VIII: ÉLÉY. Sur les horreurs de l’idolatrie
Lisons ici les chapitres 15 et 44 du livre de la sagesse sur lidolâtrie. En voici un abrégé. Les sentiments des hommes sont vains; parce que la connoissance de Dieu n’est point en eux, ils n’ont pu comprendre eelui qui «étoit » par tant de beaux objets présentés à leur vue; et regardant les ouvrages, ils n’en ont pu comprendre le sage artisan". Appelant dieux et arbitres souverains du monde, ou le feu, ou les vents et l'air agité, ou l’eau , ou le soleil, ou lalune, ou les étoiles quitournent en rond sur nos têtes, sans pouvoir entendre, que si touchés de leur beauté , ils les ont appellés dieux,
1 Sap x111. 5,24.
SUR LES MYSTÈRES. 127 combien plus celle de leur créateur leur devoit paroitre merveilleuse ! Car il est père du beau et du bon, la source de toute beauté et le plus parfait de tous les êtres. Et s’il y a de la force dans ces corps qu'il ont adorés, combien doit être plus puissant celui qui les a faits. Car par la grandeur de la beauté de la créature , on pouvoit voir et connoître intelligiblement le créateur. Mais encore ceux-là sont ils plus excusables , puisqu'ils se sont égarés peut-être en cherchant Dieu dans ses œuvres qui les invitoient à s'élever vers leur principe. Quoiqu’en elfet ils soient toujours inexcusables, puisque, s'ils pouvoient parvenir à connoître la beauté d’unsigrand ouvrage, combien plus facilement en devoient-ils trouver l’auteur ? Mais ceux-là sont sans comparaison plus aveugles et plus malheureux, et leur espérance est parmi les morts, qui, trompés par les inventions et l’industrie d’un bel ouvrage, ou les superbes matières dont on l'aura composé, ou la vive ressemblance de quelques animaux, ou par l'adresse et le curieux travail d’une main antique sur une pierre inutile et insensible , ont adoré les ouvrages de la main des hommes. Un ouvrier dressant un bois pesant, reste du feu dont ils ont fait cuire leur nourriture, etle soutenant avec peine par des liens de fer dans une muraille, le peignant d’un rouge qui sembloit lui donner un air de vie, à la fin vient à l’adorer, à lui demander la vie’ et la santé qu’il n’a pas, à le consulter sur son mariage et sur ses enfants, et lui fait de riches offrandes. Ou porté sur un bois fragile dans une périlleuse navivalion , il invoque un bois plus fragile encore ‘. Un père affligé fait une image d’un fils qui lui à été trop tôt ravi, et pour se consoler de cette perte, il lui fait offrir des sacrifices - comme Dieu *. Toute une famille entroit dans cette flatterie. Les rois de la terre faisoient adorer leurs statues; et n’osant se procurer ce culte à eux-mêmes à cause de leur mortalité trop manifeste de près, ils croyent plus aisément pouvoir passer pour Dieux de plus loin. Telle a été l'illusion de la vic humaine; emportés par leurs passions et leur amour pour leurs rois, les hommes en ont adoré les statues, et donné
1 Sap..x1v. 1: — 2? Ib. 15 et eco.
au bois et à la pierre le nom «incommunicable ‘ » : ils ont immolé leurs enfants à ces faux dieux. El n’y a plus rien eu de saint parmi les hommes. Les mariages n’ont pu conserver leur sainteté : les meurtres, les perfidies , les troubles et les parjures ont inondé sur la terre. L'oubli de Dieu a suivi : les joies publiques ontamené des fêtes impies : les périls publics ont introduit des divinations superstitieuses et fausses : on n’a plus craint de se parjurer, quand on a vu qu’on ne juroit que par un bois ou une pierre, et la justice et la bonne foi se sont éteintes parmi les hommes.
Il faut lire encore l'endroit de saint Paul’, dont voici le précis, et où il dit : Que les invisibles grandeurs de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité paroissent visiblement dans ses créatures: et que cependant les plus sages, ceux qui en étoient les plus convaincus, lui ont refusé le culte qu'ils savoient bien qu’on lui devoit, et ont suivi les erreurs d’un peuple ignorant, qui changeoit la gloire d’un Dieu immuable en la figure des reptiles les plus vils, laissant évanouir toute leur sagesse, et devenus insensés, pendant qu'ils se glorifioient du nom de sages. Ce qui aussi a obligé Dieu à les livrer à des passions et à des désordres abominables contre la nature, et à permettre qu'ils fussent remplis de tout vice, impiété, médisance, perfidie, insensibilité: en sorte qu'ils étoient sans compassion, sans affection, sans foi, parce que, connoissant la justice et la vérité de Dieu, ils n'ont pas voulu le servir, et ont préféré la créature à celui qui étoit le créateur béni aux siècles des siècles.
Ce déluge d'idolâtrie s’est répandu par toute la terre. L'inclination qu'y avoient les Juifs , que tant de châtiments divins ne pouvoient en arracher, montre la pente commune et la corruption de tout le genre humain. Ce culte étoit devenu comme naturel aux hommes. Et c’est ce qui faisoit dire au Sage, que les «nations » idolâtres «étoient méchantes par » leur naissance ; que la semence en étoit maudite dès le » commencement; que leur malice étoit naturelle, et que » leurs perverses inclinations ne pouvoient jamais être » changées *».
1 Sap. x1v. 21. et seq. ? —Rom. 1. 20. 21 ét scq.— ? Sap. x1. 10. 11.
SUR LES MYSTÈRES. 12 Un déréglement si étrange et à la fois si universel, devoit avoir une origine commune. Montrez-la-moi autre part que dans le péché originel, et dans le tentation, qui disant à l’homme : « Vous serez comme des dieux ' », posoit dès lors le fondement de l’adoration des fausses divinités.
Viils SEMAINE.
LA DÉLIVRANCE PROMISE DEPUIS ADAM JUQU'A LA LOI. re ÉLÉv. La promesse du libérateur dès le jour de la perte.
Ce futle jour même de notre chute que Dieu dit au serpent, notre corrupteur : «Je mettrai une inimitié » éternelle «entre » toi et la femme, entre ta race et la sienne : elle brisera ta » tête * ».
Premièrement, on ne peut pas croire que Dieu ait voulu effectivement juger ou punir le serpent visible, qui étoit un animal sans connoissance : c’est donc une allégorie où le serpent est jugé en figure du diable dont il avoit été l’instrument. Secondement, il faut entendre par la race du serpent les menteurs, dont il est le père, selon cette parole du Sauveur : « Lorsqu'il dit des mensonges, il parle de son propre » fonds, parce qu'ilest menteur, et père du mensonge * ». En troisième lieu, par «la race de la femme» il faut entendre l'un de sa race, un fruit sorti d'elle qui brisera la tête du serpent. Car on ne peut pas penser que toute la race de Ja femme soit victorieuse du serpent, puisqu'il y en a un si grand nombre qui ne se relèvent jamais de leur chute. La race de la femme est victorieuse, en tant qu'il y a quelqu'un des enfants de la femme, par qui le démon et tous ses enfants seront défaits.
