‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · IL. Cor. x · texte numérisé non relu

IL. Cor. x

Vous prenez bien mon intention sur la pénitence que je vous ai imposée : tâchez une autre fois de vous faire bien expliquer mes intentions ; car ordinairement au sortir du confessionnal ce que j’ordonne me sort de l'esprit, et cela pourroit M causer des embarras. Notre Seigneur soit avec vous, ma

ille.

A Germigny, ce 3 novembre {692:

LETTRE XCV. Comment on doit tourner une histoire, pour la rendre plus croyable.

J'envoie faire la signification : il est trop de conséquence de primer, pour hasarder plus longtemps cet avantage. Il n’est pas nécessaire de se presser pour Paris : c’est ce que je vous prie de dire à madame votre sœur et à madame de Lusanci, à qui je n’écrirai pas. :

Je vous dirai, ma Fille, de bonne foi, que dans une histoire à laquelle on veut donner de la croyance, il ne faut point de louanges. Ce qu’on peut faire, c’est de faire voir, par les actions et autres choses de fait, les bonnes qualités qu’on veut qui paroissent : en quoi il y a beaucoup plus d'adresse et de peine , qu’à donner des louanges manifestes.

Vous pouvez faire ce que vous voudrez sur mon dernier discours, et iln’y a point de permission à me demander sur cela, Le fond fera partie des réflexions sur la cène ; mais les tours et l'application sont fort différents. Je vous offre à Dieu de tout mon cœur, ma Fille.

A Paris, ce 5 novembre 1692.

LETTRE XCVLI. Il l'exhorte à marcher dans la voie où elle étoit entrée.C qu’il pense sur l’article de la Clémentine , qui concerne la confession,

Pour réponse à votre lettre du 8, qui est venue avec celle du 6, iln’y a point à hésiter à demeurer dans la voie où vous êtes : elle n'a rien de suspect; mais j'avoue qu’il y faut être conduit de Ja main de Dieu, et affermi par un conseil ordonné de Dieu; avec cela tout est sûr.

N’étourdissez jamais cette touche intime, sous quelque prétexte que ce soit. Recevez les ardeurs ; les lumières en sortiront quand Dieu voudra : elles ne sont nécessaires qu’aux.docteurs , qui doivent conduire et enseigner.

Puisque vous souhaitez qu'on vous désigne un chapitre à lire, divisez le cinquième en autant de jours que Dieu vous inspirera,

et marquez-moi les endroits qui auront rapport à vos états. Ne vous confessez point du tout de ces impatiences , ni de ces peines contre Dieu, non plus que des autres.

Je ne crois point que Ja Clémentine * oblige sous peine de péché mortel ; le concile de Trente l'ayant ou interprétée 1, ou réduite à une admonilion. À vous de tout mon cœur, ma Fille.

À Germigny, ce 7 novembre 1692.

P.S. Les ardeurs ne sont jamais sans quelque lumière sombres et confuses; mais néanmoins pénétrantes, qui soutiennent, excitent el nourrissent les ardeurs. I s'y faut done abandonner ; je dis aux ardeurs , sans rien desirer davantage, mais en rece— vant ce que Dieu donne.

LETTRE XCVIT. I] Ja blâme de n'avoir point suivi, à l'égard de ses peines les règles qu’il lui avoit prescrites.

Le père gardien de Coulommiers me rendit hier vos lettres à Faremoutiers. J'en suis revenu plus précipitamment que je ne pensois, pressé par beaucoup d’aflaires de différente nature, qui m'obligent d’être demain à Paris. Je dirai bien à M. le due de Chevreuse: mais rien n’empêchera madame de Luynes de solliciter ; elle s’en fait un point d'honneur.

Quant au surplus de votre lettre et à celle d'hier, je n'ai de loisir que pour vous dire que si. vous ne vous tenez rigoureuse ment à la règle que je vous ai donnée, et que vous vous laissiez entraîner, comme vous avez fait celte fois, à vous confesser de cetle pee et des autres, vous serez le Jouet de la peine, et vous perdrez des communions qui vous soutiendroient beaucoup. Vous ne recevrez plus de lettres que de Paris.

À Germigny, ce 4 novembre 1692.

LETTRE XCVIII. Sur la nécessité de s’abandonner à la divine Providence dans les affaires.

J'arrivai samedi en cette ville, Je vais aujourd’hui à Versailles, où je porte toutes les lettres et tous les papiers concernant Jouarre, pour y prendre les résolutions que je viendrai ici exé-

LA

* Il s’agit de l'article qui prescrit aux religieuses de se confesser tous les mois.

! Sess. xxy, de Regular. cap. x.

cuter. Il me semble qu'on a trop d'inquiétude. 11 faudroit une fois être content de faire ce qu'on peut, et au reste s’abandonner à la divine Providence. C'est ce que je fais; et bien résolu de ne manquer pas de ma part à ses moments, j'attends etje SUIS toutes Les ouvertures qu’il me donne. On retarde autant l’œuvre de Dieu, qu’on tarde à se mettre dans cette dis position. J'en dirai davantage quand j'aurai eu le loisir de réfléchir sur tout : je n’ai pas encore eu le temps de me tourner.

Pour vous, ma Fille, laissez-vous conduire ; ne succombez point à la peine : jusque ici je la vois toujours la même, quelque différente que vous en paroisse la forme. Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec vous.

A Paris, ce 17 novembre 1692. à

LETTRE XCIX, Sur la dépravation de la nature humaine.

Que la nature humaine est dépravée ! L'Eglise n’ose décider que la sainte Vierge , Mère de Dieu , ait été exemptée de cette tache. Que la nature humaine est dépravée ! que le mal est profond ! qu’ est général ! que nous avons besoin d’être purgés pour être capables de voir Dieu ! Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. Soumettez-vous à l’ordre caché par lequel Dieu purifie les cœurs, pour les rendre dignes de le voir. O pureté! 6 vision ! 6 lumière ! Ô vérité ! Ô vie! quand vous. verrai-je ? © Dieu ! quand vous ver— rai-—je ?

J'ai recu hier une visite de madame la duchesse de Luynes, dont je fus fort satisfait : mademoiselle de Luynes y étoit, Mais madame de Jouarre est toujours en même état, et ne songe point du tout à sa conscience ; ce qui inquiète beaucoup madame de Luynes, dont les intentions sont très pures. On parle toujours de départ: madame de Lusanci vous dira le reste, s’il vous plaît. Je salue madame votre sœur et nos chères Filles.

À Paris, ce 16 décembre 1692.

LETTRE C. Sur l'attention aux jugements de Dieu ; les peines de cette religieuse; et l'utilité des afflictions. L

Ce que dit M. de Ja Trappe, de l'attention continuelle qu'on doit avoir aux jugements de Dieu, est vrai pour l'ordinaire, mais non pas universellement ; et il ng l'entend pas autrement lui-

Bossuet, t. xxwrr. 14

même. D'ailleurs , qui desire de voir Dieu craint de le perdre : mais cette crainte ne l’abat, ni ne le décourage ; parce qu'il sait qu'il est bon, et il s’abandonne à lui.

Croyez-moi, vous donnez trop dans ces peines: je vous assure qu’elles ne doivent point vous empêcher de communier sans que vous les confessiez. Je n’ai pas besoin de décider s'il y à du péché ou non : à parler franchement, je crois pouvoir assurer qu’il n’y en a point ; mais en tout Cas, je vous assure qu’il n'y a point d'obligation de s’en confesser, et que vous fe riez mieux de ne le pas faire. Vous ne savez pas combien Dieu est bon, et ce que peut l’abandonnement qu’on lui fait de tout.

J'approuve fort le sentiment de M. de Sainte-Beuve, et vous pouvez vous reposer dessus; mais je crois la voie que je vous montre plus conforme à votre état présent. Son sentiment et le mien ne sont qu'un dans le fond , et nous allons à la même fin.

Je vois à peu près ce qu'a voulu dire le prédicateur et je voudrois bien qu’on ne fût pas si affirmatif ‘ en choses où l’Église n’a pas parlé.

Celui qui-a enseigné à saint Paul que la force se perfectionne dans la foiblesse, et que la tentation donne occasion à notre avancement, peut seul vous faire entendre que les peines que vous déplorez peuvent aider à purifier le cœur.

Tout ce qu’on dit de vous à Paris, au sujet de l’obéissance que vous me rendez, augmente la couronne que vous devez at— tendre pour cette action de justice. Le monde parle et juge sans savoir ; mais Jésus-Christ l’a jugé , et à cassé par avance tous ses jugements.

Encouragez madame la prieure à ne point quitter, quoi qu’il arrive. Le soldat de Jésus-Christ ne doit jamais poser les armes : le temps viendra de se délasser. Je suis à vous de tout mon cœur.

À Meaux, ce 20 décembre 1692.

LETTRE CHI. Il lui marque les raisons qu’il a de ne pas donner des pouvoirs à des personnes qui passent, et lui envoie un exercice pour la fête de Noël.

Ma sœur Cornuau s’est volontiers chargée de ce paquet : elle porte aussi une lettre à madame la prieure, où est une permis— sion pour les Capucins ; aussi bien j’aurois de la peine à en

* Sur l'opinion de l’immaculée Conception de la sainte Vierge.

donner pour des gens qui passent , à moins que je ne les connusse. Souvent ils laissent des impressions auxquelles ils ne peuvent plus remédier; parce qu’ils s’en vont, et qu’on n’entend plus parler d’eux. Au contraire, ceux qui sont stables songent aux reproches qu'ils pourroient s’attirer s’ils faisoient mal, et sont en état de réparer ce qu'ils pourroient avoir fait par mégarde.

Madame de Baradat a parfaitement bien répondu , et il n'y a qu’à parler toujours sur le même ton.

On me mande , ma Fille, que madame de Luynes dit qu'il n’y à pas un mot pour elle dans toutes mes lettres. Souvenezvous que j'ai répondu à celle que vous m’écriviez sur ce qu’on disoit de vous deux : ainsi elle étoit comprise dans cette réponse , et vous m’étiez toutes deux également présentes.

Voici un très petit exercice pour Noël : vous en pouvez faire part à ma sœur Cornuau, à qui je n’en parle point.

Pour vous, ma Fille, assurez-vous que Dieu regarde dans vos peines. Je suis à vous de tout mon cœur.

A Meaux, ce 21 décembre 1692.

Abraham a vu mon jour , et il s’en est réjoui . Il a vu mon

jour, le jour auquel j’ai paru au monde. Isaïe a aussi vu ce jour, et voici. ce qu'ilen a vu 2 :.Un.petit enfant nous est né, un fils nous est donné, et sa principauté est sur ses épaules ; et son nom sera l’Admirable, le Conseiller, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le Prince de paix.

De toutes ces qualités, je choisis pour vous celle d'Admirable, que je vous donne à méditer. Songez bien à cette belle qualité, et donnez-vous à Dieu ; afin qu’il daigne vous faire sentir en quoi principalement ce divin Enfant est admirable. Donnez la même chose à méditer à madame de Luynes et à ma sœur Cornuau.

Donnez à madame de Lusanci à méditer la qualité de Conseiller , et qu’elle songe bien aux conseils de ce divin Enfant : qu’elle lui demande conseil sur tout ce qu'elle à à faire et qu’elle songe en même temps que tout foible qu'il paroît dans son berceau , c’est un Dieu fort : qu’elle donne la même chose à méditer à sa nièce.

Donnez à mesdames de Rodon et du Mans, à considérer cette aimable qualité de Prince de paix; et à madame de Baradat, celle de Père du siècle à venir.

# Joan. vins, 56. — ? Is. 1X. 6.

Toutes ensemble méditez ces mots : Un petit enfant nous est donné; ‘un fils nous est né : prenez-le toutes, puisqu'il vous est donné à la sainte table; prenez-le comme un petit enfant, puisque c’est pour vous qu'il est né en cette qualité.

Associez à cette pratique celles que vous croirez qui y entreront. 3

Je ne parle point exprès de la principauté sur les épaules, qui regarde , selon les Pères, un autre mystère, qui est celui de la croix.

Ce sera le sujet de mon sermon de Noël, que je vous donne à méditer. Priez Dieu qu’il m'ouvre l'intelligence de cette admirable prophétie, la plus capable que je sache de faire connoître et aimer ce divin Enfant. Puisse-t-il être aimé de toute Ja terre !

LETTRE CII. Sur les trois messes du jour de Noël ; et la manière de s’occuper les jours de dimanche et fêtes.

Vous pouvez vous dispenser de l’abstinence de Noël. Il n'ya point d'obligation d'entendre trois messes le jour de Noël.

Vous pouvez, les jours dé dimanche et fêtes ; après vos prières et lectures ; employer le reste du temps, quelque long qu'il soit, à transcrire -mee éerits,-à-votre relation et autres choses.

Songez bien à cet Enfant admirable , et songez particulièrement en quoi il l’est pour vous : j'en suis pénétré.

À Meaux, ce 22 décembre 1692.

LETTRE CII. Sur la prudence et les ménagements dont elle devoit user : et sur le bonheur de faire le bien sans paroître.

J'approuve fort, ma Fille, l'avis que vous avez inspiré pour le règlement. Il faut mener les choses avec douceur et prudence, et plutôt faire qu'ordonner. Il faut même ne faire que ce qui sera nécessaire, et le moins qu’on Pourra de changement : car il faut entrer dans tous les ménagements que M. de Soubise est obligé d’avoir. Pour le fond, lui et madame de Soubise sont dans toutes les dispositions que nous pouvions souhaiter. Je dois voir après diner la nouvelle abbesse , et j'ajouterai un article à cette lettre quand je l'aurai vue.

Je commence à croire plus que jamais que tout le bien se fera à Jouarre , et que madame votre sœur et vous y aurez la

plus grande part : heureuses d'y coopérer sans y paroître. Je

vous dirai une parole qu'un religieux * très saint ; très humble et très pénitent, de l’ordre de saint Dominique, me dit une fois avant que je fusse évêque : Que Dieu m'avoit destiné à avoir part à beaucoup de bien sans que je le susse. Sans examiner par quel esprit il parloit, je vous avoue que j'ai toujours été fort touché de cette manière de coopérer aux desseins de Dieu . et que je souhaite une pareille grâce à ceux que j'aime.

J'ai vu le père Moret et le père Toquet : le premier m'a dit que les infirmités de madame de Lavardin ne permetiroient pas qu'elle suivit madame de Rohan. Je la demanderai : nous verrons. On a envoyé à Rome pour les bulles : ne le dites qu’à très peu de personnes, et commandez de ma part un grand secret. Madame de Jouarre ** ne sait où elle en est : il lui prend quelquefois des envies de retour. Je ne l’ai pas vue encore. Madame de Lusanei vous dira ce que je lui mande , et madame la prieure aussi.

A Paris, ce 15 janvier 1693.

LETTRE CIV. Sur la confession, l’oraison, le sacrifice, la liberté avec laquelle elle doit dire son avis ; et sur un endroit du Cantique des cantiques.

J'ai envoyé votre lettre à la Trappe. Sur votre lettre du 17, vous n'avez, ma Fille, qu’à vous tenir à la règle que je vous ai donnée. Tous les raisonnements que vous faites sont bons : mais je dois agir par d’autres principes, qui sont encore meilleurs par rapport à vous; et je persiste à vous dire que vous n'avez point à vous confesser des choses dont vous me parlez.

Rien ne vous oblige à rester dans l’église ni au lieu de l’oraison ; encore que vos attraits continuent lorsque le temps est passé. Suivez sans crainte l'attrait durant la messe : ce sacrifice comprend tout, et convient à tout.

Vous avez raison de dire qu'il ne faut pas aller vite; mais il faut aller, et faire ce qui sera jugé nécessaire. Ne craignez point de proposer vos sentiments , et après abandonnez tout à Dieu. Il faut bien se garder de faire beaucoup de bruit pour un petit bien.

Le sieur de la Vallée ne paroît pas, et je ne le crois pas de retour. Assurez-vous que ni lui ni son frère n'approcheront de Jouarre tant que Dieu me conservera la vie.

* On a quelques lettres de ce reli Antoine, et il est célèbre dans son ord plusieurs des maisons de Ja Provence.

ieux à Bossuet : il se nommoïit le père e par la réforme qu’il a établie dans mn Comtat.

** Celle qui venoit de se démettre,

J'ai été ravi d'entendre parler le père Toquet sur la pauvreté : rien ne me touche plus que cette vertu , et le silence. Il le faut rompre sans crainte , pour dire votre avis sans hésiter : vous n’en aurez Jamais d'occasions plus pressantes. Dieu , qui a tiré la lumière du sein des ténèbres, tire les bons avis d'où il lui plaît. Il faut même redire plusieurs fois les mêmes choses, jusqu'à ce qu'on entre. Quand on trouve tout bouché, et qu’on a assez frappé sans qu’on ouvre, alors il se faut retirer aussi content que si on avoit réussi ; parce qu’on à réussi à contenter Dieu, qui est ce qu’il faut chercher.

Pourquoi ne voulez-vous pas quele Trahe me, et le reste, soit dans Ja Vulgate ? Il y est, tout au commencement du Can-— tique 1, J'aime beaucoup cette parole , à cause du rapport qu “élle a avec celle du Fils de Dieu : Nüisi Pater meus traæerit eum ? : «Personne ne peut venir à moi si mon Père ne l’attire ; » et à celle-ci, Omnia traham ! , «Je tirerai tout à moi.» Il tire en bien des manières ; quelquefois il se cache, et alors il tire par le fond.

Que j'aime ce bon père Toquet ! j ‘entre dans toutes ses pensées. Prenez bien garde comme je parle ; je veux dire dans toutes celles de sa lettre, et j'espère que le temps approche d'accomplir le reste : bientôt vous le verrez. Dieu est avec vous.

À Versailles, ce 25 janvier 1693.

LETTRE CV. Sur la confession pour gagner les indulgences ; et la méprise dans la récitation de l'office, etc.

Au liea de vous unir à ce que je fais pendant le carême, unissez-vous, ma Fille, à mes intentions, et surtout à celles que j'ai pour vous, et que j'offre à Dieu tous les jours en votre nom.

Le volume des notes sur Salomon tire à sa fin, et vous en aurez des premières.

Pour gagner les indulgences , le plus sûr est de se confesser , encore qu’on ne sente pas en avoir besoin.

Dans le changement d’un office pour un autre par mégarde , il n’est pas d'obligation de recommencer, quand même | office omis seroit plus long.

Je n’entends point encore parler de la bénédiction de la nouvelle abbesse. Quand elle sera à Jouarre , nous aviserons aux bvres qu’on ui tes re po:

Je donne de tout mon cœur ma bénédiction à madame la prieure. Notre Seigneur soit avec vous.

A Versailles, ce9 février 1693.

LETTRE CVI. Ce que doit faire une religieuse, lorsque le médecin et la supérieure lui ordonnent le gras; manière dont Dieu distribue ses grâces , et dont on doit les recevoir.

Je veillerai à tout, s’il plaît à Dieu. Il y a une permission aux deux la Vallée d’aller où ils voudront, à l'exclusion du diocèse de Meaux. Je presse fort qu'on me tienne parole sur leurs bénéfices ; mais on n’a pas pu mettre cela en condition.

Je suis très en peine de madame votre sœur : je m'en vais dire la messe à son intention et à celle de madame la prieure.

Quand les médecins jugent le gras nécessaire , et que la supérieure l’ordonne , la plus prompte obéissance est la meilleure , et il ne faut point se laisser forcer, J'approuve fort la pratique de se priver de boire hors des repas, quand il n'y à aucune sorte de nécessité.

Dans les grâces qu’on reçoit de Dieu, ce seroit une fausse humilité et une vraie ingratitude de ne les pas reconnoître : mais dès qu’on les reconnoit comme grâces, l'humilité est con tente. Il ne faut point décider si Dieu ne les donne qu'aux âmes pures ; car il les donne à qui il lui plaît, et ilest au dessus de toutes les règles : outre encore qu’un grand attrait se peut rencontrer avec une grande infidélité. Dieu n’en est pas moins bon, et la grâce n’en est pas moins grâce , encore qu'on n’y réponde pas autant qu'on devroit ; et c’est de quoi pousser l'âme jusqu’à son néant. Il ne faut pas pour cela recevoir le don de Dieu avec inquiétude; mais dilater son cœur par la confiance, sur cette parole de saint Paul‘: Où le péché a abondé, la grâce a surabondé.

N'hésitez point à communier trois fois la semaine, sansmême attendre cette impression, qui assurément est de Dieu ; de quoi néanmoins je ne vous fais pas une règle : mais quand cette faim spirituelle se fait sentir, il faut l’assouvir, et se livrer à l'amour de Jésus-Christ. |

Vous aurez part au sacrifice, et la même que les deux malades.

A Versailles, ce 12 février 1693.

* Rom: v. 20.

LETTRE CVIL Sur la bénédiction de la nouvelle abbesse ; la résistance à la grâce et la communion.

Pour réponse à votre lettre du 16, je n'ai point encore parlé de la bénédiction de la nouvelle abbesse : je m’expliquerai sur tout cela avant mon départ. Le cérémonial me touche peu, et je ne m'attacherai qu’à l’obéissance. Énr.

J'ai été fort surpris d'apprendre que madame de Thou n’étoit pas partie. Il y a près d’un mois qu’elle a ordre de moi de s’en retourner, et qu'on m’avoit assuré qu’elle partoit le lendemain. J'ai écrit pour avancer son départ, et J'ai fait dire à M. Pabhé de Thou que je ne recevois pas l’excuse des mauvais chemins. J'attends l'effet de ma lettre, et ne donnerai aucun reläche.

Il n’est pas possible à mon avis que la Burie soit de retour : et c’est tout ce qu’il pourra faire d’en avoir reçu la permission. Mon déplaisir seroit extrême , s’il avoit trouvé madame de Thou encore à Paris. J'ai dit ce qu’il falloit dire sur ces deux frères.

Il est certain qu’on peut être infidèle à un grand attrait de la grâce , et c’est ce qui concilie la reconnoissance avec l’humilité. 11 faut prier l’auteur de la grâce de nous donner cet attrait auquel on ne sait pas résister.

Vous feriez mal de vous retirer souvent de la communion. Je ne vous le permets que très rarement , et lorsque vous sentirez que la faim de cette viande céleste pourra être excitée par cette espèce de jeûne spirituel.

J'instruirai M. votre frère des choses que vous me mandez sur la religieuse étrangère, qui pourroit accompagner madame de Rohan. Je ferai ce qu'il faudra sur tout cela. Je salue de tout mon cœur madame de Luynes , et me réjouis de sa convalescence. Tout à vous , ma Fille.

À Versailles, ce 21 février 1693.

LETTRE CVIHI. Sur la communion, l’oraison , l’obéissance ,; et la nouvelle abbesse.

mars me furent rendues hier en même temps. N'hésitez point à communier malgré cette peine : gagnez sur vous de ne la con— fesser pas. Suivez votre attrait dans l'oraison. Si Dieu vous le continue, malgré toutes les infidélités où vous pouvez tomber,

, laquelle vous ne pouvez ni ne delez à craindre l'illusion si vous : l'ordre de l’obéissance : ne

vez donner des bornes agissiez sans conduite , el

craignez rien en obéissant. Vous êtes précisément dans le cas où il faut suivre Jésus-Christ qui dit : Qui vous écoute m'écoute ?. Vous ne m'avez pas assez expliqué votre peine sur la passion de Jésus-Christ et sur celle des saints, pour que je puisse vous y donner une décision précise. Quelle qu'elle soit, ellene doit point vous empêcher de vous appliquer à ces objets quand vous y serez attirée : mais aussi suivez votre attrait, et ne forcez pas votre esprit à s’y attacher. Dites à votre loisir le psaume Super flumina , et Te decet hymnus, Deus, in Sion.

Quant à madame de Rohan , il est vrai qu’elle ne croit pas pouvoir se passer de quelque religieuse, et il seroit dur de y obliger. Celle qu’elle mènera est la personne du monde dont il Yale moins à craindre, et qui paroît me devoir être la plus soumise : elle n'aura point du tout un air de gouvernante ni de conseillère : ce ne sera que pour un temps, et nous en se— rons le maître. L'autre Sœur est une converse , qui prend soin de mademoiselle de Rohan. On n’a pas encore de nouvelles de la signature des bulles : on ne les aura que pour Pâques ou environ. Laissez dire au père Toquet ce que Dieu lui inspirera; mais ne paroissez en rien. Je serai, s’il plaît à Dieu, lundi à Meaux. Je vous verrai bientôt après , s’il plaît à Dieu , et nous dironsce qui ne se peut écrire.

À Versailles, ce 5 mars 1693.

LETTRE CIX. Sur la prise de possession de la nouvelle abbesse ; sur l’obligation de s’humilier des fautes qu’il n’est pas nécessaire de confesser, et sur la résurrection de Jésus-Christ.

J’ai su, ma Fille, ce qui s’est passé à la prise de possession : vous avez bien fait madame votre sœur et vous; au reste, la chose n’étoit pas d’une extrême conséquence. Le procureur de madame de Rohan est fort satisfait : il a dû retourner hier par la faute du notaire apostolique. Les priviléges sont ensévelis par cet acte, et le monastère est qualifié comme étant in diæcesi Meldensi, sans aucune mention d’exemption, même prétendue. Je manderai de Paris ce qu'il faudra faire pour l’installation, après avoir conféré avec les intéressés. La pension se doit expédier par un autre acte, et la communauté n’a plus

rien à faire.

Il est vrai que la lettre de madame de Soubise a quelque chose d’un peu vif: mais aussi vous m’avouerez qu'il y avoit quelque chose d'assez fort, à Ie amenoit des reli-

Luc, x. 16.

gieuses ‘pour servir de conseil; et son père sembloit accuser la nouvelle abhesse de quelque sorte d'incapacité. Au fond, tout cela n’est rien, et on n’en traitéra pas moins bien madame la prieure : elle a bien fait de son côté de parler franchement.

Quant à votre lettre du jeudi saint, marchez en repos sur ma décision. Je vous ai déjà distingué la différence qu’il y avoit entre s’humilier devant Dieu pour un péché, et l'obligation de le porter à la confession : cela est certain, et vous n’avez qu’à vous y soumettre sans raisonner davantage. C’est qu’on ne doit confesser en certains états que des chose très assurées : ce qui n'empêche pas qu’on ne s’en humilie devant Dieu dans toute l'étendue qu'on peut donner à cet acte, abandonnant tout à la bonté de Dieu.

Bonsoir, ma Fille ; Jésus-Christ est hier et aujourd’hui, et il est aux siècles des siècles . Sa résurrection est une extension de sa génération éternelle : et saint Paul applique à ce mystère cette parole de David : Ego hodie genui te ? : « Je vous ai engendré aujourd’hui. » Renaissons avec lui, et vivons éternellement dans son amour.

A Meaux, le jour de Pâques 1693.

LETTRE CX. Sur quelques affaires, et sur le renouvellement des vœux de cette religieuse,

J'ai cru, ma Fille, avoir satisfait, par mes lettres précédentes, aux difficultés de celle à laquelle vous me demandiez une réponse. Il n’y a rien de nouveau; et tout étoit résolu, en vous ordonnant de communier tous les jours que vous me marquiez.

Il est vrai que M. le Chantre “ est mort. Voilà la lettre de M. l'abbé qui m'en donne avis. Vous pouvez la faire voir, la copier, et me la renvoyer ensuite. Je pars mercredi ou jeudi sans remise, s’il plaît à Dieu.

La copie de la lettre que vous m’envoyez est bien remarquable : je vous garderai le secret.

Madame de Lusanci nr'écrit le voyage du sieur de la Burie à Torci, et les assurances qu’il donne d'elle à Jouarre : d’où j'ai pris occasion de lui envoyer la défense en question ; et cela m'a paru plus naturel que de vous l’adresser , étant en toutes fa cons plus convenable que vous ne paroïssiez en rien.

Vous me faites plaisir de me circonstancier tout le cérémo-

* Ilétoit grand chantre de}! e Meaux, et il s’étoit retiré à la Trappe,

où il mourut. !

! Hebr. xm. 8. — ?

nial : je répondrai sur tout, s’il plaît à Dieu. I} me paroît que les chanoines ne veulent pas s’en tenir au passé.

J'accepterai demain de très bon cœur au saint autel le renouvellement de vos vœux, et l’acceptation que vous faites, comme pour votre devise, des mots du Psalmiste que je vous ai appliqués : Elegi abjectus esse in domo Dei mei ? : «J'ai choisi d’être la dernière dans la maison du Seigneur. » C’est là cette meilleure part qui ne vous sera pas Ôtée.

J'aurai soin de faire décrire le sermon de la cène, et de vous en faire part.

Je salue madame votre sœur de tout mon cœur. Notre Seigneur vous bénisse : je vous bénis en son nom.

A Meaux, ce 28 mars 1693.

LETTRE CXI. Sur les dispositions de cette religieuse ; le bonheur de Ja vie cachée ; le desir de la vue de Dieu en cette vie.

Je conseillerai fort à madame de Jouarre d’en user sobrement et modérément, et selon vos remarques, pour les lettres et les assistances. C’est en effet un style de bulle, que cette obligation de ne rien faire sans l’ancienne : je crois néanmoins qu'il s’y faut conformer autant qu'on peut. Sur ce qui regarde Jouarre, je ne vous dirai plus rien que de Paris, et après avoir vu les gens. d

A votre égard, la disposition fâcheuse dont vous me parlez, loin d’être une marque que celle du matin n’étoit pas de Dieu, en est plutôt une qu’elle en étoit; puisque l'ennemi l'a imitée à contre sens. Vous avez donc bien fait de communier; et ces fâcheuses dispositions vous y doivent plutôt déterminer que vous en détourner.

Quand les entrées sont permises, et comme publiques, il n°y a point de mal de prendre part à quelques unes. de veux bien que vous en usiez pour les lettres, comme vous avez fait jusqu’à présent ; et cette permission durera jusqu’à ce que je l’aie révoquée. Prenez garde néanmoins qu’il n’en revienne rien à cause des conséquences et de l'exemple.

M. l'archidiacre vous est bien obligé, et vous rend grâces très humbles. Je ne crois pas qu’il ait vu madame de Jouarre. Il à vu M. de Soubise sur la redevance, et on est convenu que tout se traiteroit à l'amiable. J'aurai soin de la lettre de la Trappe. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, et avec madame votre sœur. y

1 Ps. LxxxnII. 11.

Que je suis aise de ce que tout ce qui se passe de bien en vous, unit votre cœur à cet aimable verset : Elegi. abjectus esse in domo Dei mei : «J'ai préféré d'être la dernière dans la maison dé mon Dieu. » C’est là le fond de la vocation religieuse.

Je permets cette demande de la vue du Seigneur, comme une saillie, et comme un transport du saint amour : mais, au reste, ce n’est pas chose à faire autrement; puisque on ne la doit point espérer, après ce que Dieu a dit : Nul vivant-ne me verra ?.

La disposition dont vous me parlez n’est pas un empêchement à la communion. Courez-y avec ardeur, et mettez en Dieu tout votre appui par Jésus-Christ.

J'ai permis l'entrée de M.*** pour une fois seulement, et dans la pensée que j'ai eue qu'il étoit bon qu’il vit les dedans.

À Meaux, ce 31 mars 1693.

LETTRE CXIT. Il lexhorte à adorer l'Esprit saint sous le titre d'esprit de vérité; et lui permet de sortir avec l’abbesse, si elle le desire.

-J’arrivai hier; je me dispose, s’il plaît à Dieu, à commencer l'office cette après-dinée, à chanter les matines demain à quatre heures, et à prêcher l’après-dinée. Mardi je retournerai pour prendre congé du Roi, et achever mes affaires. Vendredi je retournerai, s’il plaît à Dieu, pour l'ordination de samedi; et le jour de la Trinité, sans manquer et au plus tard, à Jouarre jusque au mercredi matin : je prendrai le temps qu’il faudra pour vous entretenir. ;

Ma sœur Cornuau a tout sujet d’être contente de vous. Je n’entrerai là dedans * qu'avec mesure et précaution : et quoique je lui souhaite un bon suceès, et que je sois disposé-à lui prêter la main, je doute fort qu’on puisse réussir.

Adorez le Saint-Esprit sous le titre d’esprit de vérité, qui est celui que Jui donne Jésus-Christ en le promettant ?. Que tout soit vrai en vous : c’est tont dire, et je vous laisse à méditer cette parole ; ou plutôt, je prie cet esprit de vérité de vous in troduire dans ce secret.

Vous pouvez, madame votre sœur et Vous, suivre madame votre abbesse, si elle desire que vous la suiviez, après lui avoir dit humblement qu’elle vous feroit plaisir de choisir des personnes plus grandes observatrices que vous de ce qui est du dehors ; mais néanmoins que vous obéissez sans peine. Je ne

Exod. xxxtrr. 20. — ? Joan: XIV 7. xv. 26. xvI. 13, * Dans le dessein qu’glle avoit détre religieuse à Jouarre.

crois pas qu'elle sorte avant que je l’aie vue; parce que la permission qu’elle a de sortir n'est que pour les dehors de la maison : si néanmoins elle l'interprète avec plus détendue, suivez sans scrupule. Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec vous,

A Meaux, ce 9 mai 1693,

LETTRE CXIHI. Sur le danger qu’il y a de vouloir être assuré du fond de son état ; la nécessité de se faire connoître au confesseur ; et sur la communion.

L'obligation où j'étois, ma Fille, de renvoyer promptement le nouveau confesseur, ne me laissa de loisir que ce qu'il en falloit pour faire réponse à madame votre abbesse. 11 me paroît que ce confesseur est fort capable ; et je le trouve, à en juger par le peu de temps que je l'ai vu, autant ét plus capable qu’aucun de ceux qu'on m'a adressés pour Jouarre. J'ai conseillé à madame l’abbesse de bien éprouver si la communauté en sera contente, et si lui de son côté sera content de lacondition; avant que de renvoyer M. d’Ajou, dont on paroît content; et c’étoit là aussi sa pensée.

Je n’ai jamais été de sentiment qu’il fallût juger de l’état de celles qu’on a à conduire : il suffit de les mettre en repos sur les voies qu'elles suivent, en les assurant qu’il n’y a rien de suspect, et en leur faisant suivre l'attrait de la grâce. Pour ce qui est de l’état, il dépend non pas des attraits, mais de la fi— délité qu'on apporte à y correspondre ;-et c’est sur quoi non seulement je ne trouve pas nécessaire de prononcer aucun jugement, mais je le trouve très dangereux.

Dieu veut qu'on marche en obscurité sur son état durant cette vie. J'avoue bien qu'on sent quelquefois, comme dit saint Jean {, une certaine confiance, lorsque notre cœur ne nous reprend pas : mais toutes les âmes ne sont pas appelées à ce genre de confiance. Il y en a qui ne trouvent dans’ leur cœur que des ténèbres par rapport à leur état. Leur confiance doit être fondée sur la pure bonté de Dieu; et si Dieu veut qu’elles aient quelque sorte d'assurance, il faut que Dieu la donne, par ce secret langage que lui seul sait faire entendre, et non pas les hommes. J’improuve donc absolument la curiosité sur son état, et encore plus sur le passé que sur le présent; tout cela n'étant nullement nécessaire, etétant sujet d’ailleurs à beaucoup de témérité et d'illusion. PARLE : di.

1 I. Joan. 1. 21.

Bussuet, t. xxvTI, 15

Vous voyez bien, par ce discours, que le silence que je vous ai prescrit, n’est point par rapport à ceux qui sont chargés de la conduite : car au contraire il leur faut tout dire; parce que c’est de là que vient l'assurance que la voie est bonne, ce qui est absolument nécessaire; parce qu’autrement on marcheroit toujours dans la crainte, et jamais dans la confiance. Distinguez toujours entre la voie où l’on marche, et l’état où l’on parvient par cette voie. La première doit être sûre, parce qu’elle dépend de l'attrait; et la seconde, non, parce que, comme je viens de vous le dire, elle dépend de la fidélité et de la correspondance.

Voilà toul ce que je sais dans les voies spirituelles : s’il étoit nécessaire d'avancer plus ou moins, je me confie que Dieu me le révèleroit dans l’occasion.

On ne m'a rien dit du tout sur les communications que vous pouvez avoir eues avec une personne que vous me désignez confusément : il n'importe pas non plus que je le sache : il suffit que vous soyez assurée des règles que je vous donne, sans que rien vous puisse ébranler là dessus; et comme je vous y crois bien affermie , vous n'avez qu'à marcher en confiance.

J'approuve fort que vous ayez communié en mémoire des grâces que vous reçûtes dans votre première communion. Dieu posa là Le fondement de la crainte, parce qu'il vouloit construire dessus l'édifice de l’amour. Je trouve très bon que vous com— muniiez tous les jours des quarante heures, si Dieu vous en inspire le desir, et que madame votre abbesse le trouve bon. Ce desir est en effet une des meilleures raisons de communier ; etle faire dans lohéissance est encore un nouveau degré de grâce dans la fréquentation de ce divin sacrement, où nous célébrons la mémoire de lobéissance de Jésus-Christ jasqu’à la mort, et à la mort de la croix. Par la même raison je trouve très bon que vous demandiez, et que-vous fassiez des communions extraordinaires quand vous en serez pressée, et que vous disiez à madame votre abbesse que je Papprouve. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 14 juin 1693.

LETTRE CXIV. Sur la conduite à tenir an milieu des incertitudes de son } . + F NES , F état; sur la soustraction des grâces sensibles : avec quelle réserve il faut parler de ses dispositions particulières,

Monsieur le grand vicaire vous ayant instruite de ma marche,

je commencerai d’abord, ma Fille, par répondre à toutes vos ettres. LS

Les assurances morales qu'on cherche de son état ne sont nullement nécessaires : on n’en doit chercher aucune par réflexion. Si Dieu inspire un certain repos dans la conscience, et que par cette secrète réponse il semble vouloir garantir à une âme humble et fidèle qu'il la regarde avec bonté, il faut recevoir ce témoignage : et au surplus, sans examiner son état, et marchant en simplicité , il faut toujours recevoir le pain de vie, et les consolations du Saint-Esprit, avec un entier abandon, sans même, s'il se peut, songer à soi, mais à la seule bonté de Dieu.

Vous avez bien fait de communier sans vous confesser de cette peine, et vous devez toujours agir de cette manière, par foi et obéissance. Ces dispositions données ou soustraites ne sont point Ja marque que l'Epoux vienne à contre-cœur: mais c'est qu'il va et qu'il vient, etque son Esprit souffle où 1l veut, comme bientôt vous le verrez expliqué dans le saint Cantique.

Je n'empêche point du tout que vous ne parliez de bonnes choses avec celles qui auront de l’ouverture pour vous , et pour qui vous en ressentirez; et ce n’a jamais été mon intention de l'empêcher. Pour ce qui est de ses dispositions particulières, celles-là en peuvent parler à qui Dieu en donne le mouvement, et on les peut écouter : mais on doit être fort réservé là dessus, non par estime de son état, comme si c’éloit quelque chose de rare, mais en s'oubliant soi-même, etse laissant telle qu'on est.

Je suis très aise de la réception de ma sœur Griffine : vous pouvez l’assurer de mon amitié. Encouragez madame de Saint Louis , et assurez-la aussi que les soins qu’elle prend d'elle et du noviciat me sont très agréables.

Je suis toujours dans les mêmes sentiments pour les affaires de madame de Luynes, et je ne me relächerai de rien : j'aurai égard à tout ce que vous me mandez. J'ai peur que madame de

Luynes ne faconne un peu trop avec mol.

À Meaux, ce 27 juin 1693.

LETTRE CXV. Sur la voie la plus sûre; et les différents états par lesquels 4 Dieu fait passer les âmes.

Je crois, ma Fille, pouvoir vous assurer que j'ai reçu toufes vos lettres, quoique je ne puisse pas à présent vous les accuser par dates, non plus que vous répondre sur toutes vos demandes : je répondrai seulement à la plus importante, qui est celle où

vous demandez d’être instruite sur ce qu'on-appelle la voie de la foi.

Je vous dirai que celles qui disent que c’est la seule à desirer, ne parlent pas juste; car iln'y a rien à desirer que laccomplissement de la volonté de Dieu. J'avoue qu'il peut arriver qu'on soit quelquefois plus touché du goût sensible qu'on à de Dieu, que de Dieu même. Dieu se sert aussi quelquefois des sécheresses pour nous détacher de ce goût; mais c’est à lui à le faire, et non pas à nous à rien desirer. Il faut tâcher seulement d’aller si droitement à Dieu, que les réflexions sur nous-mêmes ne nous y donnent point de retour. Dieu seul peut opérer un si grand effet, en tirant à lui le cœur par son fond : c’est à quoi porte le Cantique des cantiques ; et c’est pourquoi vous ferez fort bien de continuer vos oraisons dessus.

Il y à un état où Dieu met les âmes , au dessus des privations et des grâces , au dessus des sécheresses et des goûts; ou plutôt il les met au dessous de tout cela, par l'abandon à sa volonté: c'est la voie où il faut entrer ; car pour s’ôter à soi-même les attraits, où demander à Dieu qu'il les te, il y auroit en cela trop de péril. Ne changez rien ; allez devant vous, et Dieu ne vous quittera jamais.

J'ai offert à Dieu de tout mon cœur madame de Lavardin et M. le duc de Montfort, dans des vues bien différentes.

A Meaux, ce 3 juillet 1693.

LETTRE CXVL. I lui donne différents avis sur ses peines et ses lectures, e} l'exhorte à vivre dans une dépendance perpétuelle de la grâce.

Nous arrivämes dimanche avec le tonnerre et le déluge ; mais heureusement, Dieu merci, par vos prières. Sur cette peine humiliez-vous, et continuez sans vous arrêter, recevant l'attrait de Dieu comme:il le donne. Ne faites point de nouvellesépreuves: contentez-vous de ce que votre abbesse vous ordonnera. Vous pouvez faire la lecture du Cantique à tel moment que vous vou drez, avant ou après l’oraison journalière, et jene vous astreins à rien sur cela.

J'approuve fort vos vues sur le lieu de repos du Fils et du Père : ajoutez-y le sein de l'Eglise. et celui des âmes pures, et tout ysera. Faites part de ces vues et des autres sur le Cantique, à ma sœur Cornuau, et lisez-lui-en quelquefois. Vivez dans la dépendance intime et perpétuelle de Ja grâce, sans laquelle à chaque moment votre volonté vous échapperoit : mais il faut retenir la grâce, en s'abandonnant sans cesse à elle; car élle vous fera veiller par ce moyen.

Je pars samedi pour Paris : si je puis avoir lu votre papier

avant cela, je vous en rendrai compte. Je prie notre Seigneur, ma Fille, qu'il soit avec vous et avec madame de Luynes. Voilà la lettre pour ma sœur de Saint-Antoine, que je vous prie de lui envoyer : je lui ai écrit ce que vous avez souhaité.

Dieu est avec vous : j’admire ses infinies miséricordes. Louez le Seigneur ; parce qu’il est bon, parce que ses miséricordes sont éternelles.

À Germigny, ce 15 juillet 1693.

LETTRE CXVH. Sur l'obligation de chercher Dieu sans retour vers soimême : et les peines de cette religieuse.

Vous avez tout dit, ma Fille, par ces mots : Ce n’est pas le plaisir d'aimer; c'est aimer que je veux. Tenez-vous-en là : relisez ma lettre; et si vous ne l’entendez pas d’abord, priez Dieu qu’il vous la fasse entendre. Tout consiste à pénétrer cette vérité, qu’il faut aller à Dieu, pour ainsi parler, en droiture, et s’en remplir tellement, qu’il n’y ait plus de retour sur nous. Joignez cela avec les paroles que je viens de marquer de votre lettre ; tout s’accomplira en vous par ce moyen.

Je vous répète vos paroles: « Je ne sais point distinguer le goût de Dieu, de Dieu même: il me semble que le goût de Dieu que j'éprouve, n’est qu’un amour de Dieu qui unit à lui et qui le fait posséder; car je ne veux de douceurs que par rapport à lui, et cen’est, ce me semble, que parce que je l’aime, que je prends du plaisir à l'aimer ; et enfin ce n’est point le plaisir que je veux; je veux seulement aimer. » Vous distinguez, en disant cela, tout ce qu'il faut distinguer; et tout ce qu'on diroit au delà ne seroit pas vrai ni solide. *

Je vous assure qu’au premier moment de loisir je reverrai le Porro unum *. Je repasserai aussi sur l'écrit que vous m'avez donné à Jouarre la dernière fois, pour voir s’il plaît à Dieu de me donner quelque chose.

Meitez votre peinesur le jugement téméraire avec les autres, et ne vous détournez de la communion ni de l'oraison qu'aux mêmes cas. Dilatez-vous; possédez votre âme; ne vous laissez point atterrer, ni assujettir à la peine. À

Il ne faut pas vous étonner si je ne dis rien sur tous les bruits qu'on répand sur l’archevêché de Lyon. Dans mon àme, quot

1 C'étoit un sermon que Bossuet avoit prêché autrefois à une vêture, et qui avoit pour texte, Porro unum est necessarium. On trouvera ce sermon dans le tome x, pag. 188 et suiv. C’est le même dont il est fait encore mention - dans les lettres CXX et CXXI,

qu'on m'en dise, je sens qu’on n’y pense pas, et qu'il n’en sera rien : mais je crois devoir garder la fidélité à Dieu, de ne penser rien sur tout ce qui me touche, que quand il faut y penser. À chaque jour suffit sa malice. J'approuve tous les sentiments de mes Filles, parce qu’ils sont bons pour elles, et non point par rapport à moi. J'approuve les vôtres en parti culier, et je vous permets d'employer tout auprès de Dieu.

À Germigny, ce 5 août 1693.

LETTRE CXVIIL Sur les raisons qui obligent Dieu à cacher aux âmes le goût qu’elles ont pour lui ; sur la fidélité au divin attrait; et l'humilité.

J'ai prié M. Phelippeaux de vous aller voir, quoique je ne sache pas bien, ma Fille, ce qu’on souhaite de lui: mais sa présence est toujours bonne à Jouarre, eton pourra m'écrire avec liberté. A+

Je crois que vous devez être contente sur le sujet de l’attachement que quelques uns craignent pour le goût qu'on ressent de Dieu. Il est vrai que Dieu le cache quelquefois aux âmes qu'il veut attirer, et qu'il a mille moyens de le faire. Ce qui l'y oblige, c’est entre autres choses le dessein de prévenir la présomption qui pourroit suivre, si une âme se connoissoit elle- -même : et je ne puis ni ne dois vous dissimuler que vos peines pourroient être une couverture des grâces que Dieu vous fait, qui ne seroit pas inutile si vous étiez fidèle au divin attrait. Soyezle donc, et sachez que cette fidélité consiste principalement à s’abandonner à cet attrait, indépendamment de toute autrevue, et avec le moins de retour qu'il se pourra sur soi-même ; parce que l'effet de cet attrait n’est pas tant à faire que l’âmé cherche à s’humilier, mais qu’elle cherche à s’oublier tout à fait par un céleste enivrement , qui la sépare d'elle-même beaucoup plus que ne feroient toutes les réflexions qu’elle pourroit faire pour s'’humilier: et c’est là le vrai fond de l'humilité; puisque on apprend par ce moyen à se compter pour rien, et en quelque sorte à n'être plus. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Germigny , ce 7 août 1693.

LETTRE CXIX. Sur une espèce de séquestration qu’elle méditoit ; une manière d’honorer la vérité ; et le détachement.

J'approuve fort, ma Fille, que vous entriez dans cet esprit de séquestration particulière où vous croyez que Dieu vous pousse ; je le crois aussi bien que vous. L'amour-propre, qui y

peut trouver son compte, ne vous doit pas empêcher de vous rendre à cet attrait. Nos foiblesses n'empêchent point la vérité; et elle n’en est pas moins souveraine, encore qu'il s’y mêle quelque chose du nôtre. Au contraire, c’est une manière d’honcrer la vérité, que de la déméler de tout ce qui l'accompagne, et de la suivre. Faites-le donc , mais prenez bien garde de le faire de manière qu’on ne s’aperçoive pas de votre dessein. Retirezvous peu à peu: je prie Dieu qu’il vous couvre de ses ailes.

Je trouve très dangereux le commencement d'attache que vous savez : n'oubliez rien pour le rompre; mais sans faire rien paroître. N'hésitez point à retenir madame de Maubourg; elle manqueroit à la vocation et à l'œuvre de Dieu en se retirant : mais il faut l’exhorter à mener la chose doucement , sans trop peiner la personne; cela feroit un effet contraire : il faut aider la foiblesse avec un peu de condescendance.

Sacrifiez à Dieu la tendresse de votre cœur, qui vous a tiré des larmes des yeux. N'ayez de cœur que pour Dieu, ni de larmes que pour vos péchés, et pour le bannissement de sa cité sainte. Dieu vous donnera cé saint loisir, où, désoccupée de la créature, vous serez toute à vous pour être toute à lui. Votre confiance redouble l'estime que j'ai pour votre personne, et le desir d'avancer votre perfection.

Ce sont ces peines dont vous vous plaignez si souvent à moi, qui peuvent servir de couverture à cet attrait, et à ce goût de l'amour divin. L’enveloppe est faite; priez Dieu d'y mettre et d'y cacher son trésor. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, de 13 août 1693.

LETTRE CXX. Sur un sermon du prélat; les peines de cetie religieuse ; et les différentes naissances de Jésus-Christ.

Ma santé est fort bonne, Dieu merci, et je ne mérite pas qu’on s'en mette en peine. J'aurai soin du sermon de Maria optimam partem elegit: mais il faut prier Dieu qu’il m'en donne le loisir comme j'en ai la volonté. Il vient tous les jours tant de choses, que je ne puis pas toujours tout ce que je veux; le plus pressé l'emporte.

Je vous ai dit, ma Fille, sur le sujet de cette peine, que vous ne devez point du fout vous en inquiéter, ni interrompre votre sommeil. Je voudrois que vous pussiez communier {ous les jours durant cette octave. Le père de la Pause est assurément un digne prédicateur, et je n'ai pas douté qu'il ne fût goûte.

J'ai lu ce que vous m'avez donné du père Toquet : je révère

ses sentiments comme ceux d’un saint. Exhortez-le à prier pour le Roi et pour l'Etat, et à ne m'oublier pas. Tout ce qu’on a dit de l’archevêché de Lyon * n’est que chimère. J'ai fort prié M. le cardinal de Bouillon de nous laisser le père Toquet.

Generationem ejus quis enarrabit 1? « Qui entendra sa nativité? » celle par laquelle il sort du sein de son Père: celle par laquelle il sort du sein d’une vierge; celle par laquelle il sort du tombeau; celle par laquelle il sort des paroles sacra mentales, et comme de la bouche de ses ministres, pour venir à tous ses fidèles, et leur porter dans le sein la vie et la grâce ? Qui entendra ces nativités de Jésus-Christ? Mais puis que on ne peut pas les entendre sur la terre, qui ne desirera d'en sortir, pour voir ce qu'on n’entend pas de ces admirables naissances du Dieu homme?

Je salue madame de Luynes et nos chères Sœurs.

Vendredi matin.

LETTRE CXXI. Sur sa confession générale; sur la simplicité avec laquelle il faut agir devant Dieu,

Ma sœur Cornuau m'a rendu, ma Fille, votre lettre du 13. Ne vous embarrassez point de la confession générale que vous m’avez faite. Les questions que je puis vous avoir faites n’ont au cun rapport à cela, et je vous défends de vous en inquiéter, non plus que de ce que vous m'avez dit sur l'agrément : je vous ai très bien entendue, et ma réponse vous doit entièrement calmer.

Si je n'ai pas répondu sur cette dissimulation dans les bonnes œuvres c’est assurément que je n’y ai rien trouvé d’obscur. Il est vrai que souvent on ne sait pourquoi on agit; et si on pouvoit se connnoître parfaitement soi-même , €t tous les motifs qui nous font agir, on auroit cette certitude de sa justice, que le concile de Trente ne veut pas qu’on puisse avoir en cette vie. Le tout est d'agir autant qu’on peut en simplicité, en droiture et en sincérité devant Dieu; en reconnoissant que Dieu peut voir du péché où nous n’en voyons pas, et en nous abandonnant à sa miséricorde pour en avoir le pardon, sans pour- Er discontinuer ses exercices, ou se laisser abattre par la déiance.

Vous pouvez assurer le père Toquet que je recevrai avec joie

: * On avoit, comme on l’a vu plus haut, parlé de Bossuet Pour ce siége. Is. Lui: 8.

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. s 345

son présent, et y joindre l'estime sincère que je fais de ce saint religieux.

J'espère pouvoir travailler au premier jour au sermon de Marthe et de Marie. J’aurois pu commencer dès aujourd’hui, s'il n’étoit à Germigny; et vous pouvez assurer madame l’abbesse qu’elle aura part à la révision que j'en ferai.

