‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 36 sur 85 · LA VIE CACIIÉE DE JÉSUS JUSQU’A SON BAPTÈME · texte numérisé non relu

LA VIE CACIIÉE DE JÉSUS JUSQU’A SON BAPTÈME

Ie ÉLÉv. L’accroissement de l'enfant, sa sagesse et sa grâce.

« L'enfant croissoit et se fortifioit, rempli de sagesse, et la » grâce de Dieu étoit en lui'». Il y en a qui voudroient que tout se fit en Jésus-Christ par des coups exraordinaires et miraculeux. Mais par là Dieu auroit détruit son propre ouvrage ; et, comme dit saint Augustin : « S'il faisoit tout par miracle, » il effaceroit ce qu'il a fait par miséricorde » : Düm omnia mirabiliter facit, deleret quod misericorditer fecit. Ainsi, il falloit que, comme les autres enfants, il sentit le progrès de l’âge. La sagesse même dont il étoit plein, se déclaroit par degrés, comme l'évangéliste nous le dira bientôt. Cependant dès le berceau et dès le sein de sa mère, il étoit rempli de sagesse. Sa sainte âme, dès sa conception unie à la sagesse éternelle en unité de personne, en étoit intimement dirigée, eten reçut d’abord un don de sagesse éminentau dessus de tout, comme étant l’âme du Verbe divin, une âme qu'il s’étoit rendue propre; en sorte que, selon l'humanité même, «tousles » trésors de sagesse et de science étoient cachésen lui *». Ils y

1 Ts. x. 22. XI. 5. Rom. 1x. 27, x1, 5.— ? Luc. 11. 40.— * Colos. 11. 1.

étoient donc, mais cachés, pour se déclarer dans leur temps. « Et la grâce de Dieu étoit en lui ». Qui en doute, puisqu'il étoit si étroitement uni à lasource de la sainteté et de lagrâce? Mais le saint Évangéliste veut dire qu’à mesure que l'enfant eroissoit et commencoit à agir par lui-nrême, il reluisoit dans tout son extérieur je ne sais quoi qui faisoit rentrer en soimême , et qui attiroit les âmes à Dieu; tant tout étoit simple, mesuré , réglé, dans ses actions et dans ses paroles.

Aimable enfant! heureux ceux qui vous ont vu hors de vos anges développer vos bras, étendre vos petites mains, caresser votre sainte Mère et le saint vieillard qui vous avoit adopté, ou à qui plutôt vous vous étiez donné pour fils; faire, soutenu de lui, vos premiers pas ; dénouer votre langue, et bégayer les louanges de Dieu votre Père! Je vous adore, cher enfant, dans tous les progrès de votre âge, soit que vous suciez la mamelle, soit que par vos cris enfantins vous appeliez celle qui vous nourrissoit, soit que vous vous reposiez sur son sein et entre ses bras. J'adore votre silence; mais commencez, il est temps, à faire entendre votre voix. Qui me donnera la grâce de recueillir votre première parole? Tout étoit en vous plein de grâce : et n’eussiez-vous fait que demander votre nourriture, j'adore les nécessités où vous vous mettez pour nous. La grâce de Dieu et en vous, et je la veux ramasser de toutes vos actions. Encore un coup, faites-moi enfant en simplicité et en innocence.

I ÉLÉv. Jésus suit ses parents à Jérusalem, et y célèbre la Päque.

Jésus-Christ, en venant au monde sans se mettre en peine de naître dans une maison opulente, ni de se choisir des parents illustres par teurs richesses ou par leur savoir, se contente de leur piété: Réjouissons-nous à son exemple, non point de l’éclat de notre famille, mais qu’elle ait été pleine d’édification et de bons exemples, etenfin une vraie école de religion, où l’on apprit à servir Dieu età vivre dans sa crainte.

Joseph et Marie, selon le précepte de la loi, ne manquoient pas tous les as « d’eller célébrer la Pâque dans le

» temple de Jérusalem ‘». Ils y menoientleur cher Fils, qui se Jaissoit avertir de cette sainte observance, et peut-être instruire du mystère de cette fête. 1] y étoit avant que d'y être : ilen faisoit le fond, puisqu'il étoit le vrai agneau qui devoit être immolé et mangé en mémoire de notre passage à la vie future. Mais Jésus, toujours soumis à ses parents mortels durant son enfance, fit connoître un jour que sa soumission ne venoit pas de l’infirmité et de l'incapacité d'un âge ignorant, mais d’un ordre plus profond.