I n'importe que dans une ancienne version, cette victoire sur le serpent soit attribuée à la femme, et que ce soit elle qui en doive écraser la tête : ipsa conteret. Car il faut entendre que la femme remportera cette victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur. On concilie par ce moyen les deux leçons : celle qu’on trouve à présent dans l'original,
{ Gen. 111, 5,—2? Gen. 111. 15, - ? Joan. vin. 44.
qui attribue la victoire au fils de la femme, et celle de notre version, qui l’attribue à la femme même. Et en quelque manière qu’on l’entende, on voit sortir de la femme un fruit qui écrasera la tête du serpent, et en détruira l'empire. "4 Si Dieu s'étoit contenté de dire, qu'il y auroit une inimitié éternelle entre le serpent et la femme, ou avec le fruit qu’elle produiroit, et que le serpent lui prépareroit par derrière et à «son talon » de secrètes embüûches, on ne verroit point la victoire future de Ja femme ou de son fruit. Mais puisqu’on voit que son fruit et elle briseroient la tête du serpent, la victoire devoit demeurer à notre race. Or, ce que veut dire cette race, ce fruit, pour traduire de mot à mot, cette semence bénite de la femme : il faut écouter saint Paul , sur cette promesse faite à Abraham : « En » l’un de ta race, en ton fils, «seront bénies » et sanctifiées «toutes les nations de la terre ‘ » : où le saint apôtre remarque qu'il ne dit pas: « Dans les fruits que tu produiras », et dans tes enfants, « comme étant plusieurs : mais en ton fils, comme dans un » seul » , et dans le Christ. Non dicit : et seminibus, quasi in multis, sed quasi in uno, et semini tuo, qui est Christus* . C'est donc en lui que toutes les nations seront bénies, toutes en un seul. Ainsi, dans cette parole adressée au serpent: «Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre » ta race et ton fruit», on doit entendre que Dieu avoit en vue un seul fils et un seul fruit qui est Jésus-Christ, Et Dieu, qui pouvoit dire également, et devoit dire plutôt, qu’il mettroit cette inimitié entre le dragon et l'homme, ou le fruit de l'homme, a mieux aimé dire qu’il la mettroit entre la femme et le fruit de la femme, pour mieux marquer ce fruit béni, qui étant né d’une vierge , n'étoit le fruit que d’une femme : dont aussi sainte Elisabeth disoit : « Vous êtes bénie entre » toutes les femmes, et bénit le fruit de vos entrailles ° ». Vous êtes donc, Ô Marie ! cette femme qui par votre fruit devez écraser le tête du serpent. Vous êtes, Ô Jésus! ce fruit bénit,'en qui la victoire nous est assurée. Je vous rends grâces, mon Dieu, d’avoir ainsi relevé mes espérances. Et je vous
1 Gen. zsu, 18.2 Cal. m1. 16. — 5 Luc, 2. 42,
SUR LES MYSI1ÈRES. 151 chanterai avec David : « O mon Dieu, ma miséricorde ‘»! et encore : «Est-ce que Dieu retirera sa miséricorde à jamais ? » Dieu oubliera-t-il la pitié, ou dans sa colère tiendra-t-il » ses miséricordes renfermées ? » ? Non, Seigneur miséricordieux et bon, vous n'avez pu, si on lose dire, les retenir : puisqu'au jour de votre colère, et lorsque vous prononciez leur sentence à nos premiers parents et à toute leur postérité, il a fallu que vos miséricordes éclatassent, et que vous fissiez paroître un libérateur. Dès lors vous nous promettiez la victoire ; et pour nous la faciliter vous nous avez découvert la malice de notre ennemi, en lui disant: « Vous attaquerez » par le talon * » ; c'est-à-dire, vous attaquerez le genre humain par l'endroit où il touche à la terre, par les sens: vous l'attaquerez par les pieds, c’est-à-dire, par l'endroit qui le soutient : vous l’attaquerez, non point en face, mais par derrière , et par adresse plutôt que par force.
Ce malheureux esprit nous attaque par les sens par où nous tenons à la terre, lorsqu'il nous en propose les douceurs , et il prend l'homme par la partie foible. Défions-nous donc de nos sens; et dès qu'ils commencent à nous inspirer quelque desir flatteur, songeons au serpent qui les suscite contre nous.
Mais voici encore une autre attaque : nous croyons être fermes sur nos pieds, et que l'ennemi ne peut nous abattre : « J'ai » dit en moi-même, dans l'abondance « de mon cœur » jene » serai point ébranlé et « je ne vacillerai » jamais ‘ » ! C’est alors que l'ennemi me surprend etqu'’ilm’abat. C'est alors qu'il faut que je dise avec David, que « le pied de l’orgueil ne » vienne pas jusqu'à moi° » : que je ne m'appuie jamais sur ma présomptueuse confiance, qui me fait croire que j'ai le pied ferme, et qu'il ne me glissera jamais. Mettez, chrétien, mettez votre force dans l'humilité; ne la mettez pas dans vos victoires passées. Lorsque vous croirez que vous êtes aflermi dans la vertu, et pouvoir vous soutenir de vous-même; il vous renverse comme un autre saint Pierre, par cela même où vous mettez votre force, qui vous fait dire comme à cet apôtre :
1Ps. LxxvItr. 7. — ? Ps. LxxxvI. 7. 8. 9. 10. — ? Gen. 111. 15. — Ps. xxIx. 7. — 0 Ps. /xNxV. 12:
Moi vous renoncer? « Je donnerai ma vie pour vous' ». Au lieu d'écouter un courage présomptueux, reconnoissez votre foiblesse , et l'ennemi vous attaquera en vain.
Mais voici le plus dangereux de tous ses artifices. Il ne vous attaquera pas en face, mais subtilement par derrière ; il vous cachera ses tentations : il vous inspirera comme au Pharisien une fausse action de grâce : « Seigneur, dit-il, je vous rends grâces °». Mais c'est ensuite pour vous occuper de vos jeûnes, de vos pieuses libéralités, de votre exactitude à payer la dime, de votre justice qui vous met au dessus des autres hommes : il vous attaque par derrière, et vous présentant en face l’action de grâce, en elle il vous insinue le plus fin orgueil. Il a bien d’autres artifices. Ce n’est qu’un doux entretien qu’il vous propose : Dieu est-il assez rigoureux pour défendre si sévèrement ces innocentes douceurs ? Je saurai me retenir et je ne laisserai pas aller mes desirs. Il vous attaque par derrière, comme un habile ennemi; il tâche de vous dérober sa marche et ses desseins : vous périrez, et de l’un à l’autre vous avalerez le venin.
