‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 47 sur 85 · JON. XIV · texte numérisé non relu

JON. XIV

animez tout! à vérité qui nourrissez tout! Ô bien qui rassassiez tout! à amour qui unissez tout! Je vous loue , mon Père céleste, qui me voyez dans le secret,

XXII Jour. Oraison dominicale : Notre Père. (Matth. vi. 9.)

Regardez dans toutes les demandes un exercice d'amour.

« Notre Père» : Dés ce premier mot de l'Oraison dominicale, le cœur se fond en amour. Dieu veut être notre Père par une adoption particulière. El a un fils unique qui lui est égal, en quiila mis sa complaisance : il adopte les pécheurs. Les hommes n’adoptent des enfants que lorsqu'ils n’en ont point: Dieu qui avoit un tel Fils, nous adopte encore. L'adoption est un effet de l'amour ; ear on choisit celui qu’on adopte : la nature donne les autres enfants : l'amour seul fait les adoptifs. Dieu qui aime son Fils unique de tout son amour, et jusqu’à l'infini, étend sur nous l'amour qu'il a pour lui. C’est ce que dit Jésus-Christ dans cette admirable prière qu’il fait à son Père pour nous : « Que l'amour dont vous m'aimez soit en » eux, et moi je suis en eux'». Aimons donc un tel Père. Disons mille et mille fois : Notre Père, notre Père, notre Père, ne vous aimerons-nous jamais? ne serons-nous jamais de vrais enfants pénétrés de vos tendresses paternelles ?

Encore une fois, notre Père. Qu'est-ce qui nous fait dire, notre Père? apprenons-le de saint Paul”: «Parce que vous êtes » enfants, Dieu envoie en vous l'esprit de son Fils, qui crie » en vous : Père, Père ». C’est done le Saint-Esprit qui est en nous:e'est lui qui forme en nous ce cri intime de notre cœur, par lequel nous invoquons Dieu, comme un Père toujours prêt à nous entendre.

Le même saint Paul dit ailleurs ® « Ceux qui sont mus, » qui sont eonduits par l'esprit de Dieu, sont les enfants » de Dieu... Dieu nous envoie « l'esprit d'adoption, par le— » quel nous erions : Père, Père ». C’est done encore une fois le Saint-Esprit qui nous donne ce eri filial, par lequet aous recourons à Dieu comme à notre Père,

Pourquoi Fappelle-t-il un eri? Un grand besoin fait crier.

$ Joan. xvir. 26. — ? Gal. 1v. 6. — % Rom: vitr, 14. 15-

Un enfant ne crie que lorsqu'il souffre ou qu'il a besoin. Mais à qui est-ce qu'il crie dans son besoin ; sinon à son père, à sa mère, à sa nourrice, à tous ceux dans qui la nature lui fait sentir quelque chose de paternel? Crions done, ear nos be— soins sont extrêmes. Nous défaillons, le péché nous gagne, le plaisir des sens nous entraîne. Crions, nous n’en pouvons plus, mais crions à notre Père. Qu'est-ce qui nous porte à crier? Le Saint-Esprit, le Dieu-amour, l'amour du Père et du Fils : « Celui qui répand l'amour dans nos cœurs ! ». Crions, crions donc avec ardeur, et que tous nos os crient : O Dieu, vous êtes notre Père !

« Abraham » et les autres Pères, dont nous venons selon la chair, « nous ont ignorés; et Israël ne nous a pas connus ». Mais vous, à Dieu, notre vrai Père », vous nous connoissez ; et c'est vous qui nous envoyez du sein intime de votre cœur, et de la source infinie qui est votre amour, cet esprit qui nous fait crier à vous comme à notre Père.

