , et il le faut être ; car si Jésus-Christ notre modèle n’avoit senti celui qu'il alloit recevoir, il n’auroit pas été l’homme de douleurs, il n’auroit pas dit : Mon Père, s’il se peut, détournez de moi ce calice”. Il faut doncsentir avec lui; mais en même temps , il faut emprunter, pour ainsi parler, sa volonté sainte; afin de dire à Dieu que la sienne soit accomplie. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 13 octobre 1690.

3 Matth. xxvr. 39.

* Le Dauphin son élève.

LETTRE VII, Sur les affaires de Jouarre,

I n’y a rien de changé dans ma marche, et c’est toujours samedi au soir que je serai à Jouarre sansy manquer, sil plait à Dieu. J'envoie cet exprès pour en avertir madame la prieure, et pour vous le confirmer. Je vous entretiendrai à loisir , et toutes celles qui voudront me parler ou des affaires de la maison, ou même de leurs peines particulières : c’est ce que je vous prie de dire à madame Gobelin.

J'ai reçu les quatre senténces, qui sont toutes placées en bon heu, aussi bien que celles qui les ont écrites. Vous me ferez grand plaisir de le leur dire, et en particulier à madame votre sœur. Samedi vous saurez des choses nouvelles : en attendant, je vous dirai seulement que tout ce qui vient de Paris, ce ne sont que des réponses ambiguës, et des moyens d’éluder. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Meaux, ce 2 novembre 1690.

LETTRE VIIL Résolution où il est de faire exécuter son ordonnance contre l’abbesse de Jouarre ; il exhorte cette religieuse à montrer beaucoup de douceur et de modestie.

J'ai reçu votre lettre et votre billet qui y étoit joint, avec les deux lettres pour M. de Chevreuse et pour le père Moret, que J'aurai soin de rendre en main propre, du moins la première, et l’autre si je puis.

Mon ordonnance, de la manière dont elle est motivée et prononcée, est hors d'atteinte; mais il faudra voir ce que dira le parti quand les nouvelles de Paris seront venues : on y aura fait de grands cris. Je m'en vais pour les entendre de près, et procéder à la vive et réelle exécution. Il n'y a qu'à ne se pas étonner du bruit, et attendre l'événement de cette affaire, qui sera, s'il plaît à Dieu, comme: celui de toutes les autres.

Plus on à raison, et plus on avance: plus il faut être douce et modeste, et moins il faut prendre d'avantage : c'est ce que je vous prie de dire et d’inspirer à toutes nos chères Filles. Il faut, s’il se peut, fermer la bouche aux contredisantes , et en tout cas ne leur donner aucun prétexte, 1] faut aussi rendre de grands respects à madame la prieure, qui assurément les mérite par ses bonnes intentions, et par la manière dont elle à agi dans cette dernière visite ; et on ne doit rien oublier pour pro-

liter de ses bonnes dispositions, qui seront très utiles au bien de la maison.

M. le grand vicaire aura soin d'envoyer souvent à Jouarre » pour en recevoir et y porter ses nouvelles.

Celles de ma santé sont fort bonnes. Je garde pourtant la chambre pour empêcher le progrès d’un petit mal de gorge, qui est venu de beaucoup parler et d’un peu de rhume.

Je salue toutes nos chères Sœurs, ét plus que toutes les autres madame votre sœur, dont l'amitié et les saintes dispositions me Sont très connues. Ainsi je n’ai pas besoin qu'on me dise rien de sa part : elle m'a tout dit, et j'y crois.

Voilà les deux livres que vons souhaitez : recevez-lés comme une preuve de mon estime; assurée que je ne souhaite rien tant que de pouvoir vous en donner de plus grandes. Je vous garderai fidèlement le secret. Faites, s’il vous plaît, mes amitiés à madame de Sainte-Anne: n’oubliez pas nos aütres chères Sœurs, C'est avec regret que je vous quittai sans vous avoir pu

enir ma parole. Je suis à vous de tout mon cœur. A Meaux, ce 9 novembre 1690.

LETTRE IX. Sur les affaires de Jouarre, et sur les priviléges des vierges à l'égard des reliques.

J'ai rendu votre lettre en main propre à M. de Chevreuse , qui fera entendre à madame la duchesse de Luynes vos raisons dont il est fort persuadé. Pour le surplus, vous verrez bientôt l'exécution entière de mes ordonnances, et madame de Lusanei va être riche. Je lui écris le détail des affaires encore asséz en gros, mais cela se va débrouiller, et vous saurez d’elle, ma Fille, ce que j'en puis dire.

Vous ne devez pas être en scrupule pour avoir touché les reliques : c’est une nécessité pour les religieuses ; et les épouses de Jésus-Christ ont des priviléges sur cela au dessus du com mun des fidèles.

Madame de Jouarre m’a fait donner parole, par le père Gaillard, d'exécuter mes ordonnances. II le faudra bien : mais dis-. pensez-moi de la peine de vous faire sur cela une grande Jettre : dans peu tout s’éclaircira. Madame de Rodon ne feroit pas mal de m'écrire un peu de verbiage; et je lui promets que je le lirai 3 parce que je suis assuré qu’elle ne me donnera jamais un ver biage tout pur. J'espère vous revoir bientôt, et avec assez de loisir pour vous écouter en particulier, et toutes celles qui desireront communiquer avec moi. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Paris, ce 24 novembre 1690.

Bossuet , t. xxvIr 11

Pi

LETTRE X. J} lui apprend la soumission de l’abbesse de Jounarre à sox 6rdonnance; ét la rassure sur ses craintes.

J'ai recu votre lettre, et vous ne devez pas en être en peine. Madame de Jouarre me rendit hier une visite : elle me demande congé. J'ai promis de l’accorder, à condition de satisfaire à tous les articles de mon ordonnance dans les termes y portés. Elle s’y est soumise; elil y aura cependant un arrêt du parlement pour la confirmer : ainsi le gouvernement de la maison et mon autorité seront établis. Madame de Jouarre m'a dit que le boucher étoit content, et qu’elle me feroit voir son compte arrêté et sa quittance. Voilà, ma Fille , toutes les nouvelles de deçà.

Dans peu M. de la Vallée sera justifié, et l’ira dire à Limoges. Pour moi je retournerai, s’il plaît à Dieu, à Meaux, d’où je ferai savoir de mes nouvelles à Jouarre; et je ne tarderai pas d'y aller faire un tour. Je vous prie de faire part de ceci à nos chères Filles que vous jugerez à propos, et en particulier à maflame de Lusanci. Madame de Jouarre ne m'a rien dit du tout sur son sujet : mais pour vous et madame votre sœur , il ne faut pas que vous songiez à l’apaiser; et quoi que je lui aie pu dire, elle veut vous attribuer lout ce que j'ai fait. La vérité et la patience sont votre refuge, avec l'assurance infaillible de mes consolations, de mes conseils et de mon autorité. Je ne vois pas, Dieu merci, que vous ayez beaucoup à craindre, eten tout cas je partagerai vos peines avec vous. Je n’écris pas à nos chères Filles qui m'ont éerit, à cause de l’empressement où je suis. Je dis un mot à madame de Rodon, pour lu donner oc— casion de fortifiér son noviciat dont elle me parle.

J'ai parlé à madame de M. Girard; mais je n'ai pas cru Île devoir recommander pour la prébende vacante, ne croyant pas mon crédit assez affermi pour cela, quoique notre conversation ait été remplie d’honnêtetés réciproques, et qu'on ait paru content de moi. On n’a pas même voulu faire semblant de savoir la mort du pauvre M. Galot. M. Gérard doit s'assurer que je ne lui manquerai pas, en continuant à bien faire.

Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

A Paris, ce 30 novembre 1690. ,

LETTRE XI. Sur une affaire particulière, et sur l’abbesse de Jouarre.

Je viens d'arriver en bonne santé, Dieu merci, ma Fille. Un rhume m'a arrêté à Paris trois jours plus que je ne voulois. Durant ce temps, il est arrivé de terribles incidents. Nous étions d'accord de tout pour l'affaire de la Vallée, et on avoit signé tout ce que madame de Jouarre avoit vonlu. Mais M. Talon a voulu, avant toutes choses, savoir mes sentiments par mon procureur. On a dit que je ne prenois plus de part à cetle affaire, et que je souhaitois que madame de Jouarre fût contente. M. Talon a consenti à passer outre, si M. le président Pelletier, qui tient la Tournelle, le vouloit bien. Je lui ai écrit la même chose qu'on avoit dite de ma part à M. Talon; et comme il à voulu me parler, et que je gærdois la chambre, j'ai envoyé un homme de eréance pour lui confirmer mon sentiment. Il a dit que ce n’étoit pas là sa difficulté; mais qu’il ne pouvoit consentir à absoudre un-homme de cette sorte que dans les formes requises, et que M. Talon étoit demeuré d'accord avee lui que ce qu'on demandoit étoit contre les règles. Il m'a fait là dessus toutes les honnêtetés possibles ; mais il est demeuré ferme, et je n'ai rien pu gagner sur lui ni par écrit ni en présence : ainsi l'affaire est manquée de ce côté là. I n'en faut rien dire qu'aux bonnes amies. J'ai fait ce que j'ai pu, et j'ai proposé les vrais expédients; mais je ne sdis ce qu’on voudra faire. On est consterné, on est malade, et je n'ai pu parler d'aucune affaire que de celle-là.

Il est vrai que madame de Jouarre a fait quelque démonstration de vouloir aller à Jouarre ; mais elle n’en a point eu d’envie, et il est vrai que sa santé la met hors d'état de le faire. Elle parle d'y envoyer madame de Baradat, qui n'y ira non plus. Si elle y va, je la suivrai de près ; mais je n’en serai pas dans la peine. Jai cette semaine l'ordination : la fête approche; ainsi vous voyez bien que ce ne sera qu'après que je pourrai vous aller voir. Je salue madame votre sœur et toutes nos chères amies. Je prie, ma Fille, notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 18 décembre 1690.

LETTRE XII. Sur la conduite à tenir par un confesseur à l'égard de perd sonnes dont les dispositions pouvoient être suspectes.

Je ne répèterai point ce que j'écris à ma sœur de Lusanci. Je reçus hier, ma Fille, la lettre que vous m'écriviez à Paris,

où vous me parlez de ma réponse à madame de Harlay. I ne faut être en aucune peine de ma santé, Dieu merci. Je ne crois point le voyage de madame de Jouarre, et je doute beaucoup de celui de madame de Baradat. Le dessein de permuter sera difficile. Si la Vallée peut venir à bout de se faire justifier, j'en serai bien aise; afin qu'il chemine plus tôt où il doit aller. I semble en effet que Dieu veuille lui faire sentir sa justice : si c’est pour le convertir, sa bonté en soit louée. 3

M.Gérard ne doitpointse rebuter desdiflicultés : c’est là qu'est | l'épreuve, et dans l'épreuve, la grâce et le fondement de l'espérance. Il n’est presque pas possible qu’il ne se trouve des ulcères cachées : mais vous avez eu raison de lui dire qu'il ne faut pas inquiéter un pénitent sur le passé sans un fondement certain, du moins d'abord : il faut avoirde loisir d'approfondir, et cependant laisser les gens dans Ja bonne foi. Pour les désordres de l'extérieur, le temps y apportera le remède; et ce temps, quoique trop long pour ceux qui souffrent, ne: l’est pas par rapport aux difficultés. Je ne sais que le: seul dessein de Ja visite de M. votre frère.

Je salue de tout mon cœur mes sœurs Gobelin et Fourré. Tout est à craindre de ce côté là, encore qu’on y soit en apparence fort humble; car on est en effet fort consterné. De savoir où l’on tournera ;.… l’on devinera aussitôt de quel côté souf- Îlera le vent. Vous devez avoir reçu la lettre où je vous mandois

‘que votre paquet étoit allé à la Trappe : je n’en ai encore nulle

réponse. À vous de tout mon cœur, ma chère Fille. À Meaux, ce 21 décembre 1690,

LETTRE XII. Sur les dispositions où doit être une: épouse de Jésus-Christ.

Une épouse de Jésus-Christ ne lui apporte pour dot que son néant. Elle n’a ni ni corps, ni âme, ni volonté, ni pensée : Jésus-Christ lui est tout, sanctilication , rédemption, justice , sagesse. Elle n’est plus sage à ses yeux, et n’a de gloire qu'en son Epoux. Pour s’humilier jusqu'à l'infini, elle n’a qu’à lire où son Epoux l’a prise, son infidélité si elle le quitte, et la bonté de son Epoux qui la reprendra encore si elle revient t, Quelle pauvreté ! quelle nudité ! quel abandon!

Toute âme chrétienne et juste est épouse : mais on est en eore épouse par un titre particulier, quand on renonce à tout pour le posséder. Entendez ce que c’est que vous dépouiller de

* Jerem. 15. Ezech. xwi.

tout, et ne vous laisser rien à vous-même, que le fond où Jésus- Christ agit, qui encore vous vient de lui par la création, et que la rédemption lui a de nouveau approprié.

Si toute âme juste est épouse, et que toutes les âmes justes soient ensemble une seule épouse, soyons tous un en Jésus- Christ, pauvres et riches, sains et malades, hommes et femmes, jeunes et vieux; car il n’y à nulle distinction en Jésus-Christ !, etDieu doit être tout en tous ?. Voilà, ma Fille, ce que c’est qu'être épouse.

Samedi soir, à la fin de 1690.

LETTRE XIV. Sur l’abstinence des samedis d’entre Noël et la Chandeleur.

Si l’on avoit eu à Jouarre une pratique uniforme et constante, touchant l’abstinence des samedis d’entre Noël et Ja Chandeleur, je croirois que cette pratique devroit servir de règle : mais comme la pratique a varié, on peut s’en tenir, ma Fille, à la coutume du diocèse, et regarder l’abstinence de ces samedis comme étant seulement de règle, et non pas de commandement ecclésiastique, surtout si le peuple de Jouarre et de ses écarts jouit de la liberté qu’on a dans le reste du diocèse : car je ne sache point qu’il y ait de bulles particulières pour cela, et c'est l'usage qui sert de règle. Je prie notre Seigneur qu'il

A Versailles, ce 8 janvier 1691.

LETTRE XV. Sur les avantages que Dieu nous-fait retirer de la tentation et de la maladie.

Je ne sais pas distinguer, ma chère Fille, entre les effets de la tentation et ceux de la maladie; mais ce que je sais très certainement, c’est que l’une et l’autre font partie du contrepoison et du remède que le Médecin des âmes tire de nos maux et de nos foiblesses. Ainsi abandonnez-vous à sa conduite, et dites souvent : Sana me, Domine, et sanabor * : « Guérissezmoi, Seigneur, et je serai guéri; » car c'est ainsi que s’achève la cure des âmes. ;

FI n , tés» ,

Au surplus, je ne puis vous taire que j'ai dérobé Jouarre en le quittant. Devinez ce que j'en ai dérobé : c'est un écran, que j'ai trouvé si riche en belles et fines sentences, que j'ai voulu les avoir à Meaux devant les yeux : je dis fines, de cette bonne

1 Rom. x. 12. — 2 I. Cor. xv. 28. — ? Jerem. xvir, 14. (LR

finesse que l'Evangile recommande. J’avois négligé cet écran, et il faut vous avouer que ç’a été ma sœur de Rodon qui m'a encore ici servi de conductrice : je ne puis m'empêcher de vous prier de lui en marquer ma reconnoissance; sans elle j'aurois perdu ce trésor. J'aurai dorénavant les yeux plus ouverts à tous les objets qui se présenteront à Jouarre, et je croirai que tout y parle.

Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous, ma chère et première Fille.

À Meaux, ce 22 janvier 1691.

LETTRE XVI. Sur la tentation qui se mêle aux maux du corps ; ses répugnances dans les exercices de piété; et l'efficace des paroles de Jésus- Christ, pour guérir l’âme.

Le repos que je me suis donné m'a mis en état, ma chère Fille, de ne craindre, s’il plaît à Dieu, aucune suite du rhume qui commençoit à m’incommoder. Je voudrois que vos: maux fussent aussitôt guéris. x

Il ne faut nullement douter que la tentation ne se mêle aux maux du corps, et surtout à ceux de cette nature, qui portent au relâchement et au découragement. Gardez-vous bien de céder à la peine que vous me marquez : au contraire, ces répugnances à lire, à prier, à communier, vous doivent servir de raison à le faire plus promptement, persuadée que le sacrifice qu’il vous faudra faire en cela rendra ces actions plus agréables à Dieu, et plus fructueuses pour vous. Votre soutien doit être dans ces paroles de saint Paul !, En espérance contre l'espérance ; et je vous les donne comme une espèce de devise dans le combat que vous avez à soutenir devant Dieu et devant ses anges.

Les paroles de l’Ecriture, et surtout celles de l'Evangile, où Jésus-Christ parle par lui-même, sont le vrai remède de l'âme ; et une partie de la cure des âmes consiste à les savoir appliquer à chaque mal et à chaque état. C’est là du moins tout ce que je sais en matière de direction, et il me semble qu'on s’en trouve bien. Vous pouvez reprendre de temps en temps le chapitre xrr de saint Jean. En attendant que vous y reveniez, lisez Je x1° de saint Matthieu, que vous pouver conférer avec le xe de saint Luc, depuis le verset 47 jusque au 25 : vous y verrez là présomption et la hauteur d'esprit bien traitée.

Vous avez bien fait de vous dispenser de la lecture que je vous

1 Rom. 1v. 18.

avois ordonnée, puisque vous aviez Ja fièvre; et en semblable Occasion, il en faut toujours user de même. Il suffit dans ces états de rappeler doucement quelque parole de consolation, qui reviendra dans l’esprit sans Jui faire de violence. J'espère que Dieu Yous tirera de cet état. Ramez en attendant, comme nous disions; mais ramez, en disant toujours : Non est volentis neque Currentis, sed Dei miserentis 1: « Cela ne dépend ni de celui Qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. » Et encore : Opérez votre salut avec crainte et tremblement ; car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire ?. Je désespèrerois si je n’avois point un tel secours.

Je réponds par ordre à votre lettre, afin de ne rien oublier. La principale utilité que j'espère de la justification du malheureux la Vallée, c'est qu’il faudra qu'il s’en aille : au lieu qu’étant obligé de laisser aller les choses pour sa justification, le retardement de cette affaire, à Jaquelle je suis comme engagé, est un prétexte pour le retenir. Je ne vous en dirai pas davantage sur les affaires : vous savez que j'y fais, et que j'y ferai toujours, s'il plaît à Dieu, ce qu'il faut, avec toutes les réflexions utiles sur ce qu'on me dit : aïnsi il faut continuer à me dire tout. Les sentences de l'écran m'ont beaucoup plu : elles ne me sont que plus agréables pour être des fleurs eueillies dans Jouarre même : mais si lés vers français y sont nés aussi, c’est un talent que je n'y Connoissois pas encore, Je crois avoir répondu à tout. J'ai honte d’avoir commencé par l'endroit qui devoit avoir la dernière place; mais votre lettre, que j'ai trop suivie en cela, en est cause.

In spem contra spem, c’est la devise des enfants de.la promésse.

Je prie Dieu, ma chère Fille, qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 24 janvier 1691,

LETTRE XVII. Sur la conduite à tenir à l'égard de-quelques Sœurs ; et les remèdes qu’elle devoit appliquer à ses maux.

Je n'ai point encore vu madame de Jouarre. Nous ne saurions plus faire autre chose envers celles de nos Sœurs qui sont in— quiètes, que de les aimer, les aider, les considérer! les laisser dire, et faire tout ce qu'il faudra. Comment veut-on que je règle tout en pareil cas? Je ne connois pas encore. En un mot, à qui n’a pas la foi, je ne ferois que perdre inutilement m

| Rom. 1x. 16.—2 Philip. 11. 12, 13,

paroles: et pour vous qui l'avez, vous n'avez pas besoin de longs discours. HE Agar 2

Pour ce qui regarde vos dispositions particulières, c'est, dans un état de ténèbres et de découragement, de se soutenir par la seule foi. Ce n’est pas ici un de ces maux dont le remède est présent, et ne dépend quelquefois que d’un seul mot; parce que les causes en sont connues et particulières : ici, où le mal est universel, il n’y à que les remèdes généraux qu’on puisse employer : la foi, la persévérance, une perte de soi-même dans quelque chose de grand et de souverain, mais qui est encore obscur.

La fin en sera heureuse avec ces conditions : mais en ces états, il se faut bien donner de garde de vouloir trop voir; Dieu vous repousse trop loin quand vous le voulez prévenir. Je puis seulement vous assurer que c'est ici le temps d’amasser et de recueillir : soit tentation, soit maladie, soit quelque autre chose que Dieu conduit secrètement ; c’est l’'Epouse dans les trous de là caverne, avec les animaux qui fuient le jour, toujours prête à se réveiller à l’arrivée de l’Epoux, et au premier son de sa voix ‘.

Il faut donc une attention toujours vive. Quand Dieu me donnera davantage, je serai fidèle à vous le rendre.

À Paris, ce 29 janvier 1691.

LETTRE XVII. Surses peines, et la manière dont elle devoit les porter,

Votre lettre du premier février me fut rendue hier, ma chère Fille. J’ai remis à M. le duc de Chevreuse celle que vousm'’aviez envoyée pour lui.

Je pense vous avoir dit que ces peines dont vous me parlez, et qui entrent si avant dans cette disposition universelle de chagrin, ne doivent point vous troubler, et que ou il ne faut point s'en confesser du tout, ou il faut que ce soit très rarement, et en termes très généraux, pour s’humilier devant Dieu et devant les hommes. Pour’ce qui est de ces chagrins, je soupconne qu'il ya là beaucoup de vapeurs : Dieu et la tentation s'en servent chacun pour leurs fins. Dieu vous exerce, vous abaisse, vous subjugue, vous pousse à l'expérience et à la reconnoissance de votre impuissance propre, pour faire triompher dans votre cœur la toute puissance de sa grâce. La tentation, au contraire, veut vous porter à la paresse et au découragement : n'en prenez que la vue de votre néant, et en même temps élevez-vous en espé-

! Cant. n. 14.

rance contre l'espérance. Ne vous étudiez pas à rechercher les causes de cette noirceur : quelle qu'en soit la cause, elle est également soumise à Dieu. Dans les temps que vous serez plus accablée, pratiquez bien cet abandon secret, qui ne vous laisse presque rien à faire ni à méditer. Quand vous aurez un peu de liberté, faites ce que dit l’apôtre saint Jacques ! : priez, dans la tristesse ; psalmodiez, dans une plus douce et plus tranquille disposition : pratiquez le chant intérieur, qui est.un épanchement du cœur vers son Dieu et son Sauveur, en de saintes actions de grâces, comme l'enseigne saint Paul ?. Je vous donne pour cantiques les deux Benedic, que je vons prie de chanter ; l'un, en J’appliquant à vous-même et aux immenses miséricordes que Dieu vous a faites; l’autre, qui est le second, en pensant le moins que vous pourrez à vous-même, attentive aux œuvres de Dieu, à celles de la nature pour venir à celles de la grâce, etcélébrant en votre cœur l’immense et inépuisable profusion de ses grâces.

Je ne crois pas qu’on vienne à bout de justifier la Vallée. M. de Poitiers n’est point mort, nin’a point été malade. La première fois que je le verrai je lui parlerai, et je chercherai même les moyens de lui faire parler si je suis longtemps sans le voir. Je trouve juste l'inquiétude qu'on a à Jouarre, et il faut tâächer d’y mettre fin. Je ne comprends pas pourquoi madame la prieure trouve qu’on a tort de m'avoir parlé. Il n’y a jamais d’inconvénient à me dire ses pensées. Je vous assure que les premières laissent aux autres tout leur poids. N’écoutez pas celles qui vous disent qu’il ne faut point communiquer tout ce quise passe en nous ; cela peut être vraiæn quelques personnes; mais n0n pas en VOUS : assurez-VOUS-EN, MA Fille, et continuez à l'ordinaire.

Je n’ai vu encore personne ; je ne retournerai pas sans cela. S'il est vrai qu’on ait un arrêt portant règlement en cas pareil, il n’y a qu’à me le montrer; mais personne ne le connoît. Vous avez raison de prier Dieu pour moi, relativement aux choses que vous me mandez, qui ont grand rapport à l'Eglise. Je vous marquerai ce qui me paroîtra le mériter. Je suis à vous, ma Fille, sincèrement.et à madame de Luynes.

À Versailles, ce 4 février 1691.

Vous apprendrez de madame, et du mandement que j'enverrai au premier jour, et que j'espère être à Jouarre le mercredi de la Pentecôte, pour la descente des saintes reliques.

1 Jac. v. 13. — ? Coloss. nr, 16. — Ÿ Ps. cn, Gin.

Le] Ce >

LËTTRE XIX. Sur l'auteur de Ja guérison de son âme.

Voilà, ma Fille, une lettre du père abbé de la Trappe. Je n'ai point encore été à Paris, etil n’y a rien de nouveau dans les affaires.

Je prie continuellement notre Seigneur qu’il vous soulage et qu'il vous soutienne. Sana me, Domine, et sanabor ! : O Seigneur! je ne veux de santé que celle que vous donnez; je ne puis ni je ne veux guérir que par vous.

À Versailles, ce 7 février 1691.

LETTRE XX. Psaumes qu’elle peut lire en mémoire de sa délivrance.

