‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 13 sur 85 · IX° SEMAINE · texte numérisé non relu

IX° SEMAINE

ÉLÉVATION : SUR LA LOI ET LES LROPHÉÊTIES QUI PROMETTENT LE LIBÉRA- TEUR ET LUI PRÉPARENT LA VOIE.

I'e ÉLÉv. Le peuple captif : Moïse lui est montré comme son libérateur.

Avant que le peuple fût introduit à la terre promise, il falloit qu'il éprouvât un long exil, une longue captivité, une

3 IL. Cor. 1v.17, etc. — ? Heb. vi. 19,— ? [b. 17.—° Rom vin.35.36.39.

longue persécution, en figure de la sainte Église, qui est le vrai peuple, et le vrai Israël de Dieu , qui ne peut être introduit à la céleste patrie que par la persécution, la yie et les larmes de l'exil.

L'Église, dans sa plus profonde paix, n’est guère sans son Pharaon, du moins en quelques endroits. Il vient quelque «nouveau roi sur la terre qui ne connoit point Joseph, » ni les gens pieux : et en général il est vrai, comme dit saint Paul, que « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jé- » sus-Christ, doivent souffrir persécution * », en quelque sorte que ce soit: et, comme dit saint Augustin, que « celui » qui n’aura point gémi comme voyageur et étranger, n en- » trera pas dans la joie des citoyens ».

Il y a deux sortes de persécutions : l’une est none et déclarée, lorsqu'on attaque ouvertement la religion ; l’autre cachée et artificieuse, comme celle de ce Pharaon, qui, jaloux de l'abondance du peuple de Dieu, en inspiroit la haine à ses sujets, et cherchoit des moyens secrets de le détruire : « Venez, » dit-il, « opprimons-le sagement * », c’est-à-dire secrètement et finement. On ne forçoit pas les Israélites à quitter leur religion, ni à sacrifier aux dieux étrangers : onles laissoit vivre, eton ne leur Ôtoit pas absolument ce qui étoitnécessaire ; mais on leur rendoit la vic insupportable, en les acca- Plant de travaux, et leur proposant des gouverneurs qui les opprimoient, Qn en vint à la fin pourtant à la persécution à découvert, et « on condamnaleurs enfants mâles à être noyés » dans le Nil‘»:ce qui signifie en figure qu'on ne laisse rien de fort et de vigoureux à un peuple qui n’arien de libreet dont on abat le courage, enle faisant languir dans l'oppression.

Malgré cette oppression, Dieu ne laisse pas de conserver les gens vertueux dans son peuple, comme il fit les mâles parmi les Israélites : et contre toute espérance il leur naît même deg libérateurs du sein des eaux, où ils devoient être noyés, à l'exemple de Moïse, de sorte qu’ils ne doivent jamais perdre l'espérance.

* Exod. 1.8. — ? II. Tim. rit. 12. — * Exod. 10. 11. ot seq. — Ibid. 22.

SUR LES MYSTERES. 151 II° ÉÉLv. Deux moyens avec lesquels Moïse est montré au peuple.

La première chose que Dieu fit pour faire connoître à son peuple qu’il leur préparoit un libérateur en la personne de Moïse, fut en permettant qu'il fût exposé au même supplice que les autres, et comme eux jeté dans le Nil pour périr ‘ : il en fut néanmoins délivré comme Jonas , qui sortit des abîmes de la mer, et du ventre de la baleine qui l’avoit englouti : et comme le Fils de Dieu , dont la résurrection ne put pas être empêchée par la profondeur du sépulcre, ni par les horreurs de la mort. )

