‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 38 sur 85 · IV: ÉLÉ+. La consolation suit les terreurs · texte numérisé non relu

IV: ÉLÉ+. La consolation suit les terreurs

« Pour moi, je vous donne un baptème d’eau, afin que vous fassiez pénitence ; mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi et je ne suis pas digne de lui porter » ses souliers : c’est lui qui vous baptisera dans le Saint-Es- » prit et dans le feu “ ». Si saint Jean nous inspire tant de terreur ; s’il nous brûle par la frayeur du feu éternel, et de limplacable colère de Dieu, un baptême lui est donné pour nousrafraîchir. Allons donc avec tout Jérusalem, et avec toute la Judée, et avec tout le pays que le Jourdain arrose, allons écouter le prédicateur de la pénitence, et recevons son baptème pour nous y consacrer. Car ce n’est pas ici un de ces foibles prédicateurs qui prêchent la pénitence dans la mollesse : celui-ci la prêche dans le cilice, dans le jeûne, dans ja retraite, dans la prière. Mais allons, en confessant nos péchés, non en général , ce que les plus superbes ne refusent pas; mais confessons chacun en particulier nos fautes cachées, et commencons par celles qui nous humilient davan-

1 Luc. xt. 7, — © Heb. x. 28. 29. — ? Luc. xx. 30. — * Mtth Hal. (1.

tage. Prenons un confesseur comme Jean Baptiste, sévère, mais sans être outré. Car que dit-il aux pécheurs en général ? « Que celui qui a deux habits, en donne à celui qui n’en » a pas; etque celui qui a de quoi mangeren use de même». La colère de Dieu est pressante et redoutable : mais consolez-vous, puisque vous avez dans l’aumône un moyen de l'éviter. Partagez vos biens avec les pauvres : il ne vous dit pas de tout quitter : c’est bien là un conseil pour quelquesuns, mais non un pasuncommandement pour tous. Il ne nous accable donc pas par d’excessives rigueurs. Et que dit-il aux publicains, ces gens de tout temps si odieux ? les oblige-t-il à tout quitter ? Non, pourvu qu'ils « ne fassent rien au delà » des ordres qu’ils ont reçus ? ». Car la puissance publique peut imposer des péages pour le soutien de l'Etat : il lui faut laisser arbitrer ce que demandent les besoins publics, et s’en tenir à l'exécution sans vexer le peuple. Ilne dit non plus aux gens de guerre : Quittez l'épée , renoncez à vos emplois , mais : « Ne faites point de concussion, con- » tentez-vous de votre solde * ». Le prince rendra compte à Dieu, et des tributs qu'il impose , et des guerres qu'il entreprend ; mais ses ministres, qui, sans inspirer de mauvais conseils, ne font qu’exécuter les ordres publics, sont à couvert aux yeux de Dieu par l'autorité de Jean. Jésus viendra donner les conseils de perfection : Jean s’attache aux préceptes ; et sans prêcher aucun excès, il console tout le monde en ouvrant la porte du ciel aux emplois non-seulement les plus dangereux, mais encore les plus odieux, s'ils sont nécessaires, pourvu qu’on s’y renferme dans les règles.

Ve ÉLÉv. Le baptême de Jean, et celui de Jésus-Christ:

« Je vous baptise dans l’eau ; mais celui qui vient après » moi vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu ‘ ». Ce que Jésus-Christ explique lui-même à ses disciples, lorsqu'il leur dit en montant au ciel : « Jean vous a donné un » baptème d’eau, mais dans peu de jours vous serez baptisés » dans le Saint-Esprit * ». Saint Paul explique le baptême de

# Luc. 111. 11. — ? Ib. 19. 13. — 9 Ib. 14. — 4 Luc. 111. 46, Matth. 1H A1 SA ct, 1.5.

Jean par ces paroles : « Jean Baptiste a baptisé le peuple du » baptême de la pénitence, en l’avertissant de croire en celui » qui devoit venir après lui, c'est-à-dire en Jésus ! », Voilà donc deux différences des deux baptêmes : celui de Jean préparoit la voie à Jésus-Christ, en montrant que c’étoit en lui, et non pas en Jean, qu'il falloit croire pour avoir la rémission des péchés, et outre cela le baptême de Jean ne donnoit ni le Saint-Esprit, ni la grâce , ni par elle le feu céleste de la charité qui consume tous les péchés ; et ceteffet étoit réservé au baptême de Jésus-Christ.

Quand saint Jean oppose l’eau de son baptême au feu de celui de Jésus-Christ, et quand Jésus-Christ explique lui-même que ce baptême de feu et du Saint-Esprit est celui dont les disciples furent inondés au jour de la Pentecôte, on entend bien. qu'il ne faut pas croire que le baptème de Jésus-Christ ne soit pas comme celui de Jean un baptème; mais c’est que celui de Jean ne contenoit qu'une eau simple, au lieu que l’eau que donnoit Jésus étoit pleine du Saint-Esprit et d'un feu céleste, c’est-à-dire de ce même feu du Saint-Esprit dont le déluge s’épancha sur toute l'Eglise dans le cénacle. C’est ce feu qui anime encore aujourd’hui l’eau du baptême, et qui fait dire au Sauveur, « qu'on n’a point de part à son » royaume, si l’on ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit *»; c’est-à-dire, dans le langage mystique, si l’on ne renaît de l'eau et du feu.