Il choisit, pour accomplir ce mystère, l'âge de douze ans, où l’on commence à être capable de raisonnement et de réflexions plus solides, afin de ne point paroître vouloir forcer Ja nature, mais plutôt en suivre le cours et les progrès.

IIIe ÉLÉv. Le saint enfant échappe à saint Joseph et à la saïnte Vierge.

Jésus a divers moyens de nous échapper. L'un est, quand il retire sa grâce dans le fond ; ce qu'il ne fait jamais que par punition et pour quelque péché précédent : l’autre, quand il retire, non pas le fond de la grâce, mais quelques grâces singulières, ou qu'il en retire le sentiment, pour nous exercer et accroître en nous ses faveurs, par le soin que nous prendrons à le rechercher.

La soustraction de Jésus qui échappe à sa sainte mère et à saint Joseph n’est pas une punition, mais un exercice. On ne lit point qu'ils soient accusés de l'avoir perdu par négligence ou par quelque faute; c'est donc une humiliation et un exercice.

Jésus s'échappe quand il lui plaît; «son esprit» vaet vient: ct «l'on ne sait ni d’où il vient ni où il va *». Il passe, quand il lui plaît, «au milieu de ceux qui le cherchent *, sans qu'ils l’aperçoivent. Apparemment il n’eut pas besoin de se servir de cette puissance pour échapper à Marie et à Joseph. Quoi qu’il en soit, le saint enfant disparut; et les voilà premièrement dans l'inquiétude, et ensuite dans la douleur, parce « qu’ils ne le trouvèrent pas parmi leurs parents et leurs » amis avec lesquels ils le crurent‘ ». Combien de fois, s'il

1 Luc. 11, 41. — ? Jocn. 1m, 8. — Luc. 1v. 30, — f Luc. 11. 43. 44.

est permis de conjecturer , combien de fois le saint vieillard se reprocha-t-il à lui-même le peu de soin qu’il avoit eu du dépôt céleste? Qui ne s’affligeroit avec lui, et avec la plus tendre mère, comme la meilleure épouse qui fût jamais.

Les charmes du saint enfant étoient merveilleux : il est à croire que tout le monde le vouloit avoir; et ni Marie ni Joseph n’eurent peine à croire qu'il fùt dans quelque troupe des voyageurs, car les gens de même contrée allant à Jérusalem dans les jours de fêtes, faisoient des troupes pour aller de compagnie. Ainsi Jésus échappa facilement : « et ses parents » marchèrent un jour » sans s’apercevoir de leur perte. Retournez à Jérusalem : ce n’est-point dans la parenté ni parmi les hommes qu’on doit retrouver Jésus-Christ, c’est dans la sainte cité; c’est dans le temple qu’on le trouvera occupé des affaires de son Père. En effet, « après trois jours» de recherches laborieuses, quand il eut été assez pleuré, assez recherché, le saint enfant se laissa enfin « trouver dans le temple '».

IVe ÉLÉV. Jésus trouvé dans le temple parmi les docteurs, et ce qu'il y faisoit.

« Il étoit assis au milieu des docteurs : il les écoutoit, etil les interrogeoit ; et tous ceux qui l’écoutoient étoient étonnés « de sa prudence et de ses réponses ‘». Le voilà donc d’un côté assis avec les docteurs, comme étant docteur lui-même etné pour les enseigner; et de l’autre, nous ne voyons pas qu’il y fasse , comme dans la suite , des leçons expresses. Il écoutoit, il interrogeoit ceux qui étoient reconnus pous maitres en Israël, non pas juridiquement , pour ainsi parler, ni de cette manière authentique dont il usa lorsqu'il disoit : « De qui estcette image et cette inscription *»? ou «de qui étoit » le baptême de Jean ‘»? ou « si David estle père du Christ, » comment l’appelle-t-il son Seigneur » ? Ce n'étoit point en cette manière qu’il interrogeoit, mais, si je lose dire, c'étoit en enfant , et comme s’il eût voulu être instruit. C’est pour cela qu'il est dit qu’il écoutoitet répondoit à son tour aux

Luc. 11. 44. 45. 46. — ? Luc. 11. 46. 47. — 3 Matth. xx11. 20. — 4 Ibid. xxt. 25. — 5 Ibid. xxII, 42. 43.

docteurs qui l’interrogeoient ; « et on admiroit ses répon- » ses » , comme d’un enfant modeste, doux etbien instruit; en y ressentant pourtant, comme il étoitjuste, quelque chose de supérieur , en sorte qu'on lui laissoit prendre sa place parmi les maîtres.

