PREMIÈRE LETTRE
Quand on dit que la virginité de la sainte Vierge est donnée en signe prophétique aux Juifs, on voit bien que l'intention n'est pas de dire que ce doit être une preuve dans le moment, et que tous les Juifs fussentobligés de reconnoître d’abord, ni qu’on pôt jamais connoître, par aucune marque extérieure et sensible, qu’elle eût eonçu étant vierge, ou à la manière or-dinaire : un sentiment si grossier ne peut pas entrer dans l'esprit d’un homme. Le dessein d'Isaïe est de marquer en général, par la propriété du terme dont il se sert, qu’un des caractères du Messie, c'est d’être fils d’une vierge : ce qui est si particulier à Jésus-Christ, que jamais autre que lui ne s’est donné cette gloire. Car de qui a-t-on jamais prêché qu'il ait été conçu du Saint-Esprit, et qu'il soit né d’une vierge ? Qui est-ce qui s’est jamais glorifié qu’un ange ait annoncé cette naissance virginale, ni qu’une vierge, en consentant à ca mystère, ait été remplie du Saint-Esprit, et couverte de la vertu du Très-haut ? On n’avoit pas même encore seulement imaginé une si grande merveille.
Les preuves indicatives de la venue du Messie devoient être distribuées de manière qu’elles fussent connues chacune en leur temps. Celle-ci a été révélée, quand et à qui il a fallu : la sainte Vierge l’a sue d’abord ; quelque temps après, saint Joseph, son mari, Pa apprisé du ciel, et l'a crue, lui qui y avoit le plus d'intérêt : saint Matthieu la rapporte comme une vérité déjà révélée à toute l’Église; et maintenant, après la prédication de l'Évangile, Jésus-Christ demeure le seul honoré de ce titre de fils d' une vierge. sans que ses plus grands ennemis, tel qu'étoit un Mahomet, aient osé seulement le contester.
C’est donc ainsi que la virginité de Marie, en tant qu’elle a été préchée et reconnue par tout l'univers, est un signe
qui ne doit laisser aux Juifs aucun doute du Christ : c’est d'elle que devoit naître le vrai Emmanuel, Dieu avec nous, vrai Dieu et vrai homme, qui nous a éternellement réunis à Dieu : et c’est la vraie signification du nom de Jésus, c’està-dire du Sauveur, venu au monde pour en ôter le péché, qui seul nous séparoit d’avec Dieu.
Au reste, Monsieur, ce n’étoit pas le dessein de l'ouvrage dont vous m'écrivez, d'expliquer le fond des prophéties ; puisque même je me suis assez étendu sur cette matière dans la seconde partie du Discours sur l'Histoire universelle, où j'ai déduit dans un ordre historique toutes les preuves de fait qui démontrent que les Ecritures de l’ancien et du nouveau Testament sont vraiment un livre prophétique; principalement en ce qui regarde la venue actuelle du Christ, dont toutes les circonstances, et le temps même de leur accomplissement , sont si évidemment marqués, tant de siècles auparavant qu’il ait paru sur Ja terre.
Vous n’avez qu’àlire à votre loisir mes Commentaires sur les Psaumes, et ce que j'ai écrit à la suite des Livres de Salomon, dans la Dissertation qui a pour titre : Supplenda in Psalmos ', pour y apprendre que David est un véritable évangéliste, qui a vu manifestement toutes les merveilles de Jésus-Christ, c’est-à-dire, sa divinité, sa génération éternelle, son sacerdoce, et jusqu'aux moindres circonstances de sa passion et de sa résurrection. La vocation des Gentils et la réprobation des Juifs sont choses si publiques et si authentiques, qu’il faut être aveugle pour ne les voir pas comme les marques infaillibles du Messie actuellement venu au monde.
Et quand il s’en faudroit tenir à mon dernier ouvrage, Grotius n’y est-il pas convaincu d’avoir falsifié les prophéties, en disant que ce qui se trouve clairement écrit dans le livre de la Sagesse, sur la passion du Sauveur ?, a été ajouté apres coup par les chrétiens : comme aussi ce qui est dit dans l’Ecclésiastique, qui regarde manifestement la personne du Fils de Dieu : Invocavi Dominum patrem Domini mei*; j'ai invoqué le Seigneur, père de mon Seigneur ; ce que le même
1 Elle se trouve à la fin du t. 1.— ? Sap. 51. 49, 43, 14, etc.— 3 Eccli. LT, 14 }
Grotius ose encore rejeter comme supposé par les chrétiens, quoiqu'il n’appuie pas ces deux prétendues suppositions de la moindre conjecture ; ce qui montre plus clair que le jour un esprit ennemi des prophéties, et qui ne tend qu'à secouer le joug de la vérité.
Voilà ce que Dieu m’a donné pour vous, sur votre dernière lettre : je vous en fais part, quoique je sache que votre foi n’a pas besoin de cette instruction ; mais je ne puis m'empêcher de déplorer avec vous cet esprit d'incrédulité qui se trouve en effet dans les chrétiens, vous exhortant de tout mon cœur à inspirer à tout le monde dans l’occasion le desir d'apprendre ee qui en effet est pour eux la vie éternelle.
= Signé + J.-BÉNIGNE, évêque de Meaux.
© A Paris, le premier octobre 1703.