Dieu fait une seconde chose dans Moïse. Après lui avoir ins piré de quitter la courde Pharaon et de la princesse sa fille, qui l'élevoit-comme son enfant dans les espérances du monde : a Quand Moïse fut erû », dit l'Écriture *, « il alla s’unir à ses » frères »; c’est-à-dire, selon le commentaire de saint Paul*, « qu'étant devenu grand, il nia qu’il fût le fils de la fille de Pha- » raon; aimant mieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de goûtèr le plaisir temporel et passager du péché, et trouvant de plus précieuses richesses dans l'ignomime de Jésus-Christ que dans les trésors de l'Égypte..…., il abandonna l'Égypte avec foi, sans craindre la haine du roi » mortel, qui, au lieu d’être son père , comme auparavant, «ne songeoit plus qu’à le faire mourir.» Ilpriten mainla défense des Israélites par un instinct divin ; illes vengea d’un égyptien qui les maltraitoit:et, comme remarque saintEtienne, « il crut que ses frères entendroient que Dieu les devoit sau- » ver par sa main, maisils ne l'entendirent pas*» : etil falloit pour les sauver, qu'il en souffrit les contradictions qui allèrent si avant, qu'elles le forcèrent à prendre la fuite. Ainsi la persécution vintde ceux qu'il devoit sauver, etDieu, par ce moyen, le montra au peuple comme leur Sauveur et l'image de Jésus-Christ.

Pasteurs, conducteurs des âmes, qui que vous soyez, ne “croyez pas les sauver sans qu’il vous en coûte : admirez en Moïse les persécutions de Jésus et buvez le calice de sa passion.

YO v% S %

1 Exod. 11. 3. et séq. — ? Ibid. 11. — * Heb. x1, 24. 25. 26. 27, — “Exod, 1.15. — 5 Act. vil. 25.

4152 ÉLÉVATIONS IIIe ÉLÉv. Moïse figure de la divinité de Jésus-Christ.

« Le Seigneur dit à Moïse : Je l'ai fait le Dieu de Pharaon, » et Aaron sera ton prophète ‘». Le sauveur du peuple fidèle devoit être un Dieu : Dieu même lui en donne le nom en singulier , ce qui n’a que cet exemple. I] dit ailleurs : « Vous » êtes des dieux ‘» : ici, « Je t'ai fait un Dieu ». Une marque de divinité, c’est d’avoir des prophètes , qui pour cela sont appelés les prophètes du Seigneur : Aaron est le prophète de Moïse. Moïse est revêtu de la toute-puissance de Dieu : il a en main la foudre, c’est-à-dire , cette baguette toute-puissante qui frappe les fleuves, et en change les eaux en sang : quiles frappe de nouveau, et les fait retourner à leur nature, qu'il étend vers le ciel, et répand partout des ténèbres épaisses et palpables : mais qui, comme un autre Dieu, les sépare d'avec la lumière, puisque le peuple juif demeure éclairé, pendant que les Égyptiens , enveloppés d’une ombre affreuse et profonde, ne sauroient faire an pas. Cette puissante baguette fait bouillonner des grenouilles et des sauterelles, changé en mouches insupportables toute la poussière de la terre, envoie une peste inévitable sur les animaux de l'Égypte, et opèreles autres prodiges qui sont écrits dans l'Exode *.

Voilà done MÜise comme un Dieu qui fait ce qu'il veut dans le ciel et dans la terre, ettient toute lanature en sa puissance. Il est vrai que Dieu limite son pouvoir : « Je t'ai fait» dit-il, « le Dieu de Pharaon»; ce n'est pas un Dieu absolument, mais le Dieu de Pharaon; c'estsur Pharaon et sur son royaume que tu pourras exercer cette puissance divine. Il n’en est pas ainsi du Sauveur du nouveau peuple, qui est appelé absolument « Dieu; par qui toutaété fait‘»; qui est appelé, «au dessus de tout Dieu béni aux siècles des siècles ‘» : ct ainsi du reste. Mais aussi ne falloit-il pas que le serviteur fût égal au maître. a Moïse étoit,» ditsaint Paul ‘, « commeunfidèleservi- » teur dans la maison de Dieu ; mais Jésus étoit comme le fils » dans sa propre maison, qui est en nous. »

Ex. vit. 1. — ? Ps. LxxxI. 6. — 3 Exod. 1v. v. vi. vit. ct sea. —* Joan. 1. 3% — 5 Rom. 1x, 5. — 5 Heb. 111. 5. 6. :