Admirons comme Jésus , par une sage économie , sait me nager toutes choses, et comme il laisse éclater quelque chose de ce qu'il étoit, sans vouloir perdre entièrement le caractère de l’enfance. Allez au temple, enfants chrétiens, allez consulterles docteurs : interrogez-les ; répondez-leur ; reconnoissez dans ce mystère le commencement du catéchisme et de l’École chrétienne. Et vous , parents chrétiens, pendant que l'enfant Jésus ne dédaigne pas d'interroger, derépondre etd’'écouter, comment pouvez-vous soustraire vos enfants au catéchisme et à l'instruction pastorale ?

Admirons aussi avec tous les autres la prudence de Jésus, une prudence non-seulement au dessus de son âge, mais encore tout à faitau dessus de l’homme, au dessus de la chair et du sang ; une prudence de l'esprit. Nous pourrions ici regretter quelques-unes de ces réponses de Jésus, qui firentadmirer sa prudence; mais en voici une qui nous feraassez connoître la nature et la hauteur de toutes les autres.

Ve ÉLÉv. Plainte des parents de Jésus, et sa réponse.

Ses parents « furent étonnés de le trouver parmi les doc-- » teurs ‘» dont il faisoit l'admiration. Ge qui marque qu’ils nc voyoient rien en lui d’extraordinaire dans le commun de la vie, car tout étoitcomme enveloppé sous le voile de l’enfance ; et Marie , qui étoit la première à sentir la perte d’un si cher fils, fut aussila première à se plaindre deson absence. Et « mon fils » , dit-elle ?, « pourquoi nous avez-vous fait » ce traitement? Votre père et moi affligés, vous cherchions.» Remarquez : « votre père et moi » : elle l'appelle son père, car’il l’étoit, comme on a vu à sa manière; père non-seulement par l'adoption du saint enfant , mais encore vraiment père parle sentiment, par Le soin, par la douleur : ce qui fait

‘ Luc. 1. 48. — ? Ib, 49, 2

dire à Marie, « votre père et moi affligés», pareils dansl’affliction ; puisque sans avoir part dans votre naissance , il n'en partage pas moins avec moi la joie de vous posséder et la douleur de vous perdre. Cependant, femme obéissante et respectueuse, elle nomme Joseph le premier ; « votre père et » moi», et Jui fait le même honneur que s’il étoit père comme les autres. O Jésus ! que toutest réglé dans votre famille ! Comme chacun sans avoir égard à sa dignité , y fait ce que demande Fédification et le bon exemple ! Bénite famille , c'est la sagesse éternelle qui vous règle.

« Pourquoi me cherchiez-vous ? ne saviez-vous pas qu'il » faut que je sois occupé de ce qui regarde mon Père »? Voici donc cette réponse sublime de l'enfant , que nous avions à considérer ; mais elle mérite bien une attention distincte et particulière.

VIe ÉLÉv. Réflexions sur la réponse du Sauveur:

« Pourquoi me cherchiez-vous »? Eh quoi! ne vouliez-vous pas qu’ils vous cherchassent ? et pourquoi vous retiriez-vous , sinon pour vous faire chercher ? Est-ce peut-être qu'ils vous cherchoient , du moins Joseph , avec un empressement trop humain ? Ne jugeons pas; mais concevons que Jésus parle pour notre instruction. Et en effet , il veut exclure ce qu'il y peut avoir de trop empressé dans la recherche qu’on fait de lui. Qui ne sait que ses apôtres, quand il les quitta , étoient attachés à sa personne , d’une manière qui n’étoit pas autant épurée qu’il le souhaitoit ? Ames saintes et spirituelles, quand il vous échappe, quand il retire ses suavités , modérezun empressement souvent trop sensible : quelquefois il veut revenir tout seul; et s’il le faut chercher , ce doit être doucement et sans des mouvements inquiets.

