DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
(Matth. chap. v. vi. vu.)
1. Jour. Abrégé du sermon. La félicité éternelle proposée sous divers noms dans les huit béatitudes. (Matth. v. 1. 12.)
Tout le but de l'homme est d’être heureux. Jésus-Christ n’est venu que pour nous en donner le moyen. Mettre le bonheur où il faut, c’est la source de tout bien ; et la source de tout ma}, estde le mettre où il ne faut pas. Disons donc : Je veux être heureux. Voyons comment : voyons la fin où consiste le bonheur ; voyons les moyens d’y parvenir.
La fin est à chacune des huit béatitudes; car c’est partout la félicité éternelle sous divers noms. À la première béatitude, comme royaume. A la seconde, comme la terre promise. À la troisième, comme la véritable et parfaite consolation. A la quatrième, comme le rassasiement de tous nos desirs. A la cinquième, comme la dernière miséricorde qui Ôtera tous les maux et donnera tous les biens. A la sixième, sous son propre nom, qui est la vue de Dieu. A la septième , comme la perfection de notre adoption. A la huitième, encore une fois, comme le royaume des cieux. Voilà donc la fin partout ; mais comme il y a plusieurs moyens, chaque béatitude en propose un, et tous ensemble rendent l’homme heureux.
Si le sermon sur la montagne est l’abrégé de toute la doc
trine chrétienne , les huit béatitudes sont l’abrégé de tout le sermon sur la montagne.
Si Jésus-Christ nous apprend que notre justice doit surpasser celle des scribes et des pharisiens, cela est compris dans cette parole : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif » de la justice ». Car, s'ils la desirent comme leur véritable nourriture, s'ils en sont véritablement affamés, avec quelle abondance la recevront-ils, puisqu'elle se présente de tous côtés pour nous remplir? Alors aussi nous garderons jusqu'aux moindres des préceptes , comme des hommes affamés qui ne laissent rien, et pas même, pour ainsi parler, une miette de leur pain.
Si l’on vous recommande de ne pas maltraiter votre prochain de parole, c’est un effet de la douceur et de cet esprit pacifique à qui est promis le royaume et la qualité d'enfant de Dieu.
Vous ne regarderez pas une femme avec un mauvais desir : «Bienheureux ceux qui ont lecœur pur » : et vous l’auréz parfaitement pur, lorsque vous l’aurez purifié de tous les desirs
sensuels.
Ceux-là sontheureux qui passentleur vie plutôtdansle deuil et
dansune tristesse salutaire que dansles plaisirs qui les enivrent.
«Ne jurez point; dites : Cela est, cela n’est pas ». C’est encore un effet de la douceur : qui est doux est humble : il n’est point trop attaché à son sens, ce qui rend l’homme trop affirmatif : il dit simplement ce qu'il pense, en esprit de sincérité et de douceur.
On pardonne aisément toutes les injures, si l’on est rempli de cet esprit de miséricorde, qui nous attire une miséricorde bien plus abondante.
On ne résiste pas à la violence, on se laisse même engager à plus qu’on n’a promis, parce qu’on est doux et pacifique.
On aime ses amis et ses ennemis, non-seulement à cause qu'on est doux, miséricordieux, pacifique; mais encore parce qu'on est affamé de la justice, et qu’on la veut faire abonder en soi-même plus qu’elle n’est dans les pharisiens et dans les gentils.
Cette faim qu’on a pour la justice , fait aussi qu'on la veut avoir pour le besoin, et non pour l’ostentation.
On aime le jeûne quand on trouve sa prière pour nourriture, dans la vérité et dans la justice.
Par le jeûne, on a le cœur pur et on se purilie des desirs des sens.
On a le cœur pur, quand on réserve aux yeux de Dieu ce qu'on fait de bien; qu'on se contente d'être vu de lui, et qu'on ne fait pas servir la vertu comme d'un fard pour tromper le monde et s’attirer les regards et l'amour de la créature.
Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux et l'intention droite.
On évite l’avarice et la recherche des biens, quand on est vraiment pauvre d'esprit. ;
On ne juge pas quand on est doux et pacifique, parce que cette douceur bannit l’orgueil.
La pureté du cœur fait que l’on se rend digne de l’Eucharistie, et qu'on ne prend pas comme un chien ce pain céleste.
On prie, on demande, on frappe, quand on a faim et soif. de la justice : on demande à Dieu les vrais biens, et on les attend de lui, quand on n’aspire qu'à son royaume et à la terre des vivants.
On entre volontiers par la porte étroite, quand on s’estime heureux dans la pauvreté, dans les pleurs, dans les afflictions qu’on souffre pour la justice.
Quand on a faim de la justice, on ne se contente pas de dire de bouche : « Seigneur, Seigneur », et on se nourrit au
dedans de sa vérité.
Alors on bâtit sur le roc, et on trouve le solide pour affer-
mir dessus tout son édilice.
Les béatitudes sont donc l’abrégé de tout le sermon; mais un abrégé agréable, parce que la récompense est jointe au précepte ; le royaume des cieux, sous plusieurs noms admirables à la justice ; la félicité à la pratique.
Ile Jour. Première b‘atitude : Être pauvre d'esprit (Matth. v. 3.)
Pour venir au détuil, Jésus-Christ commence en cette sorte : « Bienheurcux sont les pauvres d'esprit », c’està-dire non-seulement ces pauvres volontaires, qui ont
tout quitté pour le suivre, et à qui il a promis le centuple dans cette vie, et dans la vie future la vie éternelle; mais encore tous ceux .qui ont l'esprit détaché des biens de la terre ; ceux qui sont effectivement dans la pauvreté sans murmure et sans impatience ; qui n’ont pas l'esprit des richesses, : le faste, l’orgueil , l'injustice, l’avidité insatiable de tout tirer à soi. La félicité éternelle leur appartient sous le titre ma-
- jestueux de royaume, Parce que le mal de la pauvreté sur la terre, c’est de rendre méprisable, foible, impuissant, la félicité leur est donnée comme un remède à cette bassesse, sous le titre le plus auguste, qui est celui de royaume.
A ce mot : Bienheureux, le cœur se dilate et se remplit de joie. Il se resserre à celui de la pauvreté; mais il se dilate de nouveau à celui de royaume, et de royaume des cieux, Car, que ne voudroit-or pas souffrir pour un royaume, et encore pour un royaume dans le ciel ; un royaume avec Dieu, et inséparable du sien, éternel, spirituel, abondant en tout, d'où tout malheur est banni?
0 Seigneur, je vous donne tout : j'abandonne tout pour avoir part à ce royaume ! puis-je être assez dépouillé de tout pour une telle espérance ! Je me dépouille de cœur et en esprit : et quand il vous plaira de me dépouiller en effet, je m'y soumets.
C’est à quoi sont obligés tous les chrétiens. Mais l’humble religieuse se réjouit d'être actuellement dessaisie, dépouillée, morte aux biens du monde, incapable de les posséder. Heureux dépouillement, qui donne Dieu !
Ie Jour. Seconde béatitude : Etre doux. (Matth. v. 4.)
*__ Bienheureux ceux qui sont doux, Apprenez de moi que » je suis doux '». Sans aigreur, sans enflure , sans dédain , sans prendre avantage sur personne, sans insulter aux malheureux, sans même choquer le superbe ; mais tâchant de le gagner par douceur : doux même à ceux qui sont aigres, n'opposant point l'humeur à l'humeur, la violence à la vio-
! Math. x1. 29. è
lence; mais corrigeant les excès d'autrui par des paroles vraiment douces.
Il y a de feintes douceurs, des douceurs dédaigneuses, pleines d’une fierté cachée : ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante, plusinsultante que l’aigreur déclarée.
Mais considérons la douceur de Jésus-Christ, dont le Saint- Esprit parle ainsi dans Isaïe : Mon fils, « mon serviteur que » j'ai élu, mon bien-aimé où j'ai mis ma complaisance : je » mettrai en lui mon esprit, et il annoncera la justice aux » nations. Il ne sera point contentieux : il ne criera point, et » on n'’entendra point sa voix dans les places publiques; il ne » brisera pas le roseau cassé, et n’éteindra pas la mèche » qui fume encore ‘». C’est ce qu'isaïe en a vu en esprit ; c’est ce que saint Matthieu a trouvé si beau, si remarquable, si digne de Jésus-Christ, qu’il prend soin de le révéler ?.
Il est doux envers les plus foibles : quoiqu’un roseau déjà foible soit rendu encore plus foible en le brisant, loin de prendre aucun avantage sur cette foiblesse, il se détournera pour ne pas appuyer le pied dessus.Faites-en autant à votre prochain infirme. Loin de chercher l’occasion de lui nuire, prenez garde que par mégarde etcomme en passant, vous ne marchiezsur lui et n’acheviez de le rompre. Mais quel est ce prochain infirme, si ce n’est le prochain en colère et le prochain qui s’emporte ? Il est brisé par sa propre colère, et ce foible roseau s’est cassé en frappant; n’achevez pas de le rompre en le foulant encore aux pieds. C’est encore ce que veut dire « la mèche fumante ». Elle brûle ; c’est la colère dans le cœur : elle fume; c’est quelque injure que le prochain irrité profère contre vous. Gardezvous bien de l’éteindre avec violence. Écoutez ce que ditsaint Paul * : «Ne vous yengez point, ne vous défendez point, mes » bien-aimés ; mais donnez lieu à la colère », Laissez-la fumer un peu , et s’éteindre comme toute seule. Si elle fume, c’est qu’elle s'éteint : ne l’éteignez pas avec force; mais laissez cette fumée s’exhaler et se perdre inutilement au milieu de l'air, sans vous blesser ni vous atteindre.
1 Ts, x. 1. 2. 3, — ? Matth. x11. 18. 19. 20, ? — Rom. xii. 19, |
C'est ce que fait le Sauveur, lorsqu'il souffre tant d'injures sans s'aigrir. « Vous êtes possédé du malin esprit », lui diton. « Qui est-ce qui songe à vous faire mourir! » ?Et il répond sans s’'émouvoir : « Je ne suis point possédé du malin esprit; » mais je rends honneur à mon Père, et vous me déshonorez’ » , Et encore en un autre endroit, lorsqu'on lui fait le même reproche : « Vous vous fâchez contre moi, parce que » j'ai faitun miracle le jour dusabbat, pour guérir un homme*». Vous le voyez, il n’éteint pas la mêche fumante; mais ül la laisse s’évaporer, pour voir si ces malheureux, lassés d’accabler d'injures un homme si humble et si doux, ne reviendront point en leur bon sens.
