LX. Raisonnement de du Moulin improuvé par M. Jurieu
Selon le ministre du Moulin , le règne du pape commence en lan 755, à peu près dans le même temps que les empereurs d'Orient perdirent Rome‘. Ce terme ne semble pas mal trouvé. Il est vrai que les dix rois qui signifioient le démembrement de l'empire, n’y conviennent pas ; ce démembrement avoit précédé, il y avoit plus de trois cents ans, comme M. Jurieu en est d'accord, et la date en est constante. Mais quoi, tout ne peut pas cadrer si juste dans un système fait à plaisir. Trouver aussi en ce temps , c’est-à-dire , au temps
* Apoc, xr11, 260. — 2 Ibid. 364. —3 Ci-dessus, n. 18. — 4 Apoc. x111, p. 147, 186, 215, 240.
AUX PROTESTANTS. 475 de Pepin, dix royaumes qui fissent partie de l'empire du pape, du Moulin l'espère si peu, qu'il en recule le temps d'autres trois cents ans bien comptés, et ne pose les dix. royaumes qui devoient servir au papisme , qu’en l'an 4074, sous Grégoire VIT, où, dit-il', la papauté s'est élevée au comble de la grandeur mondaine. Trois cents ans de plus ou de moins ne font rien à ces messieurs; encore si à cela près tout alloit bien : mais non. Je pourrois montrer, si je le voulois, autant de violence faite à l'histoiredans le temps de Grégoire VIT, que dans les autres. Laissons tout cela, et venons à la question curieuse, pourquoi, contre l'intérêt et les préjugés de la secte qui devoit faire venir l'Antechrist au milieu du débris de Rome, du Moulin en à mis plus bas la naissance? C’est, en un mot, comme on l’a déjà touché, qu'il ne pouvoit s'empêcher de respecter en quelque manière les siècles précédents.
Cependant à commencer, selon du Moulin, le règne de l'Antechrist à l'an 755, et àle continuer douze cent soixante ans, c'étoit pousser cet empire jusqu’à l'an 2045, et laisser le peuple réformé quatre cent quatre ans dans l'oppression. A la vérité, elle étoit légère du temps que du Moulin écrivoit, Depuis le temps de FrancçoisIl, la réforme persécutrice, plutôt que perséeutée, étoit toujours prète à tirer l'épée, et à appeler l'étranger : ses villes d’otage la faisoient redouter ; ses assemblées générales étoient fréquentes; ses députés toujours plaintifs ; et on avoit tant d'égards pour eux, qu'il étoit bien plus dangereux de toucher à un protestant qu’à un prètre. Je ne dis rien qui ne’ soit connu , et cela passoit en proverbe parmi le peuple : mais parce que la réforme ne dominoit pas , elle se tenoit pour opprimée ; et pour lui diminuer le temps de son affliction, le ministre le fit finir en 89.
Son fondementétoit si léger, qu'on auroit peine à le croire. Il se fonde sur les trois jours et demi de l’onzième de l’Apocalypse, durant lesquels les corps des deux témoins demeurent gisants dans la place *. Cette place, dit du Moulin”, stgnifie l'Eglise romaine; et il est manifeste que saint Jean par là met un temps durant lequel les trois jours et demi
1 Apoc. xrxr, 286. — 2 Ibid, xr. 8, 9, 11. — 3 Du Moulin. p. 35.
sont la persécution de l'Eglise sous la hiérarchie romaine. Passons cela; trois jours et demi seront done apparemment trois ans et ui , selon la glose des jours prophétiques ? Point du tout : trois ans et demi seront à ee coup six cent trente ans , et voiei comment : Trois jours et demi sont la moitié d'une semaine ; ce qui nous donne à connoître que le Sainté Esprit comprend ici tout le temps de la domination de la bête par une semaine , et qu'il nous avertit que la persécution durera la moitié du temps de cette domination: Puis donc que sa domination doit durer douze cent soixante ans, il s'ensuit que la hiérarchie romaine doit persécuter les fidèles six cent trente ans : après cela, la résistance . qu'il fera sera sans effusion de sang, pour ce qu'il sera affoibli.
Cela posé, il lui est aisé de venir à seize cent quatr e-vingtneuf. Car, poursuit-il, je ne trouve point que le siége ro main ait persécuté et usé de cruauté généralement envers ceux qui se sont opposés à sa doctrine, que depuis Bérenger, que le pape Nicolas I contraignit à se dédire par force l'an 1059 de Jésus-Christ ; et depuis cela, les papes ont tou jours perséculé ceux qui ont tenu la même doctrine. Si donc à mille cinquante-neuf ans vous ajoutez six centtrente ans, vous trouverez que la persécution de Eghses sous les papes doit finir en l'an 1689.
Tout est faux visiblement dans ce pe à ce qu'on y dit de l'Écriture, ce qu'on y dit de l’histoire; tout est faux encore une fois: L'histoire de la prétendue persécution est insoutenable. S'il faut compter pour persécution la condamnation de ceux qui ont nié la présence réelle, ce n’est point en 1059, et par Bérenger qu’on a commencé : ces hérétiques d'Orléans, que le roi Robert eondamna au feu en 4047:; étoient de l’avis de Bérenger, et il falloit les compter comme les premiers perséeutés pour cette doctrine. Que si l'ona honte d’appeler persécution , le juste supplice de ces impies légitimement convaincus de manichéisme , il faut encore rayer les persécutions des Albigeois, également convaincus de méme crime. Quant au temps de Bérenger, où le ministre établit
: Act. Cone. Aur, Spicil, t. 2. Conc. Lab. t. 9. Var. xr. 47.
une persécution générale, tout cela est faux : on voitbien des particuliers irrités de ces nouveautés, assemblés sans ordre eontre lui; mais on ne voit, nisang répandu, ni décret publié, ni persécution générale ; on ne voit aucune marque de violence dans les conciles où cet hérésiarque se rétracta ; il & confirmé, en mourant , sa rétractation; on le laissa dans le ministère d'arehidiacre ; on lhonora de la sépulture ecclé- . Siastique. Hildebert, évèque du Mans, mit sur son tombeau ur éloge, que, ni cet évèque constamment zélé défenseur de la présence réelle n’aroit fait, ni ses confrères n’auroient erduré après la condamnation solennelle de Bérenger , si on p'avoit cru qu'il étoit permis d’honorer sa pénitence. C’en est assez pour faire voir la fausseté de l’histoire des persécutions, comme du Moulin l’a bâtie, et par conséquent l’inuti- Eté de sa prédiction prétendue, puisqu'elle est toute fondée sur cette date. Mais il nous sera bien plus aisé de convainere ee ministre d'avoir abusé trop visiblement de l’Ecriture et du texte de saint Jean. Pour en venir à son compte, il faut supposer deux choses : l’une, que tout le temps de la bête est une semaine. Mais où cela est-il écrit? Une semaine assurément se compte par sept; une semaine de jours sont sept jours; d’années, sont sept ans; de siècles, si lon vouloit pousser jusque-là , sont sept siècles , et sept cents ans complets : maïs douze cent soixante jours , soit qu’on les prenne pour des jours réguliers, ou pour des années, comme le veulent les ministres, et du Moulin même, ne feront jamais une semaine ; au contraire, douze cent soixante jours sont, selon saint Jean , trois ans et demi, c'est-à-dire, la juste moitié d'une semaine d'années ; mais jamais la semaine entière ; et douze cent soixante ans se réduisent encore moins au nombre de sept; en sorte qu'on ne peut comprendre comment le ministre en a fait une semaine, puisque c’est visi-— blement choquer le bon sens, le texte de saint Jean, le style et l’analogie de toute l'Ecriture. La seconde chose qu’il faut supposer, c’est que la bête qu’on fait si eruelle, ne persécute que la moitié de son temps , contre le texte formel, ou il est porté, non pas qu’elle durera, mais qu’elle persécutera douze gent soixante jours, que la sainte cilé sera foulée aux pieds
" autant de temps', c'est-à-dire quarante-deux mois; et que les témoins précheront douze cent soixante jours dans le eilice, c’est-à-dire, selon du Moulin lui-même ?, avec beaucoup d’affliction : d'où ce même ministre conclut que l’oppression de l’Église dure tout ce temps, selon saint jean. Quel fondement y a-t-il done de la réduire à la moitié, si ce n’est qu’on veut flatter un peuple impatient, d’une plus prompte délivrance? Mais, dit-on, la persécution doit durer trois jours et demi; ce n’est pas ce que dit saint Jean : la persécution doit durer douze cent soixan®® jours, en quelque sorte qu’on les veuille prendre. De ces douze cent soixante jours, il y en aura trois et demi que les témoins paraîtront tout à fait morts : voilà ce que dit saint Jean ; mais voici ce que conelut du Moulin. Donc ces trois jours et demi composent six cent trente ans, et la moitié de douze cent soixante. Je n’entends plus rien à ce compte : douze cent soixante sont sept, et trois et.demi sont six cent trente : une pareille absurdité n’étoit jamais montée jusqu'alors dans une tête humaine : aussi l’'a-t-on rejetée jusque dans la famille de du Moulin, et le ministre Jurieu, son petit-fils, a décidé en deux endroits, que son aïeul s’étoit trompé? : Que prendre, comme dl a fait, trois jours et demi pour six cent trente ans, est une chose qui n'a d'exemple dans aucune prophétie ; que ses hypothèses se détruisent elle-mêmes ; que le fondement sur lequel il a bâti, est tout à fait destitué de solidité : de sorte que ce seroit une rencontre tout à fait casuelle, si la chose arrivoit, comme il l'a dit, Voilà, selon M. Jurieu, ce que c'est que l'explication qui donne par toute la terre de si grandes espérances aux protestants, qu'ils se regardent déjà comme les maîtres de la chrétienté.
Ilest vrai que du Moulin lui-même ne se donne pas pour un homme inspiré, et ne donne son explication que comme üne conjecture ‘. N'importe, la conjecture d’un ministre de cette importance, quoique jetée en l'air, au hasard contre le texte de saint Jean et toute l’analogie des Écritures, et avec des fondements que M. Jurieu méprise lui-même, deviendra
* Apoc. xt, x11, xr11. — 2 Ibid. p. 345. Explie. — 3 Acc, 1. p. p. T4. ct, p. p. 185. — 4 Ibid.
. AUX PROTESTANIS. * 477 une prophétie, quand un peuple, qui veut se venger et vaincre, s’en entêtera : tant on se joue de l'Écriture ; tant on
écoute les hommes parmi ceux qui ne cessent de déclamer contre les inventions humaines.
LXI. Comment M. Jurieu a tâche de revenir à linterprétation de son
aïeul, après l'avoir méprisée.