« Ne saviez-vous pas que je dois être occupé des affaires . » de mon Père? » Est-ce qu’il désavoue Marie, qui avoit appelé Joseph son père ? Non sans doute; mais il leur rappellé le doux souvenir deson vrai Père qui est Dieu, dont la volonté, qui est l'affaire dont il leur veut parler, doit faire son occupa-

MUC Ir A0:

tion. Croyons donc avec une ferme foi que Dieu est le père de Jésus-Christ, et que sa volonté seule estsa règle en toutes choses , soit qu'il se montre , soit qu’il se cache, soit qu'il s'absente ou qu'il revienne , qu'il nous échappe ou qu'il nous console par un retour qui nous comble de joie.

La volonté de son père étoit qu'il donnât alors un essai de la sagesse dont il étoit plein et qu’il venoit déclarer, et tout ensemble de la supériorité avec laquelle il devoit regarder ses parents mortels, sans suivre la chair et le sang; leurmaäître de droit, soumis à eux par dispensation.

VIT: ÉLÉv. La réponse de Jésus n'est pas entendue,

« Et ils ne conçurent pas ce qu’il leur disoit ' ». Ne raffnons point mal à propos sur le texte de l'Évangile. On ditnonseulement de Joseph, mais encore de Marie même, qu’ils ne conçurent pas ce que vouloit dire Jésus. Marie concevoit sans doute ce qu'il disoit de Dieu son père, puisque l’ange lui en avoit appris le mystère : ce qu’elle ne conçut pas aussi profondément qu’il le méritoit, c'étoit ces affaires de son Père dont il falloit qu'il fût occupé. Apprenons que ce n'est pas dans Ja science, mais dans le soumission que consiste la perfection. Pour nous empêcher d’en douter, Marie même nous est représentée comme ignorant le mystère dont lui parloit ce cher Fils. Elle ne fut point curieuse, elle demeura soumise, c’est ce qui vaut mieux que la science. Laissons Jésus-Christ agir en Dieu , faire et dire des choses hautes et impénétrable : regardons-les, comme fit Marie, avec un saint étonnement, conservons-les dans notre cœur pour les méditer , etles tourner de tous côtés en nous-mêmes, et les entendre, quand Dieule voudra, autant qu’il le voudra.

Jésus préparoit la voie dans l'esprit des Juifs à la sagesse dont ä devoit être le docteur : il posoit de loin les fondements de ce qu’il devoit prêcher, et accoutumoit le monde à lui entendre dire qu’il avoit un Père dont les ordres le régloient, et dont les affaires étoient son emploi. Quelles étoienten particulier ces affaires , il ne le dit pas, et il nous le faut ignorer

t Luc, 17, 5,

jusqu'à ce qu'il nous le révèle, selon la dispensation dont il use dans la distribution des vérités éternelles et des secrels du ciel. Plongeons-nous humblement dans notre ignorance, reposons-nous-y, et faisons-en un rempart à l'humilité. 0 Jésus ! je lirai votre Écriture ; j'écouterai vos paroles , aussi content de ce qui me sera caché que de ce que vous voudrez que j'y entende. Tournons tout à la pratique , et ne recherchons l'intelligence qu'autant qu'il le faut pour pratiquer et agir. « Crains Dieu et observe ses commandements : c’est » là tout l'homme ‘. Celui qui fera la volonté de celui qui » m'a envoyé, connoitra si ma doctrine vient de Dieu°

VIII ÉLÉv. Retour de Jésus à Nazareth : son obéissance, et sa vie cachée avec ses parents.

« Et il partit avec eux , et alla à Nazareth * ». Ne perdons rien de la sainte lecture; le mot del’évangéliste est, «qu'il » descendit avec eux à Nazareth». Aprèss ‘être un peu échappé pour faire l'ouvrage et le service de son Père, il rentre dans sa conduite ordinaire, dans celle de ses parents, dans l'obéissance. C'est peut-être mystiquement ce qu’il appelle «a descendre » : mais quoi qu'il en soit, il est vrai que , remis entre leurs mains jusqu'à à son baptême, c 'est- à-dire jusqu'à Fâge d'environ trente ans, ilne fitplus autre chose queleur obéir.