Telle a été en général la conduite du Fils de Dieu; en particulier dans sa passion. « Quand on le maudit, il ne maudit » pas : quand on le frappe, il ne se plaint pas“ ».
« Si j'ai mal parlé, dit-il à celui qui lui donnoïit un soufflet’, « faites-le moi connoître : si j'ai bien dit, pourquoi me frap- « pez-vous »? Il lui appartient de dire : « Apprenez de moi que « je suis doux° ». Il est comparé à un agneau, le plus doux des animaux, qui se laisse non-seulement « tondre » mais encore « mener à la boucherie sans se plaindre” ».
On est bien heureux dans sa douceur, et on possède la terre.» La terre sainte promise à à Lee est appelée « une terre » coulante de lait et de miel». Toute douceur y abonde ; c'est la figure du ciel et de l'Église. Ce qui rend l'esprit aigre, c’est qu'on répand sur les autres le venin et l’amertame qu'on à en soi-même. Lorsqu'on a l'esprit tranquille par la jouissance du vrai bien, et par la joie d’une bonne conscience ; comme on n'a rien d’amer en soi, on n'a que douceur pour les autres; la vraie marque de l'innocence, ou conservée, ou recouvrée, c'est la douceur.
L'homme est si porté à l’aigreur, qu'il s’aigrit très-souvent contre ceux qui lui font du bien. Un malade, combien s’aigritil contre ceux qui le soulagent! Presque tout le monde est
‘Joan, vir. 20. — ? Joan. vitr. 49. — 5 Joan. ri1. 23, — 4 I. Petr. 11, 23. — $ Joan, 1, XVIII. 23. — $ Matth. x1. 29. — 7Is. LIN. 7, # Exod. 111. 8. et ailleurs.
malade de cette maladie-là : c'est pourquoi on s’aigrit contre ceux qui nous conseillent pour notre bien, et encore plus contre ceux qui le font avec autorité, que contre les autres. Ce fonds d’orgueil qu'on porte en soi en est la cause. « Bien- » heureux » donc « ceux qui sont doux, ils possèderont la terre » où abonde toute douceur, parce que la joie y est parfaite.
IV* Jour. Troisième béatitude : Etre dans les pleurs. (Matth. v. 5.)
« Bienheureux ceux qui pleurent » ; soit qu'ils pleurent leurs misères, soit qu'ils pleurent leurs péchés, ils sont heureux, et ils recevront la consolation véritable, qui est celle de l’autre vie, où toute affliction cesse, où toutes les larmes sont essuyées' ».
Abraham disoit au mauvais riche” : «Tu as reçu tes biens » en ce monde, et Lazare a reçu ses maux : c'est pourquoi » ilest consolé, et tu es dans les tourments ». Il est heureux, car il a souffert avec patience : son état péninible le forçoit souvent à pleurer des maux extrêmes, et il n’avoit point de consolation du côté des hommes : le riche impitoyable ne daignoit pas le regarder. Mais parce qu'il a souffert avec patience, il est consolé ; Dieu l’a reçu dans le lieu où il n'ya point de douleur et de peine.
« Le monde se réjouira et vous serez affligés : mais votre » tristesse sera changée en joie ». C’est la promesse du Sauveur à ses disciples. La tristesse et la joie viennent tour à tour : qui s’est réjoui sera affligé ; qui s’est affligé sera réjoui : « Bienheureux » donc « ceux qui pleurent, car ils seront consolés ».
Mais parmi tous ceux qui pleurent, il n’y en à point qui soient plus tôt consolés que ceux qui pleurent leurs péchés. Partout ailleurs la douleur, loin d’être un remède au mal, est . un autre mal qui l’augmente. Le péché est le seul mal qu'on
* Matth. v. 5. — ? Apoc. xx1, 4. — % Luc. xvi. 25. — ‘ Joan, xvi. 20,
Bossuet, 1. v,
guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tous tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces pieuses larmes. Ah! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés, car ils seront consolés.
Mais ceux qni pleurent d'amour et de tendresse, qu’en dirons-nous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Ecriture, et semble vouloir s'écouler par leurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes? qui me la dira? Ceux qui les ont expérimentées, souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C’est tantôt la bonté d’un père, c’est tantôt la condescendance d’un roi : c'est tantôt l'absence d’un époux : tantôt l'obscurité qu’il laisse dans l'âme lorsqu'il s'éloigne et tantôt sa tendre voix lorsqu'il se rapproche,et qu'il appelle sa fidèle épouse : mais le plus souvent, c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.
Ve Jour. Quatrième héatitude : Ayoir faim et soif de la justice (Mat. w. G.)
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car » ils seront rassasiés. » Faim et soif, c'est une ardeur vive, un desir avide et pressant, qui vient d’un besoin extrême.
« Cherchez le royaume de Dieu et sa justice' ». La justice règne dans les cieux : elle doit aussi régner dans l'Église, qui est souvent appelée le royaume des cieux. Elle règne lorsqu'on rend à Dieu ce qu'on Jui doit : car alors on rend aussi pour l'amour de Dieu tout ce qu’on doit à la créature qu'on regarde en lui. On se rend ce qu’on se doit à soi-même: car on s’est donné tout le bien dont on est capable, quand on s’est rempli de Dieu. Alors on a accompli toute justice, comme Jésus-Christ disoit à saint Jean. L'âme alors n’a plus de faim, n’a plus de soif : elle a sa véritable nourriture. « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père, » disoit le Sauveur*, « et d'accomplir son œuvre ». C’est aussi là ce que le Sauveur appelle toute justice, d'accomplir en tout la volonté toute juste du Père céleste, et d’en faire en tout la
1 Matth. vi. 33. — ? Joan, 1v, 34,
règle de la nôtre. Mais quand nous faisons la volonté de Dieu, il fait la nôtre. Le Psalmiste a chanté : « Il fera la volonté » de ceux qui le craignent » , et ainsi il rassasiera tous leurs desirs. Bienheureux ceux qui desirent la justice avec le même empressement qu'on desire manger et boire, lorsqu'on est travaillé de la faim et' de la soif; car alors on sera rassasié. De quoi sera-t-on rassasié, si ce n’est de la justice ? On le sera dès cette vie : car le juste se rendra plus juste etle saintse rendra pus saint pour contenter son avidité. Mais le parfait rassasiement sera dans le ciel, où la justice éternelle nous sera donnée avec la plénitude de l'amour de Dieu. « Je serai rassasié, » disoit le Psalmiste* «lorsque votre gloire m'apparoîtra».
Doit-on toujours avoir soif de la justice? puisque le Sauveur à dit à la Samaritaine * :.« Celui qui boit de cette » eau, c’est-à-dire des plaisirs du monde , à encore soif; » mais celui qui boira de l’eau dont je lui donnerai, n'aura » jamais soif; mais l’eau que je lui donnerai deviendra en lui » une fontaine jaillissante pour la vie éternelle. » Il n’aura donc point de soif? Il n’en aura point en effet; parce qu'il ne desirera plus d’autre plaisir, d'autre joie, d’autre bien, que celui qu'il goûte en Jésus-Christ. Il aura pourtant toujours soif ; car il ne cessera point de desirer ce bien suprême, et voudra le posséder de plus en plus. Le voilà donc qui a toujours soif : mais toujours aussi il se désaltère, parce qu'il a en lui Ja fontaine éternellement jaillissante. 11 n’aura point cette soif fatigante et insatiable de ceux qui cherchent les plaisirs des sens. Il aura toujours soif de la justice; mais la bouche toujours attachée à la source qu'il a en lui-même, sa soif ne le fatiguera, ni ne l’affoiblira jamais. « Celui » qui croit en moi, » dit le Fils de Dieu‘, « des fleu- » ves d’eau vive couleront éternellement de ses entrailles : » qu'il vienne donc et qu’il boive ». Venez, âmes saintes, venez à Jésus : desirez, buvez, engloutissez : ne craignez point que cette eau céleste vous manque : la fontaine est au dessus
PRET 19. — 2, Ps xvI. 15. — Joan. 1V: 13. 14., — € Joan. vir. 37. 38.
de votre soif : son abondance est plus grande que votre besoin : Fons vincit sitientem, disoit saint Augustin.
VIe Jour. Cinquième béatitude : Etre miséricordieux, (Matth. v. 7.)
« Bienheureux les miséricordieux , car ils obtiendront » miséricorde ‘». Le plus bel effet de la charité, c'est d'être touché des maux d'autrui. « Il est plus heureux » de donner que de recevoir », disoit Jésus-Christ * ». Cette parole n'avoit pas été rapportée par les évangélistes ; mais Dieu a voulu donner à saint Paul la gloire de la recueillir : « Souvenez-vous, » dit cet apôtre*, « de cette parole du » Seigneur Jésus : Il est plus heureux de donner que de re- » cevoir ». Bienheureux donc ceux qui donnent et qui aiment mieux donner que recevoir. Bienheureux , encore un coup, celui qui appelle à son festin, non pas les riches qui peuvent lui rendre le festin qu’il leur aura fait, mais les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. «Alors, » dit le Sauveur“, » vous serez heureux, car ils n’ont rien à vous rendre : et il » vous sera rendu à la résurrection des justes. » Bienheureux donc les miséricordieux, qui donnent sans espérance de rien recevoir de ceux sur qui ils exercent la miséricorde, car ils obtiendront de Dieu une miséricorde infinie.
Ainsi, ceux qui sont inflexibles, insensibles, sans tendresse, sans pitié , sont dignes de trouver sur eux un ciel d’airain, qui n'ait ni pluie ni rosée. Au contraire, ceux qui sont tendres à la misère d’autrui auront part aux grâces de Dieu et à sa miséricorde ; il leur « sera pardonné comme ils auront par- » donné aux autres; il leur sera donné comme ils auront » donné aux autres ; ils recevront selon la mesure dont ils se » seront servis envers leurs frères * ». C’est Jésus-Christ qui le dit ; et autant qu'ils auront eu de compassion, autant Dieu en aura-t-il pour eux-mêmes.