“Mais s'il y a eü dans Moïse, qui devoit sauver le peuple fidèle, une lumière si manifeste de la divinité, et unê si baute participation du titre de Dieu , faut-il s'étonner si la substance et & la plénitude de la divinité habite corporelle- » ment en Jésus-Christ '», qui, en nous sauvant du péché, devoit nous sauver de tout mal ? Pour achever la figure, Moïse, qui étoit le Dieu de Pharaon , en étoit en même temps le mé diateur. Pharaon lui disoit : « Priez pour moi #». Et à la prière de Moïse, Dieu détournoitses fléaux et faisoit cesser les plaies de l'Égypte. Ainsi Jésus, qui est « notre Dien », est en même temps « notre médiateur *» , notre intercesseur foutpuissant, à qui Dien ne refuse rien : « et il n’ya point d'’au- » tre nom par lequel nous devions être sauvés ‘ ». Mettons donc notre confiance en Jésus qui est tout ensemble et Dieu et médiateur , d'autant plus grand et au dessus de Moïse, que Moïse n’est Dieu que pour envoyer des plaies temporelles, et qu'il n’est médiateur que pour les détourner : mais « Jésus passe en bienfaisant et guérissant tousles malades * ». Il ne déploie sa puissance que pour montrer ses bontés, et les plaies qu'il détourne de nous sont les plaies de l'esprit. Mettons-nous entre ses mains salutaires , il ne demande autre chose, sinon qu’on le laisse faire : dès lors il nous sauvera, et « le salut est son œuvre‘ ».

EV°ÉLÉv. La Pâque ét la délivrance da peuple.

Dieu établit en même temps deux monuments immortels de la délivrance de son peuple, dont l’un‘fut la cérémonie. de la Pâque, et l’autre la sanctification des premiers-nés qu'il voulut qu'on lui consacrât ?.

C'est qu'il devoit envoyer la nuit son ange exterminateur, qui devoit remplir toutes les familles des Egyptiens de carnage et de deuil, « en frappant de mort tous les premiers- » nés, depuis celui du rdi qui étoit assis sur le trône, jus- » qu'à celui de lesclave enfermé dans une prison, etde tous » les animaux ‘». Après cette dernière plaie, les Égyptiens

LColoss. n. 9.— ? Exod. vrit, 8. — SE. Tim. 11. 5. Heb. 1x. 13. 24. —

è Act, 1V. 12. — © Jbid.x. 38, — $ Ps. 111. 9. —? Ex. XII. et Xi. — $ Ibid xu1. 29.

154 ÉLÉYATIONS

qui craignirent leur dernière désolation n’attendirent plusles prières des Israélites, mais les contraignirent à sortir. Pendant cette désolation des familles égyptiennes, auxquelles l'ange vengeur coupoit la tête, comme d’un seul coup, les Israélites furent conservés, mais par le sang de l’agneau pascal. «Prenez, » dit le Seigneur ‘, «un agneau qui soit sans » tache », en figure de la justice parfaite de Jésus. Il faut que comme Jésus, cet agneau soit immolé, soit mangé : « Trempez un bouquet d’hysope dansle sang de cet agneau » immolé; « frottez-en les poteaux et le chapiteau avec Le seuil » de vos portes. Le Seigneur passera la nuit pour extermi- » ner les Egyptiens ; mais il passera outre quand il verra à la » porte des maisons la marque du sang ». Dieu n'avoit pas besoin de cette marque sensible pour discerner les victimes de sa colère : elle n’étoit pas pour lui, mais pour nous, et il vouloit nous marquer que le sang du véritable agneau sans tache seroit le caractère sacré qui feroit la séparation entre les enfants de l'Egypte , à qui Dieu devoit donner la mort, et les enfants d'Israël , à qui il devoit sauver la vie. :

« Portons sur nos corps, avec saint Paul, la mortification » de Jésus *», et l'impression de son sang, si nous voulons que la colère divine nous épargne. Tout est prophétique et mystérieux dans l'agneau pascal. On n’en doit point briser les os, en figure de Jésus-Christ , dont les os furent épargnés sur la croix, pendant qu'on les cassoït à ceux qu’on avoit crucifiés avec lui. Il Le faut manger en habit de voyageur, comme gens qui passent, qui ne s'arrêtent à rien, toujours prêts à partir au premier ordre : c’est la posture et l’état du disciple de Jésus, de celui qui mange sa chair, qui se nourrit de sa substance , dont il est la vie , et selon le corps et selon l’esprit. « Mangez-le vite, car c’est la victime du passage du Sei- » gneur * »; ilne doit y avoir rien de lent ni de paresseux dans ceux qui se nourrissent de la viande que Jésus nous a donnée. Il en faut dévorer la tête, les pieds et les intestins: il n’en faut rien laisser, tout y est bonet succulent ; etnon-seulement la tête et les intestins, qui signifient ce qu’il y a en Jésus de