Je suis saisi "étonnement à cette parole : est-ce là donc tout l'emploi d’un Jésus-Christ, du Fils de Dieu? Tout son emploi, tout son exercice est d’obéir à deux de ses créatures. Et en quoi leur obéir ? dans les plus bas exercices, dans la pratique d'un art mécanique ? Où sont ceux qui se plaignent, qui murmurent, lorsque leurs emplois ne répondent pas à leur capacité, disons mieux, à leur orgueil? Qu'ils viennent dans la maison de Joseph et de Marie, et qu'ils y voient travailler

Jésus-Christ. Nous ne lisons point que ses parents aient jamais eu de domestiques, semblables aux pauvres gens dont les enfants sont les Aus Jésus a dit de lui-même, qu'il «étoit » venu pour servir ‘». Les anges furent obligés , pour ainsi dire , à le venir servir eux-mêmes dans le désert * ; etl’on ne

1 Eccl. xur. 23.— 2 Joan. vi. 17. — 5 Luc. 11. 51. — Matth. xx. 28. — 5 ib, 1v. 2

voit nulle part qu’il eût de serviteurs à sa suite. Ce qui est certain , c’est qu'il travailloit lui-même à la boutique de son père'. Le dirai-je ? Il y beaucoup d'apparence qu'il perdit Joseph avant le temps de son ministère. A sa passion il laisse sa mère en garde à son disciple bien-aimé , qui la reçut dans Sa maison”, ce qu'il n’auroit pas fait, si Joseph son chaste époux eût été en vie. Dès le commencement de son ministère on voit Marie conviée avec Jésus aux noces de Cana *: on ne parle point de Joseph. Un peu après on le voit aller à Capharnaüm, lui, sa mère, ses frères et ses disciples * : Joseph ne paroît pas dans un dénombrement si exact. Marie paroît souventailleurs; mais depuis ce qui est écrit de son éducation sous saint Joseph, on n'entend plus parler de ce saint homme. Et c'est pourquoi au commencement du ministère de Jésus- Christ, lorsqu'il vint prècher dans sa patrie, on disoit : «N'est- » ce pas là ce charpentier, fils de Marie °»? Comme celui, n’en rougissons pas, qu'on avoit vu, pour ainsi parler, tenir la boutique, soutenir par son travail une mère veuve, et entretenir le petit commerce d’un métier qui les faisoit subsister tous deux. « Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? N’a- » vons-nous pas parmi nous ses frères Jacques et Joseph , et » Simon et Jude, et ses sœurs * » ? On ne parle point de son père, apparemment donc qu'il l’avoit perdu; Jésus-Christ l'avoit servi dans sa dernière maladie. Heureux père à qui un tel fils a fermé les yeux! Vraiment il est mort entre les bras, et comme dans le baiser du Seigneur. Jésus resta à sa mère pour la consoler , pour la servir : ce fut là tout son exercice.

O Dieu! je suis saisi encore un coup ! Orgueil , viens crever à ce spectacle ! Jésus, fils d’un charpentier, charpentier lui-même, connu par cet exercice , sans qu'on parle d'aucun autre emploi, ni d'aucune autre action. On se souvenoit dans son Église naissante des charrues qu'il avoit faites ; et la tradition s’en est conservée dans les plus anciens auteurs. Que ceux qui vivent d’un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus-Christ est de leur corps : qu'ils apprennent , en travaillant, à louer Dieu, à chanter des psaumes et des saints

1 Matth. x111. 55. Marc. vi. 3. — ? Joan. x1x. 26. 27. — 3 Ib.1r. Î. —% ]b, 12. — Marc. vr. 3. — © Matth. x111. 55. 57.

cantiques : Dieu bénira leur travail, et ils seront dévant lui comme d’autres Jésus-Christ.

Il yen a eu qui ont eu honte pour le Sauveur de w voir dans cet exercice : et dès son enfance ils le font se jouer avec des miracles. Que ne dit-on point des merveilles qu’il fit en Egypte ? Mais tout cela n'est écrit que dans des livres apocryphes. L'Évangile renferme durant trente ans toute la vie de Jésus-Christ dans ces paroles : « il leur étoit soumis ‘ » : et encore : « C’est ici ce charpentier fils de Marie ». Il y a dans l'obscurité de saint Jean Baptiste quelque chose de plus grand en apparence : il ne pre point parmi les hommes : Et, « le désert fut sa demeure * ». Mais Jésus, dans une vie si vulgaire, connu à la vérité, mais par un vil exercice, pouvoit-il mieux cacher ce qu'il étoit? Que dirons-nous, que feronsnous pour le louer? il n’ya en vérité qu'à demeurer dans l’admiration et dans le silence.