Ma sœur Cornuau s’en retourne à la Ferté-sous-Jouarre, bien fâchée que ce ne soit pas droit à Jouarre, où tout ce qu'elle a vu l’édifie de telle sorte, qu’elle en est tout occupée, et n’en parle qu'avec effusion de cœur. Cependant la conjoncture où elle est ne lui permet d’y rentrer si vite, et elle souhaite séulement qu'on lui conserve sa place. Je reconnois en effet qu’elle a profité de ce séjour, et qu'elle en peut profiter encore pour s’avancer à la perfection à laquelle elle paroïît appelée d’une façon particulière : mais il y a encore beaucoup à travailler, sur-. tout à rompre celte activité et vivacité prodigieuse qui la prévient presque en toutes choses. Cherchez des occasions naturelles de lui parler sur cela, sans qu’il paroisse que je vous en écris : elle vous rendra ce billet. J'apprends avec joie que M. le prince de Bournonville est hors de péril. Je salue madame de Luynes et mes chères Filles. Notre Seigneur soit avec vous.

A Maux, ce 17 août 1693.

LETTRE CXXIL. Il l'exhorte à recevoir l'attrait qu’elle sentoit.

Je suis bien aise, ma Fille, avant mon départ, qui-sera, s’il plaît à Dieu, demain matin, de vous accuser la réception de vos paquets, en particulier de celui de M. le grand vicaire, et de celui que j'ai reçu en réponse de la lettre que vous a rendue ma sœur Cornuau.

Je vous ferai réponse à loisir sur toutes vos autres demandes : en voici deux en particulier sur lesquelles je vous réponds. Pre : mièrement, n’ayez point de crainte de recevoir l'attrait que vous m'avez expliqué, nonobstant les pensées qui l’accompagnent ou le suivent : secondement, ne vous pressez pas de vous ouvrir sur les affaires dont vous m'écrivez. Ma sœur Cornuau attendra bien que je vous aie écrit plus amplement; ce que je ferai quand j'aurai trouvé le temps de faire mes réflexions,

Au surplus, soyez assurée que je vous entends, que je crois de bonne foi ce que vous m’exposez sur vos dispositions, et que je vous dis fort sincèrement ce que j'en pense, autant qu'il est nécessaire, Ainsi vous n’ayez, ma Fille, qu'à suivre sans hé-

LS

siter ce que je vous marque. Je salue madame votre sœur, et prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 21 août 1693.

LETTRE CXXIIL Sur son obéissance, et les moyens de se délivrer du péché,

Après la copie de la lettre que vous m'avez envoyée, vous voyez bien, ma Fille, qu’il n’ÿ a point de difficulté, et que les confesseurs de Jouarre ont par cette lettre les cas réservés. Il n’y aura.en tout cas qu’à la faire voir à madame la prieure, ou le faire dire par elle à madame l'abbesse; et au défaut de tout cela, laisser chacun dans la bonne foi jusqu'à ce que j'y aie pourvu. Vous n'avez point mal fait, et vous n'avez point à VOUS confesser pour avoir répondu comme vous me l’avez mandé : continuez vos communions à l'ordinaire.

Tout ce que je vous puis répondre, c’est que je suis content, et Dieu en moi, de votre obéissance. Pour le progrès, je ne dirai rien, sinon que je crois-qu'il vous est utile de demeurer dans la conduite où vous êtes. Quand Dieu donne plüs, il faut plus aimer. Vous avez reçu l'absolution de tous vos péchés confessés et non confessés. Allez en paix, et vivez; enfoncez-vous de plus en plus dans le silence.

Je suis très aise que madame votre sœur soit contente de moi. Madame de Lusanci me fera plaisir de m'exposer ses doutes, et je la préviendrai sur cela. Je pars lundi, s’il plaît à Dieu, pour me montrer au Roi et à Monseigneur avant leur départ; je ne serai que trois jours. Si madame de Soubise est encore à Jouarre à mon retour, je l'irai voir sans manquer. Ne dites pas que vous m'ayez rien écrit. Il sera fort à propos que nous nous rencontrions un jour tous trois ensemble, madame de Soubise, madame l’abbesse et moi.

J'ai lu le passage de saint Bernard que vous m'avez envoyé, et j'en ai été touché; mais comme je ne m’en souviens plus que dans un fond indistinct, marquez-moi l'endroit.

Le silence intérieur et extérieur, la retraite et l'éloignement -de la créature; c'est ce qui vous délivrera du péché, et vous attirera de particulières assistances. Notre Seigneur, ma Fille, soit avec vous.

de suis en tout et partout du sentiment de sainte Thérèse : je croirois le contraire fort périlleux. ]

Ce 12 septembre 1693,

LETTRE CXXIV. Sur la lettre qu’avoient écrite au Pape les abbés de l'assemblée de 1682, nommés à des évéchés ; et sur la meilleure manière de faire l’oraison, k Il y a deux choses à distinguer dans la lettre des évêques : le

style, qui est toujours fort humble; le fond, qui, à le bien pren-

dre, n’est qu'un compliment, qui laisse la doctrine en son entier. On appellera cela rétractation parmi ceux qui veulent toujours tourner tout à l'avantage de Rome : il n'importe guère.

Quant à moi, je n’ai rien à signer. On n’a pas seulement songé

à toucher le moins du monde à mon sermon : de grands car—

dinaux m'ont écrit que le Pape lavoit lu et approuvé. C’est la

pure et saine doctrine de l'antiquité : il n’en faut croire ni

plus ni moins. Je ne suis point en peine de votre foi sur cet im-

portant sujet.

Mettez les peines qui vous viennent avec les autres, et n’en chargez pas vos confessions. Je vous écouterai volontiers sur toutes vos questions : ce sera bien fait de les mettre par écrit, afin qu’il y ait moins de temps à donner pour les résoudre. Pour l'oraison, suivez toujours votre attrait : l'opposition de la pature n’en doit pas empêcher l’effet, et ne mettra point d’obstacle au don de Dieu.

C’est un grand acte que de se laisser pénétrer par le trait qui vient de Dieu. Il faut aller droit à lui, avec le moins de retour qu’il sera possible. Les considérations ne feroient que vous casser la tête : l'impression simple d’une vérité connue ou inconnue, selon qu'il plaît à Dieu, avec ce trait lancé dans le cœur, J'oraison est faite ; il n’y a plus qu'à la continuer.

La doctrine de sainte Thérèse convient très bien avec cette disposition. Il faut être parmi ces attraits, et dans cet état, fort souple sous Ja main de Dieu; et lorsqu'il s'approche de lui- ” même, il ne faut pas perdre le temps à l'appeler; mais jouir de sa présence, et le goûter. 1l fera de vous ce qu'il lui plaira : il veut être aimé. Les considérations sont nécessaires pour ébranler un cœur encore insensible : quand il est pris, il n’est pas temps de chercher des motifs; il ne faut que se laisser prendre, et saisir à. ses doux liens. Cet acte est très libre et très réel ; mais ilne s’y faut exciter que fort doucement. Quelquefois, quand il semble se ralentir, Dieu veut insensiblement et peu à peu le tourner en habitude, et le ramasser dans le fond. Notre

eigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 25 septembre 1693.

LETTRE CXXV. Sur la conduite qu’il se proposoit de tenir à l'égard de Jouarre ; et sur la manière dont elle doit agir.

Je ne ferai point de réponse à madame de Lusanci : je vous dirai seulement surles affaires de la maison, qu'après que j'aurai parlé une ou deux fois à madame l’abbesse, s’il se peut même en présence de madame sa mère, je prendrai le parti de continuer la visite, et de la conclure par une ordonnance qui ne contiendra que peu d’arlicles, mais qui donneront une forme. Que cela demeure entre madame votre sœur et vous avec madame de Lusanci, que je ne presserai plus de demeurer dépositaire. Nous conviendrons de ce qui sera à faire, à la première conversation. Je crois que le bon parti est celui que vous prenez de demeurer en repos : je le prendrai de mon CÔé ; mais après avoir fait et en continuant de faire ce que je pourrai. Vous pourriez même, ma Fille, ce me semble, vous épargner les décharges de cœur, et vous renfermer dans ce qui sera nécessaire : mais cette nécessité n’a pas des bornes si étroites, et il n'est pas donné à l'esprit humain d’être si précis qu’on puisse entièrement séparer le superflu d’avec le nécessaire , qui seroit trop sec, et même peu intelligible si on ne lui donnoit de l’étendue. Agissez donc en liberté, et songez que la charité c'est la liberté véritable.

Il faut laisser dire celles qui parlent de madame de L'oret encore plus celle qui dit que je ne la puis souffrir, moi qui ne songe pas seulement à elle, si ce n’est quand il le faut pour son bien et celui de Ja maison.

Il n°y a rien du tout à espérer pour madame de Giri, après les décisions que m'envoie madame de Jouarre.

Je connois fort bien cette peine, et je vous assure que vous n'en devezpointtroubler votre sommeil, Pour ce qui est de cette espèce d'assurance de la rémission de vos péchés; elle n’a rien de suspect, et vous pouvez recevoir ce don de Dieu.

Vous ferez bien, quand vous aurez à m'écrire qualque chose sur votre état, de le faire dans une lettre séparée, et de mettre à part ce qui regarde la maison ou autre chose.

Je voudrois bien voir tout d’une suite ce que vous m'avez écrit dans les trois ou quatre dernières lettres. O que Dieu demande de dégagement, de pureté, d'abandon ! Notre Seigneur, ma Fille, soit avec vous.

À Germigny, ce 27 septembre 1693.

LETTRE CXXVI. Sur l'atirait qui la pressoit : qu’elle ne doit point changer de conduite, sous prétexte des mépris qu’elle éprouvoit.

Vous avez vu dans mes précédentes la réception du passage de saint Bernard , qui accompagnoïit une lettre que je crois être dû 29 septembre. Je n'ai pas encore eu le loisir de lire la grande lettre; c’est ce que je ferai au premier moment de liberté. En attendant , soyez assurée que lorsque vous parlerez de vos dispositions plus qu'il ne faudra, Dieu me fera la grâce de vous arrêter.

Je sens qu'il y a quelque chose à vous dire pour vous exciler à suivre, et même à perfectionner, si Dieu le veut, l'attrait qui vous presse. Allons pas à pas: c’est assez Que Vous SOYez assurée ‘que vous n’avez rien à craindre.

Je ne me sens aucun mouvement de changer pour les mépris ; mais plutôt dans ce point Rà une inébranbrable fermeté , fondée sar ce qu’autrement les délibérations ne sont pas libres. Pour m’ébranler sur cela, il me faudra dire des raisons que je ne prévois pas. ,

Je vous prie d'assurer le père Cosme que je n’ai eu auune raison de lui différer ses pouvoirs , sinon que ne Île connoissant pas, et n'ayant aucune lettre dé Jouarre, ni de madame l’abbesse, ni de personne, je n’ai pu moins faire que de m'informer de lui : maintenant qu’on m’en a fait de si bons rapports, j'espère beaucoup de sa conduite : il m'a parlé comme il faut sur Ja juridiction.

Laissez écouler ces dispositions de l'humeur mélancolique, même celles qui vous soulèvent contre Dieu. Dieu est, et vos mouvements ne lui peuvent rien ôter. Attachez-vous à ce qu'il est, au préjudice de ces émotions étrangères.

Je répondrai point à point à la grande lettre; et s'il y a quelque chose de plus à vous demander pour m'éclaircir, je vous le dirai à Jouarre , où je donnerai le temps qu'il faudra, quoique fort pressé et fort occupé d’une œuvre que je crois de Dieu. Notre Seigneur soit avec vous.

À Germigny, ce 3 octobre 1693.

LETTRE CXXVII. Sur une retraite, et les vérités dont elle doit s’y occuper,

Commencez votre retraite, au nom de Dieu , aussitôt que vous le pourrez, et que le mal de madame votre sœur vous en donnera le moyen. L'esprit où vous y devez entrer doit être un esprit de pauvreté, afin de vous exposer à Dieu plutôt pour

recevoir que pour agir et pour donner. Vous donnerez après, ce que vous aurez reçu : le donner, c’est le bien garder pour Famour de Dieu. Quand l'attrait vous laissera à vous-même , prenez par partie la première lettre de saint Jean : vous y trouverez partout les grands mystères, sources des grandes vertus et des grandes opérations de la grâce. Jésus-Christ lumière , vie, avocat, victime, Dieu en nous : le nouveau commandement fondé sur Ja nouvelle union du Verbe avec nous : Dieu dès le commencement qui attire les prémices du cœur; le malin vaincu , le monde et ses convoitises , l’antechrist : tout ce qui sépare Jésus-Christ, qui le divise d'avec l’âme , et l’empêche d'être un avec elle : l’onction; Dieu amour : les enfants de Dieu et leur héritage; les petits enfants et leur simplicité ; leur docilité, leur facilité à se laisser mener où l’on veut; la lisière, pour ainsi parler, par où on les tient; être né de Dieu, connoître Dieu ; l'amour prévenant de Dieu qni nous a aimés le premier.

Nous devons prévenir, comme lui, non pas Jésus-Christ, cela ne se peut; mais à son imitation, et pour l’amour de lui ; nos frères infirmes et ingrats.

L’extinction de la jalousie dans la charité ; l'amour des dons de Dieu dans les autres comme dans nous, en regardant Dieu dans ses dons, ou plutôt cé don qui est Dieu même.

Le témoignage des trois qui ne sont qu’un : Dieu plus grand que le cœur, le pénétrant, le perçant : Dieu nous écoutant ; Ja prière selon sa volonté; Dieu se priant , et s’écoutant lui-même en nous : être de Dieu , être en Dieu , entrer et sortir : l'amour accru, la crainte bannie, l'abandon et la confiance ; tout en proie à l'amour divin : silence; cependant écouter toujours ; laisser faire la parole ; et ne faire que lui prêter l'oreille attentive. En voilà assez pour reprendre haleine : communiez tous les jours.

Etre de Dieu, ne pécher plus: tout le monde plongé dans le mal: connoître le vrai Dieu ; être en son Fils. Le commencement de l'épître : Ce que nous avons vu, ce que nous avons ou ; la fin : Celui-ci est le vrai Dieu, et la vie éternelle; qu'il soit avec vous, ma Fille.

À Germigny, ce 11 octobre 1693.

LETTRE CXXVIIL. 11 lui donne des règles, sur certaines fautes ; blâme les raffinements des directeurs; et approuve qu’elle se livre aux larmes.

J'ai bien cru, ma Fille ; que vous ne seriez pas longtemps, sans que le goût de l’épitre de saint Jean vous vint.

Souvenez-vous que ces adhérences qui vous inquiètent ne doivent point vous empêcher de faire vos exercices. Je ne sais point décider avec certitude jusque où en va le péché; mais je sais bien qu’elle ne doit vous faire obstacle pour rien. Toute ma doctrine sur ces sortes de sujets est renfermée dans ces deux paroles : Se servir de ces peines pour s’humilier ; point pour se décourager, ni pour s'arrêter Sur son chemin.

Je ne comprends plus rien aux directeurs; et à force de raffiner sur les goûts, sur les sensibilités , sur les larmes , on met les âmes tellement à l’étroit, qu’elles n'osent recevoir aucun don de Dieu. Celui des larmes est à chaque page dans saint Augustin; mais dans David, mais dans saint Paul, mais dans Jésus-Christ. Pieurez, pleurez , fondez en larmes quand Dieu frappera la pierre. J'appelle ainsi votre cœur , non point à raison de la dureté ; mais de lastérilité naturelle pour les larmes de dévotion et de tendrésse. Modérez-les quand la tête en est troublée : quand il n’y a que le cœur qui se fond , je veux qu’on pleure ; et si vous avez trop de ces larmes , envoyez-en-moi ; je les recevrai , surtout celles que Dieu envoie sans nous , Ce Sont les bonnes. J'approuve aussi ce goût de la communion tel que vous me le représentez : il me tarde que vous commenciez cette retraite , et je prie Dieu qu’il calme les douleurs de madame votre sœur.

Je ne m'arrête pas à dire que Dieu peut supprimer les actes de l'imagination : il en supprime de bien plus délicats, quand il veut rendre l'âme docile au joug qu'il à à lui imposer. Allez donc en paix.

Je ne dois point me mêler des réceptions , ni même y en— trer trop avant, mais régler la manière de les faire; et c’est là ce que je ferai, S'il plaît à Dieu. Notre Seigneur soit avec vous.

A Germigny, ce 13 octobre 1693.

LETTRE CXXIX. Sur les attraits de cette religieuse pour Dieu, et sur” ses dispositions par rapport au prélat.

Je veux bien que vous m'écriviez Sur l'oraison, à la manière que vous le marquez par votre lettre du 14. | sidha*

Sur celle du 15, je vous assure qu’il n’y a point d'illusion dans vos attraits ni dans vos larmes. J'aime à entendre que vous sentez que ce n'est pas vous qui aimez, mais quelque chose qui aime en vous. La cause. de ces attraits, c’est la bonté infinie de Dieu. Si elle veut tirer de là quelque instruction pour les autres par mon MOYEN ; je me donne à lui pour faire sa vo-

lonté.

Je n'ai rien de particulier à vous dire sur vos dispositions par rapport à moi. Il me sembleroit seulement qu'il n°y faudroit pas prendre garde de si près, à cause de la liaison du ministère avec Dieu et ses plus vives opérations. Je répondrai au premier loisir à la grande lettre ; mais je voudrois bien que ce fût dans une parfaite désoccupation de toute autre pensée. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Germigny, ce 16 octobre 1693.

LETTRE CXXX. Sur ses confessions ; et les règles qu’elle y devoit suivre.

Vous aurez vu par mes lettres, qu'on vous rendra ce matin , que j'ai répondu aux vôtres. Il reste à vous décider que la petite confession générale que vous me fites dans le voyage. qui à précédé le dernier , est très bonne , et que vous avez très bien fait de ne vous pas confesser de ces adhérences. Ce que je vous en ai dit depuis ne change rien en cela : Je vous permets Pourtant de vous en confesser en général, à condition que quand vous ne le ferez pas, vous n’en irez pas moins à la sainte table,

Accoutumez-vous à étendre à tout la règle que je vous ai donnée pour la confession. Sans cette règle vous ne sauriez avoir de paix , ni être fidèle à l'attrait de Dieu. Je le prie de modérer vos inquiétudes qui vont à un trop grand excès sur la confession : trop de ces délicatesses avec un Dieu si bon ne convient pas. Si vous ne voulez pas m'envoyer des larines, pleurez pour moi, ma Fille, et croyez que Vous ne sauriez me faire plus de plaisir,

Vous ne me dites rien de votre malade dans votre dernière lettre : cela me fait croire qu'elle est mieux,

À Germigny, ce 17 octobre 1693.

LETTRE CXXXI. Sur une retraite.

Je ne sais plus, ma Fille, quand se fera mon voyage de Coulommiers. 11 survient une affaire qui en rend le temps incertain. Je ne vois guère d'apparence à vous voir devant la Tous- Saint. Ainsi, vous ferez très bien de commencer votre retraite le plus tôt qu’il sera possible : je vous donne ma bénédiction Pour cela. Vous ne serez point sans secours; Dieu sera avec Vous : abandonnez-vous à lui ; j'espère que vous sentirez son secours ; et cette épreuve vous sera utile. En tout cas, je serai 1C1 Pour vous répondre, Vous serez avertie du jour de mon dé-

part, en quelque part que je sois, les lettres me seront apportées sûrement de Meaux, où il les faut adresser. Commencez donc à la bonne heure et au nom de Dieu. Humiliez-vous, et ne vous embarrassez pas de ces jalousies : abandonnez-vous à Vattrait. Si vous pouvez dévorer entre Dieu et vous ces noirceurs, cela lui sera fort agréable , et j'espère que ce sera un moyen pour faire que ces attraits passagers se tournent en fond et en habitude. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny ce 19 octobre 1693.

LETTRE CXXXII. Sur la dépendance où Dieu met les âmes à l'égard du ministère ; et l’entier abandon à Dieu.

Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. C'est la béatitude qui m'est venue la première à la lecture de votre lettre , et je vous la dônne. Celle que j'aurai à prêcher le jour de la Toussaint est celle-ci : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, etc. Qu'est-ce que cette faim et cette soif? Qu'est-ce que ce rassasiement ? Dans la vôtre, par pureté, j'entends le dégagement.

C'est une chose admirable que la dépendance où Dieu met les âmes du ministère ecclésiastique , à mesure qu’il les veut rendre plus indépendantes de toute autre chose. Il permet pourtant des contre-temps pour faire son coup par lui-même : la conjoncture de votre retraite vous en doit être un exemple.

Je m'en vais à Dammartin jusqu’à la Toussaint : j'y serai fort occupé ; et peut-être le plus loin de vous qui se puisse dans le diocèse. Je vous remets à Dieu pour ce peu de temps. Je serai avec vous en esprit; et Dieu sera le moyen entre vous et moi.

Ne yous mettez en peine de rien : laissez-vous conduire à l'attrait : celui qui le donne saura bien vous faire trouver l'Ecriture sainte quand il faudra, et il le faudra quand il le voudra ; du reste tout à l'abandon. L'âme souffre, je l'avoue, à n'être occupée que de Dieu en nudité et désolation : mais c’est alors que plus caché dans le fond, il soutient ce qu'il semble avoir délaissé. Es

J'écrirai pour vous assurément; Dieu le veut : mais il veut qu’on n’écrive qu'après avoir eu le temps d'écouter. Ce qui oc cupe au dehors est un empêchement qu’on ne peut pas toujours lever, quand il est imposé d’en haut.

Si votre santé souffre, quittez sans hésiter. Ce n’esl pas Ja retraite, c’est la volonté de Dieu qui sanctifie. Si vous avez à

avoir de la jalousie, ayez-en pour les grâces les plus excellentes, et pour celte voie que saint Paul nous a montrée !. Il y a des nécessités de différents degrés ; les bienséances un font une. L'application que vous donnerez à écrire vos difficultés sur les auteurs mystiques ne vous fera point de tort, je vous en assure. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Meaux, ce 28 octobre 1693.

LETTRE CXXXIII. Sur la foi nue; les nouveaux spirituels ; la véritable oraison ; la pureté de l'âme; et l'extension de la confiance.

Pour moi, ma Fille, je n’y sais pas tant de finesse que votre auteur : j'appelle la foi nue, une foi qui demeure dans son obscurité, et s’en sontient : j'appelle désolation, la disposition d’une âme qui ne reçoit aucun secours aperçu. Je ne veux point du tout qu’on desire cette disposition. Quand Dieu y met, je ne veux point qu'on fasse d'effort : je dis d'effort pour en sortir, ni autre chose que ce qu'a fait Jésus-Christ dans son agonie, en concluant : Non pas ma volonté, mais la vôtre : ce qu'il a dit positivement en notre personne; puisque pour Jui sa vo— lonté étoit toujours dans le fond celle de son Père.

Les nouveaux spirituels se font un jargon que je n’entends pas : ils parlent trop de passiveté. Je n'en reconnois point de pure; parce qu'il y a toujours un acte très libre et très paisible, aussi bien que très intime de la volonté , et un libre conséntement, sans quoi l’oraison ne pourroit avoir ce mérite chrétien, qui est tout ensemble notre mérite et un don de Dieu. Tout le secret de l’oraison me paroît être dans cette parole de saint Jacques : Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous 2. On s'approche de Dieu, lorsque on se met en sa présence ; c’est à dire lorsqu'on se recueille en soi-même pour recevoir l’impression de sa vérité, quelle que soit celle à laquelle il lui plaira de nous appliquer, ou à celle que la lecture ou notre volonté soumise à Dieu nous présentera. Quand l'âme est déterminée, et comme entrainée d'en haut, soit avec force et avec puissance, soit avec suavité, soit avec un trait mêlé de l’un et de l'autre ; qu’elle suive : quand elle est comme laissée à ellemême, qu'elle s'aide de tout ce qui lui est laissé ou donné d’ailleurs.

Je ne sais où voire auteur a pris, que lorsque on estappelé à

Cor. x11. 31.—? Jae, 1v. 8.

celte oraison de pure foi, tout autre exercice est interdit. Ce sont des règles qu'on se fait arbitrairement, sans aucune autorité de l’Ecriture ou des saints. C’est autre chose, si Dieu ne Île permet pas ; mais ce n’est pas une règle. La seule règle, dans ces occasions, est de ne rien forcer ; parce que cet effort trop vif et trop marqué, ordinairement ést un effet d'une imagination échauffée, qu'il faut bannir et tenir captive autant qu'on peut. Mais une manière de s’exciler, douce et paisible, quelquefois fervente, toujours simple, ne doit point être exeluse de l'oraison, mais plutôt y doit et y peut être très utilement exercée.

Pour ce qui est du raisonnement exprès et méthodique, j’avoue qu'il me peine dans la communication : mais cette simple attention avec cette admiration de la vérité est bien loin de là ; et loin de nuire à la contemplation, elle en fait une des plus belles parties, puisque rien ne dispose fant à aimer, qui est le but et l'essence de la contemplation. Voilà donc ce que j'appelle s'approcher de Dieu.

Pour ce qui est de l’autre partie, qui est que Dieu s'approche de nous, elle est sans règle ; et lui en vouloir donner, c'est en vouloir donner à Dieu. Je vous dirai seulement que les spirituels, du caractère de l’auteur que vous me citez, me semblent trop attachés à tout rapporter à la présence de Dieu en nous, qui n’est qu'un de ses attributs particuliers, et qui en soi-même n’est pas des plus touchants ; puisque, selon cette pensée divine qui répond à l’immensité de Dieu, il est dans toutes ses créatures animées et inaninées. C’est autre chose que cette présence par laquelle il nous est présent comme bonté, comme vérité, comme sainteté qui nous rend saints. O! celle-là, ma Fille, je veux dire, celte présence, C’est ce qui nous unit à Dieu de cette manière intime que lui seul sait expliquer.

[l est lien certain que le fond de l'oraison de contemplation, c’est le recueillement et le silence : mais si l'effet de ce recueillement étoit de nous retenir toujours en nous-mêmes, pour ne regarder Dieu que là, Jésus-Christ ne nous auroit pas fait dire tous les jours : Notre Père qui étes dans les cieux ; et il ne seroit pas dit de lui tant de fois, qu'il leva les yeux au ciel en bénissant et en priant. Sorlons donc de nous-mêmes en cetté sorte, et laissons-nous ravir hors de nous; c’est un des effets de l’amour. Quand on est ravi hors de soi de cette sorte, on y demeure ; et ce n’est pas tant en sortir, qu'y rentrer d’une autre manière. Toute vérité, quelle qu’elle soit, aperçue ou non aperçue distinctement, est l’objet de l'union’avec Dieu, qui est

toute vérité : et aussi réciproquement, toute vérité est Dieu © parce que c'est en Dieu que tout est vrai immuablement et éternellement.

Je suis ravi de vous voir ravie de la divinité et de la grandeur de Jésus-Christ : soyez-le encore de sa béatitude : soyez-le de celle de Dieu, qui est heureux et le seul puissant, comme l'ap— pelle saint Paul. Réjouissez-vous de ce que Dieu est une nature heureuse et bienfaisante, et bienfaisante parce qu’elle est heureuse : heureuse et béatifiante, qui fait ses délices de la bonté, qui se dégage sur tout ce qu’il aime, et à qui il communique son amour conformément à cette parole : Mes délices sont de converser avec les enfants des hommes ? : combien plus avec les anges, où il n’y a rien d'impur ? mais combien plus en un autre sens avec les hommes, afin de les purifier, en leur appliquant sa pureté purifiante. C’est ainsi qu’on a le cœur pur.

Vous me demandez ce que c’est que le dégagement où je mets cette pureté? Cela s'explique de soi-même. Il y à des choses sur lesquelles il faut sentir, et non pas interroger. Relisez l'endroit où je vous parle de ce dégagement ; VOus trouverez tout votre doute éclaire. Vous vous faites souvent de la peine, en disant que je ne vous réponds pas à certaines choses aux quelles je sens que je réponds, parce que je donne un principe par lequel on se répond à soi-même, qui est une manière de répondre qu'il faut souvent pratiquer, parce qu’elle apprend à l'âme à consulter en soi-même la vérité éternelle, c’est à dire à s’y rendre attentive. C’est ce qui fait que je ne vous dis mot sur ces oppositions à l'attrait divin. N'est-ce pas répondre à tout, que de vous dire de le suivre? Allez donc à Dieu en abandon : assurez-vous que j'ai répondu à toute votre lettre: dila= tez-Vous, marchez en liberté. Ne vous faites point de la confession un exercice angoisseux, mais de confiance et d'amour ; par conséquent d’humilité, parce qu’il n'y a point de confiance qui ne sorte de ce fonds.

Vous souhaitez à l’heure de la mort la confiance que vous avez ressentie : ignorez-vous que celle qu'on à pendant tout le cours de la vie, à son effet pour la mort? Que sommes-nous, sinon des mourants ? Celui qui la donne, ne la peut-il pas conünuer ? Que fera l'âme à la dernière heure, sinon ce qu'elle a toujours fait? Dieu n’a-t-il pas en son Pouvoir tous les moments, et y en a-t-il un seul qui ne puisse être celui de la mort ? Que faut-il donc faire à chaque moment, sinon d'étendre sa

"Le Tim, vi, 15,—2 Prov. vri: 31,

confiance à tous les moments suivants, et à l'éternité tout entière, si notre vie pouvoit durer autant ? |

Vous voyez que J'ai répondu à tout. Je me suis trouvé cette nuit en disposition et en loisir de le faire. J'ai eu plus tôt fait de lire votre lettre tout entière, que d'y aller chercher des distinctions que vous m'y aviez marquées. Vous êtes trop angoisseuse ; dilatez-vous : quoique les angoisses aident aussi à leur manière à dilater d’un côté ce qui se resserre de l’autre. Si cela est en vous, Dieu en soit loué. Ce noir chagrin est en sa main, et il sait bien s’en servir : il n’y a qu’à s’abandonner, et se laisser pousser haut et bas; puisque l’état de cette vie demande ces vicissitudes, et que l’immutabilité est réservée à la vie future.

Dites-moi qui est cet auteur, s’il est imprimé? Si c’est un auteur que le publie ne connoisse pas, je ne suis point pressé de le connoître. Je vous dirai seulement qu’en ce siècle je vois dans les spirituels beaucoup de jargon, beaucoup de règles qu’on forge sur ses expériences ou par raisonnement : mais, ni nos expériences, non plus que celles des personnes que nous connoissons, ne font toutes les voies de Dieu, ni nos raisonnements ne font pas sa loi. 11 pousse et il retire. Ce qu’on appelle état permanent, ne l'est qu'à comparaison d’un autre plus agité ou plus fariable ; et si on avoit l'entière et absolue permanence, on auroit l'éternité.

Quand le compte que je vous ordonne de me rendre causera trop d'interruption à votre oraison, ou trop d’accablement à votre tête, remettez à an temps plus libre, et marchez en tout dans la dilatation de cœur , autant que Dieu vous le donnera , sans contraindre son Saint-Esprit, qui veut qu'on le laisse souffler où il veut, et comme il veut. Je le prie qu’il soit avec vous.

A Dammartin, ce 31 octobre 1693.

P. S. Il reste à vous dire, que pour vous donner moins de peine, je ne vous demande aucun raisonnement sur vos disposilions, mais une nue exposition de ce qui se passe tant en peines qu’en attraits, tout cela m'étant nécessaire pour me fixer dans ma conduite. Je n'empêche pourtant pas que vous ne n'exposiez aussi vos réflexions. î

Les auteurs dont vous me parlez, ne me paroissent pas distinguer la voie de la foi nue d’avec celle du pur amour. I n’y a rien de si certain que ce principe, que l'amour présuppose quelque connoissance , et qu'il l’augmente. Une lumière plus

sombre est changée par l'amour en une lumière plus claire ; une lumière plus variable en une lumière plus fixe; une lumière plus resserrée en une lumière plus étendue, et ainsi du reste ; et cette nouvelle lumière qui vient par l'amour, l’augmente encore, et ainsi jusqu’à l'infini. Dieu soil avec vous.

LETTRE CXXXIV. 1] lui donne un règlement pour sa retraite.

Vous ferez très bien de communier tous les jours de votre retraite. Vous ne devez point hésiter à commencer votre office selon l’ordre du chœur. Je vous donne à lire un des jours le premier chapitre d'Ezéchiel, où est la gloire de Dieu. Adorezen l'obscurité sainte : abandonnez-vous à Dieu pour le bien entendre. S'il sort quelque rayon de la profondeur de la nue, recevez-le avec respect.

Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 31 octobre 1693.

LETTRE CXXXV. Il conseille de ne point lire Malaval : dans quel esprit il faut communier ; quelle doit être la présence de Dieu dans l’oraison.

Je connoïs M. de Malaval * : laissez-le là, et conseillez à madame de Baradat d’en faire autant. Il est de ceux qui font une méthode réglée de leurs expériences, et qui contraignent par là l'esprit de Dieu , qui veut être libre. Quand je dis, Laissez cela, je ne veux pas dire pour vous, Ne le lisez pas; je le dis à madame de Baradat. Je n'aime pas qu'à l’entrée des voies de Dieu on fasse de ces lectures, qui pourroient prévenir l'esprit par des impressions, et substituer des pensées humaines à Ja place des mouvements du Saint-Esprit,

Je ne vous tairai point que dans le compte que vous me rendez de votre retraite, j'ai senti un esprit trop raisonneur, trop

* Francois de Malaval, né à Marseille le 17 décembre 16927. Quoique aveugle presque aussitôt après sa naissance, il ne laissa pas que de faire d’assez bounes études. Son goût pour la mysticité lui fit saisir avec avidité les principes que Molinos exposoit dans /& Guide spirituelle. Après s’en être bien rempli,il composa la Pratique facile pour éleser l'âme à la contemplation, ouvrage qui contribua beaucoup à étendre en France la nouvelle dévotion. On publia contre son livre un écrit qui a pour titre Le Quictiste, ou les Llusions de la nouvelle Oraison de quiétude ; ct le livre de Malaval fut censuré à Rome lorsque l'affaire du quiétisme y eut été portée. Bossuct a réfuté, dans son Jnstruction sur les Etats d'oraison, les pernicieuses maximes de l’ouvrage de Malaval, qui abandonna de bonne foi ses erreurs dès que Rome eut

condanmé son livre, et qui se déclara dès lors très ouveriement contre a docirine de Molinos,

de réflexions sur votre état, trop de comparaison de votre oraison avec celle des autres, et de celle de l'amour avec celle de la pure foi, qui dans le fond sont les mêmes. Il m'a paru même dans vos attraits quelque chose de plus brouillé et de moins net que dans ce qui précédoit votre retraite. J'en ai attribué la cause à tant de réflexions sur les états et les oraisons, qui n’étoient pas tant de saison, et qui pouvoient trouver leur place dans l'exposition que vous me voulez faire des difficultés. Pour me les faire, je vous permets la lecture de Malaval. Au reste je vous ai instruite, par ma lettre de Dammartin, de ce que vous avez à faire.

Ne faites point de communions par épreuve de ce qui pourra en arriver, mais par attrait, par obéissance et par goût. La présence de Dieu, daus l’oraison, ne doit pas être une présence sèche, mais pleine d'amour. Rien ne rend l’objet si présent que l'amour même, qui lui unit le fond de l'âme, et qui en rappelle tous les traits. Peut-on oublier et n'avoir pas présent ce qu'on, aime ? Vous vous êtes donc bien trompée, quand vous avez distingué cette oraison de présence, d'avec celle d'amour. Dieu présent comme vérité, comme justice, comme bonté infiniment communicative; Dieu présent dans le cœur, et y habitant, y demeurant, y agissant avec liberté, s'y promenant, comme parle l'Ecriture, deambulabo in eis ‘; n'est-ce pas la véritable ma tière de l'amour jouissant?

Si méditer, c’est faire des raisonnements dans son esprit avec un effort de la tête, M. Nicole n’aura pas raison de vouloir qu’on en revienne toujours à la méditation. S'il appellé raisonner, contempler une vérité révélée de Dieu, y être attentif, l’admirer, s’y unir par un acte de foi, par la même foi en contempler la liaison avec d’autres vérités égalément révélées, et la liaison révélée aussi ; je le veux bien, et en tout cela c’est le cœur qui fixe l'esprit: et s’il ÿ a un raisonnement, comme en effet il y en a un, c’estun raisonnement dont la foi, qui opère en amour, fait toute Ja liaison des principes et des conséquences. La tête y a peu ou point de part : tout consiste ‘principalement dans une attention paisible de l’âme sur ce qu'elle aime; et l'attention de cette sorte est un effet de l'amour.

L’attention vient d’un acte dé la volonté qui la fixe. C'est autre chose quand il part un trait du fond de l'âme , qui Ja transporte, et lui fait desirer de voir à découvert la vérité même, qui a été jusque ici ce que Dieu à semblé vouloir de vous. Mais

3 Levit, xxvi. 12

sans chercher à rien décider là dessus’, laissez-le décider tout seul; et parmi des choses qui toutes sont bonnes, et toutes peuvent venir de son esprit, laissez-vous déterminer par l'attrait.

Ne craignez rien dans les larmes, que le mauvais effet qu'el- Jes peuvent faire sur votre santé et sur votre tête : du reste, ni David, ni saint Paul, ni saint Augustin à leur exemple, n’y ont trouvé la nature. Elle se trouve partout, et se peut trouver dans les actes les plus purs, qui peuvent servir à la repaître. Le moyen le plus efficace pour l'empêcher de s’y trouver, c’est de la laisser comme oubliée, et songer plutôt à l’outre-passer qu’à la combattre.

Ne dites point que vous aimez, et que vous admirez sans acte ; car tout cela sont des actes : dites, sans acte marqué et sans paroles expresses, et vous direz bien. Je sais aussi que c'est cela que vous entendez.

Ce rassasiement dans lasainte communion me plait beaucoup, et je ne m'étonne pas qu’il ne soit pas plein ni parfait dans une âme qui espère et qui desire. Vous avez bien fait de prier en cet état pour les âmes que Dieu purifie, et en ce monde et en l’autre; car il ya un purgatoire mystique dans cette vie. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille. ,

À Meaux, ce 3 novembre 1693.

LETTRE CXXXVI. Quelle est la présence de Dieu la moins touchante ; s’il y a du péché à n'être pas toujours occupé de Dieu ; sur le véritable dégagement ; les distractions ; €t la charité fraternelle.

Si je vous répondspar principes, souvent sans application , ma vue est que vous trouviez les réponses dans la vérité éternelle plutôt que dans ma bouche.

Cette présence de Dieu indéfiniment dans toutes choses, est la plus sèche et la moins touchante de toutes. Attachez-vous aux présences que je vous ai marquées, plutôt qu'à celle-là, que les spirituels d'aujourd'hui semblent regarder comme le fondement principal de leur oraison.

I ne m'importe guère que vous vous donniez la peine de transcrire le sentiment de Malaval, que je n'estime pas assez pour en faire une autorité. On allègue certains passages du Traité de l'amour de Dieu de saint François de Sales, dont j'entendrois parler plus volontiers si vous les saviez.

Je ne songe point du tout à écrire de l’oraison en général ; c'est bien assez que j'aide à marcher ceux que Dieu m'adresse

Si j'avois à écrire, je le ferois par principes, comme vous le dites, plutôt que parréfutation. I] y auroit du péché à ne vouloir pas être toujours occupé de Dieusi on le pouvoit. Il n’y a point de péché à donner quelquefois du relâchement à cette douce occupation, quand elle vient à trop échauffer la tête. Il ne s’agit pas non plus de l’opposition par nature, mais de celle de consentement et de volonté : sur quoi vous avez votre grande règle pour la confession.

Il ne faut point chercher d’autre raison pourquoi Dieu retire son attrait, sinon qu’il souffle où il veut : les autres sont acces— soires, et ne se trouvent pas partout. Qui dit dégagement, dit dégagement de tout: et c'est là cette pureté de cœur qui concourt avec la parfaite liberté. J'ai ajouté que ce dégagement n'ôtoit pas la dépendance envers l'Eglise et son ministère : c’étoit tout ce que voyois sur cette matière, et ce qui suffit pour entendre ce dégagement qui n’est qu’une séparation de tout ce qui n’est pas dans l’ordre divin.

Les distractions n’obligent pas à recommencer les endroits du bréviaire où elles arrivent, quand on n'est pas certain qu’elles sont volontaires; autrement, contre l'esprit de l'Eglise vous vous chargeriez de plus de prières vocales qu’il ne faut, et vous vous mettriez dans des angoisses, dont l'esprit de Dieu est ennemi.

Je trouve plus de netteté dans les sentiments du 17 novembre, que dans ceux qui précédoient immédiatement. Allez toujours, Dieu est avec vous. Je vous loue de vous attacher à la charité fraternelle : mais songez qu’elle réside dans un certain fonds, et n’a non plus besoin d’actes marqués, que la charité envers Dieu, et les autres vertus. Tout n’est rien en effet : tout ce qu’on pense de Dieu est un songe à comparaison de ce qu’on voudroit et penser et faire pour célébrer sa grandeur. Offrezlui le néant de vos pensées, qui se perdent et s’évanouissent devant la plénitude de sa perfection et de son être.

À Germigny, ce 3 novembre 1693.

LETTRE CXXX VII. Sur la lecture des auteurs mystiques ; sur les jalousies spirituelles ; et la réception des Filles à Jouarre.

Je ne dis point que vous ne parliez pas nettement : au contraire, c’est en faisant comparaison des lettres où je trouvois de la brouillerie avec les autres, que je vous ai dit qu'elles me paroissoient moins nettes. :

Je ne connois le père Guilloré que par des extraits que j'en

Bossuet , t. Xxvn, 16

ai vus, qui me parurent un peu extraordinaires. On perd bien du temps à ces lectures.

La lettre que vous m’écriviez pour le renouvellement de vos vœux, arriva lorsque la messe que vous vouliez que je dise à cette intention étoit finie : ainsi je n’avois plus rien à dire sur cela. Je connois le fond de ces jalousies spirituelles : c'est de quoi s’humilier, mais non pas de quoise décourager. Que voulez-vous que je vous dise sur mes louanges? Le mieux que je puisse faire, c’est de passer par dessus. Voulez-vous que je vous parle franchement sur les réceptions ? on se défie un petit peu trop de moi. La réponse que je ferois aujourd'hui, ne seroit pas plus ferme que celle des temps précédents ; et c’est pourquoi j'aime autant garder le silence que de répondre sans nécessité,

* Ce 4 novembre 1693.

P. S. Qui vicerit, sic vestietur vestimentis albis, et non de— lebo nomen ejus de libro vitæ, et confitebor nomen ejus coram Patre meo et coram Angelis ejus : « Celui qui sera victorieux, sera ainsi vêtu d’habits blancs; et je n’effacerai point son nom du livre de vie , et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges. » Voilà ce qui est venu à l'ouverture de l'Apocalypse. J'approuve fort que vous continuiez la lecture de cet admirable livre. Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec vous : je lui rendrai grâces au saint aulel de celles qu'il vous a faites dans cette retraite.

LETTRE CXXXVIIN. Règles de conduite propres à son état ; sur les différentes sortes de prophéties qui concernent Jésus-Christ, les degrés par lesquels le Verbe descend jusqu’à nous, et le don des larmes.

Laissez, ma Fille, Dieu le maître des grâces qu'il vous voudra faire : il l’est aussi, quoi qu'on puisse faire, ni penser au contraire ; mais il faut consentir à ce qui est; et s’y soumettre avec amour. Ainsi on ne perd rien, et Dieu sait bien récompenser d’ailleurs ce qu'on semble perdre : car il est celui à qui pour faire et pour donner ce qui lui plaît, le néant est aussi bon que l'être : et ce qui n’est pas, aussi bon que ce qui est. Croyez-le, et vous vivrez. Mettez Jésus-Christ à la place de tout ce qui vous manque. Peut-être que Dieu vous fera sentir par avance cette oraison en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ, dont Je me propose de vous parler.

N'allant point à l'office, ne faites pas ce peu qui vous acca— ble. Profitez des humiliations que cela vous attire. Je vous per-

mets quelque société durant vos maux : ne foreez rien, et passez ce que vous pourrez entre Dieu et vous. Ne faites aucun effort, quel qu'il soit, et ne vous livrez pas à de trop grands mouvements. Lisez à votre loisir le chapitre xL de l'Ecclésiastique, et le chapitre xr de la Sagesse. Portez Adam et son joug. Portez l'image de l’Adam terrestre, et vous porterez un jour celle du céleste. Communiez le plus souvent que vous pourrez : quand vons ne le pourrez pas, mettez-vous en la personne d'Adam , privé du fruit de vie : humiliez-vous en cet état, et revêtezvous du nouvel Adam. Vous aurez plus que vous ne perdez : c'est là encore une fois cette oraison en Jésus-Christ. N'argu— mentez point sur les grâces, si elles sont passagères ou non : recevez-les comme éternelles et elles le seront.

S'anir à Dieu, sans combattre directement un sentiment : estune manière très efficace de n’y adhérer pas c’est le cas de trouver en Jésus-Christ tout ce qu'on ne peut trouver en soi.

Il y a des prophéties de ioutes les sortes : Il y en a où Jésus- Christ est tout pur, et il y en a où il est eñveloppé. Celles où il est tout pur assurent dans les autres le sens où il est caché. Vous trouverez cela expliqué à la fin des notes sur Salomon, sous le titre de Supplenda in Psalmos. Le père qui dit : Totus Deus, c’est sant Augustin sur l'Epître aux Galates, et il l'applique à Jésus-Christ ressuscité, Joignez à l'Evangile de saint Jean le Missus est, de saint Luc', et arrêtez-vous à tous les degrés par lesquels le Verbe descend. C’est un premier pas d’envoyer un ange; um autre, d’inspirer à la sainte Vierge cet amour de la chasteté; un autre, de lui inspirer l’obéissance avec l’Ecce ancilla ; un autre, de venir lui-même, après que l'humilité a si fort rapproché de lui celle qui le devoit attirer et recevoir. |

El n’y a rien du tout de secret dans cette affaire. Il est public que madame de Jouarre” a donné un placet pour rentrer, que le Roï a mis un néant avec indignation, et a dit que c’étoit l'effet des mauvais conseils des prêtres qu’elle avoit voulu ra-

voir, et qu’il les falloit éloigner. On à plaidé au grand conseil, etellea été condamnée contradictoirement,

Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

À Meaux, ce 14 décembre 1693.

P. S. J'ai lu un peu plus de la moitié de votre grand écrit;

? Luc. 1. 26 et seq.

* La précédente abbesse qui s'étoit démise.

et Jusque ici je n'ai rien trouvé dans vos sentiments que je n'approuve. ; 4

Je trouve qu’on parle beaucoup contre les larmes, et j’aurois intérêt à suivre ce sentiment : mais Je ne sais que répondre à saint Augustin, à tous les saints, à David, à saint Paul, à Jésus-Christ même. Il faut tâcher de les modérer quand’cela'accable le corps, et fait du mal : du côté de Dieu, ordinairement je n’y vois rien qui ne soit desirable. On a mis dans les litanies de Paris : Ut fontem laerymarum nobis dones, te rogamus, etc. , et cela est tiré des anciens rituels. Je sais bien que ce qui est bon de soi, par accident peut tourner en mal; mais en soi, c’est un don de Dieu qu’il faut accepter, et l’on doit lui en rendre grâces. Notre Seigneur soit avec vous.

LETTRE XXXXIX. Sur les spiritualités modernes.

Voilà, ma Fille , une lettre de M. l'abbé de la Trappe. Je continue la lecture de votre grand livre , où je ne trouve tou— Jours rién que je n’approuve. Je suis dans l’étonnement de beaucoup de spiritualités inconnues aux Pères, et inconnues . aux apôtres, Il faut pourtant bien qu'elles soient bonnes dans un certain sens, et vous tâchez de le trouver. Si vous aviez coté les endroits , vous m’auriez soulagé de quelques petits soins ; mais cela n’est rien , et j'y suppléerai aisément. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 17 décembre 1693.

LETTRE CXL,. Sur le sentiment des bienfaits de Dieu, l'abandon à sa vo= lonté, les attraits, les défiances qu’on veut inspirer de Dieu, les sensibilités, la liaison de l'amour avec la connoissance.

Jai reçu, ma Fille, vos lettres du 16, du 18, du 19 et du 22, avec une autre sans date, mais qui étoit jointe à une qui étoit datée.

Totus Deus ne convient pas à l’incarnation dans l'intention de saint Augustin, lorsqu'il s’est servi de ce mot; parce qu'il ne s'en sert que par rapport à la pleine manifestation de la divinité de Jésus-Christ. |

Quand on dit qu'on est favorisé, par sentiment plutôt que par réflexion et par retour sur soi-même, ou en tout cas par reconnoissance , il n'y a point de vanité : le premier est le meilleur.

I n'est pas toujours nécessaire de connoître distinctement ce

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTIONe 3565

que Dieu veut de nous, et il suffit de s’y abandonner. Ainsi je ne connois rien davantage au sujet dont vous me parlez. Beaucoup de foi et d'abandon avec peu de vues distinctes, c’est le plus souvent ce que Dieu veut.

Quand je dis que vous ne vous livriez pas à desattraits et opérations trop fortes, je parle par rapport au corps, qu'il ne faut pas laisser accabler : à cela près , Hvrez-vous.

Je vous avoue que je n’entends pas ces grandes défiances qu’on veut inspirer aux hommes de Dieu ; c’est peut-être par un défaut de lumières : en tout cas elles suffisent pour vous, et vous n’avez rien à rechereher davantage, comme aussi ne le faites-vous pas. L’obéissance supplée à tout, et l’ordre de Dieu.

Il y a des sensibilités de plusieurs degrés : celles qu'on craint tant sont fort superficielles. Il y a un sens intérieur bien profond , et ce qui s’y passe n’a rien de suspect. Je vous répète encore qu’il faut recevoir ces dons de Dieu avec liberté et dilatation. Je suis étonné du dernier passage du cardinal Bona, que vous m’envoyez aujourd’hui.

Je persiste à dire qu’on ne peut aimer sans connoître : mais quoique connoître et aimer soient deux opérations très diflérentes , il est très possible et très commun qu’on ne les distingue pas; et souvent l’amour semble prévenir, parce qu'on le sent davantage. Au reste tout cela n'importe à rien, pourvu qu’on nedéroge pas à la parole de notre Seigneur, qui dit : La vie éternelle est de vous connoître 1.

Pour ce qui'est de l’acte de contemplation sans s'appliquer aux images , je n’y vois aucune impossibilité. Au reste , quoique l'amour divin ne soit point à craindre, il y a quelquefois des circonstances qui lesont : mais on le connoît bientôt, et Dieu ne tend point de piéges aux âmes qu’il tire. Je n'entre point dans l'avis qui préfère les privations sèches. On raffine trop; je dis trop, et même de très saints auteurs. J’ai peine à céder à de certains sentiments des plus grands spirituels modernes. 11 semble qu’on ne s’étudie qu’à trouver des subtilités pour faire qu’on se défie de Dieu. J1 n’y a presque que sainte Thérèse, dont je puisse m’accommoder tout à fait: mais encore un coup c’est ma foiblesse de ne pouvoir atteindre au raffinement des autres. Nous perdrions trop de temps à renvoyer cet écrit. Je choisirai les questions auxquelles il faudra répondre en un mot , et je les

3 Joan. XVII. 3.

ai déjà marquées autant qu’il est nécessaire par rapport à Vous ; il n’y a que le temps à trouver. . ? L Portez votre infirmité sur ces jalousies spirituelles , entre Dieu et vous, et jamais à confesse , et qu’elles ne vous empêchent jamais de faire ce qui vous est prescrit , surtout de communier. Ne raisonnez pas davantage sur le consentement , et abandonnez tout à la bonté de Dieu. Ne songez plus à vos confessions précédentes, nonobstant la peine nouvelle que vous donnent ces dispositions. Il n’y a qu’à obéir sans raisonner , età dilater son cœur. Il n’y a pas de loisir et encore moins de mécessité de vous donner des pratiques comme l’an passé. dé Gloria in excelsis Deo, pax hominibus , etc. Ce sera le sujet de mon sermon. Dieu bénisse les nouvelles officières. . 1400 Quand ces fantômes de divinité passent par l'esprit, jeny vois autre chose à faire qu’à les laisser passer sans s'en ÉMOUvoir, et sans même y faire attention ; et s’ils se rendent impor-

tuns, encore plus les mépriser ; sans effort contre eux, de peur de combattre contre le vent.

Il ne faut rien desirer

, Di ravissements ni extases, mais seulement d'aimer Dieu :

mais n’ayez point de scrupule de cela :

laissez passer. Ne demandez pas à Dieu qu’il retire aucun de ses dons , mais qu’il vous donne celui-d’en bien user.