H faut exercer la miséricorde envers tous ceux qu'on voit
Matth av: 02 Act. xx. 35. — TD "luc xIY, 12. 13. 14. e “Euc: 06: 37. 98
souffrir : envers les malades, envers les affligés : adoucir leurs maux par des paroles de consolation et par de sages conseils, si on ne peut autrement; leur aider à les porter ; les partager avec eux autant qu'on peut: ù
C’est le plus beau de tous les sacrifices : « J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice ‘», comme il l’a dit lui-même
VIT, Jour. Sixième béatitude : Avoir le cœur pur. ( Matth. v. 8.)
«Bienheureux ceux qui ont le cœur pur. » Qui pourroit dire la beauté d’un cœur pur? Une glace parfaitement nette, un or parfaitement affiné, un diamant sans aucune tache, une fontaine parfaitement claire, n’égalent pas la beauté et la netteté d’un cœur pur. Il faut en ôter toute ordure, et celles principalement qui viennent des plaisirs des sens, car une goutte de ces plaisirs trouble cette belle fontaine. Qu'elle est belle, qu'elle est ravissante cette fontaine incorruptible d’un cœur pur! Dieu se plaît à s'y voir lui-même comme dans un beau miroir ; il s’y imprime lui-même dans toute sa beauté. Ce beau miroir devient un soleil par les rayons qui le pénètrent : il est tout resplendissant. La pureté de Dieu se joint à la nôtre qu’il a lui-même opérée en nous et nos regards épurés le verront briller en nous-mêmes et y luire d’une éternelle lumière. « Bienheureux donc ceux qui ont le » cœur pur, car il verront Dieu‘ ».
Aimons la chasteté plus que toutes les autres vertus : c’est elle qui rend le cœur pur.
A chaque objet qui nous touche, craignons toujours, en l'aimant, de ternir la pureté de notre cœur ou de l'enfoncer davantage dans l’ordure d’où il falloit le retirer.
« Bienheureux le cœur pur, il verra Dieu. fl ne faut que ces deux mots pour nourrir l'âme tout un jour. Il verra Dieu : il verra toute beauté, toute bonté, toute perfection, le bien, source de tout bien, tout bien uni comme il disoit à Moïse : « Je te montrerai tout le bien* » lorsqu'il se montra lui-même. Voir un objet si parfait et l'aimer,
20Matth. 1x. 13. — 2 16. v. 8. — S Ex. xxxnni. 19.
c'est la même chose. Il verra done, et il aimera, mais s’il aime , il sera aimé : il chantera les louanges de Dieu, qu'il verra et qu’il aimera sans fin. Il sera rassasié de l'abondance de sa maison, et enivré du torrent de ses délices. Heureuse créature ! mais pour cela il faut avoir le cœur pur. Bienheureux donc celui qui a le cœur pur. Que celui qui est pur ne cesse de se purifier davantage. Que celui qui n’est pas pur, se tire de l’ordure où il croupit : qu'il lave la saleté qui le déshonore et le défigure.
VIII: Jour. Septième béatitude : Etre pacifique (Matth. v. 9.)
« Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés en- » fants de Dieu ‘ ». Dieu est appelé « le Dieu de paix’ ». « Il fait habiter dans sa maison ceux qui sont de même es- » prit et de même cœur: » Inhabitare facit unius moris ( unanimes ) in domo, dit le Psalmiste *. Sa bonté concilie tout. Il a composé cet univers des natures et des qualitésles plus discordantes; il fait concourir ensemble Ja nuit et le jour, l'hiver et l'été, le froid et le chaud, et ainsi du reste, pour la bonne constitution de l'univers, et pour la conservation du genre humain. Il reçoit ses ennemis en sa paix; et «il » faut», dit Jésus-Christ ‘, qu’à son exemple « vous aimiez » vos ennemis, et que vous fassiez du bien à ceux qui vous » haïssent ». Il faut « que vous priiez pour ceux qui vous » persécutent, afin que vous soyiez les enfants de votre père » céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les » mauvais, et qui pleut sur les justes et sur les injustes, » comme nous verrons dans la suite. « Bienheureux » donc «les pacifiques » : ceux qui aiment la paix, et qui la procurent: « Ils seront appelés enfants de Dieu », parce qu'ils porteront le caractère d’un si bon père.
Le soleil n’en est pas plus nébuleux dans les pays où Dieu n’est pas connu, la pluie n’en arrose pas moins abondamment les champs et les pâturages, et n’y est pas moins ra-
1 Matth. y. 9. — 2 I. Cor. xiv. 33, — 3 Ps. Lxvir, 7. — “ Matth. Ve. 44. 465.
fraichissante ni moins féconde. Ainsi, comme disoit saint Paul, «Dieu ne se laisse point sans témoignage ' ». Le soleil, quand il se lève, nous avertit de son immense bonté, puisqu'il ne se lève pas plustard, ni avec descouleurs moins vives: pour les ennemis de Dieu que pour ses amis. Adorez done, quand il se lève, la bonté de Dieu qui pardonne, et ne témoignez pas à votre frère un visage chagrin, pendant que le ciel, et Dieu même, si l'on peut parler de la sorte, lui en montre un si serein et si doux.
Jésus-Christ, le Fils unique du Père céleste, et le grand pacificateur, « qui a annoncé la paix à ceux qui étoient de » loin et à ceux qui étoient de près, faisant mourir en lui- » même toutes les iniquités *, et pacifiant, par le sang qu'il » a répandu sur la croix, tout ce qui est dans le ciel et » dans la terre *,»y comme dit saint Paul.
A l'exemple du Fils unique, les enfants d'adoption doivent prendre le caractère de leur père, et se montrer vrais enfants de Dieu par l'amour de la paix. |
Cette grâce d’être enfants de Dieu se consomme dans la vie future, selon ce que dit le Sauveur : « ils seront vrais » enfants de Dieu, parce qu'il seront des enfants» nouvellement engendrés « par la résurrection ‘
Soyons donc vraiment pacifiques, ayons toujours des paroles de réconciliation et de paix, pour adoucir l’amertume que nos frères témoigneront contre nous ou contre les autres, cherchant toujours à adoucir les mauvais rapports, à prévenir les inimitiés, les froideurs, les indifférences , enfin à réconcilier ceux qui seront divisés. C’est faire l'œuvre de Dieu et se montrer ses enfants, en imitant sa bonté.
Combien sont éloignés de cet esprit ceux qui se plaisent à brouiller les uns avec les autres; qui par de mauvais rap— ports, souvent faux dans letout, souvent augmentés dans leurs circonstances, en disant ce qu’il falloit taire, en réveillant le souvenir de ce qu'il falloit laisser oublier, ou par des
1 Act. xiv. 16. — ? Eph. 11 14. 15, 16. 16. — © Col. 1. 20. = Euc: XX. 36.
paroles piquantes et dédaigneuses, aigrissent leurs frères et leurs sœurs déjà émus et infirmes par leur colère !
IX° Jour. Huitième et dernière béatitude : Souffrir pour la justice ( Matth. v. 10.)
« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la jus- » tice, parce que le royaume des cieux leur appartient" ». Tous ceux qui souffrent pour avoir bien fait, pour avoir donné bon exemple, pour avoir obéi simplement, et avoir confondu par leur exemple ceux qui ne vivent pas assez régulièrement, en sorte qu'on se prend à eux des reproches qu’on fait aux autres, souffrent persécution pour la justice. Ceux qui portent leur croix tous les jours, et persécutent persévéramment en eux-mêmes leurs mauvais desirs, souffrent persécution pour la justice.
C’est ici la dernière et la plus parfaite de toutes les béatitudes, parce que c’est elle qui porte le plus vivement en ellemême l'empreinte et le caractère du Fils de Dieu.
C’est pourquoi il s’arrête sur celle-ci. Non content d’en avoir parlé comme des autres, il reprend encore le discours, en disant : «Vous serez heureux quand vous serez maudits et » persécutés, et qu’on dira de vous, pour l'amour de moi, » toute sorte de mal. Réjouissez-vous et soyez remplis de » joie, » ravis, transportés, « parce qu’ils ont persécuté de la » même sorte les prophètes qui ont été avant vous?, » et nonseulement les prophètes, mais encore le Messie lui-même.
On revient donc ici au commencement et au royaume des cieux qui avoit paru dès la première béatitude. La pauvreté et la persécution pour la justice attirent également le royaume des cieux.
Xe Jour. Vrai caractère du Chrétien dans les huit béatitudes. Avec les caractères opposés (Matth. v. 3. 12. Luc. vi. 20. 27.)
Que la semaine s’est heureusement écoulée en parcourant sept béatitudes , et revenant au commencement dans la hui-
LNfatth. v. 10. —"2"Matth.v. 11.12.
tième : la belle octave ! où l'on tâche d'imprimer en soi-même huit caractères du chrétien qui enferment un abrégé de la philosophie chrétienne ! La pauvreté , la douceur, les larmes lou le dégoût de la vie présente, la miséricorde, l'amour de la justice , la pureté de cœur, l'amour de la paix, la souffrance pour la justice.
Trois de ces caractères paroïssent assez semblables, la douceur, la miséricorde, l'amour de la paix : néanmoins ils ont chacun leur propriété. C’est autre chose d’être pacifique et de savoir finir toutes les querelles qu’on nous fait, et qu’on fait aux autres : autre chose d’être doux, sans jamais offenser ni aigrir personne : autre chose d’être bienfaisant et miséricordieux.
Les caractères opposés aux huit qu’on vient de voir sont : l'esprit de propriété ou de richesses , l’aigreur, l'amour du plaisir, l'injustice , la dureté , la corruption du cœur, l'esprit de querelle et de brouillerie, l'impatience dans les afflictions et la crainte qui fait abandonner la règle de la vérité et de la justice.