Lorsque vous le sentez approcher avec de telles insinuations, et qu’il tortille, pour ainsi parler, par derrière et autour de vous, alors sans regarder trop les appâts trompeurs dont il fait un piége à votre cœur, car c’est peut-être d’abord ce qu'il veut de vous, pour ensuite vous pousser plus loin, jetez-vous entre les bras de celui qui en écrase Ja tête : regardez sa croix; car c’est là que, dans la douleur et dans la mort, il a renversé l’impire du diable , et rendu ses tentations inutiles.
Ile ÉLEv. La délivrance future marquée même avant le crime, et dans la formation de l'Église en la personne d’Eve.
Dieu n'avoit point ordonné la chute d'Adam, à Dieu ne plaise ! mais il l’avoit prévue, et avoit trouvé bon de la permettre , dès qu’il le créa dans l'innocence. Il ne faut donc pas s’étonner qu'il ait figuré dès lors Jésus-Christ en Adam, et l'Eglise dans Eve, lorsque pendant son sommeil il tira la
1 Joan. x111. 37. — ? Luc. xvi11. 11. 12.
SUR LES MYSTÈRES. 155 femme de celte espèce de plaie qui fut faite dans son côté ; de même que l'Eglise fut tirée ducôté ouvert de Jésus-Christ ; pendant qu'il dormoit dans le repos d’une courte mort, dont il devoit être bientôt réveillé, conformément à cette parole que l'Eglise chante à la résurrection de notre Seigneur : « Je me suis endormi, et j'ai été dans le sommeil : et je me » suis levé, parce que le Seigneur m'a pris en sa protection '».
Ainsi la chute d'Adam n'étoit pas sans espérance, puisqu'avec les yeux de la foi, il pouvoit voir dans celle qui avoit donné occasion à sa perte, son espérance renaissante, et dans la plaie du sacré côté de Jésus-Christ, la formation de l'Eglise, et la source de toutes les grâces. C’est pourquoi saint Paul applique à Jésus-Christ età l'Eglise ce qu'Adam dit alors à Eve: «Tu es l’os de mes os, et la chair de ma chair». et le reste que nous avons observé ailleurs.
IIIe ÉLÉv. Adam et Eve figures de Jésus-Christ et de Marie : l’image du salut dans la chute même.
0 Dieu! quelle abondance de miséricorde, et que les sujets d'espérance se multiplient devant nous! puisqu'en même temps qu’un homme et une femme perdoient le genre humain, Dieu qui avoit daigné prédestiner un autre homme et une autre femme pour les relever, a désigné cet homme et cette femme jusque dans ceux qui nous donnoient la mort! Jésus-Christ est le nouvel Adam : Marie est la nouvelle Eve. Eve est appelée «mère des vivants*», même après sa chute, comme l'ont remarqué les saints docteurs, et lorsqu’à dire le vrai, elle devoit plutôt être appelée la mère des morts. Mais elle reçoit ce nom dans la figure de la sainte Vierge, qui n'est pas moins la nouvelle Eve, que Jésus-Christ le nouvel Adam. Tout convient à ce grand dessein de la bonté divine. Un ange de ténèbres intervient dans notre chute: Dieu prédestine un ange de lumières, quidevoit intervenir dans notre réparation. L'ange de ténèbres parle à Eve encore vierge : l'ange de lumières parle à Marie qui le demeura toujours. Eve écouta le lentateur et luiobéit; Marie écouta aussi l’ange du salut et lui
1Ps. mt. 6. — ? Eph. y. 29. 30. 31. Gen. 1. 23. 24. -- ? Gen. 1n. 20,
obéit. La perte du genre humain qui se devoit consommer en ‘Adam commença par Eve : en Marie commença aussi notre délivrance ; elle y a la même part qu'Eve a eue à notre malheur, comme Jésus-Christ y à la même part qu'Adam avoit eue à notre perte. Tout ce qui nous a perdus se change en mieux. Je vois paroître un nouvel Adam, une nouvelle Eve, un nouvel ange : il y a aussi an nouvel arbre, qui sera celui de la croix, et un nouveau fruit sur cet arbre, qui détruira tout le mal que le fruit défendu avoit causé. Ainsi l'ordre de notre réparation est tracé dans celui de notre chute : tous les noms malheureux sont changés en bien pour nous; et tout ce qui avoit été employé pour nous perdre, par un retour admirable de la divine miséricorde , se tourne en notre faveur.
IVe ÉLÉv. Autre figure de notre salut dans Abel.
« Dieu tourna ses yeux sur Abel et sur ses présents, etne » regarda pas les présents de Caïn'». Dieu commence à écouter les hommes, et à recevoir leurs présents; ilest apaisé sur le genre humain, et les enfants d'Adam ne lui sont plus odieux. Abel le juste est par sa justice une figure de Jésus- Christ, qui seul a offert pour nous une oblation que le ciel agrée, et apaise son père sur nous.
Mais Abel fut tué par Caïn, il est vrai ; et c’est par cet endroit-là qu'il devint principalement la figure de Jésus- Christ, qui, plus juste ét plus innocent qu’Abel, puisqu'il étoit la justice même, est livré à la jalousie des Juifs, comme Abel à celle de Caïn. Car pourquoi est-ce que Caïn haïssoit son frère ? «Pourquoi », dit saint Jean, «le fit-il mourir»? sinon « parce » qu’il étoit mauvais, malin et jaloux, et «que ses œu- » yres étoient mauvaises, comme celles de son frère étoient » justes *».De même les Juifs haïrent Jésus, et le firent mourir, comme il ditlui-même , « parce qu'ils étoient mau- » vais, et qu'il étoit bon *». Ce fut « par envie » qu'ils « le » livrèrent» à Pilate, ainsi que Pilate le reconnoît lui-même. Le diable, cet esprit superbe etjaloux de l'homme, fut l’instigateur des Juifs , comme il l’avoit été de Caïn : et leur ayant
! Gen.1v. 4. 5. — ?I. Joan. 111. 12.—3 Joan. vit. 40. 44. xy. 23. 924 25. — + Matth. xxvi1. 18.
inspiré sa malignité, ils firent mourir celui qui avoit daigné se faire leur frère , comme Caïn fit mourir le sien.
La mort d'Abel est donc pour nous un renouvellement d'espérance, parce qu'il est la figure de Jésus. Le sang d'Abel, versé sur la terre, cria vengeance au ciel contre Caïn; «et » quoique le sang de Jésus-Christ jette un cri plus favorable'», comme dit saint Paul, puisqu'il crie miséricorde; toutefois, par l'ingratitude et l'impénitence des juifs, « le sang de » Jésus fut sur eux et sur leurs enfants ? », comme ils l’avoient demandé. Abel le juste estle premier des enfants d'Adam qui subit l'arrêt de mort prononcé contre eux : la mort faite pour les pécheurs commença par un innocent à exercer son empire ; et Dieu le permit ainsi, afin qu’elle eût un plus foible fondement : le diable perdit les coupables en attaquant Jésus, en qui il ne trouvoit rien qui lui appartint. C’est ce que figura Abel; et injustement tué il fit voir, pour aiusi parler, que la mort commençcoit mal, et que son empire devoit être anéanti.