« Cet esprit», ajoute saint Paul? « rend témoignage à notre » esprit que nous sommes enfants de Dieu ». O Dieu, qui entendra ce témoignage du Saint-Esprit, qui nous dit intérieurement que nous sommes enfants de Dieu ? Quelle voix, lorsque dans la paix d’une bonne conscience, et d'un cœur qui n'a rien à se reprocher qui le sépare de Dieu; je ne sais quoi nous dit secrètement, et dans l'intime silence de notre cœur : Dieu est ton Père : tu es son enfant ! Passons: cette voix est trop intime ; trop peu de personnes l’entendent. Passons : une autre fois nous l’entendrons mieux ; il faut être plus affermi, plus enraciné dans le bien. Le Saint-Esprit ne rend pas à tous ce témoignage secret. Quant à lui, il voudroit le rendre à tous; mais tous n’en sont pas dignes. 0 Dieu, faites-nous-en dignes. C’est bien fait de le demander à Dieu; car en effet c’est lui qui le donne ; mais il nous répond : Agis avec moi, travaille de ton côté, ouvre-moi ton cœur, fais taire les créatures, dismoi souvent dans le secret : Notre Père, notre Père.

! Rom. v. 5, — 2'Rom. vitr. 16.

418 MÉDITATIONS XXII Jour. Notre Père, qui êtes aux cieux. (Ibid.)

Encore un coup : « Notre Père»: mais ajoutons à cette fois : « Notre Père qui êtes dans les cieux ». Vous êtes partout; mais vous êtes dans les cieux comme dans le lieu où vous rassemblez vos enfants, où vous vous montrez à eux, où vous leur manifestez votre gloire, où vous leur avez assigné leur héritage.

Saint Paul nous disoit ! : « L'Esprit rend témoignage à notre » esprit, que nous sommes enfants de Dieu ». Mais écoutons ce qu’il ajoute : « Que si nous sommes enfants, nous sommes » aussi héritiers ». Ce n’est pas tout : concevons le comble de notre bonheur : «Héritiers de Dieu, et cohéritiers de Jésus- Christ », nous aurons le même héritage, le même royaume : nous serons assis dans son trône : nous aurons part à sa gloire, nous serons heureux en lui, par lui, avec lui; et c’est pourquoi nous crions : «Notre Père, qui êtes dans les cieux», afin de bien concevoir où il nous appelle.

Aimons celui qui nous fait ses héritiers, et les cohéritiers de son cher Fils Jésus-Christ. Qui pourroit ne l'aimer pas? Qui pourroit ne pas desirer ce bel héritage ? Il n’est donné qu'à ceux qui l’aiment. Notre héritage, c’est Dieu même : il est notre bien; il est lui seul notre récompense. « Je suis, » dit-il *, « ton protecteur et ta trop grande récompense ». Trop grande pour tes mérites, mais proportionnée à l'immense bonté de ton Dieu.

XXIV® Jour. Votre nom soit sanctifié. (Matth. vr. 9. 10.)

« Votre nom soit sanctifié; votre règne arrive; votre vo— » lonté soit faite en la terre comme au ciel ». C’est la perpétuelle continuation de l'exercice d'aimer. Sanctifier le nom de Dieu, c’est le glorifier en tout et ne respirer que sa gloire. Desirer son règne, c’est vouloir lui être soumis de tout son cœur, et vouloir qu’il règne sur nous, et non-seulement sur nous, mais encore sur toutes les créatüres. Son règne est

Ro 16 17 MCE ext 1e

dans le ciel, son règne éclatera sur toute la terre dans le dernier jugement. Mettons-nous donc en état de desirer ce glorieux jour : puissions-nous être de ceux dont Jésus-Christ dit" : « Quand ces choses commenceront à se faire », quand les signes avant-coureurs du dernier jugement paroîtront; aux approches de ce grand jour; pendant que le reste des hommes sèchera de crainte, « regardez et levez la tête, parce » que votre rédemption approche ».

Jésus-Christ arrive pour chacun de nous, quand notre vie finit. Alors donc, aux approches de ce dernier jour, quand Jésus-Christ frappe à la porte pour nous appeler; il faudroit être en état de le recevoir avec joie et de lui dire : « que » votre règne arrive » : car je desire que « ce qu'il ya » en moi « de mortel soit englouti par la vie * »

Mais qui de nous desire le règne de Dieu? Qui de nous dit de bon cœur : « Que votre royaume nous arrive »! C’est néanmoins où nous préparoit cette parole : « Notre Père qui » êtes dans les cieux ». C’est là notre maison; c’est notre demeure, puisque c’est là qu'est celle de notre Père.