* Ex. x11 5. 7. et seq. — ? IT. Cor. 1v. 10. — 3 Ex. x. 11,

plusintérieur et de plus sublime , mais encore les pieds, c’està-dire ce qui paroît de plus bas et de plus infirme , ses souffrances, ses tristesses, ses frayeurs, les troubles de sa sainte âme , sa sueur de sang, son agonie : car tout cela lui est arrivé pour notre salut et pour notre exemple. N'ayez donc aucun doute sur sa foiblesse ; ne rougissez d'aucune de ses humiliations : une ferme et vive foi dévore tout. Au reste, n'y cherchez point des douceurs sensibles, cet agneau doit être mangé avec des herbes amères et sauvages, avec un dégoût du monde et de ses plaisirs ; et même , si Dieu le veut, sans ce goût sensible de dévotion, qui est encore impur etcharnel. Tel est le mystère de la Pâque.

Faites encore en mémoire de votre éternelle délivrance une autre sainte cérémonie: « consacrez au Seigneur vos pre- » miers-nés ‘» qu'il vous à sauvés ; offrez-lui les vœux, les prémices de votre jeunesse, chaque jour vos premiers desirs et vos premières pensées, car c’est lui qui les préserve de lacorruption et qui les conserve pures et entières. N'attendez pas la fin de l’âge ni de la force pour lui offrir de malheureux restes de votre vie, et les fruits d’une pénitence stérile et tardive. C'est ce que demande le Seigneur: l'Éternel, le Tout-Puissant ne veut rien de foible ni de vieux.

V° ÉLÉv. La mer Rouge.

Le passage de la mer Rouge*, nous fait voir des oppositions à notre salut, qui ne peuvent être vaincues que par des miracles. On passeroit aussi tôt la mer à pieds secs, qu'on surmonteroit ses mauvais desirs et son amour-propre : mer orageuse et profonde, où il y a autant de gouffres que de passions qui ne disent jamais : « C’est assez* ». L'Égyptien périt où l'Israélite se sauve. « L'Évangile est aux unsune odeur » de vie à vie, et aux autres une odeur de mort à mort ‘ ». L'Église se sauve à travers la mer Rouge, quand elle arrive à Ja paix par les persécutions qui, loin de l’abattre , l’affermissent. Les méchants périssent sous les châtiments de Dieu, et les bons s’y épurent, comme dit saint Paul: pour les

RE ID XIV 21, 22, 29, 2 Prov. 2xxX. 15 10 — — # II. Cor. 11. 16.

saints, la mer Rouge est un baptème ; pour les méchants, la mer Rouge est un abîme et un sépulcre.

Délivrés des maux de cette vie, et passés comme à travers d'une mer immense à la céleste patrie, nous chanterons avec les saints le « cantique de Moïse , serviteur de Dieu ‘ » c'est-à-dire le cantique de la délivrance, semblable à celui que Moïse et tout Israël chantèrent après le passage de la mer Rouge’, « et le cantique de l’agneau » qui nous a sauvés par son sang, «en disant », comme il est écrit dans l'Apocalypse * : «Vos œuvres sont grandes et admirables, Seigneur » Dieu tout-puissant; vos voies sont justes et véritables, Roi » des siècles. Qui ne vous craindra, Seigneur, et qui ne » glorifiera votre nom? parce que vous êtes le seul Saint et » le seul miséricordieux ; toutes les nations viendront et vous » rendront leurs adorations, parce que vos jugements sont » manifestés » dans la paix de votre Église , dans la punition exemplaire des tyrans ses ennemis, dans le salut de vos sajnts.