Si vous voulez mettre par écrit ces qualités du Sauveur, du chapitre 1x d’Isaïe , tirez-les au sort entre celles qui en seront édifiées, et priez madame l’abbesse d'y éntrer, si vousl'ycroyez disposée. Le sort vous tiendra lieu d’obéissance, et je prie Dieu

d'y donner sa bénédiction, Du reste, ces pratiques viennent bien quand on y est poussé : la répélition devient sèche et affectée. 7

Assurez-vous qu’on ne verra plus entrer d'homme à Jouarre , sans une nécessité absolue, et assurez-en mes chères Filles. Je salue madame de Luynes... :

Notre Seigneur, ma Fille , soit avec vous.

À Meaux, ce 23 décembre 1693.

LETTRE CXLI. I] lexhorte à ne point setourmenter à chasser ses réflexions ; lui apprend: comment Dieu nous communique de plus en plus ses grâces ; réprime ses craintes , et condamne ses inquiétudes pour l’avenir.

. Retranchez encore , ma F

inquiète que vous faites,

grâces. Soyez soumise à $

bien loin de vous tourme

ile, de vos réflexions la question si Dieu vous veut faire de nouvelles à volonté, dans une attente paisible :

nter à chasser les réflexions , ce qui les

feroit plutôt venir, laissez-leur avoir leur cours ; qu’elles s'écoulent sans que vous vous y attachiez; entrez dans le fond. Malgré nos infidélités, Dieu veut toujours donner de nouvelles grâces : il les donne au dessus de tout mérite ; il les donne sans qu'on le sente, sans qu’on le sache , souvent même sans qu'on le soup— conne : il se sait lui-même , et c’est à lui à qui il faut tout remettre. C’est bien fait de remettre tout à la main toute puissante de Jésus-Christ.

Vous voilà toujours dans vos craintes de consentement , el vous voulez m'y faire entrer. Vous détruisez ce que vous veniez de dire , et mes règles ne seront plus rien rien si VOus VOUS écoutez ainsi vous-même : mais si vous allez pousser la chose jusqu'à vous retirer de la communion ; où à vous troubleren allant à ce banquet de délices , vous renversez tout. Sije ne vous fais pas beaucoup de remarques sur les attraits que vous sentez , c'est que je souhaite aussi que Vous Y fassiez moins de réflexion. Quand vous avez exposé, mon silence marque mon approbation contre les illusions que vous pourriez craindre, et cela suffit sans tant raisonner.

Rien ne peut mieux faire le sujet de la retraite que je vous permets , que cette sublime purification de la religieuse des Clairets. J'ai vu ce récit, et comme vous j'ai fort remarqué eet endroit : c’est la disposition la plus convenable à la qualité d'Epouse.

Votre esprit qui prévient trop les difficultés, et qui par

«avance demande des conseils contre les peinés que vous craignez qui ne reviennent , s’écarte de la simplicité. Quoi , la pa— role du Fils de Dieu, À chaque jour suffit sa malice , ne regarde-t-elle pas la vie intérieure comme l'autre ? Oui, sans

doute , elle la regarde : tenez-vous-en Jà ; car enfin quelle est cette inquiétude ? Si ces peines reviennent , n’avez-vous pas le remède dans les règles et dans les ordres que vous avez Teçus de moi ? Que voulez-vous davantage ?

Voudroit-on que j'allasse m'inquiéter, comme on fait à Jouarre , de tous les projets qu'on conçoit, et qu'on dit qu'on fait du côté de Rome ? A chaque jour suffit sa malice , encore un coup. Pour dire que j’obéirai , s'il vient des ordres en forme, vous avez bien remarqué que c’est un si. Que sert de perdre le temps en paroles superflues ? Dites à celles qui se troublent, que mon repos doit calmer leur inquiétude. On ne songe pont du tout à remuer l'affaire de l’exemption , et on Y songeroit en

vain. Madame de Soubise a raison de ne songer pas à M. l’archevêque en matière de congé : ce n’est pas là une cause d’ap-

pel. Je n'ai encore aucune réponse ; quand j’en aurai, je vous en dirai ce qui se pourra. -

Ne vous troublez de rien ; tout est compris dans la volonté de Dieu : en s’y abandonnant, qu’a-t-on à craindre ? Notre Seigneur soit avec votre esprit.

A Meaux, ce vendredi, vers la fin de 1693.

LETTRE CXLII. Sur l'utilité de ses peines ; Popération de Dieu dans ses saints ; la disposition pour bien prier.

Il y a déjà , ma Fille, plus de cinq cents pages des miennes dans la continuation de la cène : il n’y a plus que quatre versets à expliquer , avec une récapitulation de la prière de notre Seigneur.

Je n’ai rien ouï de vous sur le jansénisme, ni sur autre chose, Je me ferai un honneur et un plaisir de vous justifier. Laissez écouler ces peines ; elles ne feront, s’il plaît à Dieu, que con- centrer la charité dans votre fond. Si Dieu vous veut sans action, soyez-y, et ne forcez rien. Active, passive, tout estbon, si Dieu le veut, disoit saint François de Sales à la Mère de Chantal. Tout ce que Dieu à fait dans les saints n’est pas écrit : ils n’ont pas toujours su eux-mêmes ce que Dieu opéroit en eux. Le fond de la grâce est toujours le même. La manière de l'appliquer, et l'attention qu’on y a peuvent augmenter ou diminuer , s’expliquer ou plus ou moins. Il y à un mot de saint Antoine qui comprend bien des secrets : c’est que le moine ; pour bien prier, ne doit songer ni à lui-même ni à sa prière. Je ne sais s’il n’est point dans votre écrit : quoi qu’il en soit, je Pai dans Cassien.

I n°y a aucun sujet de croire que Dieu permette au démon de remuer cette humeur noire , ne doutez pas qu’elle n'ait son utilité pour entretenir le don de Dieu.

Je salue madame votre sœur, et suis à vous, eomme vous sAVez.

À Meaux, ce 30 décembre 1693.

LETTRE CXLII. Sur Foraison, et les défauts de la dévotion d’awjourd’hui,

J'envoie exprès pour vous souhaiter une heureuse année, pour vous dire adieu, et recevoir les papiers que vous aurez à m'envoyer.

Je n'ai rien, ce me semble, à vous mander, sinon , renouvelez-vous, dilatez-vous sur l’oraison. Je pense et repense aux

DK PLÉTÉ ET DE DIRECTION. 369

paroles de saint Antoine : les voici de mot à mot , telles qu’elles sont rapportées par Cassien dans sa neuvième Conférence, cha-

- pitre xxx. « L’oraison n’est point parfaite , où le moine se counoît lui-même ou sa prière : » Non est perfecta oratio in qua se monachus , vel hoc ipsum quod orat intelligit. Cela dit beau= coup.

il y à encore dans saint Augustin, au commencement du livre 1x de ses Confessions, un silence qui est admirable. Pour moi je crois qu'on ne traitoit guère de ces choses particulières : on se renfermoit entre Dieu et soi: Intra in cubiculum , selon l'Evangile ‘. C'est un des défauts de la dévotion d'aujourd'hui, de se trop observer dans l’oraison, et d'en trop parler. C’est autre chose pour ceux que Dieu met dans la dépendance d'un directeur, pour s’assurer de leur voie : mais avec cela, je suis fort d'avis qu’on se laisse beaucoup aller à Dieu, sans tant craindre l'illusion. 11 faut exposer, et demeurer en repos. Notre Seigneur, ma Fille , soit avec vous.

A Meaux, ce 1e" janvier 1694.

LETTRE CXLIV. Sur plusieurs faits particuliers ; sur les actes qu'on appelle formés, et le simple retour vers Dieu.

Je n’ai rien cru de vous sur les sujets dont vous m'avez écrit, qui ne fùt digne d’une religieuse aussi détachée que vous l’êtes.

J'ai redemandé à ma sœur Subtil le commencement que je lui avois envoyé sur la cène, pour le corriger, et le renvoyer avec tout le reste : il n’est pas possible que cela se fasse avant mon départ, ni que j'écrive rien de considérable.

J'ai eu beaucoup de joie de ce que vous m'avez mandé de la conduite édifiante de madame de Baradat la tante: c’est un bon esprit, qui ne se mettra pàs au bien à demi. Je vous prie de témoigner mes sentiments à madame de Blaienne. Je n'ai rien à vous dire de Faremoutiers, que lorsque j’y irai moi-même ; ce qui est fort loin. J'approuve, au reste, toutes les démarches

que la charité vous inspire. Je vous permets d'écrire, et à elle de recevoir ce que vous trouverez à propos de Jui mander , pourvu que la voie soit sûre , et que je ne paroisse pas; J'ai des raisons d'agir de cette sorte : vous pouvez l'assurer de ma charité.

Je me doutois bien que votre explication sur le jansénisme seroit celle que vous me donnez ; et j'en suis très aise.

1 Matt. vi. 6.

Je vous répète que les actes qu'on appelle formels ; ordinairement ñe sont rien moins que de vrais actes. Un simple retour vers Dieu emporte un plus parfait désaveu de tout ce qui est contraire à sa volonté, que tous ces actes en forme qui ne sont

que dans la mémoire. En un mot, c’est assez dedire dans le langage du cœur : Mon Dieu, j'aime ce que vous aimez, et je désavoue tout ce qui ne vous plaît pas. 4

À Meaux, ce 2 janvier 1694.

LETTRE CXLV. Sur la nouvelle abbesse de Notre-Dame de Soissons ; et sur la joie qu’on doit avoir dans les occasions d’humiliation.

J'ai, ma Fille ; reçu votre lettre du 4. Je suis ici depuis trois jours : M. de Chevreuse n'y sera que dans deux jours : vos lettres ne seront rendues-qu’en ce temps là. On attribue beaucoup à M. du Maine la nomination de madame de Fiesque * : on pense qu'il a cru que madame la comtesse de Fiesque l’avoit fort servi auprès de Mademoiselle. J'ai dit à madame de Soubise combien vous vous sentiez obligées, madame votre sœur et vous, aux amitiés que madame de Jouarre vous avoit faites en cette occasion , et à toute la manière dont elle en avoit usé.

La joie qu’on doit avoir dans les occasions d’humiliation , n’est pas toujours une joie sensible, mais une simple complaisance de l'esprit à la volonté de Dieu, on lui disant : Zta, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te‘: « Oui, mon Père, Je vous en rends gloiré; parce qu'il vous a plu que cela fût ainsi. » Madame votre sœur est entrée dans les véritables sentiments que Dieu demande d'elle. I n’y a aucune apparence que M. votre frère songe à rien, et vous avez raison de croire que c’est une ‘suite des dispositions de la divine Providence. Après tout, qu'y at-il sur la terre qui ne doive céder infiniment à la Joie de conténter Dieu ? Notre Seigneur soit avec vous.

A Versailles, ce 9 janvier 1694.

LETTRE CXLVI. Sur les sorties du monastère ; l'humeur noire qui l’assiége; les jalousies et la résolution où elle étoit de refuser toutes les abbayes qu’on pourroit lui offrir. É

Je distingue , ma Fille, sur les causes de sortie celles qui sont fondées sur la santé ; c’est à dire, sur un véritable besoin des

* Il s’agit ici de là nomination de cette dame à l'abbaye de Soissons , pour laquelle on proposoit madame de Luynes, sœur de madame d’Albert.

L Matt. xI. 26.

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. sw |

eaux, et autres remèdes qu'on ne peut pas prendre ni faire dans le monastère : j'y ai aisément égard, et je les recois, quoique j'estime plus parfait, dans les Carmélites et à la Visitation, d'y renoncer. Quant aux autres raisons de sortir que vous me marquez, je doute fort qu'elles soient légitimes, et quesje doive m’y rendre ; ou , pour mieux dire, je ne doute pas ‘are vois bien clair à dessus. +

Pour en venir maintenant au particulier de madame votre sœur et de vous, si les eaux vous sont nécessaires, à elle pour ses fluxions, et à vous dans la juste crainte de devenir non seu lement boiteuse, mais encore impotente, j'entrerai dans tous les moyens pour vous procurer ce soulagement.

Quant à cette humeur noire, c'est autre chose; je crois que vous n’en devez attendre la guérison que de Dieu, qui la fait servir à ses fins cachées, d’une façon particulière. Humiliezvous, et soumettez-vous : SOUVEnez-VOUS de cette parole : Ma grace te suffit; car la force se perfectionne dans l'infirmité. Priezs trois fois comme saint Paul '. Je ne crois pas que vous à une autre réponse. De quelle manière l'ange de Satan agissoit dans la peine de l'apôtre, il ne l’a pas expliqué; etnous à montré à ne pas chercher ces explications, mais à nous contenter humblement de la réponse de Jésus-Christ.

Je me suis expliqué sur le livre avec celui qui en devoit traiter avec moi, d’une manière à ne laisser aucun doute de ma résolution très déterminée. On ne m’a point rendu deréponse ; mais j'ai déclaré nettement que je pérsisterois quelle qu'elle fût, et que je ne mettrois pas cela en délibération : en un mot, le livre est mauvais. é -

Pour celui du Cantique des cantiques du bon homme, dont la préface vons a peinée, je Pavois vu sans peine. Ce bon homme est peu pénétrant, et songe guère à prendre l'esprit de l'Ecriture. Ille faut laisser faire, puisqu'il a pour lui de grands auteurs : mais c’est craindre où il n’y a rien à craindre , et ôter toute la grâce du livre , que de suivre ce sentiment.

Sur le sujet de ces jalousies, Dieu en ôtant, comme je l'en prie, la malignité , et vous en laissant, comme je crois qu’il le veut faire, l'humiliation , elles vous tourneront à salut;.et vous n’avez qu'à continuer vos communions à votre ordinaire ; et à recevoir la grâce qu'ilvous y fera. L'esprit de gémissement pour les péchés est enfermé pour vous dans l'esprit d'amour.

Je suis bien aise de vous entendre dire que quand on vous

IT. Cor. IT 9

Offriroit cent abbayes, vous n’en accepteriez aucune. Portez medame votre sœur aux mêmes sentiments; je ne dis pas à Ja soumission où elle est, mais à l'exclusion; car j'ai toujours cru, et crois plus que jamais, que Dieu veut cela d'elle. Sa volonté se déclare par deux endroits : l'un est la disposition où St M. votre frère; j'autre est la disposition de ceux par qui passent ces affaires. Dieu se déclarant assez par là , il faut aussi se déclarer avec Dieu , et regarder ce dernier événement comme un dernier coup où il manifeste sa volonté sur elle : et c’est là, je ne dirai pas le sacrifice qu'il lui demande, mais la récompense du courage avec lequel elle s’est donnée à lui.

Songez au mot que je vous ai écrit sur ce sujet, ou à elle ou à vous. Lorsque on se consacre à Die -t qu'on veut qu’il règne sur nous , il faut lui rendre grâces de ce qu'il vient à l'effet, et qu'il exerce actuellement cet empire auquel nous sommes soumis; et c’est pour chacun de nous ce que veut dire, Adveniat regnum tuum.

Je n'ose vous rien dire sur ce que vous me marquez de vos sentiments par rapport à moi: cela n’est pas seulement obli- Seant par rapport à ma personne ; mais encore utile à votre âme Par rapport à la conduite où Dieu vous a mise. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

À Paris, ce 16 janvier 1694.

P.S. Ma sœur Cornu donne trop dans tout. Sera-t-elle bien plus avancée à Soissons qu'à Jouarre sans association ? Je n'approuve point ses vivacités. Je vous prie de dire à madame de Rodon que je suis de son avis sur ce sujet.

Il faut vous justifier sur le sujet des abbayes, dans l’occasion £ pour l'édification publique : du reste qu'importe que le monde pense ? il faut tout laisser passer, comme les figures des nuages, qui ne sont qu'imagination, et s'effacent les unes les autres de moment en moment.

LETTRE CXLVII. Sur les jalousies qu'elle éprouvait, la découverte de son intérieur, et les discours du monde à son sujet,

I ne faut point, ma Fille, vous détourner de la communion pour toutes ces peines. La pensée de votre sortie avec madame votre abbesse, supposé qu’elle arrive ; de quoi je doute beau- Coup, étant soumise à ma volonté comme à celle du supérieur donné de Dieu , n’a rien que de bon.

La pensée de ces jalousies, dès qu'elle vous fait d e Ja peine,

n'est qu'un mouvement de la partie inférieure. Pour détruire toute l’adhérence que vous croyez y avoir, lil ne faut qu’un simple désaveu. J'approuve , et dans cette occasion et dans toute autre, la demande faite à Dieu de faire lui-même ce qu’il veut dans notre volonté, que nous lui remettons; et c’est le meilleur désaveu qu’on puisse faire de tout ce qui s'oppose à Dieu en nous. Faites cet acte, tant qu'il vous sera donné de le faire. Si quelquefois il vous semble que vous ne le faites pas si formé, sachez qu’il se fait en vous et par vous-même, sous la motion de Dieu , d’une façon plus intime. Surtout, quoi qu’il arrive, ne vous détournez ni de la communion ni de la sainte familiarité que Dieu vous demande. Laissez-vous conduire à son attrait ; laissez-vous consumer de ce trait de flamme.

Loin de vous défendre de me communiquer votre intérieur, je crois cela nécessaire, et vous devez continuer sans hésiter. Si j'apercois que le temps vienne de ne plus communiquer qu'avec Dieu seul, je vous le dirai : mais c’est à quoi je ne vois aucune ouverture ni apparence. Vous n’avez que cette voie pour vous assurer ; et livrée à vos peines, vous ne pourriez contenter Dieu ni vous mettre eu large. 4

Quant au reste dont vous m'écrivez, assurez-vous que je n’ai rien cru de vous qui fût digne d’une âme que Dieu visite de ses grâces. Il n’y a personne de qui j'aie dit plus de bien et plus hautement, même par rapport au gouvernement, que de madame votre sœur et de vous. Les discours des hommes prennent dansles autres hommescomme Dieu veut. Laissez donc discourir le monde, puisqu'il veut parler : il y auroit quelque chose de moins mortifiant dans son oubli, et il faut avaler toute la médecine comme Dieu la prépare.

Je crois très inutile de faire écrire à ce bon monsieur sur son livre des Cantiques. L'autre livre dont vous me parlez est sur le point de paroître : il en paroîtra dans peu un de M. Pelisson sur l'Eucharistie, que vous serez bien ‘se de voir. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 25 janvier 1694.

LETTRE CXLVIIIL. Sur la mort de l’ancienne abesse de Jouarre , et les inquiétudes de .cette religieuse, au sujet de quelques fautes de sa vie passée.

Je n’ai point reçu de paquet où il y eût une lettre de madame

de Fiesque : si je le reçois, je vous en donnerai avis. Voilà, ma Fille, une lettre de M. l'abbé de la Trappe. La mort de ma-

dame de Lorraine * m'a plusaffligé qu’elle ne m'a surpris. Je prie notre Seigneur qu'il regarde son âme en pitié. Toutes mes réflexions sont reñfermées dans ces paroles de notre Seigneur : Veillez et préez. Je verrai M. et madame de Soubise pour voir ce qu'il y aura à faire pour la maison. Je n’ai point ici les mémoires qu’on.avoit faits de l’argenterie. 11 faudra aussi se précautionner pour empêcher que les la Vallée ne puissent aller à Jouarre : cette mort ne change rien à leur état.

Ne vous inquiétez point-de ces choses de votre vie passée, dont vous avez dessein de vous confesser de nouveau à moi : cela même n'est pas nécessaire. Je salue de tout mon cœur madame de Luynes.

À Paris, ce 28 janvier 1694.

SR

LETTRE CXLIX: Sur les dots des religieuses ; qu'on peut prendre garde à la condition dé celles qu'on recoit ; et sur la résojution du prélat d’établir l'usage des fèves dans les délibérations capitalaires.

La règle sur les dots, c'est, ma Fille, premièrement qu'on peut preridre non seulement des pensions, mais à cause des embarras qu'elles causent, des fonds par rapport à la subsistance des filles, quand la maison n'est pas en état de les nourrir. La quantité de ce fonds se doit régler par l'autorité de l’évêque selon les besoins, et on permet dans le diocèse d’aller jusqu'à cinq à six mille livres. Il y a une nouvelle déclaration du Roi, qui oblige les évêques à lui donner leur avis sur ce sujet. On ne se presse pas de faire ce réglement, ni de donner cet avis, tant qu'on voit qu'on n'excède pas, et il n’y a qu’à se reposer sur la conscience de l’évêque. ;

Il n'est pas permis de demander plus pour une fille, sous prétexte qu’elle seroit de moindre naissance. Je trouve pourtant très bon qu’on prenne garde à la condition jusqu’à un certain point; parce que cela entretient dans les monastères une certaine noblesse des sentiments, dont on peut tirer de l'utilité. Voilà, ma Fille, ce que j'ai à dire sur votre consultation ; et cette réponse vous fait voir que vous n'avez rien fait de mal en écoutant la proposition qu’on vous a faite, et que vous n’en auriez point fait en y entrant davantage : mais du reste, je ne vois pas qu’en soi elle soit utile. | :

Puisque l'affaire des fèves a été jusqu'à vous, et qu’on en a

* L'ancienne abbesse de Jouarre, décédée le 25 janvier 1694. Dans Védi-

tion k D: Déforis, on a mis- par erreur madame de Soubise. (Edit, de, ers. ;

fait du bruit dans le monastère, je vous dirai franchement que je me suis expliqué déterminément sur cela, et que je ne crois pas devoir changer. On me propose de différer : je ne veux m'engager à rien , et je prétends que sans s’en mêler davantage,

on me laissera prendre le temps que je croirai le plus conve-

nable. Ainsi, ma Fille , il est inutile de me parler là dessus : il n°y a qu'à voir sion est véritablenent soumis, ou si tout ce qu’on m'a dit et fait dire sur cela n’a été que compliment et amusement. Voilà parler franchement : du reste tout se fera sans altération de ma part: je n’ai que Dieu en vue, et ainsi il ne sert de rien de m’inquiéter. Je condescendrois de bon cœur à vos desirs, si je voyois d’autres voies d'établir la liberté des suffrages ; mais comme je n’en connois poinf , il faut finir là.

Au reste, on perdroit trop de temps à vous dire dans le détail tous les propos qu’on a tenus sur cela, aussi bien qu'à répondre aux peines que donne le retardement de mes réponses.

! suffit de bien poser pour principe que ee n’est point que je*

sois capable de me rebuter pour quelque considération que ce puisse être. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Versailles, ce 16 février 1694.

LETTRE CL. Sur le jeûne et les attraits.

Ne songez point au‘jeûne, et n’attendez pas des besoins qui vous accableroient : mettez à la place l'acceptation de vos in firmités. È

Je nai rien, ma Fille, à vous dire de nouveau. Je vous ai permis de desirer les attraits en tant qu'ils portent à l'amour. Je ne révoque point cette permission : mais je crois meilleur, avec une parfaite abnégation de ses desirs, de s’abandonner à celui qui seul sait se faire aimer. Je le prie d’être toujours avec vous. pie

A Paris, ce 17 février 1694.

LETTRE CLL. Il lencourage à recevoir les grâces de Dieu, quoiqu’elle n’en +. retire pas tout le fruit possible.

Je viens de recevoir votre lettre du premier : jai reçu le paquet où étoit celle pour le père Moret, qu'on lui à portée ce matin. Je vois, par toutes les dates, qu'il ne s’en est perdu aueune de celles que vous m’adressiez. Je serai, s'il plait à Dieu, samedi à Meaux, ou lundi au plus tard. Je ne tarderai pas à aller

à Jouarre.

Ne laissez pas de recevoir les grâces de Dieu, quoique elles ne vous profitent pas autant qu’elles pourroient. Ce seroit encore plus mal fait de se défier : à la longue, la confiance l’emportera. Je suis bien aise du sermon que le père de la Pause vous a accordé, et je l’en remercierai moi-même bientôt, s'il plaît à Dieu. Je salue de tout mon cœur madame de Luynes. Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec vous. Je donnerai Les ordres qu'il faudra pour chercher la lettre pour laquelle vous appréhendez. Consolez madame Renard, et témoignez-lui la part que je prends à ses peines.

À Paris, ce 2 mars 1694.

LETTRE CLII. Sur les tentations de jalousie, et sur l’onction du Saint- Esprit.

Il n'ya rien, ma Fille, de difficile à entendre sur ces jalousies pour le temporel et le spirituel : ilme paroîttrès inutile que vous m’expliquiez cette dernière. C’est autre chose d’être tenté de semblables peines, comme vous dites qu'il peut arriver à de saintes âmes; autre chose d'y adhérer et d’y consentir. Je vous défends de vous laisser détourner de la communion par cette peine, et de vous en confesser autrement qu’en termes très généraux, sans que cela vous empêche de communier., Les marques que vous me donnez de consentement à ces peines sont très fausses. Vous m'en direz ce que vous voudrez au premier entretien, quoique cela soit fort inutile : en attendant, allez votre train, sans rien. changer à vos communions, en quelque degré qu’elles soient : et ne me demandez pas pourquoi je vous parle si précisément; c’est assurément que Dieu le veut, et que vous n'avez qu'à m'obéir, à lui en moi.

Ne cherchez point de raison pourquoi l'onction du Saint- Esprit se fait sentir plus ou moins : il suffit que cet Esprit souffle où il veut, et quand il veut. J'approuve la disposition de demeurer dans l'attente du regard divin.

Il est inutile que vous me parliez de mes dispositions. De moi-même, je n'aurai jamais rien à vous diresur cela; puisque moi-même je n’y pense point, et tâche de demeurer devant Dieu dans une ignorance absolue. Vous direz que c’est donc là ma disposition. Non; n'y pensez pas, et n’en parlez plus.

Je reconnois mes paroles, et n’y trouve rien que je n’approuve encore : mais ne me faites point faire de réflexions de

se senre sur moi-même; ce n’est pas là ce que Dieu demande e moi.

Je ne sais ce que vous me demandez sur la pénitence que je vous ai imposée. Quand je les ai une fois données, ordinairement je les oublie; etil faut tâcher de me faire parler bien clair quand il en est question, et après cela ne m’en parler plus, si ce n’est pour me rendre compte, quand on en aura le mouvement, de l'effet qu’elles auront produit.

Vous voyez bien que j'ai recu vos lettres du 29, du 1, et j'ajoute aujourd’hui celle du 2.

Je sera content de votre soumission, si vous ne me questionnez plus sur les articles sur lesquels je vous réponds dans cette lettre. >

À Meaux, ce 4 mars 1694. |

LETTRE CLIIIL. Sur le desir des grâces extraordinaires, et celles que l’on doit souhaiter préférablement.

On desire des ravissements; on desire des paroles intérieures, qu’on entend dire aux autres qui leur sont secrètement adressées : on porte envie à celles qui reçoivent de telles grâces ; on voudroit en voir plus qu’elles : est-ce péché? ou quel péché est-ce ?

Si on desire ces ravissements ou ces paroles intérieures, comme pour avoir quelque chose d’extraordinaire, par curiosité ou par vanité, c’est péché, et un péché qui peut être grand, se- Jon le degré et la plénitude du consentement. Si on desire ces ravissements en tant qu’on voit dans les autres qu’ils ravissent l’âme à elle-même, pour l’unir davantage à Dieu et enflammer son amour, il n'ya point là de péché; car c’est desirer l'amour même : mais à cause de la vanité et de la curiosité, il est dangereux de s’abandonner à ce desir; et il vaut mieux desirer l'effet que le moyen, c’est à dire, le ravissement. Car Dieu n’est point astreint à ce moyen, et il peut produire l’effet de l'amour, en tel degré qu'il voudra, par d'autres moyens que celui-là. Il en‘est de même des paroles intérieures : on en peut desirer l'effet; on peut même en quelque sorte desirer ces paroles intérieures que desiroit David, lorsqu'il disoit : Dic animœ mec, Salus tua ego sum ‘ : « Dites à mon âme, Je suis ton salut. » Mais il ne faut pas entendre que ce soit toujours des paroles formées et comme articulées au dedans : le plus souvent ce n’est autre chose qu’une secrète confiance que Dieu inspire, par laquelle il certifie l'âme, autant qu’il convient à l’état de cette vie, qu’il est son salut, et lui en donne la même assu-

1 Ps. xxxIv. 3.

rance que s’il lui disoit en termes formels : Je suis ton salut. On peut désirer cette parole, ou plutôt cette douce et inüme inspiration d’une confiance inébranlable; puisque c'est là un des aliments les plus propres pour exciter et fortifier l'amour de Dieu.

Quand, en apprenant les grâces que Dieu fait à certaines personnes, on sent en quelque sorte qu'on leur porte envie, c'est à dire, qu’on voudroit être comme elles unies parfaitement à Dieu, ce mouvement est bon : car on ne vent pas dire par là qu’on souhaitât de leur ôter leur grâce pour l'avoir; “puisqu'on sait que Dieu est assez riche pour nous donner tout ce qu'il voudra, sans avoir besoin, comme les hommes, de rien refuser ni de rien ôter aux autres, On peut même en quelque façon desirer d'aimer Dieu plus que les autres; et c’est à quoi Jésus-Christ même semble avoir sollicité saint Pierre, èn lui disant : Maimez-vous plus que ceux-ci1% Il faut toutefois observer que saint Pierre n’osà répondre : Oui, je vous aime plus qu'eux ; mais seulement : Vous savez que je vous aime. On peut néanmoins desirer, en un certain sens, d'aimer plus que les autres, et plus même, s’il se pouvoit, que les séraphins, pour exprimer que quelque amour qu'on puisse avoir, on n’en aura Jamais autant que Dieu en mérite. Tenez-vous à ce que je vous ai écrit.

Ce 4 mars 1694.

LETTRE CLIV. Raison qui lobligeoit à prescrire à Jouarre l'usage des féves dans la réception des Filles.

Je reçois votre lettre, et cette réponse sera commune entre vous et madame votre sœur. Pour réponse donc, je vous dirai que Je suis toujours dans la résolution de conclure la visite, et de mettre les réceptions par fèves dans les règlements. Letemps de l'exécution dépendra des conjonctures : mais jé ne veux point laisser acquérir sur moi cet avantage, qu'on me fasse changer d’avis en me résistant, surtout dans des choses si justes et si nécessaires, et après que je m'en suis expliqué.

Je suis étonné, ma Fille, qué madame votre abbesse prenne cela si fort'au cœur : et aprèsce qu'ellem'a ditsur cela, je crois bien voir qu’elle agit par des impressions venues du dehors. Quoi qu’il en soit, j'irai mon train, et je verrai une fois si l’o-

béissance qu'on m'a tant promise est un compliment ou une chose effective.

1 Joan. xx. 15.

Je n'ai rien à craindre du métropolitain, et cette affaire n’est __point de sa connoissance. Je ne dois non plus attendre de faire ce règlement à l’occasion des réceptions; au contraire, il est bon que la chose soit régiée avant que le cas arrive. Le senti ment de madame la prieure ne m’ébranle pas; parce que je sais ce qu’elle m'a diten des temps où elle me parloit en liberté. Pour ce qui est de la division qui en pourroit arriver, et des discours qu’on en répandra dans le monde; si je me laissois arrêter par là, je n'aurois qu'à laisser tout là; et au lieu de faire ma charge sérieusement, la mettre tout en compliments. Quant aux discours, à Dieu nie plaise que je les craigne; et je vois trop clairement qu’à la fin ils tourneront à mon avantage, agissant par des raisons si essentielles. Toute ma peine consiste à voir qu’on semble vouloir rejeter sur vous la résolution où suis : mais outre que je ne croie pas qu’on pousse si loin linjustice contre vous, que de vous imputer une chose à laquelle vous n'avez aucune part; et contre moi, que de me croire si incapable d’agir, que je ne puisse me déterminer que par des conseils étrangers : je vous crois toutes deux assez fidèles à Dieu, pour ne vouloir pas que je m'arrête par des vues humaines.

Quelque déterminé que je vous paroisse, je ne suis point pressé du tout de faire une chose que je puis faire quand je voudrai : bien plus, je suis tout prêt à changer quand on me dira des raisons, et qu’on sera dans la soumission où l’on doit être. Si l’on pense me faire peur en me faisant voir des contradictions, je me croirai alors obligé à user sans crainte et sans hésiter de l'autorité que Jésus-Christ m'a donnée ; et je sens qu'il faudra bien qu’on y cède. à R :

Je ne prétends point cacher ces dispositions : vous les pouvez dire à qui vous voudrez avec discrétion, même à madame l'abbesse, et lui montrer cette lettre, mais non pas la lui laisser: car quand il faudra que je m'explique, ce doit être dans une autre forme. Mais j'ai cru vous dévoir écrire franchement ce que je pense des raisons que vous et madame votre sœur me représentez : je les loue dans votre bouche; mais elles se-

- roient trop foiblés dans la mienne, si je m'y rendois.

Au reste, je vous dis encore que je ne me presserai pas. Dès le lendemain que je serai à Meaux, qui sera mardi, s il plaît à Dieu, j'enverrai apprendre des nouvelles de la santé de madame, dont je suis dans une véritable inquiétude. Peu de jours après, j'irai à Jouarre, où, soit en visite ou hors de visite, tout le monde, et vous, mes Filles, ‘en particulier, et madame

labbesse plus que toutes des autres, pourront me représenter tout aussi au long qu’on voudra tout ce qu'on aura à me dire, ou sur cette affaire, ou sur toute autre : mais je ne m'engage à rien qu'à suivre les mouvements d’en haut, ét ceux de ma conscience.

J'aurai d’autres choses à dire et à régler, qu’on trouvera peut-être encore plus mauvaises que celles des fèves : mais il faut que j'agisse selon Dieu, c’està dire fort au dessus des complaisances, et de toutes les raisons humaines, pour ne point introduire un esprit mondain dans la maison de Dieu : tant pis pour ceux qui ne voudront pas se laisser conduire par cet esprit dégagé et supérieur à tout. Pour moi, qui ne dois avoir dans l'esprit, surtout dans l’âge où je suis, que de tenir mon compte prêt pour le grand juge, je ne puis avoir en vue que le bien, et le plus grand bien, et tout ce qui est nécessaire pour empêcher le péché. Je vous salue toutes deux dans le saint amour de notre Seigneur.

Assurez dans l’occasion madame l’abbesse de toute mon affection, et de toute mon estime.

À Paris, ce 6 mars 1694.

LFTTRE CLV. Sur les vues qui le font agir dans les affaires de Jouarre.

Si je donne ouverture à de tels raisonnements, on me dira toujours que je suis poussé comme si j’étois un novice : ainsi vous voudrez bien que j'aille mon train : vous n'avez qu'à ne rien dire et me laisser faire, Je ne voudrois pourtant pas que l’on contredit une abbesse par un esprit d'opposition; et c’est ce qu’il faut empêcher, comme j'espère le faire. Au reste, ne croyez pas que ces manières d'agir me rebutent de Jouarre. On ne me connoît pas, si l’on croit me faire avancer ou reculer par des vues humaines : il n’y a qu'à me laisser faire ma charge, et que chacun se mêle de ce qui lui est commis. J’avois résolu de ne vous écrire pas un mot de cette affaire, et de la conclure sans en parler à qui que ce soit : mais comme on veut vous intéresser, il a fallu vous témoigner mon sentiment, et vous prier de trouver bon que j'aille mon train, comme je ferai, s’il plaît à Dieu, sans me détourner. Dieu veut peut-être me faire perdre à cette occasion certaines condescendances et ménagements, qu'une prudence peut-être humaine m’auroit inspirés pour conüunuer la bonne intelligence : Dieu sera plus maître, quand je serai affranchi de ces considérations. Si, pendant qu’on veut se ficher contre moi, on vous mêle dans cette querelle, Dieu est

votre juge et votre témoin, et moi très ouvertement votre dé-

fenseur. Assurez-vous qu'à la fin il faudra bien qu’on me cède.

Gardez le silence autant qu'il sera possible : ne dites jamais que

j'aie rien promis, ni que je sois engagé à autre chose qu’à la

règle et à la raison. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. Ce 6 mars 1694,

LETTRE CLVI. Sur le jubilé ; raisons qui l’'empêchent d'écrire sur l’oraison ; et sur les affaires de Jouarre.

Le jubilé sera pour la quinzaine de Pâques, à commencer le lundi du dimanche des Rameaux, et finira à Quasimodo. On commencera le jour de la Notre-Dame les prières des quarante heures pour le Roi, pour l'Etat et pour la paix. J'aurai de la peine à être à Jouarre plus d’un jour entier pour cette fois. Si l'on ne perd point de temps, il y en aura pour tout le monde. J'espère en trouver pour faire l'instruction que j'ai promise sur l'oraison par Jésus-Christ : la parole de saint Bernard est fort belle, et j'en profiterai, s’il plaît à Dieu.

Il ne faut point me presser pour écrire sur l’oraison : il faut que l'Esprit me presse, et je n'y résisterai pas, s'il lui plait: du reste, j'ai tant à dire et à écrire, que si je me laissois aller, il y en auroit peut-être de quoi m'accabler.

Je suis content de la disposition que vous me marquez sur ce que j'aurai à faire à Jouarre. Dieu bénira tout, et moins il y aura en moi de complaisance humaine, plus l'Esprit de Dieu se rendra le maître. La crainte de troubler madame l’abbesse ne sera pas ce qui m'empêchera de conclure la visite. Il faut qu'elle s’accoutume à n'être pas troublée de pareilles choses : mais vous voyez bien, au peu de temps que j'ai, qu'il n'y a point d'apparence de conclure.

Il est bon, ma Fille, que vous ignoriez en effet beaucoup de choses, afin d’assurer en toute sincérité que vous les ignorez : et quand je vous tais quelque chose, c’est par cette considération plus que par toute autre.

Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous. Je salue madame de Luynes.

A Meaux, ce {3 mars 1694.

LETTRE CLVIH. Sur ses peines, et ses réflexions sur la naiure des grâces qu’élle reçoït ; sur la dévotion au divin Sauveur ; le silence : les affaires de Jouarre, et la prière.

Tenez-vous, ma Fille, dans ce repos divin que l’obéissance vous fait trouver, et ne le laissez pas troubler par ces peines renouvelées. Plus le trouble s’élève, plus vous devez passer par dessus. Ne différez vos communions que par pure impossibilité de maladie : du reste n'hésitez pas, et regardez tout autre re tardement comme une tentation. Je loue l’obéissance que vous avez pratiquée en m'éerivant la lettre du 46.

Faites le moins que vous pourrez de réflexions sur Ja nature des grâces que vous recevez. Exposez le fait, pour être assurée dans votre voie : du reste, demeurez soumise à Dieu, et recevez en grande simplicité ce qu’il vous donne par pure bonté.

Il ne faut point rejeter cette idée de Jésus-Christ présent; il est présent, et comme Dieu, par sa nature et par l'influence de ses grâces; et comme homme, par la communication de ses mérites, et l’infusion continuelle de son Saint-Esprit, que sa sainte âme ne cesse de demander et d'obtenir pour nous : ear c’est par là qu’il est notre chef; et on n’a besoin d'aucune autre re— présentation que de celle de cette ineffable vérité.

I n'est pas vrai que la dévotion à Jésus-Christ soit l'attrait des commençants; et quand cela seroit, il faut toujours se mettre en ce rang, et souffrir que Dieu nous y mette, quand il lui plaît : car il faut dire tous les jours avec David : Dixi, Nunce cœpi : hœc mutatio decteræ Ecelsi !. « J'ai dit : C’est maintenant que je commence ; ce changement est l'ouvrage de la droite du Frès- Haut. » Voilà sur la lettre du 47.

Sur celle du 18, il n’y a qu'à.vous confirmer ce que je viens de vous dire, et ajouter sur les larmes, qu’il en faut laisser couler des torrents. Je suis content, Dieu en moi et la charité dans mon cœur, de l’obéissance.que vous me rendez : je suis bien aise que vous le soyez de ma sœur Cornuau: elle ressent vive ment toutes vos bontés. »

- Je trouve encore de vous une lettre du 14, une du 46, et une seconde du 18. - ; à à Le silence dans le cloître et dans le dortoir est de même obligation que celle des autres observances, où la négligence et le mépris font le péché.

Il est vrai qu'il ne faut point ordinairement, et sans grande nécessité où utilité, dire ses pénitences: parce que €ela peut IPS ERA NI CU,

commettre le confesseur, qui de son côté ne peut rien dire pour sa défense : et je puis bien l'avoir dit à madame de Lorraine ; car je le dis à tout le monde dans l'occasion.

1 faut beaucoup respecter les lieux où le silence domine, et aimer les occasions et raisons de ne point parler, comme des occasions de grande grâce.

Je n’ai point parlé douteusement à madame votre abbesse sur les réceptions des Filles par les fèves : en tout cas, je lui envoie aujourd'hui une grande lettre pour son instruction sur ce sujet.

Il ne sert de rien d'écrire de tout ceci à M. de la Trappe, comme vous me le proposez. L'ordre de saint Bernard a ses observances, et cet abbé a les siennes, auxquelles je ne me crois pas obligé de céder. D'ailleurs je n’ai pas besoin qu'on consulte tant, ni qu’on me cherche tant de justifications ; ainsi laissez tout cela : j'espère que ma conduite se justifiera par elle-même. Je n’ai pas besoin non plus qu’on me justifie la conduite de M. de la Pause, dont je n’ai aucun soupeon. Je le trouvai samedi en passant chemin avec mesdames de Fiesque, qui alloient coucher à Claye. Nous arrêtames les carrosses : madame la comtesse de Fiesque me fit en riant quelques reproches sur madame de Jouarre ; tout se passa bien.

Ne vous attachez jamais dans la prière à suivre ce que vous aurez d’abord voulu considérer. L'Esprit de Dieu sait mieux ce qu'il nous faut que nous-mêmes, et c’est dans la prière qu’il veut exercer cette souveraineté qui le fait souffler où il veut; témoin ce passage de saint Paul : L'Esprit prie pour nous 1; et le reste. Vous ne sauriez trop déraciner les réflexions sur la nature des grâces, ni trop vous laisser conduire au Saint-Esprit, qui veut prier en vous à sa mode, etnon à la vôtre.

À Méaux, ce 26 mars 1694. Û

LETTRE CLVILL, Sur la nature des péchés d’orgueil, de colère, et d’envie ; la manière de repousser la tentation; et l'acceptation des croix.

Vous avez très bien remarqué, ma Fille, que l'orgueil et la colère sont, comme l’envie, des péchés mortels de leur nature. Ils sont véniels, ou par la légèreté de la matière, ou par celle de l’adhérence, lorsqu'il y a plus de surprise que de malice. Envier aux autres les profits spirituels, et la préférence du côté de Dieu, seroit en soi une jalousie qui tiendroit de celle du

1 Rom. vin. 26.

démon, et par conséquent très griève. Ce n’est donc point à la légèreté de la matière qu’il s’en faut prendre; mais il en faut revenir à notre règle, de ne tenir pour péché mortel qu’on soit tenu de porter à la confession, que ceux où l’on est certain, jusqu'à en jurer, qu’on à pleinement consenti. Vous feriez une chose agréable à Dieu, de vous en tenir à cette règle sur tous les péchés, et vous me sauveriez la peine de recommencer toujours la même chose, qui ne m'est peine pourtant que par la perte du temps, qu’on rempliroit de meilleures choses, et par la crainte que j'ai de nourrir de vains scrupules, en y adhérant pour peu que ce soit.

Au lieu de vous tourmenter par la crainte de consentir à ces péchés, lorsque la pensée vous en vient, vous devriez vous contenter de mettre votre volonté entre les mains de Dieu, qui saura bien la tenir dans les bornes où elle doit être ; et cette simplicité est le plus assuré préservatif dont vous puissiez user.

Je ne me souviens pas de vous avoir dit autre chose sur vos impuissances à l'égard des observances de l'Eglise, sinon qu'il les falloit prendre”comme une partie de la peine que Dieu vous impose : et quant au desir des croix, il en faut aussi accepter Pimposition, avec l'humiliation de les recevoir sans avoir la consolation de les-desirer, avec une soumission très entière aux ordres de Dieu qui les envoie. à

A l'égard du père abbé de la Trappe, toute ma peur c’est que vous ne passiez dans son esprit pour une personne inquiète; ce qui n'est pas assurément. Je ne prétends point par là vous empêcher de lui écrire, quand il y aura des raisons.

Je connois l'esprit doux et docile de madame votre abbesse : elle seroitheureuse, si elle agissoit par ses propres mouvements, et ne le sera jamais, qu’elle ne se soit mise au dessus des im pressions qu’on lui donne. Je suis ravi de la voir attachée à messieurs ses parents; mais je voudrois que ce fût comme le doit être une personne consacrée à Dieu. La réponse de saint Augustin est très à propos sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, une religieuse ne se doit pas tenir pour mécontente qu'on prenne soin de la renfermer; puisque c'est avec celui qu'elle à choisi pour Epoux, et à qui seul elle a donné son cœur. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 28 mars 1694,

LETTRE CLIX. Sur l'obligation de faire entendre la messe aux enfants, et l'assistance à l'office du Vendredi saint.

Pour réponse à votre lettre du 3, le délai de ce paiement n’a pas dû, ma Fille, vous faire retourner à confesse, tant à cause de la légèreté de la somme, qu'à cause de la volonté où vous étiez d’y satisfaire.

Il n’y a point d'obligation de faire entendre la messe aux enfants avant sept ans ; au contraire, il peut y avoir de l’inconvénient; mais il faut pourtant peu à peu les y accoutumer.

Selon l’ordre du diocèse, le matin du Vendredi saint est au rang des fêtes. Je ne crois pas qu'on se doive faire une peine de ne pas venir à l’office pour les prophéties. Il suffit d'assister à la passion, à l’adoration de la croix et à la communion du prêtre. Encore ne voudrois-je pas absolument condamner ceux qui n’assisteroient pas à la passion tout entière, sans mépris et sans négligence. Celles qui ont des affaires ou des indispositions peuvent sortir et rentrer, sans s’en faire une peine, après avoir adoré la croix, ou durant la passion, s’il le faut, et pendant vêpres. Je mets hors de peine, par cette réponse, madame de Lusanci, et les autres qui auront des raisons à peu près semblables, quoique d’une autre nature.

À Meaux, ce G avril 1694.

LETTRE CLX. Sur ses dispositions pour madame de Luynes, et sur l’abbesse de Jouarre.

Je crois, ma Fille, que vous aurez bien entendu que le petit mot que je dis à madame de Notre-Dame sur les jalousies qu'on auroit à Jouarre, m’étoit qu'une petite raillerie trés innocente : car au reste je sais trop qu'une âme attirée comme vous à la vérité n’a point de ces jalousies de recevoir des civilités mondaines, qu’on doit et qu'on rend à tout le monde, encore moins de celles de voir des maisons et des jardins. Votre esprit est trop au dessus de cela, et vous dites de trop bon cœur, Sursum corda.

Il y a longtemps que je ressens dans vos lettres quelque chose de ce que vous m'expliquez enfin ouvertement sur màdame de Luynes. Je vous assure pourtant qu il n’y a lieux sur la terre, sans en excepter les plus hauts, où je ne me SOS expliqué sur sa vertu, sur sa sagesse, sUT Sà grande capacité pour les plus grandes places. Il est vrai, en même temps, qu en considérant les dispositions de la divine Providence sur elle et sur

Bossuet,t xxvri1”

vous, j'ai cru que Dieu vouloit d'elle une abjection volontaire et une entière abnégation de tous les honneurs où elle pouvoit naturellement parvenir. Je suis encore dans celte pensée, et regarde ces desseins de Dieu comme la plus grande grâce qu'il lui ait faite, après celle de lui avoir inspiré le mépris du monde. Que si je ne cherche pas autant à lui parler qu’à vous, ou si j'écoute davantage celles qui me parlent, c’est que Dieu ne lui donnant pas le mouvement de s'ouvrir à moi, je ne puis entrer avec elle que dans des généralités qui sont bientôt épuisées. Je vous prie pourtant, ma Fille, de me dire sincèrement et bonnement ce que je puis faire pour lui persuader toute mon estime: vous verrez qu'iln’y a rienquejene fasse pour cela.

Sur le sujet de madame votre abbesse, je ressens tout ce que vous en dites. J'ai dans l'esprit une lettre pour elle, où je lui exposerai en ami et en père tout ce que je crois de ses bonnes dispositions , et tout le tort qu’on lui fait, en lui faisant plutôt écouter des pensées mondaines que celles qui la porteroient à sa perfection, et lui attireroient de très grandes grâces. Mais pour écrire ces choses il faut que Dieu auparavant se fasse entendre, et j’en attends le moment.

Vous pouvez mander au père Moret, comme de vous-même , ce que vous m’écrivez. S'il ne falloit qu'un petit délai pour contenter la vanité de madame de Soubise, qui, à quelque prix que ce soit, veut avoir le foible avantage d’avoir emporté quelque chose sur moi, je ne ferois pas difficulté de l’accorder, pourvu qu'ensuite le bien se fit; car c’est tout ce que je desire.

A Meaux, ce 12 avril 1694.

LETTRE CLXI. Il l’exhorte à ne point tant réfléchir sur la nature des grâces ; Ini parle des réceptions des Filles, et déelare qu'il ne permet jamais la séparation des cérémonies d'avec le baptème.

Je ne doute point, ma Fille, que Dieu ne vous veuille com— muniquer quelque nouvelle grâce. Je vous y prépare il y a longtemps, par les continuels avertissements que je vous donne de moins réfléchir sur la nature des grâces. Dieu ne veut pas tant être étudié, et il ne se cache pas avec tant de soin qu'il fait dans les âmes, pour se laisser, je ne dis pas découvrir, mais trop chercher. Le moyen de modérer ces réflexions , c’est de se tenir dans un profond abaissement devant Dieu , n'en sortant que par force, c’est à dire quand une main souveraine à laquelle on ne peut pas résister nous en tire. C’est à quoi vous invite cette attente où E.eu vous tient.

Pour les réceptions, il faut laisser au Saint-Esprit le temps dont il veut bien avoir besoin pour mener les âmes; par les voies douces de son imperceptible providence, au point où il a dessein de les conduire : les agitations doivent précéder. Quant à moi, si je ne puis en temporisant gagner les esprits par la persuasion , je serai obligé d'employer l'autorité ; et si l’on est mécontent, j'aurai du moins fait ce que je dois. Il ne me souviens d'autre expédient proposé par le père Moret, que de celui d’un délai illimité, moyennant quoi on me donnera.toutes les paroles que je voudrai : cela n'étant qu'un amusement qui remettroit la conclusion au jour du jugement, je n’y ai pas donné, non plus que dans la voie du scrutin, qui est une autre illusion, Voilà pour la lettre du 23.

Pour celle du 26, je vous dirai assurément tout-ce qui se pourra dire sur la suite de cette affaire. Tout ce que-je vous ai dit par rapport à M. de la Trappe ne vous accuse de rien; mais vous explique seulement une vérité à laquelle il se faut tenir. Je loue le zèle que vous avez à me justifier. Vous ne songez peut-être pas qu’il y a des occasions où il faut être blâmé. Vous faites pourtant bien, pourvu que ce soit par les voies douces, et sans rien forcer ni tirer de trop loin.

Je n'ai nulle intention que l'affaire qué j'ai proposée à madame votre sœur réussisse : je ne laisserai pas de prendre tous les éclaircissements, sans la commettre. Je n’écris rien à madame de Baradat qui intéresse votre secret : vous l’avez bien conseillée, et j'approuve fort que dans l’occasion vous lui continuiez vos bons avis.

Ne sortez point de cette attente : noyez les réflexions dans le fond de la vérité et de l’abandon; vous verrez le don de Dieu. Vous avez euraison de direjquejene permetsjamais laséparation des cérémonies d’avec le baptême, et on y est si fait qu'on ne m'en parle plus, Dieu merci. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

A Meaux, ce 27 avril 1694.

Il faut dans celte conjoncture prier beaucoup pour madame de Jouarre, le Dieu qui fléchit les cœurs : avertissez-en les amies sûres. Assurément madame l’abbesse est peinée, et ma lettre doit augmenter ses inquiétudes ; et si elle préfère Dieu au monde, qui la persécute jusque dans le sein de la vie religieuse; elle se rendra.

LETTRE CLXII. Sur des impatiences, des sujets de méditations, et la communion.

Je vous rends grâces, ma Fille, des prières que vous faites pour moi, et vous me ferez plaisir de les continuer. Je ne vous ai rien dit en particulier sur ces impatiences contre Dieu ; cela entre dans nos règles. Vous ne devez point les porter à la confession, ni vous en émouvoir, laissant tout à la bonté de Dieu, qui les permet pour vous éxercer et vous humilier. Quand je vous donne des sujets de méditer, je les soumets à l’attrait de Dieu qui doit l'emporter. Vous devez continuer vos communions sans trop d’égards à votre santé, si ce n’est qu'il en arrivât quelque préjudice notable. Quand notre Seigneur desire de célébrer avec nous sa pâque, il le desire pour nous plutôt que pour lui , et nous le fait desirer. J'approuve fort le desir que vous avez de le voir de la manière que vous l’expliquez : c’est le même qu’avoit saint Paul. Au lieu de nous mander qu’il y a des arrêts, le père Moret devroit nous les envoyer.