- [y à une autre raison qui oblige M. Jurieu à rejeter l'exposition de son grand-père; c’est que ce bon homme s’est avisé de donner à chacune des sept phioles deux cent quatrevingt-sept ans ; de sorte qu'à les commencer, comme il fait, à l’origine du christianisme, elles mèneront les protestants jusqu'après l'an 2000; et au lieu de dominer, comme ils le prétendent , ils auroient encore à souffrir jusqu’à l'an 2045, c'est-à-dire, trois cent trente ans, n'y ayant aucune apparence, selon leurs principes, que le pape règne sans persécuter '. Ennuyé d’un si long délai, M. Jurieu a tranché plus court. À force de desirer , comme il le confesse, d'annoncer de bonnes nouvelles à ses frères, il a trouvé que leurs souffrances et le règne de l Antechrist tiroient à leur fin *; et pour avancer la chute d’un règne qui l’importune , au mépris des anciens ministres et de du Moulin, qui n’ont osé mettre lAntechrist dans saint Grégoire, celui-ci l’a fait remonter jusqu’à saint Léon.
Cependant, comme, selon sa supputation, le règne papal doit aller jusqu’à 1710 ou 715, ce qui lui paroïit trop long pour ses réformés, et que l'hypothèse de du Moulin, où la souffrance finit à 89, est plus favorable ; quoiqu'il la méprise autant qu'on a vu, il n’en veut pas perdre le fruit ; et il a mis à la tête de son Accomplissement des prophéties, imprimé en 1686, que la persécution présente peut finir dans trois ans et demi, C'est-à-dire, comme disoit son aïeul, en 89.
Ces termes, elle peut finir, empêchent de se tromper. Mais le ministre paroît encore plus tremblant dans le corps de son discours, où il parle ainsi‘ : Néanmoins, quoique du Moulin
x Jur. Acc. 1. p. p. 71. Du Moulin, Acc. p. 359. — ? Jur, Acc. 1x. p. 185. — 3 Titre de l'Ace, — 4 Ace. 11,p. p. 185.
ait bâti sur de si mauvais fondements, il n'est pas tout à fait hors d'apparence que la persécution ne puisse cesser en l'an 1689. ss ” Pour cela, il ne faut que présupposer que cette persécution est constamment la dernière; car les deux témoins sont morts, comme nous verrons‘, et il ne leur reste plus qu’à ressusciter après trois jours et demi, c’est-à-dire, trois ans et demi. Au reste, le ministre avoue qu'il s’étoit bien trompé dans ses Préjugés légitimes *, lorsqu'il avoit mis cette mort des deux témoins dans tout le temps qui s’écoula depuis læ totale ruine des taborites, jusqu'à la prédication de Luther. Il étoit pourtant assez beau de voir ressusciter ces deux témoins en la personne de Luther et de Zuingle; et le ministre auroit persisté dans une idée si favorable aux réformateurs, si depuis la publication des Préjugés , il n’étoit arrivé en France des choses qu’il étoit bon de trouver dans lApocalypse. C’est ce qui nous a produit dans le livre de l'Accomplissement des prophéties, une nouvelle explication : mais voyons si elle sera plus heureuse que celle qu'on abandonne.
On veut que la mort des deux témoins, qui doit éteindre la véritable religion durant trois ans et demi, soit certainement la persécution présente *. Ils mourront donc enfin ; et puisque nous sommes à la fin de leur témoïgnage, et de la persécution antichrétienne, la véritable religion, c'est-àdire, toute la réforme, va être éteinte. Non, le ministre à trouvé un expédient pour ne la faire mourir qu’en France. Ce sera là seulement que la bête tuera les deux témoins, et leurs corps seront gisants, non pas sur les places de la grande cité, mais sur la place, au singulier, qui est & France. Mais, poursuit le ministre‘, s'ils y sont tuës, ils n'y seront pas ensevelis; et Dieu, dans la France même, se conservera des fidèles qui empècheront que les deux témoins ne soient ensevelis, et que la vérité ne périsse tout à fait. Ce n’est done pas périr tout à fait que de mourir, en sorte
= Acc. 11. p. p. 184, 185, et suiv. — 2 Préj. 1. p. chap. v. p. 97,
98. — 3 Acc. 11. p. p. 185. — 4 Ibid. ch. x. 475, 176, 200, 205. Ibid. 479.
qu'il ne reste plus qu’à être enterré? Nouvelle invention : mais elle va bientôt disparoitre. Suivons ! : Tous les Etats où la réformation est la religion dominante, ne souffriront pas de cette dernière persécution. Il y a longtemps que ces Etats n'appartiennent plus à la bête; la persécution ne se doit faire que dans l'étendue de l'empire du pa- Pisme, où il est dominant ; les deux témoins ne seront tués qu'où ils prophétisoient revêtus de sacs, c'est-à-dire, dans la persécution et sous la croix. Quoi donc ! ces pays heureux où la réforme domine, ne sont plus au nombre de ces deux témoins qui soutiennent la vérité persécutée ? II le faut bien, car autrement la nouvelle interprétation ne subsisteroit plus. Mais enfin est-on du moins bien assuré que tous les pays, sans exception , où la réforme domine, n’auront point de persécution à souffrir? Pas trop. Dans le livre de lAccomplissement des prophéties*, l’auteur doutoit encore un peu de l’Angleterre ; et peut-être qu'à présent, que ses lumières sont augmentées, il'en parlera plus certainement. Sans doute il devinera que l'Angleterre ne devoit pas être persécutée, mais persécutrice, en commençant ses persécutions par son roi, et le privant de son trône, après l’avoir reconnu et couronné unanimement, et Jui avoir juré en particulier et en corps la fidélité qu’on a jurée à ses augustes prédécesseurs ; voilà le bel endroit de la prophétie et de la réforme.
Pour la fin de la persécution, comme constamment, selon l’auteur, elle ne doit durer que trois ans et demi, il y auroit vu clair dès lors, n’étoit qu'il ne sait pas bien s’il faut compter les trois ans et demi, depuis la suppression de l’édit de Nantes, ou bien à quelques autres termes”. Quoi done, il n’est pas bien assuré que les deux témoins soient morts en France ? Pour moi, comme l’auteur en avoit parlé, je les aurois crus tout à fait morts, puisqu'il ne leur manquoit plus que la sépulture; mais l’auteur s’est réservé de nous dire en un autre temps s'ils sont morts ou non : Dieu, s'il veut, peut compter les trois ans et demi de la mort des témoins, depuis la révocation de l'édit de Nantes, faite en 1685 au mois d'octobre ; mais que Dieu le veuille ainsi, nous n’en
1 Act, 11. p. p. 178.ete. — 2 Ibid, 173, 174. — 3 P, 183, 184.
avons aucune certitude’. I a raison, et il fait tres-bien de se réserver à compter comme il lui plaira : c'est de même que s’il disoit : Nous saurons bien ajuster les choses, et faire croire tout ce que nous voudrons à un peuple, qui, en se vantant de tout voir par lui-même, nous en croit aveuglément en tout et partout, mais toujours et à coup sûr, sur les prophéties.
Cependant s’il arrive quelque chose de ce qu’on avoit hasardé dans ses prédictions, on se donne hardiment un air de prophète. Écoutons comme le ministre triomphe de ce qu’aujourd'hui toute l’Europe semble conjurée contre la France sa patrie’. Permettez-moi, mes frères, de vous faire ressouvenir que ce fut précisément notre conjecture, il y a plus de trois ans, quand nous expliquions ces paroles de l’onzième chapitre de l’Apocalypse : ceux des tribus, langues et nations ne permettront pas que leurs corps morts soient mis au sépulcre.... 11 y a apparence, disions-nous, que toute l'Europe contribuera à empêcher que la France ne vienne à bout de son dessein d'extirper la vérité. Ne falloit-il pas être un grand prophète pour prévoir que la jalousie élevée depuis si longtemps contre un royaume que Dieu a relevé par tant d'avantages, produiroit de puissantes ligues, et que la réforme tàcheroit de s’en prévaloir ? M. Jurieu a prévu tout cela précisément ; c'est un nouveau Jérémie qui a vu, mais avec des yeux secs, les maux dont ses voisins conjurés menacent son pays.
Qui peut voir sans indignation cette horrible profanation des oracles du Saint-Esprit, et l'audace de s’en jouer à sa fantaisie, aussi bien que de l’avenir que Dieu se réserve, et de la simplicité des peuples, doit craindre d’être livré aux illusions de son cœur. Dieu peut changer ces funestes dispositions, et tourner en bien le mauvais présage : il y a même sujet d'espérer qu’il ne permet cet esprit de vertige dans les docteurs de la réforme, que pour enfin ramener ceux qui sont trompés de bonne foi. Pour ceux qui s’endurciront contre la vérité manifeste, il n’v a pour les tromper qu'à les flatter dans leurs espérances, et à faire un peu
1 Acc.rr. p. p. 186. — 2 Lett. xrr. p. 93. 2 col.
AUX PROTESTANTS. 481 l’homme inspiré, Que M. Jurieu ne s’emporte pas, si je dis ici qu'il n’en joue pas mal le personnage, principalement à l'endroit où il parle ainsi’ : Je puis dire que je ne me suis pas appliquë à l'étude des prophities PAR CHOIX ET AVEC LIBERTÉ ; je My suis senti poussé par une espèce DE VIOLENCE, À LAQUELLE JE N'AI PU RÉSISTER. Ce transport d'un homme entraîné avec une force invincible, sans liberté et sans choix, si ce n’est pas une fiction, ou c’est le transport d'une imagination échauffée et une illusion de fanatique ; ou c’est une impression du malin esprit, ou c’est un coup de la main de Dieu ; après quoi il ne reste plus qu’à dire tout ouvertement avec les prophètes : La main de Dieu a été faite sur moi. Déjà on ne doute plus dans le parti que le ministre Jurieu ne soit inspiré : ce n’est aussi qu'après avoir frappé deux, trois, quatre, cinq et six fois avec une attention religieuse et une profonde humilité, qu'il croit que la porte s'est ouverte *. Enfin, c’est le Daniel de toute la réforme ; c'en est l'homme de desirs : déjà on frappe en Hollande, et on répand dans toute l'Europe des médailles où paroîit sa tête. Il y en a de deux sortes ; la première, à la vérité, est équivoque : on voit d’un côté le puits de l’abîme ouvert avec toute l’épaisse fumée qui s'élève contre le ciel de cette fournaise infernale ; et de l’autre, on voit paroiître M. Jurieu comme si c’étoit lui qui vint de l'ouvrir. Là on ne lui donne que ses qualités de ministre et de professeur en théologie : mais dans la seconde, on s'explique mieux : c'est d’un côté la bête de l’Apocalypse; et de l’autre, M. Jurieu comme son vainqueur, avec cette inscription, qui fera l'étonnement de la postérité, et après laquelle aussi je n’ai rien à dire, Petrus Jurieu propheta.
t Avis à tous les chr, au comm. de l’Ace. des proph. p. 4. — * Act. II. p. p. 94.
Bosscer, t. 11, 21
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RECAPITULATION,
ÉCLAIRCISSEMENT, ET CONFIRMATION DE TOUTES NOS PREUVES, ET DE TOUT CET OUVRAGE SUR L'APOCALYPSE.
LXII. Pourquoi cette récapitulation ; te qu’il y faudra observer.
Pour achever d’aider nos frères, j'ai encore à faire deux choses, qui mettront, s’il plaît à Dieu, la vérité dans la dernière évidence : la première, de recueillir, dans un abrégé le plus court qu'il sera possible, toutes les preuves qui sont répandues, non-seulement dans cet Avertissement, mais encore dans tout le reste de l'ouvrage, en sorte qu’on les puisse voir comme d’un coup d’œil, et par ce moyen les mieux sen- \ir ; la seconde, de les réduire à un ordre qui les rende plus “onvaincantes, et qui les mette (je l’oserai dire encore une fois dans ce qui regarde la réfutation) en forme démonstrative.