À ce jour, où commença la délivrance, lisez, ma Fille, les sacrés cantiques que l’on chanta dans le temple à son renouvellement. Ce furent les psaumes Graduels, qui commencent, comme vous savez, après le cxvur. Celui-ci étoit destiné à chanter les ineffables douceurs de la loi de Dieu. Depuis le cxrx jusque au cxxxmt, le peuple, qui voit rebâtir le temple sacré où la loi étoit mise en dépôt, s’épanche en actions de grâces , et exprime tous les sentiments qu’inspire tantôt une sainte joie dans le commencement de l'ouvrage, tantôt une secrète douleur des difficultés qui en causoient le retardement.

Chantez ces cantiques, ma Fille, chantez-les sur les degrés du temple; chantez-les en vous élevant au comble du saint amour, dont votre cœur fut touché, lorsque remplie du dégoût du siècle vous offrîtes à Dieu le sacrilice de vos cheveux, pour vous engager à le suivre. Collez-vous à ses pieds avec la sainte pécheresse ; et après lui avoir donné vos cheveux d’une autre manière, répandez-y vos parfums, c’est à dire de saintes louanges, et baignez-les de vos larmes.

Je rends grâces à notre Seigneur de ce qu'il a adouei vos peines du côté qui me paroissoit le plus fâcheux. Ne soyez point en peine des discours que me pourra faire M. Girard. J'approuve vos sentiments et votre conduite, et n’entrerai dans aucun détail. Le bruit s’augmente du dessein qu'on a de se démettre. Je ne doute point du tout qu’il n’y ait des mesures prises avec madame de Soubise du côté de madame de Jouarre. Je persiste à dire que je ne veux apporter aucun obstacle à l’absolution de

! Jerem. xvwt1. 14.

la Vallée, pourvu qu'il soit à cent lieues d'ici. Je suis à vous, ma très chère Fille, de tout mon cœur.

À Paris, ce 8 mars 1691. ee

LETTRE XXI. Sur la grâce que Dieu lui avoit faite en la mettant sons la conduite de son évêque ; et la manière dont il desiroit qu’on en usât à l'égard des Capucins pour la confession.

J'ai été bien aise, ma chère Fille, de voir dans votre lettre quelque chose qui me marque un plus grand calme. Vous pouvez, sans vous opposer aux desseins de Dieu, souhaiter que vos peines cessent, et reconnoître la grâce de Dieu et une grande miséricorde, en vous mettant sous la conduite particulière de votre évêque, à qui il inspire dans le même temps un infatigable desir de vous faire marcher dans ses voies.

Il est vrai, sur le sujet des Capucins, que je ne voudrois pas qu’on en fit un ordinære : maisilest vrai aussi que je n’ailpas cru gu’on dût révoquer leurs pouvoirs, et on y peut aller tant qu’il n'y a point de révocation. Au surplus, je serai très aise qu’on s’en tienne, autant qu’on pourra, aux confesseurs ordinaires. Je ne change pourtant rien à cet égard à votre conduite particulière, et je vous laisse entièrement à votre liberté.

Je crois que je trouverai parmi mes papiers une copie de ma féttre à madame la prieure. On n’excommunie pas comme cela par lettres. Mais en seroit-on quitte pour tenir une lettre bien cachetée ? Vous pouvez vous assurer, ma Fille, que je vous offrirai à Dieu très particulièrement durant ces saints jours.

À Meaux, ce 8 avril 1691.

LETTRE XXIL Sur le droit qu'a un évêque d'approuver un confesseur pour une maison, malgré l’abbesse, et sur l'utilité de la tentation et des souf-

frances.

Ne pourriez-vpus point dire confidemment à madame de Giri, que je vous ai priée de la faire souvenir de la promesse qu'elle m'a déjà faite, de se défaire promptement de ce chien qui importune la communaute. | )

Vous avez très bien résolu le cas de conscience : il n’y à nul doute que la permission de l’évêque ne suffise pour autoriser un confesseur, quelque contradiction qu'une abbesse y puisse apporter ; cela n’a aucune difficulté.

Vous verrez, dans la lettre à madame votre sœur, ce que je mande pour la prière. Que deviendroit le saint bomme Jeb,

252 LÉTTRES

si les maladies et lès peines étoient des marques du courroux dé Dieu? C'étoit l'erreur des amis de ce saint homme; Jésus-Christ des a refutés par sa croix. Au contraire, les tentations et les souffrances sont la marque de la volonté de Dieu; et seront pour nous des sources de grâces.

Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 10 avril 1691.

LETTRE XXII. Sur la manière dont l’œuvre de Dieu doit être conduite

dans les âmes. À

Vous ne devez point appréhender que vos peines me rebutent : elles ont quelque chose de fort caché, mais cela même m'encourage; parce que l'œuvre de Dieu, qui est la sancüfication des âmes, doit être conduite parmi les ténèbres, et-dans un esprit de foi et d'abandon, tant du côté des directeurs que de celui des pénitents. Allez done de foi en foi, et en espérance contre l'espérance.

Sur la fin du carême de cette année,

LETTRE XXIV. Quelle sera la source de la Joie des bienheureux, et que est le principe de celle qui nous est vrdonnée ; et sur la confession annuelle. -

ls loueront, parce qu'ils aimeront; et ils aimeront, parce qu'ils verront. C’est ce que dit saint Augustin, et c’est la source de cet éternel Aleluia, qui retentit du ciel jusqu’à la terre , par l’écoulemenñt qui se fait en nous de Ja joie du ciel, dont notre foi et notre espérance renferment un commencement : c’est aussi pour cette raison que saint Paul nous avertit si souvent que nous devons être en joie. Il n’est pas nécessaire que cette jôie soit sensible; elle est souvent renfermée dans des at tes imperceptibles aux sens. ;

Le simple abandon en Dieu est pour vous une des meilleures pratiques, en récitant l'office divin. On ne fait'que se tourmenter vainement la tête, en s’efforçant en certains états de faire des actes côutraires à ce que la tentation nous demande. Un simple régard à Dieu, et laissser passer avec le moins d’attention qu’on peut à ces peines, c’est le mieux pour vous.

Ce que l’on commence par l'ordre de Dieu, comme de se confier à son évêque et de se soumettre à sa conduite, doit être suivi persévéramment ; et Jes peines qui naissent de là sont une marque de la lentation, qui voudroit bien s’y opposer. Une

douce et constante persévérance vaut mieux en ce cas, que de se tuer à faire des actes pour combattre ces peines. -

Nous pourrons parler à fond de vos vœux * à la première entrevue : je pense même que nous en avons déjà parlé beaucoup.Je les suspens tous jusqu'à ce que j’en sois informé, et alors il ya beaucoup d’apparence que je vous en déchargerai tout à fait. Je vous laisse celui qui me regarde, et vous savez que je l’ai accepté.

La confession annuelle est déterminée par l'usage au temps de Pâques. Je la crois d'obligation pour tout le monde, à cause de l'exemple; quoique l'intention de l'Eglise ne soit pas qu'on : la fasse pour des péchés véniels, qu'on n'est pas obligé de confesser. Mais comme on ne sait si précisément la nature et le poids des péchés, il s’en faut toujours décharger en recourant aux clefs de l'Eglise.

Je prie, ma Fille, notre Seigneur qu'il soit avec vous. Je salue ces dames, dont les noms sont devant mes yeux par votre lettre.

À Meaux, ce 18 avril 1691.

LETTRE XXV. I] lui envoie quelques paroles de consolation.

Quand je reçus la lettre où vous me demandiez quelque chose pour le 8 de septembre, ce jour étoit passé. J'ai fait aujourd'hui ce que vous souhaitiez pour ce jour là ; et écoutant Dieu pour vous, il ne m'est venu que ces deux grands mots : Votre volonté soit faite ?; et, Il fera la volonté de ceux qui le craignent *.

J’ai fait à M. de la Trappe la prière que vous souhaitiez ; mais assurez-vous que Dieu demande de vous un grand abandon. Je prie Dieu, ma chère Fille, qu’il soit avec vous.

À Meaux, ce 13 mai 1691.

Qu'on redouble secrètement les prières pour les affaires de Jouarre : avertissez nos chères Filles, à qui je me recommande de tout mon cœur. Je ne pourrai point vous voir à l’Ascension , et le bien des affaires demande que je sois où les grandes affaires se traitent. Consolez nos Filles, et assurez-les que ma bonne volonté est entière.

* Il s’agit ici de vœux particuliers, et non des vœux solennels que madame d'Albert avoit prononcés dans sa profession.

! Matth. vr. 10. — ? Ps, cxLiv. 19.

* Bossuet, t. xxvxr. 11

Encouragez, je vous en conjure , madame de Lusanci ; exhortez-la à avoir un peu de patience. Je connois son obéissance et son zèle : Dieu la récompensera du sacrifice qu’elle à fait de son répos au bien commun. Je prie Dieu que sa santé n’en souffre point; je sais que le courage ne manque pas.

LETTRE XXVI. Sur la joie du Saint-Esprit.

Je vous exhorte, ma chère Fille, à demander à Dieu cette joie du Saint-Esprit, qui est tant recommandée dans les saints livres. Comme elle est, selon saint Paul ‘, au dessus des sens,

“elle n’est pas toujours sensible : mais soit qu’elle se déclare, soit qu'elle se renferme au dedans, c’est le seul remède à ces chagrins désolants. Elle viendra, et nous la verrons quelque jour sortir de ces ténèbres, par la vertu de celui qui, dès l’origine du monde, fitsortir et éclater la lumière du sein du chaos et du néant, Amen, amen.

Ce 28 mai 1691.

LETTRE XXWVIIL. Sur l'entrée des séculiers dans les monastères : et les consultations réitérées par inquiétude.

Les affaires de l’ordination du samedi prochain me tenant continuellement occupé dans les premiers jours de cette se— maine, il n’est pas possible, ma Fille, que j'aille passer dans ces entrefaites un jour entier, comme je me l’étois proposé; et tout ce que je pourrai, c'est d'y aller vendredi matin de la Ferté-sous-Jouarre , où j'irai coucher jeudi, et de revenir ici vendredi soir, sans préjudice d’une autre plus longue visite.

Je suis très persuadé des bons sentiments de toutes celles que vous me nommez, et en païticulier de madame du Mans. J'écris à madame votre sœur ; j'écris aussi à mesdames de la Grange et Renard, qui m'ont écrit.

Sur le cas de conscience que vous me proposez, je crois qu'il faut user de distinction. Si la permission du supérieur est restreinte à une certaine action, il n’est pas permis de passer ou tre. Si c’est une simple permission d'entrer indéfiniment, le supérieur est censé accorder la vue des lieux, pour en user néanmoins avec circonspection , et sans troubler le repos et le silence des communautés.

Je n'ai nulle peine sur les consultations, que quand on recommence la même chose; parce que , outre le temps que cela

1 Philip. 1v. 7.

DS

fait perdre , c’est un effet d’une inquiétude qu'il ne faut pas entretenir. Mais quand on est en doute si on a consulté, ou si la réponse est précise, ou qu'il y ait quelque nouvelle circonstance, il n’y a nulle difficulté qu'il ne faille consulter de nouveau. Vous me demandez franchement ma pensée, et moi je vous la dis avec la même franchise.

Pour le fait particulier de l'entrée à l’occasion des sañites reliques, en attendant qu’on y ait pourvu, je vous permets de conduire celles que vous trouverez à propos où vous voudrez, avec toutes les convenances nécessaires. Je ne crois pas même que les autres religieuses, ni les personnes qu’elles conduiront, encourent aucune peine; à cause que c'est une coutume que jusque ici les supérieurs semblent avoir tolérée, puisqu'ils ne l’ont pas contredite la sachant.

Je vous donne aussi les permissions que je vous avois per— mis de recevoir de madame de Lusanci.

Vous m’aviez dit qu’on proposoit madame de Goussault pour remplir la place de prieure; mais je ne me souviens pas que vous m'eussiez dit que la chose fût faite. Ce choix est bon, et je voudrois qu’on en fit toujours de semblables. Je vous prie de lui dire que j'aurai de la joie de la voir au premier voyage de Jouarre.

Je ne suis engagé à rien pour le congé de madame l’abbesse. Nous pourrons parler vendredi de ce que vous aurez appris sur ce sujet là.

Je vous ai offerte à Dieu tous ces saints jours, et je continuerai toute la semaine avec une application particulière.

A Meaux, ce 3 juin 1691.

LETTRE XXVIIL. En quelles occasions la foi explicite de certains articles suffit ; sur les soins qu’il donne à la direction des âmes; et la soumission à la volonté de Dieu.

Sur votre lettre du 41, j'ai su la mort des deux Sœurs, et je les ai déjà recommandées à notre Seigneur.

Je n'ai dit qu’en riant que je ne voulois plus gecevoir d'avis. Il y avoit pourtant là quelque chose de sérieux; et il est vrai qu'il ne convient pas qu'on m'en donne par inquiétude , par doute ou par présomption ; mais m’avertir pour m'instruire ou pour me faire souvenir, non seulement vous, ma Fille, mais toutes le peuvent.

Je n’ai pas eu le loisir de conférer votre version avec l'original : il eût fallu pour cela étre ici un peu plus longtemps et en liberté; ce qui se pourra faire en un autre temps.

La foi explicite de certains articles est nécessaire, mais non en tout temps ; et très souvent il est mieux de se contenter simplement d’un acte de soumission envers l'Eglise ; ce qui a lieu principalement dans les états de peine et de tentation comme le vôtre. Je donnerai, quand vous voudrez, une ample audience sur toutes vos difficultés à madame votre sœur et à vous.

Il y à beaucoup d’apparence que mon retour à Paris sera trop pressé, pour me laisser le loisir de retourner à Jouarre avant mon départ.

L'office pontifical que vous souhaitez se fera, s'il plaît à Dieu, et le plus tôt qu’il sera possible.

Nous sommes débiteurs à tout le monde , disoit saint Paul, et jusque aux petits et aux insensés!, Ceux qui croient qu’il est au dessous du ministère épiscopal de s'occuper avec prudence à la direction, ne songent guère aux paroles et aux soins d’un si grand apôtre.

M. de la Trappe m'a fait réponse sur la demande que vous lui faisiez par mon entremise, et m’a promis d’y satisfaire : mais il conclut comme moi, que, quoi qu'il en coûte, il faut se soumettre à la volonté de Dieu aveuglément, et consentir en tout à ce qu’il ordonne.

La première fois que j'irai à Sainte-Marie , je me souviendrai , s’il plaît à Dieu, de madame de Harlay, et de ma sœur Catherine Eugénie.

Sur la lettre du 12, je rends grâces à toutes celles que vous me nommez. |

Je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite à Port-Royal *: vous y verrez ce que je dis sur l'arrêt; c’est la vérité. Vous pouvez montrer cette lettre à madame de Lusanci , et à quelques autres bien affidées ; même en retenir une copie, en me renvoyant la mienne dont j'ai besoin ; mais que cela n’aille qu’à peu de personnes.

Il n’y a nul péril à me mander tout : ce à quoi je ne dirai rien, doit passer pour peu important dans mon opinion.

Les ressentiments de madame de Jouerre sont une marque de foiblesse, dont je suis fâché pour l'amour de celles qui ont à les souffrir, mais beaucoup plus par rapport à elle.

Je salue madame de Luynes, et suis à vous de tout mon cœur.

À Germigny, ce 13 juin 1691.

* Port-Royal de Paris, où l’abbesse de Jouarre étoit retirée, ? Rom. r. 14.

LETTRE XXIX. Il l’exhorte à ne point s'inquiéter des péchés oubliés dans ses confessions.

J'ai répondu, ma fille, à madame de Lusanci sur son cas de conscience : vous pourrez apprendre d'elle ma résolution, et le reste de ce qui se passe.

Pour votre difficulté, elle est nulle, et il n’y a qu’à continuer à communier avec une pleine confiance, sans même s’embarrasser de ces péchés oubliés qui se pourroient présenter: car dès qu'on à eu intention de les confesser, ils sont pardonnés avec les autres ; et il ne faut point apporter à la communion, de ces retours inquiets, qui empêchent la dilatation du cœur envers Jésus-Christ ; ce qui a lieu principalement à l'égard de ceux qui sont sujets à se faire des peines. Ainsi je vous défends d’avoir égard à ces sortes de craintes ; et entendez toujours , quand Je vous décide quelque chose ; que je vous défends le contraire.

Les prières que je conseille de faire pour le bien de la maison sont les psaumes L et cr, où l’on demande, sous la figure du rétablissement de Jérusalem, celui de toutes les maisons consacrées à Dieu. J’y ajouterois les litanies, en y joignant en particulier, avec les saints de l’ordre, celui des saints et dés saintes dont les reliques reposent à Jouarre, et surtout des saintes abbesses et des saintes religieuses, et des saints évêques sous qui cette maison a fleuri , particulièrement saint Ebrigisille, que le monastère à toujours vénéré comme son pasteur, sans oublier saint Faron, sous qui le saint monastère a été construit.

Ce que j'ai mandé pour ma sœur de Baradat, peut avoir lieu pour ma sœur Faure , supposé que la communauté en soit également satisfaite. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

À Meaux, ce 18 juin 1691.

LETTRE XXX. Sur ses maux; qu'ils ne sout qu'une épreuve de Dieu; sur la manière dont il instruit les âmes; et sur la liaison de la confiance avec

l'amour.

Vous ne devez point douter, ma Fille, que je n’étende les défenses que je vous ai faites à toutes les choses que je vous ai décidées. En effet, ce seroit une erreur de croire que les maux que Dieu envoie, de quelque nature qu'ils soient, doivent toujours être pris pour des coups d’une main irritée : et en votre particulier , je vous assure que c'est ici plutôt une épreuve d’un

père, que la rigueur d’un juge implacable. Soumettez-vous à cette médecine spirituelle que Dieu emploie à guérir les maux de nos âmes, lui qui en connoît si bien et la malignité et les remèdes. Souvenez-vous de cette parole: Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous : résistez au diable , et il prendra la fuite ; c’est saint Jacques qui nous le dit ?. J'ajoute : Cessez de l'écouter, et bientôt il ne parlera plus. a fréquentation des sacrements est un excellent moyen pour l’abattre et pour vous soutenir.

Ma sœur Cornuau peut vous communiquer ce que Dieu m’a quelquefois donné pour elle, sur quelques passages de lEcriture dont elle m’a demandé l'explication.

Quant à ce que vous me rappelez que je vous ai dit sur Ja liaison inséparable de la confiance et de l’amour, je voudrois bien pouvoir vous satisfaire en vous le redisant : mais je vous assure, ma Fille, que je ne me'souviens jamais de telleschoses. Je reçois dans le moment, et je donne aussi dans le moment ce que je reçois. Le fond demeure ; mais pour les manières il ne m'en reste rien du tout. I né m'est même pas libre de les reprendre ni d'y retourner : et quant à présent, je ne pourrois pas vous dire autre chose que ce que vous avez si bien répété : qu'on ne se fie point sans aimer, ni qu’on n’aime point sans que le cœur s'ouvre à ce qu’il aime, et s'appuie dessus. C’est pourquoi saint Jean , le docteur du saint amour, dit que l'amour parfait bannit la crainte? ; et David a chanté : Je vous aimerai, mon Seigneur, ma force, ma retraite, mon refuge, mon appui, et en un mot, selon l'original, mon rocher *. k

À Germigny, ce 28 juin 1691.

LETTRE XXXI. Sur le trop grand nombre de confesseurs demandés à Jouarre.

La peine que j'ai d'accorder tant de confesseurs ne regarde pas madame Renard en particulier, ni même, à vrai dire, personne dans l’état de défiance où Fon est. Loin de révoquer la permission du père Claude, je la confirme de nouveau par une lettre que j'en écris à madame la prieure.

Je connois bien les dispositions de M. Girard : elles sont bonnes dans le fond; mais il y faudra tempérer beaucoup de choses à l'extérieur; pour intérieur, je n’en juge pas, et je suis fort sobre sur cela, en ce quitouche la confession. Je tâche pour-

F Jac. 1v. 8, 7. — ? [: Joan. av. 18. — 3 Ps. xvir. À, 2.

tant de remarquer tout, et de donner des avis proportionnés aux besoins et aux temps.

Je ne sais rien des dispositions présentes de madame de Jeuarre : mais ce qu'on me dit de madame de “** est bien contraire à ce qu’on vous en écrit : je n’en sais rien d’assuré. Quoique madame ***, qui en paroît fort contente, s’en soit expliquée en termes très forts, le témoignage d’une tante n’ôte pas tout doute.

Vous me ferez plaisir, ma Fille, d'écrire au père Toquet ce que vous me marquez pour lui. Quand M.le cardinal de Bouillon sera de retour, je tâcherai de le rapprocher.

Il est certain, dans le cas que vous proposez, qu’on n'est point obligé de se déclarer, et même qu'on ne le peut pas en conscience, ni rien faire qui tende à cela; mais seulement par voies indirectes procurer du soulagement à celle qui est soupçonnée, avec discrétion.

Je ne changerai rien sur les confesseurs, quoique, à vous parler franchement et entre nous, M. le *** me paroisse assez incapable. Je n’irai point vite en tout cela, et j'aurai tout l'égard possible pour celles qui s’y confessent, surtout comme vous pouvez croire, pour madame de Luynes, dont je connois la vertu. c

Je pourrai adresser les lettres par ma Sœur Cornuau, qui sera très aise de rendre ce service à la maison et à moi.

Mon départ est toujours pour lundi, s'il plaît à Dieu. Vous n'aurez pas si tôt des nouvelles des affaires de jouarre ; parce que j'irai à Versailles dès le lendemain matin, s'il plaît à Dieu.

Je prie Dieu, ma Fille, qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 30 juin 1691.

LETTRE XXXII. Sur diverses matières touchant la confession.

C'estle jour de mon saint patron que je vous écris cette lettre, et je le prie , ma fille, de m’obtenir de Dieu des réponses dont vous puissiez profiter, à chaque article de vos lettres.

Sur votre lettre du 17, je n'ai nullement dessein de vous renvoyer à un autre pour une confession générale : s’il en faut faire une , je me servirai du premier temps de liberté pour l’entendre : mais comme je doute qu'il en faille faire, je me suis remis à ce que Dieu m'inspireroit de vous conseiller, C'est ce que nous pourrons traiter à fond quand nous serons en présence et il est assez malaisé de le faire par lettres. En attendant, allez,

sans hésiter, votre train ; faites vos confessions et communions à l'ordinaire; la résolution de m’exposer tout est très suffisante. Gardez-vous bien de céder aux peines qui surviendroiïent sur les péchés confessés, ou dont vousdouteriez; car ce seroit une source inépuisable de scrupules. Bee

C’est un usage assez général, de faire répéter quelques péchés de sa vie passée; mais je pense qu'il faut user sobrement de cette méthode; et il me semble qu’on trouve toujours, ou presque toujours, assez de matière. Il ne m'est point encore arrivé de n’en trouver pas.

L'affaire de l'intention demande plus de temps que je n’en ai à présent : elle est pourtant plus délicate qu'embarrassée. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous. Vivez en paix et en espérance, et que ce soit là votre soutien et votre joié.

À Versailles, ce 25 juillet 1691.

P..S. Le cardinal Pignatelli, archevêque de Naples, est pape sous.le nom d’Innocent XII.

LETTRE XXXIII. Sur l’amour de préférence qu’on doit à Dieu.

Ma lettre à la communauté vous instruira, ma Fille, de beaucoup de choses : celle à madame de Lusanei vous éclaircira sur ce que vous m'avez toutes deux mandé. J'écris, sans lui en rien dire, à madame la prieure, sur le sujet du Tour, de la manière que j’ai cru la plus propre à nelui rien faire soupconner sur le reste de votre lettre du 44, je ne crois pas être en droit de nommer une boursière , qu’avec connoissance de cause, et étant moi-même sur les lieux en visite. La réponse que me fera madame la prieure surle Tour me donnera lieu de parler; et de faire plus ou moins. Mon intention n’est point du tout de décharger madame de Lusanci du dépôt : mais je ne lui dirai rien qu'en présence ; et il faut de votre côté l’encourager à porter avec courage le joug que Dieu lui impose,

Mon voyage de la Trappe ne sera en tout que de neuf ou dix jours. Je le romprois sans hésiter, si je prévoyois que madame de Jouarre dût venir; mais il n°y a nulle apparence. Il n’y aura qu'à m'écrire directement à Paris en mon logis, d’où il y aura bon ordre de m'envoyer tout. Sur les autres propositions qui regardent le temporel, nous en parlerons madame de Luynes, vous et moi, et il faudra m'en faire ressouvenir à Jouarre.

Quant à madame de Menou, j'avoue que je n'ai pas été fâché qu’elle vit madame de Faremoutier et madame sa sœur,

dont elle pourra recevoir de bons conseils. Au surplus, j'ai présupposé , comme on me le mandoit, qu’elle avoit l'agrément de madame : si elle ne l’eût pas eu , elle n’eût dû ni pu sortir; le reste n’est rien. Je prendrai pourtant garde une autre fois à ces sortes de permissions. Ce que vous avez dit sur cela n’est d'aucune conséquence , et vousn’avez point à vous en confesser. J'ai encore donné depuis une permission pour mademoiselle votre sœur, qui semble avoir quelque dessein de se consacrer à Dieu à Jouarre. J’ai vu la lettre qu’elle écrivoit sur ce sujet à M. Fouquet , chanome de Meaux. Ma permission suppose le consentement de madame l’abbesse, avec qui je ne doute pas que mademoiselle de Luynes ne prenne les mesures nécessaires, et avec la famille , principalement avec vous ; et j'ai dit à M. Fouquet que je n'accordois rien qu’à cette condition. Je vous prie d’en donner avis à madame votre sœur , si elle ne lé sait déjà.

