LVIII. Les protestants toujours trompés par leurs prophètes
On trompe toujours aisément ceux qu’on a une fois trompés en flattant leurs passions. Nous avons raconté ailleurs que Luther, enivré du succès de sa réforme naissante, prit ses propres emportements pour un instinct prophétique. Les propos qu’il tint alors furent merveilleux. A l'entendre ?, le pape alloit tomber ; Daniel et saint Paul l'avoient prédit. La prédication de Luther étoit ce souffle de Jésus-Christ dont parloit cet apôtre, par lequel l’homme de péché seroit détruit en un moment : il n’y avoit que peu de temps à souffrir sous sa tyrannie, puisqu'il n’avoit que deux ans à vivre ; et l’empire ture devoit être renversé en même temps. Nous avons marqué les endroits où l’on trouve ces prophéties de Luther, et la sérieuse croyance qu'on v avoit dans tout le parti : mais
1 Hist, des Var, iv. rs. n, 32. rr. n. 9,— 2 Serm, quod. non Manic. ete.
AUX PROTESTANTS. 469 ce qu’il y eut de plus remarquable, c'est que tout devoit s’accomplir, sans qu’il fût permis de prendre les armes; pendant que Luther boiroit sa bière tranquillement au coin de son feu ‘ avec ses amis, avee Amsdorf et Melancton, l'ouvrage se devoit accomplir tout seul ".
Que des hommes se hasardent à trancher sur l'avenir, soit qu'ils veulent tromper les autres, ou qu'ils soient eux-mêmes trompés par leur imagination échauffée, il n’y a rien de fort merveilleux ; qu'un peuple entêté les croie, C’est une foiblesse assez commune; mais qu'après que leurs prédictions sont démenties par les effets, on puisse encore vanter leurs prophéties, c’est un prodige d'égarement qu'on ne peut comprendre. Mais de quoi la foiblesse humaine n'est-elle point capable ? A la honte du genre humain, Luther demeura prophète après qu'il fut convaineu de faux par l'événement : il n’en fut pas moins écouté; il n’en décida pas moins sur l'avenir, quoique les deux ans qu'il avoit donnés au pape se poussassent loin, et que toutes les prophéties s'accomplissent mal *. Alors, contre le premier projet, il fallut avoir recours aux armes pour en hâter l'accomplissement. On n'avançoit pas davantage; et pendant qu’on se moquoit hautement et des prophéties de Luther, et de la crédulité de ceux qui s’en laissoient fasciner, il fallut se contenter de la vaine défaite de Calvin, qui répondit que si le corps de la papauté subsistoit encore, l'esprit et la vie en étoient sortis; de manière que ce n'étoit plus qu'un corps mort *.
Jamais nation ne fut si crédule que la réformée. Toutes les fois qu'il est arrivé à ce parti quelque chose de favorable, ils ne manquent jamais de s'imaginer qu'ils vont devenir les maîtres, et ils prennent un air menaçant. On se souvient encore parmi nous des espérances que leur inspirerent les victoires de Gustave-Adolphe, roi de Suède. Les calvinistes, pour y prendre part, firent leur décret d'union avec les luthériens ; et à ce coup Babylone alloit tomber. Que ne diton point de ce grand liberateur de la réforme? Nous avons
1 Var. 1. n. 24, 30. 1. n.9,4%.1v. n. 1, 2. v.n. 32, 33. — ? Ibid. liv. en. 93. vrer, 4. — 3 Gratul. ad Ven, Presb. opuse, p. 331. Var. liv. x, n, 2.
vu ! qu'on lui adressa les mêmes paroles que le Psalmiste. adresse en esprit au Messie futur, lorsqu'il en vit la gloireet les victoires; ilfallut bienletrouver dans l Apocalypse. Joseph Mède y eut de la peine : mais enfin , à l’effusion de la quatrième phiole”, il vit que le soleil alloit être obseurci; ehose rare et difficile à trouver dans les prophètes ! Iln’enfallut pas davantage pour voir périr l'empire d'Allemagne, qui est le soleil du pape. Je le veux : mais où étoit done ce libérateur venu du Nord?Iln'y en paroït pas un mot: n'importe, ik falloit bien qu'il y fût ; ear enfin lesoleil de Rome ne s’éteindroit pas tout seul ; et peut-être quelesnuages qui lobseurciroient, devoient venir de dessous le pôle. Aïnsi les hommes se trompent, et deviennent le foible jouet de leurs espérances.
LIX. Ridicules interprétations de du Moulin. Pourquoi il s’arrète
à l’armée 1689.
