CHAPITRE HI
contre les chrétiens , aussitôt que Julien se fut déclaré leur ennemi, firent bien voir que l’idolâtrie n'étoit pas morte, même sous les princes chrétiens ‘ ; Rome ne pouvoit revenir de ses erreurs ni de ses faux dieux. Elle continuoit à imputer aux chrétiens tous les malheurs de l'empire; toujours prête à les traiter avec les mêmes rigueurs qu’elle avoit fait autrefois, si les empereurs l’eussent souffert. La cause même de l’idolâtrie y étoit si favorable, que les tyrans qui s’élevoient, ou ceux qui aspiroient à la tyrannie, un Maxime, un Eugène, un Eucher, gagnoient Rome en faisant croire qu’ils seroient plus favorables au culte des dieux que les empereurs, ou en promettant ouvertement de le rétablir *. En effet, il paroît par toute l’histoire, que le sénat, le premier corps de l'empire, et celui qui avoit toujours le plus excité la persécution contre l'Église; ne s’étoit point relâché de ses premiers sentiments. La relation de Symmaque, préfet de la ville *, aux empereurs Valentinien, Théodose et Arcade, le fait bien voir, puisque ce fut au nom du sénat qu'il demanda à ces empereurs le rétablissement des gages retranchés aux vestales, et celui de l’autel de la Victoire dans le lieu où ce corps auguste s’assembloit. On voit par la réponse de saint Ambroise, que ce n’étoit pas à tort que Symmaque prenoit le nom de cette compagnie, puisqu’en effet le nombre des idolâtres y prévaloit. Cette relation de Symmaque avoit été précédée par une semblable délibération, deux ans auparavant, sous l'empire de Gratien ‘. Tout ce que pouvoient faire les sénateurs chrétiens en ces occasions étoit de s’absenter du sénat pour ne point participer à un décret plein d’idolâtrie, ou de souscrire uné requête particulière, pour faire connoître leurs sentiments à l'empereur. Ainsi l'idolâtrie avoit encore pour elle le suffrage des Pères conscrits, C'est-à-dire, de cet auguste sénat, autrefois si révéré des nations et des rois, où il y avoit encore une si grande partie de la puissance publique, puisqu'on y confirmoit et les lois et les princes mêmes.
2 An. 369, 363. Soz. v. 9, et seq. 15. Soc. rii. 19, 13. Theod. 11r. 7.—a Soz. 1v. Oros. vrr. 33, 38. — 3 Relat. Sÿmm, ap. Amb. lib. v. Epist. Ps, Epist. xxx. Ibid. Epist, xxxr. — 4 Ibid,
line faut donc pas s'imaginer que Rome fût chrétienne , ni que la colère de Dieu dût être apaisée à cause que les em-— pereurs s’étoient convertis. Les temples rouverts par Julien n’avoient pu être refermés : les païens même trouvoient moyen de continuer leur culte, malgré les défenses des empereurs. Is regardoient le culte des chrétiens comme la dévotion particulière des princes, et le culte des anciens dieux comme celui de tout l'empire ‘. Tout étoit infecté dans Rome, dit saint Ambroise *, de la fumée des sacrifices impurs, et on y voyoit de tous côtés les idoles qui provoquoient Dieu à jalousie. Ainsi Rome attiroit toujours sa vengeance. Ilen arriva comme du temps de Josias : encore que la piété de ce prince eût remis en honneur le vrai culte, Dieu n’oublia pas pour cela les impiétés du règne d’Achaz et de Manassés; et ilattendoit seulement à perdre Juda, lorsqu'il auroit retiré du monde le pieux Josias *. Le Josias que Dieu sembloit avoir épargné, étoit Théodose le Grand : muis il détruisit sous son fils Rome et son empire. Ce n’étoit pas qu'Honorius n’eût hérité de la piété de son père : mais Rome se rendoit d'autant plus inexcusable, que l'exemple etl’autorité de ses empereurs n’étoit pas capable de la convertir. L’an-— née séculaire de Rome arriva sous le règrie de ce prince ‘ ; et pour contenter le peuple, qui attribuoïit les malheurs du siècle précédent au mépris qu’on y avoit fait des jeux séculaires au commencement de ce siècle-là, on les laissa célébrer avec beaucoup de superstitions et d’idolâtries.
XIV. Rome prise par Alaric avec une marque visible de la vengeance divine sur le paganisme.
Ne voilà que trop de sujets de perdre Rome, et Dieu avoit déjà appelé les Goths pour exercer sa vengeance. Mais la manière dont il accomplit ce grand ouvrage, y fit bien connoitre sa main toute-puissante.
Deux rois goths menacoient en même temps Rome et l'Italie, Radagaise et Alaric; le premier païen, le second chrétien, quoique attaché à l'arianisme. Radagaise marchoit
? Relat. Symm. ibid. — 2 Ibid. Ep. xxxt. — 3 IV. Reg. xxrr. 90. xxt11. 26, 27. — 4 An. 404. Zoz. lib. 1r.