Prenons donc gardeque « tout le sang innocent ne vienne » sur nous, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’au sang de » Zacharie, qui fut tué entre le temple et l’autel ° ». Nous prenons un esprit meurtrier quand nous prenons un esprit de haine et de jalousie contre nos frères innocents, et notrepart est avec celui qui est « homicide dès le commence- » ment». Non-seulement parce qu'il tua d’un seul coup tout le genre humain ; mais encore parce que , pour assouvir sa haine contre les hommes, il voulut d’abord verser du sang, et que la première mort füt violente, et montrer, pour ainsi dire, par ce moyen, que nul n'échapperoit à la mort; puisqu'Abel le juste y succomboit. Mais Dieu tourna sa fureur en espé— rance pour NOUS , puisqu'il voulut que le juste Abel, injustement tué par Caïn, fütla figure de Jésus-Christ qui est le juste par excellence, et dont l'injuste supplice devoit être la délivrance de tous les criminels.
WHéb. xrr. 24. —2 Matth. xsçin 25. — 51b: sxitr. 35. = * Joan. Vilr. 44e
136 ÉLÉVATIONS Ve ÉLÉv. La bonté de Dieu dans Île déluge universel.
Nous avons vu que les hommes une fois corrompus par le péché s’enfoncèrent dans leur corruption, jusqu'à forcer Dieu par leurs crimes à se répentir de les avoir faits, et à resoudre leur perte entière par le déluge universel. L'expression de l'Ecriture est étonnante : « Dieu , pénétré de douleur » jusqu'au fond du cœur : Je perdrai, dit-il, l’homme que » j'ai créé'», c’est-à-dire, que la malice des hommes étoit si outrée, qu'elle eût altéré, s’il eût été possible, la félicité etla joie d'une nature immuable. Quoique la justice divine fût ivritée jusqu’au point que marque une expression si puissante, Dieu néanmoins suspendoit l’effet d’une si juste vengeance , et ne pouvoit se résoudre à frapper. Noé fabriquoit lentement l'arche que Dieu avoit commandée, et ne cessoit d’avertir les hommes durant tout ce temps de l'usage auquel elle étoit destinée. «Ils furent incrédules», dit saint Pierre *, eten présumant, «toujours sans se convertir», de la patience de Dieu qu’ils attendoient, ils mangeoient et buvoient jusqu’au jour que Noé entra dans l'arche *. Dieu différa encore sept jours le déluge tout prêt à fondre sur la terre, et donna encore aux hommes ce dernier délai pour se reconnoître.
Nons avons vu que la prophétie d'Hénoch, bisaïeul de Noé, avoit précédé : Dieu ne pouvoit, pour ainsi parler, se résoudre à punir les hommes, et il fit durer les avertissements de ses serviteurs près de mille ans.
Alafin, le déluge vint, eton vit alors un terrible effet de la colère de Dieu ; mais il voulut en même temps y faire éclater sa miséricorde et la figure du salut futur du genre humain. Le déluge lava le monde, le renouvela et fut l'image du baptème. «En figure de ce sacrement qui nous devoit déli- » vrer huit personnes furent sauvées ‘ ». Nûé fut une figure de Jésus-Christ, en qui toute la race humaine devoit être renouvelée. En cette vue il fut appelé Noé, c'est-à-dire, consolation, repos ; lorsqu'il vint au monde, son père Lamee
! Gen. vi. 6. 7.— ? I. Pet, 111. 20.— 3 Matth. xx1v.38, Luc. xv11. 26, 27, Gen, vi, 4. 10, — f I, Pet. 111. 20, 21.
dit prophétiquement : « Celui-ci nous consolera de tous » les travaux de nos mains et de toutes les peines que, nous » donne la terre que Dieu a maudite ». Dieu n’envoie point de maux qu'il n’envoie des consolations , et résolu malgré sa colère à la fin de sauver les hommes, sa bonté reluit toujours parmi ses yengeances.
VI° éLÉv. Dieu promet de ne plus envoyer de déluge.
Mettons-nous à la place de Noé, lorsqu'il sortit de l'arche avec sa famille. Toute la terre n’étoit qu’une solitude : les maisons et les villes étoient renversées : il n’y avoit d'animaux que ce qu'il en avoit conservé; des autres il n’en voyoit que les cadavres. Sa famille subsistoit seule; et l’eau avoit ravagé tout le reste. En cet état figurons-nous quelle fut sa reconnoissance. Son premier soin fnt de « dresser un » autel à Dieu qui l'avait délivré, et tout le genre humain en » sa personne». il le chargea « de toutes sortes d'animaux purs, oiseaux et autres; et il offrit à Dieu son holocauste * ». pour lui et pour sa famille, et pour tout le genre humain qui en devoit renoître. Il ne dit pas en son cœur par une fausse prudence : il nous reste peu d'animaux, il en faut ménager la race ; ilsavoit bien qu’on ne perdoit pas ce que l’on consacroit à Dieu, et que c’étoit au contraire attirer sa bénédiction sur le reste. « Son holocauste fut en bonne odeur devant » Dieu, qui lui parla en cette sorte : Je ne maudirai plus » la terre à cause des hommes” ». Et peu après : «Jeferai un pacte avec vous et avec tous les animaux. Je ne les perdrai » plus par les eaux, et jamais il n’y aura de déluge ‘ ». L’arcen-ciel parut dans les nues avec de douces couleurs, et soit qu'il parût alors pour la première fois, et que le ciel auparavant sans nuages eût commencé à s’en charger par les vapeurs que fournirentles eaux du déluge ; soitqu'il eùtdéjà été vu, et que Dieu en fit seulement un nouveau signal de sa clémence, Dieu voulut qu'il fût dans le ciel un sacrement éternel de son alliance et de sa promesse. Au lieu de ces nuages menaçants qui faisoient craindre un nouveau déluge,
{ Gen. v. 29.—2 Gen. vi. 20.— 31bid.21.—"Ibid 1x.10, 11. 12. 13.