Nous ne sommes done pas de bonne foi, quand nous di-

sons : « Que votre règne arrive », ou ce qui est dans le fond la même chose : « Que votre royaume nous arrive ». Ce qui étouffe en nous ce desir qui devroit être si naturel aux chrétiens, c’est que nous aimons le monde et ses plaisirs ; nous aimons cette vie pleine de toutes sortes de maux, et ce qui est pis, pleine de péché, qui est le plus grand de tous les maux.

. Rompons ces liens, et disons : « Votre volonté soit faite ». C’est le vrai et parfait exercice de l'amour, de conformer sa volonté à celle de Dieu. O notre Père qui êtes dans les cieux! on vous y aime, et c’est pourquoi on y fait son bonheur de votre volonté. Que ce qui se fait dans le ciel se fasse sur la terre ! Que ce qui s'achève là, se commence ici!

Cette vie ne doit pas être aimée, mais supportée, dit saint Augustin : Non amanda, sed toleranda : c’est le lieu de pèlerinage, le lieu d’exil, le lieu de gémissements et de pleurs.

D'EUC, xx, 28. — IT Cor, y: 4.

120 MEÉDITATIONS

Done, à notre Père céleste ! que votre règne arrive : que votre volonté soit faite.

XXV° Jour. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour. (Matth. vi. 11.)

« Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ». C’est ici le vrai discours d’un enfant qui demande en confiance à son père tous ses besoins, jusqu'aux- moindres. © notre Père, vous nous avez donné un corps mortel : vous ne l'avez pas fait tel d’abord ; mais nous vous avons désobéi, et la mort est devenue notre partage. Ce corps infirme et mortel a besoin tous les jours de nourriture; ou il tombe en défaillance, ou il périt. Donnez-la-nous, donnez-la-nous simple, ; donnez-la-nous autant qu’elle est nécessaire. Que nous apprenions, en Ja demandant, que c’est vous qui nous la don— nez de jour à jour. Vous donnez à vos enfants, à vos serviteurs, à vos soldats, si on veut qu’ils combattent sous vos étendards, vous leur donnez chaque jour leur pain. Que nous le demandions avec confiance ! que nous le recevions comme de votre main avec action de grâces !

Mais si vous trouvez à propos de nous le refuser, Ô Dieu, notre bon père! cela est rare, que ceux qui vous servent manquent de pain. Vous refusez souvent ce qui nourrit les convoitises et les appétits déréglés; car ils sont mauvais, et il est plus digne de vous de les modérer que de les contenter. Mais pour le nécessaire de la vie, vous ne refusez guère à ceux qui vous craignent, et qui vous le demandent avec humilité. Vous avez chargé les riches de la subsistance des pauvres, et vous avez tant attaché de biens à l’aumône, que la source n’en peut point tarir dans votre Eglise. Mais enfin, s’il vous plaît, à notre Père, que nous manquions de ce pain ou de quelque autre ehose nécessaire, que dirons-nous? il en faudra revenir à la demande précédente : « Votre volonté » soit faite : » car, « ma vraie viande », disoit Jésus-Christ ', «c’est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé ».

Une autre version porte : « Donnez-nous notre pain qui est

Joan Ye 34.

» au dessus de toute substance : » par où l’on entend le pain de l'Eucharistie. O Dieu, donnez-le-nous aujourd’hui, donnez-le-nous tous les jours. Fussions-nous dignes de communier toutes les fois que nous assistons à votre sacrifice ! La table est prête, les convives manquent : mais, Ô Jésus, vous les appelez! Desirons ce pain de vie, desirons-le avec ardeur et avidité ! Ceux qui ont faim et soif de la justice le desirent; car toute grâce y abonde ; et le parfait exercice de l'amour, c'est de desirer sans cesse de recevoir Jésus-Christ.