Voici donc la consolation des chrétiens. L'eau du baptème de Jésus-Christ n’est pas une eau vide et stérile : le Saint- Esprit l'anime et la rend féconde : en avant le corps elle enflamme le cœur : si vous ne sortez du baptême plein du feu céleste de l'amour de Dieu ,ce n’est pas le baptême de . Jésus-Christ que vous avez reçu. La pénitence chrétienne , qui n’est autre chose qu’un second baptême , doit être animée du même feu. « Celui à qui on remet davantage, doit » aussi », dit le Sauveur*, « aimer davantage ». Quand vous n'avez que les larmes que la terreur fait répandre , ce n’est encore que l’eau et le baptême de Jean. Quand vous com-

Act. x1x. 4,— 2 Joan. 111. 5, —— * Luc. VII. 47e Bossrer, t, v. 45

533 ÉLÉVATIONS e mencez à aimer Dieu « comme l’auteur et la source de toute

» justice ‘», Jésus commence à vous baptiser intérieure ment de son feu ,etson sacrement achèvera l’ ouvrage.

Ye ÉLÉv. Quelle est la perfection de la pénitencs.

« Les chemins tortus seront redressés, et les raboteux » seront aplanis *» : ce sont les paroles d’Isaïe rapportées par saint Luc. C'est-à-dire, qu’il faut que le cœur souffre la violence sisa pénitence estsincère; car on n’est pas sans violence sous la bêche et sous le hoyau : il faut que le bois qu'on veut aplanir gémisse longtemps sous le rabot : on ne réduit pas sans travail les passions qu'on veut abattre, les habitudes qu’ on veut corriger : il vous faut, pour vous redresser, non- -seulement une main ferme, mais encore rude d’abord : à mesure qu’elle avancera son ouvrage, son effort deviendra plus doux; : et à la fin, tout étant aplani, le rabot coulera comme de luimême, et n'aura plus qu’ à Ôter de légères inégalités, que vous-même vous serez ravi de voir disparoître, afin de demeurer tout uni sousla main de Dieu, et occuper la place qu’il vous donne dans son édifice. Les grands combats sont au commencement; la douce inspiration de la charité vous aplanira toutes choses, et c’est alors, comme dit saint Luc *, que « vous » verrez le salut donné de Dieu ».

Avant que ce salut parût au monde, Isaïe avoit prédit que la pénitence devoit paroître dans toute sa vérité, dans toute sa régularité, danstoute sa force. Avoit-elle jamais mieux paru que dans le prédication de saint Jean Baptiste ! et la sévérité de la vie s’étoit-elle jamais mieuxunieavec cellede la doctrine? paroissez donc, il est temps, divin Sauveur : la voie vous est préparée par la prédication de la pénitence.

VII: ÉLÉv. Seconde préparation des voies du Seigneur, en montrant au | monde Jésus-Christ,

Souvenons-nous que la préparation des voies du Seigneur a été mise en deux choses: dans la prédicaton dela pénitence,

1 Conc. Triden, sess, vi. de Justif. cap. 6. — ? Is, xL. 4. Luc. 11. 5. —Ÿ Luc, nr. 6.

et dans la désignation de la personne de Jésus-Christ. Nous avons vu la première , passons à la seconde.

Saint Jean annonce aux Juifs plusieurs choses de Jésus- Christ: la première , qu’il alloit venir; la seconde , qu'il étoit déjà au milieu d'eux sans être connu; latroisième, qui il étoit, et quelle étoit sa puissance.

Pour expliquer ce troisième point, il falloit que Jean commençât à se dépriser lui-même : «Je ne suis pas», disoit-il ‘, « celui que vous croyez : il en vient un après moi, qui-est » plus puissant que moi, et dont je ne suis pas digne de por- » ter ni de délier les souliers ».