Dieu choisit dans le ciel un nuage lumineux et doux, qui, tempérantet modifiant la lumière en couleurs bénignes, fût aux hommes un agréable signal pour leur ôter toute erainte. Depuis ce temps, l’arc-en-ciel a été un signe de la clémence de Dieu. Lorsqu'on voit dans l’Apocalypse son trône dressé ‘. l'iris fait un cercle autour de ses pieds, et étale principalement Ja plus douce des couleurs, qui est un vert d'émeraude. C'étoit quelque chose ae semblable qui parut aux soixantedix vieillards d'Israël. Et lorsqu'il se montra à eux dans le trône de sagloire, « on vit à ses pieds unecouleür de saphir, » comme lorsque le ciel est serein *», quoi qu'il en soit, ce beau vert et ce bleu céleste sont un beau signal d’un Dieu apaisé qui ne veux prus envoyer de déluge sur la terre. Le sacrifice de Noé, qui est celui de tout le genre humain, avoit précédé, en figure du sacrifice de Jésus-Christ, qui étoit pareillement l’oblation de toute la nature humaine. La promesse dela clémence suivit ; et ce fut le présage heureux d’une nouvelle race qui devoit noître sous un visage benin de son créateur, et sous des promesses favorables.
0 Dieu ! j'adore vos bontés. Accoutumez-moi à voir dans le ciel et dans toute la nature vos divins attributs. Qu'un ciel obscurci de nuages, comme courroucé, me soit une image de cette juste colère qui envoya le déluge; et qu'au contraire la sérénité , ou un reste léger de nuages, me fasse voir dans l’arc-en-ciel quelque chose de plus clément et plutôt de douces rosées que de ces pluies orageuses qui pourroient encore ravager la terre , si Dieu, pour ainsi parler, n'en arrêtoit la fureur.
Dieu ne veut que pardonner : c’est un bon père, qui, contraint de châtier ses enfants à cause de l'excès de leur crime, s’attendrit lui-même sur eux par la rigueur de leur supplice, et leur promet ae ne plus envoyer de semblables peines. O Dieu miséricordieux et bon, comment peut-on vous offenser ! Craignons toutefois, et n’abusons pas de cette bonté paternelle. Pour ncus avoir mis à couvert des eaux, sa justice n’est pas désarmée , il a encore les feux en sa
Apoc. 1v. 2. 31. — ? Exod. xx1v. 10,
main , pour venger à la fin du monde des crimes encore plus énormes que ceux qui attirèrent le déluge d’eau.
VIIS ÉLÉv. La tour de Babel; Sem et Abraham.
Voici une suite de la promesse divine. Le genre humain fut ravagé, mais non pas humilié par le déluge. La tour de Babel fut un ouvrage d'orgueil : les hommes à leur tour semblèrent vouloir menacer le ciel qui s’étoit vengé par le déluge , et se préparer un asile contre les inondations, dans la hauteur de ce superbe édifice. Il entra dans ce dessein un autre sentiment d’orgueil : « Signalons-nous », disoient-ils, un ouvrage immortel, « avant de nous séparer par toutes les » terres ‘ ». Au lieu de s’humilier, pendant que la mémoire d’un si grand supplice étoit encore récente, plus prêts à exalter leur nom que celui de Dieu, ils provoquèrent de nouveau sa colère. Dieu les punit, mais non par le déluge; et malgré leur ingratitude, il fut fidèle à sa promesse, La division des langues les forçca à se disperser: et en punition de l’union que l’orgueil avoit faite entre eux dans le commun dessein de se signaler par un ouvrage superbe, les langues se multiplièrent, et ils devinrent étrangers les uns aux autres.
Au milieu de votre colère, Seigneur, vous les regardiez en pitié, et touché de leur division, vous vous réserviez une semence bénite, où les nations divisées se devoient un jour rassembler. Incontinent après le déluge, vous aviez daigné bénir Sem , en disant : « Que le Dieu de Sem soit béni, ct » que Chanaan en soit l’esclave ? ». Ainsi dans Ja division des nations , la trace de la vraie foi se conserva dans la race de ce patriarche , qui vit naître de cette bénite postérité, Abraham, dont vous avez dit: « Qu'en sa semence toutes les na- » tions seroient bénites * ». Les voilà donc de nouveau bénites, et heureusement réunies dans cette promesse. Toutes les nations qui se formèrent et se séparèrent à Babel, doivent un jour redevenir un même penple. Vous prépariez un remède à la division des langues dans la prédication aposto-
HGen. x1. 4 et seq. — ? Gen. 1%. 26. — % Ibid. x11. 32.
140 ÉLÉ VATIONS
lique qui les devoit réanir dans la profession de notre foi et dans l’exaltation de votre saint nom. Ainsi, dans l'élévation de la tour et de la ville de Babel, l’orgueil divisa les langues; et dans l'édification de votre Église naissante , l'humilité les rassembla tous : «Et chacun entendoit son langage», dans la bouche de vos saints apôtres.
Unissons-nous donc, et parlons tous en Jésus-Christ un même langage; n’ayons qu'une bouche et qu'un cœur, sans fraude, sans dissimulation, sans déguisement, sans mensonges : éteignons en nous tous les restes de la division de Babel. Prions pour la concorde des nations chrétiennes, et pour la conversion des nations infidèles. 0 Dieu ! qu’il «n’y ait » plus ni Jnif, ni Grec, ni Barbare, ni Scythe *», Dieu béni aux * siècles des siècles.
VIII ÉLÉV. Jésus-Christ plus expressément prédit aux patriarches:
Tout le genre humain se corrompoit : « Dieu laissa toutes les » nations aller dans leurs voies », comme dit saint Paul dans les Actes *. Chacune vouloit avoir son Dieu, et le faire à sa fantaisie. Le vrai Dien qui avoit tout fait, étoit devenu » le Dieu inconnu ‘; ei quoiqu'il fût si près de nous» par son opération et par ses dons ; de tous les objets que nous pouvions nous proposer, c'étoitle plus éloigné de notre pensée. Un si grand mal gagnoit et alloit devenir universel. Mais pour l'empêcher, Dieu suscita Abraham, en qui il vouloit faire un nouveau peuple , et rappeler à la fin tous les peuples du monde pour être en Dieu un seul peuple. C’est le sens de ces paroles : « Sors de ta terre, et de ta parenté, et de la » maison de ton père, et viens en la terre que je te mon- » trerai : et je ferai sortir de toi un grand peuple , et en toi » seront bénies toutes les nations de la terre ° ». Voilà done deux choses : premièrement : «Je ferai sortir de toi nn » grand peuple», qui sera le peuple hébreu ; mais ma bénédiction ne se terminera pas à ce peuple : «Je bénirai» : je sanctifierai «en toitous les peuples de la terre», qui participant à ta grâce comme à ta foi, seront tous ensemble un seul
Act. 11. G. —? Coloss. 111. 11, — © Act, x1v. 15. —“ Ibid. XVII. 23, 27. —S Gen. xit. 1. 2. 8.
SUR LES MYSIÈRES. 141 peuple retourné à son créateur, après l'avoir oublié durant tant de siècles.