Nous trouvons dans saint Luc‘, l’abrégé des béatitudes rèduites à quatre : d’être pauvre, d’être affamé, de pleurer, d’'être haï et persécuté pour l'amour du Fils de Dieu. A ces quatre béatitudes, Jésus-Christ joint quatre malédictions contre les hommes du monde * : « Malheur à vous, riches, car vous » avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes contents et » rassasiés des biens de la terre; parce que viendra le temps » que vous aurez faim, et que vous manquerez de tout. Mal- » heur à vous qui riez et qui vous laissez emporter aux joies » du siècle; car vos joies seront changées en pleurs. Malheur » à vous, lorsque les hommes vous applaudissent ; c’est ainsi » qu'on faisoit aux faux prophètes». Craignons donc d’avoir notre consolation surterre, craignons de la chercher, craignons de la recevoir, craignons les louanges et les applaudissements du monde. Aimons cet enchaînement des béatitudes qui, de l'amour de Ja pauvreté , nous pousse jusqu’à celui des souffrances, et par celui des souffrances nous ramène jusqu’à ce-
Ducs vi 20. 21.029032 Tbid 24 etc:
lui de la pauvreté, et nous fait trouver le même royaume des cieux dans l’une et dans l’autre.
Pour conclusion, la doctrine des béatitudes est renfermée dans ces trois mots, que je vous laisse à peser.
Toute la doctrine des mœurs tend uniquement à nous rendre heureux. Le maître céleste commence par là. Apprenons donc de lui le chemin du vrai et éternel bonheur.
XI° Jour. Quatre caractères du chrétien (Matth. v. 13. 20.).
Après cet abrégé du christianisme, que Jésus-Christ prépare à ses disciples, il nous marque trois caractères éminents de ses disciples ‘. «D'’être le sel de la terre : d’être la lu- » mière du monde : d’être d’une extrême exactitude dans » l’observance des commandements ». Le goût vif de la piété, l'exemple, la régularité et l’exactitude. Il en ajoute après un quatrième, qui est l’'éminence et la perfection : « Si votre justice n’abonde ». Et voilà l’idée entière de la justice chrétienne.
Le sel assaisonne les viandes, il en relève le goùt; il en empêche la fadeur; il en prévient la corruption. Ainsi la conversation du vrai chrétien doit ranimer dans les autres le goût de la piété. C’est ce qui a fait dire à saint Paul°: « Que » votre discours soit plein de grâce et assaisonné de sel ». Et c’est de quoi sont bien éloignés ceux qui n’ont que de la langueur et de la mollesse dans toute leur conduite. Il faut dans la parole du chrétien une sainte vivacité ; il faut reprendre avec force, et quelquefois piquer jusqu’au vif, comme fait un grain de sel. Mais ne mettez pas trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller l'appétit, vous mettriez en feu toute la bouche.
Etre la lumière du monde, est un degré encore au dessus du précédent; car il emporte l'exemple qui édifie et qui éclaire la maison de Dieu. C’est ce que nous nous devons les uns aux autres; et au contraire, si nous nous sommes à scandale les uns aux autres, cette malédiction du Sauveur tombera
! Matth. v. 13. et suivants. — ? Coloss. 1v. 6.
sur nous : « Malheur au monde à cause des scandales qui ar— » riveront. Il est impossible qu’il n'arrive des scandales ; mais » malheur à celui par qui ils arrivent : il vaudroit mieux pour » lui qu’on le jetàt dans la mer avec une meule de moulin » autour du cou'». Pesez ces paroles, chrétiens, qui ne craignez pas de scandaliser les infirmes et les petits de l'Eglise.
« Vous êtes la lumière du monde ». Cela s'entend, nonseulement des pasteurs , mais encore de tous les chrétiens. Saint Paul le dit ainsi * : « Vous devez luire au milieu d’une » nation mauvaise et corrompue , comme étant les lumières » dont le monde doit être éclairé ». « Si quelqu'un parle» , comme dit saint Pierre *, «que ce soit comme des discours de « Dieu» : comme si Dieu parloit par sa bouche. Saint Mathias disoit, ainsi que le rapporte saint Clément d'Alexandrie, que lorsque quelqu'un faisoit mal dans le voisinage d’un chrétien, il falloit s’en prendre à ce voisin, qui ne lui donnoit pas assez bon exemple.
Enfin, la vie chrétienne demande une extrême exactitude. Il faut prendre garde aux moindres préceptes, et n’en mépriser aucun. Le relâchement commence par les petites choses, et de là, on tombe dans les plus grands maux. « Qui méprise » les petites choses, tombe peu à peu ‘ ».
Pour établir cette exactitude de la justice chrétienne, Jésus- Christ pose un beau principe que : « la parole de Dieu est in- » violable, et s’accomplira jusqu’au moindre trait».
Il regarde ici en particulier ce qui avoit été prédit de lui dans la loi et dans les prophètes, et c’est pourquoi il dit: «Je viens tout accomplir ». Dans ce qui a été prédit dans la loi, il yales grands traits : la naissance de Jésus-Christ sorti d’une vierge, ses souffrances, sa croix, sa résurrection, la conversion du monde et des gentils, avec la réprobation et le juste châtiment des Juifs. Voilà les grands traits, mais ce n'est pas tout. Il y a l’iota, et les moindres traits qui doivent aussi s’accomplir. Il faut qu’on divise ses vêtements : il faut qu’on joue sa tunique sans couture. Voyez quelle préci-
? Matth. xvirr. Marc. 1x. 41. Luc. xvi, 1. — ? Philip. 11. 15. 0m Pet.1v. 11. — 0 Eccli.PxIxS" 17
sion dans une distinction si subtile et si exacte ! c’est l'iota, c’est le petit trait. Il sera vendu ; ce peut être un grand trait; mais ce sera trente deniers ; mais on achètera le champ d’un potier: c’est l’iota , c’est le petit trait qui ne doit point échapper non plus que les autres. C’est ainsi qu'il faut qu’il ait soif, et qu'il soit abreuvé de vinaigre. Il souffrira : voilà le . grand trait : mais ce sera hors la porte de la ville : voilà l'éot. Il sera immolé comme l'agneau pascal ; mais ses 0s ne seront pas brisés sur la croix, non plus que ceux de cet agneau : voilà l’iota, et ainsi du reste. Jésus-Christ veut dire encore plus généralement, que tout ce qui est dit en figure et en nombre dans la loi, sera accompli en vérité dans l'Évangile, jusqu'aux moindres circonstances. Tout jusqu'aux moindres choses, est significatif dans la loi : tout jusqu'aux moindres choses sera accompli dans l'Évangile. « Vous ne lierez » pas la bouche du bœuf qui foule le grain'». Saint Paul l’applique aux prédicateurs”. Il en est ainsi de ces autres traits : « Vous ne ferez point cuire l'agneau dans le lait de sa mère.
» Quand vous prendrez la mère dans le nid, vous la laisserez » aller en gardant ses petits . Que vos habits ne soient point » tissus de laine et de lin. Ayez des bordures et des franges » dans vos habits'». Tous ces petits traitsont de grandes significations, pour inspirer aux chrétiens la douceur, la modération, la simplicité, la droiture et toutes les autres vertus.
Et ce que Jésus-Christ conelut de là, c’est qu’il ne faut pas oublier les moindres préceptes : car si tout ce que Dieu dit pour son Fils doit être accompli jusqu'aux moindres traits, et qu'il n’en doive échapper aucun, il faut aussi accomplir tout ce qu’il a dit pour nous.
Et voyez jusqu’à quel point. « Le ciel et la terre passeront, » mais mes paroles ne passeront pas*. Si le soleil tout d’un coup alloit disparoître, et que ce flambeau du monde s'éteignît au milieu du jour ; si le ciel se mettoit en pièces, ou se retiroit comme un rouleau qui se renveloppe en lui-même : si la terre manquoit sous nos pieds, et qu'un fondement si solide
M Déut.xxv M ME Tim. ve 192 — 0) Deux. 921 040 77. XXI 16: 711.122 "Matth. XxIV. 25.
fût tout d'un coup réduit en poudre , quel malheur ! tout seroit perdu pour nous. Le malheur est bien plus grand et tout est perdu bien davantage, si le moindre des commandements de Jésus-Christ n’est pas observé.
Que si on ne les observe pas, Jésus-Christ qui a dit qu'ils seroient inviolablement observés, sera-t-il menteur? A Dieu ne plaise, car il y a une condition, que si on manque à les observer, on sera puni. Donc, si vous faites la faute, et que vous évitiez le châtiment, Jésus-Christ se sera trompé; mais si vous ne faites pas la moindre faute dont il ne soit parlé au jugement, et qu'il y faille rendre raison, non-seulement des paroles d’injustice et de médisance, mais encore des inutiles, la vérité de Jésus-Christ demeure ferme.
La peine rectifie le désordre : qu’on pèche, c’est un désordre ; mais qu'on soit puni quand on pèche, c’est la règle. Vous revenez donc par la peine dans l’ordre que vous éloigniez par la faute. Mais qne l'on pèche impunément, c'est le comble du désordre : ce seroit le désordre , non de l’homme qui pèche, mais de Dieu qui ne punit pas. Ce désordre ne sera jamais, parce que Dieu ne peut être déréglé en rien, lui qui est la règle.
Comme cette règle est parfaite, droite parfaitement , sans la moindre courbure, tout ce qui n’y convient pas, y est brisé, et sentira l'effort de l’invincible et immuable rectitude de la règle.
Mais si les menaces sont accomplies , les promesses le seront aussi. Viens, chrétien , à ton crucifix : regardes-y toutes les prédictions accomplies jusqu'aux plus petites. Dis donc en toi-même : Tout s’accomplira, et le bonheur qui m'est promis ne me manquera pas. Je verrai Dieu, je l’aimerai et je le louerai durant les siècles des siècles, et tous mes desirs, seront rassasiés , toutes mes espérances accomplies. Amen, amen.
XII Jour. Excellence de la justice chrétienne au dessus de celle des païens et des Juifs ( Matth. v. 20. 47.)
Jésus-Christ, qui jusqu'ici a donné plus en général la forme et les caractères de la vie chrétienne, commence ici les pré-
ceptes particuliers, et il donne pour fondement cette belle règle‘ que la «justice» chrétienne doit «surpasser celle » des plus parfaits d’entre les Juifs et les docteurs de la loi. Prenons donc garde iei à bien entendre la perfection de la loi évangélique, dont nous avons juré l'observation dans notre Baptême.
Pour nous y obliger, Jésus-Christ a pris soin de nous élever à la perfection de sa justice chrétienne par trois degrés.