VI: LÉ y. Le désert : durant le cours de cette vie on va de péril én péril, + ct de mal en mal,

En sortant de la mer Rouge , le peuple entra dans un désert affreux ‘, qui représente tout l’état de cette vie, où iln’y a ni nourriture, ni rafraichissement, ni route assurée ; dans un sable immense, aride et brûlant , dont l’ardente sécheresse produit des serpents qui tuent les malheureux voyageurs par des morsures mortelles. Tout cela se trouve dans cette vie: on y meurt de faim et de soif, parce qu'il n° rien ici-bas qui nous sustente et nous rassasie ; on s’y per on s’y déroute, comme dans une plaine vaste et inhabitée, où il n’y a ni vallon, ni coteau, et où les pas des hommes n'ontpoint marqué de sentier. Ainsi dans notre ignorance, nous allons errants en cette vie, sans rien avoir qui guide nos pas : nous y entrons sans expérience, et nous ne sentons notre égarement que lorsque, entièrement déroutés, nous ne savons plus par où nous redresser; nous tombons

* Apoc, xv. 3. — ? Ex. xv. 1. —? Apoc. xv. 3. = 4 Ex.xv. 22. —

dans le’pays « des serpents brùlants', » comme les appelle Moïse ; c'est-à-dire dans nos brûlantes cupidités, dont le venin est un feu qui se glisse de veine en veine, et nous consume.

A ces quatre maux du désert, Dieu a opposé quatre remèdes. Il oppose la manne * à la faim; l'eau découlée de la pierre *, à la soif ; aux erreurs durant le voyage, la colonne de nuée lumineuse pendant la nuit‘; et aux serpents brù- Jants,le serpentd'airain*.Toutes choses qui nous figurent Jésus.

Nous nous trouvons comme le prodigue, dans une région, où nous périssons faute de nourriture : les viandes de ce pays , n’ont rien de solide ‘. Dieu nous envoie la manne qui cst Jésus-Christ qui nous « donne la manne cachée... que » personne ne connoît que celui qui en goûte’. » La manne . cachée, c’est la vérité; la manne cachée, sont les consoätions spirituelles ; la manne cachée, c'est le sacré corps de Jésus. Cette divine nourriture paroît « mince et légère * » ceux qui n’ont pas la foi, {et à qui rien ne paroît solide que ce qui est palpable, sensible et corporel; en sorte qu'ils croient ne rien avoir, quand ils ne voient devant eux que les biens spirituels et invisibles; mais pour ceux qui ont le goût de la vérité, cette nourriture leur paroît la seule solide et substantielle : c’est « le pain du ciel *; le pain dont se nourrissent » les anges ‘’ : pain céleste, » qui n’est autre chose que Jésus-Christ qui est le Verbe du Père , sa raison, sa vérité , sa sagesse.

Outre la faim, nous avons la soif ; et, quoique par rapport à l'esprit, la faim et la soif qui ne sont autre chose que l'amour de la justice , semblent n'être qu’une même disposition, on y peut pourtant faire quelque distinction de la nourriture solide qui nous sustente, et de la liquide qui nous rafraîchit et tempère nos desirs ardents. Quoi qu'il en soit, nous trouvons ce doux rafraîchissement en Jésus-Christ qui promet à la Samaritaine « une fontaine jaillissante à * la vie éternelle ‘‘, » et à tout le Deniee « des sources »

1 Num. xx1. 6.—?Ex. xvi. 14.15. 16.— S Num. xx. 10. 11. 12. — ‘4 Ex. xuil 21. 22. — * Num. xx1. 6.8. 9. — 6 Ex. xvi. 3. 14. 15. —

? Apoc. 11. 17.—% Nam. xx. 5.—° Joap. vi. 31. 32. et seq.—'° Ps.Lxx.vir. 25.11 Joan. 1v. 13. 14.