Voilà le sens manifeste de ces paroles : « En toi seron » bénies toutes les nations de la terre ». Dieu seul, interprète de soi-même, a expliqué ces paroles : Zn te benedicentur « en toi seront bénis tous les peuples de la terre », : par celles-ci : In semine tuo, « dans ta semence ! »; c'est-àdire comme l'explique doctement et divinement l'apôtre saint Paul : « dans un de ta race ; dans un fruit sorti de toi’», au nombre singulier. En sorte qu’il y devoit avoir un seul fruit, un seul germe, un seul fils sorti d'Abraham, en qui, et par qui seroit répandue sur toutes les nations de la terre la bénédiction qui leur étoit promise en Abraham. Ce fruit, ce germe béni, cette semence sacrée, ce fils d'Abraham, «c'étoit le Christ.», qui devoit venir de sa race. C’est pourquoi, comme remarque saint Paul, l'Écriture parle toujours au singulier : Non dicit : et seminibus ; sed quasi in uno : et semini duo, qui est Christus : « Non en plusieurs, mais dans » un seul de ta race * ». Et c’étoit aussi cette semence bénite, promise à la femme dès le commencement de nos malheurs, par qui la tête du serpent seroit écrasée, et son empire détruit.
La même promesse a été réitérée à Isaac et à Jacob. C'est pourquoi, après cela, Dieu a voulu être caractérisé par ce titre : « Le Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob ‘ » : comme qui diroit, le Dieu des promesses , le Dieu sanctificateur de tous les peuples du monde, et non-seulement des Juifs qui sont la race charnelle de ces patriarches, mais encore de tous les fidèles qui en sont la race spirituelle, et les vrais enfants d'Abraham, « qui suivent les vestiges de sa foi», comme dit saint Paul ‘. Et tout cela ne s’accomplit qu'en Jésus-Christ par qui seul le Dieu véritable, auparavant oublié parmi tous les peuples du monde , sans que personne le servit, si ce n’étoit les seuls enfants d'Abraham, a été prêché aux gentils qu’il a ramenés à lui après tant de siècles.
C'est pourquoi, dans tous les prophètes, la vocation des
3 Gen. xt. 3.— ? Gal. 141.16. — 5 Ibid, — ‘ Ex. 111. 6.— * Rom. 1v. 12.
gentils est toujours marquée comme le propre caractère du Christ qui devoit venir pour sanctifier tous les peuples; e voilà cette promesse faite à Abraham, qui fait tout le fondement de notre salut.
Entrons donc dans cette divine alliance faite avec Abraham, fsaac et Jacob, ei soyons les véritables enfants de la promesse. Entendons toute la force de cette parole : « Etre en- » fants de la promesse, c’est être les enfants promis à » Abraham ». Dieu nous a promis à ce patriarche : s’il nous a promis . il nous à donnés : s’il nous a promis, il nous a faits; car, comme dit saint Paul, « il est puissant pour faire » ce qu'il a promis : » non pour le prédire, mais pour Paccomplir, pour le faire. Nous sommes donc la race qu'il a faite d'une manière particulière : enfants de promesse , enfants de grâces, enfants de bénédiction, peuple nouveau et particulier que Dieu a créé pour le servir, non pour porter seulement son nom, mais pour être un vrai peuple, agréable à Dieu, sectateur des bonnes œuvres ; et comme enfants de miséricorde, choisis et bien - aimés, aimant Dieu de tout notre cœur, et notre prochain comme nous - mêmes, et étendant notre amour à toutes les nations et à tous les peuples , comme à ceux qui sont comme nous dans la destination de Dieu, «enfants d'Abraham et héritiers des pro- » messes ! ». Voilà les promesses qui sont renfermées dans ce peu de mots: «en toi, dans un de ta race, seront bénies toutes » les autres nations de la terre ».
IX éLÉv. La Circoncision:
On ne peut nier qne la circoncision donnée à Abraham, ne soit une grande grâce ?, puisque c'est, comme dit Saint Paul, « le sceau de la justice * », dans ce patriarche, le gage, etle sacrement de l'alliance de Dieu avec lui et toute sa race. Mais regardons toutefois ce que c’est que cette circoncision. C'est, après tout, une flétrissure, une marque dans la chair, telle qu'on la feroit à des esclaves. On ne marque pas ses enfants sur leur corps, on n'y marque que les esclaves,
CTI 29 ER ROM IL 2. Ib La 1e
SUR LES MYSIÈRES. 143
comme une espèce d'animaux nés pour servir, « Vous porte »rez mon alliance dans votre chair », disoit Dieu à Abraham'. Écoutons : « dans votre chair » : c’est une marque servile et charnelle , plus capable de faire un peuple d'esclaves, que de faire un peuple d'enfants, ou pour parier plus simplement, une famille. Sans doute Dieu destinoit le genre humain à une plus haute alliance; et c’est pourquoi aussi il la commence avec Abraham avant la circoncision , quand il le tire de sa terre, et qu'il lui fait ses promesses : Abraham encore incirconcis, « crut, et illui futimputé à justice *». Il n’étoit pas encore circoncis , et cependant il crut à Dieu, etil fut justifié par cette foi, et la circoncision lui fut donnée « comme le sceau de la justice de la foi qu'il avoit reçue » incirconcis *». Les enfants de la promesse lui sont aussi donnés en cet état : « Je multiplierai ta postérité : en toi seront » bénies toutes les nations » , ou, si l’on veut , « toutes les fa- » milles de la terre ‘», en prenant les nations pour des familles, puisqu'elles ne sont en effet que la propagation d’un même sang. Nous voilà donc tous ensemble, et tant que nous sommes de fidèles, bénis dans Abraham incirconcis. Pourquoi? Sinon pour montrer qu'Abraham justifié avant sa circoncision, «est le père » ,dans ce même état «de tous » ceux qui chercheront », comme dit saint Paul*, « dans »noôtre père Abraham les vestiges de la foi qui l'a justifié, » lorsqu'il étoit encore incirconcis : » vestiqia fidei, quæ est in prœputio patris nostri Abrahæ, comme raisonne l’apôtre.