Sans chercher les autres exemples de semblables illusions, je ne veux plus parler ici que dé celle de nos jours. Elle étoit, réservée au ministre du Moulin et à sa famille, puisque et lui et son petit-fils tiennent aujourd’hui tous les protestants en attente de cette fatale année 4689 où nous entrons. Quelque vaine que soit cette prédiction en elle-même, il n’est pas permis de négliger ce qui séduit tant d’ames , et ce que Dieu semble avoir permis, ou pour punir les ennemis de la vérité, en les livrant à l'erreur, ou plutôt, comme je l'espère, pour les faire revenir au bon sens par l'excès d’un égarement si manifeste. En l'an 1644 ou environ, du Moulin, ministre de Paris, le plus autorisé de son parti, et le plus mélé dans les troubles durègne passé, fit un livre qu'il intitula l Accomplissement des prophéties, qui fut imprimé à Sedan en 1624. Nous avons déjà vu quelques traits de ses rares interprétations, et nous avons vu entre autres choses les bizarres et différentes manières dont il a pris les douze cent soixante jours de Apocalypse *, tantôt pour années, et tantôt pour de vrais jours naturels, sans qu'il y ait dans le téxte de saint Jean la moindre occasion de cette diversité. Ce ministre est aussi demeuré d'accord que le pape nese trouvoit point dans
ï Var. liv. xtrr, 38. — 2? Apoc. xvr. 8. — 5 Acc. des proph.p. 216.
AUX PROTESFANTS, ATA
le chapitre xx1 *, où tous ses confrères le mettent, quoiqu'il faille également, ou le mettre là, ou l'ôter partout. Mais s'il met le pape à couvert du chapitre xn1, en récompense il le fait paroitre magnifiquement dans le x1rr. ! est la septième tête de la première bête, c’est-à-dire, comme la réforme lexplique toujours *, le septième gouvernement de Rome; il est encore la seconde bête qui fait adorer la première, qui est kti-mème, puisque ce n’est plus qu’en lui seul qu’elle subsiste ; il est encore l'image de la première bête que la seconde fait adorer : et bien que l’Apocalypse ne marque point qu'on adore la seconde bête qui fait seulement adorer la première et son image, le pape est tout ensemble ce qui fait adorer, ce qu’on adore, et ce qu'on n’adore pas. Les deux'cornes de la seconde bête, c’est la mitre du pape *. Le feu que le pape fait descendre du ciel, le eroiroit-on ? c’est le feu Saint-Antoine ; eésont bien aussi les anathèmes et les foudres que le pape tance: car il faut, pour soutenir l'interprétation de la réforme, que les conciles les plus vénérables et les plus saints, à cause qu'ils ont prononcé dès les premiers temps des anathèmes si authentiques et si marqués, portent un caractère de la bète; et je ne sais si saint Paul en sera exempt, puisque c’est de lui qu’on a appris ce grand Anathema sil, que nul n’a jamais méprisé que les impies. Au surplus, la marque de la bête, c’est à du Moulin comme aux autres, la croix de Jésus-Christ, imprimée sur le front de ses fidèles par la confirmation. La faculté qu’on recoit du pape pour vendre et pour acheter *, regarde les bénéfices que le pape permet de vendre et d’acheter tant qu'on veut, encore qu'il n’y ait rien de plus anathématisé dans tout son empire. Le nombre d'homme qu'il faut trouver dans le nom du pape, n’est pas le nombre du nom d’un homme ‘; c’est un nombre usité parmi les hommes, eommes'il y en avoit d’autres. Le nombre desix centsoixantesix, outre le mystère déjà connu du mot Lateinos, à compter depuis le temps de saint Jean, signifie encore l’année précise, à laquelle le pape a commencé à être proprement l'An-
: Acc. des proph. ch. 151. p. 175. — 2? Ibid. chap. 1v. p. 182. —
3 Ibid. ch. 1v. p. 484. — 4 I. Cor, xvr. 22. — 5 Apoc. xr1r. AT. — 6 Ibid. 184, 238.
techrist ! : mystère inconnu à cet apôtre, qui ne s'avisa jamais de marquer par ce caractère la naissance de lAntechrist, mi de personne; mais seulement qui seroit celui dont l'Église - auroit à souffrir tout ce qu’il raconte. Je n’ose dire le mystère infâme que ce ministre a trouvé dans le nom de Rome ;, à cause que dans Roma, si on en renverse les lettres, on trouve amor, ce qu'il appelle l'amour renversé. Au reste, nous avons vu * comme ce hardi interprète n’épargne pas le texte de saint Jean, et l’artifice dont il s’est servi pour faire durer plus que toutes les autres têtes, celle que cet apôtre fait durer le moins.
Voilà quel étoit le premier auteur de la prédiction de 1689 ; mais apparemment on voudra savoir comment il en est venu à un compte si précis. Il estaisé de l'entendre. C’est, en un mot, que tous les ministres nesongent qu’à trouver dans l'Écriture de quoi abréger le temps des souffrances, et à préeipiter l'empire de Rome. La nouvelle Église n’étoit pas fâchée d’avoir à vanter ses persécutions ; cela étoit capable d’éblouir les simples : mais on y vouloit voir bientôt une fin : cependant il falloit donner au pape douze cent soixante ans d'empire ; autrement les jours prophétiques et tout le système protestant alloit en poudre. Avee un si long empire, pour faire finir bientôt les persécutions, du Moulin a trouvé un expédient; son petit-fils, M. Jurieu, en invente un autre et il les faut expliquer tous deux.