Autre est l’ordre dont on se sert pour instruire son lecteur, et le conduire peu à peu à la lumière ; autre est l’ordre qu’on doit employer pour achever de le convaincre, après qu’il est déjà instruit. C’est à ce dernier ordre que je m’attache, et voici une première démonstration.
LXIITI. Première démonstration,-que la destruction de la prostituée aux chap. xvir, xvix et xix de l'Apocalyÿpse, par les principes des protestants, est une chose accomplie ; et ainsi qu’on y cherche en vain la chute future de la papauté.
La prostituée dont il est parlé dans le xvn° chapitre, que les dix rois doivent désoler et consumer par le feu , dont ils doivent dévorer les chairs, piller les richesses et partager les provinces, Y. 16, c’est Rome, maîtresse du monde sous les anciens empereurs romains, prise et saccagée par les Goths, et son empire dissipé dans les environs du cinquième siècle : c’est un principe avoué par les protestants, et c’est de là qu'ils concluent que leur Antechrist prétendu doit naître du débris de Rome et au milieu de ses ruines. C’est aussi par là qu'ils prétendent que la prophétie de saint Paul, où ils croient voir arriver l’Antechrist après la chute de l'empire
romain , à un parfait rapport avec celle de saint Jean ; et ce rapport des deux prophéties fait constamment , comme on a vu, le fort de leur interprétation : par conséquent, selon eux, le Y. 16 du chapitre xvir de saint Jean, où la prostituée est détruite, et son empire dissipé, est une chose accomplie dans le sac de Rome. Or la chute qui est décrite si amplement au chapitre xvr, et dont on rend grâces dans le ciel au x1x°, est la même qui est proposée en peu de mots au ÿ. 16 du xvu°. Done cette chute des chapitres xvrr1 et x1x, est pareillement chose accomplie, et accomplie dans le sac de Rome ; et les protestants se trompent eux-mêmes, quand ils veulent s’imaginer après cela une autre Babylone qui doive tomber, et d’où il faille sortir.
Toute la difficulté est à prouver que la chute des chapitres xvirr et x1x est la même que celle du xvri°. Or nous l'avons démontré ‘ d’une manière à ne laisser aucune réplique par les paroles de saint Jean; et voici, pour faciliter toutes choses, l’abrégé de cette preuve. Au commencement du chapitre xvrr, l'ange promet à saint Jean de lun faire voir la condamnation de la grande prostituée, %. x. Or cette condamnation est celle qu’il lui fait voir dans les chapitres xvriret x1x, où l'on voit tomber celle dont la prostitution avoit souillé tout l'univers, xvrrr. 3, et le jugement exercé sur la grande prostituée, dont la prostitution avoit corrompu toute la terre, x1x. 2. Par conséquent la prostituée, qui doit tomber au chapitre xvir , est la même qui est tombée en effet aux chapitres xv1I1 et x1X.
La même chose se démontre encore par une autre voie : la prostituée dont on nous fait voir la condamnation future au Ÿ.1 du chapitre xvur, est la même qu’on nous fait voir entre les mains des dix rois qui haïssent la prostituée, la désolent et la brülent dans le feu au ÿ. 16. Or celle-là est la même dont on nous fait voir la chute effective dans les chapitres xvIII et XIX, en sorte qu'il n’y à nulle différence, sinon qu’on dit dans l’une : Elle tombera ; et dans l’autre : Elle est tombée, xviur. 2; dans l’une, qu’elle sera cousumée par le feu, xvrir. 46 ; et dans l’autre, que la fumée de son embra-
1 Avert. etc. n. 21.
sement a saisi de crainte tous les peuples, xvur. 9 : dans l'une , que ses richesses seront pillées; et dans l’autre, qu’elles le sont en effet, xvrrr. 12, ete.; dans l’une enfin, que le jugement sera exercé sur elle, xvir. 2; et dans Pautre, qu'il a été exercé, et que Dieu en reçoit les justes louanges dans le ciel, x1x. 4, 2, 3. Par conséquent, ces trois chapitres ont déjà été accomplis dans le sac de Rome; et ce que les protestants veulent qu ’on y trouve de la ruine future de JP Église romaine, et de la nécessité d’en sortir, non-seulement par la suite des paroles de saint Jean, mais encore par les principes des protestants mêmes, et encore par les principes où consistent les fondements de tout le système, n’est qu’un songe.
XELIV. Seconde démonstration du chap. xvur. Preuve par les protestants que l’Église romaine est la vraie Église.
Voici une seconde démonstration qui n’est pas moins évidente, et encore par les principes des protestants. Quand on leur auroit accordé, ce qui démonstrativement vient de paroître impossible, que la Babylone des chapitres XVIr, XVIIE et x1x, seroit l'Église romaine, je conclus, selon leurs prin— cipes, que l Éolise romaine est la vraie Église ‘. Car l’Église où est renfermé le peuple de Dieu, est sans doute la vraie Église. Or la Babylone qui tombe , est celle où est renfermé le peuple de Dieu , puisque c’est de là qu’on lui ordonne de sortir : done la Baby lone qui tombe, et qu’il faut quitter, est en même temps la vraie Église,
Si l’on dit que le peuple de Dieu y étoit au commencement, ét avant que l’Antechrist y füt tout à fait formé, tout le contraire paroît par cette preuve : si Babylone est jamais abominable, si l'Antechrist y est jamais tout à fait formé, c’est au temps où elle est punie pour ses abominations , et ou elle tombe. Or c’est en ce temps précis qu'il est ordonné d’en sortir, comme il paroîit par le texte : Elle est tombée, elle est tombée, xvitr. 2. Et incontinent après : Sorfez-en, mon peuple, de peur d'être enveloppé dans ses ruines , parce que ses péchés sont parvenus jusqu'aux cieux. C’est done en ce
1 Avert, n. 41.
temps précisément que le peuple de Dieu y est, et qu’elle est par conséquent la vraie Église, la mère des enfants de Dieu.
C'est ce qui se confirme encore par les principes des protestants en cette manière : Les protestants veulent qu’on en sorte, non pas comme d’une ville qui va tomber en ruine, mais comme d’une Église corrompue, dont il faut fuir la - communion : c'étoit dôné dans sa communion que le peuple de Dieu étoit ; et loin d'être une fausse Église, c’est la véritable.
Si l’on dit que le peuple de Dieu qui en doit sortir , est seulement le peuple de Dieu par la prédestination éternelle, quoiqu'il soit encore en effet le peuple du diable, M. Jurieu entreprend de détruire cette réponse , et la détruit en effet par deux démonstrations ‘ : la première, en faisant voir, ce qui est indubitable , que dans toutes les Ecritures, Dieu n'appelle point son peuple , des gens qui sont en état de damnation * : donc le peuple dont il est parlé dans cet endroit de saint Jean , n’est pas en état de damnation : ce n’est done pas un peuple infidèle prédestiné à sortir de la damnation, mais un peuple justifié et croyant, qui en est actuellement délivré.
La seconde : C'est qu'il est, dit-il, plus clair que le jour, que Dieu, dans ces paroles : Sortez de Babylone, mon peuple, fait allusion aux Juifs de la captivité de Babylone , qui en cet état ne cessèrent pas d'être Juifs, et le peuple de Dieu : done, ceux qui sortiront de la Babylone mystique, seront le peuple de Dieu dans le même sens , et par conséquent la vraie Église.
On peut voir ici en passant, avec quelle bonne foi le ministre s’est tant emporté sur ce que j’assure qu'il a reconnu qu'on se sauvoit dans notre communion, et que plusieurs saints y étoient actuellement renfermés. Il n’y a opprobre dont il ne me charge dans sa lettre x1 pour l'avoir dit *. On voit maintenant si j'ai eu tort , et si j’avois mérité d’essuyer toute l'amertume du style de ce ministre, pour lui avoir montré dans son Système un labyrinthe d'où il ne peut sortir.
1 Syst, p. 145. Var. xv. 56.— 2 Ibid. — 5 Lett, xr. 4. an,
Tout ceci se confirme encore, en ce que le même ministre nous assure ‘ que Les cent quarante-quatre mille marqués de l’Apocalypse sont représentés être dans l'empire de l'Antechrist, comme les Israélites étoient dans l'Egypte : or les Israélites étoient dans l'Égypte comme le vrai peuple de Dieu : done ceux qu’on veut être sous l’Antechrist, et dans la communion de son Église, sont le vrai peuple de Dieu.
Et il ne faut pas nous dire que c’ên soit seulement une partie, car saint Jean dit universellement : Sortez de Babylone, mon peuple. C’'en est done manifestement, ou la totalité, ou tout au moins le plus grand nombre, d'autant plus que les cent quarante-quatre mille marqués que le ministre reconnoît être dans l'empire de l’Antechrist, représentent l'universalité des saints : C’étoit donc aussi tout le peuple saint qui devoit sortir de Babylone.
De là ce raisonnement : Ou ce peuple étoit déjà sorti de la communion de l'Église romaine, ou il y étoit encore : s’il en étoit déjà sorti, on ne lui doit pas dire, sortez-en ; ets'il n’en étoit pas sorti, l'Église romaine est la vraie É glise , qui jusqu'au temps de sa chute , renfermera en son sein les enfants de Dieu.
C'est encore une autre démonstration de dire, comme nous avons fait’ : Selon vous, tout le dessein de l’Apo-
calypse est de vous. faire connoitre l'Église antichr étienne, afin de vous obliger à en sortir ; tout aboutit done à ce précepte, sortez de Babylone , mon peuple : or, ce précepte ne vient du ciel qu'au moment de la chute de Babylone : il y faut done demeurer jusqu’à sa chute. Tous ceux qui se sont séparés avant ce temps-là, ont prévenu le précepte, et ne sont pas le peuple de Dieu, mais des schismatiques, qui se séparent de la vraie Église sans l'ordre d'en haut.
Si l’on dit que tout cela est impie, absurde, contradictoire ; c'est aussi ce que je prétends ; et c’est par là que je démontre que le système protestant a toutes ces qualités.
1 Préf. r. p. ps #6. — 2 Avert, n, 41.
LXV. Troisième démonstration, en ce que la Babylone, la bête et la prostituée de saint Jean ne peut pas être une Église corrompue.
Une troisième démonstration, qui détruit de fond en comble, et par des principes généraux , tout le système protestant, se réduit à cette forme : pour soutenir le système protestant, il faut que la Babylone , la bête et la prostituée des chapitres x111, XVIr, xvIrT et x1x, soit une Église chrétienne corrompue : or cela n’est pas possible par uné double démonstration ‘. La première en cette sorte : ce que saint Jean a voulu marquer, il l'a caractérisé si nettement , que personne ne le peut méconnoître; par exemple, il a voulu caractériser Rome la paiïenne , et il l'a caractérisée par des traits si particuliers et si connus de son temps, par sa puissance, par ses sept montagnes , par ses violences, qu’on la reconnoît d’abord : done si son dessein principal étoit de marquer une Église, nous en verrions partout des traits aussi vifs, au lieu qu’on n’en voit aucun, ni durant que Babylone
ubsiste, ni dans son débris : donc l’apôtre positivement n’a point eu en vue une Église corrompue , mais seulement une ville dominante.