158 ÉLÉVYATIONS

ou plutôt « des fleuves d'eau vive. Si ones boiton n'a plus » soif !, » et tous les desirs sont contents. Ces sources intarissables, c'est la vérité, la félicité, l'amour divin, la vie éternelle qui se commence par la foi, et s'achève par la jouissance. Ces sources sont en Jésus-Christ; ces sources sortent de la pierre, du rocher frappé par la baguette de Moïse, c'est-àdire d’un cœur sec et dur, touché de l'impulsion de la grâce. En un autre sens, ces sources sortent d’un rocher qui est un des noms qu'on donne à Dieu, en lui disant : «Mon Dieu, mon rocher, mon soutien, mon refuge *», la pierre solide sur laquelle je m'appuie. «Je mettrai dans Sion » , dit le prophète *, «une pierre inébranlable; » et celui qui «s'y .» appuüiera par la foi , ne sera point ébranlé. » Cette pierre, c'est Jésus-Christ : en s'appuyant sur lui, on se soutient : en se heurtant contre lui, en s'opposant à sa volonté, à sa doctrine, à sa grâce, à ses inspiralions aussi puissantes que douces , on se rompt, on se met en pièces, on tombe d'une grande chute , et on se brise. De cette pierre, qui est Jésus- Christ, sortent les eaux de la grâce, les célestes consolations, et dans un amour chaste et pur, les divins rafraîchissements de la foi et de l'espérance. Moïse ne frappa qu'un seul ro= cher qui demeuroit immobile ‘; mais les ondes qui en découlèrent, suivoïrent partout un peuple qui jamais ne demeuroit dans le même lieu. D’où vient cela? C’est dit saint Paul *, qu'il y avoit « une pierre » invisible «et spirituelle » dont la corporelle étoit la figure qui les suivoit , les accompagnoit, leur fournissoit des eaux en abondance ; «et cette pierre » invisible, « c'étoit Jésus-Christ ». Appuyons-nous sur eette pierre fondamentale, sur ce roc immobile; n’ayons de volonté que la sienne, ni de soutien que ses préceptes; un éternel rafraichissement suivra notre foi.

Dans nos erreurs, nous avons pour guide cette colonne de Jumière , ce Jésus qui dit : « Je suis la lumière du monde; » qui me suit, ne marche point dans les ténèbres° ». Dans toutes nos actions , ayons toujours Jésus-Christ en vue : songeons toujours à ce qu'il a fait, à ce qu'il a enseigné, à ce

‘Joan. vir. 38. — ? Ps. xvir. 8. — 3 Is. xxvI11. 16. Rom. 1x. 35. — # Exod. xv11, 6, Num. xx, 10. 11.— I, Cor, x. 4. — 5 Joan. vIin 1%

qu’il nous enseigneroit à chaque pas, s’il étoit encore au monde pour y être consulté; à ce qu'il enseigne à chaque momenŸ par ses inspirations, par des reproches secrets, par les remords de la conscience, par je ne sais quoi qui nous montre secrètement la voie. Prends garde aux sens trom. peurs : marche dans la voie nouvelle, qui est Jésus-Christ.

Contre les serpens brûlants, Dieu a élevé dans le désert le serpent d'airain, qui est Jésus-Christ en croix, comme il l'explique lui-même; Jésus-Christ qui se présente à nous dans «la ressemblance de la chairde péché ? ». Qui le regarde à sa croix pour ycroire, pour s’y appuyer, pour Fimiteretle suivre, ne doit craindre aucune morsure du péché.« Et élevé »de cette sorte, « il tire à lui tout le monde*. » O Jésus exalté à la croix ! tous les regards sont sur vous : le monde entier met en vous son espérance, lemondequi croit en vouset que vous avezattiré.

Outre la céleste nourriture de la manne, on trouve encore dans le désert une autre sorte de nourriture. Le peuple charnel se dégoûtoit de la manne‘, et ne se contentoit pas de ce pain du ciel : Dieu pouvoit, par une juste punition, leur soustraire tout aliment , et les laisser dans la faim; mais il'a une autre manière de punir les desirs charnels, en y abandonnant eeux qui les suivent, conformément à cette parole : Dieu les « livra aux desirs de leurs cœurs * », à leur concupiscence déréglée. « Ainsi il fit souffler un vent »impétueux, qui, d'au delà de la mer, porta àes cailles au dé- »sert, et les fit comme pleuvoir dans le camp °». C'est Dieu qui envoie les biens temporels comme les autres; car il est l’auteur de tout: mais souvent les biens temporels sont un fléau qu'il envoie dans sa colère. C’est ce qui est écrit de ces cailles, nourriture agréable aux sens : mais dont il est dit : « les chairs en étoient encore dans leurs bouches, et »entre leurs dents; et voilà que la colère de Dieu s’éleva »contre eux, et frappa le peuple d’une grande plaie ? ». Qu'avoit-il fait pour être puni de cette sorte? Il n'avoit fait que se rassasier d'un bien que Dieu même avoit envoyé: mais c'étoit un de ces biens corporels qu’il accorde aux desirs