Premièrement il faut s'élever au dessus des plus sages des païens. C’est pour cela qu'il a dit : «Les païens ne le font-ils « pas?» ? Voulant dire, vous devez donc faire davantage. On vous parle de mépriser les richesses : les sages païens ne l’ontils pas fait ? D’être fidèle à vos amis : les païeamne l’ont-ils pas été? D’éviter les fraudes et les tromperies : les païens ne les ont-ils pas détestées ? De fuir l’adultère : les païens les plus licencieux n’en ont-ils pas eu de l'horreur?
Le second degré est de s'élever au dessus de la justice de la loi, et de ceux qui connaissent Dieu. Et cela encore par trois degrés, en évitant trois défauts de la justice judaïque. Le premier, c’est qu’elle n’étoit qu'extérieure : « Vous autres » Pharisiens, vous êtes soigneux de laver l'extérieur du vais-' » seau » : et c'est pourquoi il les appeloit : « Des sépulcres » blanchis*. Voyez la justice de ce pharisien dans saint Luc : « Je ne suis pas », disoit-il* «comme le reste des hommes ». Et en quoi excellez-vous donc? «Je jeûne deux fois lasemaine: » je paie la dime de tout ce que j'ai de bien». Il ne vante que l'extérieur : et ceux-là lui ressemblent, qui ne s’attachent qu'aux observances extérieures. Dire son bréviaire , aller à l'église , assister au sacrifice, à matines, à l’oraison, prendre de l’eau bénite, se mettre à genoux, sans prendre l'esprit de toutcela, c'estune justice pharisaïque quisemble avoir quelque exactitude, mais quis’attire de Jésus-Christ ce juste reproche: « Ce peuple m'honore des lèvres; mais son cœur est loin de » moi». C’estune fausse justice. Mais que dirons-nous de ceux qui n’ont pas même cette justice et cette exactitude extérieure, si ce n’est qu'ils sont pires que les pharisiens et que les Juifs?
‘ Matth. v. 20. — ? 16, v. 47. — 3 JB. xx, 25, 97. —* Luc. vil, 11, 12. - $ Matth. xv. 8.
SUR L'ÉVANGILE. 1e
Le second défaut de la justice judaïque, c’est, comme dit saint Paul", qu'en «ignorant la justice» par laquelle « Dieu » nous fait justes, «et cherchant à établir leur propre justice » se croyant justes pareux-mêmes, «ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu »: parce qu'ils ont cru faire le bien par euxmêmes , au lieu de reconnoître que c’est Dieuquil'opèreen eux.
Saint Paul avoit eu cette justice : mais voyez comment il en parle * : « Ma conduite étoit sans reproche selon la justice » de la loi. » Remarquez ces paroles : «sans reproche. » On ne pouvoit, ce semble, porter la perfection plus loin ; et cependant il ajoute aussitôt après : « Mais ce qui m'étoit un gain» selon la loi, «je 1 ai estimé une perte , à cause de la connois- » sance éminente que j'avois de Jésus-Christ, pour qui tout » m'a été une perte, et comme du fumier et de l’ordure; afin » de gagner Jésus-Christ, et avoir en lui, non pas ma propre » justice qui vient de la loi, mais la justice qui vient de la foi » en Jésus-Christ : justice qui vient de Dieu par la foi».
Voilà donc le second défaut de la justice judaïque, c’est qu’on se croyoit juste par soi-même : ce qui fait que cette justice est impure et n’est qu'ordure , selon saint Paul, parce qu'elle n’est qu'orgueil. Étudions-nous donc à l’éviter, en rapportant humblement à Dieu le peu de bien que nous faisons.
Mais le troisième défaut de la justice des Juifs, c’est que les œuvres en étoient fort imparfaites, en comparaison de la perfection où l'homme est élevé par l'Evangile. On y est obligé à une plus grande perfection que ceux qui faisoient bien. Et pourquoi ? «A cause de la connoissance éminente » qu'on à « de Jésus-Christ, » disoit saint Paul : et c’est une des vérités que Jésus-Christ renferme dans cette parole : « Si votre » justice n’est plus abondante que celle des docteurs de la loi » et des pharisiens, etc. » *.
Voilà donc la justice chrétienne élevée de deux degrés au dessus de la justice des sages païens , au dessus de la justice des Juifs. C'est pourquoi et les païens et les Juifs s’élèveront contre nous, les Ninivites, la reine de Saba , Sodome et Go— morrhe , dont nous aurons surpassé les iniquités, nous qui
! Rom. x. 2. — ? Philip. 11. 6. 7. 8. 9. — * Matth, v. 20.
pi
devions surpasser la justice des plus sages. C’est ainsi qu'il se faut former une grande idée de la justice chrétienne.
Mais voici encore quelque chose de plus excellent : etc’est le troisième degré et la perfection. C’est que la justice chrétienne se doit élever au dessus d'elle-même. « Non, mes frè- » res», disoit saint Paul', « je ne crois pas encore avoir at- » teint la justice où je tends, ni que je sois parfait : je pour- » suis ma course», comme un homme qui ne croit pas avoir obtenu ce qu'il souhaite. Unum autem; mais tout ce que je fais , tout mon but, toute ma pensée, «c’est qu'oubliant ce » qui est derrière moi : » voyez : tout le progrès qu'il a faitne lui est rien ; il ne s’yarrête pas, il ne s’y repose pas :«Je m'é- » tends à ce qui est devant. » Entendez ce mot, il «s'étend»: il fait effort : il sort en quelque manière de lui-même : il se disloque lui-même, en quelque sorte, par l'effort qu'il fait pour s’avancer.
Voilà donc le vrai chrétien, le vrai juste. Il croit n'avoir rien fait : car, s’il croit être suffisamment juste , il ne l’est point du tout. Il faut donc toujours avancer et sortir continuellement de son état. « Soyez parfaits comme votre Père » céleste” ». Ayez-en du moins la volonté ; car c’est renoncer à la justice que de se reposer dans celle qu’on a ; comme si on étoit assuré qu’elle fût suffisante ; d'autant plus que si vous n’avancez, vous reculez. «Vous regardez en arrière» . contre le précepte de l'Evangile. Et que décide le Sauveur ? que vous « n'êtes pas propre au royaume de Dieu ‘».
Voilà pourquoi il disoit qu’il falloit « avoir faim et soif de la » justice. » Ce n’est pas un desir ordinaire; c’est un desir comme celui qui nous porte à nous nourrir et à vivre : desir ardent et invincible que vous devez sans cesse exciter. En quelque état que vous soyez, vous devez toujours avoir cette faim et cette soif, parce que la capacité de votre intérieur est infinie, comme l’est aussi la justice que vous cherchez.
+ Sur ce fondement de la perfection de la justice chrétienne, Jésus-Christ bâtit tout l'édifice, c'est-à-dire tous les préceptes de son Évangile, pour nous élever au dessus des païens, des
1 Philip. 111. 12. 13. — ? Matth. v. 48. — 3 Luc. 11. 62.
Juifs, et de nous-mêmes. Ce qu'il a compris dans cette parole : « Soyez parfaits comme votre Père céleste »; et ce que son apôtre à exprimé de la manière que nous avons vue.
XIII, Jour. Haine, colère, parole injurieuse : quelle en est la punition (Matth. v. 21. 22.)
Après cette belle préparation, après cette belle idée de la justice chrétienne, Jésus-Christ commence à régler ce qu'on doit au prochain, et il nous apprend jusqu'où l'on doit éviter de lui nuire. Saint Jean dit que « celui qui hait son frère est un meurtrier‘. » Jésus-Christ le répute tel. C’est pourquoi il dit que ce n’est pas seulement en le tuant «qu'on se rend digne d’être puni par le jugement : » mais encore «si on se fâche contre lui» : et que « si on témoigne » son indignation par quelque parole de colère ou de mépris, » on mérite d'être condamné par le conseil », on est digne d'une plus grande peine; « mais que si on s’emporte jusqu’à » l'appeler insensé, on n’évitera pas le feu éternel ?. »
Il faut ici peser ces trois degrés : se mettre en colère; témoigner sa colère par quelque parole d'emportement; dire des injures atroces, et traiter son frère de fou; et les comparer avec les trois peines, le jugement, le conseil, le feu.
Le jugement emportoit la peine capitale, puisqu'il est attribué, selon les anciens, au meurtre, que la loi punissoit de mort irrémissiblement. Mais Jésus-Christ, pour faire voir combien la justice humaine étoit foible en comparaison de la divine qu'il venoit déclarer aux hommes, met le jugement, c'est-à-dire la peine capitale des jugements humains, pour le plus foible degré, qui est la colère, il veut donc dire que la colère contre un frère est par elle-même un péché digne de mort devant Dieu. Et ainsi, il ne faut pas douter qu'on ne commette un péché mortel, lorsqu'on demeure volontairement aliéné de son frère, ce qui arrive lorsqu'on demeure fâché contre lui ;parce qu’alorsla colère s’esttournée en haine. En cet état, rien n’excuse de péché mortel, que la résistance qu'on apporte à une disposition et impression si mauvaise : Car, lorsqu'elle domine dans le cœur, la charité s’y éteint.
WW, eJoan-trrr. 15. — 2iMatth.=v..21. 122,
Le second degré de supplice est le conseil; ce qui se dit par rapport à la police des Juifs. Au dessus du jugement, où l’on punissoit les crimes particuliers jusqu’à la mort, s’il le falloit, il y avoit le sanhédrin, ou le conseil suprême de la nation ’, qui étoit d'autant plus sévère, qu'on y jugeoit les crimes publics qui regardoient l’état du peuple de Dieu, dans la religion et dans le gouvernement, sans aucun appel. Pour exprimer lejuste supplice de celui qui s'emporteroit au second degré de colère, c’est-à-dire jusqu’à témoigner sa haine par quelque parole de fureur ou de mépris, Jésus-Christ va de ce degré à cc qu'il y a de plus rigoureux et de plus inévitable parmi les hommes, qui est la rigueur extrême du souverain conseil de la nation.