On démontre en second lieu la même chose, en ce que saint Jean , non content d’avoir expressément évité toutes les marques que pourroit avoir une Église corrompue , nous donne une idée contraire, lorsqu'au lieu de choisir une Jérusalem ou une Samarie , il a choisi une Babylone, une Tyr, et en un mot tout ce qu’il y a de plus étranger * ; done ce qu'il a voulu représenter n’a jamais rien eu de commun avec le peuple de Dieu, et c’est toute autre chose qu’une Église.
Nous l’avons confirmé pis par un nouveau caractère de la Babylone de saint Jean * ; puisque si c’étoit une Église corrompue, ce seroit une femme adultère , une épouse répudiée, comme les prophètes ont appelé cent et cent fois Jérusalem et Samarie, Juda et Israël : or la prostituée de saint Jean n’a point du tout ce caractère, comme nous l'avons démontré; et les prostitutions qu’on lui reproche, ne sont ja-
1 Avert. n. 3, et suiv. — ? Ibid. n. 9.— 3 Préf, n. 8. Comm. xvrr. ÿ. 3. Avert. n. 9.
mais appelées du nom d’infidélité et d'adultère, comme celles de Jérusalem et de Samarie, mais toujours, et avec un choix aussi manifeste que perpétuel, des fornications et de simples impuretés : donc démonstrativement , la prostituée de saint Jean n’est pas une Église corrompue.
LXVI. Que le ministre Jurieu a senti la force de cette démonstration, et par là le foible de sa cause.
Cette preuve est si convaincante, qu’elle a fait sentir au ministre le foible inévitable de sa cause en deux endroïts de ses ouvrages.
Il l'a senti premièrement dans son Accomplissement des prophéties ‘, où après avoir proposé le nom d'adultère et de paillarde, pour preuve que la Babylone étoit une Église corrompue, il avoue que ce lieu ne contente pas , qu’il est trop général : à cause manifestement que l’adultère n’est pas spécifié, et qu’on n’attribue à Babylone qu'une simple corruption, sans y joindre l’infidélité. Et c’est pourquoi en un autre endroit *, le ministre a tâché de fortifier sa preuve, en remarquant que saint Jean appelle la prostituée une femme, c'est-à-dire, comme il ajoute, une fausse épouse, une épouse infidèle. Mais ce lieu est encore plus général que le premier, puisqu'ici, très-constamment , le nom de femme ne signifie que le sexe, et ne signifie une femme mariée qu'au même cas où le nom de femme le signifie en notre langue , lorsqu'on y ajoute de qui on est femme. Témoin saint Jean, même dans l'Apocalypse : Viens, dit-il ° , je te montrerai l'épouse, femme de l’Agneau, où äpvtou rhv yuvuïxe. Sans une telle ad dition, le mot de femme que saint Jean donne à la prostituée ‘, yuvr, yuvaixu, ne signifie que le sexe; et quand le ministre ajoute du sien *, une fausse épouse, une épouse adultère , une fausse Eglise ; premièrement , il fait voir qu’en sentant la difficulté, il n’y a vu de réponse qu’en ajoutant au texte de saint Jean ; et secondement, il encourt cette terrible malédiction du même apôtre : Si quelqu'un ajoute aux paroles de cette prophétie, Dieu le frappera des plaies qui sont écrites dans ce livre, Apoe. xxir. 48.
P. 179. Sup. n. 35. — ? Lett. xrrr. 1, 90. — 3 Apoc. xxr. 9. — " bi, XVII, 8, 4. — 5 Ibid.
LXVIT. Nouvelle réflexion sur la preuve précédente, et confirmation de cette preuve.
Le raisonnement précédent se confirme encore, parce que saint Jean vouloit consoler les fidèles sur les persécutions qui se commencoient alors, comme il paroit par toute la suite de son discours, plein de la gloire des martyrs, et de continuelles exhortations à la patience : or une grande partie de cette consolation étoit de leur faire voir la juste vengeance de Dieu sur l'empire persécuteur, et enfin sa chute; afin qu'ils ne fussent pas éblouis de la gloire des impies , ni étonnés de leur puissance ? c'est donc là qu’il visoit, et c’est le principal objet de sa prophétie.
- Cela se confirme de nouveau, parce que pour parvenir à cette fin, il falloit donner à Rome persécutrice et à son empire les caractères qui étoient connus du temps de saint Jean; ce qu'il a fait aussi, comme on vient de voir, et l'a fait si vivement et si bien, que personne ne s’y est trompé, ni n’a douté de son dessein. Les saints Pères ont connu, comme on a vu, que la destinée de Rome la païenne, de Rome dominante et persécutrice, étoit renfermée dans l’Apocalypse ; et nous avons démontré qu'il y à sur ce sujet une tradition constante dans l’Église, Préf. n. 7. Or cette tradition regarde la ville de Rome : aucun n’a pensé à l'Église romaine; et les Albigeois, c'est-à-dire, les manichéens, sont les premiers qui plus de mille ans après saint Jean, ont commencé à tourner contre l’Église de Rome, ce que tous les siècles précédents avoient ut de la vil; ; par conséquent l’idée naturelle, et la seule véritable est celle-là.
Au reste, il n'est pas permis aux protestants de mépriser, au moins en cette occasion, l'autorité des anciens, puisqu'elle fait l’un de leurs principaux fondements ; si bien que M. Jurieu, qui les méprise souverainement, et plus que n’a jamais fait aucun ministre, est contraint ici d'y avoir recours dans tous ses livres, et en particulier dans sa lettre xr1r ‘, où il reproche aux interprètes qu’il nomme nouveaux, qui sont entre autres ceux de la réforme, qui ne veulent pas recon-
490 APOCALYPSE, noître que le pape soit l'Antechrist, qu’ils s'opposent à l’autorité de tous les Anciens.
LXVIIL. Quatrième démonstration par les principes généraux. Les persécutions de l’Apocalypse très-courtes, selon saint Jean. Ce que c’est que le peu de temps des ministres, qui dure douze cent soixante ans. Illusion des jours prophétiques. Confusion, absurdité et impiété manifeste.
On fait une quatrième démonstration contre le système protestant, en détruisant ses jours prophétiques et ses douze cent soixante ans de prétendue persécution papistique; car c'est là un dénoûment de tout le système, sans lequel il faut qu’il tombe par cette raison. C’est que saint Jean nous représente partout les persécutions dont il parle, comme devant durer seulement quarante-deux mois, autrement trois ans et demi, et douze cent soixante jours. De quelque sorte qu’il faille entendre ces mois, ces ans et ces jours, il est clair que le dessein de saint Jean est de marquer un temps court, la moitié d'une semaine, c’est-à-dire un temps imparfait, à l'exemple de la persécution d’Antiochus, dont Dieu expressément réduisit le temps à un si court terme, pour épargner ses élus, selon sa coutume, comme nous l'avons démontré. Et que ce soit là un des caractères des persécutions que saint Jean décrit, on le voit manifestement en ce qu’il le répète cinq fois en divers chapitres, et que notamment au douzième, il assure que le dragon avoit peu de temps, quoiqu'il dût encore tenir dans le désert, c’est-à-dire, dans l’oppression, la femme, qui est l'Église, durant trois ans et demi, Y. 42, 44. Ce qui montre que dans saint Jean, quarante-deux mois, trois ans et demi, et douze cent soixante jours, c’est peu de temps ; et que cet apôtre a voulu donner ce caractère aux persécutions qu'il prophétise : or est-il que les protestants ne songent pas seulement à trouver la brièveté dans leur prétendue tyrannie et persécution antichrétienne, puisqu'ils lattribuent non pas à un pape particulier, mais à tous les papes, à commencer ou à saint Léon, ou à saint Grégoire, où à Boniface III, ou à Grégoire VIT, jusqu'à la fin du
: Esplie. du chap. xr, Réf. n. 9, et suit. et sur le ÿ. 2.
monde : par conséquent leur système à un caractère opposé à la prophétie de saint Jean.
Pour sortir de cet embarras, ils ont inventé leurs jours prophetiques, dont chacun fait une année : d’où ils concluent que les quarante-deux mois, ou les trois ans et demi, ou, ce qui est la même chose, les douze cent soixante jours de saint Jean, sont douze cent soixante ans; et il n’y a point d'autre dénoùment à cette difficulté ; mais il est nul par ces raisons.
La première, c’est que nous avons démontré ‘ que cette invention de jours prophétiques n’a nul fondement dans les prophètes ; que comme les autres hommes, les prophètes prennent des jours pour des jours; que lorsqu'ils les prennent autrement, ce qui ne leur est arrivé que deux fois dans toute l'Écriture, ils en avertissent expressément ; et qu’enfin, quand tous les autres prophètes auroient parlé au grédes protestants, il faudroit entendre saint Jean par rapport à l'original qu'il regarde, c’est-à-dire, à Daniel, où constamment et de l’aveu des ministres mêmes, les jours ne sont que des jours.
Secondement, cette idée de jours prophétiques est si contrainte *, que les ministres eux-mêmes l’oublient , lorsqu'ils parlent naturellement, comme du Moulin à fait daus le chap. x1r, où sur deux versets différents du texte de saint Jean, il prend naturellement des jours pour des jours, et douze cent soixante jours pour trois ans et demi : mais ces douze cent soixante jours qui faisoient trois ans et demi en deux endroits du chapitre x11, venoient de faire douze cent soixante ans en deux endroits du chapitre x1, et puis en sortant du x11, où ils étoient revenus à leur naturel, tout à coup et sans qu’on sache pourquoi, ilsse tournent encore une fois en douze cent soixante ans : Ce qui montre que les protestants n’agissent point par principes, mais par caprice et par haine.
Le ministre Jurieu n’est pas plus constant à conserver ses jours prophétiques au chapitre x11, puisqu’encore que par tout son livre del’ Accomplissement des prophéties, il veuille trouver dans ce chapitre les douze cent soixante ans de la persécution papistique, il y renonce formellement à l'endroit
1'Avert. n. 24. — 21lid. 2%, 26.
de ce même livre que nous avons marqué ‘ : de sorte qu’il n’y a rien de moins assuré que ces prétendus jours prophétiques ; puisque de cinq endroits de saint Jean où ils ont un droit égal, il y en a déjà deux d’où ils sont exclus.