À Germigny, ce 4 mai 1694,

ETTRE CLXIIT. Sur les affaires de Jouarre; la récitation du Bréviaire; les’bons desirs ; et les moyens de profiter de ses misères.

Je suis bien fâché, ma Fille, de l’indisposition de madame votre sœur, et du retardement de votre retraite.

Il me semble que vous ne devez ni presser ni détourner madame de Ja Tour, mais la laisser simplement à elle-même. La raison est que je ne vois rien qui détermine ni qui fasse bien connoître la volonté de Dieu. Je trouve cependant que madame n à pas raison de vous inquiéter sur son sujet, et vos sentiments sont justes. é

, Vous avez mandé tout cè qu’il falloit au père Moret : son expédient est tout à fait pauvre. S'il y a des arrêts formels en cas pareil, il ne faut point tenter l'impossible : s’il n'yena point, comme je le crois, je n'ai qu'à aller mon train. Je m'étonne en tout cas que le père Moret, au lieu de m'envoyer ces arrêts, s’il y en à, s'amuse à une négociation qui n’est bonne à rien, comme jele lui ai mandé; et vous pouvez lui écrire sur ce sujet ce que Dieu et la raison vous inspireront.

, On négociera inutilement le retour du sieur de la Burie. Je n ai nulle nouvelle du père Soanen. L

, Rien ne vous oblige à dire votre Bréviaire pour le lendemain Plus tard que quatre à cinq heures.

Quand Dieu attire À des choses dont il montre qu'il ne veut point l'accomplissement, puisqu'il les rend impossibles, il nous fait un double bien: l’un, de nous sanctifier par un bon desir'; et l’autre, de nous exercer et humilier par le refus.

Ce qu'il y a à faire dans cette foiblesse de la patience, et dans toutes les complaisances qu’on a pour soi-même, c’est de s'humilier beaucoup sans perdre la confiance ; au contraire, espérer d’autant plus en Dieu, qu’on trouve en soi un plus profond néant.

Il faut être sur les lieux pour profiter de tous les avis que vous me donnez sur certaines choses. J’y ai cependant beaucoup d'attention. :

Il faut rendre grâces à Dieu si les écrits de la cène ont quelque chose de touchant.

Je crois que pour bien régler toutes choses sur le sujet de ma sœur Griffine, il faudroit preudre du temps, deux ou trois mois pour le moins : j’aurois le loisir entre deux de voir Jouarre et on écouteroit Dieu. La matière est fort ambiguë en toutes manières. Voilà tout ce que je pense sur ce sujet. Mes sentiments de l'année passée ne concluent rien pour elle, parce qu'on peut parler plus ferme après l'épreuve : ainsi je suis en suspens.

Ne vous inquiétez point des doutes dont vous me parlez, ni du soin de les déposer. Tenez-vous aux règles que je vous ai données, qui vous défendent de vous troubler de la crainte du péché mortel, tant que vous n’avez point la certitude au degré que je vous y ai obligée. Ne voyez-vous pas que votre peine se tourne en toutes formes, pour vous ôter les règles sur lesquelles seules vous pouvez fonder votre paix? Donnez-vous bien de garde d'en sortir. pe se

Je vous prie de dire à madame de Baradat que je lui ferai réponse au premier jour. pre:

Je loue Dieu des grâces qu’il vous fait : je lui demande pour vous quelque chose de plus dégagé, de moins raisonnant et de moins réfléchissant dans votre fond, pour commencer cette nouvelle fortification. Le: ee

Il n’est pas nécessaire de renoncer à ces délectables dispositions de l’amour de Dieu ; mais de les perdre et de les retrouver dans quelque chose de plus nu, qui est la simple volonté de Dieu. Je le prie qu’il soit avec vous. )

A Germigny, ce 10 mai.1694.

Je salue madame votre sœur, et lui souhaite du soulagement. Je serai ici à la Pentecôte : pour l'Ascension je n’en réponds pas.

LETTRE CLXIV. Sur ses retours continuels à ses doutes et à ses scrupules.

Le père Soanen m'a rendu votre lettre, ma Fille : il ne m'a parlé de rien du tout. Je l'ai mis sur le discours de la sœur Griffine. Je ne me suis pas expliqué autrement que j'ai fait avec vous. Il dit toujours qu’il s'en veut aller, et à tout hasard je fais cette réponse. Je n'ai jamais eu de sentiment fixe sur cette Sœur. Qu'en pourrai-je dire par un moment d'entretien? Si l'on surseoit, on aura du temps pour examiner. Je suis d'avis que ce soit, si on le fait, avec douceur et sans aucun rebut. Je m’en suis ainsi expliqué au père Soanen, m'en remettant au surplus sur la prudence de madame.

Le reproche que je vous fais sur votre raisonnement, regarde uniquement tous les tours divers avec lesquels vous ne cessez de revenir à vos doutes et à vos scrupules, que je voudrois voir amortis; et j’espèrerois plus de la grâce avec une conscience moins peinée : mais Dieu sait pourquoi il le permet : du reste, continuez à votre ordinaire. Je salue madame de Luynes.

À Germigny, ce 13 mai 1694;

LETTRE CLXV. Sur le mystère de l’Ascension; l'attachement aux directeurs ; et les émotions contre le prochain.

Le mystère de l'Ascension comprend trois choses principales, dont l’une est le grand détachement où il faut être à l'égard de Jésus-Christ même , qu’il ne faut plus connoître se lon la chair, mais uniquement par la foi. O quelle pureté ! quel détachement! La seconde, son intercession par sa présence auprès de son Père, qui paroît par les endroits de l’Apocalypse, où l'agneau est devant le trône, et qui est parfaitement expliquée dans les dix premiers chapitres de l’Epître aux Hébreux, que vous lirez durant l’octave, sans discontinuer lApocalypse. La troisième est la descente du Saint-Esprit, qui devoit être le fruit et de la présence de Jésus-Christ auprès de son Père, et de notre détachement.

Il faut beaucoup prier Dieu durant cette octave, pour les âmes qui s’attachent trop à leur directeur. J'en ai ici un exemple qui me fait beaucoup de peine.

Quant à ma sœur C‘iffine, je n’ai garde d'avoir formé un

jugement fixe, la connoissant si peu. Si j'oublie si facilement tout ce que je semble avoir dit comme par un mouvement particulier, c'est qu’en effet je n'en fais nul cas, et ne desire point qu’on en fasse; mais qu'on s'attache aux raisons. Ce qui me fait douter, c'est cet esprit de hauteur et même d'aigreur que l'on convient quiest en elle. La question est en quel degré, et s’il y a apparence qu'elle se corrige. Vous avez bien fait de porter ma sœur de Saint-Louis à ne point quitter.

Il ne faut point que ces émotions contre le: prochain empêchent la communion, et j'approuve fort en ce cas d'approcher de Jésus-Christ comme de celui qui calme les flots et les tem-— pêtes.

Notre Seigneur soit avec vous,

A Meaux, ce 15 mai 1694.

LETTRE CLX VI. Sur les lectures qu’elle peut faire ; sur la conduite qu’elle a tenue à l'égard d’une Sœur; et sur les ecclésiastiques qui n'étoient pas exacts à porter leur habit.

Sur vos lettres du 20 et du 21, il me semble qu'il n'ya rien à vous dire sur les lectures que vous pourrez faire. L'Apocalypse sera admirable avec les chapitres x1v, XY et XVI de saint Jean, en s'attachant à ce qui regarde la descente du Saint-Esprit et les caractères de cette divine personne, et en Y joignant le chapitre vin aux Romains, avec le v aux Galates, depuis le verset 16. I me semble qu’il y a là de la pâture.

Vous ne devez point être en peine de ce que vous m'avez écrit sur ma sœur Griffine, je sais la même chose par d’autres endroits et des deux côtés. Mais vous avez tort de dire que je sois prévenu contre elle : ce n’est point être prévenu que de vouloir écouter tout le monde, et sur le tout Dieu même et son Saint- Esprit. Vous êtes, dites-Vous , mortlifiée de ce que je ne vous crois pasen cette affaire autant que dans d’autres. Dès quele doute est levé, il ne faut pas en croire personne absolument, mais tout entendre. Dans le fond je suis toujours porté pour elle. Du reste, le moyen dont vous me mandez qu’elle se sert contre ses imperfections est excellent, et je ne voudrois point lui en donner d'autre , ni lui souhaiter d’autres dispositions que celles que vous me marquez. Vous avez bien fait de la soulager en ce que vous avez pu et su : c'est très bien fait de la fortifier contre les insultes qu'on Jui fait; car j'appelle ainsi ces MOrtifications qu'on multiplie sans mesures : J6 veux qu'on humilie et qu'on relève.

Vous n'avez fait aucun mal de dire à ma sœur Griffine qu'elle pouvoit s'ouvrir de ses peines avec les circonstances que vous lui avez marquées. La manière dont Dieu a calmé ces peines que vous me marquez, vous montre la voie que vous devez suivre dans des occasions semblables. C’est assez de demander à Dieu par Jésus-Christ d'en être délivré, et puis aller en paix, se soumettant à la volonté de Dieu. ,

Vous n’avez point à vous mettre en peine, ni vous ni les autres religieuses, de ceux qui manquent aux statuts sur l'habit ecclésiastique. C’est à moi à y pourvoir : je le fais et le ferai.

À Versailles, ce 24 mai 1694.

LETTRE CLXVII. Sur l'occupation de l’âme, jusqu’à ce qu’elle voie la vérité à découvert ; et la sagesse de la conduite de Dieu, en laissant sa créature à elle-même.

S'unir à Dieu parfaitement comme à la souveraine vérité, c'est, ma Fille, le voir tel qu'il est, et face à face. Voilà le dernier effet que fera en nous l'esprit de vérité; et en attendant, pendant le temps de cette privation, pendant que l’éternelle et souveraine vérité ne nous paroît qu’à travers des ombres, et que nous en sommes privés, le même esprit se tourne en nous en. esprit de gémissement, en esprit d’enfantement et de travail, en nous faisant déplorer notre privation-et notre exil, et attendre avec patience la révélation des enfants de Dieu. Communiez dans cette pensée, non seulement le jeudi; mais encore le mardi même; et dites, si vous le voulez, que je vous ai de mandé la communion de jeudi pour quelque vue particulière, comme je le fais en effet, après celle de mardi qui sera à la communauté. Je ne veux point que l'une empêche l'autre.

Ces changements d'états, de quelque côté qu'ils viennent, car ilne faut point trop s’en informer, ne vous doivent point empêcher de recevoir la grâce de Dieu. C’est une conduite de sa sagesse de laisser sa créature à elle-même, quelquefois même à la tentation et aux noirceurs qu'elle amène, après l’avoir occupée. On ressent davantage par ce moyen l'empire de de Dieu et son propre néant, le combat des deux esprits et la supériorité de celui de Dieu. i

Ne feisnez point d'accompagner madame l’abbesse, madame votre sœur et vous, quand elle vous l’ordonnera, sans lui marquer autre chose que le plaisir de lui obéir et de la suivre. Je

suis bien persuadé que vous lui serez toutes deux plus utiles que personne,

Je ne puis m'imaginer que ma sœur ‘* ose se présenter pour entrer à Jouarre sans ma permission, et encore moins qu'on la recoive : c’est un esprit fort peu propre à se faire voir dans une communauté.

Si quelque jour en visitant ses fermes, madame votre abbesse vient à Germigny, je vous permettrai aisément de succomber à la tentation de la suivre avec madame votre sœur , et madame de Lusanci: ear je sais bien que vous aimez à fond la retraite toutes trois, et que vous ne sortirez qu'avec l'esprit qu'il faut : mais il ne faut point lui inspirer cette pensée, qui pourra lui venir par elle-même et avec quelque raison.

Je ne partirai point de Jouarre sans Y prêcher, s’il plait à Dieu. Je tâcherai de vous rapporter le cantique ; cela du moins ne tardera pas. |

Le lundi de la Pentecôte, ce 31 mai 1694.

LETTRE CLXVIL Il lexhorte à continuer tous ses exercices.

Je ne crois pas avoir rien de nouveau à vous dire. Vous n’avez, ma Fille, qu’à continuer vos exercices, vos confessions, VOS communions, toujours attachée à vos règles, et en vous mettant au dessus ou au dessous de vos peines. Je réponds toujours à Dieu pour vous, et vous offre à lui au saint autel.

Le livre va toujours, et même l'obstacle qu’on croyoit y pouvoir faire difficulté semble se tourner à rien. Je n’ai point vu le père Moret. Notre Seigneur soit avec vous. Je salue madame de Luynes.

A Paris, ce 4 juin 1694.

LETTRE CLXIX. Sur le repos en Dieu, l'abandon, les larmes, la réception des dons de Dieu , les fausses spiritualités à l'égard de l’oraison, les goûts sensibles, et le mélange du bien et du mal.

J'envoie la permission à madame pour l'entrée que vous souhaitez. En ces cas, ma Fille, l'utilité fait toute la nécessité.

Il n’y a rien à faire du côté de M. Paris : on ne sait ce que les papiérs deviennent chez lui; mais aussi On n'y regarde pas, et la plupart se perdentsans qu’on y pense. Je n'en garde guère des vôtres sur les dispositions particulières. :

Reposez-vous en Dieu. Ceux qui vous disent que c’est amourpropre de craindre d'abandonner ce repos pour de bonnes œuvres, disent vrai et faux. Saint Augustin et saint Bernard décident souvent qu'on à peine à quitter la contemplation pour

l'action. Le besoin et l’ordre de Dieu décident. En ce cas si l'opération de Dieu est empêchée pour un temps, elle sait bien | par où revenir.

Laissez là tous ces vains efforts que vous feriez pour vaincre ces jalousies spirituelles; laissez-les passer : remettez votre vOlonté à Dieu par Jésus-Christ, afin qu'il fasse en vous ce qu'il veut.

Vous avez bien parlé à madame la prieure sur ma sœur Griffine. Je ne suis point surpris que ma sœur de Sainte-Gertrude m'écrive : je lui fais réponse par madame.

Communiez cette octave tous les jours, si votre santé le permet. Abandonnez-vous à Dieu, afin qu'il fasse en vous par lui même cet acte de désappropriation qui ne vous laissera en partage que les richesses de votre Epoux. Plus vous craignez de vous laisser occuper de Dieu, plus il se faut plonger à l'abandon dans cet abîme, et vaincre toute opposition. Ne vous forcez point pour pleurer, ne déplorez point de ne le pas faire : recevez ce qui vous vient, vivez en paix et dans une humble attente de Dieu. Lisez quand vous pourrez : quand Dieu voudra parler, quittez tout pour écouter; un mot de lui vaut tout un livre.

Vous pouvez desirer ces saintes délectations, vous en réjouir en notre Seigneur, le prier de les continuer, et à quelque prix que ce soit de faire que vous l'aimiez.

Recevez sans vous meltre en peine si vous donnez quelque chose. Recevoir de Dieu c’est lui donner: et comme il n’a pas besoin de nos biens, tout ce qu’il demande de nous c’est que nous recevions ceux qu'il nous fait. Cette disposition de recevoir ce que Dieu donne est de grand mérite devant lui, Une âme ne doit point chercher de mériter, mais de plaire à Dieu. Si elle sait plaire à Dieu, elle enferme tous les mérites dans cette science. Ne songez point à changer votre oraison. Les Spiritualités où l’on desire que Dieu mette moins du sien, afin que l'âme y. melte davantage, me sont suspectes; et si l’on comprenoit bien que tout ce que nous pouvons mettre du nôtre dans l’oraison, s’il n’est pas de Dieu n'est rien, je crois qu’on seroit plus sobre à parler ainsi.

Les goûts sensibles pour lesquels les spirituels ordonnent une certaine sorte d’abnégation, sont d'une autre nature que ceux dont vous me parlez. L'imagination y a trop de part, et il faut Outre-passer ses sentiments.

Je n'aime point non plus ces témoignages si sensibles d’affection. La sainteté de la vocation chrétienne et religieuse ne souffre point ces tendresses toujours trop humaines. Ménagez-

vous pourtant avec certaines personnes qu'il ne faut pas rebuter pour leur bien. Ge train est mauvais, et1l le faut rompre autant qu'on pourra.

Je crois présentement avoir répandu aux demandes de l'écrit que vous me donnâtes à Jouarre au dernier voyage.

Le bien dans cette vie n’est jamais sans quelque mal; mais il ne faut pas que le mal qui l'accompagne nous empêche de le goûter en lui-même. Voilà la résolution de bien des doutes. Amen, amen, il est ainsi. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 8 juin 1694,

LETTRE CLXX. Sur une somme qu’on devoit prêter à la communauté, et sur les peines de cette religieuse.

Il n’y a nulle difficulté de prendre cet argent avec la charge de nourrir les Filles, et de les élever aux conditions que vous me marquez. Cela n’a rien de commun avec le cas du concile. La conséquence est de faire de tels emprunts sans consulter la communauté : mais cela ne regarde pas madame votre sœur plus qu'une autre, et c’est un point qu’il faudra prévoir dans mon réglement.

Je vous ai dit plusieurs fois, ma Fille, qu'il faut mettre ces jalousies et ces doutes sur Ja foi avec les autres peines, et S'y conduire par les mêmes règles, qu'il n’est pas bon que je Tépète toujours. Je crois avoir répondu à vos autres doutes dans ma lettre d'hier, et il faudroit une bonne fois vous tenir pour dit que vos peines en venant d’un même fonds, ne font que prendre d’autres formes. Dieu exerce votre patience à les expliquer et peut-être un peu la mienne à y répondre, et à dire la même chose. Je n’y ai nulle répugnance en vérité, mais cela peut empêcher de meilleurs discours, et restreindre un peu le cœur. Je suis à vous en notre Seigneur, ma Fille. Ne vous allez pas rebuter de m'écrire vos peines, quand vous verrez qu'elles vous accablent, et que vous ne pouvez les vaincre au trement : mais au reste mettez-vous au large, et ne faites jamais dépendre vos communions d’une réponse; Dieu le veut ainsi.

A Meaux, ce 9 juin 1694.

LETTRE CLXXI. J] se rend garant pour elle auprès de Dieu; lui parle de l’abbessé de Jouarre, et de la divine société qui se forme à l'autel.

Oui, ma Fille, c’est de bon cœur que je me rends garant pour vous auprès de Dieu, que vous désavouez tout ce qui lui déplait,

et tout ce qui blesse la foi et la charité. Je désavoue tout cela pour vous : je renonce de bon cœur pour vous à Satan, et à ses œuvres, et à ses pompes : donnez votre foi à l’Epoux céleste. Madame votre abbesse ne me répond sur quoi que ce soit : elle n'ose ; mais je crois qu’elle le voudroit : j'espère que le temps de sa liberté viendra. Madame sa mère se déchaîne contre moi, principalement sur le refus : tout cela ce sont des couronnes ; et assurément, s'il plaît à Dieu, mon cœur n'en sera ni aigri ni - altéré.

L’écrit dont vous m'avez envoyé copie vous peut convenir en quelque chose, mais peu, et en rien exactement. Je vous le renvoie pour en prendre ce qui vous sera propre : Dieu vous le fera sentir. Vous me ferez plaisir à votre loisir de m'envoyer une copie de ce même écrit. J'honore de tout mon cœur madame votre sœur.

Je vous offre à Dieu sans relâche, surtout au saint autel. C'est là qu’on est époux et épouse , n’ayant point puissance sur son corps, mais se le donnant mutuellement, et s’unissant corps à corps, cœur à cœur, esprit à esprit. O la divine société ! Tout à vous en notre Seigneur.

A Meaux, ce 14 juin 169%.

LETTRE CLXXII. Il Jui recommande de lui faire connoître ses différentes vues et ses dispositions.

Lé père Claude s’est trouvé fort à propos pour vous porter cette lettre. Je commence par vous envoyer l’image au dos de laquelle j'ai suivi scrupuleusement, et toutefois pas trop bien, les règles de ma sœur de Sainte-Gertrude. Je connois maintenant le père Côme, et je le recevrai très bien. Je profiterai dans l'occasion des avis que vous me donnez sur certaines choses qui se passent. Je vous renvoie lalettre de madame de Soissons.

Vous me pouvez mander toutes les vues dont vous me parlez confusément, quel qu’en soit le sujet. Ne craignez pas de m’écrire ce qui me touche, que je lirai, s’il plaît à Dieu, comme vous le dites, c’est à dire comme s’il ne me touchoit pas.

Mandez toujours vos dispositions pour les soumettre Cela se peut faire sans vous en occuper, et au contraire en vous déta— chant de tout ce qui n’est pas Dieu : ce qu’on soumet à l'Eglise n’attache pas, |

On peut recevoir celte fille avec ses mille écus, s’il n’y a autre empêchement; mais la chose ne laisse pas d’avoir son danger. Je salue madame votre sœur de tout mon cœur.

On me mande de Paris que madame de Soubise doit bientôt aller à Jouarre; mais l’on ne m'explique pas si c’est avec le père Bourdaloue. Je ne me défie point de ce Père. Notre Seigneur Soit avec vous.

À Meaux, ce 18 juin 1694.

LETTRE CLXXIIT. Sur ses peines, et sur la conduite qu’elle doit tenir dans l'affaire de la réception des Filles.

Ne vous affligez point, ma Fille, Dieu vous regardera en pitié : communiez à votre ordinaire, malgré cette peine. Je réponds pour vous à Dieu, de tout ce que vous ne Pourrez pas faire : ne vous confessez point de tout cela. Ne capitulez point avec Dieu sur ce que vous voulez qu’il vous donne et qu'il vous ôte : tout est à lui; et il ne s’en tiendra pas à votre mot, ni aux conditions que vous voulez lui imposer : il sait ce qu’il veut donner et ôter; il n’y a qu’à lui dire avec Job: : Quand il me tueroit, j’espèrerois en lui.

Si on vous parle des fèves, vous n'avez, madame votre sœur et vous, qu'à écouter, dire doucement mes raisons, ne vous donner aucune part aux premiers desseins, dire que vous ne savez rien de ce que je veux faire ou ne faire pas; mais seule— ment qu'il ne paroît pas que j'aie changé d'avis, et que je ne parle plus de cette affaire, sachant apparemment à quoi m'en tenir. Laissez-moi blâmer si l’on veut, sans vous animer à me défendre : dites que je dis là dessus que Dieu me défendra. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 18 juin 1694.

LETTRE CLXXIV. II l’exhorte à s’abandonner à Dieu.

Ne songez pas, ma Fille, à être contente, ni à savoir si Dieu est content de vous : c’est un secret qu'il s’est réservé. Aban— donnez-vous à lui, afin qu’il se contente lui-même en vous, et en toute créature, par sa volonté toujours sainte. Quelle joie de savoir qu'il est, et qu’il est heureux! C’est la seule chose qui doit véritablement contenter une Epouse. Ce qui nous touche lui doit être remis par un abandon absolu et volontaire : c’est lui qui fait tout en nous, j'entends tout le bien ; et c’est lui seul

- qui nous empêche de faire tout le mal.

Je suis très en peine de madame du Mans. Je vais demain en

PTob: xt 5

Bossuet, t. xxvir,

visite au Mesnil, d'où j'irai faire un tour à Paris pour quelques affaires. Notre Seigneur soit avec vous. Je vous bénis de tout mon cœur, madame votre sœur et vous.

Madame l’abbesse me fait part de la bonne compagnie qui lui arrive.

Ces dernières lignes sont écrites depuis la lecture de votre lettre du 49. Gardons-nous bien de juger de la sœur Griffine par nos dispositions. Il ne me reste plus rien de celle dont vous me parlez et dont vous m'avez déjà parlé une fois : si elle est de Dieu, elle reviendra.

A Meaux, ce 21 juin 1694.

LETTRE CLXXV. Sur un remède aux tentations de jalousie ; et la manière dont les supérieurs doivent se conduire pour bien juger-

Je vous envoie, ma Fille, la lettre pour ma sœur de l'Assomption, tout ouverte; afin que vous lui en fassiez la lecture, et lui en inculquiez les vérités dans l’occasion.

Je ne trouve pas que le sermon xzix de saint Bernard vous puisse beaucoup soulager sur ces peines de jalousie : s'il le fait pourtant, à la bonne heure. Dieu fait un remède tel qu'il lui plaît-de tous les discours de ses saints ; mais ici le vrai et grand remède est dans lés plaies du chaste Epoux, où l’âme trouve la source de tous les dons, et les aime dans toute la distribution qui s’en fait; comme qui aimeroit l’eau dans le réservoir, l’aimeroit dans tous les canaux qu’elle remplit sans s’y gâter. Il est vrai qu'on peut dire à Dieu : Non fecit taliter omni nationi ‘, &Il n’a pas fait les mêmes grâces aux autres; » et se réjouir par ce moyen de la singularité de ses dons, en tant qu'elle vient de lui, et que tout finalement se rapporte à sa volonté.

Pour les autres choses dont vous m'écrivez, je ne vois pas qu'il y ait à s'en mettre en peine. Je réponds en tout pour vous, et souvent, principatement au saint autel. Ne cherchons point d'explication avec Dieu dans la manière dont il agit en nous ; il la sait, et c’est assez.

Je vous ai déjà dit sur ma sœur Griffine que quand on me dit des faits contraires, il ne s’agit pas de s’en rapporter à celles qui parlent. Les supérieurs doivent venir à éprouver et connoître autant qu'ils peuvent par eux-mêmes : c’est ce que j'ai conseillé à madame de Jouarre, etde m'écrire ce qu’elle aura vu. Il vous est permis cependant de suivre vos lumières, mais non

1 Po. exLvir. 9.

pas de croire qu’elles doivent être une raison pour moi. Assez d’autres choses vous doivent lier à ma conduite, sans celle que vous me marquez. Je ne crois pas qu’on ose proposer la réception de cette Fille autrement qu'on a fait la dernière fois pour son noviciat : si on le faisoit, vous et les autres religieuses sont en droit de refuser leurs suffrages, et doivent plutôt n’en point donner; mais déclarer seulement qu'il faut attendre mes ordres, sans contredire davantage, et sans tenir aussi la Fille pour [dûment reçue] *.

Ce 22 juin 1694.

LETTRE CLXXVI. Sur la réception d’une Fille qui ne pouvoit accomplir toute la règle, les égarements de l'imagination, l'obligation d'écouter le céleste Epoux, et un endroit du Cantique des cantiques.

Je crois vous avoir mandé que ce qu’on croyoit pouvoir 0pposer au livre n’est d'aucune force ,et ainsi qu’il pourra paroître bientôt. Je n’ai point vu le père Moret : je ne partirai point sans le voir. -

Il n’y a nul doute doute qu’on puisse procéder à la r'éCep— tion d’une Fille , quand il y auroit quelque point de la règle ou des constitutions qu’elle ne pourroit accomplir, pourvu que l’essentiel s’y trouvât. On m'a parlé de certaines choses qui regar— dent le coucher et l'habillement, qui sont un peu singulières.

Votre expédient, sur les notes du livre qui doit paroître , n’est point à rejeter ; maisje crois les autres meilleurs. Laissez vaguer votre imagination : vous ne la sauriez retenir que par le fond, ni dissiper que par là toutes les images qu’elle fait rouler devant vous. Je réponds à Dieu que votre cœur n'y est pas attaché. Ne demandez point trop d’être délivrée de ces pei— nes : songez à ce qui fut dit à saint Paul ?: Ma grâce te suffit , et ma force se perfectionne dans l’infirmité. Je vous entends bien ; allez en paix.

Que vous dirai-je du céleste Epoux 911 faut qu'il parle , afin qu’on parle ; et quand il ne parle pas, il faut songer que son nom nouveau est inconnu, et sa gloire inénarrable. Vous ferez bien de continuer la lecture du Cantique, et vous approprier ce que l’Epoux et l'Epouse se disent mutuellement, surtout au dernier chapitre. Qui est cette petite Sœur qui n’a pas encore de mamelle ? N'est-ce point une âme à donner à Jésus-Christ, encore qu’il lui manque beaucoup de choses ? Ecoutez Dieu là dessus : il faut glorifier Jésus-Christ à la vieet à la mort.

+ La fin manque dans l'original.

# JE. Cor. x11. 9.

Je n'oublie ni madame de l’Assomption , ni ma sœur Cornuau , ni Vous, ni madame votre sœur dans mes prières. Notre Seigneur soit avec vous.

À Versailles, ce 8 juillet 1694.

LETTRE CLXX VII. Part qu'il prend à la perte qu'avoit faite une religieuse ; et combien le saint Epoux aime qu’on lui offre un cœur percé de douleur.

Continuez à m'écrire à votre ordinaire : ne croyez jamais que vos lettres ni rien du tout me rebute. Je prends beaucoup de part aux appréhensions de madame de Sainte-Madeleine , et j'ai recommandé à Dieu de tout mon cœur la malade. J’apprends depuis qu’elle est morte. Je vous prie de faire mes compliments aux deux Sœurs : je ressens d'autant mieux leur juste douleur, que je connois mieux le sujet qu’elles ont de s'affliger.

Dites à madame de Sainte Madeleine que le saint Epoux aime qu’on lui offre un cœur percé de douleur comme le sien, et que ce sont de tels cœurs qu'il aime à percer des traits de son amour. Je prie Dieu de la soutenir si fortement qu’elle soit capable de consoler sa famille.

Priez Dieu qu’il m’inspire dans un grand besoin où je suis des plus pures lumières du ciel.

Notre Seigneur soit avec vous.

À Versailles, ce 10 juillet 1694.

LETTRE CLXXVIIL. Sur les observances et particulièrement l'assistance

à Poffice, et le sentiment de l'abbé de la Trappe, touchant la réception des Filles.

J'aurai soin, ma Fille, de faire passer votre lettre au père abbé de la Trappe. J’approuve l'application que vous vous faites à vous-même du verset des Cantiques et de mon interprétation. Dans le dessein de vous conformer à Ja communauté, surtout dans l'office, n’en prenez point au dessus de vos forces : Dieu ne demande pas cela de vous, et votre expérience doit servir de règle. Autre chose est de chercher la délivrance de cette humeur; autre de s'exposer à en augmenter la noirceur.

Je ne trouverois pas bon que vous vous séquestrassiez de l’oflice pour vaquer à l'oraison dans un coin : il faut assister du moins, s’il se peut, à une heure , afin qu'on voie que vous fai- ‘es ce que vous pouvez.

Le sentiment de M. de Ja Trappe, pour les réceptions, peut

recevoir une restriction , si la Fille ne se trouvoit pas en état d'accomplir la plus grande partie , et les articles les plus importants de la règle.

Je vous promets de demeurer en suspens, jusqu’à ce que j'aie vu ma mère de Saint-Louis et ma sœur Grifline.

Allez votre chemin dans l'oraison , et laissez-vous conduire à l'esprit de Dieu , en qui je suis tout à vous.

A Paris, ce 17 juillet 1694.

. P.S. J'approuve votre prière avec la lettre à la main, et Je vous rends grâce de la charité que vous avez pour mon âme.

LETTRE CLXXIX. Sur les besoins de la nature ; sur les traductions de M. du Bois; et sur les mouvements d'impatience.

J'ai recu votre lettre du 49, ma Fille. Ne vous faites point un scrupule de vous être abandonnée au sommeil : vousle deviez , ét vous le devez dans le même cas. Quoique Dieu nous occupe , on doit alors se désoccuper, en considérant les nécessités qu'il impose , comme une loi souveraine ; aimable même en ce point, qu’elle est un exercice de sa justice sur notre coupable mortalité.

Je tâcherai de voirle père Moret avant que de partir : mon départ est fixé au lundi 2 août. On achèvera les traductions commencées par M. du Bois *. Sa Préface a été fort combattue : personne n’a approuvé ce qu’il a dit, à l'exclusion de l’imagination, dont il fautse servir pour prendre l'esprit.

On n’est point obligé de se confesser des mouvements d'impatience auxquels on ne croit point avoir adhéré : mais s'ils ont paru sur le visage, ou par le son de Ja voix, on peut demander pardon à celle qui en a été le sujet, eton le doit régu-

* Philippe du Bois, de l’Académie française, traducteur d’un grand nombre d'ouvrages de saint Augustin, entreprit de prouver dans la Préface qu'il mit à la tête de sa traduction des sermons du saint docteur sur le nouveau Testament que l’éloquence humaine ne convenoit pas aux orateurs chrétiens, et qu'ils avoient tort de l’employer dans leurs prédications. La Préface de M. du Bois fit d’abord impression sur beaucoup de personnes, qui furent éblouies

des raisons spécieuses qu’il apportoit pour soutenir sa thèse. Mais le docteur Arnauld, quoique ami du traducteur, le réfuta si solidement dans ses Ré-

flexions sur l'éloquence des Prédicateurs, que tous ceux qui avoient applaudi à M. du Bois furent étonnés de voir qu’il ne s’appuyoit que sur de

faux principes et sur des raisonnements très peu solides.

lièrement pour l'édification. Quand on s’en confesseroit, il n°v auroit point de mal en général : mais quand cela tourne au scrupule, et retire des sacrements, il ne le faut plus. Qui veut aimer parfaitement, doit laisser bannir la crainte, et dilater son cœur : ilen est de même des autres dispositions.

Je répondrai à toutes les peines que vous me ferez connoitre, en aussi peu de mots qu'il se pourra. Ne recommencez point votre Bréviaire que dans le cas de la règle, c’est à dire quand l'omission est certaine, et que l'on en peut juger. Je salue madame votre sœur.

À Marly, ce 24 juillet 1694.

LETTRE CLXXX. Sur un sermon du père Bourdaloüé; la charge de la conduite des converses; les moyens d'éviter l'illusion : la mortification, et les prédicateurs qui débitent des antithèses.

Le père Bourdaloue a bien voulu être porteur du paquet où sera incluse cette lettre. Il nous à fait un sermon qui a ravi tout notre peuple et tout le diocèse.

J'ai, ma fille, reçu votre lettre du jour de saint Jacques, et celle du 27. Je suis toujours fâché quand il se trouve des obstacles aux saints desirs de madame votre abbesse. Je ne veux pourtant point blâmer les excuses que vous lui faites sur la charge qu'elle à voulu vous donner de la conduite des converses : il n’y a que votre santé qui m'ait touché là dessus. Du reste, quoique vos scrupules aient été un des motifs pour vous en retirer, il sont d’une nature à ne point vous porter à faire de la peine aux autres.

Continuez vos communions : faites celle du samedi ; je vous connois assez pour prendre hardiment sur moi toute la faute. Dilatez-vous, et allez en paix. Je ne crains point l'illusion quand on se soumet; et cela vous doit obliger à ne la pas craindre.

Le goût que vous avez quand on vous parle des délices de la possession de la vérité, est très bon. Si Dieu ne vous donne pas le goût de la mortification ; il ne faut pas vous en étonner : vous n'êtes pas en état de vous en servir.

Sur la lettre du 28 , je plains avec vous es prédicateurs qui débitent des antithèses : l'Esprit de Dieu n'entre point par là.

.J'enverrai dans quelques jours à Jouarre. Vous me ferez plaisir de m'envoyer par le père Bourdaloue les cahiers dont vous me parlez : $i vous y avez de la peine, J'enverrai dans quelque

temps à Jouarre les querir , et je répondrai aux difficultés. Dieu

A Germigny, ce 4 août 1694.

LETTRE CLXXXI. Sur les manières de rabaisser qui rebutent ; l'attrait pour la solitude ; la douleur de ne point aimer assez l'Epoux céleste ; le remède sur les illusions ; et l'affaire qu’il avoit avec l’abbaye de Rebais.

Sur votre lettre du 5 , j'ai reçu les papiers que vous m'avez envoyés par le père Bourdaloue. Je suis bien obligé à madame de Sainte-Théodore , et je ne doute point de son affection. Il ne faut point s'arrêter aux discours qu’on rapporte de mes gens : il suffit que je recoive agréablement les lettres de Jouarre, et les siennes en particulier. Je ne veux point décider affaire de ma sœur Griffine ; et si je le voulois, il seroit bien difficile que ce ne fût pas en sa faveur.

Je n’approuve pas les manières de rabaisser qui rebutent et découragent : la charité n’en veut point de telles. Vous ne devez point avoir de scrupule quand vous avez dit dans le moment cé que vous suggéroit votre conscience. Madame de lAssomption me paroîtroit fort propre pour le noviciat.

Sur la lettre du 4, l'attrait pour la solitude est un prépara-

toire à un autre attrait, sur lequel il faut attendre et écouter Dieu. Vous eûtes tort de ne point communier samedi. La dou. leur de ne point aimer l’Epoux qui est si aimable et si aimant, est la plus juste qu’on puisse avoir , et il faudroit fondre en larmes pour n'être point asséz àlui. Priez-le qu'il vous possède, et livrez-vous à lui, Je le prie de vous rendre sa sainte présence ; mais je ne le prie pas dé vous la faire toujours sentir. Je répondrai au surplus de cette lettre quand j'aurai vu l'écrit, Vous me ferez plaisir de m'expliquer votre acte d’abandon : il y en a un qui approche fort de tenter Dieu; ce n’est pas là le vôtre ni le mien. Pour le repos et le silence, je n’en suis pas en peine. :

Sur Ja léttre du 3 , vous avez bien fait avec le père Bourdajoue. Vous ne serez jamais trompée, tant que vous exposerez vos dispositions; et c’est là le remède sûr contre les illusions. Envoyez-moi les papiers dont vous me parlez.

Sur la lettre du 6, vous trouverez l'explication du passage de saint Pierre à la fin des notes sur Salomon, dans le Supplenda in Psalmos , pages 644 et 645. Je n'ai point vu le père Moret : le livre ira son train, Ne craignez jamais de m'importuner; mais seulement de vous resserrer le cœur que Dieu veu

dilater. Samedi j'irai coucher à Meaux, dimanche l'office, lundi séjour, mardi coucher à Paris pour affaires très nécessaires.

Celle de Rebais n’a aucune difficulté dans le fond. Il s’agit de savoir si les moines seront mes grands vicaires : j'ai des raisons pour ne le vouloir plus : cela m'inquiète peu , parce que je serai toujours le maître de l’exécution.

Je salue madame votre sœur de tout mon cœur. Dilatez-vous : que Dieu vous dilate. ji

A Germigny, ce 11 août 1694.

P.S. Je vous envoie deux exemplaires d’un Discours sur la . Gomédie , dont je vous prie de présenter l’un à Madame ; l’autre sera pour vous et pour madame votre sœur , etc., ete.

LETTRE CLXXXII. Sur une novice de Jouarre, et sur l’acte d'abandon.

J'en userai, ma Fille, comme vous souhaitez avec ma sœur Griffine ; et qui plus est, je vous entendrai avant que de rien dire sur son sujet. On travaille toujours à Paris à empêcher l'édition du livre. Je verrai le père Moret, quoique apparemment il n’aura rien à dire de nouveau.

L'acte d'abandon est excellent; mais j'ai mes raisons pour vous demander la manière dont vous le faites; non par aucun doute sur vous, mais par rapport à d’autres personnes qui le font très mal, et de la manière qui induit à tenter Dieu ; ce qui est bien loin de vous. Continuez comme vous faites.

Je vous répondrai sur votre écrit et sur celui de l’oraison , s’il plaît à Dieu. J'ai envoyé à madame l’abbesse la permission pour madame de Sainte-Dorothée ; et en tant que besoin est, je la confirme par cet envoyé. Je vous offrirai à Dieu de bon cœur dimanche prochain,

À Germigny, ce 12 août 1694,

LETTRE CLXXXIL. Sur plusieurs difficultés que cette religieuse hui avoit proposées.

Je vous envoie, ma Fille, deux lettres que j'ai reçues aujourd’hui de M. de Chevreuse : il m'écrit de Forges du 9 , etespère se rendre bientôt à Paris.

Je croyois recevoir aujourd'hui des exemplaires du Discours de la Comédie, pour en envoyer à Jouarre , surtout à madame

de Luynes. Je vous prie de lui faire mes excuses pour cette fois, car 1l n’en est point venu.

J'ai commencé à lire vos difficultés avec une pleine persuasion de la pureté de votre foi. Je n’ai lu encore que la première difficulté sur la confession , et je ne vois pas bien encore ce que vous desirez de moi. Car s’il faut entrer dans la discussion des passages de saint Chrysostôme, de saint Basile, de saint Jean Climaque , vous voyez bien que pour cette seule question il faudroit un volume : que si je ne dis que deux mots pour trancher seulement ce qu’il faut eroire , il y a à craindre que je n’augmente plutôt la difficulté que de la résoudre. Je répondrai pourtant le mieux et le plus tôt qu’il sera possible. ca

Quant à vos peines, je vous assure que vous n’avez qu'à demeurer en repos : allezen paix à Dieu et avec votre abandon ordinaire. J'ai connu et entendu tout : demeurez en sûreté et en repos. Communiez, confessez-vous à votre ordinaire , et ne vous départez point de vos règles , ni des ordres que je vous ai donnés pour votre conduite. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. Je pars lundi pour Paris.

A Germigny, ce 13 août 1694.

LETTRE CLXXXIV. Sur les attraits et l'abandon à Dieu pour faire et recevoir tout ce qu’il lui plaira.

Je ferai rendre vos lettres au plus tôt , et lesenverrai à Forges à M. votre frère. Je ferai ce que je pourrai pour lobliger à vous venir voir, et même vous l’amener: je l’y ai vu fort disposé. Vous m'avez fait plaisir de m’envoyer copie d’un petit avis, que je ne me souvenois plus de vous avoir donné sur l'oraison. I me semble que vous y pourriez trouver la résolution de vos peines. La règle est de suivre l'attrait : lorsqu'il y en à deux qui sont bons , comme les vôtres, on les peut suivre alternativement; dans le moment , celui qui est le plus fort et qui prédo— mine, celui enfin pour qui on se sent le plus de Jacilité et qui produira le plus de fruit, sans négliger ni lun ni l'autre , tant qu'il plaît à Dieu de les continuer : s'il en ôte l’un , garder l’autre , et ne se croire pas plus parfaite pour cela; parce que la perfection consiste dans la volonté de Dieu. |

Saint François de Sales dit : Active, passive Ou patiente , tout est égal , pourvu que la volonté de Dieu soit Suivie. C'est, ma Fille, ce que je vous dis , et la décision de vos doutes. Seulement gardez-vous bien de quitter vos communions et vos exercices ; ni de vous laisser empêcher par le scrupule. Vos règles et la confiance vous mettront au large ; le saint abandon pour faire et recevoir ce que Dieu veut, et y coopérer selon

qu'il le veut, qu'il y attire; s’exciter même dans la langueur à se remettre paisiblement entre ses bras; ne point craindre l’illusion quand vous marchez dans les voies que vous m'avez exposées ; vous souvenir que je réponds pour vous à Dieu , et vous attache à l’obéissance : voilà tout pour vous.

Je suis très content de l’écrit du père Toquet, qui est bien plus sûr dans ses maximes que plusieurs de ceux qui écrivent de cette oraison. Dieu n’envoie pas deux attraits même opposés pour tenir l’âme’en incertitude ; mais pour suivre tantôt l'un, tantôt l’autre, suivant le mouvement présent.

Je ne vais point à la Trappe ce voyage. J'ai différé le synode à la fin d'octobre ; cela ne veut pas dire que mon voyage soit long; je n’en sais pas davantage.

A Meaux, ce 16 août 1694. ;

LETTRE CLXXXV. Sur les chansons de l’opéra; sur les lumières qu’elle avoit reçues pour lui ; la foi nue, et la soumission à la volonté de Dieu.

Votre conclusion, ma Fille, sur les chansons de l'opéra est fort bonne ; et c’est bien fait de les éviter. Vous avez tort de croire que votre recommandation ne soit pas bien forte ; le bénéfice est donné. M. d’Ajou ne doit pas se tenir exclu des grâces en son temps. Je ne m’éloignois pas de mon déni; mais madame l’abbesse y a de la peine , et ce n’est pas sans raison.

N'hésitez point à m'écrire ce qui vous a été donné par rapport à moi : ne croyez jamais que je reçoive rien en me moquant ; je ne déteste rien tant que l'esprit de moquerie.

La foi nue est la foi sans aucun soutien sensible , contente de son Obscurité, et ne cherchant point d’autre certitude que la sienne , avec un simple abandon.

Je ne me souviens pas bien distinctement du passage de sainte Thérèse. S’il n’est point dans votre écrit de l’oraison, je vous prie de me le marquer. Je n’ai aucun loisir de répondre à vos demandes sur l'écrit du père Toquet.

Je crois répondre à tous vos doutes, en vous disant de suivre l'attrait. Rappelez-vous le mot de saint François de Sales : Active , passive ou patiente , tout est bon, pourvu qu'on suive la volonté de Dieu.

Les petits caractères du livre du père Toquet me peinent un peu , et c’est une des raisons qui m'empêchent de vous répondre. Notre Seigneur soit avec vous. Comment dites-vous que je ne vous bénis pas ? quand je mets. ce mot, c’est une vraie hénédiction.

À Paris, ce 23 août 1694.

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. 407 LETTRE CLXXXVI. Surles grands effets de l’ohéissance.

Vous êtes, ma Fille, punie par vos peines, de celle que vous avez eue de me mander franchement toutes vos vues: faites-le toujours sans hésiter. Ne craignez rien ; je réponds toujours à Dieu pour vous. Que l’obéissance à de grands effets ? Vous n’avez rien à craindre , encore un Coup , -en agissant dans cet ordre. Que Dieu est grand, et que ses opérations dans les âmes sont merveilleuses ! Elles s'appliquent par l’obéissance : c'est la mère des vertus, et le remède certain pour éviter le de lusions. O vérité ! à vérité! puisse-t-elle vous faire vraime libre , selon la parole du Fils de Dieu!

A Paris, ce 25 août 1694.

LETTRE CLXXX VI. Sur la nécessité de s’abandonner aveuglément à la volonté de Dieu ; et sur les goûts dont il ne veut pas l’accomplissement.

Ilya, ce me semble, trois points à résoudre dans votre lettre. Premièrement, vous demandez si vous entrerez dans la dévotion de madame de Sainte-Gertrude : j'y consens; faites-le par obéissance , dans une union avec elle, et celles à qui j'en explique les lois, sans faire aucune austérité ni station. Vous verrez le reste dans la lettre que madame de Sainte-Gertrude vous communiquera.

Secondement , sur cet abandon : c’est assez que vous sachiez queje l'approuve , sans vous mettre en peine davantage de pénétrer les desseins de Dieu. {l veut quelquefois qu’on entre dans ses desseins comme dans une cerlaine obscurité douce, où l’on acquiesce à sa volonté sans en avoir.et sans en vouloir voir le fond. En général, vous pouvez croire que le dessein de telsjeux de Dieu, qui laissent un goût dont il semble ne vouloir pas l’accomplissement, mais pousser l’âme par des instincts d’une autre nature , est de la rendre souple sous sa main, et mobile à lui seul : ce qui doit d’un côté produire au fond une grande humilité, et de l’autre une grande confiance en sa bonté.

En troisième lieu, je ne sais pourquoi vous voulez que je vous parle de mes dispositions sur le sujet des vues que Dieu vous a données. Il ne faut jamais me presser sur de telles choses, sur lesquelles je n'ai jamais rien à dire qu’il soit utile de savoir; et je devrois, suivant mes règles, garder un éternel silence. Et toutefois je veux bien vous dire qu’en parlant de l’attrait, vous avez raison; car celui de la vertu dont vous parlez

m'a été donné en un haut degré ; en sorte que je la vois toujours comme un fondement d’une sainteté éminente : mais autre chose d'en avoir l'attrait, autre chose d’y être fidèle autant que Dieu le demande. Tout est dit ; n°y pensez pas davantage. Je verrai l'endroit de sainte Thérèse. Notre Seigneur soit avec

vous.

À Versailles, ce 29 août 1694.

P,S. Vous m'avez autrefois envoyé un passage de saint Bernard , sur les grâces attachées au souvenir de quelque bomme. Votre écrit est à Meaux : marquez-moi seulement l'endroit de ce Père.

LETTRE CLXXX VIII. Il s’excuse d’avoir oublié les papiers dont il avoit

besoin pour lui répondre en détail ; Pinstruit sur la manière dont elle doit regarder les chagrins qui l’affigent.

J'ai reçu avec plaisir, ma Fille , Votre lettre du 7. Ne doutez point que je n’aie reçu toutes celles que vous m'avez adressées à Paris. J'ai fait réponse à quelques unes, et je m’étois proposé de faire réponse à toutes , et à vos écrits, que j’avois mis à part pour cela dans un portefeuille séparé. Je l'ai oublié dans une armoire , où je l'avois renfermé, avec tout ce qui regardoit Jouarre. Je demande pardon à Dieu et à vous de cet oubli. La chose est irréparable jusqu'à mon retour à Paris, qui sera le 15 octobre. Je vous verrai , s’il plaît à Dieu, avant ce temps là. Je suis vraiment peiné de mon oubli; car j'aurois passé les trois jours de Germigny, qui précèderont mon voyage de Châlons , dans cette Occupation. Mortifiez-vous, et croyez que cela me mortifie beaucoup : au moins ne soyez en peine de rien; tout est renfermé sous une clef que je porte toujours avec moi.

J'enverrai à Jouarre lundi pour prendre congé de madame et de vous. Je partirai mardi pour Châlons : ce voyage pourra durer quinze jours. Je reviendrai à Germigny, d'où je vous irai voir sans manquer.

Je ne manquerai pas de vous offrir à Dieu très particulièrement le jour de votre baptême. Je répondrai de nouveau à Dieu pour vous, et me conformerai à tous les desirs que vous me marquez. Je salue de tout mon cœur madame de Luynes, et nos autres chères Filles.

À Meaux, ce 10 septembre 1694.

P.S, Regardez toujours ces chagrins comme un instrument

dont Dieu se sert : tout est grâce en ses mains. Je ne prétends point vous empêcher de vous occuper de ces attraits dont vous me parlez. Dieu a mille moyens de me faire paroître à vos yeux meilleur que je ne suis , sans offenser la vérité : ne vous appuyez qu'en lui seul. Songez au sermon x1v de saint Bernard. Notre Seigneur soit avec vous.

LETTRE CLXXXIX. Sur la soumission aux ordres de Dieu, le mérite des actes que sa grâce nous fait faire, notre cuopéralion sous sa main, l'amour dont le cœur doit être embrasé, et l’usage qu’on doit faire des dispositions qui passent. LS

J'ai reçu , ma Fille , toutes les lettres dont vous me marquez l'envoi. Que le jour de votre baptême , qui est aujourd'hui , soit pour vous un jour de saint renouvellement. Je ne manquerai pas de vous y offrir à Dieu. Vous aurez de mes nouvelles de Chàlons , et vous en ferez part à nos chères Filles. C'est toujours demain mon départ. Je dirai la messe à l'intention de Jouarre, afin que Dieu y daigne suppléer mon absence par sa présence plus particulière.

Je voudrois que vous eussiez été plus soumise sur l’oubli de vos papiers, non point par rapport à moi qui ai tort, mais par rapport à Dieu qui l’a permis. Je vous assure du moins que le cours de ses miséricordes et de toute votre conduite n’en souffrira rien. Toutes vos peines, quelles qu'elles soient ,.et en quel temps qu’elles viennent, n’empêchent pas la vérité des dons de Dieu, et en particulier de l’impression du sang de Jésus-Christ, dont en effet vous ne m’aviez jamais témoigné de semblable sentiment : mais c’est que l'Epoux de sang vous a voulu donner cette marque de son union avec lui.

Les actes ne laissent pas d’être méritoires , quoique reçus : autrement, comme tout est recu, il n'y auroit rien de méritoire, L’acceptation volontaire de ce que Dieu fait lui est toujours parfaitement agréable ; et la force de son action empêche si peu Ja nôtre, qu'elle l'excite, quoique ce soit pour ensuite l'absorber tout en elle-même. Cela est ainsi; Dieu veut qu'on le croie , sans même l'entendre : s’il ouvre les yeux, il faut voir sans curiosité ni recherche.

Je répondrai bien assurément à tous vos papiers, s’il plait à Dieu. Soyez soumise à l’ordre, pour ce qui en peut arriver à l'heure de ma mort : j'y donne l'ordre que je puis. Soyez-le aussi pour l'impression de ce livre. Je vous trouve trop vive sur ce sujet là : Dieu veut une attente plus tranquille de ses vo- Jontés. Vous faites bien de me dire le bien et le mal. Laissez

Bossuet, t, *xvux, 18

passer toutes les peines que vous me marquez, et suivez vos règles. RARE TU ;

Le père Toquet est un saint, et moi-même je suis disposé à me mettre sous sa conduite, plutôt qu’à en retirer qui que ce soit : mais vous n'avez à vous attacher qu'à celles où vous êtes.