Ce que j'ai dit dans mon catéchisme est certain; mais il n’est pas nécessaire qu'on sente cette préférence *, et il ne faut point chercher d’en être assuré, puisque on ne le peut jamais être en cette vie. 1] suffit de faire tout l'effort qu'on peut, et demander toujours pardon à Dieu de ce qu’on n’en fait pas assez. Au surplus, je vous recommande de nouveau de vous abandonner à sa sainte volonté , et je vous défends de croire que vos peines vous soient envoyées pour autre fin que pour vous servir d'épreuve et vous épurer. J'aurai soin de rendre les lettres à la Trappe.

Ce que vous me mandez du dimanche est la même chose sur quoi je m'explique à madame de Lusanci. Avant qu'on donnât à madame de Jouarre l'argent qu’elle demande pour revenir, il faudroit auparavant qu’elle fit voir premièrement qu’on le peut; secondement, ce qu’elle doit, et l’état où elle a mis les affaires: laissez-la venir. Je prends en bonne part ce qu'on m'écrit pour m’exciter à ne me point relâcher : mais en vérité je n’ai pas besoin de toût cela; et quand les choses en sont venues à un certain point , je vois qu’il n’y a plus rien à faire qu’à ne jamais reculer.

Je salue de tout. mon cœur madame de Luynes et toutes nos chères Filles. à

A Germigny, ce 12 août 1691.

* Un amour de préférence, qui domine sur celui qu’on peut avoir pour la créature. Voyez tom, 1V, p. 102.

262 LETTRES LETTRE XXXIV. Sur les affaires de Jouarre.

Je suis ici de samedi , et je ne crois pas en partir avant lundi: j'y ai beaucoup d’affaires que je tâche d’expédier. J'expédierai aussi celles de Paris, dont la principale est de résoudre la forme qu’on donnera aux affaires de Jouarre à la conclusion de la visite. Je prendrai toutes les mesures qu’il sera possible pour cela. Je vous assure , ma Fille, et vous en pouvez assurer nos chères Filles, que ce que j'ai fait à Jouarre la dernière fois étoit absolument nécessaire. Il n’en peut arriver aucun mal, que quelques gronderies de madame ; et cependant je me mets en droit de la régler, sans qu’elle ose rien dire ; ou si elle parle, elle ne fera qu’affermir ce que je fais, étant à mon avis très certain qu’elle sera condamnée : tout cela prépare la définitive.

Celles qui disent qu’elles ne signeront plus rien, auront beau faire , il faudra bien qu’elles répondent quand je les interrogerai , et qu’elles signent leur réponse, qui n’est qu'un témoignage de la vérité, que je rendrai pour elles avec autant d’efficace quand elles refuseront.

La signification faite à Jouarre opère le même effet que faite à Port-Royal *, où j'ignore qu'on soit, parce qu'on y est sans mon congé. Au surplus, je ne dis pas que je ne ferai point signifier ; ais je demande qu’on attende jusqu’à la semaine prochaine, où j'enverrai des ordres précis, et marquerai très exactement à madame de Lusanci ce qu’on aura à faire.

On m'est venu ce matin rendre une lettre du père Colombet , Jésuite de la province de Bordeaux, que madame votre abbesse à nommé pour prédicateur. Je l'ai approuvé pour cela; mais non pas pour confesser. J'attends d'apprendre de vous ce qui vous paroîtra de lui.

M. le Chantre prendra la peine d’envoyer cette lettre par un homme exprès, qui rapportera vos réponses, et celles de nos chères Filles qui voudront m'écrire. Vous lui pouvez adresser les paquets pour moi. On dit toujours que madame de Jouarre part ; mais on ne se remue pas.

Je ne vous dis rien sur votre sujet : allez toujours d'un même pas , selon la règle que je vous ai donnée. Le chapitre de saint Jean que j'ai eu intention de vous faire lire , est le v° : L'Esprit souffle où tlveut, et personne ne sait d’où il vient , ni où il va ; il en est de méme de ceux qui sont nés de l'Esprit '. Tout à vous.

À Versailles, ce 26 août 1691.

! Joan. 111. 8.

* Port-Royal de Paris, où étoit l’abbesse de Jouarre.

LETTRE XXXV. Sur la conduite de l’abbesse, et les mesures qu’il prenoit pour la réduire à l’obéissance.

Je recois votre lettre du 29 : je ne vois pas qu'on ait reçu un paquet que j'ai adressé à Jouarre par M. le curé de la Ferté, incontinent après mon arrivée de la Trappe à Versailles. Comme on laura reçu à présent , il sera bon de m'en avertir par une voie sûre et prompte , et des dispositions où l’on sera.

Pour moi, sans vous répéter ce que vous pourrez apprendre de madame de Lusanci , je vous dirai que je n’ai rien appris de nouveau; que j'ai mandé à mon official de tenir une sentence toute prête, portant défense à madame de Jouarre et aux Sœurs, de sortir du monastère, sous peine d’excommunication #pso facto , laquelle sera signifiée aussitôt qu’on aura nouvelle qu'on arrivera. Je ne crois pas qu’elle se presse ; et en tout eas , je la préviendrai ou je la suivrai de si près, qu’elle. ne pourra pas gâter beaucoup de choses. Quant à sa démission , elle en parle toujours ; mais d’une manière si captieuse, qu’on voit bien que ce n’est que tromperie et amusement. Elle se moque de madame de Soubise comme des autres. Dans cette incertitude, je ne puis former aucun plan , que de faire dans l’occasion ce que je pourrai. Je ne pense ni plus ni moins à madame votre sœur que ci devant : si j’étois le maître, je la mettrois sans hésiter au dessus de toutes les autres, quand je devrois offenser son humilité que je ne puis assez louer. Pour ce qui est du gouvernement, quand madame sera à Jouarre nous en confèrerons amplement sur les lieux , avant que de prendre un parti. Je partirai bien instruit de ce que je puis; et mon principe est de laisser le moins de matière qu’on pourra aux irrésolutions et irrégularités de madame, Je ne la verrai point du tout, que je n’aie tout arrêté et conclu avec M. Petitpas , et que je ne voie l'exécution; sinon j'irai mon chemin , et je serai à Meaux le 6 de septembre, si le départ de madame ne m'oblige de me hâter. Je crois en attendant qu’il y aura ordre de faire cheminer M. de la Vallée : comptez que je ne me relâcherai de rien du tout. Il y a beaucoup d’autres choses à dire, que je réserve à madame votre sœur et à vous, lorsque nous serons en présence, étant certain que vous avez et aurez toujours ma principale confiance , comme vous avez d’ailleurs toute mon estime.

Je n’ai défendu ni improuvé aucun livre: il y en aseulement que je crois peu utiles à une religieuse , et quelques uns qui ne sont pas assez nécessaires pour se faire des affaires sur cela. Cependant allez votre train , et ne vous émouvez Jamais de ce que

j'écris pour les autres; puisque je me réserve toujours une oreille pour les raisons particulières.

Je suis, ma Fille , en bonne santé par vos prières : assurezvous que je veille sur vous et sur Jouarre comme à la plus grande et la plus pressante de mes affaires.

À Paris, ce 30 août 1691.

LETTRE XXX VI. I] la console dans ses peines.

Je vous envoie, ma chère Fille, par cet exprès, la réponse de M. l’abbé de la Trappe, pour madame votre sœur et pour vous. Vous voulez bien que je vous charge d’une réponse à ma— dame de Harlay , sur les bruits qui ont couru, je ne sais pourquoi , de la mort de cet abbé. Vous pouvez l'assurer que je ne lai jamais vu en meilleure santé.

Je n’apprends rien de Paris : il me paroît seulement qu’on n'y songe à Jouarre que pour en tirer de l’argént, que j'ai constamment refusé, ayant ajouté à cette fois une nouvelle raison, qui est qu’il n’y en a point. On s’est servi de l’entremise de M. de Troisville, mon ancien ami; et moi je m'en suis aussi servi pour parler des confesseurs et du médecin, et pour conseiller de nouveau que l’on commence à agir de meilleure foi, et plus nettement qu’à l'ordinaire.

Pour ce qui vous touche, ma Fille, je vous prie de lire le troisième chapitre des Lamentations de Jérémie. Ce saint pro— phète paroît l'avoir fait dans le cachot, dont il est parlé dans le xxxvir el xxxvirt de sa prophétie. Comparez ce chapitre avec le psaume Lxxxvnr , vous trouverez dans l’un et dans l’autre des sentiments très propres à votre état, et vous verrez comment ,

jusque dans le plus profond abîme de tristesse , on peut trouver

dé l'espérance. Le tableau que vous m'avez donné me fait trembler : quoi! que je-regarde ce soleil sans baisser les yeux ! cela n'est pas possible.

Je salue detout mon cœur mes chères Filles , et surtout madame votre sœur. Je ne cesse de prier pour vous, et surtout durant cette octave. Notre Seigneur soit avec vous, ma chère Fille. Souvenez-vous toute votre vie de ce que je vous ai dit sur votre dernière revue ; c'est qu’il ne faut jamais s’en inquiéter.

À Germigny, ce 12 septembre 1691.

DE PIBTÉ ET DK DIRECTION. 265

LETTRE XXX VII. Sur l'inquiétude qu’elle avoit de ses confessions passées ; qu’il n’y a de paix à espérer que dans la confiance.

Je vous assure, ma Fille, que votre confession dernière est très bonne et très suffisante : une autre plus générale seroit inuüle et dangereuse à votre état. Vous ne devez point avoir égard à ces dispositions , où vous croyez avoir rétracté toutes vos résolutions précédentes. Toutes les fois que cela vous arrivera , il n'ya qu'à rejeter cette pensée comme une tentation, et aller toujours votre train. Je vous défends d’avoir de l'inquiétude de vos confessions passées ni à la vie ni à la mort, ni de les recommencer en {out ou en partie à qui que ce soit, fussiez- vous à l’agonie : ce ne seroit qu'un embarras d'esprit, qui ne feroit qu'apporter du trouble et de l'obstacle à des actes plus imporlants et plus essentiels , qui sont l'abandon, l'amour de Dieu el la confiance en sa miséricorde.

C’est une erreur trop grande à la créature de s’imaginer pouvoir se calmer à force de se tourmenter de ses péchés. On ne trouve ce calme que dans l'abandon à l'immense bonté de Dieu, en lui remettant sa volonté propre, son salut, son éternité: et le priant seulement par Jésus-Christ de ne nous pas souffrir dans le rang de ceux qu'il haït, et qui le haïssent; mais au rang de ceux qu’il aime, et qui lui rendent éternellement amour pour amour. Hors de cette confiance, il n°y a que trouble pour les consciences timorées, et surtout pour les consciences scrupuleuses comme la vôtre.

Vous ne devez jamais craindre de vous abandonner trop aux impressions de l'amour divin. Il faut toujours avoir dans le cœur que Dieu ne donne pas de tels attraits selon nos mérites , mais selon ses grandes bontés ; et qu’il faut non seulement se laisser tirer, mais s’aider de toute sa force à courir après lui, en se souvenant de cette parole : Je t’ai aimée d’un amour éternel; c’est pourquoi je l'ai attirée par miséricorde !, et en disant avec lEpouse : Tirez-moi; nous courrons après vos parfums : ceux qui sont droits vous aiment ?.

Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Germigny, ce 12 septembre 1691.

LETTRE XXX VIII. Sur la manière dont on doit recevoir les accueils que le monde nous fait.

Plus on ira en avant, plus on verra qu’il n’y a point à se pré-

valoir de la bonne ou de la mauvaise mine que fera le monde;

1 Jerem. xxx1. 3.—-? Cant. 1. 3.

Bossuet t, xxvir, 12

mais en tous cas, il est bon de se faire du dernier un exerciee d'humilité et de patience; ce qui sans douie vaut mieux que les plus favorables accueils.

Pour faire achever ce qui reste, je n’ai point d’autres moyens à employer que ceux dont j'ai usé jusqu’à présent, si ce n’est que les derniers actes seront toujours les plus forts et les délais plus courts.

Entre nous, le père S** ne fait que tortiller et pateliner, et avec cela il se croit bien fin.

J'assure nos chères Filles, et madame de Luynes en particulier, demon aflection et de mes services.

Croyez qu'à la vie et à la mort je ne vous manquerai pas, s'il plaît à Dieu. Tout à vous.

À Germigny, ce 30 septembre 1691.

LETTRE XXXIX. Sur ses peines ; sur la coutume de dire matines Le soir et la séparation des différentes heures de l'office; sur les œuvres d'Origène , et l'intention appelée virtuelle.

Dieu que vous réclamez avec confiance, ma chère Fille, ou vous Ôtera ce chagrin, ou vous soutiendra d’ailleurs, pourvu que vous soyez fidèle à obéir à la défense que je vous ai faile, et que je vous réitère encore, de le regarder comme un effet du courroux de Dieu; puisque au contraire toutes les souffrances qu’il nous envoie en cette vie, et celle-ci comme les autres, sont, selon saint Paul', une épreuve de notre patience, et par là un fondement de notre espoir. Demeurez donc ferme dans ce sentiment, et ne laissez point ébranler votre foi par la tentation.

La coutume de dire matines dès le soir, versles quatre à cinq heures pour le lendemain, est si répandue , que je ne crois pas qu'on en doive faire aucun scrupule. J'approuverois pour le mieux qu’on les dit plus tard; afin d'approcher davantage de l'esprit de l'Eglise. Je trouve encore plus nécessaire de séparer les heures, et de les dire à peu près chacune en son temps. Mais ce ne sont pas là des obligations si précises, qu’on ne s’en puisse dispenser, quand on a quelque raison de le faire, sans encourir de péché, et sans avoir besoin! de recourir à la dispense des supérieurs.

Les œuvres d'Origène ont été autrefois rigoureusement défen— dues, à cause de ses erreurs ou de celles qu’on avoitglissées dans ses livres. Maintenant que les matières dont il s’agissoit alors,

\ Rom. v. 4,

sont tellement éclaircies, qu’il n’y a plus de péril qu'on s'y trompe, vous pouvez le lire, à cause de la piété qui règne dans ses ouvrages , en VOus souvenant néanmoins que c’est un au— teur dont l'autorité n’est pas égale à celle des autres Pères.

Ce n'est pas tant dans les livres que dans soi-même et dans son propre cœur, qu'il faut chercher la résolution des doutes que vous proposez sur l'intention. Et d’abord pour la définir, c’est un acte de notre esprit, par lequel nous le dirigeons à une certaine fin que la raison nous présente, et que la volonté suit.

Cela, comme vous voyez, est bien clair : la bonne intention “est celle qui à une bonne fin; la mauvaise intention est celle qui en a une mauvaise. C’est là cet œil de notre âme, lequel, quand il est simple, c'est à dire quand il est droit, tout est éclairé en nous; cf au contraire, s’il est mauvais ou malicieux. tout est couvert de ténèbres, selon la parole de notre Seigneur. + Ce n'est pas là la difficulté; il s’agit de vous faire entendre comment cette intention subsiste en vertu, lorsque l'acte en est passé, et qu'il semble qu'on n’y pense plus. Il faut donc premièrement distinguer l'acte et l’habitude; et tout le monde entend cela. Mais si.nous rentrons en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose de mitoyen entre les deux, qui n’est ni si vif que l’acte, ni si morne, pour ainsi parler, et si languissant que l'habitude.

L'acte est quelque chose d’exprès et de formel, comme quand on dit : Je veux aller à Paris, à Rome, où vous voudrez: on marche, on s’avance, et on ne fait pas un pas ni un mouvement qui ne tende à cette fin : mais néanmoins on n’y songe pas toujours, ou du moins on n’y songe pas aussi vivement qu’on avoit fait la première fois, lorsque on avoit pris sa résolution. On ne laisse pas néanmoins d'aller toujours, et tous les pas qu’on fait, se fonten vertu de cette première résolution si marquée : ce qui fait aussi que si quelqu'un nous arrête pour nous demander où nous allons, nous répondons aussitôt et sans hésiter, que nous allons à Paris, ou en tel autre lieu qu’on voudra prendre. ..

On demande ce qu'il ya dans l'esprit qui nous fait parler ainsi. Je réponds premièrement, qu’il n'importe pas de le savoir : il suffit de savoir que la chose est; ettrop de subtilité en ces choses ne fait qu'embrouiller. En second lieu, je réponds que ce qui reste, c'est l’acte même, mais plus obscur et plus

l Matth. 11,22, 23

sourd ; parce qu’on n'y à pas la même attention : car il faut soi- “neusement observer que l'acte et l’attention à l’acte sont choses fort distinguées , de sorte qu'il peut arriver qu'un acte continue, encore qu'on n’y pense pas toujours également; d’où, pas à pas et en diminuant Fattention par degrés, il peut arriver qu'on n’y pense guère ou point du tout: ce qui ne détruit pas l'acte ; mais le laissant en son entier, fait seulement qu'il demeure un peu à l'écart par rapport au regard de l’âme, c’est à dire, à la réflexion, jusqu'à ce que l’on nous réveille comme on faisoit à notre voyageur en lui demandant : Où allez-vous ? A quoi il répond d'abord : Je vais à Rome; ce qui ne demande pas qu'il fasse toujours un nouvel acte, mais qu’il fasse réflexion sur celui qu'il avoit déjà fait, et qui subsistoit sourdement et obscurément dans son esprit, sans qu'il songât à l'y regarder.

A vrai dire, cela n’a point de difficulté. On pourroit dire qu'il en est de cet acte comme d’un trait qu’on lance d’abord, et qui avance en vertu de Ja première impulsion qui n’est plus. En cette sorte, on pourroit penser qu'après la direction de l’esprit, qui s'appelle intention et résolution, 1l y reste une impression qui le fait tendre à la même fin.

Mais qu'est-ce que cette impression? Je dis que c’est l'acte même ; ou, si Pon ne le veut pas decettesorte, c’est une disposition en vertu de laquelle on est toujours prêt à en faire un autre semblable. Mais j'aime encore mieux dire que c’est l'acte même qui subsiste sans qu’on n’y ait la même attention, ainsi que je l’ai supposé d’abord, quoique au fond il importe peu, et que ces deux manières d'expliquer ne diffèrent guère.

La difficulté consiste a savoir quand est-ce que cet acte cesse, et comment. Mais premièrement il est constant qu'il cesse par une actuelle et certaine révocation de son intention : secondement, on ne doute pas qu’il ne cesse encore par une longue interruption de la réflexion qu'on y fait.

C'est iei que les docteurs se tourmentent à chercher quel temps il faut pour cela. Mais la question est bien vaine; puisqu'il est certain qu’il n’y a pas là de temps précis et déterminé, et que l’acte dure plus ou moins dans sa vertu, selon qu’il a été plus ou moins fort lorsqu'il à été commencé, comme l'impression dure plus longtemps dans le trait ou dans une pierre, selon que l'impression à été plus grande. ‘

Ge qu'on peut dire, c’est, en premier lieu, que régulièrement le sommeil emporte une interruption inévitable à un acte libre, à cause de la suspension qui arrive alors dans l'usage de A liberté et de la raison. C’est aussi pour cela qu'on conseille

de renouveler ses bonnes résolutions en s’éveillant. Secondement, on doit dire qu’une grande occupation de l'esprit cause aussi une interruption; parce que deux actes ne peuvent pas se trouver ensemble dans un degré éminent et fort; de .sorte qu'ordinairement l’un efface l’autre en cet état. Le moyen d’éviter tout embarras, c’est de renouveler de temps en temps ses bonnes résolutions : et aussi quand on l’a fait sérieusement, il ne faut plus s’embarrasser si l'acte subsiste; puisqu'il est certain qu’il peut subsister longtemps, et souvent des journées entières sans qu’on y pense.

Quelques auteurs estiment qu'il peut être fait avec tant de force, qu'il subsiste plusieurs années, même au travers du sommeil et des autres occupations, à cause de l’éminence et de la vertu de cet acte : ce qu’il n’est pas nécessaire de combattre ; puisque régulièrement cela n’est pas ainsi, et que c'en est assez pour voir qu’il ne faudroit pas s’y fier : outre qu’il paroît manifestement contradictoire qu’un acte soit aussi fort qu'on le dit, et qu'à la fois on cesse d’y penser un très long temps; puisque le propre des sentiments qui nous tiennent fort au cœur, c’est de revenir souvent, et de s’attirer souvent notre attention.

Au reste, il faut ici remarquer qu’il y a des vérités si sim— ples, qu’elles nous échappent quand on entreprend de les entendre mieux qu’on a fait d'abord. Si quelqu'un vouloit définir ce que c’est qu'assurer, ou que nier, où qu'une opinion, où qu'un doute, ou qu’une science certaine, et chercher à ajouter quelque chose à la première et droite impression que ces mots font d’abord dans nos esprits, ilne feroit que se tourmenter et s’alambiquer, pour mieux entendre ce qu'il avoit déjà entendu parfaitement du premier coup. Il en est de même de l'intention virtuelle, que chacun trouve en soi-même sitôt qu'il l'y cherche. De là il suit clairement qu’elle suffit pour les sacrements, en toute opinion, et pour le mérite; parce que c'est l'acte même continué plus sourdement, ou quelque chose d’équivalent à l'acte.

Pour en venir à ce qui vous touche en votre particulier, ne croyez jamais que vous ayezrésoqué vos résolutions, sans que vous en trouviez en vous-même une révocation marquée ; et croyez encore moins qu'elles finissent, pour ainsi dire, comme d’elles-mêmes par une interruption de quelques moments, ou même de quelques heures; puisqu'il est bien certain que non, et que les actes durent plus sans difficulté que la réflexion qu'on y fait. Allons simplement avec Dieu : quand notre conscience ne nous dicte point que nous ayons changé de pensée on de

sentiment, croyons que celte même pensée et le même sentiment subsistent toujours.

Les actes qu’on aperçoit vivement ne sont pas toujours les meilleurs. Ce qui naît comme naturellement dans le fond de l'âme, presque sans qu’on y pense, c’est ce qu'elle a de plus véritable et de plus intime; et les intentions expresses qu’on fait venir dans son esprit comme par force, ne sont souvent autre chose que des imaginations, ou des paroles prises dans notre mémoire comme dans un-livre.

Comment faut-1 faire maintenant pour former ces actes qui naissent comme de source. C’est une ehose facile à entendre; et je crois vous en avoir assez dit, pour ne vous laisser aucun doute sur ce sujet. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 30 septembre 1691.

Mandez-moi sincèrement comment on se trouve du confesseur. 3

LETTRE XL. Sur les actes qui viennent du cœur.

Madame d’Alègre a pensé d’elle-même à vous aller voir madame votre sœur et vous; et vous n'avez à me savoir gré que d’avoir résolu sur l'heure à l'accompagner dans un voyage, dont vous étiez toutes deux l’agréable sujet.

Je ne compte point aller à Fontainebleau, ni sortir du diocèse qu'après la Toussaint ; mais je ferai beaucoup de visites dans le diocèse et autour d'ici.

Vous n'avez point du tout à vous confesser des peines que vous savez, même daus le cas dont vous me parlez.

Ce que j'appelle sortir de source dans l'âme est comme na— turellement, c’est lorsqué les actes sont produits par la seule force des motifs qu'on s’est rendu familiers et intimes, en les repassant souvent avec foi dans son esprit, sans qu'il soit besoin d’arracher ces actes comme par une espèce de force, et qu'ils viennent comme d’eux-même sans réflexion et attention expresse. Voilà les bons actes, et ceux qui viennent du cœur.

Je songerai à M. Morel; et je vous dirai par avance qu'un homme qui a un emploi réglé n’en doit pas être aisément tiré pour un emploi passager.

Vous faites trop d'honneur à ma sœur ; elle vous en est fort obligée; elle se porté à son ordinaire.

A Germigny, &e à octobre 1691,

LETTRE XLL Sur les pouvoirs donnés aux confesseurs des religieuses, et sur les avantages qu’elle pouvoit retirer de ses peines.

Yotre lettre du 23, ma Fille, me marque le contentement que vous avez madame votré sœur et vous, de l'ouvrage qu'on vous à envoyé de ma part : Dieu soit loué. Il y avoit plusieurs jours que j’enfantois, ce me sembloit quelque chose pour vous, quand vous m'avez exposé les desirs de madame de Harlay. Tout ce que je méditois y revenoit fort, et il n’y aura qu’à le tourner au renouvellement des vœux et de la retraite. Ainsi cela se fera, s’il plait à Dieu, au premier jour, et peut-être cette nuit, si Dieu le permet.

Je suis bien aise que M. le Blond vous demeure : je lui écris pour l'y exhorter. Je n'ai pu aller à Jouarre pendant que vous étiez indisposée : je serois entré sans hésiter pour vous voir. J'ai demain une conférence à Meaux. Si M. l’intendant y vient, ce sera un retardement pour mon voyage; mais il se fera cer tainement, s’il plaît à Dieu. Le congé que j'ai donné à madame votre abbesse, est de deux mois, à compter depuis le jour de son départ de Jouarre.

Les confesseurs des religieuses, soit ordinaires ou extraordinaires , n’ont pas les cas réservés, si on ne les leur donne expressément; mais aussi n’y Mmanque-t-0n pas pour l'ordinaire.