XXVI< Jour. Pardonnez-nous comme nous pardonnons. ( Matth. vi. 12. 14. 15.)

« Pardonnez-nous, comme nous pardonnons ». C’est une chose admirable comment Dieu fait dépendre le pardon que nous attendons de lui, de celui qu’il nous ordonne d'accorder à ceux qui nous ont offensés. Non content d’avoir partout in- £ulqué cette obligation, il nous la met à nous-mêmes à la bouche dans la prière journalière; afin que si nous manquons à pardonner, il nous dise comme à ce mauvais serviteur : « Je » te juge par ta propre bouche, mauvais serviteur ' ». Tu m'as demandé pardon, à condition de pardonner : tu as prononcé ta sentence, lorsque tu as refusé de pardonner à ton frère. Va-ten au lieu malheureux, où il n'y a plus ni pardon, ni miséricorde.

C’est ce que Jésus-Christ appuie en cet endroit; et c’est ee qu'il explique encore d’une manière terrible dans la parabole du serviteur rigoureux.

XXVII Jour. Ne nous induisez point en tentation ; mais délivrez-nous du mal. (Matth. vi. 13.)

» Ne nous induisez point en tentation ». On ne prie pas seulement pour s'empêcher de succomber à la tentation, mais pour ja prévenir, conformément à cette parole : « Veillez et » priez, de peur que vous n’entriez en tentation *». Non-seulement de peur que vous n’y succombiez , mais de peur que vous n’y entriez.

1 Luc, xix. 22. — 2? Matth. xxvi. 41.

Il faut entendre par ces paroles la nécessité de prier en tout temps, et quand le besoin presse, et avant qu'il presse. N'attendez pas la tentation ; car alors le trouble et l’agitation de votre esprit vous empêchera de prier. Priez avant la tentation, et prévenez l'ennemi.

«Dieu ne tente personne», dit saint Jacques". Ainsi, lorsque nous lui disons : «Ne nous induisez point en tentation »; visiblement il faut entendre : Ne permettez pas que nous y entrions. C’est aussi comme parle saint Paul *: «Dieu est fi- » dèle en ses promesses; et il ne souffrira pas que vous » soyez tentés par dessus vos forces »; mais nos forces consistent principalement dans nos prières.

« Délivrez-nous du mal». L'Eglise explique : délivreznous de tout mal passé, présent et à venir. Le mal passé, mais qui laisse de mauvais restes, c’est le péché commis : le mal présent, c’est le péché où nous sommes encore : le mal à venir est le péché que nous avons à craindre. Tous les autres maux ne sont rien qu’autant qu'ils nous porteut au péché par le murmure et l’impatience. C’est prineipalement en cette vue que nous demandons d’être délivrés des autres maux.

« Délivrez-nous du mal ». Délivrez-nous da péché et de toutes les suites du péché ; par conséquent, de la maladie, de la douleur, de la mort ; afin que nous soyons parfaitement libres. Alors aussi nous serons souvérainement heureux.

Une autre version porte : « Délivrez-nous du mauvais »; c'est-à-dire, du démon notre ennemi, et de toutes ses tentations.

Quand nous demandons des forces contre la tentation, ce n'est pas seulement contre le démon, c’est encore contre nous-mêmes, selon ce que dit saint Jacques : « Chacun est » tenté par sa propre concupiscence, qui l’attire et qui l’em- » porte * » : c’est la grande tentation, et le démon même ne nous peut prendre que par celle-là. Quelle est donc notre foiblesse, puisque nous sommes nous-mêmes nos plus grands

l'Jac..1. 13. — 2, Cor. x. 13. = Fc. 1 x.

ennemis ! Et nous ne craignons pas! et nous dormons! et nous négligeons notre salut! et nous ne concevons pas la nécessité de prier !

XXVIIE Jour. Du jeûne. (Matth. vr. 16, 17. 18.)