Ce n’est pas assez de brüler; il faut se laisser consumer des flammes dont vous me parlez, et demeurer allumée comme une torche qui se consume en elle-même tout entière aux yeux de Dieu : il en sait bien retirer à lui Ja pure flamme, quand elle semble s’éteindre et pousser les derniers élans. Saint Paul nous a appris que ce feu ne périt jamais ‘, et l’Epouse à chanté que les eaux ne l'étouffent point?.

Consolez nos Filles, et dites-leur que si Dieu leur donnoit des espérances, elles ne seroient point filles d'Abraham, qui vivoit en espérance contre l’espérance.

Il ne faut point s'attacher à ces dispositions qui passent; mais s'en servir pendant que Dieu les envoie et les entretient, pour s’unir au seul qui ne passe pas. C’est l’état de cette vie, de passer et s’écouler continuellement par le temps à l'éternité. J'ai lu avec plaisir les endroits de saint Bernard et de sainte Thé— rèse. C’est une chose admirable comme Dieu unit à ses ministres, et comme il veut en même temps qu'on s’en détache.

Notre Seigneur soit avec vous à jamais. Consolez de ma part madame la prieure. Madame se chargera de lui porter ma bénédiction. J'offre à Dieu madame de Montmorenci, et les regrets avec les besoins de toute la famille en cette occasion.

À Germigny, ce 13 septembre 1694.

LETTRE CXC. Il demande les prières de ses Filles pour l’anniversaire de son sacre.

J'ai, ma Fille, reçu votre lettre du 143. Vous me ferez toutes grand plaisir, et vous beaucoup en particulier de vous souvenir de moi le jour de mon sacre : je ne vous y oublierai pas. L’an— niversaire de la consécration d’un évêque est une fête pour le

-troupeau, et autréfois elle étoit dans le calendrier. Ma santé est parfaite, Dieu merei. Je vous bénis de tout mon cœur, et madame de Luynes, ete., et très particulièrement madame la prieure.

À Chälons, ce 18 septembre 1694.

. HE Cor. x, 8, — ? Cant, vai. 7.

LETTRE CXCI. Sur madame de Fiesque, abbesse de Soissons : affection qu’il porte à ses Filles de Jouarre.

Monsieur l’abbé de Soubise a passé ici, et y a laissé en pas= sant votre lettre du 21. Je continue demain mon voyage à Reims, et incontinent après je tournerai face vers Germigny. Mon chemin est de passer par Soissons : ainsi j'espère y aller rendre à madame de Soissons la visite que je lui ai promise. Elle à satisfait tout le monde, et je ne vois personne qui n’en dise beaucoup de bien. Ma santé est parfaite par vos prières. Je vous rends grâce, ma Fille, et à toutes nos chères Filles. Je prends beaucoup de part à la douleur de madame de Luynes et à la vôtre. Je serai, s’il plaît à Dieu, dans le diocèse dans cinq ou six jours. Je suis à vous comme vous savez. Demeurez ferme dans vos règles. Notre Seigneur soit avec vous.

À Chälons, ce 22 septembre 1694.

LETTRE CXCII. Sur le néant des grandeurs da monde; l’aveuglement des religieuses qui ne cherchent qu'a s’agrandir; et les caractères de l'amour divin.

J'ai recu vos lettres du 2 et du 5. Laissez là les abbayes et les louanges des hommes : il n’y à qu'une occasion où il faille être joué, c'est quand Jésus-Christ paroîtra. En attendant il faut dire : Mon âme sera louée en notre Seigneur ‘. Qu'est-ce qu'on appelle-élévation , avantages , et tout le reste? C'est le langage des étrangers qu'on apprend pendant son exil, et non pas celui des citoyens. Madame votre sœur rempliroit très bien une telle place : mais si elle sait bien remplir celle d’une humble religicuse, elle aura moins de compliments, mais plis d'estime, du moins de ma part. Je n'approuve point le zèle de celles qui, sous couleur de procurer le salut des autres, veulent s’agrandir, et devenir séculières après avoir été religieuses. Une abbesse qui n'est pas plus petite dans cette dignité que dans son abjection, ne connoît pas la valeur du précieux néant de- Jésus- Christ. Il est vrai, j'ai une idée de la pauvreté intérieure et ex térieure, qui me la fait aimer comme Jésus-Christ. Tout ce qui m'environne me semble émprunté, et tout ce qui semble m’agrandir, au fond ne me fait voir que le vide infini de la créature. De quoi se remplit-on, hélas ! et dans quelle inanité demeure t-on, lorsque on ne prend que des ombres avec une main et une bouche avide ! Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste *, vanité des

1 Ps. xxx. 3. —? Eccle. x11. 8.

vanités, etiout est vanité, et on ne peut assez nommer la vanité.

Je ne savois point la maladie de madame la princesse de Rohan, et vous m'avez fait plaisir de me la mander. Je salue de tout mon cœur madame votre sœur. Je lui connois de tout temps un bon cœur, et un esprit solide.

Je trouve bien faux que la sainte délectation de l’amour divin diminue la liberté. Je ne puis vous assurer du jour de mon arrivée à Jouarre ; ce ne peut être déjà avant le synode. Je répondrai à ce que vous m'écrirez : en attendant mon Cœur me presse pour Jouarre.

Si Dieu vous veut environner et au dehors et au dedans, et dans l'intellectuel et dans le sensible, laissez-le faire. Tout ce qui fait aimer Dieu est bon : mais aimer, c’est vouloir sa gloire au dessus de tout.

Je me suis ouvert au père Toquet de mon dessein : je l'ai trouvé comme je le souhaitois; il ne faut que trouver un temps. $

Vous parlez beaucoup d'abbayes, et vous y revenez souvent. Laissez là ces vaines grandeurs, ce vain éelat : il n’en faut pas tant parler : même pour le mépriser. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.

A Germigny, ce 5 octobre 1694.

LETTRE CXLIIT, Sur Ja pensée qu'il a eue, en s’offrant à Dieu pour elle ; sur la manière dont il faut porter le chagrin et les croix ; les sentiments

des mystiques touchant la foi nue ; sur ses larmes, etc. ; et les affaires de Jouarre.

Je me suis très volontiers offert à Dieu, ma Fille, pour continuer à prendre le soin de votre âme. La pensée qui m'est venue en le faisant, c'est de vous unir aux volontés secrètes de Dieu pour votre sanctification et pour la mienne , en unité de cœur ; non que je souhaite ces correspondances à mes dispositions, qui en vérité sont moins que rien par rapport à moi : au con— traire, je vous conseille d’outre-passer tout cela , et de ne regarder en moi qu'un ministre de Jésus-Christ, et un docteur sincère et désintéressé de la vérité ; car je vous permets de vous unir à celte disposition, que vous avez sujet de croire en ma personne quoique indigne. Tout le reste, en vérité, est sans fondement : mais si Dieu veut honorer, comme disoit saint Bernard, l'opinion qu'on a, ou plutôt que vons avez de mes bonnes dispositions, qui suis-je pour empêcher ses conseils ?

Ce chagrin, quoi qu'il en soit, et quelle qu’en soit la cause, est un instrument de Dieu, dont il faut le prier de se servir pour ses fins cachées ; et après lavoir prié de l'ôter, il faut ac quiescer à la réponse qui dit : Il suffit. Je ne dis pas pour cela que ce soit un ange de Satan : mais je dis que la vertu se per— fectionne dans ces infirmités comme dans les autres. Quand vous comparez vos fautes avec les dons de Dieu, concluez que Dieu est bon au dessus de toute idée des hommes et des anges, et dites-lui en confiance: Mon Dieu, ma miséricorde * !

Les croix régulièrement sont une marque de l'amour de Jésus-Christ : quand on n’en profite pas, c’est un motif de s’humilier, et par là de se crucifier encore davantage. Tout va bien dans la vie spirituelle, pourvu qu’on ne perde jamais courage, ou quand on le perd, qu’on aille avec un cœur humble et désolé, le rechercher en Jésus-Christ qui est notre force.

Ma visite à Jouarre aura ses moments, que je ne puis encore connoître précisément, Pour le voyage de la Trappe et des Clairets, j'en doute pour cette année. J'avois d’abord résolu d’en-fermer la lettre de madame de Maubourg dans votre paquet ; cela m'a échappé. Beaucoup de choses commencent à m'échapper de cette sorte, dont je suis fâché. Faites mes excuses à madame de Maubourg.

Yenons à Ja lettre du 7, et à l'endroit de la prière et de la foi nue. Tous les mystiques que j'ai vus n’en ont jamais donné une idée bien nette. La définition que je vous en ai donnée est celle que j'ai recueillie de ceux qui en ont parlé le plus nettement. Votre auteur, qui met dans cette foi nue la consommation de l’état mystique et de l’union avec Dieu, s'éloigne de leur langage, La foi nue, selon eux tous, est celle par où commence la contemplation, ou , en autres termes, l’oraison de recueillement, de quiétude, de simple présence, qui toutes ne signifient que la même chose. Tout cela est fondé sur cette foi nue, qui proprement fait le passage de l'état considératif, ou médatif, ou diseursif à l’état contemplatif : car, disent-ils, Pâme exercée dans la méditation, où elle agit par raisonnement où par lumière, en vient par là à n'avoir plus besoin de méditations, de discours, de réflexions, de raisonnements ; et c’est alors que n'ayant besoin ni de lumière ni de goût, elle est conduite par une simple foi nue et obscure où elle plonge et perd tous ses goûts, tous ses soutiens el appuis sensibles. Ce pas est grand, selon eux; mais infiniment au dessous des autres états,

3 Ps. LvIII. 18.

414 LETTRES s

dont le dernier est non pas précisément l’anéantissement , mais J'anéantissement en Dieu, qu'ils appellent transformation, déification, perte en Dieu, union parfaite, et parfaite consommation du sacré mariage de l'âme avec Jésus-Christ son époux.

Que la foi nue commence seulement alors, c'est renverser les principes de tous les autres; et je ne m'étonne pas que cela soit arrivé à ce docteur, Ceux qui, comme lui, font à Dieu une méthode, et l’astreignent à certain nombre de degrés, à quatre comme celui-ci, et à plus qu moins selon les autres, sont sujets à des pensées particulières.

Ce rayon que:met votre auteur est encore une invention de son esprit: peut-être pourtant n'est-ce qu'un langage, qui, réduit en termes communs , reviendroit à peu près aux pensées des autres mystiques. En général, ils sont grands exagérateurs, et peu précis dans leurs expressions; en sorte que qui prendroit ce qu'ils disent au pied de la lettre, il n’y auroit pas moyen de le soutenir. Par exemple, quand celui-ci dit que la foi nue nous élève jusqu'à l’état ou conversation des bienheureux, c'est parler contre saint Paul, qui enseigne que la foi n’est plus dans cette béatitude *. Pour être bien assuré du sentiment de cet homme, il faudroit peut-être l'entendre parler, et peut-être qu'on trouveroit bien à rabattre de ses expressions outrées. Pour moi, sans entrer dans ces discussions, je crois pouvoir vous assurer que les larmes dont vous me parlez ne sont pas de celles que froduit la pure sensibilité, et que les nouveaux spirituels décrient si fort; mais plutôt elles ont leur source dans la même grâce pour le fond, quoique non en même degré, qui faisoit couler celles de David, celles des autres prophètes, celles de saint Paul, et, pour aller au premier principe, celles de Jésus-Christ même.

Pleurez done, pleurez, encore un coup, et laissez, pour ainsi parler, dissoudre votre cœur en larmes. Il n’est pas besoin de savoir pourquoi vous pleurez, non plus que de demander [ si l'on aime], quand on aime sans savoir qui, ni pourquoi; parce qu'on se perd dans quelque chose anssi souverain qu’inconnu. Il faut aimer sans songer qu'on aime, souvent même sans le savoir, encore moins sans savoir pourquoi ; car il n'y a point de raisons particulières. C'est ce que dit la sainte Epouse : «Il est tout aimable, tout desirable : » Totus desiderabilis ? ; selon

Voriginal, Tout amour. Voilà ce que j'appelle la foi nue, qui

TI. Cor x111. —? Cant. v. 16.

n'a besoin ni de goût, ni de sentiment, ni de lumière distincte, ni de soutien aperçu; mais qui, contente de sa sèche obscurité et simplicité, y demeureroit l'éternité tout entière, si Dieu le vouloit : mais comme elle sait qu'il ne le veut pas, elle s’élance sans cesse vers l'état où cet obscur et cet inconnu se changera en pure lumière, pour nous abîmer par là éternellement dans l'amour parfait et consommé. Je n’en sais pas davantage, ou ce que je sais davantage n’est pas nécessaire.

Je ne puis dire quand je pourrai vous aller voir : croyez seulement qu'il ne m'entrera jamais dans la pensée de différer ce voyage, par la crainte d'être importuné sur ce que j'aurai à faire ou ne faire pas.

Mandez-moi ce que vous saurez des mesures qu'on aura prises sur la vêture de mademoiselle de Soubise : le dessein étoit de la faire avant la Toussaint. Je ne sais si la petite vérole, ou quelque autre raison, n'aura pas changé cette disposition : je ne veux pas le demander à madame de Jouarre, qui continue à ne m'écrire que des compliments avec une affectation manifeste de ne me parler de rien. Je vais ce soir à Meaux, pour préparer lundi le synode, et le tenir mardi. Après eela, je commencerai à chercher à m’affranchir pour aller vous voir. Je salue madame de Luynes. Notre Seigneur soit avec vous deux. ;

À Germigny, ce 10 octobre 1694. 4

P. $. Sainte Teutéchilde, priez pour votre troupeau et pour leur pasteur.

LETTRE CXCIV. 11 l'exhorte à plonger toutes ses lumières et toutes ses © vues dans l'obscurité dé la foi.

IL faut encore, ma Fille, vous donner avis que j'ai reçu, outre la lettre qu’un de mes gens qui avoit été à Jouarre m'a rendue, une autre lettre de vous du 10. Vous m'avez fait grand plaisir de faire pour moi la demande que vous avez faite, qui m'est en vérité fort nécessaire.

J'approuve vos larmes, et je les offre à Dieu de tout mon cœur. Dieu vous fasse la grâce de perdre et de plonger toutes vos lumières, et toutes vos vues particulières, tant sur moi que sur toutes choses, dans cette sainte et divine obseurité de la foi, et n'avoir de soutien qu'en elle : non que je veuille anéantir ces lumières et ces vues, qui sont bonnes et utiles; mais je veux

que vous ne mettiez votre appui que Sur Dieu appréhendé par

la foi, selon ce qui est écrit : Le juste vit de la foi. Tout à vous en notre Seigneur.

A Meaux, ce 12 octobre 1694,

LETTRE CXCV. Sur la foi à laquelle toutes les lumières doivent céder , et sur les saintes délectations.

Vous vous êtes émue sans sujet, ma Fille. Je n'ai pasdit un seul mot de foi nue, je n’ai point parlé de vos dispositions : j'ai parlé de vues et de lumières, qui toutes doivent céder à la sainte obscurité de la foi, non de la foi des mystiques qu’ils n'ont point encore définie, mais de celle des chrétiens que saint Paul a définie si nettement. J'ai toujours tenu pour maxime que toutes vues et lumières dovient se réunir au principe ‘de la foi, qui seule ne nous peut tromper. On peut se tromper à croire dans quelqu'un de certaines dispositions, telles que celles que vous croyez ressentir en moi : mais on ne peut se tromper à réduire tout cela au seul principe de la foi, dont la sainte et divine obscurité est accompagnée d'une certitude qui ne nous trompe jamais. c

Ces saintes délectations, dont vous desirez la continuation, appartiennent à l'amour, el en sontou la nourriture on la flamme. Je n'ai point reçu la lettre dont vous me parlez; elle viendra. Je vous prie de témoigner bien particulièrement à madame que je suis touché de son mal, et que je rends grâces à Dieu de sa guérison, que je suppose à présent très parfaite.

I suffit que ma sœur Cornuau sache que j'ai recu son billet.

Il est sans doute que dans la visite je commencerai tout le scrutin.

Notre Seigneur soit avec vous.

Rassurez bien celles qui craignent que je ne relâche mes soins sur Jouarre; on verra que non. Je salue madame de Luynes.

A Germigny, ce 16 octobre 1694.

LETTRE CXCVI. II lui fait voir que toute espèce d’

oraison doit être fondée sur la foi, et combat à ce sujet plusieurs idé

es des nouveaux mystiques.

. Je me mets devant Dieu, ma Fille, pour vous expliquer en simplicité, indépendamment des pensées particulières des mys- “PL ce que l'Ecriture me fait entendre sur l’oraison de la 101. ;

La foi estle principe de l'oraison, conformément à cette pa-

role : Comment invoqueront-ils, s'ils ne croient pas‘ ? Par celte foi, j'entends la foi commune des chrétiens, que saint Paul a définie en cette sorte : La foi est la substance et le soutien des choses qu’il faut espérer, la conviction des choses qui ne paroissent pas?. Cette conviction estexpliquée par ces paroles du même apôtre : Il sut pleinement, il eut une pleine persuasion que Dieu peut faire tout ce qu'il promet? ; et c'est encore ce qu’il appelle ailleurs, la plénitude de la foi et de l’espérance *. Cette même foi, sur quoi est fondée une si pleine confiance et espérance est en même temps animée par la charité, selon ce que dit saint Paul : La foi opère par la charité 5.

Voilà done les trois vertus des chrétiens, la foi, l'espérance et la charité, fondées primitivement sur la foi : c’est ce qui fait dire au prophète , et après lui à saint Paul : Le juste vit de la foi. S'il vit de la foi, il prie en foi, et la foi comprend toutes ses prières.”

Il faut donc être appuyé sur ce fondement ; et c’est là ce qui constitue le chrétien. L'homme comme homme s'appuie sur la raison ; le chrétien sur Ja foi : ainsi il n’a pas besoin de raisonver ni de discourir, ni même de considérer, en tant que considérer est une espèce de discours; mais de croire : et jusque là je suis d’accord avec ces mystiques qui excluent si soigneusement le discours. Je veux bien aussi qu'on l’exclue; mais par la foi, qui n’est ni raisonnante ni discursive, mais qui ason appui immédiatement sur Dieu : d’où s'ensuit la foi des promesses, et l’espérance, et enfin la charité qui est la perfection.

Pour espérer en Dieu, pour aimer Dieu, on n’a donc besoin d'aucun discours : quand on en feroit ce n’est pas là notre fondement, et le chrétien n’a besoin que de la foi seule.

« Le fruit de la foi, c'est l'intelligence ,» comme dit saint Augustin 7: mais quand on ne viendroit pas à l'intelligence, la foi dans son obscurité suflit; et tout ce qu’on à d'intelligence en cette vie étant trop foible pour faire l’appui de l’homme, toute l'intelligence doit être plongée finalement dans la foi.

Par la même raison, toute délectation, toute douceur se doit encore aller perdre là dedans : car le cœur humain ne doit s'appuyer ni sur goût, ni sur douceur; mais uniquement sur la foi, qui est le bon fondement. Ainsi, et en sécheresse et en

Ÿ Rom, 14 = Hot. 21. 1. e— L'Homme 1v. 21. — + Hebr, vi. 11. x. 29. — 5 Gal. v. 6.— $ Habac. 11. 4. Rom. 1. 17..— 7 In Joan. Tract, XX11, n. 2; tom. 111, part, Il, col. 465.

jouissance, on doit demeurer égal, et comme indifférent, content de la foi, tout obscure qu'elle est. Je ne dis pas que si Dieu donne des goûts, il les faille craindre ou rejeter : et c’est en quoi je vois les mystiques ordinairement trop précautionnés contre Dieu, portant les âmes en quelque sorte à s’en défier. Ils parlent aussi trop généralement contre les goûts; puisqu'ils avouent qu'il yen a de plus profonds et de plus intimes que ceux qu’on appelle sensibles. Mais ni les uns ni les autres ne sont l’appui du chrétien, à qui la foi suffit pleinement. Ce ne sont donc pas des appuis; mais ce sont des consolations dans le désert. Du reste, la vraie conduite est de marcher unifor— mément en vraie et pure foi.

Je ne suis non plus d'accord avec les mystiques sur le rejet de ces goûts intérieurs : je crois qu'on peut, el qu’on doit les desirer comme des attraits à l'amour : mais quand ils manquent, il n’en faut pas moins aller son chemin en foi : et cela concilie parfaitement ce qui pourroit vous avoir paru peu suivi dans les endroits de mes lettres, que vous rapportez dans la vôtre.

Au réste, il est certain que l'espérance et la charité portenten elles-mêmes consolation et douceur, et une telle douceur quesi la foi est bien vive, c'est comme uncommencement de la vie future. La foi même est consolante etsoutenante dans son obscurité : car qu'y a-t-il de plus soutenant que dese tenir à Dieu sans y rien voir, lorsque, perdu dans sa vérité, on entre d ans l'inconnu et lincompréhensible de sa perfection? Alors , sol t qu'on voie par la foi ses perfections distinctes, en disant : Je clois en Dieu le Père tout puissant, et encore : Saint, saint, saint ; soit que, sans rien voir de particulier, on se perde avec le prophète", en disant : Grand en ses conseils, incompréhensible à connoître, devant qui toute pensée demeure court; le cœur avide est content et embrassant ce qu’il ne voit pas, il en prévient lavue par la foi, et l'aime sans le connoître. C’est sur cela que je fonde toute l'oraison, autant la commune que l'extraordinaire, qui doit à la fin revenir à la simplicité de la foi : elle n’est pas moins aimable dans sa nue et sèche obscurité, que quand elle étin celle et qu’elle flamboie. Marchez done dans votre voie; ne desirez point de changer : si Dieu veut de vous autre chose, il stura le faire au dessus de toute intelligence et de tout desir. Le reste se dira en présence, le plus tôt qu'il sera possible.

À Germigny, ce 26 octobre 1694.

Jerem. xxxt1. 19.

LETTRE CXCVII. Sur les moyens de se purifier de ses péchés ; les effets de la foi ; les défauts à éviter à l'égard de l’oraison ; et l'illusion de l’élévalion aux emplois relevés.

J'espère toujours vous voir, ma Fille, le jour des Morts après diner. Je ne vous conseille pas de différer pour cela votre communion ; il sera meilleur de la réitérer après. Croyez-moi, tout est fête pour les épouses de Jésus-Christ.

Ne soyez point en peine comment Dieu vous purifiera des péchés que vous n’aurez pas confessés; croyez en cette parole : Plusieurs péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Pour avoir cette vertu purifiante, il n’est pas toujours néces-— saire que l'amour soit gémissant, ni que les larmes qu'il fait verser soient amères : celles qui sont plus douces et plus tendres attendrissent aussi l'Epoux, l’adoucissent, l’apaisent , calment sa colère, en contentant son amour. Allez done, et vivez en paix. Ne desirez ni la foi nue, ni la foi plus consolante : tout est égal, actif, passif ou patient, comme disoit saint François de Sales. Dieu a des moyens pour rendre actifs ceux qui recoivent, pour rendre patients, et, si l’on veut, passifs, ceux qui agissent ; le tout est de se ranger doucement à l'ordre de sa volonté.

Je n’empêche pas que vous ne receviez ce qu'il vous donne par rapport à moi, pourvu que vous ne mettiez votre appui que sur mon envoi et mon ministère; tout le reste pouvant être faux, sans que rien vous dépérisse pour cela. Dites-moi ou ne me dites pas ce qui se passe en vous sur ce sujet, en soi cela ne fait rien à la conduite ; et il vaut mieux le dire que le supprimer, pourvu que vous ne me parliez pas de sainteté ni de chose semblable, parce que j'aurois trop de peine de vous voir trompée. Car encore que Dieu même ait des moyens de tromper les âmes qui ne sont pas opposées à sa vérité, je suis bien aise de ne pas entrer là dedans, et de demeurer pour tel que je suis, pourvu que mon ministère soit honoré en vous par la foi. La foi est dé-

ectable, quand il veut; quand il veut, elle ne l’est pas, ou l’est moins, ou même est désolante et accablante : pourvu qu'elle demeure toujours foi, et que dans l’ébranlement de tout le dehors, ce fondement demeure ferme, tout va bien. ;

Vous aurez à présent reçu ma lettre en réponse à votre grande épître; celle-ci viendra en confirmation. Je crois sentir que j'ai dit au fond tout ce qui vous étoit nécessaire : si vous priez

1 Luc. vis. 47

Dieu, le reste vous sera aussi révélé. Surtout gardez-vous bien d’imiter ceux qui veulent toujours savoir où ils en sont pour l'oraison. Je n’aime pas qu’on veuille marquer si précisément les degrés, ni qu'on fasse la loi à Dieu, comme en lui déterminant ce qu'il doit faire à chaque degré, et en décidant : Cela n’est pas de cet état, cela en est; il y a là une présomption se— crète, et une pâture de l’amour-propre. Pour moi Je crois, et je croiskavoir que Dieu sait mettre les âmes parfaites à l’A B C de la piété les sans reculer ; et qu'il en avance d’autres à la perfection, sans paroître les tirer de l’infirmité du commencement. Il est maître à tromper les âmes de cette sorte; c’est là comme le jeu de sa sagesse : il le joue si bien et si secrètement, que personne n’y connoît rien, que lui seul, et il n’y a qu'à le laisser faire en la foi de cete parole : « Il a bien fait toutes choses : » Bene omnia fecit!, Sachez que comme il donne quand il veut le lait aux forts, il peut aussi quand il veut donner le pain aux enfants, en le lactifiant, pour ainsi parler, ou en donnant à l’estomac des forces cachées : il n’y a qu’à marcher en simplicité et en confiance, et sans tant raisonner sur les états, aider chacun suivant la mesure du Seigneur, et lui prêter la main selon qu’il se découvre.

Ne me dites pas après cela que quelquefois je ne réponds pas à tous vos doutes : je sens qu'ordinairement je réponds à tout sans qu'il y paroisse. Je ne refuse pourtant pas d'être averti ; mais cependant cassez le noyau, vous trouverez la substance.

Je n’ai jamais tant oui parler d’oraison, et il me reste, malgré moi, un certain dégoût des spirituels; je disde ceux qui le sont plus, en ce qu’ilsse font un peu trop une loi de leurs expériences, et n'entrent pas dans l'étendue des voies de Dieu, qui, parmi une infinité de complications d'états, sait conserver et cacher l'unité de son action. A lui gloire, à lui sagesse, à Jui bénédiction, adoration et amour.

Gardez cette lettre, dont il faudra peut-être ‘un jour m'envoyÿer copie aussi bien que de la précédente. Quelquefois on me consulte en général sur l’oraison, et je sens que je ne réponds jamais mieux que lorsque je parle à celles à qui Dieu me rend redevable ; car alors c’est son onction qui m'instruit.

Que je suis édifié de voir madame votre sœur s’affectionñer à son office de chantre: je prie Dieu, en récompense de cette affection, de la guérir de son rhume, et je la bénis dans ce des-

1 Marc, vir. 37,

sein. Cette affection vaut mieux que cent mille crosses ; ce n’est pas cet extérieur qui remplit l'âme. Non, l'âme n’est pas si peu de chose, que ces petits jeux des hommes puissent la remplir. Souvent ou lon desire ces élévations, ou l'on s’en contente par rapport aux autres plutôt que par rapport à soi-même : il n'y à alors qu'à s'interroger , et qu'à se dire à soi-même : En serai-je mieux ou plus mal au fond quand le monde dira : La voilà bien, on lui fait justice, elle a sujet d'être bien contente. Mais qu'estce que tout cela, sinon une pitoyable illusion de notre esprit, quise mêle dans celui des autres pour s’asservir à leur gout? Heureux qui ne se regarde que par rapport à Dieu seul, à ce qu'il pense de nous, à ce qu'il en veut.

Vous voyez bien que j'ai reçu vos deux lettres : celle du 27 est venue à moi avant celle du 24. J'ai lu avec plaisir l'endroit de saint Jean Climaque sur les larmes, qui est très beau el très véritable. Notre Seigneur soit avec vous.

Ce 26 octobre 16944

LETTRE CXCVIU Sur l’absolution qu’il lui avoit donnée dans sa dernitre confession ; et sur sa trop grande facilité à raisonner.

Je me disposois à vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Ce que je voulois vous dire, c'est que vous ne deviez point être troublée sur votre confession. Quoique je n’eusse point lu votre billet, j'en avois le fond dans l'esprit. On ne me dit point qu'il eût rapport à votre confession; et en effet, il n’y étoit point nécessaire. Je vous ai dit sur ces tendresses tout ce qui étoit nécessaire. On ne doit point exciter ce que ces tendresses ont de sensible : on peut exciter ce qui est du fond de la charité, qui a sa tendresse dont saint Paul étoit tout rempli. Voilà ce que je voulois vous écrire. LES oi A

Après avoir lu votre lettre, j'ajoute, ma Fille, à la pre-mière demande, que je Vous ai réitéré l’absolution, à la seconde, que je l'ai appliquée à tout ce qui regardoit les causes et les effets de cette tendresse ; à la troisième, cette absolu tion étoit une suite de la confession qui venoit de précéder, et qui subsistoit moralement; à la quatrième, il suffit pour en profiter que vous fussiez dans le dessein de faire ce que je vous avois prescrit, el ce que j'aurois à vous prescrire.

L'extrait que vous m'envoyez est d’une bonne doctrine, et je m'ytiens, en Y ajoutant ce que je viens de vous dire, quinen est qu'une plus ample explication.

Je vous répète que la charité, qui-est l’amour même à sa

tendresse, à laquelle il est permis de s’exciter comme à la charité même. Profitez bien de l'endroit que vous me répétez sur le calme qu'on cherche à force desetourmenter. C’est ce qu’on ne sauroit assez vous rappeler, ni vous, vous le mettre trop dans le cœur. Je salue madame de Luynes. Je suis si éloigné de craindre l'illusion pour vous, que je ne vous blâme que de la trop craindre.

N'attendez jamas rien de moi sur ces rapports à mes dispo sitions : je vous laisse à Dieu sur cela, et à toutes les innocentes tromperies qu'il vous peut faire à cet égard; mais je ne puis y entrer : je ne dis pas, Je ne le veux pas; maisje ne le puis.

Vous raisonnez trop sur les causes, pourquoi ces goûts se font et se défont? Le Verbe va et vient : son esprit soufile où il veut. Il faut être souple sous sa main, sans raisonner sur ses conduites. Je vous bénis en notre Seigneur, pour dissiper vos peines sur votre confession.

À Meaux, ce 5 novembre 1694.

P. S. Je n’ai rien à dire à madame Renard : si elle est encore à Paris, elle me pourra voir; sinon, dites-lui qu'elle me trouvera toujours père, et c’est tout dire pour elle.

LETTRE CXCIX. Que la patience et la soumission sont le vrai remède à tous les maux ; excès de la bonté de Dieu, et manière dont il faut profiter de ses infidélités. Humilité du prélat ; il parle de ses notes sur le Cantique des cantiques.

Il faut, ma Fille, vous répondre aussi brièvement qu'il se pourra, non pour épargner la peine d'écrire, mais pour éviter l'embarras des paroles, et vous donner une décision plus précise.

Vous vous êtes suffisamment expliquée sur ces sentiments excités : vous ne devez pas vous expliquer d'avantage, ni même vous en inquiéter. Votre obéissance couvriroit tous les défauts de vos confessions, quand il y en auroit eu; ce qui n’est pas. Vous chérchez à vous tourmenter vous-même par ces souvenirs rappelés des personnes, dont la mémoire vous fait un bien à peu près de même nature que celui que vous avez remarqué dans un sermon de saint Bernard. Les satisfactions humaines qui se pourroient mêler dans cette grâce, car c'en est une, n’en empêchent pas l'effet, ni ne sont pas des péchés dont on doive se confesser. Je n’ai rien changé sur ce sujet Jà dans les sentiments que je vous ai exposés dès le commencement. Vous vous tendez des piéges à vous-même, quand vous faites sur cela tant de questions, et que vous me demandez des réponses plus

h À DE DIRECTION. 423 précises. Les suites même de ces sentiments, que Vous appelez

plus fâcheuses, ne devroient point vous troubler quand elles arriveroient, ni ne VOUS engageroient à la confession : tenez-vous invériablement à mes règles. Vous vous forgez des peines sur tout cela, qui devroient être bannies il y a longtemps. Le mal que vous imaginez dans cette épreuve que Vous avez voulu faire n’est rien. Vous vous repliez trop sur vous-même, et VOUS devriez suivre plus directement le trait du cœur qui veut s'unir à Dieu. Notre Seigneur soit avec Vous.

Je vous recommande madame Renard : mais prenez garde de ne vous point laisser accabler par le soin que vous prendrez à la consoler. Exhortez-la à la patience et à la soumission , c’estle meilleur remède à ses maux; et j’entends ici par ces remèdes un vrai remède même pour le corps. Parce que Dieu est bon ; ma Fille, nos infidélités ne lui font pas toujours retenir sa main ou retirer ses dons. Recevez avec reconnoissance les touches de son Saint-Esprit. L'épouse, qui avoit laissé passer l'Epoux qui frappoit, ne laisse pas à la fin de le retrouver. Le tout est de revenir toujours à lui avec une sainte familiarité. Quelque irrité qu'il paroisse, il fait quelquefois comme un souris à une âme désulée. Venez, dit-il ‘, mon Epouse, venez des lieux affreux où vous êtes, el des retraites des bétes sauvages.

Quant à mes dispositions , dont vous me parlez, je n°y sal rien , si ce n’est que par ma charge je suis un canal par Où passent les instructions pour les autres, et que j'ai grand sujet de craindre que je ne sois que cela. 11 faut du moins donner et distribuer ce qu’on recoit, autant qu'on peut, et tâcher qu'il nous en revienne quelque goutte. dés

Madame de Lusanci sera bien prise, quand vous lui direz que je ne me suis pas aperçu que votre lettre fût longue.

Je repasse sur le Cantique des cantiques à l’occasion de mes notes, et j'en suis à l'endroit où l’Epouse dit : Je sommeille , mais mon cœur veille ?. Que ce sommeil est mystérieux ; mais que l'Epoux est jaloux, et qu'il passe vite! Je porterai à Germigny votre relation : mOn repos s'y passera Sur le Cantique, etil y faudra mêler mille brouilleries que je réserve à ce temps là.

Anima mea liquefacta est ut locutus est, quæsivi, et non invent illum ; vocavi, et non respondit mihi 3 : « Mon âme s’est comme fondue au son de sa voix : je le cherchaï, et je ne le

1 Cant. 1v. 8. — ? Ibid. v, 2, — 3 Ibid. 6.

trouvai point ; je l’appelai , et il ne mi répondit point. » Qui expliquera ce mystère ? Tout à vous, ma Fille. À Paris, ce 9 novembre 1694.

LETTRE CC. Sur la promotion de madame de Fiesque ; les dispositions où l'on étoit en Cour à l'égard de madame de Luynes, à cause de son éducation à Port-Royal; les vues que la foi devoit lui présenter dans ces circonstances.

Je ne vous dissimule point que je n’aie été fort surpris de la promotion de madame de Fiesque; je n’aurois pas cru qu’elle dût aller si haut d’abord ; mais il faut adorer les dispositions de la divine Providence. Il y a ici quelque chose de bien particulier à l'égard de madame votre sœur, Je ne saurois vous rien dire des démarches que pouvoit faire M. de Chevreuse : il faut lui parler auparavant. De croire que votre conduite à l'égard de madame de Lorraine ait produit un mauvais effet, vous voyez bien qu’on ne l'estime pas assez pour cela. J'ai toujours oui dire que votre éducation de toutes d'eux à Port-Royal avoit fait une mauvaise impression, que M. votre frère même avoit eu bien de la peine à lever par rapport à sa personne : j'ai dit ce que je devois Jà dessus et au père de la Chaise et au Roi même. Je n’en sais pas davantage.

Mais il faut percer plus avant que tout cela. Dieu sait ce qu'il faut à tout le monde, et les voies propres pour y parvenir, et les effets qui s’en doivent suivre. Tout ce qui se passe ici n’est que l'écorce de son ouvrage : et lorsque on verra le fond, lorsque le rideau sera tiré, etquenousentrerons au dedans du voile, nous verrons combien il est véritable que qui s'humilie sera relevé , el que qui se relève sera humilié. Nous n'avez autre chose à faire qu'à continuer comme vous avez commencé. Entrez bonnement avec madame de Fiesque comme ne songeant qu'à son avantage. Elle sera fort en vue ; dans une grande communauté, dans une grande ville : il faut un ‘grand sérieux et un extérieur très régulier, ou rien ne se démente : le dedans est bien plus important; mais il faut que Dieu s'en mêle. Je prie Dieu, ma Fille, qu'il soit avec vous.

À Meaux, ce 3 décembre 1694.

P.S. Le messager va pour madame votre sœur et pour vous

. Seules; les autres lettres sont la couverture : j'ai cru qu'il ne

falloit pas faire paroître qu'il y eût rien de particulier pour vous en celte occasion.

LETTRE CCI. Sur les fins pour lesquelles il devoit examiner les grâces qu’elle recevoit ; les sources où il puisoit les règles qu'il suivoit.

Je vous renvoie, ma Fille, sur le procès à madame votre sœur, etje me sauve la peine du recommencement. M. votre frère a votre lettre. Vous avez succombhé encore une fois à une tentation dont je croyois vous avoir guérie : c’est celle de croire que les lettres de Jouarre m'importunent. Vous m'avez déjà écrit qu'on vous l'avoit dit, et de chez moi, et je vous avois assuré que cela n'étoit pas. Il falloit s'en tenir à une réponse si précise. Cependant vous voilà encore dans la peine, qui n'a pas plus de fondement maintenant qu'alors. Je vous dis donc encore une fois que cela n’est pas; mais tout le contraire. Je prie qu'à cette fois vous vous guérissiez de tous les discours qu’on vous fera sur cela , et que vous ne croyiez suf moi qu'à moi-même. il est vrai que j'ai différé à vous répondre , jusqu'à ce que je fusse un peu plus en liberté ; mais cela même , C'est pour mieux répondre. Demeurez donc en repos , el continuez à votre ordinaire.

J'ai assurément reçu toutes vos lettres : vos règles rendoient les réponses peu nécessaires. Vous n'avez qu'à vous y tenir : c’est assez que je réponde pour vous à Dieu.

Le père Toquet a raison : j'en ferois autant que lui en pareil cas; mais je ne desire pas que vous en véniez au cas qu'il vous a marqué. Quant aux grâces que vous recevez , je ne crois être en obligation de les examiner que pour deux fins : l’une, pour vous assurer contre l'illusion; l’autre, pour être attentif aux indices que Dieu pourroit donner par là de ce qu'il demande de vous de nouveau. Quand je n’ai rien à vous dire sur cela , vous n’avez qu'à aller votre chemin. Pour ce qui est de l’assurance que vous voudriez que je vous donnasse sur votre état, votre assurance consiste en ce que je réponds de vous à Dieu : tout le reste est curieux plutôt qu'utile.

J'ai recu et vu le passage de sainte Thérèse ; je le connoissois: il est plein de vérité et de lumière ; mais mon fondement n’est pas sur ces discours , quoique j'y défère beaucoup. J'ai ma règle dans l’Ecriture ; et c’est selon celle-là , qui ne peut faillir , que je tâche de vous conduire. Marchez donc en la foi de cette parole : Qui vous écoute, m'écoule 1; puisque vous êtes dans le cas plus que personne. :

Je vois, par la suite de vos lettres , qu'il n’y en a point de,

1 Luc. x. 16.

426 LEETRISS ac

De . . .

perdues : tenez-vous en repos sur cela. Je suis très aise que le

Père Toquet acquiesce. Failes, non pas des compliments de ma part, mais des amitiés sincères à madame de la Grange,

dont le mal me peine : et que j'offre à Dieu de tout mon cœur,

afin qu'il Ja soulage. Notre Seigneur soit avec vous. À Paris, ce 4 décembre 1694.

LETTRE CCIT. Il la console de la répugnance qu'elle avoit à souffrir; et veut que dans ses peines, elle s’en tienne à sa décision.

Pour répondre par ordre à vos lettres, depuis celle du 6 décembre, je voudrois bien, ma Fille, que vous fussiez une fois bien persuadée que je ne suis point changeant envers mes amis, et moins avec vous qu'avec qui que ce soit : du reste, J'écris ou n’écris pas selon les affaires et les besoins. Le cœur est le même : je vous porte toujours devant Dieu, et je lui ré— ponds de vous avec le même cœur. Du reste, il faut vous avouer qu'il y a des temps où je ne puis écrire sans m'incommoder. I ne faut pas laisser de m'écrire et de m'envoyer les papiers dont vous me parlez : il faut seulement me laisser prendre le temps qui me convient. Je vous assure, encore une fois, que je ne vous abandonnerai ni à la vie ni à la mort.

Ne changez rien à votre oraison. Si Dieu ne vous donne pas l'amour des souffrances, il vous donne les souffrances mêmes; et les sentir avec peine, c'en est une partie si considérable, qu'il ne veut peut-être pas vous en décharger. Que en Jésus-Christ que, mærere et tædere, et dolere et pavere? Qu'étoit-ce que dire : Mon Père, s’il se peut ? Tout est bon, pourvu qu'on finisse en disant avec lui : Fiat voluntas tua. Il a tout pris, excepté les impatiences; et celles que nous ressentons font un caractère d'humiliation qui ne lui convenoit pas, mais qui ne laisse pas de nous être utile, pourvu que nous souhaitions de les tenir sous le joug avec son secours.

Je ne me repens pas de n'être point entré dans le détail de vos peines : assurez-vous que ç’eût été en semer d’autres. Il faut trancher d’un seul coup ce qui sans cela seroit infini. Vous avez bien entendu ce que j'ai voulu dire sur le père Toquet. Tenez-vous-en à vos règles; et pour conclusion, dites que je réponds pour vous.

Vous avez mal fait de consulter ce livre. Tenez-vous-en sur ces peines à ma décision : sortir de là pour entrer dans un plus grand détail, ce seroit le moyen de les fortifier. Confiance, dilatation, délectation en Dieu par Jésus-Christ, c'est tout ce‘que

Dieu demande. Vous avez bien fait, toutes les fois que vous êtes passé par dessus ces peines dans la confession; tenez-vous-en là. Vous avez bien fait encore un coup; et le trait qui vous à empêché de vous en confesser au père Toquet, étoit de Dieu, qui vous à fait pratiquer l’obéissance par ce moyen.

Vous me ferez plaisir de témoigner en particulier à toutes mes chères Filles, que je ressens vivement les témoignages de leur amitié. Je n’ai point été aux Carmélites de ce voyage. Je n'y vois que celles qu'il faut voir, et j'ai peu de temps à donner aux compliments simples.

Assurez madame de Harlay que je lui suis obligé de ses prièje suis en peine de sa maladie, et je l'offrirai à Dieu de bon cœur comme une âme qui lui est chère.

Je vous renvoie l'écrit du père Toquet : faites-lui bien mes excuses ; il n°y a pas moyen de se mettre dans cette petite écriture. Je crois que vous m'aviez redemandé cette lettre de M. l'abbé de la Trappe que je vous renvoie. Mon rhume se guérira, s’il plaît à Dieu, pourvu que je me mette, comme je le fais, la tête eri repos.

Notre Seigneur soit avec vous. Souvenez-vous de la lettre de saint Jean. Ah! qu’elle est divine ! que le caractère en est haut dans sa simplicité !

A Meaux, ce 21 décembre 1694,

LETTRE CCIII. Sur des traductions que faisoit cette religieuse; et les motifs ortoient le prélat à ne pas entrer davantage dans la discussion

de ses peines.

J'ai recu vos deux paquets. Loin d'être persuadé que vous deviez cesser votre traduction, je vous exhorte d'y joindre celle du Benedictus et du Nunc dimittis. Je n’improuve pas que VOUS composiez en latin ; mais pour le grec, je crois cette étude peu nécessaire pour vous : je vous l'ai mandé par une feuille séparée, et Je ne sais pourquoi elle n'a pas été mise dans le paquet.

Assurez-vous, ma Fille, que je ferois mal d'entrer davantage dans la discussion de vos peines. Vous vous en faites par là de nouvelles : comme quand vous allez deviner que Je mollis sur la défense de vous en confesser, à cause de ce que je dis sur la parole du père Toquet : cela est à cent lieues de ma pensée. Au contraire, je crois tous vos doutes si bien résolus par la règle que je vous ai donnée, qu’il n’y a qu'à vous la répéter quand vous rentrez dans vos peines. Serez-vous bien plus

avancée, quand je vous aurai dit qu’une pensée morose est une pensée où l’on s’entretient volontairement dans des objets im purs? N'en faut-il pas toujours revenir à être assuré , jusqu'à en jurer , que cet arrêt de l'esprit est volontaire ? Vous raisonneriez sans fin, et vous ne feriez que vous embarrasser vous-— même, si on entroit avec vous dans toutes ces questions.

Croyez-moi, ma Fille, c’est assez que je vous décide d’un côté, et que de l’autre je réponde à Dieu pour vous.

Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

Passez outre dans saint Jean , et lisez ces mots : : Mes petits enfants, je vous écris ces choses afin que vous ne péchiez pas, mais si vous péchez, nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ le juste, et il est la propitiation de nos péchés. Souvenez-vous, ma Fille, de la grâce que Dieu vous a faite de vous témoigner dans le cœur qu’il vous les avoit pardonnés. Rendezlui-en grâce par Jésus-Christ le juste, en qui je vous bénis de tout mon cœur.

À Meaux, ce 22 décembre 1694.

LETTRE CCIV. Sur sa conduite dans ses peines, et ce qu’elle avoit à faire pour ses péchés,

Je n’ai de temps que pour vous mander , ma Fille, que j'ai reçu votre lettre ; celle de madame de Sainte-Gertrude et celle de ma sœur Cornuau. Je mis hier une lettre pour vous à la poste , que vous recevrez peut-être après celle-ci. Ne soyez point en peine de vos papiers; ils sont bien enfermésinsemble, et j'y répondrai au premier loisir.

Je connois le fond de ces peines dont vous me parlez, et je ne puis vous répondre que ces paroles dites à saint Paul : Ma grâce vous suffit. Offrez-les à Dieu pour les fins cachées pour lesquelles il vous les envoie , quelles qu’elles soient ; c’en est là le seul remède et le seul soutien. ;

Dites à madame de Sainte-Gertrude que j'ai lu sa lettre, et qu’elle ne manque pas de communier à Noël et durant toutes ces fêtes , à son ordinaire.

Ce que vous avez à faire pour vos péchés , c’est de vous soumettre à la volonté de Dieu, qui vous exerce en tant de ma— nières : le reste ne seroit pour vous que de vains ellorts, et peut-être une pâture subtile de l’amour-propre, Notre Seigneur soit avec vous.

© A Meaux, ce 23 décembre 1694.

? TJoan:°n.1;2.

LETTRE CCV, Sur la jouissance de la vie future ; le danger des unions de cette vie: les raisons pour lesquelles Dieu retire quelquefois ses dons ; le mystère de la criox, et la force de l'amour divin.

Je vous puis dire, ma Fille, avee assurance , à présent que j'ai recu vos lettres, même celle que madame votre abbesse me devoit envoyer, et qui est depuis venu par la poste.

Je ne doute point, ma Fille , que ce n’ait été une vue de la Providence divine , en m’appelant à Jouarre, de vous procurer par mon ministère le secours qui est attaché à l'épiscopat, et vous ne devez rien craindre pour vous y être attachée.

Vous faites bien de tout rapporter à la jouissance de la vie future : j'approuve un état dont le fond nous attache, et nous transporte à ce dernier terme. Dieu en donne tel avant-goût , tel pressentiment qu’il lui plaît : mais je trouve communément que les âmes qu'on appelle grandes, et qui en cela sont bien petites, font trop de cas des jouissances et des unions de cette vie. L'attache qu’elles y ont me fait trembler, dans la crainte qu’elles ne soient de celles que leur élévation précipite dans la présomption. Je vous parle ainsi sans me sentir en aucune sorte la pénétration que vous m'attribuez dans les voies de Dieu : il me suffit que dans le moment il daigne éclairer ma petitesse , pour les âmes qu’il m'a confiées, principalement pour la vôtre.

Quels que soient vos desirs pour la vie future, ne laissez pas de chanter tout le Cantique de l'Epouse : prévenez la jouissance de l'éternité; et, livrée à cette douce espérance, croyez que tou présent à l’âme qui aime. J'approuve votre pensée sur le sentiment de la foi. Son propre est de tout cacher , et souvent jusqu’à elle-même, sans qu’il soit besoin de la sentir, puisque le soutien qu'elle nous dunne est au dessus de tout sens. À

Vous ferez mieux de suivre votre simple attrait, que des raisonnements et réflexions : et je vous ai dit souvent qu'il n’est pas nécessaire de former des actes, dont vous portez le fond dans le cœur : ainsi continuez dans cette conduite. Ne vous inquiétez pas quand l’hostie sacrée ne fait pas les impressions ordinaires, et n'en cherchez point la cause. Le céleste Epoux donne et retire, et ne veut pas qu'on s’accoutume à ses dons, ou qu’on les regarde comme une dette; mais qu'on profite à chaque moment de salibéralité. Demeurez donc en repos, et ne doutez point pour cela de la vérité de la grâce.

J'aprouve vos pensées sur les passages du Cantique, en par-

ticulier celle du souhait des patriarches, sur ces mots : Qui me donnera !, et le reste.

Il n’y à point de nécessité de considérer en particulier l’enfance de Jésus. Je trouve quelque chose de plus fort encore à s'attacher à sa croix: et c’est un mystère qu’on ne doit que le moins qu'on peut perdre de vue : mais quand Dieu conduira votre esprit à quelque chose de plus abstrait sur la personne de Jésus-Christ, tout est bon, et il n’y a qu’à suivre l'attrait.

Il est certain que létat infirme du corps empêche l'âme quelquefois de porter Fattrait dans toute sa force : tenez-vousen à la règle que je vous ai donnée là dessus, et aux paroles que vous m'avez rapportées d’une de mes lettres. Pour ce qui est de ces peines qui viennent avec ces attraits, je ne veux pas seulement que vous y pensiez. Tout le remède que je puis vons donner sur le trouble où vous entrez par le délai de mes réponses, c’est que vous. soyez bien persuadée que ce n’est point par épreuve, ni manque de bonne volonté que je me tais, mais par occupation ou par impuissance. Ce n’est pas la longueur ou la brièveté des réponses qui me recule ou m’avance; c’est l'état présent d'occupation ou de loisir où je me trouve : et comme mes occupations ne sont pas humaines, il faut s’accommoder à ce que Dieu permet : par ce moyen tout tournera à profit. Du reste, quand vous croyez que je me ralentis, c’est une tentation à la quelle il ne faut pas donner lieu, non plus qu’écouter tous les discours qu’on vous fait, ou qu’on vous rapporte.

Le passage de sainte Gertrude est fort beau, et fort à propos pour vous. L'amour divin est dévorant : il brûle lésang, il dessèche les moelles , il peut causer mille infirmités; et quand cela est, 11 n’en est que plus certainement un sacrilice-agréable à Dieu, dont il se sert aussi pour crucifier et anéantir la na— ture, à laquelle ilest si pénible. I! faut pourtant quelquefois, et quand on se sent tomber dans l'accablement, ménager sa tête, son cœur, et là commotion trop violeute du sang.

Je vous renvoie le Magnificat ; j'en suis très conteut : vous avez pris un tour si naturel, qu’on ne peut point apercevoir que ce soit une version, tant tout y est droit et original, Faites de même le Benedictus et le Nunc dimittis, et à votre grand loisir le psaume ÆEructavit, ou le Dixit Dominus, qui sont ceux qui me paroissent les plus élevés sur le mystère de Jésus= Christ, Je salue madame de Lüynes, et suis tout à vous. Notre Seigneur vous bénisse, ma Fille.

A Meaux, ce 30 décembre 1694. : En

1 Cant. vil. 1.

LETTRE CCNI. I] l'excite à la foi et à la confiance comme un seul remède de ses peines ; et lui donne des avis sur ses sécheresses.

Je vous plains d'un côté, ma Fille, dans l'état pénible où vous êtes ; et de l’autre je me console dans l'espérance que j'ai que Dieu travaillera en vous très secrètement. Il sait cacher son ouvrage, et il n'y a point d'adresse pareille à la sienne pour agir à couvert. Ce n’est point par goût, et encore moins par raison ou par aucun effort que vous serez soulagée; c’est par la seule foi obseure et nue, par laquelle vous mettant entre ses bras, et vous abandonnant à sa volonté en espérance contre l'espérance, comme dit saint Paul, vous attendrez son secours. Pesez bien cette parole de saint Paul t: Contra spem in spem, «en espérance contre l’espérance. » Je vous la donne pour guide dans ce chemin ténébreux; et c'est vous donner le même guide qui conduisit Abraham dans tout son pèlerinage.