Le dernier degré suit après cela, qui est de dire des injures atroces, comme d'appeler son frère fou : et, pour cela, il n°y a plus rien parmi les hommes, par où l’on puisse exprimer la vengeance qui en sera faite, qu’une vallée auprès de Jérusalem, qu'on réputoit abominable, et qu’on appeloit la vallée des cadavres et des cendres, parce que c’étoit celle où, du temps des idolâtries du peuple de Dieu, les Israélites brûloient leurs enfants en l'honneur de l’infâme idole de Moloch, et où on jetoit leurs cendres et leurs cadavres à demi-brülés.
La tradition enseignoit encore que les cadavres des soldats de Sennachérib y avoient été jetés à tas, de sorte qu’elle fourmilloit de vers qui sortoient de ces cadavres ; les marques du feu étoient dans les cendres et dans les cadavres à demi-brûlés *. Cette vallée s’appeloit la vallée du fils d’Ennom, Ben-Ennom’, en changeant le B en G, Gehennom, Gehenna, Gehenne : par où l’on exprima ensuite l'enfer, le feu, dont les damnés y sont dévorés, et les vers qui les y rongent : dont le Sauveur dit : « Leur ver ne meurt point, et leur feu ne » s'éteint jamais‘».
C’est donc à cette vallée des cadavres, qu'on appeloit aussi la vallée de la mort, que Jésus-Christ compare le supplice
! Joseph. Antiq. Judaic. xtv. 17. — 2? Jos, xv. 8. et xviti. 16. $ IV. Reg. xxti1. 10. IT. Paral. xxvin. 3. — * Marc. 1x. 47.
di 403 SUB L'ÉVANGILE.
affreux de ceux qui traitent leurs frères d’insensés et de fous. Que s’il ordonne ce supplice pour les injures, combien seront tourmentés ceux qui frappent, ceux qui tuent? Le Fils de Dieu n'en parle pas, comme ne voulant pas supposer que cela puisse’ arriver parmi les siens, et laissant assez entendre combien les actions violentes seront punies, si les paroles le sont avec une si terrible rigueur.
Pesons donc toutes nos paroles, puisqu'elles sont pesées avec une telle rigueur dans le souverain jugement de Dieu.
XIV? Jour. Réconciliation (Matth. v. 23. 26.)
C’est encore un beau et grand précepte, et par lequel nous pouvons entendre combien Dieu aime la paix, de nous ordonner, comme il fait, de nous réconcilier avec notre frère avant que d'approcher de l'autel. I] ne veut point de l’oblation qui lui est offerte avec un cœur plein de ressentiment et avec des mains portées à la vengeance.
On doit encore beaucoup remarquer cette parole : «Si vo- » tre frère a quelque chose contre vous '», et non-seulement si vous lui en avez donné sujet, mais encore s’il Pa pris mal à propos , il faut s’éclaircir charitablement avec lui, de peur que vous ne veniez à le haïr, lorsque vous saurez qu’il vous hait. Le premier présent qu’il faut offrir à Dieu, c’est un cœur pur de toute froideur et de toute inimitié avec sonfrère.
N'attendez pas même le jour de la communion; celui de l'oblation, où l’on se trouve ensemble, et où l’on assiste même seul au saint sacrifice, ce jour doit être précédé de la récon— ciliation.
Il faut encore porter plus loin l'amour de la paix ; et saint Paul dit : «Que le soleil ne se couche pointsur votre colère». Les ténèbres augmenteroient notre chagrin; notre colère nous reviendroit en nous éveillant, et deviendroit plus aigre. Les passions tristes et sombres , du nombre desquelles sont la haine, la vengeance, la jalousie, s’aigrissent pendant la nu't, ainsi que les plaies, les fluxions, les maladies.
! Matth, v. 23. — ? Ephes. 1v. 26,
Dans les querelles, dans les procès, dans toutes les dissensions, on se «livre » l’un l’autre «au juge » parce qu'on s'offense mutuellement : on doit donc craindre « la prison, d'où » l'on ne sort qu'après avoir tout payé» dans la dernière rigueur ; et il faut s’accorder volontairement l'un avec l’autre, platôt que d'en venir à un jugement qui augmenteroit l'aigreur. C’est ce qu'il faut bien considérer.
Saint Augustin dit que cet « ennemi avec lequel il se faut » réconcilier, pendant qu'on est dans la voie ‘», c’est la vérité, qui nous condamne dans cette vie, et nous «livre », en l’au- » tre, à l'exécuteur, qui nous oblige à payer jusqu’au dernier sol» ; c'est-à-dire, à demeurer éternellement dans cette affreuse prison , puisque nous ne pouvons jamais satisfaire pour nos crimes.
XV: Jour. Délicatesse de la chasteté ; s’arracher l’œil ; se couper la main : indissolubilité du mariage ( Matth. v. 27. 32.)
En ce qui regarde la chasteté, il faut craindre jusqu’à un regard : c’est par là qu'entre le poison. « Prenez garde », » disoit Moïse’, de ne point laisser aller vos yeux et vos pen- » sées, en vous souillant dans les objets qui vous environ- » nent ». Job disoit aussi, dans cette vue : « J'ai fait un pacte » avec mes yeux » *, que je les tiendrois toujours modestes, jamais vagues ni dissipés. Le voile des vierges sacrées est la marque et l'instrument de cette retenue; leur vie est un mystère ; les yeux profanes en sont bannis ; elles ne veulent ni voir ni être vues. C’est le premier enseignement de Jésus- Christ sur cette matière.
La seconde est de renoncer aux liaisons non-seulement les plus agréables, mais encore les plus nécessaires, plutôt que de mettre notre salut en péril. Le secret de fuir , d'éviter les occasions prochaines, c’est-à-dire, celles où l’on a déjà fait naufrage, craindre même les plus éloignées, se précautionner de toutes paris, couper jusqu’à sa main droite, et jusqu’à son pied, arracher jusqu’à ses yeux : tout doit être violent dans
1 Matth. v. 25. 26. — ? Num. xy. 39. — 8 Job. xxxi. fi.
SUR L'ÉVANGILE. 405 celte matière. Car il faut, autant qu'il se peut, éviter même d’avoir à combattre, parce qu'on n’est pas longtemps courrageux, ni ferme contre soi-même.
«Si votre œil, si votre main droite vous scandalise', c'est- » à-dire, si ces personnes qui vous sontsi chères, vous sont » une occasion de tomber, séparez-vous-en ». Ajoutez, si elles vous font « scandaliser » votre frère ; car tout ce qui le fait tomber, est aussi pour vous une chute semblable à celle d'un homme qu'on « jetteroit dans la mer une meule au col° ».
Le troisième enseignement sur cette matière regarde le mariage et son indissolubilité. Mais on peut encore porter plus loin ses pensées. Car, comme cet indissoluble lien du mariage signifie l'inséparable union de Jésus-Christ avec son Eglise, les âmes qui sont entrées dans ce bienheureux contrat, doivent garder la foi à Jésus-Christ, et ne faire jamais divorce avec lui, ;
Pour cela, il faut éviter jusqu'aux moindres choses qui déplaisent à l'Époux céleste, Ce ne sont pas seulement les ruptures qui sont à craindre dans les mariages, mais encore les moindres froideurs. Tout va au divorce, si on n’y prend garde : et il faut promptement réparer les moindres négligences : la délicatesse de l'époux en est blessée, l’amour refroidi s'éteint bientôt.
Veille donc, âme chrétienne, veille sur les moindres choses ; rien ne plaît plus à celui qui aime que l'attention à le contenter en tout ; au contraire, il n’y a rien de plus terrible que cette parole célèbre du Fils de Dieu : «Je voudrois que » vous fussiez froid ou chaud ». On vous pourroit tourner au bien, et vous seriez capable de quelque action ; «mais parce » que vous êtes tiède» êt sans efficace , on ne peut rien faire de vous, «et je vous vomirai de ma bouche ».
XVI- Jour. Ne jurer point : Simplicité chrétienne (Matth. v. 33. 37.)
Je trouve cet endroit un des plus touchants de la doctrine chrétienne, parce que le Fils de Dieu y établit la plus aimable
‘ Matth. v. 29. 30. — ? 6. xwiit. 6. — Apoc. 111. 15. 16.
de toutes les vertus, qui est la sincérité. Le chrétien ne ment jamais ; il dit : « Cela est, cela n’est pas '» : et cette parole tient lieu de tout serment. Car au lieu de jurer ou par le cie}, ou par la terre, ou par la sainte cité, ou par sa tête, ou en quelque manière que ce soit, on lui ordonne pour toute réponse : «Cela est, cela n’est pas : ouiet non». Le mensonge ne trouve point de place dans une expression si simple ; elle ne souffre point non plus de déguisement, car, sans détour ni embarras, on répond : « Cela est, cela n’est pas ». Et la sincérité d’un chrétien doit être si parfaite et si connue, qu'on s’en tienne à sa simple parole, comme s’ilavoit fait mille serments de toutes les sortes.
Cette parole est bien forte : « Tout ce qui est au delà vient du malin * » ou du mal. Tout ce qu'on dit de plus que « cela est, » cela n’est pas », c'est la dureté des cœurs, c’est la malice et la fourberie , c’est le démon, en un mot, qui l’a introduit. Revenons donc à l’origine ; rendons-nous si croyables par notre sincérité, qu'on se fie à nous à cette simple parole : « Cela est, cela n’est pas : oui» et «non».
Ne soyez pas si décisif, si affirmatif, n'exagérez pas : «Ne » jurez pas * » : c'est une partie de cette douceur dont il est dit «bienheureux ceux qui sont doux‘ ». Ce que vous direz de plus fort que la simple affirmation ou négation ne seroit pas nécessaire, si les cœurs étoient bien disposés. Soyez de votre côté dans cette disposition; et s’il faut aller au delà, que ce soit uniquement pour les autres qui ont besoin d'être poussés plus fortement.
Renouvelez-vous, « quittez le vieux levain ‘». Le méchant est menteur, parce qu'il a intérêt de cacher et de déguiser ce qu'ikest. « Revêtez-vous de l'homme nouveau qui est Jésus- » Christ qui est créé selon Dieu en justice, et dans la sainteté » de la vérité». Ainsi, quittant le mensonge qui ne convient qu'au mauvais qui veut se cacher, « dites-vous la vérité les uns » auxautres, parce que vous êtes membres d’un même corps”». La main ne veut pas tromper la tête, lorsqu'elle la prend pour
YEMatthV. 37. — 278.