ÎX° ÉLÉv. La vie de Marie,

Ceux qui s’ennuient pour Jésus-Christ, et rougissent de lui faire passer sa vie dans une si étrange obscurité , s’ennuient aussi pour lasainte Vierge, et voudroient lui attribuer de continuels miracles. Mais écoutons l'Evangile : « Marie conservoit » toutes ces choses en son cœur* ». L'emploi de Jésus étoit de s'occuper de son métier : et l'emploi de Marie, de méditer nuit et jour le secret de Dieu.

Mais quänd elle eut perdu son fils, changea-t-elle d’occupation ? Où la voit-on paroitre dans les Actes, ou dans la tradition de l'Eglise ? On læ nomme parmi eeux qui entrèrent dans le cénacle , et qui reçurent le Saint-Esprit ‘: et c’est tout ce qu’on en rapporte. N'est-ce pas un assez digne emploi, que celui de conserver dans son cœur tout ce qu’elle avoit vu de ce cher Fils ? Et si les mystères de son enfance lui furent un si doux entretien, combien grouva-t-elle à s'occuper de tont le reste de sa vie ? Marie méditoit Jésus : Marie avec saint Jean , quiest la figure de la vie contemplative, demeuroiten perpétuelle contemplation , se fondant, se liquéfiant , pour

1 Luc. n.51.-— 7 Ib, 1, 80. — 3 [b, an. 51, — f Act. i. 13. 14, nn, 1.92

SUR LES MYSTÉÈRES. 327

ain4i parler , en amour et en desir. Que lit FÉglise au jour de Son assomption glorieuse? L'Evangile de Marie sœur de Lazare, assise aux pieds du Sauveur , et écoutant sa parole", Depuis l'absence du Sauveur, l'Eglise ne trouve plus rien pour Marie, mère de Dieu, dans le trésor de ces Ecritures , et elle emprunte pour ainsi dire d’une autre Marie , l'Evangile dela divine contemplation. Que dirons-nous donc à ceux qui invententtant de belles choses pour la sainte Vierge ? Que dironsnous , sice n’est que l'humble et parfaite contemplation ne leur suffit pas ? Mais stelle à suffi à Marie , à Jésus même, durant trente ans , n'est-ce pas assez à la sainte Vierge de continuer cet exercice ? Le silenee de l’Écriture sur cette divine mère est plus grand et plus éloquent que tous les discours. O homme ! trop actif et inquiet par ta propreactivité , apprends àte contenter en te souvenant de Jésus, en écoutant au dedans , et en repassant ses paroles.

X° ÉLÉv. Comment nous devons imiter Jésus et Marie dans leur vie obscure.

Voici donc quel est mon partagé : « Marie éonservoit ces » choses dans son cœur ‘». Marie a choisi la meilleure part, » qui ne lui sera pointôtée ». Et : «Il n’y aqu’une seule chose » qui soit nécessaire *». Orgueil humain, de quoite plainstu avec tes inquiétudes , de n'être de rien dans le monde? Quel personnage y faisoit Jésus ? Quelle figure y faisoit Marie ! C’étoit la merveille du monde, le spectacle de Dieu et des anges : et que faisoient-ils ? De quoi étoient-ils ! Quel nom avoient-ils sur la terre? Et tu veux avoir un nom et une action qui éclate ? Tu ne connois pas Marie , ni Jésus. Je veux un emploi pour faire connoître mes talents qu'il ne faut pas enfouir. Je l'avoue ; quand Jésus ‘emploie et te donne de ces utiles talents, dont il te déclare qu'il te redemande compte. Mais ce talent enfoui avec Jésus-Christ, et caché en lui n’estil pas assez beau à ses yeux ? Va, tu es un homme rempli de vanité, et tu cherches dans ton action quetu crois pieuse et utile, une pâture à ton amour-propre.

1 Luc. x. 39. 41. — ?[b. un. 51. — 5 Ib. x. 39.42.

Je sèche, je n'ai rien à faire , ou mes emplois trop bas me déplaisent : je m'en veux tirer , et en tirer ma famille. Et Marie et Jésus songent-ils à s'élever ? Regarde ce divin charpentier avec lascie , avec le rabot , durcissant ses tendres mains dans le maniement d'instruments si grossiers et si ru+ des. Ce n’est point un docte pinceau qu’il manie : il aime mieux l'exercice d’un métier plus humble et plus nécessaire à la vie : ce n’est point une docte plume qu’il exerce par de beaux écrits : ils’occupe, il gagne sa vie ; il accomplit, il loue, il bénit la volonté de Dieu dans son bumiliation.