Communiez sans-hésiter, dans cette foi, tous les: jours ordinaires, et non seulement toutes les fois que l'obéissance vous le demandera, mais encore lorsque vous y serez portée, si Dieu le permet, par quelque instinct, pour obscur qu'il soit. Faites de même vos autres fonctions, sans faire‘ aucun effort pour sortir d’où vous êtes , persuadée que plus Dieu vous plongera dans l’abîme, plus il vous tiendra secrètement par la main. Il n’y a point de temps à lui donner , ni de bornes à lui prescrire., Quand vous n’en pourrez plus, il sortira des ténèbres un petit #ayon de consolation , qui vous servira de soutien parmi vos détresses. Notre Seigneur soit avec vous. Soyez fidèle jusqu’à la fin, et je vous donnerai la couronne de vie ?.

Je suis bien aise, ma Fille, du bon effet qu'ont produit en vous le passage de saint Basile, et ceux des autres saints cités dans le livre de la Comédie. C'est un flambeau allumé devant les yeux des chrétiens, tant dans le siècle que dehors, pour les faire entrer dans l’incompréhensible sérieux de la vertu chréüenne.

- Sur le sujet de vos sécheresses , songez seulement que l’ouvrier invisible sait agir sans qu'il y paroisse ; que le tout est de lui abandonner secrètement son cœur pour y faire ce qu'il sait, de ne perdre jamais la confiance, non plus que la régularité aux exercices prescrits@@M'oraison et de la communion, sans avoir égard au goût ou aû dégoût qu'on y ressent, mais

1 Rom. sv. 10. — ? Apoc. 11. 10.

dans une ferme foi de son efficace cachée. Notre Seigneur soit avec vous.

À la fin de 1694.

LETTRE CCVIT. Ce qu’elle doit penser des choses qu’il n’a pas improuvées ; il l’exhorte à moins raisonner sur la conduite de Dieu,

Quand vous m'avez exposé les choses, et que je ne les improuve pas, vous pouvez toujours compter sûrement que je n’y trouve rien à redire, et ensuite aller votre train. Voilà, ma Fille, de quoi vous mettre l'esprit en repos.

Je vous suis obligé de tous les avis que vous me dontiez sur les compliments. Je suis peu propre à ces bagatelles, et j'ai aussi peu de peine à prévenir, que de plaisir à être prévenu dans de telles choses. Je voudrois une bonne fois qu'on se mit sur un pied solide et de confiance sincère : tout le reste en mon âme me paroît grimace. J’enverrai pourtant après demain; car aujourd'hui j'ai déjà trop écrit de lettres. S'il y avoit eù quelque chose à dire de nécessaire à madame de Rodon, je l’aurois fait : il faut un peu m'épargner pour ce qui ne l’est pas.

L'affaire de ces personnes est très faisable ; puisque leur parenté est fort éloignée, et du trois au quatre.

Je prie notre Seigneur qu'il vous enseigne toujours par son onction ce qu'il veut de vous. Sans vos peines, je vous dirois qu'il faudroit moins raisonner sur ses conduites : mais vous avez besoin d'être assurée ; et ainsi continuez. +

Je salue de tout mon cœur madame de Luynes : faites aussi mes compliments à madame la prieure, à mesdames de la Grange et Renard, et à madame de Saint-Paul. Notre Seigneur Soit avec vous,

À Meaux, ce 2 janvier 1695.

LETTRE CCVIII. Sur les visites, les peines, les conversations inutiles, la vie d'espérance, etc.

Mademoiselle de Soubise a passé sans que je l’aie su; et quand j'ai voulu l'aller voir elle étoit partie : elle ne m'a fait faire aucune honnêteté. J'entends bien tout ce que cela veut dire, et ne m'en émeus point du one ferez bien d'en user avec réserve sur ces visites.

Je vous ai dit très souvent que je ne voulois pas que ces peines, grandes ou petites, vous empêchassent de suivre ce qui

vous est prescrit, et que vous faites bien de passer par dessus.

Modérez les conversations inutiles , autant que la bienséance le permet, et sans scrupule : mais, encore un coup, que ces peines n'aient point de part à ce que vous ferez ou ne ferez pas là dessns. Vivez en espérance, sans desirer de la sentir. C'est bien fait de ne songer qu'à aimer, et même d'aimer sans songer qu'on aime. Lisez les évangiles de l'enfance de Jésus- Christ, et demandez la simplicité ; exerCeZ-VOUS-Y.

‘Je vous pardonne vos questions ; mais, ma Fille, ilyena que je voudrois bien ne plus entendre,

J'ai oublié de vous dire qu’en traduisant le psaume xL1Y, quand vous le ferez, vous ferez bien d'ajouter ce qui est dans le Supplenda. :

Je suis fâché de l’état de madame de Ja notre Seigneur de la soulager.

Vous faites bien de m'écrire, et de me proposer toutes choses. Il ne faut jamais se servir de ce terme d'importunité : il faut tâcher seulement de diminuer les peines, de peur qu’elles n'étrécissent le cœur que Dieu veut dilater.

J'ai oublié d'envoyer; ce sera pour une autre occasion. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

Far Meaux, ce 4 janvier 1695.

Grange, et je prie

P.:$. Je vous prie de me mander franchement si vous voyez quelque apparence à associer ma sœur Cornuau. Vous voyez. bien que de la manière dont on agit avec moi, je ne dois pas me commettre : mais je ferai volontiers ce que madame de Luynes et vous me conseillerez. Je sais que vous l’aimez, et je lui en vois beaucoup de reconnoissance. |

LETTRE COIX. Sür la mantiére de s'appliquer Jes conseils des saints,

Vos passages sont fort beaux, ma Fille, aussi bien que vos réflexions. Vous remarquerez seulement qu’il se faut bien garder de vous les appliquer toutes. Les conseils des saints sont des remèdes qu'il faut appliquér avec connoïssance , et selon les dispositions : ainsi ne changez rien dans les vôtres. |

Je n'ai pas eu le loisir de lire le Benedictus, etje n’en aï que pour vous dire que je ne, vous oublierai pas. J'attends avec. impatience le retour de Messager, et de vos nouvelles. Je. salue madame de Luynes. :

© À Meaux, ce 12 janvier 1695,

Bossuet ,t, xxvir, 19

LETTRE CCX. Dans quel sens il s’étoit servi du mot d'indifférence à l’égard des dons de Dieu.

Madame votre sœur m'a fait un agréable récit, et bien circonstancié. Je vous prie, ma Fille, de l’en remercier de ma part. J'apprends de tous côtés, comme du vôtre, les bons sentiments de madame de Sainte-Marie , et j'en suis en vérité très content.

-Je pars demain, s’il plaît à Dieu, en bonne santé. J'emporte le Benedictus. Je prie notre Seigneur de vous confirmer de plus en plus la grâce de la rémission des péchés.

Je ne sais si je me suis servi du mot d'indifférence : je ne l'aime guère à l'égard des dons de Dieu. En tout cas, je n’y veux entendre autre chose qu’une entière résignation ; et au dessus de tous dons particuliers, un attachement immuable à ‘celui qui donne. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 13 janvier 1695,

LETTRE CCXI. Avis pour la maîtresse des novices; ce que les novices pouvoient demander à leurs parents avant leur. profession.

J'ai reçu , ma Fille, vos deux lettres. Ce que ma sœur de. Saint-Louis doit recommander particulièrement à ses novices et à ses professes, c’est un grand silence, de ne se plaindre ni ne murmurer jamais, et de suivre la règle et les coutumes bien établies, et non les exemples. Je l'offrirai de bon cœur à Dieu.

Je suis très aise de la réception de ma sœur Griffine. Je laisse sur les réceptions chacun à sa liberté. Je parlerai franchement à celles qui, comme vous, se soumettront à moi. Conduisez ma sœur Cornuau, et allez doucement. J'ai un peu de peine de l'obliger à montrer les lettres qui pourroient découvrir le fond et le particulier. de ses peines. Je crois que Dieu aura fort agréable la réserve que vous aurez pour cela; et c’est là mon dérnier sentiment, après y avoir pensé devant Dieu. On se trompe de croire qu’étant reçue , elle seroit plus hautaine, je crois qu’elle seroit plus humble,

Une fille peut demander à ses parents quelque chose , pour les petits frais que vous me marquez,

- L'autre fille peut aussi presserses parents, tant pour ses petits ajustements que pour quelque auggpn tation de sa dot, qui est assez modérée,

Mon neveu n’a pu écrire, à cause d’un accès de fièvre de trente heures qui l’a assez afloibli,

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. à 4353

Je profiterai de vos avis sur madame de la Tour.

J'ai eu mes raisons pour écrire comme j'ai fait à madame de Luynes. Je l'ai fait fort sincèrement; mais plus encore pour les autres que pour elle : on ne peut la trop distinguer. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 19 janvier 1695.

LETTRE CCXII. Sur la bénédiction que Dieu donnoit aux paroles du prélat, et la droiture du cœur.

Vous nous faites trop d'honneur à mon neveu et à moi. Sa fièvre n’a pas eu de suite , sinon qu'il est un peu échauffé : son remède est pour quelque temps un grand repos.

J'ai bien cru que ma réponse sur ma sœur Cornuau vous feroit qüelque peine : mais il faut que la vérité l'emporte toujours, et faire ce qu’il plaît à Dieu par dessustout. Mes paroles n’en sont pas meilleures, pour avoir en vous l’effet que vousme marquez. Dieu bénit votreobéissance ; et celui dont jetiens la place veutse fairesentir. Brûlez, soupirez pour lui ; dites-lui avec son épouse : Tirez-moi, nous courrons : ceux qui sont droits vous aiment. Mais qu’il aime aussi ceux qui sont droits, qui le sont avec lui, et avec les hommes et avec eux-mêmes, se simplifiant tous les jours, et devenant un sans diversion et sans partage de desirs ! Notre Seigneur soit avec vous.

A Versailles, ce 23 janvier 1695.

Lisez le Cantique,

LETTRE CCXIII. Sur la grâce qu'on doit principalement desirer en cette vie, et les cœurs droits qui aiment l’Epoux.

Pour réponse à trois de vos lettres : je n’ai nulle intention ge vous détourner de cette union nuptiale avec l’Epoux. S'il y a qnelque grâce que j'estime en cette vie au dessus de celle-là, c'est, ma Fille, celle de ne souhaiter aucune grâce d’un état particulier ; mais seulement celle de contenter Dieu, et de le voir pour l'aimer et le glorifier sans fin. Celle-là enferme toutes les autres, et c’est la substance même du christianisme.

Vous n’avez pas bien fait de vous confesser de l’adhérence à celte peine ; puisque assurément vous n'eussiez pas pu jurer que vous y aviez donné un consentement volontaire. Laissez être le péché ce qu’il est : une autre fois tenez-vous-en à ma règle, et

ne vous confessez plus de telles choses. Ne quittez jamais vos communions sans un ordre exprès. Offrez vos peines à Dieu selon ses desseins. Modérez vos larmes pendant la nuit et le. jour, quand vous craindrez d'être vue : Dieu vous en donnera la force ; je l'en prie. -

Je suis demeuréici exprès pour y voir avec plus de loisir mon- " sieur et madame de Soubise, quand ils y seront. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

Lisez le Cantique. Les droits qui aimént l'Epoux sont ceux. qui, sans retour sur eux-mêmes, se livrent à ses chastes attraits, qui sont la vérité, la douceur et la justice, et se transforment en eux : Propter veritatem, et mansuetudinem , et justitiam ?. : |

À Versailles, ce 3{ janvier 1695. .

LETTRE CCXIV. Combien il est nécessaire qu’elle lui rende un compte | exact : quelle est la plus grande perfection dans cette vie.

Continuez, ma Fille , à m'écrire tout ce qui se passe en vous : ayez-y l'attention qu’il faut pour m'en rendre compte. Ce compte vous est nécessaire pour recevoir des réponses qui vous assurent, et vous empêchent de demeurer dans la peine. Ne vous confessez point de ces peines, nonosbtant l’exposé que vous m'en faites : je vous le défends, et de rien changer pour cela dans vos communions et dans votre conduite. Je réponds toujours de vous également. Mes sentiments ne changent pas; mais on en inspire aux âmes de plus ou de moins simples, selon que leur attrait le demande. Tenez pour certain qu'il est mieux de s’'abandonner à la volonté de Dieu sur la diversité des attraits, que de rien déterminer par son Choix.

Toute âme sainte est Epouse. Dieu appelle dans cette vie à de certains états où cette grâce se déclare davantage : bien certainement la perfection en est réservée à la gloire : c’est donc là qu'il faut terminer ses desirs , et recevoir en attendant ce que Dieu donne comme il le donne , sans croire qu'on en vaille ou plus ou moins, qu'autant qu’on est plus ou moins uni à la volonté de Dieu. Je n’ai de temps que pour écrire ce. mot : Je ferai réponse à ma sœur Cornuau une autre fois.

À Paris, ce 10 février 1695. ®

4, Ps. xBIY. 8

LETTRE CCXV. Sur la meilleure voie pour aller à Dieu, dans quelle disposition il faut recevoir ses atiraits et les suivre.

Ecoutez bien, ma Fille, je n'improuve pas votre voie : je ne veux pas même vous en détourner; mais je vous en montre une meilleure, non afin que vous la suiviez, car il faut que Dieu le veuille; mais afin que, s’il veut vous y conduire; j'aie fait ce qu’il demande d’un pasteur, qui est de lui préparer les voies, étant bien certain que, selon les règles communes de sa . providence , il fait précéder quelque connoissance des voies où il veut mener les âmes , avant que de les y faire entrer. Or, quelle est cette voie meilleure? Je vous le dirai en trois mots. Ce n’est point d’agir sans attraits; car cela ne se peut : x il faut que le Pèretire, etparconséquentil fautun attrait; etsil’E- : pousen’avoit pas besoin d’attrait, ellene diroitpas:Tirez-moi.Que veux-je donc? Quevous connoissiez qu'il ya uneinfinité d’attraits connus et inconnus auxquels il faut s'étendre , pour laisser à Dieu la liberté de nous tirer par l’un plutôt que par l’autre ; non qu’il soit nécessaire pour cela d’en envisager l'un comme * absolument le plus parfait, car il n’y en a point qui, étant * choisi de Dieu, ne mène à la perfection; mais afin que Dieu - choisisse celui qu’il voudra, qui dès là deviendra le meilleur, et - le plus perfectionnant pour vous.

Je vous dis donc : Suivez le vôtre; c’est le meiïlleur pour -vous tant que Dieu le donne : mais entrez dans toute l'étendue de ses voies : et sans vous attacher à une seule, ayez la foi. en

celui qui en a mille pour vous attirer. C'est là que vous trouve- -rez la véritable dilatation de cœur. Je ne vous demande donc

que de vous remplir de cette foi, qu'on appellera, si l'on veüt, “Ja foi nue. Pour moi, je n’entends par là que la foi del'immense - sagesse , puissance et bonté de Dieu, pour faire-porter à chaque -membre de Jésus-Christ le caractère qu’il doit avoir dans son corps, par les voies qui lui sont connues.

© Cela ne veut pas dire qu'on renonce à rien, ni même qu'on «demande rien ; mais qu’on se tienne en attente de tout ce que - Dieu veut faire de nous dans le corps de Jésus-Christ, connu et ‘inconnu , en présupposant toujours qu'il nous veut effective- ‘ment dans ce corps. Voilà tout. - : d

Pour ce qui est du carême, je vous ai dit plusieurs fois, -aussi bien que sur l'office, que vous fassiez comme nous l'a- - ons déterminé par le passé, sans seulement songer à de nou- :velles tentatives, puisque je vous le défends. Le Dieu moteur

des cœurs et père des lumières, soit avec vous. Lisez le troisième chapitre de l’épitre aux Philippiens.

À Paris, ce 28 février 1695.

LETTRE CCXVI. Il témoigne sa sensibilité aux maux que souffroient plusieurs religieuses de Jouarre; il lui montre que la conformité à la volonté divine est la meilleure voie.

Je ressens très vivement, ma Fille, les douleurs de madame votre sœur, dont vous me faites dans vos lettres une si vive peinture, surtout par celle du {2 : j'ai reçu les précédentes. Je suis aussi très affligé du péril de madame de la Grange et des maux de toutes mes Filles, que je ne cesse d'offrir à Dieu au saint autel, et toujours, surtout madame de Luynes. Je prie Dieu de lui mettre dans le cœur la vertu de la croix et de la résurrection de Jésus-Christ et de lui donner du soulagement. Je le prie aussi de lui appliquer la vertu toujours vivante dans les saintes et précieuses reliques du glorieux martyr saint Potentien, qui semblent avoir déjà opéré sur elle. Continuez à me mander de ses nouvelles. :

Pour vous, vous n'avez qu'à suivre vos attraits, que j'approuve autant que jamais : pour le reste , je vous le montre seulement, non pour vous obliger à rien faire pour vous y porter, au contraire je vous le défends; mais pour donnerlieu à Dieu de vous tirer où il voudra. Tant qu'ilne fera rien sur cela, ce sera signe qu'il vous mènera à la perfection qu’il vous destine, par la voie où il vous à mise. Gardez-vous bien de croire qu'il y ait

rien de défectueux : on va par toutes voies choisies de Dieu à la mème perfection , et il n’y a qu’à se conformer à sa vo- ‘Jonté.

. En soi, il n’y a rien de plus excellent que l'amour de Jésus- . Christ où vous tendez, et le desir de le voir face à face; puisque c’est là que se trouve la plus grande gloire de Dieu, et l’en- tière destruction du péché, par l’union consommée à la justice éternelle. Il n’est question que des moyens ; et je vous montre seulement que, sans quitter ceux'que Dieu nous offre, il n'ya, quand il y attire , qu’à s’abandonner à tout ce qu’il peut vouloir. Sa volonté est la source où tout est compris, et d’où tout dérive. Notre Seigneur soit avec vous. Je bénis de tout men cœur madame de Luynes, et toutes nos autres malades. |

.Hme semble que je vous ai autrefois envoyé une image de Jésus-Christ flagellé : montrez-la-leur de ma part > Si vous l'avez : mais je me souviens que c'étoit pour Coulommiers, si

‘je ne me trompe. En tout eas, faites-leur vous-même ce tableau

par ce seul trait d'Isaïe : C’est l’homme de douleur , et celui qui

a expérimenté toutes les foiblesses du corps ‘. Je n’ai de temps que pour vous dire ceci : Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 16 mars 1695.

LETTRE CCXVII. Sur le desir d’être conforme à Jésus-Christ; le pur amour, et la prise d’habit d’une postulanté.

Ne craignez point, ma Fille, pour le desir que vous avez que Jésus-Christ accomplisse en vous, comme dans un de ses membres, ce qu’il doit porter comme chef. Ce sentiment n’a rien de superbe ; au contraire, c’est une parfaite humilité de ne se retrouver qu’en Jésus-Christ. Je vous ai bien entendue : cette influence du chef se répand sur tous les membres de son corps mystique, selon l'âme et selon le corps. La joie que vous avez de la gloire de Jésus-Christ, par rapport à celle de Dieu, est du pur amour; et ce pur amour, il le faut pratiquer plutôt que de songer si on l’a : plus on l’a, moins on y pense, si ce n’est dans __ certains cas. Pour vous, vous n’avez à réfléchir sur vous-même, que par rapport à l'obéissance, et au compte que Dieu veut que vous me rendiez.

Madame l'abbesse ne m'assure point du jour de la prise -d’habit : jene manquerai pas, s’il plaît à Dieu ; et ce me sera

‘une joie qu’une âme si pure et si bien appelée soit la première que je lui offre dans la sainte solitude de Jouarre, où je sou- -haite de voir régner le silence intérieur et extérieur où l'Epoux parle. 5% :

Les papiers du Benedictus me tomberont sous la main quand j'y songerai le moins : en tout cas, rien ne traîne ni ne se perd. Notre Seigneur soit avec vous. | Faites, je vous prie, mes compliments, et portez ma bénédiction à mesdames de la Grange et de Rodon. Il y a longtemps, ce me semble, que je n’ai eu de nouvelles de madame du Mans.

A Meaux, ce 29 mars 1695.

LETTRE CCXVIHT. 11 la console et l'encourage dans ses peines. : Communiéz sans hésiter, malgré ces peines : ne vous en

confessez pas. Ne vous embarrassez point à faire des actes contrairés : consentez à ceux que je fais pour vous à Ce moment,

1 Is. LIT. 3, 4.

“et que je ferai à complies, demain à matines, à Ja messe et vépres : je prends tout sur moi. |

Le quiétisme ne se peut pas définir en un mot. N'ayez, ma Fille, aucun regret à ce que vous avez écrit : j'y ferai réponse tout à coup quand vous vous y attendrez le moins, s’il plaît à Dieu : ma bonne volonté vous soutiendra peut-être en attendant. Nous dirons le reste mercredi. Je salue madame de ‘Luynes. Notre Seigneur soit avec les deux Sœurs.

À Meaux, ce 2 avril 1695.

LETTRE CCXIX. Sur le bonheur d'aller à Dieu.

Je n'ai pas manqué, ma Fille, de prier pour vous. Je suis très aise de votre meilleure disposition. Vous aurez vu par mes précédentes que je ne suis pas aussi occupé, étant ici, que Yous pensez, et que j'y trouve du temps pour mettre votre conscience en repos.

” Recevez ce cher Sauveur, ce cher Epoux, ce cher et unique amant des âmes pudiques et saintes. J'irai sans doute à la Ferté en même temps que madame de Miramion; et ce ne sera Pas sans passer à la sainte montagne. Je souhaite fort d'écouter tout ce que votre cœur veut éclore. Je serai bien.aise d’avoir Ja copie de la lettre dont vous me parlez. Vous offrez un trop grand prix pour une vie aussi inutile que la mienne. Enttez -dans le sentiment que le Sauveur inspire aux apôtres, en leur disant : Si vous m’atmiez » VOUS vous réjouiriez de ce que je was à mon Père : parce que mon Père est plus grand que mot *; “c'est à dire, vous vous réjouiriez de ma gloire, et de mon retonr à la source d'où je suis sorti, et d'où je tire toute ma grandeur. -C'est là le plus pur amour, et celui qui nous suivra dans le ciel, où la gloire du bien aimé fera notre joie et notre vie. Je ous Ja souhaite , avec la bénédiction du Père, du Fils et d Saint-Esprit. Amen, amen. |

À Versailles, ce 27 avril 1695.

LETTRE CCXX. Sur ses peines. Pourquoi il ne lui parle pas le même langage qu’à la sœur Cornuau.

F Les plaintes de votre dernière lettre s’évanouiront, ma Fille, aussi{ôt que la réponse précise que j'y ai faite sera arrivée entre vos mains. Je vous y décide nettement que, sans avoir aucun

1 Joan. xrv. 28.

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. au

égard à la peine que vous m'’exposez, vous devez aller votre train, et surtout vous bien garder de rejeter, ou d'interrompre, ou de différer votre sommeil pour cette peine. Je vous défendois aussi de vous en confesser, quand vous seriez à l’heure de la mort. Cette réponse, qui a précédé celle dont vous me marquez la réception, a dû vous être remise il y a longtemps, et elle vous aura rendu le calme.

__ Sije ne vous parle pas le même langage qu'à ma Sœur Cor- “nuau, c'est que je réponds à chacun selon son attrait, sans que cela marque rien de plus ou de moins, ni de mon côté ni du côté des personnes. Il ne faut donc jamais regarder ces choses -par rapport aux autres, mais tout par rapport à soi; et pour empêcher l'inconvénient, je crois que dorénavant le mieux sera de ne se plus rien entre-communiquer sur ce qui regarde l’état intérieur d'un chacun.

J'espère être à Meaux au plus tard à la fin de la semaine prochaine. Je vous prie de me mander seulement si c’est la coutume de porter tous les corps à la porte; je ne dis pas à la grille, mais à la porte de l’église du monastère.

Je suis en peine de la santé de madame de Luynes et de Ja vôtre. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

Suivez votre attrait en toutes choses, et dites au céleste ÆEpoux : Tirez-moi ; nous courrons : ceux qui sont droits vous aiment.

À Paris, ce 30 avril 1695.

LETTRE CCXXI. Sur un écrit censuré; et sur ce qu’elle vouloit toujours s'expliquer davantage,

J'avois écrit la lettre ci jointe pour l'envoyer par la poste avant la réception de la vôtre du 31, Je ne puis vous envoyer ces écrits quant à présent ; ce sera bientôt. J'irai à la Ferté après l’octave; et c'est dans ce temps que se feront toutes choses.

Si madame estime le peu que j'ai fait par ma bonne volonté, elle a raison. Je ferai précisément pour vous, ma Fille, ce que vous souhaitez pendant cette octave. Je vous envoie l'ordonnance pour madame de Harlay, aux conditions marquée par mon au— tre lettre. |

Vous voyez qu'à l'endroit que vous me marquez, on.ne con= damne que le dessein de supprimer‘les efforts du Hbre arbitre ; de quoi je suis bien certain que vous êtes fort éloignée. Vous me direz sur cela ce que vous voudrez. Prenez garde seulement

qu'il n’y ait un peu de tentation à vouloir toujours vous expli- .quer davantage ; ce qui pourroit empêcher le parfait repos, et l'entière dilatation de cœur que je vous souhaite. Dites pourtant à la bonne heure ce que vous pensez. Notre Seigneur soit avec ‘Vous.

A Meaux, ce fer mai 1695.

LETTRE CCXXII. Il lui marque la manière d’agir à l'égard des états des personnes qu’il conduisoit; n’approuve point qu’elle interroge les autres pour connoître leurs dispositions. ;

Je n'ai, ma Fille, jamais douté de votre sincérité. Quand je vous prie d'examiner ce que vous pouvez me promettre sincè= rement, c’est afin que vous vous examiniez devant Dieu sur cela. Je laisse les choses en l’état où elles étoient. Vous savez que j'ai toujours excepté ce qui regarde le particulier des états, qu'il-faut réserver à Dieu : pour le reste, je laisse une liberté tout entière à vous et à ma sœur Cornuau, et je me contente de la disposition où vous êtes de ne rién faire que vous croyiez qui répugne à mes sentiments. Je n’entends pas même vous -gêner sur les demandes que vous pourriez faire, pour connoître les dispositions des personnes, et en profiter; mais je ne veux obliger personne à rien répondre là dessus, et je crois même absolument mieux de retrancher sur cela toutes sortes de curiosité.

Quand madame votre abbesse vous invitera à la suivre-dans la visite des terres de l’abbaye, suivez sans hésiter, si vous êtes .en état de le faire, madame votre sœur et vous, en quelque lieu qu'elle aille. Pour ici, il n’y a nulle difficulté : pour Soissons, je n'en refuserai pas la permission ; mais je ne le conseiïllerai pas. ‘Vous pouvez souhaitez de guérir pour ce petit voyage, et marquer qu'il y à de la différence entre aller dans une maison religieuse, et visiter des personnes séculières : mais je ne crois “pas que vous fissiez prudemment de conseiller ce voyage entièrement inutile. : | . Quand vous aurez lu attentivement l’ordonnance, vous verrez que je m'y suis expliqué sur l’opinion des mystiques dont ‘vous me parlez. Comment entendez-vous Moïse et saint Paul ? un, qui veut être Ôté du Livre de Vie; et l’autre, être anathème à Christo. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. 7 À Meaux, ce 10 mai 1695,

LETTRE CCXXIII. Sur les erreurs de Malaval ; le danger de l'amour-propre ; plusieurs livres mystiques, et quelques actes d’oraison,

Dans la plus ample instruction, j'expliquerai en particulier mes raisons contre Malaval : en attendant on peut m'en croire. C’est de lui que sont les propositions que j’ai marquées page 7, et qui m'ont fait tant d'horreur. Gardez, ma Fille, celui qu’on Vous à remis en main, jusqu'à ce que vous ayez OCCasion de me le donner. Vous pouvez y lire ce que vous voudrez. Je ne sais si cette personne, qui le défend tant, sait qu’il est noté à Rome. Je reverrai tout votre écrit sur l’oraison, et je satisferai à tout, s’il plaît à Dieu, dans mon instruction.

L’amour-propre se fourre partout : ceux qui ne parlent que d'amour pur sont-ils quittes d'amour-propre ? C’est tenir les âmes dans une gêne énnemie de la liberté de l'esprit de Dieu, que de leur rendre suspect tout ce qu'il y a de meilleur, sous prétexte que l’amour-propre se niche partout. Il n’est plus foible nulle part que dans la production des désirs, qu’on trouve de mot à mot dans la parole de Din :

Le Chrétien intérieur est condamné à Rome : je ne l'ai jamais lu, non plus que Guilloré sur les tentations. Un cœur chrétien a, pour ainsi dire, naturellement je ne sais quoi de particulier pour Jésus-Christ ; parce qu’il est l’Emmanuel, Dieu avec nous : mais cela même est la voie pour aller À la divinité.

Les passages de Moïse et de saint Paul demanderoient un plus grand discours. Priez celui qui ne-les a pas inspirés pour rien, de m'en ouvrir l'intelligence. F

L'acte marqué dans l’article xxxur, loin d’être d'obligation, doit être fait avec beaucoup de précaution. Je ne le trouve nulle part dans saint Augustin, ni rien d’approchant : cepen— dant c’est lui, après les apôtres, qui est lé docteur de la charité comme de la grâce.

Je vous renvoie votre version corrigée : vous pouvez tout entreprendre après cet endroit là.

Je serois bien aise de savoir à peu près quand on viendra ici, et ilest bon de m'avertir quelques jours avant ; parce qu’autrement je pourrois naturellement aller ailleurs : la se maine prochaine sera plus libre. Notre Seigneur soit avez vous, ma Fille, à jamais.

À Germigny, ce 14 mai 1695.

4&4ë S LETTRES

LETTRE CCXXIV. Il désapprouve la prétendue mortification des mys- * : tiques à l'égard du bien éternel; et l’assure qu’elle n’a point à craindre d'illusioi dans son oraison. ;

Je suis tout à fait de votre avis sur la délectation du bien

éternel, et je ne puis approuver les prétendues mortifications des mystiques. Je crois en effet, ma Fille, que Malaval a eu bonne intention, et encore plus celles qui ont profité de sa lecture : mais il faut avouer que ces mystiques ont enseigné une mauvaise théologie, et qui induit, sans y penser, à beaucoup ‘d'erreurs, et à un grand affoiblissement de l’ancienne piété. ‘* Je ne change rien à la permission que je vous ai donnée, de continuer la lecture des lettres de M. de Saint-Cyran : je ne le ‘permettrois pas si aisément à quelqu'un qui ne l’auroit pas lu, ou que je ne croirois pas capable d'en profiter. La concession ou refus de telles permissions sont relatifs aux dispositions ‘des personnes. Ainsi vous pouyez.continuer, et me marquer les ‘endroits excellemment beaux. ,

‘Je n’ai rien dit de Re me fait dire sur les oraison extraordinaires , sinon qu'en effet elles sont rares. Vous êtes bien éloignée des illusions qu’on y appréhende. Vousn’avez rien àcraindre de votre oraison, ni pour le présent, ni pourle passé.

J'ai fait donner une ordonnance au père Moret ; on a oublié le père Soanen. On a beau faire, on oublie toujours quelqu'un, ‘et ce sont souvent ceux qu’on voudroit le moins oublier. On réparera ou ici, s’ily vient, ou à Paris. Je salue Madame de Luynes. Notre Seigneur soit avec vous. ;

A Meaux, ce 17 mai 1695.

LR

P. S. N'interrompez point vos communions pour ces peines sur le prochain ; mais offrez-les, afin d'obtenir de Dieu une véritable charité pourlui. j

LETTRE COXXV. Il l’exhorte à vivre tranquille dans son état. Sur uh voyage de l’abbesse à Paris, et un édit concernant les Réguliers.

Be tous les fruits du Saint-Esprit, celui qui m’a le plus touché à cette fête, que je vous donne et que je tâche de prendre pour moi, c'est la paix, avec cette parole de Jésus-Christ : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix 1. L’eflet de cette paix, c'est que vous demeuriez tranquille dans votre état, sans rien

1 Joan, xiv. 27.

consulter davantage. Il n’y a point d'illusion; j'approuve tout ce que vous m'en avez exposé, même par rapport à moi. Agissez suivant les disposilions que Dieu vous donne, et necraignezrien: Ja vérité vous répond par ma bouche, autant pour ce qui me me regarde que sur toute autre chose; c’en est assez. Pour ce -qui est de mes dispositions, vous n'avez pas besoin que je vous en explique d’autres que celle de vouloir faire jusqu’à la fin toutes les fonctions du bon pasteur : Dieu m'en fasse la grâce.

Pour le voyage, je vous avoue que si j'eusse prévu qu’on dût aller à Paris, je ne l’aurois pas permis, ou j'y aurois apporté des restrictions. Néanmoins ‘puisque la parole est lâchée pour les ” terres en général , je ne la révoquerai pas: À votre égard, ne contristez point madame votre abbesse ; et si elle veut que vous la suiviez, obéissez. Quant à moi, je n'ai nul dessein bien fixe pour cette semaine , et je me conduirai suivant les lettres que je recevrai de Jouarre. 3

Il est vrai qu'il y a un édit du Roï, vérifié au parlement, qui soumet tous les monastères, même ceux qui sont en congrégation, aux évêques, d'une certaine ère : et qui est non seulement de ce côté là, mais ‘en beaucoup d’autres points, très avantageux à la discipline ecclésiastique. Je n'ai pas besoin de raisonner sur cela par rapport à moi: il me suffit d’avoir fait dans le moment ce que je devois, pour le temporel et pour le spirituel également. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 23 mai 1695.

LETTRE CCXX VI. Sur l'union avec le divin Epoux, la tristesse que portoit cette religieuse dans son cœur, et ce que Dieu demandoit d'elle.

A la première commodité on vous enverra un exemplaire de l'ordonnance, pour madame de Harlay, que vous lui ferez tenir vous-même : je ne veux point qu'il paroisse que je la divulgue hors de mes limites. : pe ;

Je n'ai remarqué dans saint Jean Climaque nul vestige d’oraison passive ; je reverrai les endroits. Je suis bien aise, mia Fille, que vous soyiez satisfaite dupetit voyage à Trilpat. Je sentis de Ja peine, qui se termina en actions de grâces, en voyant -les épouses de Jésus-Christ retourner en la maison de leur Epoux.

Ne soyez point emtbarrassée des sentiments que vous M'EXposez : songez plus à vous unir au divin Epoux qu'à vous détacher des autres. Puisse la joie du Saint-Esprit triompher

de la tristesse que vous portez dans le fond ! Je erois pourtant

446 jé LETTRES -

qu'elle est selon Dieu, et qu’elle tient un peu du naturel et des infirmités. jte "

Je ferai décrire les papiers ici, et ne puis à présent les envoyer. Quand Dieu me donnera ce que vous souhaitez que je vous donne, vous l’aurez. Communiez tous les jours dans cette octave : que nulle peine prévue ou imprévue ne vous en em— pêche. Ce que Dieu demande de vous , c’est la confiance et la dilatation du cœur, Vos papiers sont dans d’autres portefeuilles, et ne tiendroient pas aisément dans ceux qui ne renferment que leæourant. Mon neveu vous rend grâcesset vous salue, et tous deux, madame de Luynes. É

On dit M. de la Trappe fort malade.

A Meaux, ce {er juin 1695,

LETTRE CCXXVII, I] l'exhorte à établir sa confiance sur Dieu seul, et à dilater son.cœur pour lui; et reprend les excès des nouveaux spirituels,

Vous me faites, ma Fille, très grand plaisir de me témoigner les amitiés du père Soanen, et la grande satisfaction que vous avez et qu'onaà ne “# excellents sermons de son neveu. Il m'a fait le plaisir de me l’amener à Paris, et je suis très aise qu'il réussisse comme vous le dites. Je suis à présent si occupé, que je ne sais quand précisément je pourrai penser à vos questions. Je travaille néanmoins encore à Ja suite des Mystères, que je veux tâcher de mener jusqu’à un certain point : cela ne me coûte aucune application, et me délasse plutôt.

Tant que vous songerez à établir votré confiance sur vousmême, vous n’y parviendrez jamais. Je lisois hier de pieux vers de Gerson, dont le sens est: Je sais que les dogmés que je viens d'enseigner de la vie mystique sont très véritables : mon àme les ressent, mon expérience en est le témoin; mais ce n’est point par là que je serai glorifié: mon espérance est la croix de Jésus-Christ ; sa grâce, et non pas mes œuvses. Dites à son exemple : Je vis à l'ombre de la grâce et de la miséricorde de Dieu, comme une plante qui croît dans la: maison du Seigneur, qu'il nourrit-de la pluie du ciel , -et qu'il anime par la chaleur de son soleil, qui est Jésus-Christ, |

J'ai lu les extraits de mes lettres que vous m'avez envoyés, et celui-que je reçois aujourd’hui revient beaucoup à ce que je viens de dire; Je ne souhaite point que vous vous tourmentiez à vous détacher de votre attrait; mais qu’en dilatant votre cœur à Dieu, vous l'ouvriez à tout ce qui peut venir de ses montagnes éternelles. 11 y a beaucoup de mérite à se Jivrer à Dieu, à la ma-

nière que vous me marquez; et le véritable mérite est.de suivre Dieu. - | |

‘Ilest vrai que le livre du Chrétien intérieur a été noté par une censure de l’inquisition à Rome. Je n’y ai encore rien trouvé de mauvais : mais en général les nouveaux spirituels outrent beaucoup les matières, et semblent vouloir enchérir sur les saints Pères ; ce qui. me fait beaucoup de peine. Je ne saurois vous rien dire de la Ferté-sous-Jouarre, nide Jouarre. Notre Seigneur soit avec vous. |

A Meaux, ce 4 juin 1695, -

P. S. Aimable plante, olivier fécond et fructifiant, arbre chéri de celui qui l’a planté dans sa maison , qu’il regarde continuellement avec des yeux de complaisance, qu'il enracine par l’hunilité, qu’il rend fécond par ses regards favorables, comme un soleil bienfaisant, dont il prend les fleurs et les fruits.pour en faire üne couronne à sa tête ; croissez à l'ombre de sa bonté, et ouvrez-vous à ses bénignes influences. Amen, amen.

LETTRE CCXXVIIT. Sur un voyage de l’abbesse de-Jouarre; sur le prinicipe du mérite, et l'amour que nous devons à Dieu.

Je vous ai déjà dit, ma Fille, ce que je pensois sur le voyage de Soissons, et vous savez quel plaisir j'aurois d’en donner à madame votre sœur. Mais assurément ces visites d’abbesse à abbesse ne sont guèreconformesà l'esprit de clôture ; et, comme je vous ai dit, je ne dirai mot si on les fait sans me le demander; mais je ne les conseillerai pas si on me consulte, Je suis très content, ma Fille, des dispositions que vous me marquez, etvous n'avez qu’à continuer dans cette voie.

Je n’ai rien du tout à ajouter à ce queje vous ai dit du mérite: le principe en est la charité, et le degré de l'un dépend de Pautre. Il est vrai que, toutes choses égales, l'état que marque Grégoire Lopez peut être plus méritoire par accident: mais dans le fond, qui aime plus mérite plus; l'amour étant toujours libre en cette vie. Il y a une belle sentence dans le bienheureux Jean de Dieu, qui est sur le réciproque de l'amour entre Dieu et l'homme : il dit que comme Dieu nous choisit librement, nous le devons choisir de même ; et c’est à peu près ce que disoit saint Clément d'Alexandrie, que comme Dieu prédestine l'homme, l'homme aussi, en quelque façon, prédestine Dieu. Mais après tout, la comparaison. est fort imparfaite ; puisque c’est Dieu qui, commence, et que notre amour est un fruit du sien.

48 LETTRES Ps - S

Demain nous allons tous en visite, moi d'un côté, mon neveu de l’autre, et mes grands vicaires de l’autre. Je vais demain à Faremoutier et aux environs, d’où je reviendrai quand j'aurai fait, et n’en puis dire davantage. Je passerai à Coulommiers , où la bonne sœur Subtil etses sœurs apprendront volontiers de vos nouvelles. Je salue madame de Luynes. Notre Seigneur soit . avec vous , ma Fille.

À Meaux, ce 10 juin 1695.

P.S. On ne me parle plus, il y a longtemps, de madame de la Grange : je présuppose qu'on a toujours d’elle un soin égal. Je n'oublie pas madame Renard. Samedi le père Berard merendit votre lettre, comme je partoispour Faremoutier ; ainsi je diffère la réponse.

LETTRE CCXXIX. Sur les visites du prélat dans son diocèse, et ses dispo-

‘sitions dans ses travaux.

J'arrivai hier de Creci : j'ai été à Coulommiers, où j'ai accordé à ma sœur rio ce qu’elle souhaitoit, et vous pour elle. Je m'en vais à Meaux à la conférence, et demain je retournerai en visite à une des extrémités du diocèse, où je demeurerai autant que les besoins des lieux le demanderont. De là je reviendrai encore à Creci, s’il plaît à Dieu; et voilà, ma Fille, tout ce que je puis prévoir de ma marche. Vos lettres por- . tées à Meaux me seront fidèlement envoyées où je serai, et je vous prie de me mander la suite des voyages. «

Je ne sens point du tout que j'aie rien de nouveau à vous dire sur ces peines, dont je vous ai souvent défendu de vous inquiêter : je vous le dis néanmoins encore. Il ne sera peut-être pas inutile que vous m’envoyiez ce livre ici, Où je serai bien certainement, s’il plaît à Dieu, le vendredi après la saint Jean, et le samedi suivant toutela matinée, Priez Dieu de plus en plus pour les travaux dont il me charge ; afin que je les subisse entièrement détaché de moi-même. Je le prie aussi qu’il soit avec vous, et je vous assure que je ne cesse.de lui offrir les douces blessures de votre cœur. Ne rejetez point ses grâces; laissez-vous tirer où il voudra, et courez après ses parfums.

A Germigny, ce 17 juin 1695.

LETTRE CCXXX. Sur des passages de saint Jean Climaque et de Cas-

sien, concernant l’oraison de quiétude.

J'ai, ma Fille, recu les paquets et le livre : je vous prie de le

dire à nos chères Filles ; et qu'occupé de plusieurs affaires, “avant mon départ pour Creci, qui sera aussitôt après le diner, je ne puis faire réponse qu’à mon retour.

J'ai lu votre lettre: vous eussiez mieux fait de lirelelivre, et, sans hésiter, de m'en marquer tous les endroits; puisque je ne l’ai pas défendu, et pour cause. Je parlerai pour madame Viart. Madame de Jouarre arriva ici à minuit, et y demeura jusqu'à six heures du soir. Vous aurez vos versions: j'ai celle de saint Siméon. Je ne puis dire précisément combien je serai dans le diocèse : il ne paroît pas que rien me presse avant le 45 ou le 16.

Tous les passages de saint Jean Climaque et de Cassien seront “examinés dans mon Traité. Je ne puis vous dire autre chose en général, sinon que je n’y trouve pas jusque ici bien clairement l’oraison de quiétude, ni ces impuissances des mystiques nouveaux, même de ceux qui sont approuvés : cela dépend de plus

“hauts principes, qu'il seroit long de déduire. Tout ce que je puis faire quand j'en serai là, sera de vous envoyer mes écrits à “mesure que je les ferai. Vous me citez saint Jean Climaque par “nombres ; je les lis dans l'original où ne sont point ces distinc- ‘tions : il suffit de me marquer les degrés de son Echelle mystérieuse. Je bénis de tout mon cœur notre chère Sainte-Doro- ‘thée.

À Meabx, ce 25 juin 1695.

LETTRE CCXXXI. Sur les voyages de l’abbesse de Jouarre, le silenee du prélat à l'égard des questions de madame d'Albert, une prière qu’elle lui avoit demandée; sur les lettrés de-M. de Bernières ; madame Guyon ; et la

= manière dont on peut être trompé en jugeant des personnes.

Par votre lettre du 28 je vois, ma Fille, que madame de Jouarre étoit indisposée à Paris : il me tarde qu’elle finisse ses courses, qui commencént à mal édifier. Le Roi a dû être à Marly jusqu’à aujourd’hui, et madame votre sœur aura eu peine à voir madame de Chevreuse ; mais j'espère que cela se sera réparé au retour. . | CARS. rt

Je laisse à votre liberté de me dire, ou ne pas me dire, les peines qui ontrapport à moi, et je puis vous assurer, Sans en savoir davantage, que vous n'avez qu'à loujours aller votre train... x ne À sde “h

Nos voyageurs de Soissons sont fort contents de madame l’abbesse, qui ne leur a rien dit, que je sache, sur la visite qu’elle espéroit. Il est vrai qu’elle a eu ce qu’il yavoit de mieux entre mesdemoiselles de Rohan ; et je trouve madame de Soubise fort

. modeste de se contenter de la petite qu’on vous a donnée, Les dix mille écus sont véritables.

Je suis toujours très disposé à écouter Dieu sur votre sujet : mais quand on a résolu les principales difficultés, Dieu laisse dans le silence, et veut qu’on profite de ce qu'il a donné. Mon silence n’est donc point une punition de Dieu, mais une sage êt ordinaire économie de sa grâce. Ce silence pourtant n’est pas bien grand , et je tâche de ne vous rien laisser d’indécis. Tout viendra en son temps, et il ne faut pas s’accabler d'écritures.

La prière que vous me demandez est en cent endroits de l'Ecriture, et très nettement dans les oraisons de Primes, Domine Deus, etc., et Dirigere, etc. Pourquoi vouloir après cela quelque chose de particulier, et de moi ? Puis-je mieux dire que l'Eglise? Au contraire, quand il y a des prières ecclésiastiques Sur certains sujets, il y a de Ja foi et de la soumission à s'en tenir là, C'est peut-être pour cela qu’il'ne me vient rien sur ce sujet, et que Dieu veut que je vous renvoie à l'Eglise.

Je continue de temps en temps les mystères : quand.j’en se— rai à la Conception de notre Seigneur, je m'arrêterai, et j’enverrai ce qui sera fait, pour vous et ma sœur Cornuau. Voilà -pour la lettre du 27.

Je vous renvoie le Nunc dimittis revu. Je ne suis guère COntent de beaucoup de lettres que vous m'avez envoyées de M. de Bernières. Outre les endroits marqués, j'y en trouve beaucoup d’autres très suspects, surtout la manière dont il parle de l’indifférence pour les émotions de la sensualité. C'est bien fait de : ne se pas trop roidir à faire des actes contraires : mais aussi d'en venir à dire que c’est l'affaire de Dieu, et non pas la nôtre; qu'un rien ne réfléchit pas, nè résiste pas ; je ne puis con- -sentir à ces expressions. Je-dirois de même : un rien ne prie Pas, ne s’unit pas, n’aime Pas, ne se soumet pas; un rien ne s’anéantit pas ; et voilà toute Ja piété réduite à rien, ou à des allégories. sur le néant : cela peut conduire à de très grands Maux. Pour vous, ma Fille, vous êtes instruite sur ce sujet là, et vous n'avez, sans vous arrêter, qu'à continuer dans ces peines “6 que vous avez commencé ; mais non pas à en venir jamais à ces expressions et sentiments de nonchalance. C’est la réponse à ce qui restoit de la lettre du père Berard, Je ne dis rien sur les attraits dont vous y parlez, parce que je les approuve. |

Je n'ai point parlé pour raison à madame de Richelieu ; c’est assez qu'elle ne m'ait parlé de rien. Je vous plains d'être si souvent distraite, et même quand vous écrivez. Songez bien, mais sans scrupule, si vous ne pouvez pas un peu vous affranchir de cette captivité extérieure. Ce n’est pas le goût des souffrances, c’est la soumission à la volonté de Dieu qui les envoie, que je vous demande. Voilà réponse à la lettre du 24. Dans la lettre du 20, vous demandez s’il ne vaudroit pas bien mieux songer à la mort que de recevoir ces touches qui occupent si doucement. Je réponds que non, et que la grande règle est de se laisser tirer au céleste Epoux.

Vous en dites trop en assurant sur le sujet de madame Guyon, que mon discernement est à l'épreuve de toute dissimulation. C’est assez de dire que j'y prends garde, et que je tâcherai de prendre des précautions contre toutes les dissimulations dont on pourroit user. On peut être trompé en deux manières, ou en croyant cé qui n’est pas, ou en ne croyant pas tout ce qui est. Le dernier peut arriver aisément; mais il faut prendre des précautions à toutes fins, pour empêcher qu'on induise les âmes à erreur, par une mauvaise doctrine ou de mauvaises pratiques. 1

Je suis obligé aux bontés de madame de Harlay, et l’aurois été à ses lettres.

La vraie raison qui empêche mon Traité sur l’oraison d’aller aussi vite qu'on voudroit, c’est la délicatesse et l’étendue de la matière, et la multiplicité des occupations. Votre zèle pour ma perfection, en y comprenant la pénitence , me plaît beaucoup. Cette bonne fille ne m'a rien dit là dessus : l’Ecriture m'en dit assez ; et pour le reste, ni je ne le dédaigne, ni je ne le demande.

J'ai recu uné lettre de M. l'abbé de la Trappe : son mieux “est bien foible. Le Roi lui a permis de choisir un successeur dans sa communauté. Je ne puis rien dire sur mon séjour, ni sur mou départ : le dernier ne sera qu’à l'extrémité. Notre Sei-

gneur soit avec vous.

A Germigny, ce der juillet 1695.

LETTRE CCXXXII. Sur l’oraison de quiétude.

Monsieur d'Ajou m’a rendu vos billets : je ne trouve rien que de bon dans celui daté du dimanche, et vous pouvez suivre ces dispositions, Je vois quelque sujet d'espérer la venue de madame de Miramion, qui me déterminera d'aller à la Ferté, d’où je monterai la montagne.

Je verrai la version de la préface des psaumes. Je n’ai garde “d’être contraire à l’oraison de quiétude, que j'ai si expressément approuvée, pourvu qu'on ne l’outre pas, comme on fait “si souvent lés bonnes choses. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 3 juillet 1695.

LETTRE CCXXXIII. Sa vénération pour saint Bernard; et sur les vérià tables caractères de l'humilité. :

Je pars aujourd’hui pour la Trappe. Avant mon départ, Je vous donne avis de la réception de votre lettre du 14. Madame l'abbesse vous portera un billet de moi. Je vous ferai rendre une ordonnance à mon retour. u

.Je vous fais, de très bon cœur, la dernière réponse de saint Bernard ; car, par la grâce de Dieu, je la porte dans mon fond ; et vous m'avez fait grand plaisir de me la marquer dans ce Saint. Elle me donne une nouvelle vénération pour lui, par dessus celle que j'ai toujours eue très grande pour sa très pure et paternelle charité. Enracinez-vous dans l'humilité, par la foi et par le chaste et pur amour : c’est la source de la véritable humilité, Qui aime, s'oublie soi-même, et n'a garde de $e

“compter pour- quelque chose ; puisqu'il s’est-oublié, et ne se retrouve qu'en Dieu. par Jésus-Christ. Notre Seigneur soit “avec vous, ma Fille, à jamais.

À Paris, ce 16 juillet 1695,

LETTRE CCXXXIV. Sur la mort de M. de Morstein ; sur une retraite; sur Jésus-Christ transfiguré, et sur l’abbé de la Trappe. :

J'ai reçu la lettre dont vous êtes en peine. Vous ne doutéz “point, ma Fille, que je n’aie pris beaucoup de part à l’affliction de madame votre sœur et à la vôtre. J'ai appris de M. de Che- -vreuse, que la fin de M. de Morstein a été précédée d'une vie si chrétienne, qu’on peut croire que Dieu le préparoit à ce dernier moment. Pour M. le comte d'Albert, lundi à six heures du soir que je quittai M. de Chevreuse, M. de Guiscard ne lui en écrivoit pas un mot, ne lui cireonstanciant que ce qui regardoit M. de Morstein ; et c’est ce qui lui faisoit croire qu’il.n’étoit rien de ce qu'on disoit de M.'le comte d'Albert. x

Je prie Dieu qu'il bénisse votre retraite. Vous trouverez dans les évangiles, et dans la seconde épître de saint Pierre, de quoi ‘vous entretenir sur Jésus-Christ transfiguré. C’est en cét état où il paroît le plus beau des enfants des hommés, par l'anticipatioh

de, sa gloire, .par le témoignage que lui-rendent Moïse et les. prophètes, et par l'invitation qui nous vient du ciel de l'enten- : dre. Faites le sujet de votre retraite de l’évangile des dix Vierges: préparez-vous à. entrer aux noces de FEpoux, en disant avec. saint Jean : Venez, Seigneur Jésus, venez; et le reste de la fin. de l'Apocalypse, joint au chapitre 1° du Cantique des canti-

ques.