Jésus-Christ joint ici la doctriue du jeûne à celle de l’oraison et de l’aumône. Ce sont trois sacrifices qui vont ensemble, selon cette sentence de Tobie ‘ : L'oraison est bonne avec le jeûne et l'aumône. Par l’aumône, on sacrifie ses biens : par le jeûne, on immole son corps : par l’oraison, on offre à Dieu les affections , et, pour ainsi dire, le plus pur encens de son esprit.

Ce qui est dit ici du jeùne , est semblable à ce qui est dit de l’oraison et de l'aumône ; qu'il ne faut le faire que pour Dieu seul, et à ses yeux, sans aucune vue des hommes. Lors pourtant qu'on a mal édifié l'Eglise, en négligeant ce qu'on devoit observer; il est bon de l’édifier sans affectation par des observances plus sévères. Mais cela demande beaucoup de précaution, etil y faut éviter l’ostentation, comme la peste des bonnes œuvres.

Par le jeûne, il faut entendre toutes les autres austérités par où l’on mortifie son corps. Il les faut soigneusement cacher, «et n'avoir pas un air triste comme les hypocrites ; mais » oindre sa tête et laver sa face »; témoigner à tout le monde de la douceur et de la joie ; n'être pas comme ceux qui portant impatiemment les austérités, semblent s’en prendre à tous ceux à qui ils parlent, en les traitant durement et leur devenant fâcheux. L’austérité qu'on a pour soi-même doit rendre plus doux, plus traitable ; corriger , et non exciter la mauvaise humeur. C’est ce que signifie cette onction de la tête, et ce visage lavé : c’est la douceur et la joie.

XXIX:e Jour. Trésor dans le ciel ; œil simple ; impossibilité de servir deux maîtres. (Matth. vi. 19. 20. 24.)

Jésus-Christ déracine l’avarice, et empêche de craindre jamais la pauvreté. « Avoir son trésor dans le ciel?»; c'est y

Top. XT1:00.—"21Math, VI. 20:

de

mettre son affection et son espérance ; avoir son trésor dans le ciel , c’est y envoyer ses richesses par les mains des pauvres.

« Où est votre trésor, là est votre cœur ! ». Cette parole est grande. De quoi êtes-vous rempli ? Où se tournent naturellement vos pensées, c’est là votre trésor ; c'est là qu'est votre cœur. Si c’est Dieu, vous êtes heureux ; si c’est quelque chose de mortel, que la rouille, que la corruption, que la mortalité consume sans cesse ; votre trésor vous échappe, et votre cœur demeure pauvre et épuisé.

Cet «œil simple ? », c’est la pureté d’intention. L’œil est simple, quand l'intention est droite ; et l'intention est droite quand le cœur ne se partage pas. C’est ce qu’on appelle simplicité et droiture. L'intention, c’est le regard de l'âme. L'æil ne regarde jamais fixement qu’un seul objet; et l’âme ne peut s'arrêter qu'à un seul bien. Lorsque les regards sont vagues et dissipés, on voit tout, et on ne voit rien. Ainsi, quand l'âme se dissipe en vagues desirs, elle ne sait ce qu’elle veut, et elle tombe dans la nonchalance. Dieu veut un regard arrêté et fixe.

Cela se confirme par les paroles suivantes : « On ne peut servir deux maîtres * », ni aimer deux choses à la fois. Quand on ne sait ce qu'on aime, et qu'on se partage entre Dieu et la créature, Dieu refuse ce qu’on lui offre, et la créature à tout. Il faut donc se déterminer, s'appliquer, agir avec efficace dans la voie de la piété.

La bonne intention sanctifie toutes les actions de l'âme, comme le regard arrêté assure etéclaire tous les pas du corps.