Vous avez déjà vu qu'il me sera fort facile de tourner quelque chose que je vous destinois, à la retraite et au renouvellement des vœux ; et ainsi vous serez contente, tant pour vous que pour elle, s’il plaît à Dieu. Il s’agit d'un acte d'abandon , que je crois spécialement nécessaire à votre état, suivant que je vous l'ai déjà dit. Je n’y dirai rien qui ne puisse paroître commun à tout chrétien dans le fond.

Je suis bien éloigné de croire que votre santé me soit présentement inutile. Vous savez combien de choses nécessaires j'apprends tous les jours de vous. C’est vous qui m'avez fait connoître les sujets; et je ne trouve la dernière certitude sur laquelle il faut que je m’appuie dans les affaires, que dans Je concert de vous deux avec madame de Lusanci ; car sa fidélité me la fait mettre en tiers ; et je reconnois encore que vous lui êtes fort nécessaire, pour lui inspirer le courage qu’elle à besoin de renouveler à chaque moment. Au surplus, il n'est pas question avec vous de m'être ou ne m'être pas nécessaire. Vous m'êtes chère par vous-même, et c’est Dieu même qui a fait cette liaison. Ainsi vous devez, sans hésiter, me dire ce scrupule ou cette peine, comme vous voudrez l'appeler, à notre premier

entretien ; et dès à présent, je vous l’ordonne, et de me découvrir tout ce dont le retour pourra vous faire de la peine, quand même vous vous seriez calmée Jà dessus, à la réserve des choses dont je vous ai défendu de me parler davantage ; de peur de nourrir une inquiétude que je veux calnfer et déraciner, s’il se peut. Ne dites pas que votre état nuise à votre perfection ; dites plutôt avec saint Paul : Nous savons que tout. coopère à bien à ceux qui aiment Dieu ?. Or, il n’y a nul état qui empêche d'’aimer Dieu, que celui du péché mortel. Il n’y a donc nul état, excepté celui du péché mortel, qui, loin d’être un obstacle au bien des fidèles, ne puisse, avec la grâce de Dieu, y concourir. Je veux donc bien que vous lui demandiez avec-eet apôtre qu'it vous délivre de cet ange de Satan ?, quand vous seriez assurée que c'en est un ; mais non pas qu’il vous empêche de bien espérer de votre perfection. | -de vous parle fort franchement, et nullement par condescendance : je suis incapable de ce rebut que vous craigniez ; et le plus sensible plaisir que vous me puissiez faire, c'est non seulement de ne m'en parler jamais, mais d'agir comme assurée qu'il n’y en a point. Vous voyez, par cette réponse, que j'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée par la poste. Je vous prie de dire à mesdames Gobelin, d’Ardon et du Mans, que j'ai aussi reçu leurs lettres, et que je n’ai nul loisir de leur répon— dre. À vous de tout mon cœur, sans oublier madame de Luynes. À Germigny, ce 24 octobre 1691.

LETTRE XLIL Sur la nécessité des souffrances, les scrupules mal fondés, . et la compatibilité d’une certaine tristesse.avec la joie chrétienne.

J'ai reçu, ma Fille, vos lettres du 30 octobre, du 4, 2 et 4 novembre, avec ma héatitude, qui est celle en vérité que j'aime le plus, quoique la dernière soit constamment la plus parfaite, et celle sur laquelle le Sauveur appuie le plus : mais celle-ci y prépare ; et le cœur, pour être pur, doit être mis dans le feu de la souffrance. Mais hélas! je n’en ai pas le courage : priez Dieu qu'il me le donne. |

Vous vous préparez beaucoup de peine, si vous ne vous attachez constamment à la pratique que je vous ai ordonnée sur ces matières pénibles. Ce que vous diront sur cela les confesseurs sera bon , solide, véritable; mais peu convenable à votre état, et capable de vous détourner de cet esprit de dilatation et de con-

1! Rom. vu. 28.22 II. Cor. xn. 8.

fance, où vous avez besoin d’être conduite. Soyez une fois persuadée que ces sentiments, qui vous viennent par des choses d’ailleurs innocentes, ne vous obligent point à la confession, et qu'il n’y a que l'assurance du consentement exprès et formel au péché mortel, qui vous y oblige dans l’état où vous êtes. Remettez toutes ces peines à mon retour, et tenez-vous en repos. Toute l'inquiétude que vous vous donneriez sur ce sujet ne seroit qu’un empêchement à l’œuvre de Dieu ; et vous croirez {oujours que vous ne vous êtes pas assez expliquée à moi, quoi que vous fassiez, et quoi que je puisse vous dire. Je vous renouvelle donc toutes les défenses que je vous ai faites sur ce sujet là , sans dessein de vous obliger à péché quand vous y contreviendrez par foiblesse et par scrupule. | |

Vous avez parfaitement bien pris l'esprit des Sentences que Je vous ai données. Mais ce que vous ajoutez sur votre mélancolie, que vous croyez incompatible avec cette joie, n’est pas véritable. Croyez-vous que le saint homme Job n'ait pas ressenti celte tristesse, qui nous fait voir un Dieu armé contre nous? vous savez bien le contraire. Et Jésus-Christ n’a-t-il pas été Juimême plongé dans l'ennui et dans la tristesse jusqu’à la mort? Croyez donc que ces tristesses, quelque sombres et quelque noires qu’elles soient, et de quelque côté qu'elles viennent, peuvent faire un trait de notre ressemblance avec Jésus-Christ, et peuvent couvrir secrètement ce fond de joie qui est le fruit de la confiance et de l'amour. ;

Je vous reconnois toujours pour ma première Fille, et dès le temps de votre profession, et depuis mon installation à Jouarre ; et cela vous est bon pour vous.

À Meaux, ce 5 novembre 1691.

LETTRE XL. Il s'applique à dissiper ses craintes, et l’excite à la confiance.

Vous n’avez rien, ma Fille, à confesser davantage sur la matière dont vous me parlez, ni à vous inquiéter de vos confessions passées. Vous n'avez rien à dire sur cela qu'à moi, pour les raisons que vous aurez pu voir dans ma lettre de ce matin, et pour d’autres encore plus fortes, qui ne se peuvent pas écrire si aisément. Je vous entends très bien, et vous pouvez vous reposer sur ma décision.

C’est à l’heure de la mort qu'il faut le plus suivre les règles que je vous ai données; parce que c’est alors qu’il faut le plus dilater son cœur par un abandon à la bonté de Dieu. C’est alors,

dis-je encore un coup, qu'il faut le plus bannir les scrupules. Mettez-vous donc en repos pour une seconde fois; ne croyez point que vous me fatiguiez jamais : toute ma peine est pour vous ; et je ne veux point, si je puis, laisser prévaloir la peine; ce qui ne manque point d'arriver quand on s'accoutume à revenir aux choses déjà résolues. Tenez-vous donc ferme, ma Fille, à ce que je vous décide, et ne vous laissez ébranler ni à Ja vie ni à la mort. Y a-t-il quelqu'un sur la terre qui doive répondre de votre âme plus que moi ? Vous reconnoissez que je vous ai enfantée par la divine parole; vous êtes la première qui vous êtes soumise à ma conduite à l'extérieur et dans lintérieur : que sert tout cela, si vous ne croyez pas à ma parole ? Fenez-vous done, pour la troisième fois, à ma décision.

Nous sommes affligés au dedans et au dehors par la tentation ; mais nous ne sommes pas angoissés, c’est à dire, resserrés dans notre cœur ; mais nos entrailles sont dilatées par la confiance 4. Nous sommes agités par des difficultés, où il semble que l'on ne voie aucune issue; mais nous ne sommes point abandonnés; et la main qui seule nous peut délivrer, ne nous manque pas. Nous sommes abattus jusqu'à croire, en nous consultant nous-mêmes, qu'il ne nous reste aucune ressource, mais nous ne périssons pas, parce que celui qui à en sa main la vie et a mort, qui abat et qui redresse, est avec nous.

C'est, ma Fille, ce que je veux que vous alliez dire à Dieu au moment que vous aurez lu cette lettre.

À Dammartin, ce 5 novembre 1691.

LETTRE XLIV. Sur les confessions faites à des prêtres qui n’auroient pas les cas réservés ; et sur l'abandon à la divinite bonté.

J'arrive en bonne santé, Dieu merci, ma Fille, et on me rend vos lettres du 7 et du 8.

il ne faut point s’embarrasser des confessions passées pour les cas réservés. Je vous avoue qu'à la vérité je ne sais pas bien si la réserve a lieu à l'égard des religieuses; et si en cas qu’elle ait lieu, leurs confesseurs sont censés avoir les cas réservés à leur égard. Mais quoi qu’il en soit, il'est constant que la bonne foi suflit dans les uns et dans les autres, et qu’il ne faut point songer à recommencer les confessions. Depuis que le doute est levé, et qu’ainsi la bonne foi n’y pourroit pas être , je déclare que mon intention est que tous ceux qui confesseront à

AL Cor,-iv. 8, 9:

Jouarre puissent absoudre de tout cas, et ainsi on est assuré et pour le passé par la bonne foi, et pour l'avenir par ma permission expresse, que j'envoie à madame la prieure.

A votre égard, je vous défends de réitérer vos confessions , sous prétexte d'omission ou d'oubli, à moins que vous ne soyez

‘ assurée, premièrement, d'avoir omis quelque péché; et secondement, que ce péché soit mortel: ou, si c’est une circonstance , à moius qu’elle soit du nombre de celles qu'on est obligé de confesser ; et je vous défends sur tout cela de vous enquérir à personne , et vous ordonne de passer outre à la communion , en plein abandon et confiance; à moins que par vous-même vous soyez entièrement assurée de ce que je viens de vous dire. Pour le surplus , vous devez être très assurée que je vous entends; parce que, sachant très bien tous les’ côtés d’où peut venir cette peine, je vois que la résolution et l’ordre que je vous donne, ne peut être affoibli ou changé par quelque côté que ce soit. Tenez-vous-en donc là, et ne vous laissez point troubler par toutes ces peines. M. de Sainte-Beuye avoit raison, et il y a plutôt à étendre qu’à rétrécir ces défenses : car il faut établir surtout l'abandon entier à la divine bonté, qui est un moyen encore plus sûr et plus général d'obtenir Ja rémission des péchés, que l’absolution ; puisqu'il en renferme toujours le vœu, et en contient la vertu.

Au reste, je n'oublie point de prier pour -ebtenis Ja délivrance de ce noir chagrin : mais je ne veux point que votre repos dépende de là; puisque Dieu seul et l’abandon à sa vo- Jonté en doit être l’immuable fondement. C'estl’ordre de Dieu : et ni je ne puis le changer, puisque c'est l’annexe inséparable de sa souveraineté ; ni je ne le veux, parce qu'il n'y à rien de plus aimable ni de meilleur que cet ordre, dans lequel consiste toute la subordination de la créature envers Dieu.

Vous pouvez envoyer à madame de Harlay ce qui regarde l'intention : je vous enverrai le reste quand il me sera donné. Je ne crains aucun verbiage de votre côté ; et vos lettres, quelque longues qu’elles soient, ne me feront jamais la moindre peine, pourvu seulement que vous n’épargniez point lé papier,

-etque vous vouliez prendre garde à ne point presser sur fa fin des pages vos lignes et votre écriture; car au reste elle est fort aisée.

À Paris, ce 9 novembre 1691.

LETTRE XLV. Sur un écrit pour la retraite. Il lui conseille de ne plus consulter sur ses peines.

J'aireçu, ma Fille, votre lettre du 12. Je vous envoie l'écrit pour la retraite : vous en pouvez laisser tirer des copies, non seulement pour madame de Harlay, mais encore à nos chères . Sœurs , et à ma sœur Cornuau. Vous me ferez plaisir après cela de me renvoyer l'original; parce que j'en veux envoyer autant aux Filles de Sainte-Marie de Meaux.

J'ai une grande consolation de ce que vous me mandez de ma sœur de la Guillaumie et de ses compagnes , aussi bien que de nos dernières professes. Ce m'est en vérité une grande joie, d'avoir mis la dernière main à leur consécration. J'espère que Dieu leur fera sentir du fruit de la conduite épiscopale, à laquelle elles se sont soumises d’abord ; et jeles exhorte à y demeurer.

Quant à ces peines dont vous me parlez, elles ne doivent non plus vous arrêter, quand elles arrivent à la communion, que dans un autre temps; autrement le tentateur gagneroitsa Cause : car, comme vous le remarquez, il ne demande qu'à nous tirer des sacrements et de la société avec Jésus-Christ. Vous avez donc bien fait de passer par-dessus, et de ne vous en confesser pas. La bonne foi et l'obéissance vous mettroient absolument à couvert, quand vous vous seriez trompée. Mais loin de cela, vous avez bien fait; et plût à Dieu que vous fissiez toujours de même ! HI n’y a point eu d'irrévérence dans votre communion, ni de péché à vous être élevée par dessus la pensée que vous faisiez mal; parce que c’est précisément ces sortes de pensées scrupuleuses et déraisonnables qu'il faut mépriser. Je ne veux point que vous vous confessiez à M. le curé, non plus qu'aux autres , de semblables peines.

Je veux bien, ma Fille, que vous m'en rendiez compte, quand vous ne pourrez pasles vaincre sans cela : mais le fond le meilleur seroit de neplus tant consulter sur des choses dont vous avez eu la résolution ou en elles-mêmes , ou dans d’autres cas semblables. Ces consultations entretiennent ces dispositions scrupuleusés, et empêchent de parler de meilleures choses. Ne.vous étonnez donc pas si je tranche dorénavant en un mot sur tout cela; car je pècherois en adhérant à ces peines.

Je ne vous ai parlé de prévenir nos chères Sœurs , que parce que la charité est prévenante. Je fais réponse à madame de Lusanci pour les affaires, et je vous prie de la bien assurer que je ne serai jamais prévenu contre elle.

Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec vous.

A Versailles, ce 14 novembre 1691.

LETTRE XLVI. Sur un écrit qu’il avoit composé pour l'instruction de ses Filles,

L’écrit que je vous envoie est plus long que je ne pensois; mais c’est que j'ai voulu rendre tout ce que Dieu me prêtoit. Je prévois qu’il sera assez difficile qu’on l'ait écrit assez tôt pour me donner le loisir de l'envoyer à nosSœurs de Meaux avant la Présentation, qui, ce me semble, est le 24. Cela se pourra pourtant, si ma sœur de la Guillaumie veut bien , pour l'amour de moi, puisque je l’en prie , faire un peu de diligence pour la première copie, et pour celle de madame de Harlay. Quant à nos autres Filles , je laisse la distribution à votre discrétion, et pour cause.

À Versailles, ce 15 novembre 1691.

LETTRE XLVII. Il lui ordonne de lui faire part d’une pensée qu’elle ne lui avoit pas déclarée.

Ecrivez-moi, sans hésiter, cette pensée que vous ne voulez me dire que par mon ordre. J'ai répondu à tous vos doutes. C’est pour vous plutôt que pour moi que je vous défends de répéter.

Je salue madame votre sœur de tout mon cœur. Mon entretien avec madame n’a pas plus opéré que les autres: mais ce n’est pas là que je mets ma confiance; et soit qu’elle retourne, soit qu’elle demeure en ce pays, j'espère établir une conduite uniforme et certaine. Dieu soit avec vous.

A Versailles, ce 20 novembre 1691.

Je remercie aussi madame de Rodon, et je suis bien aise que vous en soyez contente.

LETTRE XUVIIL Il lui défend de consulter dans ses doutes d’autres que lui; et veut qu’elle cesse de revenir aux choses qui ont été décidées.

Vous avez très bien fait de communier sans Vous confesser de ces peines. M. le curé à toujours les mêmes approbations ; mais je vous ai défendu, et je vous défends de vous confesser de ces peines à lui ou à d’autres, à moins que vous S0Yez assurée , jusqu'à en pouvoir jurer s'il étoit besoin, que vous avez con senti à un péché mortel, si c'en est un; ou si ce n'en est pas un, je ne veux point que vous consultiez sur cela d'autre que moi, ni que vous me consultiez par écrit. Tout ce que je puis faire, c’est de souffrir que vous m'en parliez de vive voix, encore ne vous le permettrai-je que par condescendance.

Je vous défends tout empressement et toute inquiétude pour <ette consultation, que vous pourrez me faire à moi-même, remettant la chose à mon grand loisir. Vous voyez bien après cela, ma Fille, que me demander des règles pour distinguer le sentiment d'avec le consentement, et en revenir aux autres choses dont vous parlez dans vos lettres, c’est recommencer toutes les choses que noùs avons déjà traitées, et je ne le veux plus; parce que c’est trop adhérer à vos peines. Ainsi je vous déclare que voici la dernièrefois que je vous ferai réponse sur ce sujet : et dès que j'en verrai le premier mot dans vos lettres, je les brülerai à l'instant, sans les lire seulement ; ce que je ne vous dis ni par lassitude , ni par dégoût de votre conduite , mais parce que je vois la conséquence de vous laisser toujours revenir à de tels embarras sous d’autres couleurs. +

J'ai reçu agréablement les reproches de madame votre sœur : je n’ai pas le loisir d'y répondre, et j'en suis fâché.

Quant à mon écrit, votre correction n’est pas mauvaise ; mais vous avez trop deviné. La première ligne naturellement ne signifioit rien, sinon que le sens étoit complet à cet endroit; et la seconde, que c’étoit la fin de tout le discours. Le changement que vous avez fait n'altère rien dans le sens; mais je l'aime mieux comme il étoit : mon intention a été que les paroles de l’Apocalypse fussent une conclusion du tout.

Il faut bien encourager madame de Lusanci, qui agit à la vérité avec un courage qu'on ne peut assez louer. On s'élève beaucoup, et très injustement contre elle; je n’oublierai rien pour la soutenir.

À Paris, ce 24 novembre 1691.

LETTRE XLIX. Il lui montre la cause de ses peines, et lui en propose les véritables remèdes.

J'ailu, ma Fille, la petite lettre qui étoit incluse dans celle de madame de Lusanci. Offrez vos peines à Dieu , pour en obtenir la cessation ou l’adoucissement et la conversion des pécheurs. Je vous assure qu’il n’y a point eu de péché mortel dans tout ce que vous m'avez exposé, ni aucune matière de confession : ce que vous me proposez en dernier lieu est de même nature. À quoi songez-vous, ma Fille, de chercher à calmer ces peines par des résolutions à chaque difficulté ? C'est une erreur: elles croîtront à mesure qu'on s’appliquera à les résoudre ; et il n’y a de remède que celui de l’obéissanee et de l'abandon, qui tranche le nœud.

Je vous défends encore une fois de vous tourmenter à chercher la différence du sentiment et du consentement. Tenez-vousen à mes décisions précédentes , et surtout à celles de la dernière lettre qui comprend tout. Je sais mieux ce qu'il vous faut que vous-même. Si vous étiez autant fidèle et obéissante qu'il faudroit , vous ne diriez' jamais un mot à confesse de toutes ces peines : vous faites de grands efforts pour vaincre vos peines, et puis vous en revenez à la même chose.

Vous ne m'avez pas entendu quand je vous ai dit que le consentement à une certaine chose étoit péché mortel. Je m’expliquai après , et je vous assure qu’il n'y ena point dans ce que vous m’exposiez. Vous vous tendez des piéges à vous-même, et vous êtes ingénieuse à vous chercher des embarras. La vivacité de votre imagination est justement ce qui a besoin des remèdes que je vous donne. Ainsi décisivement ce sera la dernière fois que je répondrai à de telles choses. Il n’y a nul péché dans ces peines, que celui d'y adhérer trop, et d'ytrop chercher de remèdes. Si cenx que je vous donne ne vous apaisent pas, il n'ya plus qu'à s'abandonner à la divine bonté. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Versailles, ce 29 novembre 1691.

LETTRE L. Il l'assure qu’elle a satisfait à tout dans sa dernière revue, et instruit des dispositions qu'il ressentoit dans la conduite des âmes.

Je n’ai recu votre lettre, qui est venue par la poste, que fort tard , et dans un temps où il eût été difficile d'y faire réponse. Je crains bien cependant que cela ne vous ait causé de l'embarras dans vos dévotions : il n’y en a pourtant point de sujet. Pour le passé, la revue que vous m'avez faite a été bien faite de votre part, et très bien entendue de la mienne. La répétition que vous en avez faite à votre dernière confession m'a suffisamment remis les choses que vous m'aviez dites, et assez pour donner matière à l'absolution. Ainsi je vous défends tout retour et toute inquiétude sur cela, et de vous en confesser de nouveau ni à moi ni à d’autre.

L'autre peine que vous m'expliquez ne doit non plus vous embarrasser, après les résolutions que vous avez eues sur cela de M. l'abbé de la Trappe et de moi. À la vérité, je ne voudrois pas exciter ces tendresses de cœur directement : mais quand elles viennent, ou par elles-mêmes, Ou à la suite d’autres dispositions qu'il est bon d'entretenir et d’exciter, comme la conliance

et l'obéissance, et les autres de cette nature, qui sont nécessaires

pour demeurèr ferme, et avec un chasteagrément sousune bonne conduite ; il ne faut nullement s’en émouvoir, ni s’efforcer à les combattre ou à les éteindre ; mais les laisser s’écouler et revenir comme elles voudront.

C'est une des conditions de l’humanité, de mêler les choses certainement bonnes avec d’autres qui peuvent être suspectes , douteuses, mauvaises même si l'on veut. Si par la crainte de ce mal on vouloit ôter le bien, on renverseroit tout, et on feroit aussi mal que celui qui, voulant faucher l’ivraie, emporteroit le bon grain avec elle. Laissez done passer tout cela , et tenezvous l'esprit en repos dans votre abandon. Je vous défends d’adhérer à la tentation de quitter, ou à celle de croire qu'on soit fatigué ou lassé de votre conduite ; puisque en effet on ne l’est pas, eton ne le sera jamais, s’il plaît à Dieu ; car il ne faut ja mais abandonner, nise relâcher dans son œuvre.

Pour vous dire mes dispositions, autant qu'il est nécessaire pour vous rassurer, je vous dirai qu'elles sont fort simples dans la conduite spirituelle, Je suis conduit par le besoin : je ne suis pas insensible, Dieu merci, à une certaine correspondance de sentiments ou de goûts ; car cette indolence me déplaît beaucoup, et elle est tout à fait contraire à mon humeur : elle feroit même dans Ja conduite une manière de sécheresse et de froi— deur qui est fort mauvaise. Mais quoique je sente fort ces correspondances, je ne leur donne aucune part au soin de la direction, etle besoin règle tout. Au surplus, Je suis si pauvre que je n'ai jamais rien de sûr ni de présent. Il faut que je reçoive à chaque moment, et qu'un certain fond soit excité par des mouvements dont je ne suis pas tout à fait le maître. Le besoin , le besoin, encore un coup, est ce qui détermine. Ainsi, tout ce qu'on sent par rapport à moi, en vérité ne m'est rien de ce côté à, etil ne faut pas craindre de me. l’exposer; parce que cela n'entre en aucune sorte dans les conseils, dans les ordres, dans les décisions que j'ai à donner.

Je vous ai tout dit ; profitez-en, et ne vous laissez point ébranler : ce seroit une tentation trop dangereuse , à laquelle je vous défends d'adhérer pour peu que ce soit. Je prie Dieu, ma chère Fille, qu’il soit avec vous.

À Meaux, ce 26 décembre 1691.

LETTRE LI. Il approuve la conduite qu'elle a tenue à l'égard de ses peines.

. J'ai reçu toutes vos lettres, et entre autres celles qu'un Capucin m'a rendues. Vous avez fort bien fait de passer par dessus vos dernières peines ; et je vous défends de vous y arrêter jamais, ni de vous confesser de ne les avoir point confessées. Si yous continuez de cette sorte à entrer dans les pratiques que je vous ai marquées, vous vous faciliterez beaucoup la réception des sacrements, et vous y trouverez la consolation qu'y doit trouver une âme chrétienne, c’est à dire une âme confiante.

Je prie Dieu, ma Fille, qu'il soit avec vous. Je le prierai de tout mon cœur pour madame la comtesse de Verue : on la disoit morte à Versailles ces jours passés; j’en serois fâché, et je voudrois autre chose d’elle auparavant.

À Meaux, ce 27 décembre 1691.

LETTRE LII. Sur les conditions que demande l’acte de contrition nécessaire au sacrement de pénitence, et sur la manière dont les sacrements opèrent.

L’acte de contrition , nécessaire au sacrement de pénitence, ne demande pas un temps précis, et ne consiste pas dans une formule qu’on se dit à soi-même dans l'esprit. Il suffit de s’y exciter quelques heures avant la confession : quelquefois même l'acte qu'on excite longtemps devant est si efficace, que la vertu en demeure des journées entières. Je ne croirois pas qu’un acte pût subsister en vertu , quand le sommeil de la nuit, ou quelque grande distraction est intervenue : à plus forte raison, quand le péché mortel, qui est une rétractation trop expresse de l'acte d'amour, se trouve entre l'acte et la confession ou l’absolution. Il ne faut donc point s'inquiéter si l’on a répété cet acte ou immédiatement avant l’absolution, ou à la confession de quelque péché oublié : il suffit qu’il n’y ait pas eu d’interruption ou de rétractation; selon les manières que je viens de dire. Au reste, il faut tâcher de former en soi une habitude si forte et si vive des vertus et des sentiments de piété, qu’ils naissent comme d'eux-mêmes, et presque sans qu'on les sente, du moins sans qu’on y réfléchisse. Je n'ai rien à ajouter à mon catéchisme, sur les actes de contrition et d’attrition.