M. l'abbé de la Trappe m'a donné cette lettre en réponse aux vôtres. Sa main droite est toujours ulcérée; mais il me paroît en état de vivre encore quelques années. Le repos où il va entrer contribuera à le conserver. Son successeur est un saint et éélairé religieux *, qui a le don de la parole avec celui de l’exemple et de la conduite. J'ai été très édifié du monastère des Clairets, où l’œuvre de Dieu avance sous la conduite d’une sainte et zélée abbesse. Ma santé est bonne; mais j'ai besoin d’un peu de

repos à Germigny, où je vais. Je prie le saint Epoux d’être avec vous.

A Meaux, ce 4 août 1695.

LETTRE CCXXXV. Il lui donne différents avis sur son état et ses peines, + et l’excite à la confiance en Dieu.

Continuez à suivre votre attrait : recevez sans scrupule les : larmes que Dieu vous envoie. Laissez dire les hommes : écoutez Dieu ; écoutez Jésus : l'Epouse se réjouit à la seule voix de l’'Epoux. Il est vrai que j'ai beaucoup estimé la vie de la Mère de V'Incarnation **. Vous avez raison de. vous en tenir à saint Au gustin , qui ne connoît point ces abstractions. Il y a un sensible qui est bien profond et bien intime ; assurez-vous-en: Modérez J'oraison, ma Fille, quand vous vous sentirez foible ; Dieu Paura fort agréable.

Si ces peines viennent, soumettez-vous à la volonté de Dieu,

# Dom Zozime, à qui le Roi, sur la démission de M. de Rancé, et à sa prière, accorda le brevet de l'abbaye de la Trappe, le 20 janvier 1695. Ses bulles furent expédiées le 20 décembre de la même année, et il prit possession : Je 22 janvier de l’année suivante ; mais il ne fut pas longtemps en place; car il mourut avant l’ancien abbé. ,

“#% Il est ici question de la Vie de la vénérable mère Marie de l'Incarnation, supérieure des Ursulines en C'anada, que dom Claude-Martin, son fils, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, et d’un mérite très distingné, publia en 1677, en un volume x-12, Bossuet, dans ses ouvrages sur le quiêtisme, témoigne beaucoup d'estime et de respect pour cette sainte

religieuse.

et laissez-lui le choix de ses contre-poids. Je le prie pourtant de lés détourner ; eten même temps je vous défends de vous laisser détourner de ce que vous avez à faire. Quand vous desirez de sentir plus de foi envers le mystère de l’eucharistie, vous avez raison d’un côté ; dites seulement avec les apôtres : Seigneur, augmentez-nous la foi; et avec cet autre : Je crois, Seigneur ; aidez mon incrédulité; et laissez tout passer.

Si vous connoissez en cette fille un grand progrès, avec une forte envie de se corriger, vous pouvez la recevoir. Mandez-moi ce qu’on à fait de la fille du père Antheaume. Ce Père me presse fort en sa faveur, et je voudrois lui faire plaisir; mais non pas faire mon affaire de cette réception. :

Abandonnez-vous à l'amour et à toute l’étendue de l'attrait divin, avec une entière dilatation de cœur.

J’ai vu icile père Soanen, et je l'ai arrêté à souper et à coucher à l'évêché : j'ai fait ce que j'ai pu pour le satisfaire.

Je ne trouve rien que de bien dans les sentiments que vous me marquez pour la confession , dans votre lettre de dimanche. Je ne vois pas qu'on puisse être dangereusement trompé, en consultant et suivant en simplicité son évêque. Encore un Coup, suivez l'attrait, et laissez-vous tenir doucement en oraison au— tant qu'il plaira à Dieu, sans vous inquiéter du diable qui pourroit intervenir; mais assurez-vous en Dieu : on peut prétendre à tout avec Jésus-Christ, pourvu qu'on veuille l'aimer. Espérez en Dieu à la vie et à la mort, Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Germigny, ce 8 août 1695.

LETTRE CCXXKVI. Sur l'usage qu’elle doit faire de ses peines ; sur le

desir qu’elle avoit qu’on offrit au prélat le siége de Paris qui étoit vacant à et sur madame Guyon.

J'approuve fort que vous fassiez un compliment à madame de Harlay, votre amie, sur la mort de M. je marquis de Vieux- Bourg, qui étoit en vérité un aimable homme, et digne d’être regretté.

Dieu soit loué, ma chère Fille, et sa bonté adorée, sur la préservation de cette peine incommode et affligeante. Souvenezvous, si elle vit, de l’offrir à Dieu pour tels pécheurs qu'il. voudra : il a cela fort agréable, et qu'on souffre en charité et en esprit de communion pour ses frères.

Sur vos lettres du 10 et du 11, je vous avertirai fidèlement de tout ce que je saurai, Il y a toute apparence, et pour mieux

dire toute certitude, que Dieu , par miséricorde autant que par Justice, me laisséra dans ma place *. Quand vous souhaitez qu’on m'offre, ét que je refuse, vous voulez contenter la vanité; il vaut bien mieux contenter l'humilité, et dire avec David sur cette petite humiliation, si c’en est une: Bonum müihi quia humiliasti me,

Le père Antheaume ne saura rien. Je ne connois pas assez cette fille pour me rendre son intercesseur auprès de Madame. J'honore fort le bon père; mais il ne la connoît guère plus que moi, et cela ne peut pas faire un engagement assez fort pour moi : peut-être tiendroit-elle la place de quelque plus digne sujet ; ainsi je m'en tiens là.

Assurez madame Renard de mon amitié. J'aurai soin de vous envoyer l'ordonnance de M. de Châlons **, qui est à la vérité très belle, très sainte et très intérieure : je vous renverrai aussi la mienne. |

- J'ai fait à l'égard de madame Guyon tout ce que demandoit l'ordre de la discipline : je ne juge point du cœur. Sa rétractation ne vous est point nécessaire ; elle paroîtra en son temps. Ne vous embarrassez point sur le quiétisme : vous êtes très éloignée de cet ésprit là.

Il faudroit éviter sur les réceptions les crieries qui semblent vouloir imprimer des nécessités : ce sera une matière de visite.

-J'ai vu ce matin le père Toquet, et j'ai fort combattu ses vues de la Trappe. Je lui ai dit ce que vous souhaitiez pour moi, qui est la nomination et le refus : il n’a pas paru éloigné d’un pareil souhait; mais au fond il ne convient pas.

C'est bien fait d’avoir mis fin à votre retraite, et je loue Madame de sa précaution. On peut aspirer à tout avec Dieu, pourvu qu’on soit soumis. Les dernières et les premières places à cet égard sont égales, et les premières se trouvent souvent dans les derniers rangs. Il n’y a rien que Dieu cache tant que les grandes grâces. Laissez Dieu le maître de ses touches, et priez-le de vous aider par les moyens les plus secrets, si c’est sa volonté. I n'ya point de résolution à écrire sur votre retraite, si ce n’est celle de bien aimer Dieu. Notre Seigneur soit avec vous.

A Germigny, ce 13 août 1695,

2 Ps. cxvIII. 71.

* On parloit de Bossuet pour remplir le siége de Paris, vacant par la mort de M. de Harlay.

** Louis-Antoine de Noailles, depuis archevêque de Paris et cardinal, qui publia cette année une ordonnance contre le quiétisme,

LETTRE CCXXXVII. Sur la réception d’une novice : qu’il faut faire le bien

-sans en attendre des hommes aucune récompense : avis propres à son - état.

Je n’y fais pas tant de facons : j'ai, ma Fille, écrit tout sim-

plement à madame l’abbesse que je ne connoissois pas assez : cette fille pour prendre part à ce qui la regarde. J’en ai mandé autant à celles qui m'en ont écrit, non pour approuver ces grands bruits; mais afin qu'on ne pense pas que j’entre dans les desseins du père Antheaume, ni que ce père pousse si loin : de pures civilités. Je ne laisse pas de ressentir les égards qu’on : a eus pour moi, surtout ceux de madame de Luynes et les vô-tres. Laissez toutes deux discourir celles dont vous me parlez, et continuez à bien faire sans aucune récompense sur la terre du côté de celles à qui vous faites du ‘bien; car c’est là où il faut espérer ce que dit le Fils de Dieu : Jlvous sera rendu dans larésurrection des justes ‘. 11 ne faut jamais souhaiter la reconnoissance par rapport à soi; mais seulement par rapport à ceux qui la doivent.

. Je suis bien aise de l'accroissement de cet esprit de retraite : quand Dieu change les dispositions, il ne laisse pas de bâtir sur. le même fond. Il n'est pas besoin que vous méditiez beaucoup : exercez l'amour doucement et en toute simplicité, sans rien forcer, et sans vous troubler pour la cessation ou pour la continuation, et pour le renouvellement des dispositions qui ne sont pas essentielles à l'esprit de foi. Ne vous inquiétez non plus de ces goûts ou de ces dégoûts: tout est dans le fond, d’où il . sortira ou demeurera concentré quand Dieu le voudra, et c’est assez.

Voilà l’ordonnance de M. de Châlons, et un autre exemplaire de la mienne : elles sont de même esprit, quoique différentes dans les manières.

. Il passa hier à deux heures après midi un courrier, qui dit qu'il alloit porter de bonnes nouvelles à M. de Châlons : ce seroit-un choix dont j'aurois une grande joie. Notre Seigneur

À Meaux, ce 16 août 1695.

! Luc. xrv. 14.

LETTRE CCXXXVIII. Sur la nomination de M. de Noailles à l’archevêché de Paris ; l’Instruction de Bossuet sur l’Oraison ; la supériorité de Navarre, les qualités nécessaires pour trouver devant Dieu la paix.

Vous aurez appris, ma Fille, que la grande expectation du public sur l’archevêché de cette ville a été heureusement terminée par la nomination de M. de Châlons, dont je me suis beaucoup réjoui, non seulement parce qu'il est mon ami intime, mais plus encore pour le grand bien qu'un tel pasteur apportera à tout le troupeau. Voilà vos appréhensions finies : pour moije puis vous assurer que je n'ai pas cru un moment que cela pût tourner autrement, et que tous mes souhaits sont accomplis. Il n’y a plus à douter, malgré tant de vains discours des hommes, que, selon tous mesdesirs, je ne sois enterré aux pieds de mes saints prédécesseurs, en travaillant au salut du troupeau qui m’est confié, dont votre saint monastère fait une des principales parties, et vous-même la première Fille de votre pasteur.

Je n'ai pas discontinué un seul moment de travailler à l’Instruction que j'ai promise, et que vous souhaitez sur l’Oraison : c’est une ample et délicate matière autant qu'elle est importante. Nous étions convenus ensemble que les articles dressés par nos communs soins, seroient publiés de même, sans nommer aucun auteur particulier. :

La supériorité de Navarre vaut autant que la provisorerie de Sorbonne ; c’est à dire rien du tout, qu'un titre d'honneur, et un soin de ces deux maisons, qui ne m'attache en aucune sorte à Paris. ,

Je suis ravi du bien que vous dites de cette religieuse : je crois qu’elle viendra dans le diocèse, où nous lui ferons faire ce qu’il faudra. Puissiez-vous être de celles qui sont formées par la grâce, pour trouver devant Dieu la paix et pour elles et pour les autres. Ii en coûte bon, et on a besoin pour cela d’être ferme comme une muraille pour soutenir les assauts de. l'ennemi, et d’avoir pour tous les pécheurs des mamelles que la charité remplisse. Notre Seigneur soit avec vous.

A Paris, ce 22 août 1695.

P, S. Aimez Dieu et le désert avec Jésus-Christ, avec ses anges et avec les bêtes sauvages. | at, À ‘à

J'irai tenir le synode, et vous voir bientôt après, s'il plait à Dieu. À

Bossuet,t, xxvir, 20

LETTRE CCXXXIX. Sur ses attraits; le mérite de l’amour et ses différents états.

Il est difficile, ma Fille, qu'occupé autant que je le suis de la matière que j'ai à traiter, je puisse trouver tout le temps que je donnois autrefois à vous écrire. Je répondrai à tous vos doutes particuliers, en instruisant toute l'Eglise selon les lumières et la mesure que Dieu me donnera. Je crois aussi Vous avoir donné tous les principes dans mes lettres; et entre autres choses, de vous avoir bien fait entendre que je n’ai jamais eu aucune vue de changer vos attraits, ni de vous en souhaiter d'autre : recevez-les donc. Je révère tout ce qui vient de Dieu, etn’approuve pas ceux qui veulent toujours rejeter ces délectations célestes.

Je ne suis pas persuadé qu'on mérite plus dans la privation etla sécheresse, mais qu’on mérite d’une autre sorte; et J'aime mieux qu’on s'occupe de l’amour saint; que du mérite qu'on acquiert en le pratiquant. Vous entendez bien l'abandon :exercez-le de même, et ne vous embarrassez point de M. Nicole, qui n’improuveroit pas votre abandon : en tout cas vous avez à écouter au dedans un autre maître.

On peut souhaiter l'attrait, comme on peut Souhaiter l’ amour où il porte : on peut souhaiter la délectation comme une suite et-comme un moûf de l'amour, et un moyen de l'exercer avec plus de persévérance. Quand Dieu retire ses délectations au sensible, il ne fait que les enfoncer plus avant, et ne laisse non plus les âmes saintes sans cet attrait que sans amour. Quand là douce plaie de l'amour commence une fois à se faire sentir à un cœur, il se retourne sans cesse, et comme naturellement, du côté d’où lui-vient le coup; et à son tour il veut blesser le cœur de l'Epoux, qui dit. dans le saint Cantique 1 : Vous avez blessé mon cœur, ma Sœur, mon Epouse, encore un coup, Tous avez blessé mon cœur par un seul cheveu qui flotte sur votre

cou. 1 ne faut rien. pour blesser l'Epoux : il ne faut que laisser aller au doux vent de son inspiration le moindre de ses cheveux, le moindre de ses desirs; car tont est dans le moindre et dans le seul : tout se réduit en la dernière simplicité. Soyez donc simple et sans retour, et allez toujours en avant vers le chaste Epoux : suivez- le, soit qu'il vienne, soit qu'il fuie; car il ne fuit que pour être suivi. Dieu soit avec vous, À Meaux, ce 25 septembre 1695.

! Cant. 1v. 9.

LETTRE CCXL. Sur les études des demoiselles dont elle étoit chargée ; sur les chansons d'amour, et sur les jeux de hasard.

Madame du Chalard arriva ici hier tout à la nuit et en est repartie à . sept heures du matin. Je lui ai répondu sur {ous ses doutes autant que j'ai pu, et j'ai été fort content d'elle.

Je vous charge volontiers de mes reconnoissances envers saint Ebrigisille, et j'attends encore de lui de plus grandes grâces. Je vais dimanche en visite à Nanteuil-le-Haudoin jusqu'à mardi. Il y a longtemps que vous ne me dites rien de madame de Luynes. Mon frère et toute la famille vous est bien obligé, et vous rend avec moi mille grâces très humbles. Le religieux Prémontré dont vous me parlez n’a point rendu de lettre de vous : peut-être l’a-t-il fait rendre par quelque autre main. J'en ai reçu une du même sens que celle dont vous me faites l'exposé, et jy consens de bon cœur, n'ayant rien qui me presse plus que d’aunoncer à Jouarre la sainte parole.

Vous pouvez apprendre à ces demoiselles ce que vous savez d’arithmétique, de la carte et de l’histoire : le blason est moins que rien; mais aussi on le peut apprendre en peu de temps; et je ne haïrois rien tant qu'un attachement pour cela, où il n’y a que vanité. Il n'ya nul inconvénient à leur faire lire l'Histoire romaine, soit dans les originaux ou dans Coeffeleau. Pour le latin, vous pouvez ajouter aux lettres de saint Jérôme les histoires de Sulpice Sévère. Bannissez en toutes manières les chansons d’amour :.ne souffrez pas qu'onnomme cenomen votre présence : je vous donne toute liberté de vous servir de mon nom pour cela. Nous pouvez dissimuler quelquefois; mais que ce soit dans l'intention de mieux frapper votre coup. Parlez humblement, mais franchement à Madame là dessus : dites- Jui que tout le monde n’est pas comme ellé d’une innocence inaltérable : enfin n’épargnez rien pour cela; et, Je vous prie, point de complaisance : je ne ferai jamais rien paroître. Notre Seigneur, ma Fille, soit avec vous.

À Germigny, ce 30 septembre 1695.

P. S. On blâme dans les jeux de hasard le hasard même, pour ne point parler de la perte du temps, de l’attache, des passions, de l’avarice, qui règnent dans ces jeux ; et ilne les faut en aucune sorte souffrir aux pensionnaires dans un cloitre.

LETTRE CCXLI. I lui promet de lui continuer ses soins, et l'encourage dans ses bonnes résolutions.

Le paquet dont vous êtes en peine m'a été rendu, et la lettre de madame la duchesse de Luynes est brûlée. Je compte, ma Fille, de ne bouger d’ici dans toute la semaine prochaine, ni dans les premiers jours de la suivante. Commencez par là vos petites courses. Nous éerirons ici tout ce qu’il faudra pour votre conscience. Je commencerai par prendre toute l'autorité de M. de Rouen, et ensuite j'agirai toujours comme étant votre propre prélar. Ainsi je ne changerai en rien du tout, et seulementon sera un peu plus loin : mais la grâce de Dieu ne s’éloigne pas, et son Evangile marche.

Ma sœur Cornuau vous fera voir, et à madame votre sœur, la lettre que je lui écris sur ses vues. Aidez-la à se bien conduire. Je ferai ce qu’il faudra avee madame d’Alègre. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, et je vous bénis en son nom. à)

À Germigny, ce-8 octobre 1695.

P. S. Soyez ferme en notre Seigneur : ne vous faites point malade. Dieu disposera toutes choses ; el, encore un coup, je ne vous manquerai en rien, s’il lui plaît.

LETTRE CCXLII. Sur les dispositions de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et la vertu qui en découle; sur l’erreur des mystiques à l'égard des saintes

délectations ; et la cause des souffrances de l’âme dans l'opération où Dieu la délecte

Vous voulez que je vous dise, ma Fille, ce que Dieu demande de vous, pour vous conformer à l’état où il vous met. Je vous réponds qu'avant toutes choses, il veut que vous continuiez, peut-être que vous augmentiez vos communions ; et c’est visiblement où vous conduit cette union aux dispositions de Jésus dans l'eucharistie. 11 ne faut donc point adhérer à ceux qui veulent régler si précisément le nombre des communions à chaque semaine : ces règles des communautés ont de bons motifs: mais ne règlent pas les desirs des âmes, ou plutôt les desirs de Dieu dans les âmes mêmes.

Mais quelles sont ces dispositions de Jésus dans l’eucharistie ? Ce sont des dispositions d'union, de jouissance, d'amour. Tout l'Evangile le crie: Jésus veut qu’on soit un avec lui; il veut jouir, il veut qu'on jouisse de lui. Sa sainte chair est le milieu de

celte union : il se donne; mais c'est qu’il veut se donner encore davantage : Se ipsum dabit, quia se ipsum dedit, disoit saint Augustin ‘. Il est le gage de lui-même : sa présence réelle sentie par la foi, est le gage de sa présence parfaite, lorsque nous lui serons semblables en le voyant tel qu’il est. Ainsi l’esprit de Jésus dans l’eucharistie, c’est que l'union nous soit un gage de l'union, et accomplisse le mystère de l'amour ici en espérance, et là en effet.

Jésus-Christ nous a donné une vraie idée de ses dispositions dans l’eucharistie, en nous rappelant cette vertu qui découloit de son corps sur ceux qui savoient le toucher comme il veut l'être ; car il ne faut pas croire que cette vertu sorte seulement pour guérir les corps. Jésus-Christ est encore plus sauveur des âmes : il en pique le fond ; il y excite les saints desirs; il les unit à lui-même, et les prépare à une union plus divine et plus excellente ; et tout cela est l’effet de la vertu qu'il portoit dans son humanité, et qui se dégage sur ceux qui le touchent avec foi.

Je ne m'étonne donc pas si en recevant dans l'Eucharistie, par la sainte chair de Jésus, et par son humanité unie au Verbe, cette divine vertu, on fond en larmes. Gette vertu émeut, attendrit, amollit le cœur qu’elle touche, et en fait couler comme le sang par les yeux. Ne vous arrêtez point à ceux qui accusent ces larmes de foiblesse : il y a des larmes semblable à celles d'un David, à celles d’un Paul, à celles de Jésus-Christ même ; et s’op- “poser au cours de telles larmes, c’est s'opposer à la docirine de tousles saints. C’est bien fait alors avec l’Epouse sacrée, de tirer l'Epoux dans le désert, dans la maison de notre Mère, dans le secret des instructions de l'Eglise et de ses pasteurs, et de boire en sûreté sous leur conduite ces enivrantes douceurs.

Il est vrai que cette vertu dont Jésus est plein ne demande qu'à sortir; et ainsi, comme elle a choisi la divine eucharistie | comme le canal où elle se veut dégorger sur lés âmes, c’est lui faire violence que de retarder ses écoulements en différant les communions. Ainsi, pour ôter en vous tout empêchement qui vous pourroit séparer de cette divine viande, je vous réitère les défenses que je vous ai faites de vous retirer de ce sacrement, et de la confession qui y prépare, par les craintes d'avoir consenti à certaines tentations, ou de ne les avoir pas repous— sées par actes exprès et formels. Ne vous arrêtez à aucun péché quel qu'il soit, envie, jalousie, aversion, à moins, comme je

# Enar. in Ps, XL1 ; tom. 1v, eol. 366. ©

vous l'ai dit souvent, que l’assurance d'y avoir consenti puisse être confirmée par serment avec une pleine certitude. Ne vous tourmentez point inutilement et très dangereusement à faire ces actes exprès quand vous n’en aurez point la facilité, ni même quand vous l’auriez, lorsque Dieu vous demandera autre chose au dedans. Ne vous confessez jamais de ces peines que vous savéz. Ne laissez point gêner votre cœur par toutes ces anxiétés:; mais dans la sainte liberté des enfants de Dieu, et d’une Epouse que son amour enhardit, livrez-vous aux opérations du Verbe, qui veut laisser couler sa vertu sur vous. Elle aime les âmes chastes ; mais aussi elle les fait telles; et vous trouverez l’explication de cette chasteté des âmes dans ces paroles de saint Pierre { : « Vous devez purifier vos âmes; et les rendre chastes par l’obéissance de la charité, dans l'amour de Ja fraternité, en se rendant attentif à s'aimer de plus en plus avec un cœur simple ; renouvelés et régénérés non d’une semence corruptible, mais d’une semence immortelle, par la parole du Dieu vivant qui demeure éternellement. »

Ne vous étonnez pas quand vous trouverez en vous-même des penchants contraires à la vertu, et ne coneluez pas de là que vous deviez vous retirer de la communion, dont vous pourriez abuser. Gardez-vous bien de céder à celte peine; car c'est donner à la tentation ce qu’elle demande. Cherchez votre force dans l’eucharistie, qui seule vous peut assujettir à la divine vertu ,qui sort de Jésus pour imprimer en nous sa ressemblance. Laissez-vous heureusement enivrer du desir de cette union avec le plus beau, et en même temps le plus pur des enfants des hommes. Quand, accablée avec saint Bernard du poids de ses grâces, vous ne saurez où vous mettre pour les recevoir, dites-lui qu’il fasse en vous ce qu'il veut, et qu'il se reçoive lui-même. Portez vos infirmités corporelles et spirituelles avec Jésus-Christ, et mettez votre force dans sa’croix, en écoutant -ce qu’il dit au saint apôtre : Ma vertu, cette vertu dont je suis remplie, et qui découle de moi, se perfectionne dans l’infirmite?.

. Tenez pour certain, quoi qu'on vous dise, et qui que ce soit qui vous le dise, que les mystiques se trompent, ou ne s’entendent pas eux-mêmes, quand ils croient que les saintes délectations que Dieu répand dans les âmes soient un état de foiblesse, ou qu'il leur faille préférer les privations, ou que ces délectations empêchent ou diminuent le mérite. Vous avez raison de dire qu'on ne trouve point tout cela dans saint Au—

1 I. Petr. 1, 22. — 2 IT. Cor. xx, 9.

gustin ; et on ne le trouve pas dans saint Augustin, parce qu'il ne l’a pas trouvé dans l'Evangile. La source du mérite, c'est la charité, c'est l'amour; et d'imaginer un amour qui ne porte point de délectation, c’est imaginer un amour sans amour, et une union avec Dieu sans goûter en Jui le souverain bien, qui fait le fond de son être et de sa substance. Il est vrai qu’il ne faut pas s'arrêter aux vertus et aux dons de Dieu; et saint Augustin a dit que « c’est de Dieu, et non pas de ses dons, dont il faut jouir ; » mais enfin il ajoute aussi que c’est par ses dons qu’on l'aime, qu’on s’y unit, qu'on jouit de lui ; et s’imaginer des états où l’on jouisse de Dieu par autre chose que par un don spécial de Dieu lui-même, c’est se repaître l'esprit de chimères et d'illusions. La pureté de l’amour consiste en deux choses : l’une, à rendre à Dieu tous ses dons comme choses qu’on tient de lui seul ; l’autre, de mettre ses dons dans leur usage véritable, en nous en servant pour nous plaire en Dieu, et non en nousmêmes.

Les mystiques raffinent trop sur cette séparation des dons de Dieu d'avec lui. La simplicité du cœur fait recevoir ces dons comme étant de Dieu, qui les met en nous; et on n’aime à n'être riche que par ses largesses. Au surplus, un vrai amour ne permet pas d’être indifférent aux dons de Dieu. On ne peut pas ne pas aimer sa libéralité : on l’aime tel qu'il est, et, pour ainsi dire, dans le plus pur de son être, quand on l’aime comme bienfaisant etcomme béatifiant; et tout le reste est une idée qu’on ne trouve ni dans l’Ecriture, ni dans la doctrine des saints.

Ajoutez à cette parole que vous rapportez de David : Delectare in Domino, et ipse dabit tibi cogitationes cordis tui"!; ces autres paroles du livre des Machabées , (qui semblent être une plus ample explication de la courte sentence de David : « Dieu nous donne un cœur pour le servir, et pour faire sa volonté avec grand courage et une pleine volonté : » Corde magno , et animo volenti ?. De dire que cette grandeur d’un cœur coura— geux, et cette volonté pleine diminue le mérite, et nous rend moins agréables à Dieu, c'est dire que la chaleur diminue dans le midi. s

Ces raffinements dans la piété montrent qu’on la met dans dés réflexions et dans des raisonnements, et non dansla vérité, quoiqu’on s’en vante. Au-surplus , j'approuve votre sentiment, de penser peu à ses mérites, pour deux raisons : l'une, comme dit saint Bernard ?, « que nous avons des mérites pour mériter

1Ps, xxxvi. 4. — 2-IT. Macch. 1. 3. — * In Cant, serm. LXVIN, n. 6; tom. 1, col. 1506.

de Dieu, et non pour nous applaudir à nous-mêmes ; » l'autre, qu'en pensant à la grâce, qui est la source de tout mérite, on honore les mérites dans leur principe.

Ce qu’on souffre dans l'opération où Dieu délecte les âmes, vient de l’un de ces trois principes : l’un, que les délectations ne sont pas pleines, et que l’amour qu’elles inspirent n’est pas jouissant; l'autre que l'âme y est trop poussée au dessus d’ellemême, ce qui n’est pas sans une secrète souffrance de la difficulté qu’on trouve à les suivre; le dernier, qu’elles sont détruisantes, crucifiantes, anéantissantes, tendant, comme dit saint Paul !, à la division de l'âme avec l'esprit, jusque aux dernières jointures et à la moelle des os. Il s’y mêle encore d’autres causes, comme sont le poids de la grâce même, et la conviction qu’elle porte de l’ingratitude de l'âme : mais en même temps que la grâce pèse, la grâce soutient aussi, et Dieu qui la donne d'en haut est en nous pour y soutenir ses propres efforts. .

Quand vous vous sentez attirée à quelque chose d'intime, n’acquiescez point à la volonté ni de lire, ni de penser à autre chose, si ce n’est que la nécessité ou la charité le demande : autrement l’Epoux s’en ira, et vous aurez peine à le rappeler.

Je crois avoirrépondu à vos demandes et vous avoir expliqué ce que Dieu exige de vous. Réjouissez-vous avec Jésus-Christ, de ce qu’il est le plus beau des enfants des hommes, et souvenez-vous qu'il faut mettre parmi ses beautés, la bonté qu'il a de vouloir gagner les cœurs et les remplir de lui-même.

Je n’approuverois pas qu’au milieu des récréations, vous fissiez une autre oraison que celle qu’on doit toujours faire. Pour la retraite, tenez-vous-y autant que la tête le pourra porter, et prenez les relächements nécessaires à votre tempérament. Continuez à m'écrire : Dieu veut que vous vous assuriez par l'obéissance, et c'est par là qu’il vous veut conserver la liberté où il vous demande. Je suis à vous en son saint amour.

À Germigny, ce mardi 12 octobre 1695,

P. S. Je n'ai pas le temps de relire. Je salue madame de Luynes, et le reste de nos chères Filles affligées, sans oublier ma sœur Cornuau.

1 Hebr. 1v. 19.

LETTRE CCXLIII. Sur les desirs dont Dieu ne veut pas l’accomplissement; sur la vie de sainte Catherine de Gênes, et le bonheur de la vie cachée.

Il m'est bien aisé de vous dire en général, ma Fille, pourquoi Dieu inspire aux âmes tant de saints desirs dont il ne veut point l'accomplissement ; car il-nous a révélé qu'il leur donne en cela double mérite : l’un, de vouloir un bien; et l’autre, de se soumettre aux ordres de Dieu. De rendrecompte du particulier, vous ne me le demandez pas, et je ne le puis.

Vous ferez votre retraite quand il lui plaira de le permettre, et je le prie d’accepter en attendant votre bonne volonté.

Que sert, ma Fille, que le monde sache la facilité ou difficulté que j'ai ou que je n'ai pas à la composition? 11 me suffit de prendre les moments de Dieu, et de n’en perdre aucun de ceux qu'il me donne.

J'ai reçu la réponse de M. le duc de Chevreuse, conforme à ce que vous me mandez; mais dans le fond un peu étonné du changement de madame votre sœur.

La vie de sainte Catherine de Gênes est pleine de choses extraordinaires ; mais simples et très éloignées des nouveaux raffinements, quoiqu'on se serve beaucoup de son autorité et de ses exemples. vs”

Si madame votre sœur persiste dans le véritable desir de se cacher avec Jésus-Christ, elle est heureuse d’avoir refusé Le prieuré. Je loue beaucoup les amitiés de madame la duchesse de Luynes; mais la vie cachée en Jésus-Christ vaut mieux que tous les bénéfices du monde. Notre Seigneur soit avec vous.

A Germigny, ce 28 octobre 1695,

LETTRE CCXLIV. Sur la fête de Noël; quelques affaires de Jouarre, et

la communion.

J'ai pourtant toujours le même cœur. Ilne faut, ma Fille, attribuer mon silence qu’au peu de loisir. N'ayez point de regret d'être demeurée: je suis à vous et à Jouarre autant que jamais. Je vous verrai assurément après la fête, s’il plaît à Dieu : je souhaite que vous la passiez saintement. Dans quelle troupe des adorateurs voulez-vous que je vous mette? De celle des anges, ou de celle des bergers ? Votre état vous appelle aux premiers : dites donc, avec ces esprits célestes, votre Gloria in excelsis. La simplicité des bergers vous tend les bras : allez avec zèle, et retournez avec joie en glorifiant Dieu dans la:compagnie des autres.

J'ai vu madame de Chevreuse, et nous avons tout traité à

fond : j'ai vu aussi le père Moret. J'ai dit tout ce qu'il falloit, et à qui il falloit. Sur ce qu’on a dit de madame votre sœur et de vous, nous en parlerons. Cette lettre n’est que pour vous dire que j'arrive.

Je ne me souviens point d'avoir reçu de lettre de madame de Lusanci qui demandât réponse, depuis une à laquelle j’ai assurément répondu, et qui en attendoit d'elle une seconde sur le sujet de madame sa nièce. Je vous prie de lui donner avis de ce messager, afin qu’elle ne perde pas cette occasion de me faire savoir ce qu'il lui plaira. Il me semble que c’est vous qui m'avez écrit que mademoiselle de Soubise avoit été attaquée de ce mal presque universel à Jouarre : je l'ai bien recommandée à notre Seigneur. J'aurai tout l'égard possible à Jouarre dans la capitation : nous serons tous accablés, et il faudra porter notre mal avec patience. Je suis à vous de tout mon cœur.

À Meaux, ce 16 décembre 1695.

P..8. Voici le principal : continuez vos communions, malgré tout ce que vous dites de vos infidélités. Dieu est fidèle ethon, c'est assez. ; rtf

LETTRE CCXLV. Surles attraits de cette religieuse, et la meilleure disposition pour recevoir la confirmation.

J'écris à ma sœur Cornuau, dont la lettre presse. Je n’ai pas le loisir de chercher-celle de madame de Lusanci. J’ouvre, et lis d’abord toutes les lettres; j'en brûle quelquefois, et ce sont celles qui ne-demandent point de réponse : les autres en— trent dans des portefeuilles, avec lesquels elles me suivent partout, et je n'en laisse jamais au lieu d’où je pars. Je prendrai Je premier temps libre pour les repasser, les revoir, ét y faire réponse.

Suivez vos attraits sans crainte dans chaque moment, et ne vous arrêtez point à M. Nicole, qui a ses manières de s’expliquer,.où vous n'êtes point obligée d'entrer. Je travaille sans relàche ; c’est tout ce que je puis dire. s

La meilleure disposition pour recevoir la confirmation, est toujours de la regarder comme le remède à la persécution que le.monde.fait sans cesse aux enfants de Dieu, par ses exemples per vers, el surtout par ses coutumes et ses maximes {yranniques et corrompues, qui entraînent les âmes foibles, c'est-à dire, la plapart de celles qui vivent au milieu du monde. Cette tyrannie s'étend jusque dans la maison de Dieu, où quelquefois

l'on n’ose pas même pratiquer ce qui est parfait; tant la coutume s’oppose à la vérité.

Vous recevrez de madame votre abbesse les ordres pour les pensionnaires qui devront être confirmées.

Il est vrai qu'on a dit au Roi ce que vous avez su; mais cela n’avoit rien de commun avec Villarseaux : ce sont de vieilles impressions de Port-Royal, dont on a peine à revenir; mais qui, Dieu merci, ne font aucun mal, si ce n’est de retarder le cours des grâces de la Cour, ce qui est souvent un avancement de celles de Dieu: Je n’ai pas le temps d’en dire davantage : je crois que je vous verrai ayant la Circoncision. Dieu soit avec vous. .

À Meaux, ce 20 décembre 1695.

LETTRE CCXLVI. Que son état est bien différent de celui qu’il réprouve dans les quiétistes. j

Je me suis bien souvenu, ma Fille, de l’état que vous m'aviez représenté : j’ai même trouvé la lettre. Je me suis souvenu aussi que déjà jusqu'à deux fois vous avez eu de pareilles dispositions, et cela revenoit par intervalle ; mais foibles d’abord à comparaison de celles-ci, et peu durables : ainsi cet état ne m'a point surpris, vous y pouvez marcher sans crainte. Il ne faut point que mon livre vous en rebute : il est fait pour empêcher que l’on en abuse ; mais on ne peut pas empêcher Dieu de tirer les âmes à lui par les voies qu'il veut.

Je vous diraï, comme disoit saint François de Sales : Soyez active, passive ou patiente, comme Dieu voudra. Ce qu'on appelle cessation d'actes n’est après tout qu’une concentration des actes au dédans. Laissez-vous conduire à Dieu. Tant que je ne vous verrai point indifférente à la damnation, vous ne serez point du nombre des quiétistes que je réprouve. Du reste, l'oraison de quiétude est une oraison en soi vraiment divine; el vous savez bien que loin de la rejeter, j'en ai donné les principes dans les livres vir et vnr. Vivez donc en paix. Notre Seigneur soit avec VOUS à jamais. |

À Paris, ce mercredi, à la fin de 1695.

LETTRE CCXLVII. Sur l'amour de la retraite ; les entretiens touchant le prochain ; les artifices de l'amour-propre ; l'usage qu’on peut faire de certaines ruses innocentes ; sur sainte Catherine de Gênes, et les goûts purement sensibles. c “2

Vous avez bien fait, ma Fille, d'accepter l'emploi qu’on vous a donné, et vous le devez continuer tant que votre santé n'en

sera point incommodée. L'amour de la retraite est quelquefois dans le cœur sans être sensible, et alors il n’en vaut que mieux: parce que c’est une partie de la retraite que la volonté soit si fort en elle-même, et l'âme dans un si grand recueillement, que les sens n’y entrent point. Si on vous eût donné les novices, il eût fallu accepter avec soumission : maintenant tenez-vous en repos. ; J ;

I n’y a rien eu dans le fond en l'affaire de Villarseaux, qui doive peiner votre conscience. Si vous n’avez pas agi dans tout le degré de perfection que Dieu demandoit, c'est que vous êtes une créature foible et pécheresse; et il n’y a point à s'en étonner. Humiliez-vous ; ne vous découragez pas, et n’y pensez plus. Quand vous avez agi et parlé dans les moments selon les mouvements de la conscience, ne vous inquiétez plus : l’amourpropre, que vous craignez tant, excite ces inquiétudes, et veut être trop assuré d’avoir bien fait : mais la vraie charité aban— donne tout à Dieu.

Pour ce qui est des entretiens sur le sujet du prochain et de ses défauts, la règle certaine est de n’en parler qu’à ceux à qui il est utile de le faire, ou pour leur faire connoître une vérité par un exemple, ou pour aviser avec eux aux moyens de corriger ceux qui manquent, quand leur avis y peut être utile.

La règle de saint Augustin, sur le desir qu'on soit content de nous, est bonne et très suffisante. C’est une espèce d'amourpropre de tant raisonner sur l’amour-propre. L'amour-propre veut paroître éclairé sur la découverte qu'on fait des vices de l'amour-propre, où il trouve une pénétration qui le satisfait. J'aime mieux une espèce d’oubli de soi-même, que la déploration des fautes de son amour-propre, et cet oubli ne nous vient que lorsque on est plein de Dieu.

Je ne conviens point du tout qu’on ne puisse pas, quarid Ja prudence et la nécessité le demandent, faire des actions, d’où il arrive que le prochain soit trompé; par exemple, une fausse marche pour se dérober à l'ennemi. Si le prochain est trompé, alors c’est sa faute. Pourquoi précipite-t-il son jugement ? Que ne veille-t-il si c’est un bien ? Pourquoi est-il injuste si c'est un mal? Pourquoi est-il curieux, et veut-il savoir ce qui ne Jui convient pas? Vous n’êtes pas obligée de lui découvrir votre secret ou celui de vos amis. Que ne se tient-il dans ses bornes? A Ja vérité, je ne voudrois pas faire finesse de tout, ni se déguiser à tout moment; car c’est prendre un esprit artificieux : mais quand il y a raison et nécessité, je n'hésiterai pas à aller d'un côté où je ne veux pas continuer d'aller; à prendre un habit

qui me fasse méconnoître, et à éluder la poursuite d'un ennemi. Il n’en est pas de cela comme de la parole, qui est l'expression vaturelle de la pensée, et ne lui doit jamais être contraire. Les autres signes sont équivoques; etpour la parole même, on peut substituer des expressions générales à des expressions précises. Ce n’est point tromper le prochain; et s'il se trompe en précipitant son jugement, c'est sa faute, et non pas la vôtre. Les auteurs que vous m'alléguez outrent la matière : saint Augustin l'a poussée jusque où il falloit aller, et il n’en faut pas davantage. Quelqu'un s'est-il avisé de blèmer ce chrétien * qui prit l’habit

- d’une fille, ni la fille qui prit l'habit de ce jeune chrétien ? Néanmoins ils trompoient l'attente des brutaux, qui espéroient tout autre chose que ce qu'ils trouvèrent. Il faut aimer la vérité; mais la vérité elle-même veut qu’on la cache par des moyens innocents à ceux qui en abusent, et à qui elle nuit.

Vos sentiments sont justes sur les écrits des païens et des écrivains profanes. À force de craindre l’orgueil dans la lecture des grands ouvrages des saints, on en viendroit à le craindre encore dans la lecture de l'Ecriture et des paroles de Jésus- Christ. I faut marcher en simplicité. Il y a quelquefois un grand orgueil à craindre tant d'orgueil : il se faut familiariser avec son néant; et quand après on s'élève, c’est sans sortir de ce fond.

Madame de Sainte-Gertrude entre dans de bons sentiments.

Il est vrai qu'il y a des états fort conformes à celui des âmes du Purgatoire, et Dieu y jette certaines âmes : il ’en faut louer. Saint François de Salés tenoit pour indifférent de faire les choses avec attrait ou sans attrait. I] y a toujours un attrait ca ché qui se fait suivre : le tout est d’aimer, cest à dire de se conformer à la volonté de Dieu. Aimer Dieu sans savoir pour— quoi, ou plutôt sans sentir pourquoi, et sans le savoir distinc— tement, est un bel amour. J'approuve fort le passage qui transporte notre cœur de l'amour du corps naturel de Jésus-Christ à l'amour de son corps mystique. ,;

La pensée de saint Bernard est ravissante. Le goût que sante Catherine de Gênes trouve si mauvais, est un goût qui, en s’oceupant de soi-même, nous désoccupe de Dieu. Cette sainte est toute pleine du vrai goût de Dieu : mais Dieu qui le lui

L2 * 11 se nommoit Didyme, et la fille Théodore : il lui donna son habit et prit le sien, pour la faire évader du mauvais lieu où elle avoit été conduite par ordre du juge, etoù sa pudeur couroit les plus grands risques. Voyez les Actes de cette histoire, dans Bollandus , et dans les Actes des Martyrs de dom

Ruinart,

donnoit lui apprenoit à s'en détacher, c’est à dire à n’y mettre pas sa félicité, mais en Dieu, Ces raflinements sont bien délicats; et quoique Dieu les inspire à certaines âmes, celles qui prennent bonnement et plus simplement les choses ne valent pas moins. En général, on peut dire que les goûts purement sensibles sont bien dangereux : mais quand le goût se trouve dans l'endroit où se trouve aussi la vérité, il est bon et desirable, et il ne faut pas s’en défier.

Je suis revenu en bonne santé ; puisque vous voulez le savoir. ‘Je ne prévois point d’affaire qui empêche mon retour au commencement du carême. Je n’ai point encore marqué le jour du départ; mais il sera dans peu.

Je trouve très bon que vous fassiez des traductions : cela ne vous retirera point de l'esprit d’oraison ; non plus que l’emploioù l’obéissance vous engage, et où je vous en donne le mérite. Je salue madame de Luynes. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 2 janvier 1696.

LETTRE CCXLVIIL. Sur les conversations qui ont pour objet les défauts du prochain ; et sur la réception des novices.

Je ne puis absolument excuser de quelque péché ces conversations sans nécessité sur les défauts du prochain, quand on ne les mettroit qu'au rang des paroles inutiles : mais ces péchés ne sont pas d'une nature à annuler les confessions ; et il suffit en général de vouloir toujours mieux faire, et ne cesser jamais de se corriger. Tenez-vaus-en là, sans questionner davantage : car, ma Fille, il ne faut pas que la vérité vous soit un piége pour réveiller vos scrupules. fl se peut même qu'il ait plus de nécessité qu'on ne pense à s’entretenir un peu des choses où l’on doit prendre un intérêt commun, et.où il faut savoir les sentiments des autres. Tout cela se doit prendre bonnement ; et le scrupule est un plus grand mal que ce mal là, quel qu'il soit. En voilà assézpour vous calmer pour tout le reste de vos jours.

Il est impossible de rien décider sur les réceptions sans voir les choses soi-même : tout dépend des circonstances particulières qu'on ne peut voir que de près. Mettez-vous donc.devant Dieu ; pesez tout en sa présence , et faites sans scrupule ce qui vous paroîtra le meilleur. Je vous dirai en général que le seul soupçon ne suflit pas pour exclure; mais qu'il faut qu'il soit fondé sur des faits, ou sur une exquise connoissance de l’humeur de la personne dont il s’agit.

Vous n'avez pas eu raison en ces matières de déférer à ce

‘qu'on vous a dit que j'approuvois. J'approuve tout en général : en particulier, je n’approuve ni n’improuve; mais je laisse agir chacun selon ses lumières. Il en est de même du choix de madame de Saint-M***. Je crois qu'elle a de la bonne volonté; mais je connois bien qu’elle auroit besoin elle-même d'un bon noviciat, que Dieu peut-être lui fera faire avec celles qu’elle conduira. Je crois qu’en lui parlant avec charité, et sans prendre aucun avantage, on lui peut être fort utile.

J'ai toujours trouvé les communautés trop délicates sur les avertissements généraux. Je ne me serois pas aisément résolu à parler aux particulières, qui souvent rapportent mal ce qu’on leur dit. I vaut bien mieux parler franchement, puisque aussi bien tout se dit, et qu'on sache ce que vous pensez.

Je ne sais si l’on a ici le Traité de la Communion sous les deux espèces; il faudra s’en souvenir à Paris.

J'avoue que les novices ne doivent point avoir un esprit plaintif: mais aussi il faut avouer que quand tant de gens leur parlent et les reprennent, il est naturel que, ne sachant plus par ce moyen à quoi s’en tenir, elles souhaitent de sortir de cet embarras. Ce seroit un raisonnement bien creux et bien détourné , que d’aller fonder sur cela une exclusion.

J'ai lu la léttre qué madame de Harlay vouloit que je visse, et j'en avois déjà vu autant en d'autres mains. Ne diminuez point vos communions; mais au contraire plus on vous occupe au dehors, plus vous devez au dedans chercher Jésus-Christ avec toute l'avidité d’un cœur affamé. Si vous aimez la vérité, la térité vous délivrera, et vous serez vraiment libre. Notre Seigneur soit avec vous. 4

A Meaux, ce 6 janvier 1696.

LETTRE CCXLIX: Sur la soumission, l'amour de Dieu et la confiance.

Je commence, ma Fille, par me réjouir de votre meilleure disposition. J'espère que Dieu me fera la grâce, si je suis au moude , de vous introduire à la porte du ciel.

Pour réparer toutes vos fautes dans votre maladie, priez Dieu qu'il vous fasse la grâce, non de sentir ou d’apereevoir votre soumission et conformité aux ordres de Dieu, mais de l'avoir en effet. Aimez Dieu plutôt que de vous inquiéter si vous l’aimez; et réparez le défaut d'aimer, en aimant plutôt qu'en vous affligeant de ne pas aimer. Demeurez ferme à ne vous confesser pas de ces peines, fussiez-vous aux portes de la mort. Tout est âssuré pour vous, si vous conservez la confiance

absolue en la divine miséricorde. Laissez-vous sauver par pure grâce. Communiez le plus tôt que vous pourrez.

Vous me faites une agréable peinture de l'endroit de l’infirmerie où vous étiez. Je suis bien content de votre infirmière, et de ce que vous l’êtes. Je suis en esprit avec vous; je prends part à vos feux de joie. Priez Dieu que l'augmentation de ma charge tourne au salut du troupeau nouvellement réuni : je fais ces vœux pour Jouarre autant ou plus que pour Rebais. Je suis bien aise des réceptions. Je vous louerai toujours beaucoup de parler franchement à madame votre abbesse : Je souhaite que tout le monde en fasse autant. J'avoue que je suis bien aise de ma sœur Baubé. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.

À Paris, ce 25 janvier 1696.

LETTRE CCL. Sur les souffrances ; les principes de l'amour de Dieu en nous ; la récitation du Bréviaire ; l'affaire du prélat avec l’abbaye de Rebais.

Ayez courage, ma Fille; votre cher Epoux ne vous a point abandonnée dans votre maladie : s’il vous a fait participante des détresses de sa croix, vous n’en aurez par là qu’une plus intime société avec lui. Continuez vos communions, sans même aller à confesse. Tant que vous serez renfermée, notre Seigneur vous aidera : mettez toute votre assurance en sa bonté. Il est vrai qu'il est lui-même l'amour, 'etque s’il ne se donne, on n’aime point : mais il sait se donner sans qu’on le sache : il ne faut que s’abandonner à lui, tout ira bien. Vous n’êtes point obligée à vous entendre vous-même quand vous récitez le Bréviaire, surtout dans l'office du chœur, et avec votre dureté d'oreille : mais seulement de prononcer articulément et rondement.

On décrit mon Traité de l’Oraison : je ne perds pas un moment de temps. Ne m'en demandez pas davantage; mais detaRacE tout à Dieu pour moi dans un ouvrage de cette imporance. :

A Paris, ce 31 janvier 1696.

P. S. Dieu daigne donner son repos à la bonne mère Gabriel; je la lui recommanderai avec affection.

Je n’attaque point l’exemption du monastère de Rebais. Les paroisses me sont soumises par le concile de Trente : je rends le prix.de la juridiction aliénée. Tout se fait dans l’ordre; mais les moines voudroient bien qu’on eût peur, et qu'on les crüt assez puissants pour remuer Rome, comme quelques uns sont

assez malins pour le vouloir. Vous voyez bien que je ne parle pas de tous : leur général les désavoue; et cette bulle est une chose manifestement surprise, dont le Pape ne sait rien du tout. J'en ai rendu compte au nonce, qui n’en a nulle connoissance, et n’approuve pas que l’on commette aussi mal à propos le nom du Pape.

LETTRE CCLI. Sur les infirmités de cette religieuse, et les-faux bruits qu’on répandoit du mécontentement de Rome à l'égard du prélat.

Je prie Dieu qu’il guérisse vos yeux. Si notre Seigneur vouloit y laisser tomber une goutte de son sang, ah! la vraie lumière y luiroit aussitôt. Je ne puis partir d'ici que la semaine prochaine : je vous verrai le plus tôt qu’il sera possible ; mais je ne puis que ce soit avant le jubilé. Je suis tout à vous parle cœur; mais les temps ne sont pas en notre pouvoir. À toutes fins tâchez d'exposer vos peines par écrit : j’enverrai querir votre lettre aussitôt que je serai à Meaux.

Mon neveu est aujourd’hui parti pour Lyon, pour Marseille, enfin pour Rome, où il passera avec M. le cardinal nonce.

On recommence à dire que je suis fort brouillé avec Rome, et que-le Pape a écrit un breftrès fort au Roi contre moi. Cependant loin de cela, M. le cardinal de Janson m'écrit, par le dernier ordinaire, qu’on ne parle point du tout à Rome de cette affaire, qu’on veut être si grande. Il est vrai que le Pape a écrit un bref au Roi, où il n’est parlé de moi ni directement ni indirectement. Ainsi je n’ai, Dieu merci, aucune affaire de ce côté là ni d’aucun autre, qui me regarde; et si je suis arrêté, c’est par tout autre chose.

Que je suis aise de la convalescence du père Toquet! Dieu nous conserve un trésor. Nous vous porterons l’Instruction du Jubilé, que vous connoissez, augmentée et imprimée avec la Communion sous une espèce. Je prie notre Seigneur d’être avec vous.

LETTRE CCLII. Sur certains états par lesquels Dieu fait passer les âmes, pour les porter à s’abandonner entièrement à lui; et sur un commandement qu’elle desiroit qu’il fit au mauvais air.

Je souhaite, ma Fille, que madame la prieure reçoive la bénédiction et la consolation que vous pouvez lui donner par cette lettre. En l’état où elle est, lorsque Dieu permet ces agitations,

c'est qu'il veut pousser les âmes en renonçant à tout appui propre; et sur ses œuvres, de rejeter sur Dieu tous leurs soins , même celui de leur salut, dans la ferme foi qu'il a soin de nous : Ce qui n'est pas un abandon, tel que le veulent les quiétistes, à être sauvé ou damné, à Dieu ne plaise; mais au Con traire dans la volonté de jouir de Dieu, d'abandonner à sa grâce unsi grand effet; parce qu'encore qu'il ne veuille pas nous sauver Sans nos bonnes dispositions, il est maître à chaque moment de nous les donner ; et en faisant ce qu’on peut, se livrer à lui comme à celui par qui nous faisons ce que nous pouvons. Dites donc à cette bonne mère, si cette lettre la trouve encore au monde, qu'elle se souvienne de ce qu’autrefois je lui ai dit sur ce sujet là, et dont elle parut être contente, et qu'elle mette uniquement son repos en Dieu.

Prenez pour vous le même conseil, à‘la vie et à la mort. Gardez soigneusement cette lettre ; et lisez dans le livre du Bien de la Persévérance, de saint Augustin, chapitre vr, le lieu qu’il y apporte de saint Cyprien, pour montrer qu’il faut tout donner à Dieu; et encore le xxr, où il nous apprend que le vrai moyen d'espérer en Dieu, c’est de perdre jusque au fond toute epérance en soi-même.