En troisième lieu , ce peu de temps qu’il a fallu faire cadrer avec douze cent soixante ans, les a tellement troublés à l'endroit des sept têtes ou des sept rois, qu'il y a fallu succomber visiblement * : car en faisant de ces sept rois autant de formes de gouvernement de Rome, pour conserver à la papauté, qui est le septième, le caractère de durer peu , que saint Jean lui donne, quoiqu'il dure, non-seulement plus que chacun des six autres, mais encore plus que tous ensemble, l'on ne sait plus où l’on en est : autant de têtes, autant d’interprétations : les uns établissent ce peu de temps du septième gouvernement, c’est-à-dire, de la papauté, par rapport à l'éternité, ce qui brouille tout, et fait une illusion d’une prophétie ; les autres, comme du Moulin, soutiennent que durer un peu *, à ce septième gouvernement, c’est durer plus que tous autres, et ne se sauvent que par cette insigne falsification. M. Jurieu se détruit lui-même : tantôt durer un peu de temps, c'est durer un long temps réel, exprimé sous la figure d’un temps court, en sorte qu’en effet il soit fort long, et ne soit court que dans la pensée de ceux qui l’entendront mal; tantôt rebuté lui-même d’une telle interprétation, il n'y sait plus de remède qu’en confondant la sixième tête, dont saint Jean ne dit point qu'elle durât peu, avec la septième, qui est la seule dont il le dit.
Mais je veux bien ajouter en quatrième lieu, que quand il seroit permis à ce ministre de substituer le sixième roi au septième, et les empereurs aux papes , il n’y trouveroit pas mieux son compte, puisque toujours les empereurs ayant duré si longtemps, ils ne peuvent pas être ceux qui durent peu. Les protestants les font durer jusqu’au gouvernement papal; les uns huit cents ans, comme du Moulin, qui les pousse jusqu'à Pepin et à Charlemagne; les autres onze cents ans, en allant jusqu’à Grégoire VIT. M. Jurieu qui leur donne le moins de temps, puisqu'il ne les mène que
1 Avert. 25. — 2 Ibid. n. 16, 17, 18. — 3 Ibid.
jusqu’à saint Léon, ne leur en peut refuser cinq cents; et quand on voudroit admettre la finesse qu'il imagine de réduire ce temps des empereurs aux seuls empereurs chrétiens, sans raison et sans fondement (car où prendra-t-il que saint Jean ait voulu caractériser le sixième roi, par rapport aux seuls empereurs chrétiens, plutôt que par le total des empereurs ?) : quand, dis-je, on voudroit admettre cette mauvaise finesse, pourquoi voudroit-on que le caractère des empereurs chrétiens soit de durer peu, puisque selon les diverses interprétations des protestants, ils ont duré cinq et six cents ans, et tout au moins cent cinquante, selon M. Jurieu ; nombre qui ne peut être réputé petit dans un composé d’autres nombres, où il y en a qui ne contiennent que trente ans, d’autres que sept ou huit, et d’autres que deux, comme celui des tribuns, des dictateurs perpétuels et des décemvirs.
En cinquième lieu, quand nous aurions accordé aux ministres, contre toute l’analogie des Écritures, et Ja suite même du texte, que ce court temps de douze cent soixante jours, c’est-à-dire , de trois ans et demi, seroit un long temps, et vaudroit douze cent soixante années, nous avons vu que leur embarras ne feroit que croître, puisqu'ils ne savent où placer ces douze cent soixante ans, et qu'en quelque temps qu'ils les commencent , les absurdités où ils tombent sont inexplicabies.
Nous avons vu :, selon leurs principes, que le pape antechrist, persécuteur et blasphémateur , doit naître parmi les ruines de l'empire romain démerabré ; par conséquent au cinquième siecle, comme le tiennent Joseph Mède et M. Jurieu. Cette hypothèse, qui en elle-même est la plus suivie , et la seule soutenable chez nos adversaires , est en même temps la plus absurde, puisqu'elle engage à reconnoitre pour le premier Antechrist formé, saint Léon ; à lui attribuer les caractères essentiels de l'antichristianisme , qui sont l'idolâtrie et le blasphème, la persécution et la tyrannie; à faire du concile de Chalcédoine un des quatre que les chrétiens ont toujours le plus révéré, une assemblée antichrétienne; et de la divine lettre de saint Léon, où le mystère de Jésus-Christ
1 Avert. n. 27, et suiv.
est expliqué si parfaitement , un ouvrage de l'Antechrist; à faire enfin de toute l'Église catholique, qui étoit dans la communion tant de ce grand pape que de tous ses saints successeurs, l'Église antichrétienne, sans pouvoir du moins en montrer une autre où Jésus-Christ fût connu ; et faire encore de tous les papes qui sont venus depuis saint Léon jusqu'à saint Grégoire, c’est-à-dire, sans difficulté des plus saints et des plus doctes de tous les évêques qui aient rempli la chaire de saint Pierre , et des blasphémateurs, des idolâtres, des persécuteurs, en un mot, et plus que tout cela, desantechrists.
En sixième lieu, pour connoître l’absurdité et l'impiété de ce sentiment, il ne faut que voir les contradictions où sont tombés les ministres en le soutenant ‘; car ils tâchent d’abord de l’adoucir, en disant que l'Antechrist au commencement n’avoit pas encore toutes ses mauvaises qualités, et, comme parle M. Jurieu *, qu’il pouvoit être homme de bien, du moins qu’il n’étoit pas damné : mais tout cela n’est qu’il lusion ; et il faut avaler la coupe jusqu’à la lie. Car nous avons vu * expressément dans saint Jean, que la bête qu’on veutêtrel Antechrist, avoit été idolâtre, persécutrice, blasphématrice, ennemie déclarée de Dieu et de ses saints, dès qu’elle est sortie de l’abime, et le doit être sans discontinuer durant tous ses jours : elle le doit être par conséquent, selon les idées de la réforme, durant douze cent soixante ans, à com-— mencer dès le temps de saint Léon, et toute l'Église de ce temps l’étoit avec lui.
Que répond ici le ministre ? des contradictions manifestes : car après avoir vainement tâché de mettre à couvert saint Léon et tous les saints de ce temps, en disant que l’antichristianisme n’étoit encore que commencé en leurs personnes ; à la fin il a bien senti que tout cela n’étoit que plàtrer ; et il avoue en termes formels dans une des lettres qu'il vient d’opposer aux Variations, que l'idolâtrie et la tyrannie du papisme se sont pleinement manifestées après le milieu du cinquième siècle, quand l'empire romain a été démembré'; c'est-à-dire, selon lui-même, sous saint Léon.
1 Avert. n. 29, 30, et suiv. —? Lett. xrrr. — 3 Avert. n. 27. Apoc. x1, XI, &ItE. — 4 Lett..xcr. p.89.
Est-ce là un mal commencé ? et n'est-ce pas au contraire, le mal non-seulement consommé, mais pleinement découvert et déclaré dans toute sa force ? Et dans la xn° lettre, où ce ministre avoit eu horreur de nier que saint Léon et ses successeurs aient été gens de bien, quoiqu'antechrists, il est enfin contraint d’avouer que c'est sous eux, et dès le temps de saint Léon, que le blasphème et l'idolâtrie ont commencé avec le eulte des saints ; que l'Église de ce temps a été foulée aux pieds par les nouveaux païens , c'est-à-dire, par saint Léon et les autres : d’où il s'ensuit par la force du même passage de saint Jean, que la guerre a été dès lors déclarée à Dieu et à ses saints; en sorte que ce pape et ses successeurs, à cela près gens de bien, ont été blasphémateurs et persécuteurs ; qui étoit ce qu’on n’osoit dire, tant ilétoit visiblement faux et détestable, et ce qu’à la fin on est contraint de passer.
Mais en septième et dernier lieu, il ne faut pas s’en tenir à saint Léon, puisqu'on a très-clairement démontré * que les Pères qui ont fleuri au quatrième siècle, saint Ambroise, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostôme, saint Augustin, et les autres lumières de ce temps, n’ont point d’autres sentiments sur ce prétendu service des créatures, c’est-à-dire, sur les honneurs des saints, que celui de saint Léon, ne s'en sont pas exprimés en termes moins forts, et n’ont pas moins célébré les miracles que Dieu avoit faits en confirmation de ce culte * : ce qui aussi a obligé M. Jurieu à les mettre au rang des hommes abusés par les démons, et au rang même de leurs adorateurs, et d'assurer que dès leur temps l’idolâtrie régnoit dans l'Église ‘. I faudroit donc en faire encore des Do hen tete. des dolâtres, et en un mot des antecbrists, aussi bien que saint Léon ; et rien ne. les a sauvés des mains de la réforme, que le bonheur qu'ils ont eu de naître plus tôt : en sorte que les mesures que prennent les protestants, pour faire finir le règne antichrétien, ne cadrent plus avec le temps de leur vie ; ce qui dans le fond ne les empêche pas d’être autant antechrists que saint Léon.
1Létt. xurr. p. 98. — » Avert. n. 28, 29, 30, 31, 32, 33. — 3 Ibid. n. 36. — 4 Ihid. 29.
LXIX. Que les protestants ne se sauvent pas en prenant un autre système que M. Jurieu.
Si les protestants peuvent se sauver en désavouant M. Jurieu, qui fait de saint Léon un antechrist, et en mettant l'Antechrist plus bas, en quelque temps que ce soit ", ce ministre les convaine par leurs principes ? : premièrement, parce qu’ils demeurent d'accord que la naissance de l’Antechrist doit arriver du temps des dix rois, et au milieu du démembrement de l'empire, qui constamment est arrivé au cinquième siècle. Ils demeurent encore d'accor& que le passage où saint Paul fait naître l'Antechrist, après que celui qui tient sera té, s’'entend de l'empire romain, etconvient avec celui de saint Jean, où l'empire est donné en proie aux dix rois. Ainsi en toutes manières l'Antechrist doit naître en ce temps ; et le reculer plus bas, c’est renverser le système protestant.
M. Jurieu les convainc secondement encore par deux autres de leurs principes, qui est que l'idolâtrie dans l'Église est un caractère antichrétien, et mème le princiqal, et que le culte des saints est une vraie idolâtrie : or, il leur montre ce culte dès le temps de saint Léon, et plus haut; et il n’y a pas moyen de le nier, Daiïllé même avant fait un livre pour le prouver *. Il leur montre done dès lors le principal caractère antichrétien , et l'Antechrist tout formé.
Par ces deux raisons coneluantes, M. Jurieu a démontré que son système est le seul qui cadre avec les principes communs des interprètes protestants; de sorte que si on y trouve des impiétés, des inconvénients, des absurdités inévitables, ce sera par là nous avouer que le système protestant est insoutenable et contradictoire ; qui est tout ce que nous pouvons souhaiter.
Mais d’ailleurs, si les protestants rejettent le système de ce ministre à cause qu'il ne convient pas avec l’histoire du temps, où l’on ne voit ni blasphème, ni persécution dans l'Église, quoi qu'ils fassent, ils tomberont dans les mêmes inconvénients.
S'ils descendent à saint Grégoire, ils n’y trouveront
1 Avert. n. 42, — 2 Lett, x1r, xs, — 3 Dall, decult, latin.
RÉCAPITULATION. 497 ni plus de persécution, ni plus de blasphème ; s'ils en viennent à Boniface III, à cause, à ce qu'ils prétendent, qu'il a pris le titre d’évêque universel, qui est un titre antichrétien, selon saint Grégoire, il est faux que ce pape ait pris ce titre ; il est faux qu'il ait étendu sa primauté plus ou moins que saint Léon ; il est faux qu’il ait honoré les saints ni plus ni moins ; il est faux qu’on trouve de son temps la moindre ombre de persécution.