Mais dans l'établissement de la circoncision que veut dire cette parole : « Si un enfant n’est pas circoncis au huitième »jour, son âme périra et sera effacée du milieu de son » peuple ‘. » Qu'’a fait cet enfant de huit jours? et périroit-il sous un Dieu juste, si son âme étoit innocente ? Race damnéc et maudite , nous ne saurions recevoir aucune grâce du ciel, ni aucune espérance du salut, qui ne marque et ne présuppose notre perte. Nous recevons maintenant une meilleure et plus sainte circoncision , nous qui sommes régénérés par
1 Gen. xvi1. 13. — ? Jbid. xv. 6. — 3 Rom. 1v. 11. —* Gen. x11. 2.— Rom. 1v. 10.11, 12. — 5 Gen, xvi1. 14.
lé baptême. Mais la promesse est accompagnée de malédielion contre ceux qui n'en seront point participants. « Si » un homme ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit , il ne peut » entrer dans le royaume de Dieu ‘ ». Confessons donc humblement que nous en étions naturellement exclus , et qu'il n'y a que la grâce qui nous y rétablisse. Reconnoissons notre perte, si nous voulons avoir part à la bénédiction du fils d'Abraham. Soyons, comme dit saint Paul?, «la véritable » circoncision , en servant Dieu selon l'esprit » , et en retranchant non «la chair» , mais les cupidités charnelles , c’est-àdire la sensualité, en quelque endroit de notre âme et de notre corps qu'ellese rassemble. Car il nous est défendu « de » vivre selon la chair. En la suivant, nous mourrons : mais »si nous en mortfions les desirs et les actes, nous wi- » vrons * ». El faut donc, non pas seulement les retrancher , mais les arracher, et les déraciner à fond, autant qu’il nous est possible : autrement , avecun cœur partagé entre les sens ct l'esprit, nous ne pouvons aimer Dieu «de toute notre » puissance, de toute notre pensée, de tout notre cœur ‘ ».
X° éLév. La victoire d'Abraham, et le sacrifice de Melchisédech.
La figure de notre baptême a été donnée à Abraham : n'aura-t-il point celle de notre sacrifice ? Il revient victorieux d'une bataille, où il a défait quatre grands rois qui avoient enlevé Lot et tout son bien°; et au retour du combat, il trouvé Melchisédech dont l'Écriture, contre sa coutume, n’explique point « Porigine » ni « la naissance, » ni « la mort: » sans père etsans mère, etrendu semblable au Filsde Dieu », qui est sans mère dans le ciel , et sans père sur la terre : sans naître ni sans mourir, il paroît éternel comme Jésus- Christ; il est roi etpontife tout ensemble du Dieu Très-Haut, en figure du sacerdoce royal delanouvelle alliance; son nomest Melchisédech, « roi de justice, » il est « roi de Salem c'est- » à-dire roi de paix » : et ce sont des titres de Jésus-Christ. Abraham lui paie la dîime de toute sa dépouille, et il reconnoit l’'éminence de son sacerdoce ; lui qui portoit en
! Joan. 111.5, — 2? Philip. 11e 2. 3. — % Pom, vint, 4. 19, 13° — Luc. x 27.— Ÿ Gen. xiv. 14, 15, et seq. —< $ Heb, var. 1, 2. 3, et seq.
lui-même Lévi et Aaron qui devoient sortir de son sang : il hamilie devant ce grand sacrificateur le sacerdoce de laloi, ettoute la race de Lévi, où celle d'Aaron étoit renfermée, paie la dîime en Abraham à cet admirable pontife. Abraham qui se fait bénir par ses mains, se montre par là son inférieur ; car « c’est une véritésans contestation, que le moindre » est béni par le supérieur, » et lui soumet en même temps tout le sacerdoce de la loi.
Mais quelle est la simplicité du sacrifice de ce pontife ! a Du pain et du vin font son oblation *» : matières pures et sans aucun sang, dans lesquelles Jésus-Christ devoit cacher la chair et le sang de son nouveau sacrifice. Abraham y participe avant que d'être Abraham, et sans être encore circoncis. Ainsi c'est le sacrifice du peuple non circoncis, dont l'excellence est plus grande que des sacrifices de Ja circoncision. Allons donc avec la foi d'Abraham à ce nouveau sacrifice qu'Abraham a vu en esprit, et dont il s’est réjoui: comme « il s’est réjoui de voir le Sauveur” », qui devoit naître de sa race.
Mais n'est-ce point là une vérité contraire à celle qu'on vient de voir ? Si Jésus-Christ sort d'Abraham , comme Lévi, il étoit en lui lorsqu'il s’humilia devant Melchisédech , et il lui soumet Jésus-Christ même. Ce seroit le soumettre à sa figure , à celui qui n’est que pour lui, et dont tout l'honneur est d’en être l’image. Mais de plus, qui ne sait que Jésus- Christ n’est pas dans Abraham, comme les autres? Fils d’une Vierge, et conçu du Saint-Esprit, quoiqué d'un côté\l sorte véritablement d'Abraham , de l’autre il est au dessus des enfantements ordinaires, et seul au dessus de tous les hommes , il n’est soumis qu’à Dieu seul.
Mettons-nous en Abraham : soumettons-nous avec lui au véritable Melchisédech, au véritable roi de justice et de paix, «Au véritable pontife, selon l’ordre de Melchisédech *, » qui a élé nommé tel par celui qui «l’a engendré de toute » éternité. » Desirons avec ardeur de participer à son sacrifice , offrons-nous en lui dans ce pain et dans ce vin de
5 Heb var, 7, — 2? Gen. x1V.18. — © Joan. virt. 56.— * Ps. GIX. 3. 4
Bussuer, t. v. 7
son oblation, dont, sans rien changer au dehors, il fait sa chair et son sang. Simples, humbles, obéissants, purs et chastes, mangeons en simplicité, «ce pain » des anges , « des » élus», et enivrons-nous « de ce vin qui produit les Vierges.»
XI° ÉcÉv. La terre promise.
La terre de Chanaan, promise à Abraham*, n'étoit pas un digne objet de son attente, ni une digne récompense de sa foi. Aussi Dieu le tient-il dans ce pays-là, comme un étranger, sans « qu'il eût un pied de terre, toujours sous des »tentes®»,et sans aucune demeure fixe‘. Ainsi vécurent les autres patriarches, ses enfants «en se confessant étran- » gers et voyageurs sur la terre , et soupirant sans cesse » après leur patrie. Mais si c’eüt été une patrie » mortelle; «ils eussent songé à y retourner », et y établir leur domicile ; «mais» on voit «qu'ils avoient toujours dans l'esprit le ciel », où tendoitleur pèlerinage : «et Dieu » qui les y avoit appelés «se disoit leur Dieu, parce qu’il leur avoit destiné une cité » permanente *, non point sur la terre, mais dans le siècle futur. La terre que Dieu leur promit en figure de ce céleste héritage , fut promise à Abraham avant la circoncision : par conséquent ce n’est pointla terre que les Juifs charnels occupèrent, mais une autre qui étoit marquée pour tous les peuples du monde.