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guide parmi les ténèbres; l'œil ne veut pas tromper les pieds, ni les pieds cacher leur marche aux yeux et à la tête. Si ces membres se pouvoient parler et interroger l'un l’autre, ils se diroient simplement la vérité en toutes choses : oui et non; cela est, cela n’est pas. Vivez ainsi, chrétien : ne faites point le mystérieux ni l'important, Taisez-vous par modération et par prudence, et non pas en faisant l’homme sage et l'homme grave. N'ayez point de dissimulation, surtout ne faites rien de mal, de douteux, ni de suspect, afin que vous n'ayez rien à déguiser. Si vous péchez, car qui ne pèche point? et qu’il vous faille découvrir votre péché à un confesseur, comme la plaic à son médecin, dites : cela est, cela n’est pas , sans chercher de vaines excuses à votre faute, ni de longues circonlocutions pour l’envelopper. L'humilité vous fera sincère, vous guérira infailliblement, pourvu que vous gardiez la sincérité.
On jure par le nom de Dieu, et on le prend à témoin, afin que notre parole, foible par elle-même, devienne ferme et inviolable par l'interposition du nom de Dieu. Mais, si nous sommes remplis de Dieu et revêtus de Jésus-Christ, la vérité est en nous, et, nos discours étant fermes par le mérite de la source d'où ils sont partis, ne demandent pas d’être appuyés par la religion du serment.
Il y en avoit qui croyoient qu'on ne juroit pas, à moins d’interposer le nom de Dieu. Ils ne prenoient pas pour serment de dire par le ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité, ainsi du reste. Mais Jésus-Christ décide qu'il y a dans tout cela quelque chose qui, ayant rapport à Dieu, doit être regardé avec une espèce de religion, sans qu'il soit permis à l'homme de le profaner par ses serments.
Cette parole est remarquable : «Ne jurez point par votre » tête, car vous ne pouvez faire blanc ou noir un de vos che- » veux '». De tout ce que vous appelez vôtre, il n’y arien dont vous puissiez disposer, pas même de la couleur de vos cheveux. Ne dites donc pas, je jure par ma tête, c'est-à-dire, je me dévoue , ou, comme on parle, je dévoue ma tête à telle et à telle peine ; car, loin d’avoir pouvoir sur votre tête, vous
1 Matth. v. 36.
n’en avez pas même sur vos cheveux, pour les faire venir ou croître, ni pour en changer la couleur. Soyez donc soumis à Dieu, et ne parlez jamais comme pouvant disposer de la moindre chose.
XVII Jour. Charité fraternelle : Etendue de la perfection chrétienne (Math. v. 38. 43.)
Jésus-Christ revient encore à l'obligation de la charité fraternelle dont il avoit déjà dit que, loin qu'il fût permis de tuer ou de frapper, il ne falloit pas même se fâcher contre son frère, ni lui marquer de l’aigreur par aucune injure; que si on avoit quelque démêlé, il falloit être facile à se raccommoder ; n’employez point de juge , s’il se peut, pour terminer vos différends , ni même de médiateur pour concilier les esprits aliénés. Nous avons un médiateur naturel de notre réconciliation mutuelle , qui est Jésus-Christ, et l'esprit de charité et de grâce qui nous anime. Il faut donc se rendre traitables, et chacun s’accommoder de gré à gré avec son frère. Il a dit que , si nous sentions quelque aigreur dans le cœur de notre frère , il falloit le prévenir pour le calmer, et préférer la réconciliation au sacrifice. Maintenantil pousse plus loin l’obligation, et il déracine tout à fait l'esprit de vengeance.
« OEil pour œil et dent pour dent »; c’est ce qu’on permettoit aux anciens : il paroissoit là une espèce de justice ; mais Jésus-Christ ne permet pas au chrétien de se la faire à luimême , ni de la rechercher pour se satisfaire. Si la justice publique réprime les violences, le chrétien ne l'empêche pas et il respecte les ordres publics; mais pour lui, loin de se venger de celui qui lui donne un soufflet, il tendra plutôt l’autre joue; 1l abandonnera plutôt son manteau à celui qui lui dispute sa tunique, que d'entreprendre un procès pour peu de chose, et entrer dans un esprit de chicane et de ressentiment’. [laccordera plutôt de son bon gré deux mille pas à celui qui l'aura forcé à en faire mille, qu’il ne se fera justice à luimême, ou qu'il ne songera à se venger de la violence qu’on Jui aura faite. La tranquillité de son cœur lui est plus chère
1 Exod. xx1. 4. — ? Matth. v. 39. ct scq.
que la possession de tout ce qu'on lui peut ravir avec inqusüce ; et s’il faut manquer à la charité pour recouvrer les biens dont on la privé, il n’en veut point à ce prix. O Évangile , que tu es pur! à doctrine chrétienne , que tu es aimable !. Mais, Ô chrétiens, que vous y répondez mal , et que vous êtes peu dignes d’un si beau nom!
« Donnez à qui vous demande. Ne fuyez pas ,» comme on fait ordinairement, «celui qui vous emprunte dans son besion ‘». Faites ce que vous pourrez pour le soulager, soyez libéral et bienfaisant. Toutes les richesses de l'univers n’égalent pas le prix de ces deux vertus, ni la récompense qu’elles nous attirent.
Voici donc trois degrés de charité envers ses ennemis : les aimer, leur faire du bien, prier pour eux. Le premier est la source du second : si on aime, on donne. Le dernier est ce- Jui qu’on croit pouvoir faire le plus aisément; mais c’est pourtant le plus difficile, parce que c’est celui qu'on fait par rapport à Dieu. Rien ne doit être plus sincère, ni plus cordial, ni plus véritable , que ce qu’on présente à celui qui voit tout jusqu’au fond du cœur.
XVIII Jour. Etendue de la perfection chrétienne ( Matth. v. 46. 47, 48.)
Examinez-vous sur ces trois degrés : aimer, faire du bien, prier. « Qu'est-ce qu'aimer ceux qui nous aiment? Les publi- » cains le font bien. Qu'est-ce que saluer ceux qui vous sa- » luent? Les païens le fonthien ». Ce n’est pas pour rien qu'on vous propose un héritage éternel et une immuable félicité ; ce n’est pas pour vous laisser demeurer à l’égal ou même au dessous des païens. Dites-vous la même chose, à chrétien ! danstout le reste de votre conduite. Quelle récompense méritez-vous, femmeschrétiennes, sivous méprisezles vaines parures ? Les païennes l'ont bien fait.Quelle sera votre gloire, si vous méprisez les richesses ? Les philosophes l'ont bien fait. Dites-vous la même chose sur la chasteté; les vestales l’ont bien gardée : sur la cordialité ; les païèns, les sages du monde enont
! Matth. v. 42,
Busenet, L v. Br]
fait gloire. Portez donc plus haut vos pensées «et soyez par— » faits'». Mais comme qui? Comme les philosophes? comme les païens? comme les Juifs ? ou comme les pharisiens et les docteurs de la loi, qui étoient les plus parfaits d’entre les Juifs? Non : Jésus-Christ vous a dit que « voas n’aurez point » de part à son royaume, si votre justice ne surpasse la leur». Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait*. Et comme vous ne pouvez jamais l'égaler, eroissez toujours pour vous approcher de cette perfection. L'entreprise est grande; mais le secours est égal au travail : Dieu, qui vous appelle si haut, vous tend la main : son Fils, qui lui est égal, descend à vous pour vous porter. Dites donc avec saint Paul : Courage, mon âme : «Je puis tout avec celui qui me fortifie ‘».
0 chrétien, qui es si loin de la perfection de ton état, quand commenceras-{u à surmonter ta nonchalance?
Que chacun se dise à soi-même dans le fond du cœur : Çà, je veux apprendre à être chrétien. Arrêtez-vous pourtant à ces mots : € On a dit aux anciens : et moi je vous dis ». Qui est celui qui nous a donné cette loi nouvelle? Jésus-Christ, le Fils de Dieu en personne, la lumière et la vérité éternelles, le maître qui nous est envoyé du ciel pour nous enseigner ; mais en même témps le Sauveur qui nous aide et qui, comme on vient de voir, mesure ses grâces au travail qu'il nous impose. Disons donc avec saint Paul : «Si la loi qui a été donnée aux » anciens Juifs par le ministère des anges est demeurée ferme, » et que toute transgression et désobéissance contre cette loi » ait reçu unjuste châtiment», comment l'éviterons-nous, si nous négligeons une doctrine aussi salutaire que celle qui nous est enseignée par Jésus-Christ qui, ayant pris son commencement par l'explication qu'il ena faite lui-même , nous a été confirmée par ceux qui l'ont ouïe de sa propre bouche: Dieu y rendant témoignage par tant de signes, par tant de miracles, par tant de prodiges, et enfin par l’effusion manifeste de son Saint-Esprit? Et encore avec le même saint Paul ° : «Si, lorsqu'on avoit violé la loi de Moïse» , qui n’étoit que le
Matth ne TE 20 NID 48.0 Philip. 1v. 13. — HN AT 9 AE D Ex 28 020 10 a.
serviteur, «on périssoit, sans miséricorde , sur la déposition » de deux ou trois témoins, quel supplice mériteront ceux qu » ont foulé aux pieds le Fils de Dieu; qui ont tenu pour pro- » fane le sang de l'alliance par lequel ils ont été sanctifiés, et » qui auront fait outrage à l'esprit de la grâce ? Car nous sa- » vons combien puissant est celui qui dit : À moi appartient » la vengeance , et je la saurai bien faire. Et encore le Sei- » gneur jugera son peuple. Il est horrible de tomber entre » les mains du Dieu vivant».
XIX° Jour. Rechutes { Luc. xr. 21. 26. S. Paul. Heb. vi. 4. 9. IT. Petr. 11. 20. 21. 22.)
Pour nous affermir contre les rechutes , appuyons sur ce qui est dit dans saint Luc du «fort armé '».