S'ils en viennent avec du Moulin à l'an 755, et au temps où les Romains abandonnés à la fureur des Lombards, furent contraints d’avoir recours aux François, ils trouveront bien alors la ville de Rome ôtée en quelque manière aux empereurs d'Orient, ou plutôt abandonnée par eux-mêmes, et laissée en proie à ses voisins; mais outre qu'ils n’y trouveront ni les dix rois, ni le grand démembrement de l'empire, qui a précédé cette époque de trois cents ans, ils n’y trouveront de saints opposés à la prétendue tyrannie du pape, que les iconoclastes ; étranges saints, où pour toute marque de sainteté, on nous donne le renversement des images, réprouvé par les luthériens; esprits outrés, qui portent la haine des images jusqu’à détester la peinture et la sculpture, comme des arts réprouvés de Dieu; gens au reste si peu éloignés de l’idolâtrie, selon les principes des protestants, qu'ils prononcent des anathèmes contre ceux qui refuseront d’implorer le secours des saints, et d'en honorer les reliques ‘. Et après tout, que gagnera-t-on, quand on aura emporté qu’il n’y a eu de saints, que de telles gens que l'Orient et l'Occident ont détesté ? il y faut la persécution : or on n’en trouve aucune en ces temps, que celle que les empereurs iconoclastes firent souffrir cinquante ans durant, aux chrétiens qui retenoient les images, menaçant jusqu'aux papes, et ne cessant de les tourmenter par tous les moyens possibles ; de sorte que contre le système, l'Antechrist auroit été persécuté, et non pas persécuteur.
Quand enfin il en faudroit venir au temps de Grégoire VIT, c’est-à-dire contre les principes de la secte, à une époque éloignée de six cents ans, de la dissipation de l'empire, on
1 Act. Conc. Const. in Cone. Nic. 11. Labh, tom, vrr. L
n’y trouveroit non plus la persécution, si ce n’est qu’en prénant ce pape pour l’Antechrist, on prît aussi l'empereur Henri IV, qu'il tâcha de déposséder, pour l’un de ces saints que la bête devoit persécuter. Et si l’on a recours à Bérenger etaux bérengariens, qu’on nous donne pour les saints persécutés de ce temps-là, premièrement, les luthériens, la principale partie des protestants, n’y consentiront jamais ; secondement, ces saints bérengariens , de tous les dogmes de l'Église catholique, ne contredisoient que celui de la présence réelle, que nos prétendus r'éformés trouvent le plus tolérable; et enfin nous avons fait voir ‘ qu’il n’y eut point alors de persécuteur , puisque même les bérengariens ne se séparèrent jamais, et revinrent bientôt de leur erreur, à l'exemple de leur maitre. :
LXX. Cinquième et dernière démonstration, par les principes généraux.
Il nous reste encore à abréger une cinquième et dernière démonstration par les principes généraux ; et je la forme en cette sorte. Rien ne revient plus souvent dans l’Apocalypse, que des Gentils persécuteurs et des saints persécutés, car c’est ce qu’on y trouve partout; mais les protestants ne peuvent trouver, ni ces Gentils, ni ces saints, parce qu’ils sont les uns et les autres d’une espèce si particulière, qu'on ne les trouve nulle part dans Apocalypse, ni même dans toute l'Écriture.
Pour ce qui regarde les Gentils, ceux dont ils ont besoin pour établir leur système, sont des Gentils chrétiens, qui croyant en Dieu créateur, et en Jésus-Christ sauveur, pro— fessent avec cela une idolâtrie, dont les saints soient les défenseurs et les auteurs, et qui aussi devoit régner dans l’Église durant douze cent soixante ans *. Si une telle idolâtrie a jamais été, elle est si singulière et si essentielle, que le Saint-Esprit, qui a révélé tant de choses bien moins importantes, a dù nous instruire d’un tel mystère; d’où le ministre conclut, en termes formels, que si cette idolâtrie ecclésiastique a été, elle a dù être prédite *. Que si elle l’a dû être, c’a été principalement dans l’Apocalypse, puisqu” on
‘'Avert, n, 60. —- ? Ibid. 27,98.et suiv. — 3 Ibid. 35.
RÉCAPITULATION. 499 suppose que ce divin livre a été écrit pour nous la faire connoître et éviter; mais le ministre se tourmente en vain à la chercher dans tout ce livre, et il avoue à la fin qu'il ne l'y voit pas.
D'abord il l'avoit trouvée, en ce que saint Jean appeloit la Babylone une prostituée; mais nous avons vu ! que cette expression lui a paru trop générale, parce qu'il falloit avoir spécifié que c’étoit une adultère et une épouse infidèle, ce que saint Jean à évité.
Ileroyoit aussi avoir nain ce qu'il cherchoit dans le passage, où le parvis du dehors étoit livré aux Gentils mais ce passage à la fin lui a paru trop obscur, n’y ayant rien de moins clair que de prendre le parvis du temple pour une fausse Église *, au lieu que c’est seulement le dehors de la véritable; ou de conclure que l'extérieur de la vraie Église devienne une fausse Église, parce qu'il est livré aux Gentils qui le profanent; ou que ces Gentils, profanateurs de l'extérieur de la vraie Église et du vrai temple, soient nécessairement de faux chrétiens, comme si on n'avoit pas vu la vraie Église opprimée durant trois cents ans, dans ce qu'elle avoit de visible, par de vrais Gentils SÉPARENTS de Junon et de Jupiter.
Voilà les deux passages allégués, et ensuite désa era par le ministre. Les autres ne sont pas plus clairs : la femme s'enfuit au désert; la prostituée est une religion qui a ses mystères ; le peuple de Dieu est dans Babylone : donc il y aura des saints qui seront idolâtres, et une Eglise chrétienne qui aura l’idolâtrie dans le sein : on n'entend rien à ces conséquences.
Ne nous amusons plus à répéter ce que nous avons dit pour les détruire ‘; puisque le ministre qui s’est voulu fonder dessus, sent à la fin qu'il n’a rien fait, s’il ne trouve cette idolâtrie en quelque texte plus formel, en quelque oracle plus clair et moins général * : mais cet oracle moins ambigu, ce texte plus clair et plus formel, il ne le trouve que hors de l’Apocalypse ; de sorte qu'il faut sortir de la pro-
r Avert. n. 35. — 2 Ibid. Acc. 11. p. p. 479. —- 3 Ibid, — 4 Ibid. n. 5, 6, 10, 35,cte, — 5 Ibid. p. 179, n. 35, 36, 37.
phétie de saint Jean, pour y trouver cette idolâtrie qui en fait le principal sujet. £
Mais ce qu'il donne pour clair, par malheur se trouve encore plus ambigu, ou pour mieux dire, plus visiblement faux que tout le reste; puisque c’est le passage de saint Paul, où il dit, qu’il y aura dans les derniers temps des hommes, qui en s'adonnant à des esprits abuseurs et à la doctrine des démons, condamneront le mariage et certaines viandes : passages, où loin de parler de la prétendue idolâtrie des chrétiens , il n’est même en aucune sorte parlé d'idolâtrie, comme on voit.
Car de prendre dans ce passage la doctrine des démons, non plus pour celle qu’ils inspirent, comme tout le monde, et les protestants avec tous les autres, l’avoient toujours entendu, mais pour celle qui apprend à les adorer, comme Joseph Mède l’a imaginé le premier ; et ne trouver que là ce texte formel, qu’on cherche depuis si longtemps : c’est à M. Jurieu, au lieu d’un texte formel, de démèêler une obscurité par une obscurité encore plus grande, et montrer manifestement qu’on n’a rien à dire.
Concluons que la prétendue idolâtrie ecclésiastique n’a été prédite nulle part. Or, dit M. Jurieu, si elle a été, elle a été prédite * : elle n’a donc jamais été ; et ce n’est qu’une invention pour mettre non-seulement les catholiques, mais encore tous les saints du quatrième siècle au rang de ces idolâtres, qui en adorant les saints, selon M. Jurieu, ont adoré les démons.
Il ne sert de rien d’entamer ici avec le ministre un vain raisonuement sur les démons, que les paiens reconnoissent pour des esprits médiateurs : il s’agit de nous faire voir par l’'Apocalypse, ou du moins par quelque autre endroit de PEcriture, qu’une semblable idolâtrie ait dù régner dans PEglise, et y régner un aussi long temps que douze cent soixante ans ; et nous pourrions démontrer sans peine, s’il en étoit question, que ces démons, médiateurs chez les paiens, étoient médiateurs de la création ; Dieu jugeant indigne de lui de faire l’homme de sa main, et jugeant aussi la
1 Avert, n, 36. — 2 Ibid, 35.
nature humaine indigne par elle-même de lui être réunie comme à son principe : médiation inconnue aux Pères aussi bien qu’à nous, et qui loin d'avoir jamais régné dans l'Église, y a toujours été détestée.
LXXI. Quels saints et quels martyrs les protestants ont trouvé dans l'Apocalypse, et qu’à la fin ils sont obligés de les dégrader. Passage exprès du ministre Jurieu.
Si les protestants n'ont pu trouver dans l’Apocalypse les chrétiens idolâtres et persécuteurs qu’ils y cherchoient, ils n'y ont non plus trouvé les saints persécutés dont ils ont un égal besoin; et ils ne nous les produisent qu'en nous donnant pour des saints les Albigeois, les Vaudois, un Viclef, un Hus, et leurs sectateurs, jusqu'aux taborites, gens que nous avons convaincus par des faits constants des crimes et des erreurs que je n'ai plus besoin de répéter ".
Aussi ai-je remarqué que les protestants ont honte de les mettre au rang des martyrs : car écoutons M. Jurieu sur le chapitre xx de l’Apocalypse. Là paroissent les ames de ceux qui ont été décollés pour le témoignage de Jésus, et ce sont ceux qui n'ont point adoré la bête, ni son image, et quin'en ont porté le caractère , ni dans leur front, ni dans leurs mains, Y. À. Ce sont ceux-là qui revivent et qui ressuscitent même corporellement avant tous les autres, selon M. Jurieu *. Si la bête, c’est le pape; si son image, c’est le pape encore ; si le caractère de la bête, c’est la profession du papisme; les martyrs, que saint Jean nous vient de décrire, sont ceux qui ont souffert sous la papauté ; et, selon M. Jurieu, ce dojvent être les premiers qui ressusciteront en corps et en ame ; mais non, c’est tout le contraire. Il décide nettement que cette première résurrection ne sera que de três-peu de gens, c'està-dire, DES ANCIENS MARTYRS, € que le reste des fidèles ne ressuscitera qu'à lu fin du monde. Ce n'est done que des anciens martyrs, que saint Jean a voulu parler dans toute l'Apocalypse, c’est-à-dire, très-constamment des martyrs de l’ancienne Église, et des prémices du nom chrétien : ce sont ces anciens martyrs qui ont méprisé la bête et son ca-
1 Avert. n. 39. — ? Accomp. 11. p. ch, 23. p. 429.
ractère. Voilà comme on parle naturellement, quand on veut de bonne foi. parler des martyrs, dont saint Jean exalte Ja gloire dans toute son Apocalypse. La bête n’est donc plus le pape; l'idolâtrie n’est plus le papisme; et ces faux martyrs, qu'on n’appelle tels qu'à cause qu'ils ont résisté à la première puissance qui soit dans l'Église, ne paroissent plus.