Marchons donc dans un esprit de pèlerinage dansla terre où ous habitons. Notre cœur se prend aisément à tout ce qu’il voit ; mais dès que nous sentons qu'il commence à s'attacher etcomme à s'établir quelque part , passons outre , « car nous » n'avons point en ce lieu de cité permanente, maïs nous en » cherchons une à venir... dont Dieu est le fondateur et l’ar— » chitecte ‘ ». Il n’y a point iei d'appui, ni de fondement, ni d'établissement pour nous. « Le temps est court », dit saint Paul: «il ne nous reste plus autre chose à faire, sinon à » ceux qui vivent dans le mariage, d'y vivre comme n’y vivant p pas ?», et de n'être point attachés à une femme, encore qu’elle nous soit chère ; c’est par les personnes chéries que
Zach. 1x. 17. —? Gen. xn, 7.—3 Act. vir. 5. — { Heb. x1. 9. — 5 Hcb. ax. 13. 14. 15. 16. — S Ibid. xs. 13. 14. x1. 10. — 7 I. Cor. vis. 29,
doît commencer le détachement. « Que ceux qui pleurent », vivent aussi « comme ne pleurant pas; et ceux qui se ré- 5 jouissent, eomme ne se réjouissant pas! : car ni la douleur, ni la joie n’ont rien de fixe sur la terre. De même «que ceux qui » achètent », ne croient pas avoir acquis la possession d’une chose, sous prétexte qu'ils en auront fait une acquisition légitime : « qu’ils soient comme n'ayant point acheté », car on ne possède rien : etce mot de possession n'a rien de solide. Enfin, « que ceux qui usent de ce monde et de ses biens , soient » comme n'en usant pas; parce que la figure de ce monde » passe’. » Premièrement le monde, pour ainsi parler, n’est rien de réel, c’est une figure creuse ; et secondement c’est une figure qui passe, une ombre qui se dissipe. Je ne courrai plus après vous, honneurs fugitifs , biens que je vais perdre, plaisirs où il n’y a que de l'illusion. « Vanité des vanités, » et tout est vanité... Craignez Dieu, etobservez ses com- » mandements ; car c’est là tout l'homme * ».
XII° ÉLÉv. Le Sabbat,
Après le péché, il ne devoit plus y avoir de sabbat ni de jour de repos pour l’homme : nuit et jour, hiver et été, dans la semaille et dans la moisson, dans le chaud et dans le froid, il devoit être accablé de travail. Cependant, Dieu laissa au genre humain l’observance du sabbat, établi dès l’origine du monde, en mémoire de la création de l’univers : et nous le voyons observé à l’occasion de la manne *, comme une chose connue du peuple, avant que la loi fût donnée , où l’observance en est instituée plus expressément. Car dès lors on connoissoit la distinction du jour, ou les semaines établies : le sixième jour étoit marqué ; le septième l'étoit aussi comme le jour du repos, et tout cela paroît comme une pratique connue, et non pas nouvellement établie : ce qui montre qu'elle venoit de plus haut, et dès l'origine du monde. Dieu donc eut pitié dès lors du genre humain, et en lui donnant un jour de relâche , il montre en quelque façon que, touché de compassion , il modéroit la sentence du perpétuel travail qu'il nous avoit imposé.
3]. Cor. vin. 30. — ? Ibid. 31. — 3% cel, xt. 8, 13.— Exod. xv1. 23. 20,
Mais il ne faut pas se persuader que ce soit là tout le mystère du sabbat : Dieu y figuroit le repos futur qu’il préparoit dans le ciel à ses serviteurs. Car, comme Dieu, qui n’a point besoin de repos, avoit voulu néanmoins célébrer luimême un repos mystérieux au septième jour, il est clair qu'il le faisoit de la sorte pour annoncer de même à ses ser- : viteurs, qu'un jour, et dans un repos éternel, il feroit cesser tous les ouvrages.
C’est la doctrine de saint Paul, qui nous fait voir dans l'ancien peuple, et dès l’origine du monde, dans une excellente figure , la promesse d’un bienheureux repés'. L'apôtre appelle David en confirmation de cette vérité, lorsqu'il remarque que ce grand prophète promet aux enfants de Dieu un nouveau repos, où « Dieu jure que les rebelles n’en- » treront pas *». Si infoibunt in requiem meam, et en même temps un jour d’épreuve où nous apprendrons à obéir à sa voix, selon ce qui est dit dans le même psaume : « Aujour- » d'huisi vous écoutez sa voix, n’endurcissez pas vos CŒurs * : » autrement il n’y aura point de repos pour vous. Voilà donc deux jours mystérieusement marqués par le Seigneur, lun pour obéir à sa voix, et l’autre pour se reposer éternellement avec lui : etc’est 1à « le » vrai «sabbat», et le vrai repos qui « est laissé au peuple de Dieu * ».
Célébrons done en foi et en espérance le jour du repos. Remontons à l’origine du monde, et aux anciens hommes qui lecélébroient en mémoire de la création. Et encore que dorénavant, et dans la nouvelle alliance, ce jour soit changé, parce qu'il y faut célébrer, avec la résarrection de nutre Seigneur, et dans le renouvellement du genre hnmain , une création plus excellente que la première , apprenons que ce repos n’en est que plus saint. Car nous y voyons le vrai repos de notre Seigneur ressuscité, qui est entré dans sa gloire par les travaux de sa vie et de sa douloureuse passion, et en même temps le.nôtre, par la vertu de sa vivifiante résurrection, où nos corps seront conformés au sien glorieux. Passons donc en espérance et en paix les jours du travail :
Heb. ur et 1v. — ? Ibid. 1v. 3.7. Ps. xc1v. 11. — 5 Ibid. 8. — # Feb. 1x. 9.
souffrons et travaillons avec Jésus-Christ, pour régner aussi avec lui, et nous asseoir dans son trône, où il nous appelle, «Ces jours de travaux » sont « courts; et la gloire » quinous en revient « sera éternelle ‘ ». Nous pouvons même, par avance, goûter ce repos, par le moyen de l'espérance, « laquelle » ditsaint Paul’, « sertà notre âme » , età notre foi, « comme » d'une ancre ferme et assurée ». Et de même qu'au milieu des eaux et dans la navigation, l'ancre soutient un vaisseau et lui fait trouver une espèce de sûrété et de port; ainsi parmi les agitations de cette vie ,« assurés sur la promesse de » Dieu confirmée par son inviolable sérment*», nous goûtons le vrai repos de nos âmes. Soutenons avec foi et avec courage les troubles de cette vie : jouissons en espérance du sacré repos qui nous attend : reposons-nous cependant en la sainte volonté de Dieu, et attachés à ce rocher immuable, disons hardiment avec saint Paul “ : « Qui pourra nous séparer de » l'amour deJésus-Christ ?..... je suis assuré», avec sa grâce, a que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, » niles puissances, ni les choses présentes, niles futures, » ni la violence, ni tout ce qu'il ya, ou de plus haut dans » les cieux, ou de plus profond dans les enfers, ni aucune » autre créature quelle qu’elle soit, ne sera capable de nous » séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ notre Sei- » gneur ».
N'est-ce pas là le reposque le même apôtre nous a promis, et ne le goûtons-nous pas dès cette vie? Livrons-nous à Dieu en Jésus-Christ; et par une sainte soumission à celui qui seal nous peut tirer de tous nos maux, vivons en paix et en joie par le Saint-Esprit.