CHAPITRE I. 145 avec deux cent mille hommes, et, selon la coutume des Barbares, il avoit voué à ses dieux le sang des Romains ‘, Les païens publioient à Rome qu'il venoit un ennemi vraiment redoutable, que le: culte des dieux rendroit puissant contre Rome, où leurs autels étoient méprisés; etils disoient que les sacrifices, de. ee roi paien étoient plus à craindre que ses troupes, quoique innombrables et victorieuses. Les blasphèmes se multiplioient dans toute la ville, dit un historien du.temps.”, ef le nom de Jésus-Christ étoit regardé plus que jamais comme la cause de tous les maux. Si Dieu, résolu à la vengeance, eût livré la ville à ce païen, ceux de la même religion n’auroient pas manqué d'attribuer la victoire aux dieux qu'il adoroit. Mais son armée fut taillée en pièces, sans qu'il en restät un seul, même le roi *.
Dans le même temps Alaric, l'autre roi des Goths, s’étoit rendu redoutable aux Romains ‘ : tantôt reçu dans leur alliance, et combattant avec eux, tantôt indignement traité, enfin il assiége Rome. On y cherche de vains secours, en appelant des devins toscans *, selon l'ancienne coutume, et on se portoit avec tant d'ardeur aux cérémonies païennes, qu'un paien a bien osé écrire que le pape saint Innocent fut obligé d'y consentir. Personne n’en a cru Zozime, un si grand calomniateur des chrétiens : mais son récit ne laisse pas de faire sentir dans Rome un prodigieux attachement à l'idolâtrie. Car il est bien constant par tous les auteurs, que les Étruriens où Foscans furent appelés par le gouverneur ou le préfetde la ville, et que lessénateurs païens demandoient qu’on offrit des sacrifices dans le Capitole et dansles autrestemples°. C'est ainsi que Rome assiégée vouloit recourir à ses anciens dieux. Approchant le temps desa perte, on y établit pour empereur Attale, païen d’inclination, qui aussi faisoit espérer le rétablissement du paganisme’. En effet, dans la propre année que Rome fut prise, le tyran créa consul un Fertullus, zéléidolâtre, qui commença sa magistrature, selon la coutume des Gentils, par les vains présages des oiseaux, et qui faisant valoir dans le sénat la qualité de pontife qu'il espéroit bientôt
1 Oros. vit. 37. — ? Ibid. vit. 37. — 3 An. 406. — 4 Oros. Ihid. Zoz.v.— © Zoz. Ibid. — 6 Zoz: vzrr, 6: —"7 Soz. 1x. 9.
avoir, vouloit faire revivre avec elle toute la religion païenne ‘. Ainsi l’idolâtrie étoit encore une fois devenue dans Rome la religion dominante, Dieu l'ayant ainsi permis, pour ne point laisser douteux le sujet de ses justes vengeances *. Cette grande ville hâtoit son supplice; les propositions de paix qu’on faisoit à l’empereur furent inutiles ; Rome fut prise par Alaric *, et tout y fut désolé par le fer et par le ‘feu.
Mais Dieu, qui avoit enlevé à Radagaise, prince paien, une ville destinée à sa vengeance, pour la livrer à un chrétien, dont la victoire ne püt pas être attribuée par les païens au culte des dieux, voulut encore faire voir d’une autre manière et avec beaucoup d'éclat, que le paganisme étoit le seul objet de sa colère : car il mit dans le cœur d’Alaric d'établir un asile assuré dans les Églises, et principalement dans celle de saint Pierre ‘. Plusieurs païens s’y réfugièrent avec les chrétiens, et visiblement ce qui resta de la ville fut dû au christianisme.
XV. Tous les chrétiens reconnoissent le doigt de Dieu dans cet
événement.
Tous les chrétiens reconnurent le doigt de Dieu dans ce mémorable événement ; et saint Augustin, qui en fait souvent la réflexion, nous fait adorer en tremblant les moyens dont ce juste juge sait faire connoître aux hommes ses secrets desseins. Au reste, il arriva au vainqueur choisi de Dieu pour exécuter ses décrets, ce qui a coutume d’arriver à ceux dont la puissance divine se veut servir : c’est que Dieu leur fait sentir par un secret instinct qu’ils ne sont que les instruments de sa justice. Ainsi Tite répondit à ceux qui lui vantoient ses victoires sur les Juifs, qu’il n’avoit fait que prêter la main à Dieu irrité contre ce peuple ‘. Alarie eut un semblable sentiment; et un saint moine d'Italie le-priant d’épargner une si grande ville : Non, dit-il, cela ne se peut : je n'agis pas de moi-même : quelqu'un me pousse au dedans,
!Salu de Jud. lib, 6. Oros. ver. 42. Zoz. vr. — 2? Oros. Ibid. Aug.
serm. de excip. Urb. etc.— 3 An. 410.— 4 Oros. Ibid. 30. Aug deCiv 1 1. 2. v. 93. — 5 Philostrat. vit. Ap. vr.