Ce n’étoit pas assez de parler ainsi en général ; il explique en quoi consistoitcette prééminence de Jésus-Christ. II la fait consister premièrement dans son éternelle préexistence : « celui », dit-il *, « qui est venu après moi, a été mis devant » moi , a été fait mon supérieur» : parce qu'il étoit devant moi de toute éternité. Il étoit, et ce qu’il étoitavant Jean de toute éternité, a été cause de l'avantage qu’il devoit avoir sur lui dans le temps, et de ce qu’il a été fait son supérieur. La préé- . minence de Jésus-Christ consiste en second lieu dans sa plénitude : « Il est plein de grâce et de vérité” », car tout est en lui , et il est la source de la grâce : ainsi elle regorge de sa plénitude, la grâce se multiplie en nous sans mesure : « Nous » avons tous reçu de sa plénitude , et grâce pour grâce ‘ » une grâce en attire une autre : la grâce de la Prière attire celle de l'action, la grâce de la patience attire celle de la consolation ; la grâce qui nous rend fidèles dans les moments, attire celle de la persévérance, la grâce de cette vie attire celle de l’autre. « Moïse a donné la loi* » quiétoit stérile et ne consistoit qu’en figures; propre à nous déclarer pécheurs, et non pas à nous justifier; propre à nous montrer le chemin, mais non pas à nous y conduire, ni à nous y faire entrer : « par Jésus- » Christ est venue la grâce » qui nous fait agir; « et la vé- » rité », au lieu des ombres. Enfin le dernier trait de prééminence en Jésus-Christ, c’est qu'il est « le Fils et le Fils

1 Act. xt1t. 25. Matth. 11. 11. Mare. 1. 7. Luc. 111. 16, Joan, 1.27.— 2 Jean. 1. 15. 24. — 3 Ib, 14. — 4 1b, 16. — * Ib, 17.

» unique , etle Fils toujours dans le sein de son père’ ». Ge qui fait que la connoissance de Dieu se va augmenter, puisque c'est celui qui est dansson sein, quinous en révèlera le secret : « Jamais personne n’a vu Dieu, mais son Fils unique» va nous « découvrir le secret du sein paternel» : en sorte qu’en « le » voyant», nous «verrons son Père». Faut-il donc s'étonner si Jean ne se reconnoît pas digne de lui délier ses souliers ? Si Jésus-Christ n’étoit qu’une créature, Jean en en auroit-il parlé ainsi? Qui a jamais parlé ainsi, ou d’Elie un si grand prophète, ou de Salomon, oude David, de sigrandsrois,ou de Moïse lui-même ? Aussi n’étoient-ils tous «que des serviteurs, mais » Jésus-Christ est le Fils unique* ». S’ilest éternellement dans le sein du Père ,il ne peut pas être d’une nature inférieure ou dégénérante : autrement il aviliroit, pour ainsi parler, le sein où il demeure. Abaissons-nous donc à ses pieds, c’est le seul moyen de nous élever, Jean s’abaisse jusqu'à se juger indigne de déchausser son souverain, et Jésus, pourle relever, viendra bientôt recevoir de lui le baptême: et cette main qui se juge indigne de toucher les pieds de Jésus, «estélevée », dit, saint Chrysostôme ‘, « au haut de sa tête, pour verser dessus » l'eau baptismale ».

VIIIe ÉLÉV. Première manière de manifester Jésus-Christ, avant que de lavoir vu.

Dieu avoit déterminé à saint Jean Baptiste deux temps où il devoit faire connoître le Sauveur dont le premier éioit avant que de l'avoir vu. Quelle merveille ! Un artisan encore dans la boutique, et gagnant sa vice, est Le sujet des prédications d’un prophète, plus que prophète, et si révéré, qu’on le prenoit pour le Christ, C’étoit de cet homme dans la boutique que saint Jean disoit : « Il y a un homme au milieu de vous que » yous ne connoissez pas, et dont je ne suis pas digne de tou- » cher les pieds * ». Il est plus grand que Moïse, il donne Ja grâce quand Moïse ne donne que la loi, il est devant tous les ‘siècles, le Fils unique de Dieu, et dans le sein de son Père: nous n'avons de grâce que par lui, cependant vous ne le con-

? Joan. 1. 18. — ? Ib. x1v. 9. — 3 Heb. 111. 5. 6. —* Chrys. Hom. 1x. alàs. Hoin. in. in. Matth. n. 5, — * Joan. 1. 26. 27,

noissez pas, quoiqu'il soit au milieu de vous. Dans quelle attente de si hauts discours devoient-ils tenir le monde, et quelle préparation des voies du Seigneur ! On s'accoutumoit à entendre nommer le Fils unique de Dieu qui venoit en annoncer les secrets; mais quoi ! c’étoit de ce charpentier qu’on parloit ainsi ! Qu'est-ce , après cela, que la gloire humaine ? Qu'est-ce, devant Dieu, que la différence des conditions? Jean ne l’avoit jamais vu, et ne le connoît peut-être que par l’impression qu'il en avoit ressenti au sein de sein de sa mère; elle se continuoit, etil éprouvoit que le Fils de Dieu étoit au monde par les effets qu'il faisoit sur lui. Aussi confessoit-il que « nous recevons tous de sa plénitude», et il sentoit que c'étoitde là que lui venoit à lui-même cette abondance de grâce. Mais il se prépare de plus grands mystères : Jésus vaparoître au monde, et le premier qu'il va visiter, c’est Jean Baptiste; et si ce saint précurseur l’a si bien fait connoîtreavantque de l'avoir vu, quelles merveilles nous paroîtront quand ils seront en présence ?

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