Il est inutile de savoir siles sacrements opèrent physiquement ou moralement : ce qui est très assuré, c’est que ce physique tient bien du moral, et quece moral, par sa certitude, sa promp-

titude et son efficace, tient bien du physique : et c'est peut être ce que veulent dire ceux qui leur attribuent une opération physique. Il suffit de savoir que l'opération du Saint-Esprit, qui s'applique et se développe, pour ainsi parler, dans les sacrements, est très réelle et très physique, et qu’elle sort, pour ainsi parler, à la présence du sacrement, comme d’un signe qui la détermine en vertu de la promesse de Dieu très infaillible. Adorez cette grâce, admirez cette opération , croyez en cette puissance, conformez-vous à cette efficace, par une volonté vive, qui s'accommode à l'impulsion et à l’action d’un Dieu.

A la fin de 1691.

LETTRE LI. Sur ses peines, et sur les cas où elle devoit recommencer le Bréviaire,

Votre lettre du 50 décembre, ma chère Fille, m’oblige à vous dire d’abord que je suis content de votre obéissance. La règle que je vous ai donnée sur les peines que vous savez, s'étend à toutes les autres, quant à l'obligation de les confesser, mais non pas quant à la défense de le faire : car je ne vous défends pas de vous confesser de ces peines, ou des péchés que vous pourrez croire y avoir Commis, Pourvu que ce ne soit pas avec cette anxiété qui vous empêche de communier, ou ne vous permet pas de le faire avec toute la dilatation que cette action demande. Ce que je vous défends précisément à cet égard, c’est que vous ne songiez jamais à vous priver de la communion, ni à recommencer vos confessions avant ou après vous en être approchée, à moins que vous soyez assurée jusqu'à en pouvoir jurer, qu'il yaeuun péché mortel dans vos jugements, dans vos distracüons, dans vos soupeons, et dans tous les sujets de vos peines. Je vous l'ai déjà dit, et vous deviez l'avoir entendu ; mais à présent que vous l'avez par écrit, je m’attends à une entière obéissance.

Je serois bien fâché que nous perdissions ma sœur de Saint- Gabriel. Je lui donne de tout mon cœur ma bénédiction, et je ne manquerai pas de l’offrir à Dieu, dont elle recevra, et en cette vie et en l’autre, la récompense de sa fidélité et de son obéissance.

On s’est contenté de vous donner la copie de la réquisition du promoteur; parce que c’est le fondement de ce qui se fera dans la suite : on n’eut pas le temps d'écrire le reste. Il n’y a point de façon à faire de cette réquisition; et au contraire, il est bon qu'on la sache. Pour ce qui est des dispositions de madame votre abbesse, elle voudroit bien ne pas retourner ; mais

elle sent qu'il faudra le faire. Je suis résolu à la pousser, si dans huit jours, sans retardement, elle ne prend un parti : pour lui parler, c'est temps perdu. J'envoie à madame la prieure et à madame de Lusanci les ordres pour ce qu'il faut faire , si elle s avisoit de prévenir la signification de mon ordonnance, comme Je sieur de la Madeleine l’en presse bien fort; mais ce n’est pas à lui qu'elle se fie sur cela. Que ceci ne soit que pour mädame de Luynes, madame de Lusanci et vous.

I ne faut jamais-avoir de réserve en me parlant: vous voyez bien qu'à la fin il y faut venir, et que Dieu le veut.

k Il n’y a rien à recommencer dans le Bréviaire que les endroits où l’on seroit assuré, dans le degré que je vous marque pour les autres choses, ou d’avoir omis, ou d’avoir été distrait volontairement. Je vous défends tout autre recommencement. Ne vous allez point rejeter dans l'embarras de distinguer ce qui est volontaire ou non; cela ramèneroit toutes vos peines l’une après l’autre, et vous n’en sortiriez jamais. Amen et Alleluia. Cest dans l’acte d'abandon que se trouve le seul remède à vos maux : je m'y unis de tout mon cœur, et vous le pouvez mander à madame de Harlay.

C’est un grand mot que celui du saint prophète : Elegi abjectus esse ! : « J'ai choisi d’être des derniers dans la maison de mon Dieu ; » et je rends grâces à Dieu de vous lavoir mis dans le cœur avec un sentiment particulier. Je le prie, ma chère Fille, qu'il soit avec vous.

Priez pour moi ; demandez pour moi des prières de tous côtés, et surtout à madame de Harlay, et à la sainte communauté . où elle est. Amen, Alleluia.

A Paris, ce 5 janvier 1692.

LETTRE LIV. Sur l'usage qu’elle devoit faire de ses peines.

Je ne crains point de prendre sur moi l'obéissance que vous rendrez, ma chère Fille, aux ordres que je vous ai donnés pour vos confessions. :

Quant à cette disposition qui vous fait voir un Dieu toujours irrité; sans en examiner le principe, offrez pour la conversion des pécheurs, et surtout des plus endurcis, les peines qu'elle vous cause ; j'espère que vous en serez soulagée : du reste, je vous mets et vous abandonne entre les mains de la miséricorde de Dieu. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous,

À Versailles, ce 8 janvier 1692.

1 Ps, LxXxXIII. 11.

LETTRE LV. Sur ses souffrances ; et sur quelques passages de l’Ecriture relatifs à la crainte et à la confiance,

Je suis, ma Fille, très sensible à vos douleurs : je vous suis très obligé de les offrir à Dieu pour moi; mais je le prie qu’il vous en décharge, et qu’il n’accumule pas tant de croix ensembleaSi mes vœux sont exaucés, vous serez bientôt dans un état plus tranquille. Ces noirceurs dans l'esprit, avec des peines si aiguës dans le corps, ah! mon Dieu, c'en est trop : arrêtez votre bras, et faites sentir vos consolations ; je vous en conjure par notre grand Médecin, qui a guéri nos plaies en les portant, et qui nous a laissé après Jui un consolateur, dans lequel toutes les bontés sont passées de votre sein. Amen, amen. C’est pour réponse à votre lettre du 492.

Pour les autres, je vous dirai que j'accepte de tout mon cœur ce qui m'est échu en partage pour cetie année, et je vous prie d'en bien faire mes remerciments à madame de Luynes, par les mains de qui me sont venues toutes ces grâces.

Vous avez si bien fait parler saint Ambroise, que je ne puis assez vous en remercier ; et j'espère bien quelque jour me servir utilement de cette oraison. Je vous promets de la faire pour vous au premier quart d'heure que j'aurai libre.

Pour les passages que vous citez de Job et des autres saints, quand vous les aurez conciliés avec ces paroles de notre Seigneur : Ne craignez point, petit troupeau ! ; et avec celles de saint Paul : Réjouissez-vous ; encore une fois, je vous le dis, ré jouissez-vous ?; et avec celles de saint Jean : La parfaite charité bannit la crainte; et avec toutes celles où il est dit que celui qui se fie au Seigneur, et qui s’'abandonne à lui n’a rien à craindre : tout ce que vous me direz pour concilier ces passages avec ceux qui vous font peur, je vous le dirai pour concilier ceux qui font peur, avec les règles que je vous ai données.

Faites-en l'essai, ma Fille, et par avance je vous déclare que vous trouverez qu'à proportion que la crainte augmente, on doit faire surnager la confiance, quand il n’y auroit que cette règle de-Saint Paul: Où le péché a abondé, la grâce a surabondé *. Puissiez-vous être pénétrée de cette parole à l'instant que vous la lirez!

A Versailles, ce 17 janvier 1691.

"Luc. xi1, 82. — ? Philip 1v. 4. —5 I. Joan. iv. 18.— 4 Rom, v. 20.

LETTRE LVI. Il lui défend de se confesser de ses peines, et lui marque quel est le parti le plus sûr pour elle.

Je vous écrivis encore hier, ma Fille, et je crois avoir répondu à tous vos doutes, Si vous y prenez bien garde, ce n'est toujours que la même peine qui revient sous d’autres couleurs, et tout au plus avec quelques circonstances qui ne changent rien. Il ne servira de rien de vous confesser au Père Toquet : vous ne manquerez jamais de gens pour qui vous crojrez avoir des exceptions à faire. Pour moi, je n’en fais aucune, et je ne consens point du tout que vous vous confessiez à lui de ces peines ; car tout cela est directement contraire au dessein qu’il faut avoir, si on ne peut les étoulfer, du moins de ne les nourrir pas.

Le principe de faire toujours le plus sûr n’est point pour les personnes peinées, parce que le plus sûr pour elles, c'est d’obéir : autrement elles se perdroient, et à force de chercher le plus sûr pour elles, il n’y auroit rien de sûr pour elles.

J'ai fait aujourd’hui pour vous à Dicu la prière de saint Ambroise, et je crois que le Seigneur m'aura exaucé.

On vient de m'écrire que madame de Jouarre s’en va tout de bon. Je la suivrai de plus près qu'il me sera possible, et je n'abandonnerai jamais le saint ouvrage , ni le général ni le particulier. Cela est pour vous.

À Versailles, ce 18 janvier 1692.

LETTRE LVIL Sur les raisons de nous soumettre à la volonté de Dieu.

Je souhaite d'apprendre, ma Fille, si vos douleurs vous ont quittée : j'en prie Dieu, et qu’enfin il commence à vous soulager après vous avoir poussée si loin.

Enfin madame de Jouarre se déclare malade, à la seconde significaltion de mon ordonnance. Vous verrez, dans la lettre de madame de Lusanci, la signification qu’elle m'a fait faire.

Autre histoire : la Vallée écrit une grande lettre pour obtenir permission de venir à Paris, pour se faire traiter d’un cancer : on m'a envoyé la lettre, pour y faire telle réponse que je voudrois. J'ai dit qu'il n’y avoit qu'à le laisser là. M. de la Madeleine confirme sa maladie, et trouve étrange la demande qu'il fait à Jouarre d’une somme si considérable pour un petit homme comme lui. Tout considéré, il y a beaucoup d’apparence que vous verrez votre abbesse; mais au moins je n'assure rien, Si-

non que je ne vous laisserai pas longtemps combattre avec cle seul à seul, s’il. plaît à Dieu.

O que Dieu est grand ! à que ses volontés sont souveraines et . pleines de bonté! Ô que Jésus-Christ est humble, patient et doux! Abandonnons-nous à lui, soumettons-nous avec agré— ment et complaisance : oui, mon Père, puisque vous le voulez ainsi.

À Paris, ce 21 janvier 1692.

LETTRE LVIIT. I lui apprend ce qu’il a voulu conclure des passages qu’if lui a laissés à concilier; en quelles occasions elle peut répéter son Bréviaire. Formule de prière pour s'unir à Jésus-Christ dans ses souffrances.

Je suis fâché, ma Fille , de voir durer si longtemps vos peines, tant celles de l’esprit que celles du corps. Au premier moment que j'aurai libre, j'écouterai ce qui me viendra sur la prière que vous me demandez. En attendant, souvenez-vous de celle de notre Seigneur : Mon Père , détournez de moi ce calice, non ma volonté, mais la vôtre ! : voilà tout, en trois mots. Lisez les-endroits des évangiles où cette prière est racontée, et unissez-vous-y en esprit de foi; puisque Jésus-Christ l’a faite, non tant pour lui-même, qu’en la personne des pécheurs.

Tout ce que j'ai voulu conclure des passages que je vous ai laissés à concilier, c’est, ma Fille, qu'ils sont propres à certains états, tant ceux qui inspirent la crainte, que ceux qui portent à la confiance : et ce qu'il faut conclure de là, c’est qu'il les faut appliquer par l’ordre et sous la conduite de celui que Dieu a chargé de votre âme; et c’est là tout le dénouement de ces apparentes contrariétés : il yen a pourtant encore une autre, mais qui n'est pas de ce temps.

Je ne voudrois pas vous exempter de dire dans votre Bréviaire cé que vous seriez assurée , jusqu'à en pouvoir jurer, d’avoir omis. Mais ce qui est bien assuré, c’est qu’à moins que d'en avoir cette certitude, vous faites mal de répéter, et de vous accuser de ces incertitudes et de toutes les autres. Ainsi je persiste à ne vouloir pas que vous parliez de ces peines à qui que ce soit, pas même au père Toquet, dont je connois la prudence. Tous les petits mots auxquels vous revenez toujours, ne sont que la même chose sous différentes couleurs, comme je vous l'ai déjà dit souvent, et je n’ai plus rien à vous dire sur ce SUJET. |

Luc XXI) 40.

M. le Preux peut confesser celles qui ont accoutumé de s'y confesser à l'ordinaire ou à l'extraordinaire, et non les autres. Si quelqu'une s'y est confessée depuis le synode ; par la permission verbale que j'en ai donnée et dans la bonne foi, il n’y am qu'à demeurer en repos.

Madame de Lusanoi vous dira l'état des affaires : de vous dire ce que je ferai, moi-même je ne le puis : tout ce que je puis dire, c’est que je me gouvernerai selon l'occurrence, et n'omettrai aucune diligence. al

Mon Dieu, je m’unis de tout mon cœur à votre saint Fils Jésus, qui, dans sa sueur et son agonie , vous a porté la prière de tous ses membres infirmes. O Dieu, vous l'avez livré à la tristesse, à l'ennui, à la frayeur; et le calice que vous lui avez donné à boire étoit si amer et si plein d'horreur, qu’il vous pria de le détourner de lui. En union avec sa sainte âme, je vous le dis, à mon Dieu et mon Père, détournez de moi ce calice horrible ; toutefois que votre volonté soit faite , et non pas la mienne. Je mêle ce calice avec celui que votre Fils notre Sauveur a avalé par votre ordre. Il ne me falleit pas une moindre médecine ; Ô mon Dieu, je la reçois de votre main avec une ferme foi que vous l’avez préparée pour mon salut, et pour me rendre semblable à Jésus-Christ mon Sauveur. Mais, Ô Seigneur , qui avez promis de ne nous meltre pas à des épreuves qui passent nos forces , vous êtes fidèle et véritable. Je crois en votre parole , et je vous prie, par Jésus-Christ votre fils, de me donner de la force , ou d’épargner ma foiblesse.

Jésus mon Sauveur , non de miséricorde et de grâce, je m'unis à la sainte prière du Jardin, à vos sueurs, à votre agonie , à votre accablante tristesse , à l'agitation effroyable de votre sainte âme , aux ennuis auxquels vous avez été livré, à la pesanteur de vos immenses douleurs, à votre délaissement , à votre abandon, au spectacle affreux qui vous fit voir la justice de votre Père armée contre vous, aux combats que vous avez livrés aux démons dans le temps de vos délaissements, et à la victoire que vous avez remportée sur ces noirs et malicieux ennemis ; à votre anéantissement aux profondeurs de vos humiliations , qui font fléchir le genou devant vous à toute créature dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. En un mot, je m'unis à votre croix, et à tout ce que vous choisissez pour crucifier l'homme. Ayez pitié de tous les pécheurs , et de moi qui suis la première de tous : consolez-moi, convertissez-MO] ; anéantissez-moi : régnez, et rendez-moi digne de porter votre livrée. Amen, amen. Tout à vous. né

A Versailles, ce 27 janvier 1692.

LETTRE LIX. Ses sentiments pour son troupeau, et en particulier pour ses Filles de Jouarre.

J'ai oublié de répondre à votre lettre du 28. Vous pouvez et vous devez, sans hésiter, ma Fille, demander à Dieu mon retour dans le diocèse , et vous avez raison de croire que je suis à mon troupeau, et par conséquent à vous toutes, qui en faites une si chère et si considérable partie, plus qu'à tout le reste de l'Eglise, autant par inclination que par devoir.

Je ne prétends point du tout que le retour de madame de Jouarre rende le commerce moins libre avec moi, et c’est à quoi je pourvoirai capitalement. Vous ferez très bien de me dire toutes vos pensées sur la matière du livre de la conférence , et je loue Dieu en attendant que vous en soyez consolée. A vous, Ba Fille, de bien bon cœur.

A Versailles, ce 2 février 1692.

LETTRE LX. Sur ses sermons; les attributs donnés à Marie; le sens de certains passages ; le plaisir que l’on trouve dans l’usage des choses nécessaires, les rechutes dans le péché véniel; le mépris des règles, le silence et les distractions.

J'envoie à ma mère la prieure, l'ordre de faire venir le médecin de la Ferté-sous-Jouarre, pour vous et pour ma sœur de Saint-Ignace. 1] pourra voir en même temps ma sœur de Saint- Gabriel, que je vous prie d'assurer du soin que j'ai d'elle devant Dieu : c’est une de mes meilleures Filles, que Dieu a fait entrer d'abord dans le bon chemin avec ma sœur de Saint- Nicolas. Je les bénis de tout mon cœur.

Je ne me souviens plus du tout de ce que je dis au sermon de la Nativité, ni sur le Salve. Ce n’est pas mal fait d'écrire , comme on s'en souvient, ce qu’on croit qui peut être utile dans mes sermons : Cela peut m'aider à les rappeler dans ma mémoire.

Il est bien aisé d'entendre que lorsque on appelle Ja sainte Vierge notre vie, notre douceur et notre espérance, c’est par rapport à Jésus-Christ que Dieu nous a donné par elle , et que nous la prions de nous montrer dans la suite de la prière. Mais de répéter d'où cela vient, ce seroit un trop long discours.

Je vous promets de permeitre à ma sœur de Sainte-Hélène, une retraite après Pâques, et de l’aider à la faire.

> Jervai pas seulement songé que vous ayez eu dessein de vous opposer à mes sentiments, en expliquant les passages que je

vous avois proposés. Il n’est point du tout nécessaire que je vous dise comment je les entends à votre égard, Puisque vous voyez bien que je les entends, et que je vous les apoliqlié dans le sens qui vous doit porter à bannir la crainte , et à vous abandonner à la confiance, On se Jetteroit dans des embarras infinis, si on changeoïit la direction en dissertation. Je ne trouve. point à redire que vous m'exposiez vos sentiments : au contraire , je le souhaite ; et sans m'en plaindre jamais, je vous dirai en simplicité ce qui sera nécéssaire.

Ces fâcheux temps, Dieu merci ; ne m'ont fait aucun mal = puisque vous souhaitez de le savoir. Je vous ai offerte à Dieu de tout mon cœur avec Jésus-Christ, et je le prie qu'il vous soulage. ‘

Vous m'avez très bien et très souvent exposé celte peine que vous avez à l’occasion du sommeil. C’est à cette Occasion que je vous ai dit que les dispositions sensibles ou sensuelles qui viennent en conséquence des choses nécessaires comme le sommeil, encore qu'on y consente, ne doivent point faire de scrupule ; parce que cé consentement est une suite de celui qu’on donne au sommeil. Je vous prie, ne m'en parlez plus après cela ; et le plus que vous pourrez épargnez-moi les redites, qui ne font que nourrir les peines. et tenir lieu de meilleures choses.

Pour ce qui regarde les difficultés que vous me proposez sur la règle, je vous y répondrai quand Je l'aurai entre mes mains.

Pour les rechutes, je vous ai dit, et il est vrai , qu’encore qu'il faille toujours avoir une ferme résolution de s'abstenir des péchés dont on se confesse , même véniels , il n’est pas nécessaire que cette résolution soit d’une égale fermeté dans ces péchés là , comme dans les autres ; et qu’on ne doit point conclure par les rechutes, que la résolution n'ait pas été ferme et sincère , pourvu que de bonne foi on ait la volonté de se corriger, et qu’on emploie même la confession comme un setours contre ses foiblesses.

Ce qu'on appelle mépris à l'égard des règles monastiques , est l’opposite de ce qui s'appelle foïblesse, inconsidération ; surprise: et emporte une malice délibérée. Une longue et Opiniâtre négligence , qu'on ne prend aucun soin de vaincre, enferme du mépris, et à la longue peut dégénérer en péché mortel, mais non pas une négligence passagère. La règle du silence, je ne dis pas seulement celle du grand silence ; Mais-encore celle du silence ordinaire pendant le jour , cest digne de vénération, ét c'est un.des fondements de la vie monastique, Mais

Bossuet , t, xxvrr, - 13

tout le monde ne l'entend pas aussi rigoureusement que M. de la Trappe , et vous devez vous en tenir aux observances reçues dans la maison.

Que j'aime le silence! que j'en aime l'humilité, la tranquillité, le sérieux, le recueillement, la douceur! qu’il est propre h'attirer Dieu dans une âme, et à y faire durer sa sainte et douce présence !

Je dis tout cela sans rétracter ce que je vous ai dit sur ce sujet là, par rapport à vos peines et à!vos tristesses. Je prie Dieu, ma chère Fille, qu'il soit avec vous. Je salue madame de Luynes de tout mon cœur.

À Versailles, ce 2 février 1692.

1 y a de deux sortes de distractions volontaires, dont l’une emporte une extinction , et l'autre un relâchement de l’atten— tion. C’est du dernier qu'a voulu parler le père Toquet , et il a raison.

Encore un coup , ma chère Fille, Dieu soit avec vous.

Marie est la nouvelle Eve, au même sens que Jésus est le nouvel Adam. Marie est notre vie, notre salut, notre espérance , an même sens qu'Eve est notre perle, notre damnation , notre mort : voilà le fond.

LETTRE LXL Desir qu'il a de voir bientôt finir les affaires de Jouarre ; qu'on ne peut en conscience faire des excuses à l’abbesse de l’obéissance qu’on a rendue à son évêque.

Pour réponse à votre lettre du 140, je ferai savoir , ma chère Fille, à ma sœur Cornuau, le soin que vous prenez d'elle , et je lui écrirai au premier loisir, en commençant par la recommander sincèrement à notre Seigneur.

L'affaire du blé * est la moindre de toutes celles qui peuvent me regarder; et je voudrois qu’elle fût perdue, à condition que celles de Jouarre prissent fin : je n’y oublierai rien.

Sur la lettre du 14, je suis fort en peine de madame Gobelin. Aussitôt que j'ai su par vous sa maladie, j'ai commencé par l'offrir à Dieu, afin qu'il la comblât de ses grâces, et qu'il daignât écouter les vœux que nous lui faisons pour sa conversation, Vous la pouvez assurer qu’elle doit regarder toute pen sée de faire quelque exeuse à madame, de quelque eôté qu'on tâche de la lui inspirer, non seulement comme un scrupule , mais encore comme une tentation; puisque ce n’est point offenser une abbesse que de rendre obéissance à celui à qui elle en

* Les ieitres sufvantes expliqneront en qmoi consistoit cette affaire.

DE PIËTÉ EŸ DÉ DIRECTION. 294

doit tant elle-même, et de respecter l’ordre de la hiérarchie, qui est celui de Jésus-Christ.

Je me joins à la prière que vous faites à Dieu ; afin qu’il empêche la désolation de son sanctuaire, et qu’il ne permette pas Er ferme les bouches qui le louent d’une manière si édiiante.

À Versailles, ce 18 février 1692.

LETTRE LXII. Sur les tentations qui assiégent à l'heure de la mort, et la confiance qui est alors nécessaire.

Votre lettre du 17 me fait beaucoup appréhender pour ma sœur des Archanges : je la bénis de tout mon cœur, et je prie Dieu qu’il nous la conserve. Je n’ai pas encore reçu le jubié : mais comme je sais qu’il est accordé, et que le temps dépend des évêques , je donne à M. le confesseur le pouvoir de l’appliquer tant à elle qu’à celles des Sœurs qui se trouveroient en pareil état, en leur ordonnant ce qu'il trouvera à propos de leur imposer.

Je loue Dieu du bon effet que vous ressentez de la prière. Avant que de faire celle que vous demandez sur la mort, je voudrois bien avoir une copie de l’autre , pour ne point tomber dans des redites. Maïs en faveur de ma sœur des Archanges, je passerai outre sans attendre. Les tentations contre la foi, contre la soumission, contre la confiance , sont en effet les grands maux de ce dernier état : mais surtout vous avez raison de croire qu'il n’y a rien qu’il faille plus exciter que la confiance. Je souhaite que Dieu vous conserve, et qu’il ne me donne pas le déplaisir d’avoir à vous assister dans cet état. Mais je vous tiendrai, s’il plaît à Dieu , la parole de ne vous manquer ni à la vie ni à la mort.

Usez de votre prudence sur les livres dont vous me parlez, mais sans faire bruit. Je suis à vous, ma Fille, de tout mon cœur.

À Versailles, ce 19 février 1692.

LETTRE LXHII. Ses sentiments à l'égard de ceux qui goûtoient ses écrits. 11 renvoie une Sœur à l’évangile de la pécheresse, pour la guérir. Sur les épreuves nécessaires pour s'assurer si l’on est en état de faire le carême,

Vous me consolez, ma chère Fille, en me racontant la sainte et heureuse fin de notre sœur des Archanges. Je prie Dieu de tout mon cœur qu’il nous conserve ma sœur de Saint-Ignace.

Lorsque vouset les saintes âmes pour qui je travaille goûtent ce que je fais, je reconnois la vérité de ce que dit un saint du cinquième siècle : « Le docteur reçoit ce que mérite l’auditeur 1. »

Pour guérir ma sœur de Saint-Louis, il ne faut que lire avec elle l'Evangile de la pécheresse pénitente , et la décision expresse du Sauveur, qui dit : Celui à qui on remet moins , aime moins : celui à qui on remet davantage, aime davantage ?. Quand le maître décide, les disciples n’ont qu'à se taire.