C'est cette bonne intention qu'il faut renouveler souvent pendant le jour, et continuellement prier Dieu de la fortifier. Il faut sans cesse se redresser, et se réduire tout entier à un regard simple. |

« Vous ne pouvez servir Dieu et Les richesses “ ». Selon saint Paul, « l’avarice est un culte des idoles * ». Ceux qui aiment la bonne chère ont «leur ventre pourleur Dieu‘ »,selonlemême apôtre. Nous nous faisons un Dieu de tous les objets de notre

Matth. vi. 21. —2 Ib. 22. —)5 Matth. vr. 924. — & Jp. — Col. 111. 5. — S$ Philip. ri. 19.

amour. Tout attachement vicieux est une 1dolâtrie. Qui estce qui voudroit servir une idole, transporter la gloire de. Dieu à une fausse divinité ? Cela fait horreur à penser. C’est néanmoins ce que font tous ceux qui aiment quelque chose plus que Dieu. Les pensées, les affections, le plus pur encens du cœur, toute son adoration va là. Hélas qu’on est misérable ! Eh! une créature raisonnable se peut-elle donner elle-même, et se peut-elle sacrifier à autre qu’à Dieu ?

Déracinez l’avarice , déracinez l'ambition , déracinez l'a- . mour du bien sensible, et tout amour de la créature , c’est autant d'idoles que vous abattez dans votre cœur. Que la créature, loin d’avoir tout le cœur, n’en occupe pas la moindre partie. Donnez tout à Dieu, fouillez jusqu’au fond, et videz votre cœur pour Dieu; il saura bien l’occuper, et le remplir.

Se remplir de la créature, c’est se remplir de ces viandes qui chargent, et qui gonflent sans nourrir ; et qui aussitôt vous affament, parce qu’elles n’ont aucun sue, et que rien ne s’en tourne en votre substance. Qu'on est vide quand on n'est plein que de cette sorte !

XXX° Jour. Ne se point inquiéter pour cette vie ; se confier en la Providence. (Matth. vi. 25. 26. et suiv. )

«Ne vous inquiétez point ». Céla n'exclut pas une prévoyance modérée , ni un travail réglé , mais seulement l’inquiétude, et l'agitation de l'esprit.

« La vie est plus que la nourriture, et le corps est plus que » l'habit ‘ », Dieu qui vous a donné la vie, et qui a formé votre corps, avant que vous puissiez en prendre aucun soin, vous donnera tout le reste. Qui à fait le plus, ne dédaignera pas de faire le moins.

«Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne mois- »sonnent, ni ne recueillent.….; ils ne travaillent ni ne filent; » et votre Père céleste les nourrit... et les habille * ». Heureux ces petits animaux, heureuses les fleurs, heureuses mille et mille fois toutes ces petites créatures, si elles pou-

! Matth, vi. 20. — ? Ib. 26. 28. 30.

voient sentir leur bonheur ! Heureuses des soins paternels que Dieu prend d'elles ! Heureuses de tout recevoir de sa main ! Pour nous, notre péché nous assujettit à mille travaux : mais ne les poussons pas jusqu'à l'agitation. Travaillons, car c’est là la juste peine que Dieu ait imposée à notre péché; travaillons en esprit de pénitence; maisabandonnons à Dieu le succès de notre travail. :

«Gens de petite foi, votre Père sait que vous avez besoin » de ces choses ‘ ». Doutez-vous qu’il ne sache ce qui vous est nécessaire? Il vous a fait : doutez-vous qu'il veuille pourvoir . à vos besoins? Il vous l’a promis. Lui qui vous a prévenu en tout, et qui vous a donné l'être qu'il ne vous avoit pas promis, vous refusera-t-il ce qu'il vous a promis pendant que vous n'étiez pas, après vous avoir fait ? « Ne vous inquiétez » donc pas ». ; = Voyez comment vous croissez : comment votre corps se nourrit. Pourriez-vous « ajouter une coudée à votre taille*? » Pendant que vous dormiez, Dieu vous faisoit croître; et d’enfant il vous a fait homme. Croyez qu'il fera ainsi tout ce qui convient à votre corps : reposez-vous sur sa puissance et sur sa bonté.

À ces mots, & ne vous inquiétez pas» , que saint Mathieu a rapportés, saint Luc joint ceux-ci « ne soyez point comme » suspendus en l'air *, » comme en péril de tomber et toujours dans l'agitation ; car c’est l'effet de l'inquiétude. Soyez donc, non pas comme suspendus , mais solidement appuyés sur la Providence.