Ainsi la démonstration est achevée. Les ministres, en recherchant leurs idolâtres, nous ont montré les saints; et pour comble d’aveuglement, en cherchant leurs saints, ils nous ont montré de faux martyrs qui échappent de leur mémoire, quand ils regardent de bonne foi les véritables.
LXXII. Preuves tirées des chapitres particuliers. Abrégé de celles du chap. xx où l’on commence à comparer notre système avec celui des protestants, Illusions pitoyables du ministre Jurieu sur les deux témoins.
Voilà cinq démonstrations où l’on pouvoit, comme on voit, en compter un bien plus grand nombre, si, pour les rendre plus intelligibles, on ne les avoit réduites à certains principes généraux. Mais les preuves se multiplieront jusqu’à l'infini, si l’on descend en particulier aux neuf chapitres où il est parlé de la bête.
Par exemple, dans le chapitre x1, où elle paroît pour la première fois, et où elle fait mourir les deux témoins, les erreurs des protestants sont infinies. Nous avons déjà remarqué le court temps qui est-désigné par douze cent soixante jours, changé en l’espace immense de douze cent soixante ans : nous avons aussi remarqué qu’on fait une fausse Éclise du parvis, qui n’est que l'extérieur de la véritable. On veut qu'une fausse Église soit nécessairement celle qui esé livrée aux (Gentils'; et on ne songe pas que la cité sainte, qui sans doute n’est point une fausse Église, leur est pareillement livrée pour être foulée aux pieds : : on donne done pour marque d’une fausse Église, l'oppression que la vraie Église est contrainte de souffrir, et la croix de Jésus-Christ qu elle porte. Les Gentils sont de faux chrétiens, sans qu’on puisse trouver ce nom appliqué à des chrétiens, pas même à des chrétiens hérétiques, ni à d’autres qu'aux vrais païens. Les
1 Apoc. xt. 2,
deux témoins que la bête a mis à mort, sont les Albigeois, et les autres que nous avons convaineus d’impiété par des faits constants, et à qui aussi ceux qui nous les vantent, n’ont osé conserver leur rang parmi les martyrs. Il en est à peu près de même de Luther et de Zuingle : c’étoient eux, avec leurs disciples, qui étoient, dans les Préjugés, les deux témoins ?, c’est-à-dire, le petit nombre des défenseurs de la vérité, ressuscités tout à coup, et montés au ciel, c’est-à-dire, élevés au comble de la gloire, après avoir été morts pour un peu de temps par la totale ruine de ces grands saints, les taborites. Cela étoit spécieux et honorable aux réformateurs : mais le ministre a bien vu que ressusciter et monter au ciel, devoit être quelque chose de plus grand que ce qu'ont fait Luther et Zuingle : ainsi il les a tirés d’un si haut rang ?, et il a renoncé publiquement à cette superbe interprétation dans son Accomplissement des prophéties.
En récompense, il y dit que les deux témoins ne seront mis à mort que dans la France; que les fidèles des autres royaumes n’ont point de part à cet endroit de la prophétie ; et qu'avec des expressions qui regardent visiblement toute l'Église, saint Jean n’a eu en vue que l’Église prétendue réformée de ce royaume. Elle est si bien morte, dit le ministre, qu'il ne lui reste qu’à l’enterrer. C’est pour les morts le dernier honneur que celui de la sépulture; et saint Jean ne nous montroit les corps morts de ces deux témoins gisants à terre, privés du tombeau, que pour mieux exprimer la haine qu’on poussoit contre eux jusque après la mort. Mais ce qui est dans le dessein de saint Jean la dernière marque d’opprobre, est à M. Jurieu le commencement du secours. Les amis de la réforme étendue à terre toute morte, empêcheront seulement qu'on ne l’enterre; sans doute, parce que Dieu ne pourroit pas la ressusciter, si on l'avoit mise aussi bien dans le sépulcre, comme on a pu lui donner la mort. Au reste, dans tout ce chapitre, pour ressusciter les deux témoins, saint Jean ne voit autre chose que les ligues de tous les princes conjurés contre la France. Le ministre les avoit bien devinées *, et il veut qu’on s’en ressou-
1 Préj. 1. p. p. 97. Avert. n. 64, — 2 Avert. n. 61. — 3 Ibid.
vienne, afin qu'on ne doute pas qu'il.ne soit digne du titre de prophète qu'on lui donne déjà dans ses médailles. Pour qui écrit-il? par quel endroit se montre-t-il à un siècle si éclairé? et quel personnage veut-il faire dans le monde?
Mais pourquoi aimer mieux donner dans ces rêveries, que de voir dans les deux témoins les premiers chrétiens persécutés ; dans le court terme de leur affliction, le soin de la Providence, qui, pour épargner ses fidèles, en abrégeoit les souffrances de temps en temps; dans leur mort les supplices des martyrs ; dans leurs corps morts étendus sur la terre, la cruauté de ceux qui leur refusoient jusqu'à la sépulture ; dans leur résurrection, la gloire soudaine de l'Église sous Constantin, et l’ éclatante prédication de l'Évangile par tout l'univers, pendant que les païens se flattoient de la pensée d’en avoir éteint la lumière ? Qu’y a-t-il là qui ne convienne parfaitement avec les paroles de saint Jean, et mieux sans comparaison que tous les songes qu’on nous débite ; et n’estce pas être ennemi de la piété, que d’aimer mieux voir dans des interprétations violentes sa particulière satisfaction, que dans les idées naturelles, la gloire commune du christianisme ?
Passons au chapitre x11; c’est celui où du Moulin reconnoît que douze cent soixante jours sont des jours, et non pas des années; et de cinq passages où l’on veut trouver les jours prophétiques, il en ôte deux à son parti.
LXXIII. Abrégée des preuves du chap. xrr. Confirmation convaincante de celle qui détruit les douze cent soixante ans. Le système protestant se dément de tous côtés.
Mais venons au gros des protestants, qui, avec M. Jurieu, veulent trouver dans la femme retirée au désert douze cent soixante jours, l'Église opprimée douze cent soixante ans sous le papisme. C’étoit done aussi sous le papisme qu’elle devoit enfanter, et que le dragon vouloit dévorer elle et son fruit? Mais qu'est-ce done, selon les ministres, que cet enfant mâle et dominant, que la femme devoit mettre au jour? Quoi, la réforme triomphante? Ne rougit-on pas d'aimer mieux la voir dans un-si bel endroit que le christianisme régnant avec Constantin? Mais quoi, le
combat des anges ne se donne que pour la réforme? Le triomphe du christianisme n’en étoit pas un digne sujet? Satan n’y étoit pas assez atterré par la chute de ses idoles et de ses temples ; et on attendoit pour cela la main de Luther? Le croient-ils, eux qui le disent? Mais si cela n’est pas encore assez absurde, voici de quoi exercer leur subtilité. La femme se retire deux fois dans le désert, comme nous l'avons fait voir '; et les protestants devoient trouver, non-seulement une fois, mais deux fois douze cent soixante ans de persécution papistique, c'est-à-dire, deux mille cinq cent vingt années et plus, selon eux, que ne devoit durer depuis saint Jean le christianisme et l'univers même. Ce n’est pas tout, et nous verrons au chapitre x111 que la femme sera opprimée un pareil temps que nous montrerons distingué de celui-ci. C’est faire monter le temps des persécutions à près de quatre mille ans. Qui ne voit donc que ce temps souvent répété nous marque diverses persécutions , toutes courtes, et à diverses reprises ? Mais si les protestants ont à passer quatre mille ans sous le pape, ils voient par là ce qu’il leur reste : il n’y a plus rien à chercher dans cet avenir immense; et l’Apocalypse est un abime où il n’v a plus ni fond ni rive. D'ailleurs, l'interprétation protestante ne nous montre point les trois efforts du démon coup sur coup, ni les persécutions trois fois rendues inutiles, et la seconde en particulier par le secours de la terre, non plus que la troisième plus foible que les deux autres, dont aussi pour cette raison saint Jean ne marque aucun effet : c'est néanmoins ce que nous voyons très-distinctement au chapitre xur, Y. 4, 43, 17, comme on peut voir dans le commentaire”. On ne nous explique pas non plus ce redoublement de la colère du diable à cause du peu de temps qui lui restoit, et qu'il se voyoit à la fin de sa domination * : ce peu de temps, dis-je, ne s'explique pas dans le système protestant, puisqu'il restoit au démon encore douze cent soixante ans entiers à tenir la femme opprimée dans le désert, et que l'Antechrist qu'il animoit, n’alloit que commencer son empire. Voilà des 1 Voyez la note sur le chap. xrr. Ÿ. 13, 14. — ? Voyez la note sûr
ces passages. —— 3 Apoc. ibid. 12 et les notes.
LE Bossusr, t. 1. 22
énigmes inexplicables pour la réforme : aussi avons-nous vu qu’elle s’y perd ; le subtil Jurieu s’y contredit '; du Moulin y abandonne les jours prophétiques”; et réduit à se renfermer dans les trois ans et demi que passèrent les chrétiens convertis du judaïsme à la petite ville de Pella, pendant que Tite détruisoit Jérusalem, il fait deviner mystérieusement à saint Jean des choses passées aux yeux de toute la terre il y avoit plus de vingt ans.
Mais notre interprétation n’a point ces inconvénients : on y voit l'Église en travail dans la dernière persécution : on voit parmi les divers relâchements qu’elle pouvoit avoir, trois intervalles marqués, et trois reprises plus nettes sous trois princes : l'Église par deux fois contrainte à se retirer, mais toujours pour un peu de temps, dans ces retraites obscures où elle avoit accoutumé de cacher son culte : la terre l’aidant à la seconde fuite, c’est-à-dire, Constantin et Licinius combattant pour elle : là, paroïssent les efforts du diable, la résistance et la victoire des anges, avec la rage impuissante de l'ennemi atterré qui voit la fin de son règne, enfin le dernier effort du dragon encore frémissant, et sous la tyrannie de Licinius, la persécution renouvelée, mais trop foible pour mériter qu’on en raconte les effets.
LXXIV. La bête aux sept têtes et aux dix cordes, et les sept formes de gouvernement ruinées par de nouvelles remarques.
Nous avons vu que pour bien entendre la bête aux sept têtes et aux dix cornes, il faut joindre ensemble les chapitres xIII et XVII, Où nous en avons la peinture. Pour commencer par les sept têtes, qui, selon saint Jean, sont septrois et sept formes de gouvernement pour les protestants, nous avons démontré,
Premièrement, combien peu il étoit utile au dessein de l'Apocalypse, de reprendre les choses de si loin et de remonter jusqu’à l’origine de Rome, pour nous montrer tous les états par où elle avoit passé durant sept à huit cents ans, avant que saint Jean fût au monde ; et c’étoit si peu le dessein de cet apôtre, qu’il nous déclare au contraire que la
1 Avert. n, 25, 26. — 2 Du Moulin, Acc. p. 178.
RÉCAPITULATION. 507 bête à sept têtes, où il déclare qu'il vouloit représenter Rome, devoit sortir de l’abime après son temps; ce n'est donc pas Rome dans tous ses états, y compris les sièeles passés, qu’il a dessein de représenter dans cette bête; c’est Rome dans un certain état particulier que cet apôtre avoit en vue‘.