Vous n'êtes point obligée à faire sur le carême d'autre épreuve que celle des années précédentes, et vous devez prévenir le mal plutôt que de l’attendre.

C'est l'Eglise qui avertit ses enfants d'étendre le jeùne sur tout. et de retrancher de tous côtés, aux yeux, aux oreilles, aux discours, autant qu’à la nourriture : maïs quand on en est venu à une certaine mesure, si on ne mettoit une fin au retranchement, à la fin on ôteroit tout. Ex

Vous ferez bien de mêler Ia lecture de Jérémie à celle des deux épîtres aux Corintmens. :

Je saiue madame de Luynes de tout mon cœur, avec mesdames de Fiesque, Renard, Fouré, etc. Notre sœur des Archanges voudroit venir avec Îles autres selon la coutume ; mais il ne nous en reste plus que le souvenir et l'exemple ; Dieu a pris le reste. Dieu soit avec vous , ma Fille.

À Päris, ce 22 février 1692.

LETTRE LXIV. Sur sa bonne volonté pour les personnes qu'il conduit ; son ‘Traité sur l'adoration de la Croix ; et sur la crainte qu’avoit cette religieuse, d’adorer des objets sensibles. |

J'ai reçu votre lettre du 22. Je rends grâces à Dieu. ma Fille, du bon effet que fait sur vous la prière de la mort. Il n’y a rien qui presse-de me la renvoyer ; mais quand les choses sont faites, ce m'estun soulagementde m'en pouvoir servir pour d'autres qui ont le même desir. Au reste, je ne me fâche point du tout de ce que vous me demandez, et vous ne devez jamais hésiter à me dire toutes vos vues ; parce qu’enfin je n’en prendrai que ce que je pourrai faire ; autrement vous voyez-bien que je m'aceablerois. Vous avez le fond , ét il est bien aisé de suppléer au reste, quand on est pénétré. l M. Ledieu vous portera un petit traité de l’Adoration dè la

1S. Petr. Chrysolog. —? Lue. vit. 47.

Uroix, qu'on a imprimé de moi sans mon ordre; c’étoit une lettre à un religieux de la Trappe.

J'ai répondu sur les images , tant sur celles qui sont devant les yeux , que sur celles que l'imagination se forge au dedans. Quoique ces dernières se présentent au milieu du culte, ilne s'ensuit pas qu’on les adore; etla crainte que vous avez que cela ne vous arrive, est une de ces peines qu'il faut mépriser aussi bien que celles que vous avez sur les images du dehors. Je vous assure que vous ne terminez point votre culte au bois ni à la figure, mais au seul original ; car le contraire n’est pas possible à une personne instruite; et cela vous doit aider à connoître le fond de vos peines, qui sont pour la plupart dé cette-nature : cependant vous vous attachez à cela, comme si c'étoit quelque chose. Mettez-vous bien dans l'esprit ce que je vous ai dit, qu’attaquer directement ces peines, c’est les émouvoir ét les fortifier, ét qu’il n’y a qu’à les laïsser s’écouler, et ne se point tourmenter de ces vains fantômes.

Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. :

LETTRE LXV. Sur la confiance qu’il a en sa sincérité ; et le remède à ses ; é - scrupules.

Ma santé est parfaite, ma Fille : vous n’avez rien à craindre sur ma disposition à votre égard, quine serajamais altérée. C’est pour vous et non pas pour moi que jetiens ferme. Je suis persuadé de la sincérité avec laquelle vous me parlez, je veux-bien que vous me parliez de cette disposition pour le prochain, à condition que. ce ne sera pas une occasion de nouveaux SCru— pules, et une peine qui vous rendé l'approche des sacrements plus difficile. Je Joue fort la réponse que vousavez faite au père Toquet, dont je vous renvoie la lettre avec la préparation à la retraite, Je verrai avec soin votre relation , et vous pouvez m'en envoyer la suite. M. le grand vicaire écrira de ma part au pêre Basile : mais si madame la prieure netient bas ma sœur”, et ne se résout une fois à me dire ce qu’elle fait, tout ce que je lui ai dit servira de peu. Le père Toquet vous fait espérer de grandes désolations : souvenez-vous-en, et ne me les imputez pas; car pour moi j'espère que Dieu vous-consolera. Mettèz-vous entre ses mains ; expirez-y; mourez avec Jésus-Christ à la croix : qu'il ne reste rien de l’ancien homme; que Jésus-Christ seul vive en vous. | | À

À Meaux, ce +8 mars 1692.

LETTRE LXVI. Sur l’abbesse de Jouarre, et sur lés règles qu'il lui avoit prescrites touchant ses peines.

Sur la lettre que j'ai écrite à M. de la Madeleine, dont j'ai mandé Ja substance à madame de Lusanci, on me répond, ma Fille, que madame de Jouarre partira sans retardement samedi, Au reste, elle est, dit-on , fort étonnée de la manière dont j'écris sur son sujet. Elle me trouve fort prévenu contre elle, et je suistout prêt à en convenir, sans pouvoir me désabuser jusqu'à ce qu'elle change de conduite. M. le premier président m'a fait avertir qu’elle lui avoit demandé une audience, etqu'ill’avoit remise après Pâques:il n’a point dit ce que c’étoit; mais je crois que pour le grain, je ferai doucement entendre à M. le premier président que c’est un prétexte pour retourner, et que je me crois obligé à refuser un congé sur ce motif là. Demain ou après, j'enverrai un exprès pour porter à madame de Lusanci les ordres qui lui seront nécessaires, et dont nous sommes convenus.

Ne vous étonnez pas, ma chère Fille, de me trouver si ferme, sur les règles que je vous aï une fois prescrites. C’est par la connoissance certaine que j'ai des suites épouvantables de la trop grande facilité qu'on pourroit avoir, et de la nécessité qu'il y à de ne point baisser prévaloir la peine : car on tombe dans des états vraiment désolants, auxquels Dieu ne veut pas qu’on donne lieu. Dieu sera avec vous, quand vous seriez dans les noireeurs de lamort; et plus vous y serez enfoncée , plus il faut que tous vos os crient : O Seigneur}, qui est semblable à vous 1? Ne regardez pas tellement ces noirceurs comme une suite de votre complexion mélancolique, que vous -oubliiez cependant qu'il yaune main suprême et invisible qui conduit tout, et se sert du tempérament qu’il a donné à chacun, pour nous mener où il veut : cela est ainsi. Priez cette puissance suprême qu’elle vous soutienne de la même main dontelle vousaecable ; car c’est là de tous les tourments le plus délicat, de n'avoir de ‘sou-

tien que de son propre fardeau. Dieu soit éternellement avee vous.

A Meaux, ce 19 mars 1692.

LETTRE LXVIL Sur ses agitations ; sur la jalousie de l’âme pour son Dieu ; et la facilité qu’elle avoit de tout demander au prélat.

Je vais vous offrirà Dieu eu ce saint jour, et lui offrir en même temps le renouvellement de vos vœux.

1 Ps, xxxIN. 10.

J'ai bien pris garde à l'image et au verset, qui répond bien à la réponse que vous avez faite au père Toquet, et j'ai dit avec vous, Amen, Aileluia.

Prenez garde , ma chère Fille, à ne vous laisser pas agiter, mais à tenir ferme dans les règles que je vous ai données, non seulement par rapport à la résolution finale, mais encore par rapport à la délibération. Il ne doit point y en avoir où la décision est si expresse: Amen, il est ainsi. Je le souhaite; je l’ordonne, sans vous obliger à pécher , quand bonnement vous ne pourrez pas empêcher cette agitation.

Ce que je vous ait dit de la jalousie de Dieu et de l’âme pour Dieu, n’a eu d'autre fin que de vous dire une vérité, et de vous découvrir une des causes des peines qu'on ressent sou vent quand on veut aimer Dieu purement, sans aucun rapport à celles que vous avez eues sur mon sujet, que vous devez mépriser. |

Vous pouvez me demander tout, même mon explication sur le Salve, et ce qui regarde la règle : mais je ne puis, ma Fille, vous promettre une si prompte réponse. C'est beaucoup d’avoir demandé , d’avoir frappé ; et quelquefois on frappe si bien que la porte s'ouvre toute seule : comme il arriva à celui qui étoit venu de loin consulter Grégoire Lopez, sur un passage de l'Ecriture, dont il reçut l'explication avant qu'il luien eüt proposé la difficulté. Je prie Dieu qu’il soit avec vous ; qu'il vous soit Emmanuel , Dieu avec nous, et qu'il accomplisse en vous ce qu'il estvenu opérer dans le mystère de ce jour, Amen, amen, Alleluia.

A Meaux, ce 25 mars 1692.

M. le premier président m'a seulement fait donner avis qu'il avoit accordé l'audience pour incontinent après Quasimodo. f

M. le procureur général, consulté par madame de Jouarre sur son temporel, lui a dit pour conclusion, qu’il falloit s’entendre avec moi. Elle a bien envie de déposer madame de Lusanci:; mais je ne crois pas qu’elle ose, ni qu’elle croie le pouvoir. Elle ne mène point M. de Ja Madeleine; mais un nommé de la Rasturière, si on me l’a bien nommé, qui étoit avec elle

. à Port-Royal, et que je ne connois pas. Ne m'en dira-t-on rien de Jouarre?

LETTRE LXVIIT. Sur le changement de l'heure de Matines.

Il est vrai que je n’ai pas approuvé en général qu'on changeât l'heure de matines; parce queles relâchements peuvent donner lieu à des introductions qui ne sont pas bonnes. Les raisons particulières peuvent rendre la chose excusable; et pour vous, votre bonne intention vous a très assurément sauvé du péché. Vous verrez le reste dans lalettre à madame de Lusanci. Je vous verrai, s’il plaît à Dieu, lundi matin.

À Meaux, ce 27 mars 1692.

LETTRE LXIX. I] l’exhorte à souffrir chrétiennement, et à s’adresser à Dieu en qualité de moteur des cœurs.

Jenvoie faire compliment à madame de Jouarre, et en même temps vous assurer, ma Fille, que je vous verrai toujours lundi à midi. Je souhaite que madame votre abbesse prenne des exemples plus heureux que celui de madamede Saint-Andoche, qui a été interditecinq ou six ans., réduite à cent écus de pension, et à la fin rétablie, en se soumettant aux ordres et se remeltant à la miséricorde de son évêque. J'espère que nous n’en viendrons pas si avant.

Je ne laisse pas de vous plaindre beaucoup; car il n'est pas possible qu’il n’y ait à souffrir. Préparez-vous à le faire chré— tiennement , et à porter cette petite partie de votre croix. J’en dis autant à madame votre sœur , à madame de Lusanci et à nos Chères Sœurs, que je salue de tout mon cœur.

Qu'on prie Dieu pour le succès de la prochaine visite : priez en particulier, et mandez à ma sœur Cornuau qu'elle prie. Adressez-vons à Dieu en qualité de moteur des CŒUFS : j'ai souvent éprouvé que cette sorte d’adoration Jui ést agréable , et qu'elle est suivie de grands changements.

À Meaux, ce 28 mars 1692, -

LETTRE LXX. Il souhaite de la voir tirée de sa mélancolie, et l’exhorte à F monter au ciel avec Jésus-Christ. . ?

Je serai landi à Luzarches pour y voir le roi sur son passage, et revenir ici le lendemain, s’il plaît à Dieu. Vous aurez de mes nouvelles avant mon départ, et vous m'obtiendrez, par vos prières, un prompt retour à mon devoir.

Puisse ce Jésus ressuscité, qui a triomphé des foiblesses de notre nature, vous tirer comme d’un tombeau, de cette profonde

etsi noire mélancolie ; afin que vous chantiez avec tous les saints cet Alleluia, qui fera un jour l'occupation de notre éternité. Ne craignez rien, ma chère Fille, Dieu est avec vous. Pensez à monter au ciel avec Jésus-Christ, par la partie sublime de l’âme, et dans l’esprit de foi et de confiance :-le reste sera plus tranquille. TR”. * :

À Meaux, ce 5 avril 1692.

LETTRE LXXI. Comment elle doit se conduire à légard des actes que l'ab- -besse pourroït exiger : quelle est la force des ordonnances de visite, etc.

Je vous prie, ma Fille . avant toutes choses , de vous désabuser une fois pour toutes de la pensée où vous êtes que vos lettres me fassent de la peine, ou par leur nombre, ou par leur lonsueur. Celles où vous me parlez des affaires m’ont été et me sont-encore si utiles pour m'instruire de ce qui se passe, et du fond des choses , que je serois ennemi du bien de la maison et de mes propres intérêts, si je n’étois ravi de les recevoir : et pour celles qui regardent en particulier votre consolation et vo-tre soulagement, je les devrois agréer par reconnoissante, quand ma charge et mon amitié ne m'en imposeroient pas d’ailleurs une étroite obligation. Mas :°E

La -défense de prendre dans Les actes la qualité de relevant immédiatement du saint siége, est plutôt faite pour empêcher que ce titre, lorsque on le prendra, ne nuise à mes droits, comme J'y.consentois moi-même, que pour vous en faire aucun embarras, D'ailleurs, cette défense regarde madame l’abbessé quand elle est présente , plutôt que les religieuses, qui peuvent sans difficulté signer après elle; n'étant pas juste ou de retarder les affaires de la maison pour ce sujet là, ou dé donner prétexte à une abbesse de leur faire de la peine. Aïnsi, voilà déjà une affaire résolue bien nettement, et il ne faut point être en peine de la suile : car quand je voudrai, je ferai donner un arrêt qui ensevelira pour jamais ce vain titre.

Quant à l'affaire de la redevance, il importe moins que dans les autres que vous mettiez ce titre dans l'acte qu'on pourroit vousfaire signer pour intervenir; parce que, paroissant aux yeux du parlement, ce sera une occasion de le faire rayer. Pour cet acte, 1] n’y a rien à observer que de ne consentir à aucun empruntbsous ce prétexte : tout le reste ést indifférent.

Pour une protestation contre mes ordonnances, cela seroit

dangereux; parce que vous protesteriez contre votre propre liberté : ainsi il faudroit encore y prendre garde, On pourroit insinuer quelque chose de cela dans l'acte qu'on vous propose-

gs LETTRES

ta

roit à signer pour la redevance. Cet acte ne doit contenir autre chose qu'une procuration, pour défendre avec madame l’abbesse l’affranchissement de la redevance. En ce cas, vous le devez faire sans peine, et au contraire vous y offrir quand on voudra.

Si l’on avoit agi de bonne foi avec moi, il n’y auroit eu pour vous nul embarras dans le changement des oflices, ni dans Ja protestation de madame l’abbesse : car on m’avoit promis positivement qu’elle n’assembleroit la communauté que pour con— firmer les officières, sans parler de déposition : et quant à l’appellation ou protestation, on me l’avoit proposée comme un acte que madame feroit en son particulier, et non pas comme un acte qu’elle feroit la communauté assemblée. Au surplus, à mon égard la chose est indifférente : car si l'effet et la force de mes ordonnances étoit empêché par l'appel ou l'opposition, ou, ce qui est encore plus foible, par une protestation de madame de Jouarre, il ne faudroit jamais faire d'ordonnance; parce que je ne puis empêcher qu’on n’appelle, ou qu'on ne s'oppose, ou qu'on ne proteste. Mais ce qui établit la force des ordonnances de visite, c’est qu’elles sont exécutées par provision , nonobstant toutes appellations et oppositions , prises à partie, et le reste, sauf à en examiner le fond devant les supérieurs, qui peuvent être, ou le parlement dans l'appel comme d'abus, ou le métropolitain dans l’appel simple. La force de ces ordonnances consiste encore à les faire si justes et si canoniques, qu'elles ne puissent recevoir d'atteinte dans le fond ; et c’est jusque ei ce qui a rendu les miennes invincibles. i

Les dernières sont encore de cette force; et le métropolitain n’y peut donner aucune atteinte; parce qu’elles sont données en exécution d’un arrêt. J'avoue bien qu’on peut s’opposer à l’arrèt, principalement en ce qu’il ordonne que je nommerai la dépositaire ; car il est vrai que c’est là une chose extraordinaire, et qui n’est pas régulièrement du droit de l’évêque.

Voici donc ce qu'on ne peut me disputer : premièrement, l'obligation de me rendre compte de tout ce qui regarde le temporel, et le pouvoir de régler et de statuer surles comptes qu’on me rendra : secondement, le pouvoir de déposer les officières qui me seroient réfractaires, et même de les nommer, s’il y paroissoit une affectation de désobéissance : mais de les nommer de plein droit, vous savez bien que j'ai toujours dit que cela ne m appartenoit pas, et que la disposition qui m’en avoit été accordée , à la réquisition de M. le procureur général , dépendoit du cas particulier. Au reste, je ne crois pas que messieurs du

parlement défassent ce qu'ils ont fait, étant absolument nécessaire pour régler les affaires de la maison , que j'aie, du moins un an , une dépositaire de conscience et de confiance. Je crois avoir des moyens certains pour soutenir cet arrêt: et madame de Jouarre y perdra si elle l’entame. Pour ce qui est de la signature de la dépositaire, assurément ve ne sera pas une difficulté.

Si j'ai dit qu'il m'étoit indifférent que ma sœur de Sainte Hélène se soit déposée ou non, ce sera peut-être pour dire que sa déposition ne fait point de tort à mon droit, ni ne casse pas un arrêt ou ordonnance d’un évêque : mais qu’il me soit indifférent qu'on m’ait manqué de parole, ni que M. de la Madeleine agisse avec si peu de sincérité, cela n’est point sorti de ma bouche. Il est vrai que je le reçois bien : parce que je suis sans aigreur ; mais cela ne change rien dans ma conduite ni dans mes résolutions. Je donne si naturellement à tout le monde un extérieur de civilité, qu’il ne faut point s’en prévaloir.

Au reste, j'apprends ce matin que l'affaire de la redevance * sera jugée lundi ; et sur ce fondement, j’avois réitéré les ordres pour partir demain : mais après y avoir pensé , je me suis enfin résolu à laisser juger cette affaire sans y être ; de peur de donuer lieu aux plaintes, quoique injustes, que pourroient faire les avocats, que j’empêche une abbesse d’aller défendre jes droits de sa maison, pendant que je vais solliciter les miens : ainsi je ne partirai pas. Je ne crois pourtant pas vous pouvoir aller voir, ni le devoir dans cette conjoncture : le moins que je puisse faire c’est d’être ici, pour donner à chaque moment les éclaircissements qu’on pourra me demander, selon mes ordres, par des envoyés exprès,

J’abandonne donc cette affaire à la providence de Dieu , et je la hasarde beaucoup, à cause de la prévention que j'ai marquée ce matin : néanmoins elle est si bonne, que j’ai peine à croire qu’on veuille ni qu’on puisse me faire tort. J’enverrai souvent apprendre des nouvelles, et vous en donner. Ecrivez-moi ce que vous voudrez pour ce qui vous touche : je ne perdrai point de temps à vous répondre. Cette lettre peut être montrée à qui vous voudrez. Tout à vous, ma chère Fille.

À Meaux, ce 18 avril 1692.

* D'un nombre de muids de blé, que l’abbaye de Jouarre devoit aux évéques de Meaux, et que l’abbesse refusoit d’acquitter, depuis que Bossuet avoit fait supprimer l’exemption de cette abbaye.

LETTRE LXXII. Sur la nouvelle abbesse. Exhortation à la confiance. Son désintéressement dans l'affaire de la redevance.

Le père prieur du séminaire a eu tort de dire, ma Fille, que je n’irois point à Jouarre ; car jusques à hier j'étois résolu à y aller. 11 faut partir maintenant après les nouvelles que je recois; et ce qui m'est assurément fort fâcheux, partir sans vous voir. L'ordre a été donné pour demain : cela peut aller jusqu’à lundi au plus taxd. J'espère être ici dans quinze jours. M. le Chantre sera toujours prêt à monter à cheval-dans vos besoins ; et si quelque chose presse davantage, j'enverrai de Paris M. le trésorier. Je ne vous répèterai pas ce que vous pouvez apprendre de madame de Lusanci. l :

Pour ce qui regarde la nouvelle abbesse, qu’on dit qui est sur les rangs, il n’en faut pas croire le père des Londes, qui s’imagine toujours pouvoir réussir pour madame de Croissi. Je ne crois pas non plus que madame de Jouarre dise sincèrement ce qu’elle pense ; et s’il falloit juger de ses sentiments, je croirois presque que ce qu’elle dit est justement ce qui est le plus loin de son cœur. Quoi qu’il en soit, la nouvelle abbesse, s’il y en à une, quelle qu’elle soit, sera bien farouche si je ne l'apprivoise, et bien indocile si je ne la réduis à la raison. Je n’y oublierai rien ; et c’est tout ce que je puis. Du reste, ma Fille. Dieu se mêlera de cette affaire, et je n’en perdrai jamais l’espérance.

Les personnes mal intentionnées ne font pas toujours tout ce qu’elles veulent. Dieu se montre le moteur des cœurs, et fait | tourner à ses fins même les passions injustes ; et je ne vois rieu de bon que de s’abandonner à lui en pure perte ; car cette perte, c'est un gain assuré. Qui perd son dme la gagne, qui la veut gagner la perd 1; qui craint (rop fait tort à la sagesse et à la bonté qui gouverne tout.

On doit faire assigner le couvent en mon nom : je voas prie que nos chères filles fassent en celte occasion, mais en celle-là seulement, ce qu'il faudra contre moi, et ne se montrent pas les moins zélées pour le bien de la maison : loin de le trouver mauvais , J'en serai bien aise. Je ne m'embarrasse nullement de ce procès : selon les règles, je dois le gagner ; selon les préventions que M. Talon a mises dans les esprits, je devrois le perdre: mais mes raisons sont si fortes, qu’il y en a assez pour faire même revenir les entêtés.. Quoi qu'il en soit, cela sera

+ Matth. x. 39.

court, et c’est ma joie; parce que je reviendrai sur mes pas, et me rendrai aussitôt auprès de vous.

Je ne pouvois m'empêcher d’aller consoler madame de Faremoutier * sur la mort de M. son père, ni y rester moins d'un jour..Je ne me plaindrai jamais des peines qu'on peut me donner à Jouarre; mais je plaindrai seulement celles que je ne puis assez soulager, ni assez tôt: Je salue madame votre sœur, ma— dame de Fiesque, ete. Votre lettre-du jour de Pâques m'a rempli

de consolation; continuez. * . À Meaux, ce 18 avril 1692.

LETTRE LXXII. Sur la conduite qu’elle devoit tenir dans les différents actes que la communauté poutroit faire contre lui ; et sur la paix que Dieu donne. * F :

Je suppose, ma Fille, qu'après l’arrivée du messager , VOUS serez en liberté de parler de ma lettre d'hier, et qu'il n’est plus nécessaire que je répète tout ce qu’elle contient. Au lieu de cela je vous envoie copie de celle que j'écris, par ce même messager , à madame de Jouarre : je vous ajouterai seulement que ce n’est point du tout mon intention de vous faire des affai-

-res, par mes défenses pour de petites choses, pourvu que l’essentiel de l'autorité subsiste. Vous pouvez donc souscrire aux actes où sera l’immédiation ** : ilsne me nuiront pas, tantqu'ils ne passeront pas sous mes yeux, COMME il faudra qu’ils v passent quand je me ferai réprésentér lés baux dans les comptes. J'écris ce que vous souhaitez à madame la prieure , avec d’autres choses que vous pourrez savoir d'elle, sur les confesseurs. Vous n'avez que faire de vous mettre en peiné des papiers qui regarderoient la redevance ; puisque vous n'en avez nulle connoissance : il est vrai que s'il yen avoit quelqu'un qui fùt décisif en ma fiveur , et qu'on le sût, on seroit obligé de me le déclarer, à peine d'être coupable ; et j'en userois ainsi sans difficulté , si j'en avois qui fussent pour vous: Je ne crois pas qu’on vous parle de rien sur l'affaire de la redevance; elle est trop prête à être jugée, et il faudroit déjà l'avoir fait. En tout cas, signez sans hésiter, à la réserve des deux cas que Je Vous ai marqués dans ma lettre d'hier. On ne dira pas à la face du parlement que je suis un usurpateur du spirituel : ce qu’on dira du temporel, est cela même qui est en question; et vous pou

vez parler conformément à la prétention de votre maison. :

+ Madame de Beringhen, abbesse de Faremoutier. Ass ‘#* C'est à dire, la qualité de relevant immédiatement du saint siége,

Madame ne pourra plus crier sur mon refus, puisque je demeure moi-même : elle ne manquera pas de dire que c'est que je crains d’être condamné en ma présence. Je crois devant Dieu ma Cause si bonne, qu’elle ne devroit souffrir aucune difficulté, mais ce sont des hommes qui jugent, et des hommes prévenus par le plaidoyer de M. Talon. Je ne puis empêcher que M. de Paris ne soit mon supérieur, ni qu'il abuse de son pouvoir en cette occasion; mais ce sera sans conséquence pour les autres. J'ai grand besoin de savoir les mouvements qui se feront à Jouarre pour cela; si on se vante d’avoir un Congé; si on est en état d'aller; si on se trémousse : pénétrez, et mandez-moi tout.