Quant au commandement que vous voulez que je fasse au mauvais air, votre affection vous trompe : Dieu n’a point donné cette autorité à ses ministres. Et qui suis-je pour entreprendre de si grandes choses? Je fais néanmoins ce que je puis, en vous ordonnant de conseiller à madame de faire faire uné aspersion d'eau bénite par toute la maison; afin de chasser toute la puissance de l'ennemi. Faites faire en particulier cette aspersion dans votre chambre; tout ira bien.

Quant à moi, je vous confirme que le Roi n’a eu à me parler d'aucune affaire, petite ou grande, qui me regardât : je n’ai même nulle part à ce qui se fait avec les moines sur le sujet de la bulle. On n’a garde de soutenir à Rome ce qu'ils désavouent : on n’y aime pas trop les exemptions, dont on commence à voir les abus : on n’y songe plus seulement que celle de Jouarre ait été. Voilà des vérités que vous pouvez dire et écrire à qui vous voudrez. À vous en la charité de notre Seigneur.

À Paris, ce 18 février 1696. ;

LETTRE CCLIII, Sur les distractions, la sécheresse , les: bontés de Dieu sur les âmes, la réitération du saint Viatique; et sur les visites.

Portez, ma Fille, vos distractions avec patience ; c’est prier

que d’être distrait de cette sorte. Recevez ce que Dieu donne. La sécheresse est fort bonne dans les actes de piété; car ils sont dans la suprême partie, et fort au dessus des sens.

Je me réjouis des saintes dispositions que Dieu commence à mettre dans l'âme de mademoiselle de Guimené. C’estun grand don de Dieu, dont elle doit être fort reconnoissante. La lecture que vous lui faites de l’Ecclésiaste est fort propre à l'attrait par où Dieu la prend : elle recevra d’autres grâces. Encouragez-la, et l’assurez de mes prières. Les bontés de Dieu sur les âmes sont inestimables ; et il faut bien savoir profiter de ses premiers dons, qui sont le fondement de toute la suite.

L’aspersion de l’eau bénite sera bonne en quelque manière qu’on la fasse; et je m'en remets à la prudence de madame, que je vous prie de saluer de ma part, et de la bien assurer de mes très humbles services.

J'ai prié Dieu -pour vos yeux, et j'espère de sa bonté qu'il en accordera la guérison à votre foi.

Je loue Dieu de m'avoir donné la pensée de vous exhorter à vous laisser sauver par grâce. Ces choses qu’on dit en passant sont des traits qui viennent de lui, et qui de ce côté là font un grand effet. k

Madame du Chalard doit me faire parler de son affaire : Jen prendrai tout le soin possible. ;

Je chargerai M. Ledieu de me faire souvenir du livre que vous demandez, aussitôt que nous retournerons à Paris.

On peut bien réitérer le viatique au bout de neuf ou dix jours, surtout dans les- maladies de langueur, et lorsqu'il y a eu quelque relâchement : mais pour communier deux fois en un jour, on ne le doit permettre en aucun cas : à chaque jour suffit son festin. C’est douter de la vertu de l’eucharistie, que d’en multiplier la réception avec trop d'empressement. Il n’y à point de commandement divin de communier en forme de viatique : c’est une ancienne et sainte institution ecclésiastique.

Quand on vous demande si vous avez quelque chose contre ceux envers qui vous vous confessez de n'être pas bien disposée, répondez que vous tâchez d’étouffer tous les ressentiments, ou que vous le souhaitez, et passez outre sans scrupule.

La lettre que j'ai reçue de ma sœur des Séraphins étoit, ce me semble, une réponse à celle que je lui avois écrite sur Ja mort de madame sa sœur, ou sur quelque maladie: je lui écrirai à la première occasion.

J'enverrai savoir des nouvelles de M. de Senez *. Je suis fort

* Jean Soanen, né à Riom en 1647, entra dans la congrégation de l’Oratoire

peu régulier en visites, on plutôt je suis assez régulier à n'en guère faire. On m'excuse; parce qu’on sait bien que ce n'est ni par gloire, ni par dédain, ni par indifférence; et moi Je me garantis d'une perte de temps infinie. Notre Seigneur soit avec vous.

À Versailles, ce 25 février 1696.

LETTRE CCLIV. Qu'on n’est pas obligé de spécifier certaines circonstances dans la confession ; quelle est la gloire de Dieu que-nous devons desirer ; comment le prélat a été recu à Rebais.

H n’y a point d'obligation de spécifier la circonstance du dimanche et d’une fête : il est bon de le faire-quand on est instruit, sans inquiétude pourtant , et du moment qu’on y tomberoit. Il vaut mieux laisser là cette circonstance, qui n’est pas absolument nécessaire, et ne doit faire de peine à qui que ce soit. On n’est non plus obligé de spécifier qu’on a oui la messe en mauvais état, même aux jours d'obligation: parce que, comme vous dites fort bien, le confesseur doit présupposer qu'on a durant ce temps ouï la messe, quand on ne lni confesse pas le contraire. Comme l'expression de ces circonstances n'est pas nécessaire, il ne sert de rien de marquer le

moyeu d’y suppléer. Voilà, ma Fille, vos doutes bien précisé ment résolus. ;

Par le peu que j'ai entretenu ce bon et docte religieux, j'ai reconnu qu'il lui manquoit un degré de précision et d'exactitude. Ce qu'il a prêché sur la communion spirituelle n’a nulle solidité, quoiqu'il puisse l'avoir pris-dans de bons auteurs, mais en cela alambiqués. Notre Seigneur soit avec vous. Vous pouvez communiquer cette réponse à quiconque en aura besoin ; Mais sans scandaliser ce bon Père.

À Meaux, ce 14 avril 1696.

P.S.Je prie, et je prierai Dieu qu'il confirme en vous les bonnes dispositions que vous me marquez sur la mort. La gloire de Dieu que nous devons desirer,. est Ja sanctification et la glorification de Jésus-Christ dans ses membres.

et prêcha avec beaucoup de succès. Louis XIV le nomma à l'évêché de Senez en 1695. Ayant été l’un des quatre évêques appelants de la constitution Unigenitus, il publia à cette occasion une Instruction pastorale, qui fut déférée au concile d’Embrun, en 1727. Ce concile la condamna, et suspendit M. Soanen de toutes fonctions épiscopales et sacerdotales. Le Roi l’exila à lab.

baye de la Chaise-Dieu, en Auvergne, où il mourut le 25 décembre 1740. (Edit. de Vers.)

Vous pouvez dire, etil est vrai, que j'ai été recu à Rebais de tout le clergé et de tout le peuple, comme Jésus-Christ même. Les religieux, après avoir un peu chicané sur la manière de me recevoir, ont obéi à mes ordres, et m'ont reçu en corps à l'entrée avec la croix, l’encens et l’eau bénite. Le prieur, revêtu à la tête, m'a fait une harangue latine, respectueuse et pieuse. J'ai donné avant la messe la bénédiction solennelle. Le prieur et le sous-prieur ont reçu avec sommission la permission de confesser ; et leur général l’a approuvé.

Ne recommencez aucune confession ; n’y ajoutez rien ; demeurez en rèpos. Ma santé, dont vous voulez que je vous informe, est fort bonne , quoique j'aie communié de ma main presque tout le peuple, et confirmé mille à onze cents personnes. J’ai prêché cinq où six fois en deux jours ; ce qui n’a pas empêché que je ne prêchasse hier, et que je ne prêche dimanche et le jour de Pâques. En voulez-vous davantage ? Je salue madame de Luynes. Dieu soit avec vous.

LETTRE CCLV. Sur le sacrifice de sa vue, la récitation du Bréviaire, etc.

Je ne manquerai pas, ma Fille, de dire à M. votre frère ce que vous demandez. J'entends bien que sacrifier sa vue, c’est sacrifier plus que sa vie en un certain sens ; mais il n’en faut pas moins faire le sacrifice. Dieu n'a pas besoin de votre consentement pour faire sa volonté, et il y faut acquiescer quelle qu’elle soit : j'espère pourtant.

Je vous ai dit et redit- que vous ne devez point vous tourmenter ni à dire les psaumes que vous ne savez point par cœur, ni à vous faire lire les leçons de votre bréviaire; et cependant vous me faites encore la même demande : à la fin vous deviendrez aussi raisonnante que madame du Mans.

Laissez voir les vers, avec le même secret, à mesdames du N'**, de Lusanci, et de Rodon si elle en a entendu parler, même à madame la Guillaumie : permettez-en la lecture à ma sœur Cornuau tant qu’elle voudra. Dieu veut que vous soyez unies ensemble d’une manière surnaturelle, et autant inséparable qu’épurée : je le connois. É

Je pourrai passer à Jouarre allant à Rebais, le lundi de la Pentecôte : mais comme un éclair. Je crois à présent mon neveu passé; jen’en ai point de nouvelles depuis le 30 : priez pour lui. Je vous remercie de toutes vos bontés. Je salue votre secrétaire de bien bon cœur.

C'est mal fait de demander à Dieu de vous ôter des desirs, sous prétexte qu’il ne veut pas toujours qu’on les accomplisse dans toute leur étendue. N’est-il pas le maître et du pasteur et du troupeau, et ne sommes-nous pas en sa puissance nous et nos paroles ? Notre Seigneur soit avec vous.

Le lundi, 14 mai 1696.

LETTRE CCLVI. Que la maladie n’est point un obstacle à la perfection de é ‘ l’oraison.

J'ai envoyé votre lettre à la Trappe. J'aurai soin, ma Fille, de vous faire porter les livres que vous demandez. Un directeur qui croit la maladie un obstacle à la perfection de l’oraison, ne sait pas que la perfection en est dans le Fiat voluntas tua. J'entrerai dans votre neuvaine, et j'y dirai la messe que vous souhaitez dès demain, s’il plaît à Dieu. Vous devriez en faire une à sainte Fare, qu'on réclame tant pour les yeux.

Je ne demande point maintenant de qui sont les vers que J'ai trouvés dans votre lettre du 21 : je suis déjà bien assuré qu'ils ne sont point de madame de Sainte-Gertrude. Je les attribue à madame votre sœur, dont j'en ai vu de très beaux, de très élevés, et de très réguliers sur cette mesure, Je suis très aise qu’elle soit contente de mes psaumes.

Le mot que vous n'avez pu lire est celui de Los pour louange, antique, mais qui se conserve dans la poésie, et ya même de la noblesse. di

Je pars toujours pour Meaux, sans manquer, s'il plaît à Dieu, de mercredi en huit. Je crois vous gvoir mandé que mon neveu à passé à Florence avec M. Phelippeaux, et qu’ils ont été reçus avec des bontés et honnêtetés très particulières. Je suis à vous, ma Fille, comme vous savez.

A Versailles, ce mardi 29 mai 1696.

P. 8. Je ne partirai pas d’ici sans voir M. l'abbé de Soubise. Je me promets bien que vous aurez donné part à madame des nouvelles de mon neveu, en l’assurant de mes"très humbles services, et des siens. Ÿ

LETTRE CCLVII. Sur les souffrances, les règles que cette religieuse de-

voit suivre pour ses communions, et des vers que le prélat faisoit pour se délasser. ]

Communiez, ma Fille, à votre ordinaire, en vous occupant de vous-même comme souffrante. Communiez en même temps

DE PIÉTÉ EF DE DIRECTION. 479 au sang etaux souffrances de Jésus. Si vous sortiez de vous-

même parmi les souffrances, elles cesseroient d’être souffrances, et de vous unir autant qu’elles peuvent faire à Jésus-Christ. Ne réglez pas vos communions et votre oraison sur ce que Dieu vous donne où vous Ôte, ni sur vos infidélités, ni sur vos dispositions grandes ou petites ; mais sur la bonté de Dieu, et les règles de lobéissance, Si votre état est pénible , il est par là comme Dieu le vent : il n’y a qu'à demeurer dans vos règles. Si vous n'êtes point contente dans vos privations, c’est ce que Dieu veut : il ne faut le vouloir être que quand il le veut. Si le cœur vient une fois à bout de dire dans le fond, Fiat voluntas, il ne faut rien davantage ; car l'impression durera, s’il plaît à Dieu.

Les vers latins sont très beaux : vous pourriez les avoir faits comme les français, dont vous m'avez enveloppé l’auteur : je soupçonnois que c’étoit vous. Il n’y auroit point de mal d’apprendre un peu les règles de la poésie française à madame de Sainte-Gertrude, si l’on ne craignoit qu’elle s’y donnât trop. Il ya aujourd'hui huit jours, qui étoit le jour de l’Ascension, qu'il sortit, en voyant le lever du soleil, une hymne en français sur ce mystère, que je voudrois que vous eussiez, et vous l'aurez en effet quand elle sera à son point.

Ne parlons point de me divulguer comme faisant des vers, quoi qu'en dise le père Toquet, à qui je défère beaucoup. Poeta est toujours masculin : pour une femme on dit, poetria, ou poetris ; au pluriel, poetrides, qui est plus en usage. Je ne fais des vers que par hasard, pour m'amfuser saintement d’un sujet pieux, par un certain mouvement dont je ne suis pas le maître. Je veux bien que vous les voyiez, vous et ceux qui peuvent en être touchés. A tout hasard, voilà l'hymne, sauf à y ajouter et entrelacer un sixain. Vous aurez bientôt les mystères jusqu’à l'Incarnation.

Je suis fâché d’avoir à vous dire qu'apparemment je ne pourrai pas arrêter à Jouarre lundi, à cause que Je matin je fais une profession, et qu’il faudra arriver le soir à Rebais. J'échapperai au retour pour vous aller voir, quoique je doive aller à Banost, et que l’ordination pressera. Tout à vous dans le saint amour de notre Seigneur.

À Meaux, ce 7 juin 1696.

LETTRE CCLVIII. Sur ses impatiences et ses foiblesses.

Que j'ai de regret, ma Fille, de n'avoir pas le temps d'user de la commodité que vous m’envoyez! Il faut partir en vous bé-

nissant, comme Jésus-Christ en montant aux cieux. Otez la dernière stance de son hymne : elle n’est pas en sa place. Offrez-lui la peine de vos impatiences en expiation de leur faute. Que vos foiblesses ne vous rendent pas suspect le don de Dieu, Il faut sentir; car c’est en cela que consiste la croix : mais en même temps il faut se soumettre, dire son In manus, et faire expirer le vieil homme. Je salue madame de Luynes. Notre Seigneur soit avec vous.

A Lusanci, ce 15 juin 1696.

LETTRE CCLIX. Sur quelque éblouissement passager qu’avoit eu cette religieuse.

Je ne sais, ma Fille, si vous avez bien pris ma pensée. Je ne trouve point à redire que vous entriez dans les desseins que vous savez. Je trouve très bien de vouloir sacrifier ces desseins à l’obéissance, et je ne doute pas que ce que vous m'écrivez sur cela ne soit sincère : ainsi vous vous défendez très bien du côté où vous n'êtes point attaquée. Ce qui m'a surpris, c’est qu’il ait fallu vous ouvrir les yeux sur cela, etque vous n’ayez passenti d’abord qu’il ne falloit pas sortir de l'esprit de stabilité, ni éviter l'humiliation, ni enfin entrer dans des vues qui sont tout humaines. Il n'ya rien à faire sur cela, sinon reconnoître une petite foïblesse que je voudrois ne point voir en vous ; mais que je suis bien aise que vous y voyiez, pour en tirer l'utilité que Dieu sait. Je serois bien fâché que vous changeassiez sur cela de dessein : moi-même qui n’y entre point par moi-même, non seulement je n°y apporterai aucun obstacle, mais je ferai sincèrement ce qui pourra l’avancer ; faites-en de même. Je n’ai au reste aucune nouvelle de ce côté là, et n’en puis rien dire du tout.

Il y a bién d'autres Cantiques sur le métier. Prenex les petits renards ! : taillez dans le vif; que ce soit là le fruit de cette poésie. Je salue madame de Luynes. Je vous offrirai demain très particulièrement. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, qu’il fortifie votre vue et votre patience.

À Germigny, ce 11 août 1696.

Cant, 11. 15.

LETTRE CCLX. Sur la translation de cette religieuse, de Jouarre à Torcy, où elle accompagnoïit sa sœur, qui en étoit nommée prieure.

Il faut, ma Fille, adorer en toutes choses la disposition de la divine Providence. Je vous ai promis de ne vous abandonner jamais : je vous réitère de bon cœur cette sainte et inviolable promesse. Dites à M. de Paris ce que Dieu vous inspirera Jà dessus.

Vous aurez unë obédience de moi pour aller avec madame votre sœur; et dès à présent je vous permets de la suivre. Dites sans hésiter le bréviaire de Paris jusqu’à nouvel ordre. Je vous permets de demander à Jouarre tout ce que vous y avez à votre usage : je vous donne pareil pouvoir pour prendre sur votre pension ce que vous croirez qui vous sera nécessaire. Donnez et recevez ce que vous voudrez. Sans doute, quand vous serez à Torcy, vous devez regarder madame votre sœur Comme votre supérieure.

Je vous ai déjà dit, ma Fille, que je n’avois agréé votre vœu à sainte Fare que dans la vue du retour à Jouarre : ainsi, hors de ce cas, je vous en décharge, en vous permettant néanmoins de faire quelque diligence pour un équipage ; mais sans scrupule, et sans vous croire obligée à vous priver de rien pour avoir le moyen de faire ce voyage. Sainte Fare vous. écoutera en quelque lieu que vous soyez. Ma sœur Cornuau peut entrer avec vous dans ce saint monastère si vous y allez.

Je vous donnerai de bon cœur des croix de la Trappe, la première fois que je vous verrai, Nous règlerons vos occupations extérieures quand vous serez à Torcy. Je prie le Verbe de vous parler dans le fond le plus intime de votre cœur. J'ai écrit à madame votre sœur sur ses devoirs.

A Meaux, ce 20 octobre 1696.

LETTRE COLXI. Sur le reproche que cette religieuse lui avoit fait de ne pas lire ses lettres ; sur les soupcons, et sur quelques affaires.

I me fâche , ma Fille, de vous entendre dire que je ne lis pas vos lettres. Quelle marque en avez-vous ? Parce que je ne réponds pas dans le moment à toutes vos peines ? Quelquefois j'oublie pour un temps; quelquefois aussi, quand ce sont de vains scrupules, et que j'ai souvent résolus en cas semblables ; je ne dis mot, comme dans le cas qui vous met en peine.

Les soupçons ne. sont pas péché quand on n’yadhère pas, ou quand on ne les fait pas sans fondement, ou que l’on ne s’en

Bossuet , t, xxvu, 21

occupe pas lorsque on n’y est pas obligé : ainsi soyez en repos.

Je pourrai aller pour cette affaire à la Ferté-sous-Jouarre demain ou après demain : ce ne sera pas Sans, aller à Jouarre; on ne s’y doute encore de rien du tout.

J'attends des nouvelles de M. le curé de Banost, qui est allé joindre à Torey M. l'abbé Berrier, pour savoir s'ils viendront ici avant que d'aller à la Trappe. J'expédie ici le plus que je puis: mais l'affaire dont vous vous doutez mérite que je la cuive , et Dieu le veut. Je suis bien éloigné de la vouloir étouffer comme on le voudroit à Jouarre , si ce n’est par la retraite du coupable : en ce cas , et si les preuves manquoient, j'assurerois la retraite ; sinoa il faut un exemple d’un si grand scandale et je n'y épargnerai rien. Ne dites mot : assurez madame de Luynes que je pense à tout. M. de Chevreuse ne dira rien que de concert avec moi. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce {8 novembre 1696.

P.S. Je suis bien édifié des saintes dispositions de la supérieure de Torcy. ,

LETTRE CCLXII. Surle don des larmes, et différents faits.

On a raison, ma Fille ; il n°y a point à hésiter à suivre le sentiment de M. l'abbé Berrier : suivez; vous en avez toute permission.

Je paré demain, et je ne puis sortir d'aujourd'hui , étant assez enrhumé , et occupé de plus d’une sorte.

Je bénisle petit couvent, et vous en particulier. Vous devez faire ce que vous pourrez pour aller au devant des larmes : Dieu l'aura ainsi agréable, assurez-vous-en : l’obéissance est au dessus de toutes les grâces. Nous en dirons davantage une autre fois. Je vous charge de mes compliments envers M. l'abbé Berrier. J'espère le trouver au retour, et je m'en fais une joie. Notre Seigneur soit avec vous.

, À Paris, ce 19 décembre 1696.

LETTRE CCLXHL, Sur la paix dont elle jouissoit, les dispositions de madame de Luynes, et la nouvelle spiritualité.

Je loue Dieu, ma Fille , de la paix qu'il vous donne : c'est le fruit sacré de l’obéissance que vous avez rendue aux conseils que je vous ai donnés en notre Seigneur. Jai bien peur que le fond de madame de Luynes ne change pas, etque le délai ne serve

qu’à rendre les choses à la fin plus embarrassantes. Cependant la raison veut qu'on gagne du temps le plus qu’on pourra pour donner à Dieu le temps qu’il demande pour développer ses conseils.

Pour la spiritualité, celle dont vous me parlez est en effet fort sèche ; et ce qui m'y fait de la peine, c’est le peu de conformité que j'y trouve avec l'esprit de saint Augustin, qui me paroît être celui de Jésus-Christ et de l'Evangile. Marchons dans nos anciennes maximes. |

J'ai cru qu'il falloit exposer les dispositions présentes de madame votre sœur assez à fond à M. le duc de Chevreuse, à toutes fins, en l’assurant néanmoins que nous n’oublierions

rien pour l’affermir. |

Je ne puis vous dire précisément quand mon livre paroîtra : parce que j'attends les remarques et l'approbation de M. de ***.

À Versailles, ce 28 février 1697.

LETTRE CCLXIV. Sur l’Instruction qu’il avoit publiée contre le quiétisme, et les dangers de cette erreur.

Monsieur l'abbé Berrier m’a rendu votre lettre , Ma Fille. Je vous ai écrit d'ici par M. Gueniot et à madame votre sœur. Je conseillois à M. le curé de Banost de différer son voyage à Torcy jusque après la Quasimodo , et j’espérois aussi de m'y rendre.

Je suis bien aise que vous soyez contente de mon livre , et que vous n’ayez pas improuvé Ja défense de sainte Thérèse. Je souhaite sur toutes choses d’être entendu et goûté des âmes à qui Dieu se communique ; et il me semble que sa bonté me favorise en cela. Patienter pour un an, c’est une foible ressource ; Sice n'est dans l’espérance de plus. Je réponds de vous à Dieu avec autant de foi et de confiance que par le passé.

Priez pour l'Eglise, pour ses défenseurs et pour les dévoyés. I n'y a point d'erreur plus dangereuse que celle qui énerve tout avec des paroles douces , un extérieur de Spiritualité, et un artificieux étalage de contemplation. Jesalue madame de Luynes. Le saint Epoux soit votre soutien et votre paix,

À Meaux, ce 28 mars 1697.

LETTRE CCLXV. Sur le mérite qu'on acquiert en recevant Ja grâce ; l'effet de l'attrait ; la suspension des puissances ; les dispositions à l'égard des voies de Dieu.

Pour éviter les redites, je mande , ma Fille, à madame de

Luynes la difficulté du voyage que je méditois à Torcy, et la nécessité de le différer de quelques jours. La question que vous me proposez demanderoit un plus long discours; mais, à mon avis, peu nécessaire. Il ne faut que recevoir la grâce de Dieu , et y consentir ; ce qui, se faisant librement, ne peut manquer de mériter , sans s'inquiéter de savoir à quel moment est ce mérite. Je crois même qu'il yaen cela un peu de curiosité, qui pourroit plutôt empêcher qu’avancer l'effet de la grâce.

Il a fallu que j’entrasse un peu dans cet examen, pour rabattre l’arrogance des faux mystiques, qui ne veulent trouver de perfection que dans la voie où-ils s’imaginent qu’ils sont. Toute voie est bonne quand elle est de Dieu. Il faut toujours distin— guer l'attrait du consentement; et quoique l'attrait ne soit pas précisément le mérite, c'en est le principe, du reste, iln'ya rien que de bon dans ce qué vous marquez de vos dispositions. IL faut juger de même de la suspension des puissances : quand elle arrive , il la faut recevoir, et demeurer bien persuadé de deux choses ; l’une , que tout ce qui vient de Dieu a $on utilité; l'autre, qu’il a mille autres voies de nous mener à ses fins cachées : de sorte qu'il faut entrer en général dans l'admiration de ses voies , et s'attacher en particulier à celle où il nous met.

Portez avec résignation le délai de mon voyage, s’il le faut : vousne voudriez pas que je m’exposasse à être noyé comme la dernière fois. Notre Seigneur soit avec vous.

# À Meaux, ce 1er avril 1697.

LETTRE CCLXVI. Sur la communion ; les consolations et les grâces de Dieu , et l’'égarement de Fénélon.

Il me semble, ma Fille, qu’il y a longtemps que je n’aiï recu de vos nouvelles , ni de celles de madame de Eusanci : j'en ai su pourtant par M. l'abbé Berrier. En repassant mes papiers j'ai trouvé la lettre où vous demandiez d’être réglée surles communions des octaves de la Pentecôte et de la Fête-Dieu. Quoique ces fêtes soient passées , je ne laisserai pas de vous dire que je serai bien aïse d'apprendre que vous ayez communié tous les jours : cela servira pour d'autres fêtes.

Ne rejetez jamais l'attrait de communier, quand il plaira à Dieu de vous le faire sentir. Ne refusez non plus les goûts de Dieu , ni les larmes , ni les douceurs de ses consolations : mais plus 1l vous fera sentir ses grâces , plus vous devez tâcher de purifier votre cœur.

Il semble que les affaires qui m’occupent depuis si longtemps

sont à leur crise ; mais e’est dans ces états qu’on à besoin de réveiller son attention. Priez Dieu pour moi : priez pour celui qu nous tâchons de ramener de son prodigieux égarement ; mais qui ne paroît pas encore disposé à s’humilier.

Je salue de tout mon cœur madame de Luynes : demandez lui pour moi de ses nouvelles ; mandez-m’en de la novice * , et croyez-moi tout à vous.

A Versailles, ce 19 juin 1697,

LETTRE CCLX VII. Sur le reproche qu’on lui faisoit d’être ignorant dans les voies intérieures, et sur la Déclaration des trois évêques contre M. de Cambrai.

Je veux bien , ma Fille, que vous communiquiez cetlé lettre, après pourtant que je l’aurai vue. Au reste, que veut-on dire sur mon ignorance dans les voies intérieures ? C’est pour prétendre les trop savoir qu’on s’y perd , et qu’on y perd les autres. Il faut apprendre de Dieu à chaque moment ce qu’il faut dire, Souvenez-vous de la préface de mon livre. Les humbles ignorants en savent plus sur ce sujet que ceux qui disent qu’ils voient , et que leur orgueil aveugle.

Voilà des consolations que je vous envoie : faites-en part à madame de Luynes , sans oublier ma sœur Bénigne. Je vous en permets des copies, à condition, aussitôt qu’il y en aura une, de me renvoyer le tout.

M. de Cambrai est parti : il prend le ton plaintif comme n-< l'opprimoit , quoique on ne fasse rien que selon la règle. Il nous a appelés à témoins M. de Paris et moi avec M. de Chartres. On a tâché de le ramener par toutes les voies amiables depuis deux ou trois mois. Enfin, pour la décharge de nos consciences, nous déclarons nos sentiments. Nous envoyons au Pape notre Déclaration : le Roi nous appuie ; il a parlé à M. le nonce; il a écrit au Pape de sa propre main. En voilà assez pour le présent: n’en faites part qu’à madame de Luynes; et toutes deux gardez le secret, jusqu’à ce qu'il éclate par ailleurs. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce vendredi 9 août 1697.

LETTRE CCLXVIII. Sur les lettres de cette religieuse, ses atlraits, les précautions que les circonstances exigeoïient.

Je ne suis pas d'avis, ma Fille, de faire voir vos deux lettres à

* La sœur Cornuau.

d’autres qu'à M. de Saint-André; parce qu'encore qu'elles soient très bonnes , par rapport à la conjoncture on en pourroit er, et les prendre mal.

Quant à vos attraits, suivez-les, et ne soyez en peine de rien; je vous en réponds. Enfoncez-vous dans l’intime. Ceux qui ne sentiront pas dans mon livre une solide spiritualité , ne s’en persuaderont pas par ailleurs, et diront que je répète les leçons des autres.

Vous me renverrez les vers quand vous les aurez faitdécrire, comme à l'ordinaire, Je serai icide plus longtemps que je pourrai, et du moins toute la semaine prochaine. Samedi j'irai coucher à Jouarre , et dimanche à Germigny. Je salue madame de

es. Je n’ai point de difficulté pour M. le curé de Banost; is pour les autres, il faut en ce temps se temir clos et couvert sur les choses particulières , dont on veut faire des règles. Notre Seigneur soit avec vous.

A Meaux, ce 15 août 1697. é -

LETTRE CCLXIX. Sur les célestes délectations ; les raffinements des mystiques, et les reproches que lui faisoient les quiétistes..

Prenez garde, ma Fille, d’être trop raisonnant : recevez à pleines mains ce que Dieu vous donne. Pourquoi vous étonnezvous que sous la main de Dieu vous aimez mieux, que lorsqu'il

retire pour vous faire sentir ce que vous êtes ? Au reste , il ne faut pas se plaindre des célestes délectations : l'état d’innocence, où l’amour eût été si pur , n’en auroit pas été privé. Si c'étoit une chose dont il fallüt songer à se détacher, saint Paul diroit-il si souvent, Réjouissez-vous ? Saint Jean n’a-t-il pas tressailli de joie avant que de naître ? Qu'est-ce qui a fait dire à la sainte Vierge, exultavit spiritus meus ? Et n'est-il pas écrit de Jésus-Christ même, exultavit in Spiritu sancto ? Je voudrois bien demander à nos nouveaux raflineurs si Jésus-Christ a jamais abdiqué les célestes délectations , s’il a cru qu’elles fussent un obstacle à l'amour , s’il a souhaité que Dieu l'en privât pour l'aimer plus parfaitement et plus purement. En vérité on'pousse trop loin les raffinements. |;

Puisque M. de Chevreuse vous doit aller voir, demandez-lui si Jésus-Christ, si la sainte Vierge , si Saint Jean Baptiste du moins ont jamais songé à ces suppositions impossibles, où l’on voudroit maintenant mettre la pureté de l’amour. Au surplus, écoutez-le, promettez-lui tout le secret qu’il vous demandera par rapport à moi; mais dites-lui bien que pour moi je n’exige

aucun secret. Je veux que vous :ui disiez avec une pleine liberté

tout ce que vous savez de mes.sentiments. Qu'il vous rende, 3

peut, une bonne raison pourquoi M. de Cambrai a refusé

obstinément de conférer avec moi. S'il vous parle de mes prétendus emportements qui lui ont. servi de prétexte, niez-lui hardiment que j'en sois capable ; et assurez-le, sans hésiter, que, par la grâce de Dieu, je sais garder toutes les mesures de respect et de bienséance dans des conférences sérieuses. Après tout , je suis toujours ce que j’étois, aussi tendre pour les personnes qu'inflexible contre la doctrine. Priez Dieu qu'il les convertisse , qu'il éclaire leur aveuglement, en abaissant leur présomption. Notre Seigneur soit avec vous. Je suis toujours de plus en plus édifié de M. l’abbé Berrier. JE

A Meaux, ce 6 septembre 1697.

LETTRE CCLXX. Sur le changement de M. de Chevreuse à son égard ; la définition de l'espérance chrétienne , et le caractère de la charité.

Je suis fâché, ma Fille, de n’avoir pu satisfaire à votre desir, en venant : je ferai mieux, s’il plaît à Dieu , au retour, Je pars demaià ; je serai jeudi à Fontainebleau, où vous pouvez m'écrire par les voies ordinaires, qui sont ouvertes partout où est la Cour. Je tâcherai d'y voir M. de Chevreuse. Rien ne change en moi; mais je vois qu'on change beaucoup quand on parti dans la tête, et une nouveauté à soutenir. Dieu les par sa grâce. :

La définition de l'espérance chrétienne est connue ; c'est un desir de posséder Dieu en lui-même comme son bien, qu'on peut acquérir, quoique avec difficulté, sur le fondement de son éternelle fidélité et de sa toute puissance, et en vertu de ses promesses. On en veut venir à dire que la charité ne doit donc pas renfermer le desir de posséder Dieu : on ne songe pas que c’est une vertu universelle, qui enferme les motifs des autres vertus. Au reste, elle ajoute à l'espérance , et au desir de posséder Dieu , un desir efficace des moyens , qui comprennent l’observation ‘des commandements. Je rendrai public ce que j'ai écrit sur la charité,

Le vers que vous desirez est ainsi :

RL SCT Tout ce qu’on a pensé, Sans que d’un Dieu jaloux l'honneur soit offensé.

On dit indifféremment avec ou avecque ; ce dernier rend la

La

mesure complète. M. Ledieu aura lu cet écrit à Jouarre. Nous ne saurions fournir aux copies : on imprime cet écrit.

- Vous pouvez garder l’exemplaire de la Déclaration : on en donnera un autre à M. l’abbé. Vous pouvez lui dire que j'ai donné une bourse à la décharge de mes premiers engagements, et que son tour viendra.

Je vais travailler à la distribution des stations, avec une attention particulière sur le père Michel, et sur le desir que vous me marquez. La Ferté-Gaucher est destinée. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.

À Germigny, ce 10 octobre 1597.

CCLXXI. 11 approuveses attraits, et la console de ce qu’il ne poului donner par lettres tous les secours qu’elle desireroit.

J'ai reçu, ma Fille, votre lettre du premier, dont vous étiez en peine. Dans celle du 13, je vous permets d'accompagner madame de Luynes quand elle sortira. Pour votre oraison, il n'en faut point être en peine, ni quitter l'attrait pour suivre les prières de la messe. Ces attraits ne me déplaisént point du tout : au contraire; c’est une grâce dont je suis très reconnois— sant pour vous, et vous n’avez qu'à les suivre et tout aban— donner à Dieu. :

Vous verrez dans peu ma réponse à l’Instruction pastorale M. de Cambrai. Je suis bien aise que vous ayez su ce qui s’est passé à notre serment : j’eusse bien souhaité de vous le pouvoir écrire. Notre Seigneur soit avec vous.

\ À Paris, ce 14 janvier 1698.

pas

P. S. Il m'est bien fâcheux, aussi bien qu'à vous, de ne pouvoir pas vous aller voir, ni même vous donner par lettre tout le secours que vous souhaitez : j'en demande pardon au Saint-Esprit qui vous inspire ce desir. Souvenez-vous de ce saint évêque Fructueux, qui, allant au martyre , et sollicité par quelqu'un de prier pour lui, répondit : Il faut que je prie pour la sainte Eglise catholique , répandue par toute la terre. J’oserois bien , sans me comparer à ce grand saint , dire aujourd’hui, qu'attentif à toute l'Eglise, ce que ce soin général m’emporte,

est rendu par un autre endroit à ceux qui ont besoin de mon secours.

LETTRE CCLXXII. Il lui témoigne la confiance qu'il a que la vérité triom- “phera à Rome, et l’assure qu’il n’abandonnera jamais ses chères brebis

J'apprends, ma Fille , avec déplaisir que votre mal d’yeux recommence. En commençant cette lettre, je suis arrêté par la vôtre qu’on vient de me rendre du 18. 2

Il n’y a rien de décidé du côté de Rome. Nous croyons toujours que la vérité prévaudra, malgré la cabale la plus puissante qu’on vit jamais. Vous aurez bientôt mon livre, s’il plaît à Dieu. Priez-le qu’il y donne sa bénédiction, pour sa gloire et pour le bien de son Eglise. Je compte que je serai bientôt à Meaux : je n'aftends que la publication de ce livre. Au pouvez-vous croire que j'abandonne mes chères b m’attacher aux vues générales de l'épiscopat ? L'exemple € Fructueux n’est rapporté que pour montrer, en Certains temps, des applications particulières à certains objets, et non pas l’exclusion des autres. Mon fond est le même : mais le temps ne seconde pas toujours mes intentions. Pour vous, je vous renouvelle de bon cœur toutes les saintes promesses que je vous ai faites ; et quand le temps le permettra, Je vous le ferai connoître par une visite. Ne négligez pas de m'écrire. Assurez madame de Luynes de la continuation de mes sentiments. Notre Seigneur soit avec vous.

À Paris, ce 18 février 1698.

LETTRE CCLXXHI. 1] Ini annonce son arrivée prochaine à Torcy, donne différents avis.

Je vous remercie, ma Fille, pour ma sœur de Saint-Bénigne *, qui est ravie , et elle a raison. Je vous annonce mon arrivée à Torcy, vendredi prochain au soir, pour en partir le lendemain, après diner. Nous parlerons de vos peines et de vos étals, et je ne veux point que vous vous en Ouvriez à personne. Dieu est avec vous, et c’est assez.

Allez au sacré tombeau avec Marie Madeleine, et criez de tout votre cœur , Rabboni. C’est le seul maître, le seul docteur qui sait parler au dedans. de,

J'ai assurément reçu vosletires ; mais je ne puis en marquer la date. Je rendrai compte du reste à madame de Luynes , à qui je m’en vais écrire. Empêchez tout appareil vendredi, et mo-

* La sœur Cornuau qui se fit religieuse à Torcy, sous madame de Luynes qui en étoit devenue prieure, 24,

dérez-le pour le samedi. Assurez-vous que vous êtes et serez toujours ma première Fille. L'écran est admirable : recevez-en mes remerciments, et faites-les à madame votre sœur. Notre Seigneur soit avéc vous.

A Meaux, ce 4 avril 1608.

LETTRE CCLXXIV. Sur une affaire de la maison de Torcy ; et une visite que M. l'archevêque de Paris devoit y faire.

Je ne puis tarder à vous dire, ma Fille, que je parlai hier à monseigneur l'archevêque pour la conservation du Frémoy. Ilme dit qu'il iroit bientôt à Torcy, et qu’à mon retour il vouloit bien conférer moi sur cette affaire, avant que de la déterminer. Vous ei rtirez, s’il vous plaît, madame de Luynes, afin qu'on are tout ce qu’il sera nécessaire de lui faire voir. Tout'consiste à montrer d’un côté la nécessité d'étendre le 16gement pour les novices et les pensionnaires ; et de l’autre, l'impossibilité d'en commencer de nouveaux : d'où se conclut invinciblement la nécessité de se servir des anciens, en atten— dant qu’on puisse faire autre chose. Faites-lui bien voir d’un côté que la dépense de l'arcade ne sera pas grande, et de l’autre que le noviciat sera régulier; sans oublier les autres raisons qu'on m'a exposées , el le besoin où l’on est de loger les pensionnaires de condition qu’on veut vous donner , ce qui ne con-

tn à pas peu à la subsistance de la maison. Fai un peu parlé de M. l'abbé Dreux, qui par complaisance pour M. Paulet, et par le bruit que fait votre chapelain , se tourne tout à la dé

molition. Dites-lui tout comme à un père; car il n'y a point dans l’épiscopat un cœur plus paternel que le sien. Rendez grâces à Dieu du prodigieux effet de sa réponse aux quatre Jettres de M. de Cambrai. M. Ledieu est chargé de vous envoyer ma Relation du quiétisme. M. de Chevreuse tourne la tête quand il me rencontre : je n’en suis pas moins.son ami et son servi leur; il se fait plus de tort qu'à moi. Je pris notre Seigneur qu'il soit avec vous, ma chère Fille. - À Paris, ce 25 juin 1698.

LETTRE CCLXXV. Sur M. de Cambrai, et les affaires de Torcy.

Ce que dit M. de Cambrai sur Je sujet de la confession , est incompréhensible , ma Fille. 11 sait bien en sa conscience que je ne l'ai jamais confessé. Je ne sais ce qu’il veut dire de sa confession par écrit. Il n’articule rien de net, et il tâche seule-

ment de donner l’idée d’un crime capital dont il m'accuse. Je répondrai sans doute , s’il plaît à Dieu , et en bref. Je me souviens très bien du bon esprit et de la droiture de madame de la Tour-Maubourg. Jamais homme n’a écrit plus artificieusement que M. l'archevêque de Cambrai, ni n’a été plus capable de soutenir l’étonnante cabale dont il est environné. C’est la cause de Dieu, qu'il veut défendre tout seul; car les hommes ne feroient qu'y nuire, si Dieu ne s’en mêloit.

Le pauvre abbé Dreux est mort, et vous n’aurez plus d'obstacle de sa part. Ainsi je conseille à madame de Luynes de commencer son bâtiment, à moins qu’elle n’ait des défenses de M. l'archevêque, ce que je ne crois pas; car je le vis encore hier dans la disposition où nous le pouvions souhaiter.

Notre Seigneur soit avec vous.”

A Paris, jeudi soir, 1698.

LETTRE CCLXXVI. Il l'encourage et la console dans ses peines, et lui parle de la sœur Cornuau.

Ne vous découragez point, ma Fille, de l’état où vous vous trouvez devant Dieu. Il n’en est pas moins avec vous ; et à mesure qu’il paroîtra vous dépouiller , il vous remplira au dedans de dons plus intimes, pourvu que vous persévériez dans l’oraison à votre ordigaire, aussi bien que dans la sainte communio sans vous laisser ralentir ou détourner par quelque considé tion que ce soit: c'est moi qui vous le dis au nom de Jésus Christ. Souvenez-vous de cette parole : En espérance contre l'espérance; et encore : Dilatez-vous ; et encore : Ne cessez de vous réjouir; et encore : Ne craignez point, petit troupeau.

Consolez et conduisez ma sœur de Saint-Bénigne dans ses obédiences ; et du reste dites-lui que je lui permets de pleurer et de s'épancher avec vous, mais avec vous seule. Je n'ai pu trouver le loisir de lire ses consultations. Notre Seigneur soit avec vous, ma chère et première Fille.

À Paris, ce 28 juin 1698. d

LETTRE CCXXVII. Sur la Réponse et les trois Lettres de M. de Cambrai ; et le caractère de son éloquence.

Le jugement que vous faites de la Réponse et des trois Lettres de M. de Cambrai est juste en tous points : vous le verrez bientôt très clairement par ma réponse, dont l'impression s’achève. Je vous envoie le billet pour l’imprimeur que vous

souhaitez : ne le dounez pas que vous ne sachiez que ma Réponse soit affichée : car on n’y auroit pas tout l'égard que je souhaite , à cause de l'impossibilité. J'espère que ma réponse édifiera l'Eglise, et préviendra le publie contre le caractère séducteur de M. archevêque de Cambrai. Il me fait pitié; mais ma pitié se tourne toute vers les infirmes de l’Eglise qu'il séduit. Son éloquence, si vous y prenez bien garde, consiste dans une aisance d’un style contentieux, où le solide manque tout à fait. Les endroits qui regardent M. l'archevêque sont un peu fâcheux; et le monde jugeraque sa bonté n’a pas été assez précautionnée contre an homme, dont il n’a pas connu assez tôt les chicanes et les artifices : mais vous verrez que le fond est bon.

J'aicru, au reste, que vous connoîtriez par mes précédentes, qu'ayant reçu le devis que madame de Luynes m’envoyoit, j’avois par conséquent reçu la lettre dont il étoit accompagné. Du reste, il ne faut jamais qu'elle soit en peine sur la pensée que je puis avoir de ses bons sentiments pour moi. Notre Seigneur soit avec vous.

À Meaux, ce 9 octobre 1698.

LETTRE CCLXX VII. Sur la conduite de M. de Chevreuse envers lui, et sur ses dispositions à l’égard de ses adversaires dans l'affaire du quiétisme.

J'aireçu votre lettre du 10, auretour de Fontainebleau, c’est à dire depuis trois jours. M. de Chevreuse ne songe plus à me voir, mais à détourner les yeux quand il me rencontre : j'aime mieux cela que la dissimulation. Il faut espérer quela décision qu’onattend du Pape,dansce moiseioudansl’autre,changeralescœurs, etine nous donnera pas, comme je le crains beaucoup, de simples dehors. Assurez-vous que de mon côté le cœur est le même. Ma réponse contient une exacte vérité. Tout ce qu'on fait contre moi est plein d’aigreur et d’une hauteur affectée. On craint de ne le pas prendre d’un ton assez haut, et de paroître me céder en quoi ue ce soit. Pour moi, je ne verrai jamais que l'avantage de la cause, etencore poussé par la charité.

J'irois avec plaisir à Torcy, mais vous voyez la saison et le temps. Tenez-vous ferme aux règles que je vous ai données, surtout dans la matière dont vous me parlez. Mettez en Dieu toute votre sollicitude, assurée qu'il a soin de VOUS ; Je vous en suis caution. Conduisez ma sœur de Saint-Bénigne. Dieu vous conduira, et je ne vous manquerai jamais ni à.la vie ni à la mort, ni à madame de Luynes dans l'occasion. Notre Seigneur soit avec vous. « k |

A Meaux, ce 21 novembre 1698.

LETTRE CCLXXIX *. Surses peines , et leur utilité; et sur la manière de combattre certains fantômes qui se forment dans l’esprit.

Vous n’avez point à vous confesser ni à vous embarrasser de ces peines qui ont rapport à moi, ni d'aucune autre. Gardez-vous bien de vous retirer pour cela de la communion.

Dieu, qui par son commandement fait sortir la lumière des ténèbres, a répandu dans nos cœurs la lumière qui rejaillit de la face de Jésus-Christ *. C’est peut-être le secret dessein de Dieu dans ces noirceurs qu'il a permises : c’est peut-être aussi qu’il à coutume de donner un contre-poids à ses grâces. Quoi qu'il en soit, on n’a pas besoin de pénétrer ses desseins, et ilsuffit d’être bien certain qu’il faut recevoir ce qu’il donne. C’est de quoi je vous assure, et qu’il n’y a point là d’illusion.

Il ne faut point chercher à se défaire de ces fantômes : on n’en sera tout à fait défait que lorsque on le sera de la chair et de la mortalité. H suffit de s'élever au dessus, et d’épurer ses pensées en désavouant tout. ce qui vient des sens: ou ce qui fait le même effet, et plus grand, en ouvrant les yeux à de plus pures lumières.

Marchez en confiance et en sûreté, allez votre train malgré vos scrupules et vos peines. Dieu supporte nos foiblesses ; et le chaste Epoux, tout jaloux qu'il est, ne nous traite pas à la rigueur. Recevez ses grâces particulières : mais gardez-vous bien d'en faire dépendre vos communions. À vous, ma Fille, de

bon cœur.

LETTRE CCLXXX. Sur la meilleure manière de répondre pour consoler les âmes dans leurs peines. .

Les réponses précises ordinairement sont un peu sèches. La consolation dans les peines consiste plus dans la décision qui expose la vérité toute nue, que dans des discours pour la soute nir. Cette dilatation de cœur ne se trouve guère dans les réponses qu’il faut faire à des questions de la nature de celles que vous proposiez ; et c'est pourquoi je souhaiterois que vous vous tinssiez aux résolutions qu'on vous donne, sans vous mettre à recommencer, Ce n’est point par rapport à moi, mais par rapport à votre repos que je parle ainsi : assurez-vous-en, et que Je porte sincèrement vos peines devant Dieu. Je le prie qu’il

* Nous donnons ici quelques lettres ou fragments qui sont sans date, 1 HI. Cor.1v. 6.

LETTRE CCLXXXI. Il lui marque différents endroits de l'Ecriture pour se préparer à sa confession, et lui apprend comment l’œuvre de Dieu doit être conduite dans les âmes.

Je vous ai offerte ce matin à Dieu, afin que vous ayez part avec moi à la gloire de notre Seigneur, et que nous nous en rendions dignes vous et moi, par celles que nous prendrons à ses humiliations.

Pour vous préparer à votre confession, les psaumes xvir, xxx, Cu, ef cur, avec les sept Pénitentiaux!, seront les plus propres ; le vrre chapitre de saint Luc, les xxr, Xx11, XXII, XXIV, xxv,etle xxvie jusque au verset 45 de saint Matthieu, avec le xue de saint Jean. Tout y parle de la préparation à la dernière heure par une humble pénitence, et il y faut apprendre à s’élever des pieds de Jésus à sa tête.

Vous ne devez point appréhender que vos peines me rebutent : elles ont quelque chose de fort caché ; mais cela même m'encourage ; parce que l'œuvre de Dieu, qui est la sanctification des âmes, doit être conduite parmi les ténèbres, et dans un esprit de foi et d'abandon, tant du côté des directeurs que de celui des pénitents. Allez donc de foi en foi, et en espérance contre l’espérance.

Je salue mesdames de Fiesque, de Lusanci, de Rodon , etc.

LETTRE CCLXXXII. Il la rassure sur certaines adhérences ; veut qu’elle se repose sur sa foi, et suive invariablement la conduite qu’il lui a prescrite.

Vous n'avez plus à vous troubler de ces adhérences, après la résolution précise que je vous ai donnée sur cela, ni à chercher les raisons sur lesquelles je me fonde ; puisque je vous assure qu'elles sont certaines et si claires, qu’il n'yena point en matière de direction de plus manifestes ; mais c’est assez qu'elles me le soient, et le temps est venu où il faut absolument que vous vous reposiez sur ma foi, en pleine soumission et obscu— rilé.

C’est pour la même raison que vous devez continuer à tout’ exposer; parce que tout le repos, et pour le présent et pour l'avenir, qui vous est absolument nécessaire pour entrer dans les voies où Dieu vous veut, dépend de là.

Tenez-vous donc ferme à suivre la même conduite : je vous arrêterai où il faudra et quand il faudra ; je vous l'ai déjà dit plus d'une fois, et je vous le répète encore. Dieu le veut ainsi : cela est, Amen, amen : croyez et votre foi vous sauvera.

Vous recevrez cette lettre par ma sœur Cornuau. Donnez-lui vos conseils : les miens sont qu’elle se soumette sans réplique et sans résistance.

Ecrivez au reste ce que Dieu vous inspirera dans l’occasion à madame de Saint-Bernard. Dieu est seul : sa sainte volonté en toutes choses.

LETTRE CCLXXXIIL. Sur ses infidélités, l’extrême bonté de Dieu, et les dangers d’une trop grande crainte de l'illusion.

Depuis ma lettre écrite, on me rend votre lettre du 16, sur laquelle je ne vois pas que j'aie rien de nouveau à vous dire. Noyez vos infidélités dans le sang de Jésus-Christ et dans l’a bîme des bontés de Dieu, et continuez à marcher dans les voies qu’il vous ouvre. Il est au dessus de tous ses dons et de toutes nos ingratitudes ; et il donne, parce qu’il est bon. La crainte de l'illusion est ce que vous avez le plus à craindre. Parce que vous êtes infidèle, s’ensuit-il que les dons de Dieu ne soient pas, et que sa vérité ne subsiste pas ?

Vous vous embarrassez peut-être trop de la manière dont on me recevra. J'offrirai à Dieu de tout mon cœur madame votre nièce. Je vous bénis en partant, autant que je puis, de la bénédiction que Jésus-Christ donna à ses apôtres, en s’élevant vers les cieux. Notre Seigneur soit avec vous.

LETTRE CCLXXXIV. À la sœur Cornuau, religieuse à Torcy.

11 lui envoie l’épitaphe de madame d’Albert.

Voilà, ma Fille, ce qui m'’ést venu sur l’épitaphe de feu madame d'Albert : il en faudroit dire davantage, si dans cette matière il n’étoit nécessaire de trancher court. Présentez-la de ma part à madame de Luynes, dont je voudrois bien contenter l’amour par quelque chose de plus étendu.

| Ci gît MARIE-HENRIETTE-THÉRÈSE D'ALBERT DE LUYNES.

Elle préféra aux honneurs

D'une naissance si illustre et si distinguée

Le titre d’épouse de Jésus-Christ

En mortification et en piété.

Humble, intérieure, spirituelle

Entoute simplicité et vérité,

Elle joignit la paix de l’innocence Aux saintes frayeurs d’une conscience timorée. Fidèle à celui qui, presque dès sa naissance,

Lui avoit mis dans le cœur le mépris du monde, Elle fut longtemps l'exemple

Du saïintet célèbre monastère de Jouarre;

D'où étant venue en cette maison

Pour accompagner une sœur chérie,

Elle y mourut de la mort des justes,

Le 4 février 1699, Subitement en apparence, En effet, avec les mêmes préparations Que si elle avoit été avertie de sa fin...

Pour vous, ma Fille, comme je vous l'ai dit tant de fois , vivez et mourez comme sous les yeux d’une sainte amie. Notre Seigneur soit avec vous.

A Paris, ce 29 décembre 1700.

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