En effet, nous avons vu en second lieu? que saint Jean ne fait paroitre la bête que comme blasphématrice et persécutrice, revêtue de la puissance du dragon, cruelle, enivrée de sang, ennemie de Dieu et de ses saints, tout en s’élevant de l’abime, c’est-à-dire, dès aussitôt qu'elle paroit, et également dans ses sept têtes : au lieu que dans le système protestant, il n’y auroit tout au plus que deux têtes persécutrices, c’est-à-dire, les empereurs et les papes, et les autres auroient occupé sept ou huit cents ans avant que les chrétiens eussent paru.
On a vu en troisième lieu‘, que si saint Jean avoit voulu nous représenter sept formes de gouvernement, il auroit pris toute autre chose que sept rois, dont même il auroit fallu que l’un füt l'abolition de la royauté, et l'érection de l’état populaire ; que bien éloigné qu’on puisse trouver dans les saints livres, ou historiques, ou dogmatiques ,ou prophétiques, aucun exemple d’une locution pareille, on trouve tout le contraire‘, notamment dans ce même endroit de l’Apocalypse, et enfin que les dix rois du ÿ. 12, étant de vrais rois, les sept rois du *Y. 9, ne peuvent pas être d’une autre nature.
En quatrième lieu *, nous avons vu que les six formes de gouvernement qu'on met à Rome jusqu’à saint Jean, n’ont nulle justesse ; que c’est un nombre fait à plaisir, et qu'il y en à ou plus, ou moins. Quant à la septième forme de gouvernement, qu'on veut être la papauté”, pour soutenir le système, il la faut faire commencer sous saint Léon, et changer le gouvernement de Rome vers le temps que l'empire fut dissipé; ce qui emporte un si prodigieux renverse-
x Apoc. xr. 7. xtxt. 1. xvir. 8. Voyez les notes ibid. Avert. n. 20. —2 Ibid. Apoc. xr, x1rr. 1, 2. xvrt, 2, 3, ete. — $ Ibid, — 4 Avert. n. 14. — 5 Ibid. — 6 Ibid. 45.
ment de l’histoire, que jusqu'ici on n’en vit jamais de pareil exemple.
Nous pouvons ajouter en cinquième lieu, sur ces sept formes de gouvernement, que si saint Jean eût eu en vue de nous faire voir par plaisir tous les états de Rome, jusqu’au temps que les papes y ont été souverains, il eût fallu la faire passer de la main des empereurs en celle des rois hérules et ostrogoths, rois au reste de bien différente nature, et d’un pouvoir bien plus étendu que les sept premiers, sous qui elle commença. En faisant revenir les empereurs, comme ils revinrent sous Justinien, il faudroit marquer à la fin les exarques et les patrices, dont la puissance approchoït si fort de la souveraine ; puis encore le pouvoir du peuple sous la direction volontaire des papes, comme leurs pasteurs, sans qu'ils eussent le titre de princes; ensuite le patriciat, et l'empire des François; et les papes par leur concession ayant alors quelque part à la souveraineté, mais toujours sous l'autorité supérieure de ces princes. Il ne faudroit pas oublier après la maison de Charlemagne, l'anarchie qui revient plusieurs fois et surtout la tyrannie des barons romains, pendant environ cent ans; le gouvernement des empereurs d'Allemagne modifié en tant de manières ; et enfin, avant de venir à la souveraineté absolue des papes, la puissance du sénateur changée aussi en tant de facons. Que si l’on ne veut pas, que le Saint-Esprit descende dans ce détail, après lavoir fait descendre jusqu'aux décemvirs et aux tribuns militaires, qu'on nous dise donc dans quelles bornes il faut renfermer la curiosité de saint Jean, ou plutôt qu’on avoue de bonne foi que la justesse qu’on a cru voir dans ces sept formes de gouvernement, n’est venue que de l'ignorance de l’histoire, ou du peu d’attention qu’on y a faite.
C’est encore un sixième inconvénient', supposé que le dessein de l’Apocalypse ait été de représenter dans sept têtes, sept formes de gouvernement , de mettre sur la sixième, qui est celle des empereurs, et universellement comme sur les autres, des noms de blasphème, sans faire du moins prévoir à saint Jean qu’une si grande, partie de ces empereurs de-
1 Avert. n. 20.
voient être chrétiens, en sorte qu'il aura mis au rang des blasphémateurs, les Constantins, les Gratiensetles Théodoses.
Enfin, en septième lieu‘, quand on auroit dévoré tant d'absurdités manifestes, ce petit mot de l'Apocalypse, qui forceroit les protestants à reconnoître la papauté, comme un gouvernement de peu de durée, quoiqu'il dure douze cent soixante ans, et plus que tous les autres ensemble, sera toujours un écueil où leur système sera mis en pièces; de sorte qu'il n’y a rien en toutes manières de plus ruiné que ces sept prétendus gouvernements.
C’est neanmoins le bel endroit des protestants : mais en vérité d'autant plus foible, qu’ils ne savent encore comment expliquer ce roi qui fait un des sept, et qui néanmoins est le huitième. Ils veulent que ce soit le pape, à cause qu'il est tout ensemble, et le septième comme pape, par la puissance spirituelle qu’il usurpe, et le huitième comme empereur, en imitant comme ils l'interprètent, et en s’attribuant la puissance temporelle et impériale ; sans songer que ce composé est précisément ce qui le doit faire la septième tête, ou le septième roi : car s’il n’étoit qu'empereur, il le faudroit ranger avec le sixième ; de sorte que ce qui lui donne le septième rang, c’est précisément ce composé-par lequel on prétend lui en donner un huitième. A quoi il faut ajouter, que si c’étoit le septième roi qui dût être en même temps le huitième, saint Jean, qui venoit de nommer ce septième roi au Y. 40, et qui, par manière de dire, étoit en train d'en marquer le caractère en disant qu’il demeure peu, l’auroit continué au verset suivant, en disant, non pas indéfiniment qu'il est un des sept, mais précisément qu'il est le septième et le huitième tout ensemble.
Mais qui ne voit que le saint apôtre, éclairé par l'esprit de Dieu, a découvert dans cette lumière quelque chose de plus convenable, et que cet esprit qui voit tout, lui a révélé qu’un de ces sept, et non le septième, reviendroit deux fois, ce qui le feroit tout ensemble et un des sept, et le huitième ? caractère que les protestants ne songent seulement pas qu’on ait pu approprier à la papauté, et que nous avons trouvé si pré-
1 Avert. n. 16, 17, 18.
cisément en Maximien Herculius ‘, qu’il n’y en a aucun autre exemple dans toute l'histoire qui a rapport à l’Apocalypse.
Je ne me tromperai done pas quand je dirai, sans vouloir vanter l'interprétation que je propose, qu’à comparaison du moins de celle des protestants, c’est la clarté même”, puisqu’on y trouve dans sept rois, non pas sept formes de gouvernement proposées à sa fantaisie, mais sept empereurs tous idolâtres : en cette manière sous ces sept rois, la perséeution de Dioclétien, la plus cruelle de toutes, très-proprement caractérisée par sa marque particulière; sous les mêmes rois la prostituée, c’est-à-dire, Rome la païenne, enivrée du sang des martyrs, et soutenant son idolâtrie par toute la terre. On voit aussi ces sept rois passer promptement les uns après les autres; et le septième qui devoit venir après la destruction des six autres pour exciter de nouveau la persécution, c’est-à-dire, Licinius, s’évanouir incontinent ; et la bête par ce moyen laissée pour morte, pour ensuite ressusciter comme on va voir.
LXXV. Suite du chap, xur. La bête qui meurt et qui revit, n’a point de sens chez les protestants.
Dans le chapitre x111; on voit paroïtre un nouveau prodige : c'est que la bête à sept têtes est comme morte par la plaie d’une de ses tètes, et que néanmoins tout d’un coup elle revit. Les protestants entendent ici l'empire romain comme mort par la blessure mortelle des empereurs, qui sont la sixième de ses têtes, et tout d’un coup ressuscité dans le pape, qui est la septième. .
Ce système ne cadre pas avec les idées de saint Jean, puisque la bête qui subsistoit en sept têtes, ne devoit périr que par la destruction de toutes les sept, ni ressusciter que dans quelque chose qui vint après elles toutes. C’est pourquoi le Saint-Esprit dit distinetement que cinq têtes étoient passées, la sixième blessée à mort, et la septième, qui devoit venir, en état de durer peu, par où la bête devoit mourir tout entière avec ses sept têtes retranchées ; et ee qui la fait revivre
1 Voyez la note sur le chap. xvrr. 11. — Voyez les notes sur lé Chap. xrrr.
en est distingué. C’est ce qu'on voit dans saint Jean, et c’est aussi ce qu’on a pu voir dans notre interprétation ‘, où le retranchement de la sixième tête fait bien à la vérité une mortelle blessure, mais où l’on voit en même temps que la septième périroit bientôt avec les autres, en sorte qu'on voit tomber sept têtes, c'est-à-dire, sept empereurs auteurs de Ja dernière persécution qu’on attribue à Dioclétien ; d’où devoit suivre, comme en effet elle suivit, la destruction totale et sans retour de la bête persécutrice, si elle ne ressuscitoit dans quelque chose de distingué d’elle, ainsi qu’elle fit dans Julien qui lui rendit la vie et la force. Tout cela est très-suivi, au lieu que dans le système protestant, la bête aux sept têtes est tenue pour morte, pendant qu’une de ses têtes, et encore celle de toutes qui avoit le plus de vie, puisqu'elle devoit vivre près de treize siècles, et plus que toutes les autres ensemble, nonseulementsubsiste encore, mais ne fait que commencer sa vie.
LKXVI. Autre inconvénient du système. Il faut trouver au chap. xt pour une troisième fois les douze cent soixante ans.
Ce chapitre cause encore un autre embarras aux protestants, puisqu'ici, outre les deux fois que nous avons vues au chapitre x11, il leur faut encore trouver pour une troisième fois les douze cent soixante ans de persécution. La démonstration en est évidente ; car la bête est persécutrice, et dans son premier état aussitôt qu’elle sort de l’abime, comme on a vu, et lorsqu'elle a repris la vie. La persécution du premier état , lorsque la bête sort de l’abime , est représentée au chapitre x1, ÿ. 2, 3, où il paroît qu’elle a duré les douze cent soixante jours. Accordons aux protestants que c’est la même persécution qui paroît au chapitre xi1. Nous avons démontré ailleurs qu’elle a dû avoir deux reprises, chacune de pareil temps; l’une, à la première attaque du dragon, l’autre à la seconde et au temps de sa colère redoublée, x11, 6, 14. Voilà donc déjà tout au moins deux fois douze cent soixante jours , sans qu'il soit encore parlé de la bête ressuscitée. Mais lorsqu'elle est ressuscitée , il lui faut encore un pareil temps; car ce n'est pas en vain