Je ne dis rien sur madame de Matignon, que je ne connois pas. Il ne sert de rien de raisonner sur tout cela, puisque on y voit si peu clair. Je discontinue, pour lire une lettre qu'on m'apporte en ce moment de madame de Lusanci.

Il seroit bien plus doux de parler de cette paix qui surmonte tout sentiment , qui se cache, qui se montre, qui se retire, et qui jamais n’est plus parfaite que lorsque, rentrée dans le fond, elle y règne sans être sentie. Dieu vous la donne, je l'en prie.

Ce 19 avril 1692, Û

LETTRE LXXIV. Il lui prouve les droits de son église à l'égard de Ja redevance que l’abbessé lui contestoit ; l’excite à la confiance dans les états de tristesse ; et sur le livre intitulé : 7 Esprit de Gerson.

Puisque vous voulez, ma Fille, que je vous instruise du droit de mon église sur la redevance » Je Vous dirai, en peu de mots, que la sentence du cardinal Romain n'établit pas cette rede-

moins qui soit donnée pour l’exemption. Il étoit constitué juge, premièrement de ce qui regardoit l'exemption et la juridiction.

cette matière de la juridiction > Jusque au dernier détail , Sans rien omeltre, il ajoute qu’on lui remettoit le jugement de toute autre matière quelle qu’elle soit, qui pouvoit appartenir au droit de l'évêque en quelque manière que ce fût, et en consé-

On D VOI pas pourquoi il auroit parlé de ces deux articles,

S'il n’y avoit rien eu sur le temporel qui eût été remis à son ar tri s : s :

bitrage. Ce qu'il ajoute, sur les dix-huit muids, est une suite

de cette prononciation ; et la différence qu’il met entre les deux muids et les autres, n’est pas que l’un füt ancien, et les autres nouveaux; car on ne lui à point accordé le pouvoir de rien donner : mais €’est que le tout étoit dù, que les deux muids avoient un fonds fixé sur quoi on les prenoit; au lieu que les dix-huit muids devoient étre pris indéfiniment sur tous les fonds et dimages d’un certain canton.

Cela étant, il paroît que les dix-huit muids ne sont point donnés de nouveau, ni pour l’exemption; et c’est aux religieuses à prouver que c'est pour cela qu’ils sont donnés , faute de quoi l'évêque demeure dans sa possession. Aussi est-il à remarquer qu’elles ont contesté ce droit par deux fois, en soutenant que c’étoit un abus de donner du grain pour une exemption, et l'évêque soutepant au contraire que cette redevance étoit de l’ancien domaine et dotation de l'Eglise ; ce qui obligea les religieuses à mettre en fait que ce n'étoit point de l'ancien domaine et dotation : elles offrirent la preuve, à laquelle étant admises elles succombèrent, et elles ont été condamnées par deux arrêts contradictoires, contre lesquels il n’y a plus lieu de se pourvoir. Voilà, ma Fille, à peu près le droit de mon église, qui, comme vous vOYez, est assez clair ; et quand il le seroit moins, je n’en dois pas moins gagner ma cause ; parce que le doute me suffit, attendu que dans le doute on adjuge à celai qui possède. C'est donc au monaslère à prouver ; et vous voyez qu'il a déjà succomhé dans cette preuve. Aussi Vous puis-je assurer qu'on revient déjà un peu de la prévention ; et on commence à voir que les conclusions de M. Talon ne sont pas aussi bien fondées qu’on le croyoit. Quand mon avocat aura plaidé, on reviendra encore davantage ; et les juges sont bien avertis que c’est une affaire où il faut donner de l’atten— tion. Ainsi je crois toujours que je gagnerai ; et je ne vois pas que j'aie à craindre autre chose, que la commisération que la famille de madame de Jouarre tâche d’inspirer pour elle aux juges, pour les empêcher de lui ôter tout.

Au reste vous avez raison de dire que s'il y a de la simonie dans cette affaire, elle est également des deux côtés. L'argent que vouloit donner Simon le Magicien, étoit pour acheter le don de Dieu, et ce n’étoit pas lui qui le vouloit vendre : tellement que si c’étoit un crime à mes prédécesseurs de se laisser corrompre, les religieuses qui les auroient corrompus ne seroient pas moins criminelles. Et on né peut pas dire que ce soit un bien donné pour se racheter de la vexation ; pour deux raisons : l’une , que c’étoient les religieuses qui étoient, pour

ainsi parler, les vexatrices, l’évêque étant en possession du droit de visite, comme il paroît par la sentence même du cardinal : secondement, on pourroit bien, par une espèce de compensation, abandonner un droit pour conserver l’autre, Si C'étoient des droits de même nature , ou si le droit étoit litigieux des deux côtés. Mais ce n’est pas ce que prétendent les religieuses : elles disent au contraire qu’elles ont créé-sur elles une redevance nouvelle, pour obtenir Pexemption : ce qui n'est pas abandonner un droit litigieux ; mais donner un bien temporel certain, pour affermir un droit spirituel] litigieux ; ce qui est {toujours constamment dans l’idée de Ja simonie. fl nya donc point de réplique à faire à votre raisonnement ; et si vous sagnez ce procès, votre exemption n’en sera que plus ruineuse, puisque le fondement en sera une simonie et une Corruption : el quand vous le perdriez, il n’y auroit point d’excuse pour “ous ; parce que ni moi qui l'attaquois, ni le parlement qui. vaus l’a fait perdre, ne nous sommes fondés sur cette prétendue simonie , autrement le procès seroit déjà jugé, sans qu'on plaidât davantage ; et la redevance s’en seroit allée avec l'exemption, à laguelie elle auroit servi de fondement.

Il y a beaucoup d'apparence que nous ne serons pas jugés jeudi prochain, parcé que vous commencez à reculer, et à vous défier un peu plus de votre.cause que vous ne faisiez au commencement. Voilà comme sont les affaires de Jouarre : on croit tout assuré d'abord: on commence à douter, et puis on perd. Voilà ce qui doit arriver selon les règles : mais je ne réponds pas des hommes, surtout ayant contre moi tant de fortes sollicitations, sans aucun secours de ma part, pas même de mes neveux. Je ne sais pas qui sollicite, et on ne m'a encore parlé que de madame de Marsan. Si madame de Luynes sollicite avec mesdames vos Sœurs, il n’y aura qu'à les Jaisser faire ; car elles turont plus de raison de solliciter à cette fois qu’à l'autre, Le recours est bien vain, d'espérer pouvoir revenir de l'arrêt, sur le fondement qu'il n’est point rendu entre les religieuses, le clergé et le peuple : car-rien. ne m'est plus aisé que de le faire déclarer commun : puisqu'il est visible qu’on n’a point d’autres raisons à dire que celles que madäme l’abbesse à dites, et que personne n’est plus recevable à contester après que tout Je monde exécute, et que j'ai fait-une infinité d'actes de Juridic- Uon sans contradiction. La)

Mademoiselle de Ja Rasturière prétend être fort persuasive, ét qu'elle auroit obtenu le congé de madame l'abbesse, si elle me l'avoit envoyée au lieu de M. de la Madeleine. Elle «croit

aussi obtenir de moi un congé absolu pour aller aux eaux, sans . y ajouter des défenses de passer et répasser par Paris : mais avec toute la politesse que je pus, je lui fis bien voir que cela n'étoit pas à espérer.

On n'obtiendra jamais de madame de Jouarre qu’elle vous justifie ; parce qu’elle veut avoir de qui se plaindre , et qu’elle croit faire plus de pitié, en disant que c'est par des nièces qu'elle à perdu de si beaux droits. Je ne sais plus que faire pour la désabuser.

Il ne faut pas laisser croire à madame de Lusanci que j'aie usé de tout mon pouvoir : à mesure que la conduite paroîtra mauvaise, mon pouvoir augmentera ; ou plutôt ce ne sera pas mon pouvoir qui augmentera, mais ce sera l'application qui s'en étendra plus loin, et se fera mieux sentir.

Pour vos peines particulières, il n’est pas vrai que la tristesse ne puisse pas venir de Dieu : témoin celle de l’âme sainte de notre Seigneur. L’ennui, où l’évangéliste confesse qu’elle fut plongée, ne différoit point en substance de ce qu’on appelle chagrin. N’alla-t-il pas jusqu’à l'angoisse, jusqu’à l’abattement ? et n’étoit-ce pas une agitation, que de dire : Mon âme est trou blée, et que ferai-je? dirai-je à mon Père : Mon Père, sauvez-

mot de cette heure! ? N’y avoit-il pas même une espèce d’inquiétude, d'aller par trois fois à ses apôtres, et de revenir par trois fois à son Père ? Il est vrai qu’il n’y a point de défiance; car cela ne convenoit pas à l’état du Fils de Dieu : Mais n’en at-il pas pris tout se qu'il en pouvyoit prendre sans dégénérer de la qualité de Fils, lorsqu'il a dit : L'esprit est prompt, mais la chair est foible ? ? et encore lorsqu'il a dit : Mon Père, s’il est possible 3; et selon l’autre'évangéliste : Mon Père, si. vous le voulez ‘, comme s’il doutoit du pouvoir et de la volonté de son Père, ; Tout cela fait voir que notre Chef a transporté en lui toutes les foiblesses que devoient éprouver ses membres, autant que la dignité de sa perfection et de son état le pouvoit souffrir. Mais la chose a été poussée bien plus loin dans ses serviteurs ; puisque Job à été poussé jusqu'à dire ®: Je suis au désespoir ; et ailleurs : J’en suis réduit au cordeau. Et saint Paul n'a-t-il. pas été poussé jusqu'à n’avoir de repos ni jour ni nuit, jusqu'à être accablé au delà de toutes bornes et au dessus de ses forces, jusqu’à porter dans son cœur une réponse de mort, et n’avoir besoin de rien de moins que d’une résurrection ?

1 Joan, xu. 27.—2? Matth. xxvr. 41. — 3 Ibid, 39.—* Luc. xx11. 42, — Job, vir. 15, 16.—$ II. Cor, 1. 8, 9. © ,

Ne pensons donc point à donner des bornes aux exercices que Dieu peut envoyer à ses serviteurs : mais livrons-nous entre ses mains pour recevoir tel caractère qu'il lui plaira de la croix de notre Sauveur : et il ne faut point se tourmenter én examinant si c’est là ou un effet de notre foiblesse, ou un exercice divin ; car en s’en tenant au premier, qui est le plus sûr, il ne laisse pas d’être véritable que Dieu s’en peut servir pour nous conduire à ses fins, autant que ce qui viendroit immédiatement de lui-même , ayant tout en sa main, et même notre foiblesse et nos inclinations vicieuses , tout enfin jusqu’à nos péchés, pour les faire servir à nôtre salut.

Au milieu de ces opérations et de ces états, s'éloigner du pain des forts, c’est renoncer à la force dont on a besoin; et c’est une illusion de croire qu’on se porte mieux en se privant de la communion : car c’est le cas alors de s’en approcher en espérance contre l’espérance, qui est cette plénitude de foi que nous devons imiter d'Abraham, pour étre justifiés à son exemple.

Je ne connoiïs du livre intitulé l'Esprit de Gerson, que le nom de l’auteur *, qui est un très malhonnôte homme, et très ignorant en théologie : mais après tout, il peut avoir pris quelque chose de fort bon de l’auteur qu'il cite, à quoi mon sermon du clergé pourroit être conforme.

L'oraison méthodique et régulière ne convient ni aux dispositions de votre corps, ni à celles de votre âme. Marchez en foi, ma Fille ; c’est là tout. Je n’ai le loisir d'écrire qu’à vous seule.

A Meaux, ce 23 avril 1692. -

LETTRE LXXV. Sur les intervalles dans lesquels on peut réitérer l’administration du saint viatique.

Monsieur Eudes m’a rendu votre lettre, ma Fille. Sur l'accident qui est arrivé, on a bien fait. En cas qu’il eût fallu transporter le saint sacrement, il eût été indifférent où on l'eût mis, pourvu que c’eût été dans un lieu sacré et décent.

Je prie notre Seigneur qu'il bénisse ma Sœur de Saint-[gnace, que j'offre tous les jours à Dieu de tout mon cœur. Patience, persévérance, et au terme la couronne d’immortalié. Il n'y à aulle difficulté de redonner le saint viatique au bout de neuf ou dix jours, pourvu qu'on soit en état : mais on dit que notre chère Sœur malade ne sauroit pas avaler. Qu'elle y supplée par sa foi, et par de pieux desirs, On pourroit aussi, en cas de he-

* Eustache le Noble.

soin, faire l'office, et dire la messe au dedans, si le cas échéort de le faire.

I sembloit hier au soir que nous ne pourrions pas étrè jugés, à cause que le parlement étoit mandé pour aller prendre congé du Roi ; et M. l’avocat général avoit dit qu'il ne pouvoit pas s'engager à conclure. Nous saurons demain s’il n’y aura rien eu de changé : je ne le crois pas. Nos avocats auront conclu, et le jugement sera le lendemain de l'Ascension. Je ne raisonne plus du tout sur l'événement, que j’abandonne tout à fait à Dieu.

Demain j'espère aller coucher à Chantilly, où le Roï arrivera samedi, y séjournera dimanche, et en partira lundi, et moi le même jour, ou le mardi au plus tard, pour retourner ici. J'enverrai aussitôt après querir votre lettre. Je crois l'avoir bien entendue, sans la voir, par celle que vous m’écrivez. Redoublez vos. prières dans ce saint temps des Rogations. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, et. je vous offre à lui tous les jours.

A Meaux, ce 8 mai 1692.

LETTRE LXXVI. Sur les motifs de confiance en Dien ; le bonheur de souffrir pour la justice; et les suites des démarches de l’abbesse.

J'arrive de mon petit voyage : j'ai vu partir le Roi et toute la Cour. Si les vents étoient favorables, il y a beaucoup d’apparence qu’on verroit bientôt éclore quelque grand dessein, et qui pourroit décider. 11 faut beaucoup prier pour le Roi, et pour les prospérités dé l'état.

J'ai recu, ma Fille, en arrivant, votre lettre du 9 et celle du 42. Je n’ai point vu le père Soanen, ni rien oui de sa part. M. le théologal ira avec tous les pouvoirs, s’il peut aller ; mais il est malade. Il écrira ou fera écrire à madame de Jouarre, et vous ne l'aurez pas pour cette fois. Vous pouvez me dire tous vos doutes ;-et ce que vous m'en avez dit en général ne m'a nullement importuné, Je souhaite de tout mon cœur que Ja ferveur se soutienne à Jouarre, principalement dans celles qui me sont unies, et je n’oublierai rien pour les y porter. |

Je suis fâché de la perte de ma Sœur de Saint-Ignace , qui assurément étoit une de nos plus saintes religieuses. Dieu sait ce qu’il veut faire, et il ne faut qu’attendre ses volontés avec ‘une foi courageuse et persévérante. Il faut mettre en lui sa confiance : il donne l'humilité, comme il donne les autres vertus, et même plus que les autres ; puisque le premier effet de sa grâce est de faire rentrer l’homme dans son néant,

Vous manderez ce qu’il vous plaira à cette bonne Fille. Je serai ici, s’il plaît à Dieu, jusque après l’octave. M. Phelippeaux pourra revenir quand notre affaire sera jugée : elle le doit être vendredi prochain. er A 22

Je loue Je sentiment que Dieu vous donne , qu'on est bien heureux d’avoir à souffrir pour la justice. Madame avance sans y penser, l'œuvre de Dieu, quand elle vous donne lieu d’exercer la patience. Je songerai à la prière.

Ilest bien vrai que madame de Jouarre donne le dernier coup à l’exemption par l’arrêt qu’elle poursuit. J'ai appris pourtant à la Cour, qu’elle se donnoit encore beaucoup de Mouvements du côté de Rome pour la faire revivre. Elle a écrit au Roi en faveur de M. de la Vallée, et n’a reçu aucune réponse. Vous le pouvez dire à nos chères Filles, en recomman- -dant qu’on n’en parle point : il ne sera peut-être pas hors de propos que madame la prieure le sache.

J'ai vu en passant M. et madame de Chevreuse, qui se portoient bien. Votre famille sollicite à cor et à cri pour madame de Jouarre : on devroit donc du moins obtenir par là qu'on “ous traifât mieux. Pour moi, cela ne me fâche point du tout.

Je prie notre Seigneur qu'il soit avec, vous. A Meaux, ce 12 mai 1692.

LETTRE LXXVIIL. Sur la solidité de l'amitié qui les unissoit ; la discrétion “dans les réprimandes, et les actes qu’elle pouveit signer...

J'envoie plutôt pour querir vos lettres, ma Fille, que pour vous donner de mes nouvelles, puisque vous en reçûtes hier. Ce n’est pas que je me lasse de vous en donner, ou que je souptonne que vous vous lassiez d'en recevoir : une amitié aussi cordiale et aussi vive que la vôtre est bien éloignée de cette disposition. Celle que forme le christianisme est un effet du Saint-Esprit : celle qui est fondée sur Ja subordination ecelé— siastique à son fond dans le caractère du baptême ; et quand On y joint la confiance absolue, s’est un soutien ; c'est quel-. quefois un martyre et une croix, et toutes les grâces chrétiennes y sont renfermées,

Dieu me garde de vous faire des réprimandes de commande. Il en faut faire quand il le faut, quand la charité le demande, quand le Saint-Esprit le donne. :

I ne faut jamais signer de protestation. qui regarde la con—

servation des priviléges : pour le temporel, tant qu’on voudra,

pourvu que ce ne soit pas un moyen pour parler du spirituel dans le même acte. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. A Meaux, ce 13 mai 1692.

LETTRE LXX VIII. Ses sentiments sur la perte de son procès ; et les .conséquences qui en résultent contre l’exemption de Jouarre.

Votre lettre du 17 que je viens de recevoir, ma Fille, ne m'apprend rien de nouveau , en me marquant les sentiments que vous avez pour moi. Je les sais et je les ressens.

Pour ce qui est du procès, je vous ai souvent marqué l’extrême prévention. des juges. Je ne sache d'autre cause de l’arrêt qui mie l’a fait perdre : du reste , il importe peu de le savoir, et. je ne m'en informe pas. M. Phelippeaux , qui revientlundi, et pourra aller à Jouarre durant le jubilé, nous en dira davantage. Ce qui est bien constant, c’est que cet arrêt donne le dernier coup au privilége, et que les juges les plus favorables qu’on pourroit choisir, ne pourroient plus. le relever quand ils le voudroient.. J

. J'ai été fâché de cette perte par rapport à mon église et à mes successeurs : mais comme j'ai fait ce que je devois, je n'ai senti le coup qu’un seul moment; et du reste, de très bonne foi, je ne sens pas seulement que j'aie perdu. Assurez-en bien nos chères Filles, et que très assurément je ne souffrirai plus le titre d'indépendance. dans aucun acte. J'ai donné le coup mortel à l’éxemption : madame de Jouarre a voulu l’ensevelir, etil ne faut plus qu’il en soit parlé. JR

Il n'ya pas moyen de vous aller voir pendant le jubilé, ni durant le reste de la mission. On ne peut non plus vous envoyer le père Claude , qui est un des principaux prédicateurs. Celles qui souhaitent de s’y confesser le ‘pourront avoir après la mission , et on leur pourra différer leur jubilé , si elles le souhaitent. Fes | ,

Quelle pensée vous avez sur mes visites ! tenez pour assuré que j'y serai plus attaché , et que j’y agirai plus hautement que jamais : mais chaque chose a son temps , et tout doit être réglé par la prudence. Je salue nos chères Sœurs., et en particulier: madame-de Luynes. Jésus-Christ a bien fait. toutes choses, Amen, amen : il est ainsi. Tout à vous, ma chère Fille.

À Meaux, ce 17 mai 1692.

LETTRE LXXIX. Sur une prière pour le jubilé ; et la soumission à la volonté de Dieu.

J'envoie, ma chère Fille, pour apprendre de vos nouvelles et de celles de nos chères Filles : on vous porte aussi une lettre de M, l’abbé de la Trapne. J'ai reçu la vôtre du 19. Je me dispose pour le jubilé dans cette semaine , et je m'en vais commencer mes stations. La prière que je vous ai promise ne sera prête que vers la fin de cette semaine : je n'ai pas eu le loisir d'y travailler plus tôt; et il me semble aussi que vous me mandiez qu'il suffisoit qu’onl’eût dans la semaine prochaine, qui étoit celle qu’il paroissoit qu’on destinoit au jubilé.

M. Phelippeaux pourra aller la semaine prochaine à Joiarre : pour le père Claude, il ne pourra pas y aller si tôt, à cause qu'il a des engagements précédents dont nous ne sommes pas tout à fait les maîtres.

La part que vous prenez à mes intérêts me touche fort : mais je vous assure en vérité que je ne le suis de la perte, que par la part que vous et vos chères Sœurs y voulez bien prendre. La soumission est le bien seul ; et quand Dieu donne des occasions de la pratiquer, il faut lui en rendre grâces. Vous aurez su ce qui m'empêcha de faire réponse à madame votre sœur et au -cher chapitre soumis ; je répare cela à cette fois.

d'entre beaucoup en matière sur les indulgences, dans la méditation que je vous prépare à madame de Luynes et à vous. de loue vos sentiments généreux de ne vouloir pas profiter des sollicitations de votre famille contre moi : vous méritez par cet endroit Jà beaucoup de reconnoissance de ma part, aussi bien que par beaucoup d’autres qui me marquent la sincérité et droiture de votre cœur. Je fais mettre au net un sermon dont j'espère que vous pourrez être édifiée ; c’est celui de l'ouverture de la mission,

J'ai oublié de remercier ma sœur de la Guillaumie du soin qu'elle a de transerire mes écrits. Je la bénis de tout mon cœur, et je vous souhaite, ma Fille, la consolation du Saint-Esprit. Je serai bien aise que vous remettiez votre Jubilé à la semaine prochaine ; afin que vous ayez la prière, que je tâcherai d'envoyer mardi ou mercredi au plus tard. A vous, ma Fille, de tout mon cœur.

À Meaux, ce 21 mai 1692.

DE PIËÊTÉ ET DE DIRÊCTION. 511

LETTRE LXXX. 1] lui envoie la prière pour le jubilé; lui demande que ce qu’il fait pour elle , soit commun à d’autres par charité.

Voilà, ma Fille, la prière du jubilé : je souhaite qu’elle vous prépare à une si grande grâce. Je n’ai pas besoin de vous dire que vous pouvez en faire part à madame votre sœur, et à celles de nos chères Filles que vous trouverez à propos. C’est l'extrait d’une plus longue méditation qui n’est pas encore achevée : et comme il faudra du temps pour l’achever et la décrire, je vous envoie toujours cet extrait, qui en comprend toute la substance et toute la force. Le reste viendra en son temps: mais je ne puis me presser, étant d’ailleurs très occupé durant ce saint temps. ;

J'ai promis une copie de cette prière à ma sœur Cornuau : elle viendra faire ici son jubilé pendant l'octave, et il suflira que je l’aie pour ce temps là. Vous pouvez aussi, sans vous presser, m'envoyer la copie de la prière de la mort. Comme je suis souvent consulté sur des choses semblables, vous voulez bien, pour me soulager, que ce qui est pour vous par destination et par préciput, vous soit commun avec d'autres par charité. :

Portez vos maux et ces noirs chagrins en soumission : C’est là, jusqu’à ce que Dieu vous en délivre, ce qui doit faire la principale partie de votre pénitence. Amen, amen, ma chère Fille.

A Meaux, ce 23 mai 1692.

LETTRE LXXXI. Sur les excommunications portées contre celles qui entrent É dans les monastères de Filles.

Je suis fâché , ma chère Fille, de n’avoir pas la même liberté de vous aller voir, qu’a M. le trésorier. Pour votre cas de conscience , qui sauroit bien distinctement les sentences d'excommunications portées contre celles quientrent dans les monastères de Filles , en encourroit la peine. Ceux qui ne sont pas instruits et ne le veulent pas croire, mais se persuadent que ce sont des discours de religieuses sans fondement, sont excuses par leur ignorance : et en tout cas; il n'y auroit obligation de les éviter, qu'après que l’excommunication seroit déclarée par sen-

tence. Je suis tout à vous, ma Fille, sans réserve. A Meaux, ce 27 mai 1692.

LETTRE LXXXII. Sur ses peines ; les doutes contre la foi ; le jeûne : et l’abstinence.

J'ai va votre lettre du 19, qui ne me paroît point demander de réponse. Sur les premiers articles, il suffit, ma Fille, que j'aie été averti, Il ny a plus à me consulter sur le sujet de ces peines : il ne les faudroit pas même confesser: à l'heure de la mort. I n'y à qu’à se tenir aux règles que je vous ai données. La diversité des sentiments des confesseurs est un des. maux que vous éviterez par là. Les peines sur la foi, en cela sont de même nature que les autres: Vous pouvez dire en général qu'il vous à passé dans l'esprit des doutes contre la foi , Sans rien spécifier davantage , et en disant que vous n’avez pas remarqué que vous y ayez adhéré : car vous devez, selon vos règles, présupposer que vous n'y adhérez pas quand vous n'êtes pas assurée de lavoir fait. 1 ne faut point recommencer vos confessions. me be

On peut écouter les raisons de douter, pour consulter; mais toujours avec soumission. Vos peines ne doivent pas vous émpêcher de commumier deux fois la semaine , mais au contraire Vous Y engager.