Et qu’a-t-il fait au seul moment où il s’échappa d’entre les mains de ses parents pour les affaires de son Père céleste ? Quelle œuvre fit-il alors , si ce n’est l'œuvre du salut des hommes ? Et tu dis : Je n’ai rien à faire , quand l'ouvrage du salut des hommes est en partie entre: tes mains : n’y a-t-il point d’'ennemis à réconcilier , de différends à pacifier , de querelles à finir , où le Sauveur dit : « Vous aurez sauvé » votre frère ‘»? N'y a-t-il point de misérable qu’il faille empêcher de se livrer au murmure , au blasphème , au désespoir ? Et quand tout cela te seroit Ôté, n’as-tu pas l'affaire de ton salut, qui est pour chacun de nous la véritable œuvre de Dieu ? Va au temple : échappe-toi, s’il le faut, à ton père et à ta mère ; renonce à la chair et au sang, et dis avec Jésus : «Ne faut-il pas que» nous «travaillions à l’œuvre que » Dieu » notre « Père » nous « a confiée* »? Tremblons, humilions-nous de ne trouver rien dans nos emplois qui soit digne de nous occuper.

XI° ÉLÉv. L’avancement de Jésus est le modèle du nôtre.

Peut-on dire d’un Jésus , du Fils de Dieu, d’un homme Dieu , à qui lasagesse même étoit unie en personne , qu’il «croissoit en sagesse et en grâce, comme en âge , devant » Dieu et devant les hommes *» ? N'avons-nous pas vu qu’en entrant au monde il se dévoua lui-même à Dieu pour accomplir sa volonté, en prenantla place des sacrifices de toutes les sortes * ? N'est-il pas appelé dès sa naissance: « Le sage,

IMatth.-xviit. 15.— ? Joan. 1x, 4.— 3 Luc. 1x, 52,— 4 Hebr. x. 5,6. 7.

» le conseil , l’auteur de la paix'»? N'avoit-il pas a sagesse dès le ventre ‘de sa mère ? Et n’est-ce pas en vue de cette sagesse accomplie que le prophète avoit prédit comme une Hesse , “qu’une femme environneroit un homme *» Virum : enfermeroit dans ses flancs un homme fait ? Entendons donc que la sagesse et la grâce qui étoit en lui dans sa plénitude, par une sage dispensation se déclaroit avec le temps, et de plus en plus, par des œuvres et par des paroles plus excellentes devant Dieu etdevantles hommes.

Parlons donc, non par impatience , ni par foiblesse, ni par vanité , et pour nous faire paroître ; mais quand Dieu le veut : car Jésus dans son berceau n’a parlé ni aux bergers, ni aux mages qui étoient venus de si loin pour le voir. La sagesse humaine apprend beaucoup , si elle apprend à se taire. Aimons donc à demeurer dans le silence, quand Jésus est encore enfant en nous. Car s'il s’y formoit tout d’un coup en son entier , son apôtre n’auroit pas dit : « Mes petits enfants, que j’enfante encore jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous *». Jusqu'à ce qu'il y soit formé, fortifionsnous avec Jésus : allons au temple interroger les docteurs ; supprimons une sagesse encore trop enfantine; apprenons de Jésus la sagesse même , que c’est souvent la sagesse qui fait cacher la sagesse.

Mais quel docteur pouvons-nous interroger , sinon Jésus , la sagesse même ? En toutes choses, en toute affaire, en toute action, consultons la sagesse de Jésus, la lumière de sa vérité , la doctrine de son Evangile.