«Le fort armé », c’est le démon. Considérez ces paroles : « Ce qu'il possède est en paix.» Songez à la malheureuse paix dont jouissent les pécheurs. La conscience assoupie , on se voit périr de sang-froid et sans s'émouvoir : les sens nous enchantent, et le démon règne tranquillement. Jésus-Christ x chassé ce fort armé, quand il a ébranlé ce cœur endurci, et qu'on a fait pénitence. Mais ce n’est pas, tout et il ne quitte pas prise : il revient avec sept démons plus méchants que lui. Pesez tout : ces esprits immondes souillent de nouveau la maison que la pénitence a nettoyée, et ils y établissent leur demeure : « Et le dernier état de cet homme est pire que le » premier *». Si toujours à chaque rechute l’état devient pire, si le joug du démon s’aggrave ; si l’on s'enfonce de plus en plus dans le mal, si les forces diminuent sans cesse, où en sera-t-on à la fin, et comment sortir de cet abîme ? Dieu peut nous en tirer, jele sais; mais s’il n’y a rien à désespérer, tout est à craindre.
« Il est impossible» à l’homme, dit saint Paul*, selon le cours ordinaire des choses humaines, et il n’y a que Dieu qui le puisse faire par un effort, pour ainsi parler, de sa toutepuissance : «il est impossible, dis-je, que ceux qui ont une » fois été illuminés par la grâce du baptême ; qui ont goûté
1 Luc. 1. 21. et seq. — ? Luc. x1. 26.—% Heb. vi. 14. et suiv.
» le don céleste, et ont été faits participants du Saint-Esprit, » et qui ensuite sont déchus, soient renouvelés. » Si saint Paul parle ainsi de ceux qui ont violé la sainteté du baptême , que doivent craindre ceux qui ont ajouté à cette profanation celle de la pénitence, si souvent réilérée et si souvent méprisée ? «La terre , qui boit souvent la pluie qui tombe sur elle, » et qui ne produit que des épines et des chardons, est à la » veille d’être maudite, et enfin on y met le feu ».
{n'y a rien à expliquer ici : les paroles sont assez claires et il n’y a qu'à les méditer les unes après les autres avec attention.
Après que ces paroles vous auront remplis de frayeur, relevez votre espérance par les suivantes, et eroyez que toute l'Eglise vous dit avec saint Paul : « Nous espérons de vous de meilleures choses? ».
Après avoir oui saint Paul, écoutons encore saint Pierre ° : « Il vaudroit mieux n’avoir pas conûu le chemin de la justice, » que de retourner en arrière ; comme un chien qui ravale ce » qu'ilavomi, etcomme un pourceau qui se vautre de nouveau » dans la boue ». Cela fait horreur seulement à entendre, et ces expressions soulèvent le cœur; mais la chose est bien plus horrible , et ce qu’on voit faire à ces animaux est au dessous de ce qui arrive au pénitent qui retombe.
XX° Jour. Vaine gloire dans les bonnes œuvres ( Matth. vr. 1. 4.}
Après avoir porté la justice chrétienne au degré de perfection qu'on vient de voir, et jusqu’à nous donner pour modèle la perfection de Dieu même, Jésus-Christ voit que l'homme enclin à la vanité, voudroit tirer de la gloire des pratiques extérieures d’une justice si parfaite ; et c’est ce qui donne lieu à ce précepte ‘ : « Prenez garde à ne pas faire votre justice » devant les hommes, pour en être regardé ». H ne défend pas de pratiquer la justice chrétienne en toute rencontre pour édifier le prochain, au contraire, il a dit : « Que votre lumière » luise devant les hormmes, afin que votre Père céleste soit
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» glorifié » dans vos bonnes œuvres; « mais prenez garde de » ne les pas faire pour être regardés des hommes, autrement » vous perdez votre récompense! ». Demandez-la aux hommes pour qui vous agissez; mais n'attendez de Dieu que la punition qu'il a réservée aux hypocrites.
Toutes les fois qu'on vous loue, craignez cette parole du Sauveur : «En vérité, je vous le dis, vous avez recu votre ré- » compense *». Parole si importante que Jésus-Christ la ré— pète à chaque action qu’il marque en particulier dans ce chapitre.
Souvenez-vous de ce qu'il a dit du mauvais riche :’« Il à » reçu ses biens en cette vie ». Et ailleurs dans la parabole du festin : «On vous a rendu ce qu’on a reçu de vous”* ».
Heureux done ceux dont « la vie est cachée en Dieu avec » Jésus-Christ » , comme dit saint Paul“, que le monde ne connoît pas; qui vivent dans le secret de Dieu; qui se contentent de ses yeux ; car quelle erreur et quelle folie de ne se pas contenter d’un tel spectateur? « Ils sont comme inconnus», dit le même Saint Paul° : car ils ne sont point dans les vains discours des hommes : « mais ils sont connus » ; Dieu les regarde d'autant plus que personne ne songe à eux, et qu'ils sont comme n'étant pas sur la terre. Heureux! heureux! « Si » je plaisois encore aux hommes », dit saint Paul‘, « je ne » serois pas serviteur de Jésus-Christ».
Il faut bien prendre garde ici à une certaine nonchalance, qui fait négliger les actions de dehors qui édifient le prochain. On dit : Que m'importe ce qu'il pense ? Comme qui diroit: Que m'importe de le scandaliser ? A Dieu ne plaise ! Dans les actions du dehors édifiez le prochain, et que tout soit réglé en vous jusqu’à un clin d'œil; mais que tout cela se fasse naturellement et simplement, et que la gloire en retourne à Dieu.
Gardez-vous bien aussi de vous contenter de vous régler à l'extérieur ; il faut à Dieu son spectacle : c’est-à-dire, dans le secret, un cœur qui le cherche.
2 Matth. v, 16. — 2 Ib. vi. 2. 5, — 9 Luc, xvi. 25. xIV. 12 — 4 Col: 111608. — 5 Il: Cor: w1.18.1— $. Gal. 7. 20,
«Que votre gauche ne sache pas ce que fait la droite ‘ Cachez votre aumône à vos plus intimes amis : « Cachez-la » dans le sein du pauvre », dit le Sage *; que le pauvre même, s’il se peut, ne vous connoisse point. Il faudroit, s’il pouvoit, vous pouvoir cacher à vous-même le bien que vous faites; cachez-en, du moins, le mérite à vos yeux ; croyez toujours que vous faites peu, que vous ne faites rien, que vous êtes un serviteur inutile ; craignez toujours, dans vos bonnes œuvres, que votre intention ne soit pas assez pure, assez désagée des vues du monde; laissez connoître à Dieu seul le mérité de vos actions; faites bien, sans retour sur vousmême; occupez-vous tellement de la bonne œuvre en ellemême, que vous ne songiez jamais à ce qui vous en reviendra ; laissez tout au jugement de Dieu, ainsi il vous verra seul; vous vous cacherez à vous-même.
« Ne sonnez pas de la trompette devant vous ? », comme ceux qui parlent sans cesse de ce qu'ils font et ce qu'ils disent. Ils sont eux-mêmes leur trompette, ani ils craignent de n'être pas vus.
XXI° Jour. Prière, et présence de Dieu dans le secret ( Matth. vi. RME: IT AB )
«Entrez dans votre cabinet», dans le plus intime de Ja “maison ; mais entrez dans le plus intime de votre cœur. Soyez dans un parfait recueillement : « Fermez la porte sur vous » ; fermez tous vos sens, ne donnez accès à aucune pensée étrangère. « Priez en secret»; épanchez votre cœur devant Dieu seul : qu’il soit le dépositaire de vos secrètes peines.
« Ne parlez pas beaucoup ». Il n’est pas question d’apprendre à Dieu par un long discours, vos besoins secrets : « Il sait tout avant que vous parliez ». Dites intérieurement ce qui peut vous profiter à vous-même, vous exciter, vous recueillir en Dieu. Les prières des païens qui ne connoissoient pas Dieu, ne sont qu’une surabondance de paroles inconsidérées. Parlez peu de la bouche et beaucoup du cœur. Ne
1 Matth. vi. 3.4: — 2? Eccli. xxix, 15, — ? Matth. vi. 2.
multipliez pas vos pensées, car c'est ainsi qu'on s'étourdit, et qu'on se dissipe soi-même. Arrêtez vos regards sur quelque importante vérité qui aura saisi votre esprit et votre cœur. Considérez, pesez, goûtez, ruminez, jouissez. La vérité est le pain de l'âme. Il ne faut pas engloutir d’abord, pour ainsi parler, chaque morceau: il ne faut pas sans cesse passer d’une pensée à une autre, d’une vérité à une autre ; tenez-en une : serrez-la jusqu'à vous l'incorporer ; attachez-y votre cœur plutôt que votre esprit; tirez-en, pour ainsi parler, tout le suc, à force de la presser par votre attention.
«Dieu vous voit dans le secret ». Songez qu'il vous voit jusque dans le fond, infiniment plus que vous-même. Faites un acte de foi simple et vif sur sa présence. Ame chrétienne, mettez-vous sous ses yeux tout entière. Il est intime, il est présent : car il donne l'être et le mouvement à tout. Ne yous arrêtez pas néanmoins à cette présence, dont toutes les créatures animées et inanimées sont également capables. Croyez, par une foi vive, qu'il vous estprésent, comme vous donnantau dedans toutes les bonnes pensées, comme tenant en sa main Ja source d’où elles sortent; et non-seulementles bonnes pensées, mais encore les bons desirs, les bonnes résolutions et toutes les bonnes volontés, depuis le premier principe qui les fait naître jusqu'à la dernière perfection, Croyez encore qu'il est dans les justes, et qu'il y fait sa demeure, selon cette parole du Seigneur : « Nous viendrons à lui, et nous ferons » notre demeure en lui ‘». Il y est d’une manière stable et permanente ; il y établit sa demeure. Souhaitez qu'il soit en vous de cette sorte ; offrez-lui votre intérieur, afin qu'il y soit et qu'il en fasse son temple. Sortez quelquefois de vousmême, et avec la même foi qui vous le fait voir dans vousmême, regardez-le dans le ciel, où il se manifeste à ses bienaimés. C’est là qu'il vous attend. Courez, volez, rompez vos liens, rompez toutes ces attaches qui vous lient à la chair et au sang. O Dieu, quand vous verrai-je ? Quand aurai-je ce «cœur pur, qui fait qu'on » vous « voit» en soi-même, hors de soi-même, parjout ? 0 lumière qui éclairez tout! à vie qui