1 Joan. 111. 14. — 2? Rom. vit. 3. —* Joan. x11. 32. — “ Exod. xvi. 12. 13. Num, x1: 4.5. 6. —* Ps. Lxxx. 13. — Num, xr. 31. 32.—" Ib. 33,

160 ÉLEVATIONS

aveugles des hommes charnels pour les punir. Il punit ensuite cette jouissance déréglée ; on ne voit de tous côtés que des sépulcres érigés à ceux qui ont satisfait leur concupiscence : ils en tirent leur nom ; on les appelle «des sépulcres » de concupiscence ‘ » : parce qu'on ya été enterré en punition des concupiscences qu'on avoit voulu contenter, en les rassasiant des biens que Dieu donne à la vérité aux sens avides ; car tout bien, et petit et grand, et sensible et spirituel , vient de lui: mais dont il ne veut pas qu'on s’assouvisse.

Ne nous laissons pas repaître à ces biens trompeurs, vrais en eux-mêmes, bons eneux-mêmes, puisque tout ce que Dieu fait est vrai et bon : mais trompeurs et empoisonnés par le mauvais usage que nous en faisons. Nourrissons-nous de ka manne. Si toutefois il nous arrive de perdre durant quelque temps le goût de cette céleste nourriture, car Dieu le permet souvent pour nous exercer et éprouver notre foi, n’en revenons pourtant pas aux désirs charnels : mais en attendant que Dieu réveille ce goût céleste , demeurons en humilité et en patience. |

VII ÉLÉV. La loi sur le mont Sinaï.

Quand Dieu voulut donner la loi à Moïse sur le mont Sinaï, il fit quatre choses importantes. Il descendit au bruit du tonnerre et des trompettes. Toute la montagne parut en feu, et on y vit éclater la flamme dans un tourbillon de fumée. Dieu grava le Décalogue sur deux tables de pierre. H prononca les autres articles de la loi d’une voix haute et intelligible, qui fut entendue de tout le peuple”.

Pour publier la loi évangélique , il renouvela ces quatre choses, mais d'une manière bien plus excellente. L'ouvrage commença par «un grand bruit » : mais ce ne fut ni la violence du tonnerre, ni le son aigu des trompettes, comme on l’entend dans un combat ; fe bruit que Dieu envoya « fut » semblable à celui d'un. vent impétueux » , qui figuroit le Saint-Esprit, et qui, sans être terrible, ni menaçant, « remplit toute la maison”, » et appela tout Jérusalem au

Nom. x1, 34, — ? Ex, XIX. XX. XIV. XXI — Act. II, 1. 2,

beau spéctacle que Diea alloit leur donner. « On vit un feu », mais pur et sans fumée , qui ne parut pas de loin pour effrayer les disciples , mais dont la flamme innocente ; sans la brûler ni entamer leurs cheveux , « se reposa sur leur tête». Ce feu pénétra le dedans, et par ce moyen la loi de l'Evangile fut doucement imprimée, non pas dansdes pierres insensibles, mais un cœur composé de chair, etramolli parla grâce. A y eutune parole, mais qui se multiplioit d'une manière admirable. Au lieu que sur la montagne de Sinaï, Dieu ne parla qu’une seule langue, et à un seul peuple : dans la publication évangélique , qui devoit réunir en un tous les peuples de l'univers dans la foi de Jésus-Christ et la connoissance de Dieu ; dans un seul discours , on entendoit toute, les langues , et « chaque peuple entendoit la sienne *». Ainsi Jésus établit sa loi bien autrement que Moise. Croyons, espérons, aimons ; et la loi sera dans notre cœur. Préparonslui des oreilles intérieures, une attention simple, une crainte douce qui se termine en amour.

De dessus du mont Sinaï, Dieu crioit : « N'approchez pas »ni hommes ni animaux » : il y va de la vie : «et tout ce » qui approchera mourra de mort * ». Sur la sainte montagne de Sion, Dieu n'approche pas seulement sous la figure d’une flamme lumineuse, mais il entre au dedans du cœur: ce beau feu prend la figure d'une langue ; le Saint-Esprit vivant parler au cœur des apôtres ; et de leur cœur doit sortir la parole qui convertira tout l'univers.

Page 1