Le plaisir me trompe ,et me fait croire innocent ce qui m'agrée ; nous croyons en être quittes, a dire avec Eve, trop ignorante : «Le serpent m'a déçu ‘ ». Mais si nous consultons la sagesse et la raison éternelle , nous verrons qu'elle maudit ce serpent qui se glisse sous les fleurs , et nous en fait connoître le poison. Les grands du monde nous flattent par leurs vaines etartificieuses paroles : vous croyez être quelque chose ; ettout rempli de leur faveur , votre cœur s’enfle : ouvrez les yeux, consultez Jésus qui vous fera regarder et

DJS rs. 6. = 2 Jer. xxxr. 22. — © Gal. 1v. 19. — Gen, nr, 13.

ouvrir vos mains vides. Où est cette imginaire grandeur, et cette enflure d’un cœur aveuglé? C’est Jésus qui vous répond ; écoutez-le avec ces docteurs , etadmirez ses réponses. -

Vous vous mêlez dans les grandes choses ; vous croyez que tout le monde vous admire , et vous pensez devenir l’oracle de l'Eglise : consultez Jésus etla sagesse éternelle, examinezvous sur ces grandes œuvres que vous aimez comme éclatantes, plutôt que comme solides et utiles: vous travaillez peut-être pour votre ambition sous prétexte de travailler pour la vérité. Hé bien donc , je quitterai tout , et j'irai me cacher dans le désert. Arrêtez-vous, consultez Jésus : la vanité mène quelquefois au désert aussi bien quela vérité : on aime mieux mépriser le monde , que de n’y pas être comme on veut , et au gré son orgueil. Que ferai-je donc? Faites taire toutes vos pensées : consultez Jésus ; écoutez la voix qui éclate sur la montagne : « Celui-ciest mon Filsbien-aimé : écoutez-le »; et « Ils ne trouvèrent que Jésus seul ! ». Quand Jésus reste seul, et que , renonçant à vous-même , vous n’écoutez que sa voix, c’est lui qui répond , et sa réponse vous édifie.

XII° ÉLÉv. Recueil des mystères de l’enfance de Jésus.

En ramassant dans son esprit avec Marie ce qu'on vient de voir de l’enfance de Jésus-Christ, on y voit les profondeurs d’une sagesse cachée , et d'autant plus admirable , que, renfermée en elle-même ; elle n’éclate en Jésus-Christ par aucun endroit. Il se déclare avec mesure; il suit les progrès de l’âge; il paroît comme un autre enfant. S’il a fallu une fois marquer ce qu’il étoit , ce n’est que pour un moment : un intervalle de trois jours n’est pas une interruption de l’obseurité de Jésus : au contraire , une si courte illumination ne fait que mieux marquer le dessein précis de se cacher.

Si Jésus s’abaisse lui-même , en se plongeant dans l'humilité d’un art mécanique, en même temps il relève le travail des hommes, et change en remède l’ancienne malédiction de manger son pain dans la sueur de son corps. Pendant que Jésus,

* Luc. 1x. 35. 36,

. en se soumettant à cette loi, prend le personnage de pécheur,

il montre aux pécheurs à se sanctifier par cette voie.

Pendant que la sagesse divine prend un si grand soin de se cacher , toutes les conditions , tous les âges , et enfin toute la nature se réunit pour publier ses louanges. Une étoile paroît au ciel : les anges y font retentir leur musique : les mages apportent au saint enfant la dépouille de l'Orient , ettous les trésors de la nature ; ce qu’elle a de plus riche dans l'or, ce qu’elle a de plus doux dans les parfums. Les sages du monde et les riches viennent l’adorer en leur personne, les simples et les ignorants en celle des bergers. Un prêtre aussi vénérable par sa vertu que par sa dignité prévient la lumière qui s’alloit lever , et le reconnoît sous le nom de l'Orient ; sa femme se joint à une mère vierge pour le célébrer; un enfant le sent dans le sein de sa mère; d’autres enfants depuis l’âge de deux ans lui sont immolés, et ces victimes innocentes vont prévenir la troupe de ses martyrs. Si une vierge , si un femme l'ont honoré, une veuve prophétise avec elles , et une vicillesse consumée dans le service Dieu veut s’exhaler: Siméon , à qui l'Evangile ne donne point de caractère que celui d’un commun fidèle qui attend l'espérance d'Israël , se joint aux sacrificateurs et aux docteurs de la loi pour reconnoître Jésus-Christ dans son saint temple : il pro-— phétise les contradictions qui commencent à paroître. La manière d’honorer ces vérités nous est montrée dans une profonde considération, qui nous les fait repasser en silence dans notre cœur. Que desirons-nous davantage? et qu’attendons-nous pour célébrer les mystères de la sainte enfance et de la vie obscure du Sauveur ?

XXIe SEMAINE.

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