Sur votre lettre du 22 , je vous dispense des jeûnes absolu ment, et des abstinences que vous ne croirez pas pouvoir faire. Votre confesseur les changera en quelques autres œuvres : vous ne pouviez mieux.choisir que M, le curé.

Le père Claude est malade : on ne peut l'envoyer de longtemps. I n°y à point d'apparence qu'il soit en état d'aller à Ja mission d’Aci,

L'arrêt * porte restitution de fonds, depuis Ja demande , c'est à dire, rien. Quand je voudrai faire payer les dépens du premier procès, ce sera quelque chose. Tout cela ne mérite pas qu’on en parle. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, ma Fille, 4

À Meaux, ce 30 mai 1692.

LETTRE LXXXII. Sur ses impatiences dans ses peines, et la-manière de traiter ces sortes d'infirmités; sur l'impuissance de homme sans la grâce ; et sur les présents qu’on lui faisoit.

Vous ferez fort bien, ma Fille, de mettre ces impatiences avec les aütres peines dont il ne fant pas ordinairement vous con-

Le Il s’agit de l'arrêt qui, décharge l'abbaye de Jouarre de la redevance des dix-huit muids de blé qu’elle payoit annuellement aux évêques de Meaux.

fesser. Il faut choisir des personnes qui sachent les faire servir aux desseins de Dieu, c’est à dire , à humilier sans décourager ; et au contraire à faire jeter son veuin à la concupiseence , et à purifier le cœur par la contrariété. Ceux qui ne sont pas assez exercés à ces dispositions, se scandalisent et s’embarrassent beaucoup, en embarrassant leurs pénitentes par des pénitences qui ne leur tournent à aucun bon usage. Ainsi mettez cela avec tout le reste. Acceptez ce que M. le curé a substitué à la place du jeûne. /

Il est vrai que nous ne pouvons rien sans la grâce, et nous ne pouvons non plus faire les autres actions de piété que celles que vous me priez de demander pour vous : mais il ne faut pas pour cela cesser de vous exciter à celle-là comme aux autres, etbien croire en attendant que cette même excitation est encore un don de la grâce.

Sans hésiter, je prends votre parti sur les ouvrages :je n'aime point ce qui coûte trop de temps, et de l'argent par dessus. Je suis pour Marie contre Marthe ; et pour la pauvreté contre ces petites libéralités. Je suis très mortifié quand on m’en fait de cette nature, et encore plus mortifié quand on croit que je m'y plais; cela étant éloigné de mon esprit autant que le levant l’est du couchant.

Quant aux entrées , je n’ai pu refuser dans la conjoncture à la femme de la Madeleine : j'ai-eu tort de n’avoir pas expliqué que ce n'étoit que pour une fois. On est accoutumé dans le reste du diocèse à le restreindre ainsi, à moins que le contraire ne soit spécifié. Je serai fort réservé pour Jouarre par toutes sortes de raisons, et en particulier par celle que vous me marquez: vous m'avez fait grand plaisir. Je salue de tout mon cœur madame de Luynes et madame de Fiesque, Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 31 mai 1692.

Ne dites rien, de peur de contrister nos chères Filles.

J'ai reçu la prière de la mort; je vous enverrai bientôt celle du jubilé entière; on la met au net. J'écris si vite, que j'ai souvent peine à me déchiffrer moi-même.

LETTRE LXXXIV. II n'aime pas à donner des sentences de sa facon. Qu'on ne doïitprier en public pour personne, sans ordre : et sur les caractères que doit avoir une décision du Pape, pour être infaillible. ‘

Vous me ferez plaisir de m'envoyer la sentence dont vous me parlez. Pour moi, je n'aime point à donner des sentences

Boseuet , t, xxvir. 14

de ma façon; mais en voici deux bien courtes, et que j'aime fort : Tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu !; et encore : . Espérance contre espérance ?.

Vous recevrez le mandement pour les prières de quarante heures par M. le curé de la Ferté-sous-Jouarre : le mandement instruit de tout. On vous en porte un pour vous, etun pour madame la prieure. Régulièrement on ne doit point prier publiquement pour personne sans ordre ; mais on n’y prend pas garde de si près. Ce n’est pas non plus la coutume de prier pour un autre roi, à moins qu’il ne soit ordonné, si ce n’est par des prières particulières, comme on fait dans les sacristies.

J'ai bien expliqué que je ne voulois point de pareils présents ; et en eflet, s’il en venoit je refuserai et renverrai. Ce que je vous écris est la vérité, et non une complaisance. Vos lettres me font plaisir, loin de me fatiguer ; donnez-vous une libertétout entière.

Ma sœur Cornuau est aux Ursulines, en grande paix, je la mande quelquefois.

Le mandement porte expressément que les prières de quaranle beures ne se feront qu'après l’octave.

Les décisions du Pape ont la souveraine et infaillible autorité, de l’aveu de tout le monde, quand elles sont acceptées de toute l'Eglise. Vous avez très bien fait de communier malgré vos peines. Je suis à vous de tout mon cœur.

À Meaux, ce 6 juin 1692.

LETTRE LXXXV. Sur quelques uns de ses écrits; et sur le ministre du sacrement de confirmation.

J'allois envoyer à Jouarre quand votre paquet est venu, ma chère Fille, et on a donné à la messagère les lettres que j’avois écrites dès hier. J'approuve fort la prière que vous m'avez envoyée, et ma sœur Cornuau sera bien aise de voir des extraits faits de si bonne main et avec un si bon goût. C'est en effet ma sœur de Saint-Antoine Subtil qui a l'original que vous souhaitez. Quand je serai à Coulommiers, où l’on a la mission et le jubilé, je verrai ce que je pourrai obtenir d'elle; car je sais qu’elle a de la peine à se dessaisir de l'original : du reste, je ne me suis point du tout mêlé de la distribution que M. Ledieu fait de ces écrits ; mais je me prêterai fort volontiers à vous les faire avoir tous, puisque vous en êtes touchée.

Rom. vnr, 28. — ? Ibid, 1v. 18.

J'avois déjà séparé votre relation pour la porter à Germigny, où j'irai me reposer quelques jours après l'octave. Je ne vous oublie jamais, soyez-en bien assurée. Je prie notre Seigneur qu’il diminue vos peines, et qu’il augmente votre patience.

Le sacrementde confirmation est en effet réservé aux évêques, pour en être les ministres ordinaires. L'Eglise grecque le fait donner maintenant par les prêtres, avec la permission de l’évêque ; et cet usage étoit ancien dans quelques Eglises, sans même qu’il y fallät une dispeñse particulière du Pape. Il n'est pas bien constant que les papes en aient donné ; et quoi qu'il en soit, la principale dispensation de ce sacrement demeure toujours à l'évêque , parce qu'on ne le donne que par l'onction qu'il a consacrée. Vous avez ma réponse sur le reste. Voici une lettre de madame de Harlay, à laquelle je ne ferai de réponse qu'après avoir su vos sentiments.

Je salue de tout mon cœur madame de Luynes.

A Meaux, ce 7 juin 1692.

LETTRE LXXX VI. Sur la conduite de l’Epouse des cantiques ; sur la pénitence, et les maux que Dieu nous envoie.

Je me sers de la commodité de ma sœur Cornuau, pour vous dire, ma chère Fille, que je suis arrivé ici en bonne santé; j'y serai le reste de la semaine, ensuite à Coulommiers, et à Jouarre au commencement du mois de juillet. J'espère avant ce temps là d’avoir de vos nouvelles par ma sœur de Sainte-Pélagie, et peut-être par ma sœur de Lusanci. Je crois que vous aurez fort approuvé ma conduite sur le congé à son égard. Depuis que je suis ici, je commence à me trouver l'esprit en repos.

L'Epoux et l'Epouse me ravissent : c’est une matière sur laquelle on ne tariroit jamais ; mais qui n’est pas propre à tout le monde. C’est une amante et c’est une amie, et en un mot c’est l'Epouse qui dit : Je l’ai cherché, et je ne l'ai pas trouvé , je l'ai appelé, et il ne m’a pas répondu 1, C’est cette Epouse qui est frappée, blessée, dépouillée par les gardes de la ville. Tout le secret qu'elle y sait, c’est, malgré l'éloignement de l’Epoux, de retourner toujours à lui avec la même familiarité et liberté.

Vous voyez bien que ce que j'ai dit des rigueurs de la pénitence , suppose un sujet capable de les porter. Acceptez v0s maux en pénitence, et tout vous tournera à bien. Les maux

que Dieu nous envoie sont en quelque sorte imposés par son

1 Cant. ur. 1.6.

Eglise, lorsqu'elle nous ordonne de les accepter volontairement et humblement en satisfaction.

Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous. Je salue madame de Luynes, mesdames de Fiesque, de Lusanci, Fouré, Renard, Courtin, etc.

À Germigny, ce 1 4 juin 1692,

LETTRE LXXXVII. Sur les confesseurs, sur des sentences, et sur la familiarité avec Dieu.

J'espère, ma Fille, qu’on sera content de la résolution que j'ai prise sur les confesseurs. I] y à longtemps que j'y pense ; et le peu de profit qu’ils ont fait des avis que je leur ai fait donner, m'oblige à venir enfin à un remède plus efficace.

Je vous renvoie les sentences , afin que vous fermiez vousmême le paquet et que vous me le renvoyiez. Il n’y a rien de plus aisé que de reconnoître les fermetures à cachet volant. Les sentences sont très bien choisies : la lettre n’est pas moins bonne; Mais vous avez voulu m’en priver.

Ma santé est parfaite par vos prières. C'est samedi que Je pars pour la mission d’Aci, et lundi j'espère être de retour ici. J'ai achevé ce matin la révision des cantiques.

Il n°y a que pour les crimes certains et marqués que je voulusse empêcher une âme de reprendre avec Dieu sa première familiarité : encore aurois-je peine à l'en exclure, si l'attrait y étoit. Autre est la conduite régulière, autre celle de miséricorde et de grâce que Dieu choisit quelquefois.

Je trouve très bon l'avis sur la nécessité de recevoir des Filles, et je ne m'y épargnerai pas.

À Germigny, ce 19 juin 1692.

LETTRE LXXXVIIL Sur le silence qu'il lui avoit prescrit ; ses répugnances dans ses peines ; et la manière dont on doit juger de la vérité qui nous est présentée,

Je vous pardonne vos exagérations » Qui assurément ne me trompent pas, et Dieu vous les pardonne aussi. Ne vous en inquiétez pas, ma Fille: mais apprenez par votre peine à ne vous servir jamais de pareils moyens.

[me semble que l'attrait qui a suivi ce que je vous ai dit sur le silence, vous est une marque que c'étoit Dieu qui me Mettoit à la bouche ce que je vous disois sur cela : mais je n’ai Pourtant pas prétendu vous en faire une loi si étroite, que vous

ne puissiez quelquefois vous en dispenser lorsque ce mal vous pressera. J'espère pourtant que Dieu vous soutiendra sans cela, et je l’en prie. Ce que vous me marquez de vos peines n’est point du tout une rétractation de votre acte d'abandon. Notre Seigneur a dit lui-même : Mon père, si vous voulez ; si cela se peut ; et le reste que vous savez. Il faut porter cet état comme les autres du Sauveur.

A Dieu ne plaise que vous et moi jugions de la vérité que je vous propose par les dispositions où je pourrois être en la proposant. La vérité, c’est la vérité, et elle ne dépend point des dispositions de ceux qui l’añnoncent. Je n'ai aussi accoutumé de sentir aucune disposition, sinon que, dans ce qui regarde mon ministère, et surtout dans la conduite des âmes, ma conscience me rend témoignage que je ne parle pas selon l’homme, et je crus sentir distinctement ce témoignage la dernière fois : mais ne vous arrêtez à cela, non plus que je m’y arrête moi-même. Encore un coup, la vérité , est la vérité. et c’est Dieu même ; c’est Jésus-Christ même.

Laissez-vous aller à l'abandon, à l'attrait qui vous presse, quoi qu’il en puisse arriver : ne laissez pas dominer la peine, et attachez-vous aux règles que je vous ai données; c’est la vérité. Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai écrit ce matin sur le confesseur et sur mon voyage. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, ma Fille.

À Germigny, ce 8 juillet 1692.

L'amour est fort comme la mort, sa jalousie est dure comme l'enfer‘. Ce qu'un Dieu jaloux fait souffrir à un cœur qu'il veut posséder, est inoui : ce que le cœur jaloux pour Dieu de ses moindres mouvements, dont il ne veut réserver aucun, se fait souffrir à lui-même, est inexplicable. Pour vous, ma Fille, assurez-vous que Dieu vous regarde dans vos peines.

LETTRE LXXXIX. Sur la reconnvissance qu’on devoit à Dieu pour lés instructions du prélat.

Ma plus grande joie, ma Fille, est que nos chères Sœurs soient contentes ; et vous avez raison de dire que la vraie reconnoissance qu’on doit, non pas à moi, mais à Dieu, pour les instructions qu’on reçoit, c’est d'en profiter.

Ne faites point ce vœu : mais ne doutez jamais que je ne me charge devant Dieu de tout le péché qui pourroit être dans l’o-

3 Cant. viit. 6.

béissance que vous me rendez. Cela vous doit mettre dans un parfait repos : mettez tout sur moi, comme Je mets tout sur Jésus-Christ.

Si vous prenez la peine, à votre loisir, de mettre mon exhortation sur le papier en grandes marges, j'y écrirai ce qui me reviendra de plus ou de moins que vous n’en aurez extrait.

Je n'ai nulle nouvelle de madame de Jouarre, et je n'aurois point le loisir d'entendre le sieur de la Madeleine quand il viendroit aujourd’hui. Je pars après midi pour Juilly et demain à Paris, s’il plaît à Dieu. Notre Seigneur soit avec vous à jamais.

Ce 16 août 1692.

Je ne crois point pouvoir cette année aller à la Trappe : j'y enverrai votre lettre. Abandonnez-vous à celui auquel seul on se peut livrer sans crainte : il ne peut jamais délaisser ceux qui se donnent à lui en cette sorte.

LETTRE XC. Réponse à des questions sur la manière d'entendre la messe.

J'ai reçu, ma Fille, votre lettre du 48 : cette réponse ira par un exprès qu’on m'a envoyé de la Ferté-sous-Jouarre. Dieu conduise, et daigne inspirer madame l’abbesse : nous saurors ce qu’elle fera. Ne craignez point de m'interrompre, et instruisez-moi de tout. Ce qu'il y aura à dire sur ces professions, c’est qu'après avoir fait l'examen des Filles, porté par le concile de Trente, j’allai le jour de ces professions à la Ferté- Sous-Jouarre y donner quelques ordres nécessaires : et qu’on crut que ce fut un prétexte que je pris pour n’assister point à cette cérémonie, ne voulant point donner prétexte à la retarder, comme il auroit pu arriver, si j’avois voulu insister à faire ôter de la profession la dépendance immédiate. Vous savez le reste. Je vous renvoie votre relation afin que vous l’acheviez : je sais qu’il faut tout avoir devant les yeux.

Vous avez bien décidé; et quand il n’y a qu'une messe à Jaquelle’on puisse assister, on peut l'entendre en touchant de l'orgue. On peut satisfaire au devoir d'entendre la messe en faisant quelques lectures, et disant quelque heure dans l’intervalle que vous marquez *.

Les péchés que vous n’aurez point confessés pour obéir à la règle que je vous ai donnée, vous seront remis comme

Comme par exemple lorsque l'orgue joue un temps considérable, ou penn

dant le chant du chœur aux endroits où le prêtre s’arrête, si l’on n'est pas eétat de s'unir à ce chant.

DÉ PIÉTÉ ET DÉ DIRECTION. 319 les autres : l'obéissance tient lieu de tout en cette occasion. Notre Seigneur soit avec vous, ma chère Fille.

À Germigny, ce {7 septembre 1692.

LETTRE XCI. Sur un tremblement de terre, et sur le pur amour.

Vous ne me mandez pas si d’autres que vous se sont aperçues du tremblement de terre : il a fait de grands fracas. Ne craignez point les signes du ciel; ne craignez non plus ceux de la terre. Quoique ces tremblements aient des causes naturelles, on y doit toujours remarquer que Dieu, pour se faire craindre, a laissé de l'instabilité dans les corps, à qui d’ailleurs il a donné le plus de consistance.

Quant au pur amour , je suis tout à fait de votre sentiment ; el tout ce que vous dites de l’amour de Dieu est très véritable. Ceux qui font les abstractions dont vous me parlez, ne songent pas assez à ce commandement de l’apôtre : Réjouissez-vous; je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous !; ni à celui de Jésus-Christ même : Réjouissez-vous, et soyez transportés de joie, de ce que vos noms sont écrits dans le ciel ?. Ce n'est donc pas une imperfection de l'amour; mais une pratique commandée. Ce mot de saint Augustin décide tout: « Qu'est-ce, dit-il 5, que la béatitude? une joie qui naît de la jouissance de la vérité : » Gaudium de veritate. Jésus-Christ veut qu'on souhaite d’être heureux; il donne partout ce goût; partout il inspire ce desir; et l'amour est pur quand on est heureux du bonheur de Dieu , qu’on aime plus que soi-même.

Il ne laisse pas d’être véritable que l'homme, comme fait à son image, voudroit s'anéantir, si c'étoit sa volonté ou sa gloire. L'amour peut faire quelquefois de ces précisions; mais la charité ne consiste pas dans ces sentiments abstraits, quoique on s’en serve quelquefois pour en exprimer la force.

Je ne crois pas que M. le grand vicaire ni M. Ledieu puis sent aller à Jouarre pour la Saint-Michel; ainsi je ne me suis pas pressé de travailler au sermon : je l’aurois fait, et je m'étois ravisé pour vous satisfaire. Permettez-moi de laisser sortir d’autres choses qui. me pressent dans le cœur : je vous assure que tout ira mieux quand je suivrai ces mouvements. J'espère qu'il m’en viendra quelques jours qui me feront parler de ce

* Philip. 1v. 4. — ? Luc. x. 20. — * Confess. lib. x. cap. xx111 ; tom. r, col. 182.

pur amour; mais il n’en faudroit parler qu'avec transport. A vous, ma chère Fille, de bien bon cœur.

À Germigny, ce 25 septembre 1692.

LETTRE XCHI. Sur l’apostolat de saint Remi; qu’on peut desirer de goûter dans la communion combien le Seigneur est doux ; et sur le pur amour.

Je me suis avisé trop tard que c’est demain saint Remi ; car sij'y avois pensé plus tôt, je vous aurois demandé une communion à ce jour là pour le Roi et le royaume. C’est le père des Français et de leurs rois. Saint Denis est l’apôtre de l’ancienne Gaule; saint Remi l’est en particulier de la France. Sa mission pour la conversion de nos rois et de leur peuple est toute divine : il les a consacrés à Dieu pour être les défenseurs de son Eglise. [l faut employer son intercession pour obtenir de Dieu la conservation du royaume; et pour nes rois et tous les Français, la grâce d'accomplir l’ouvrage auquel Dieu sem ble les avoir dévoués et destinés par le ministère de saint Remi, qui est de maintenir la foi et l'Eglise catholique. Quoique la fête soit passée quand vous recevrez cette lettre, ne laissez pas de communier à cette intention.

Gardez-vous bien d’avoir du scrupule de desirer de goûter à a communion combien le Seigneur est doux : ee n’est pas chercher sa propre satisfaction, quand on ne veut goûter que Jésus-Christ. Du reste, si c’étoit là de l'amour propre, le Saint- Esprit ne nous en auroit pas fait un précepte par la bouche de David. Ce que je vous ai écrit d'éviter de communier pour votre propre satisfaction, doit avoir quelque relation à quelque chose que vous m'avez écrit, dont je ne me souviens que fort confusément. Quoi qu'il en soit, cela ne regarde point ce goût Spirituel de Jésus-Christ, qui assurément n’est autre chose que le pur amour, quand on ne goûte que lui, et qu’on l’aime mieux que tous ses dons, mais non pas mieux que lui-même ; puisque lui-même c’est lui-même, et que c’est lui purement qu’on veut gouter.

J'ai bien envie, il y a longtemps, de dire quelque chose sur le pur amour et sur l'oraison; et j'ai dans lesprit un sermon que j'ai fait autrefois sur ces paroles de saint Jacques : Approchez de Dieu, et il approchera de vous !. Mais je ne me souviens plus de ce que je dis alors, et après je n’ose entamer une matière dont il faut moins parler par son propre esprit, que de toutes les autres de la vie spirituelle.

À Germigny, ce 30 septembre 1692.

! Jag. 1v, 8.

LETTRE: XCIII. Sur les raisons qui peuvent porter quelquefois les directeurs à garder Je silence avec les personnes qu’ils conduisent : et qu’elle n’a point à craindre les illusions de la dévotion sensible.

Je vous mets, ma Fille, de tout mon cœur, sous la protection spéciale ‘du saint ange qui est chargé de vous garder. C’est aujourd’hui dans le diocèse la fête des saints anges gardiens.

J'ai recu ce matin votre lettre du 16. Je ne vous dirai rien sur le silence dont vous vous plaignez : il est bon quelquefois d’accoutumer les âmes à se tourner uniquement vers Dieu , et à respirer , pour ainsi dire, de ce côté là; et on peut les laisser à cette épreuve principalement en deux cas; l’un , quand on ne voit point de nouvelles difficultés; l’autre, quand Dieu aussi ne donne rien de particulier. Ge n'est pourtant pas de dessein que je me suis tu : c’est d’un côté par occupation, et de l’autre, pa un peu de paresse : j'avoue ma faute, et je vous prie, non seulement de me pardonner, mais encore d'obtenir de Dieu qu'il me pardonne.

Vous avez bien fait de ne rien dire à personne de la peine qui est expliquée dans votre billet du 8 : il n’y a rien dans cette peine qui vous ait dù obliger d’aller à confesse , ni de vous priver de la communion. Je vous défends de nouveau de faire, sur cette matière principalement, aucune consultation à à d autre qu’à moi. Voilà la réponse à la lettre du 8. |

Pour vous calmer l'esprit sur celle du 3, ou plutôt sur une lettre sans date, que je crois être venue avec celle-là ; je vous dirai que les illusions que les spirituels font tant craindre , et avec raison, sur la dévotion sensible, ne conviennent pas à vos dispositions. Vous ne devez rien faire qui vous en tire : ainsi les actes suivis que vous voudriez faire à la messe, ne vous sont pas nécessaires. Il y a des actes très simples qui en réunissent beaucoup dans leur simplicité : ceux-là ne veulent point être changés. C'est à ceux-là que vous êtes attirée : soyez fidèle, et suivez. Ne craignez point d’illusion , tant que vous m exposerez simplement vos dispositions. Je veille , et ce vous doit être assez. Livrez-vous à Dieu, et confiez-vous en sa bonté, et à l’esprit de conduite qu’il a mis dans les pasteurs de son Eglise.

À vous, ma Fille, de tout mon cœur.

À Germigny, ce 17 octobre 1692.

LETTRE XCIV. Sur le temps qu’il lui donnoit ; la manière dont elle devoit porter ses peines, et recevoir l'attrait de Dieu.

Vous ne devez point avoir de peine, ma Fille, du temps que vous m'avez occupé à-la dernière visite, non plus que de celui que vos lettres me peuvent ôter. Je prends mon temps pour les considérer et pour y répondre, de manière que cela ne me cause aucun embarras , et ne vous doit causer ni scrupule ni inquiétude.

Je ne vous dirai rien, ma Fille, sur le sujet de ce chagrin : quelque noir qu’il soit, il ne peut point empêcher les touches du ciel, ni en offusquer les lumières. Vous savez ce que dit saint Paul au sujet de l’ange de Satan qui l’affligeoit : il pria trois fois, c’est à dire, souvent et instamment, et 1l lui fut dit : Ma grâce te suffit, et ma force se perfectionne dans l’infirmité*; le contraire par son contraire. Qui sait si la lumière ne doit point sortir de ces ténèbres, et la joie dn Saint-Esprit de cette tristesse? Priez trois fois, et croyez que Dieu ne vous laissera pas tenter par dessus vôs forces.

Vous donneriez gain de cause à la tentation, si lorsqu'elle vous envoie cette peine que vous ne pouvez bien exprimer, et que j'entends pourtant bien, vous descendiez du ciel où Dieu vous attire. Laissez être cette peine ; ne vous en confessez pas. Humiliez-vous, comme je vous l'ai expliqué; mais ne vous . troublez pas, ou ne cédez point au trouble. Recevez l'attrait de Dieu sans hésiter, ét sans examiner les suites: recevez les lar— mes. Les spirituels, qui les décrient tant, ne songent pas assez qu’elles ne sont pas toutes si superficielles et si sensibles qu'ils pensent. [l yen à qui viennent du fond, comme celles de saint Pierre qui étoient accompagnées de tant d’amertume; comme celles de David, qui étoient accompagnées d’un gémissement semblable au rugissement du lion. Il y en a de plus douces, comme celles de la pénitente qui en arrosoit les pieds de Jésus. Recevez celles que Dieu vous envoie : quoiqu’elles soient d’une autre nature que celles-là, elles viennent du fond également. Qu'est-ce que ce trait de feu qui fait fondre le cœur comme la cire ? |

Vous ne pouvez pas pratiquer plus d’observances que vous en faites : je vous donne le mérite de l’obéissance dans toutes celles dont vous vous privez par mon ordre.

Ge que j'ai dit sur cette parole : Qui persévèrera sera sauve, est entièrement de saint Augustin.

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