XXXI° Jour. Ne ressembler point les Païens. ( Matth. vr. 32.)

« Les païens recherchent ces choses ‘ ». Voyez toujours comment Jésus-Christ nous élève au dessus des vices des païens, et même au dessus de leurs vertus. « Les publicains » le font bien, les gentils le pratiquent bien * », nous disoitil tout à l'heure ; songeons bien en quoi nous les surpassons. Ce n'est pas sans raison que Jésus-Christ dit, que «les Nini-

Matth:,vi. 30. 32. — 2? Ib. 27. — 3 Luc. x11. 29. — 4 Maith. VI, 3220000 Ve AB NAT

» vites, * les païens s’élèveront contre nous au jour du juge- » ment». À quoi nous sert le christianisme, sinous menons une vie bref ? Hélas, hélas ! que de paganisme au milieu des fidèles ! Combien de chrétiens vivent comme s'ils ne connoissoient pas Dieu ! Il n’y a point en effet de Dieu pour eux. Hélas! où trouverons-nous assez de larmes pour déplorer notre aveuglement ?

XXXII- Jour. Chercher Dieu et sa justice, et comment. (Matth. vi. 33. 34.)

«Cherchez donc le royaume de Dieu et sa justice, et le » reste vous sera donné par surcroît *

Le royaume de Dieu et sa justice, non pas une justice simplement morale, à la manière des païens ; mais la justice chrétienne , fondée sur l'exemple de Jésus-Christ, et sur les règles de l'Évangile, que vous venez de voir ; une justice qui vous fasse vivre autrement que ceux qui ne connoissent pas Dieu; autrement qu'on ne vivoit ayant que Jésus-Christ eût paru; une justice conforme à votre vocation, à votre état, et aux grâces que vous avez reçues, Car c’est là ce qui s'appelle « le royaume de Dieu et sa justice ».

«Cherchez » : Dans tout le reste dont il à parlé , il n'a point dit ce mot, « cherchez» : car il suppose que Dieu par sa bonté, nous peut tout donner, et le fait sans que nous en prenions aucun soin. Cela arrive souvent à l'égard des biens de la terre; mais pour le royaume de Dieu, cherchez: «Opérez » votre salut avec crainte et tremblement», comme dit saint Paul *. C’est la seule chose qui mérite vos inquiétudes.

Et toutefois, je l’oserai dire: il faut encore bannir l’agitation et l'inquiétude de cette recherche. Car, comme ajoute le même saint Paul “, « Dieu opère en vous le vouloir et le faire, » selon sa bonne volonté ». Tremblez done en opérant votre salut : et toutefois ne vous défiez pas trop de vos forces, car Dieu travaille avec vous; c’est lui-même qui fait avec vous tout ce que vous faites. Espérez donc en son secours : aban-

1 Matth. x11. 4. — ? Jb. vi. 33, — ? Philip. r1. 12. — “Ib. 1

donnez-vous entre ses bras. Ilest bon: il aura pitié de votre foiblesse ; il opèrera en vous par sa bonne volonté, ce qu'il faut aussi que vous opériez. Opérez done votre salut : tra vaillez - y avec soin, et même avec tremblement: mais travaillez - y toutefois avec une espèce de repos, comme celui qui attend tout secours d’un Dieu tout- puissant et tout bon.

«Ne vous inquiétez pas du lendemain : le lendemain sera » inquiet pour lui-même : à chaque jour suffit son mal'». Ce précepte si important pour tous les soins de la vie, l'estencore plus pour les affaires du salut. I1y en à qui se tourmentent en disant : Voilà qui est bien : je me suis confessé: j'ai commencé à me convertir; mais que de peines viendront dans la suite, que de tentations, que d’ennuis ! Je n’y pourrai résister; la vie est longue; je succomberai sous tant de travaux. Allez, mon fils ; allez, ma fille; surmontez les difficultés de ce jour: ne vous inquiétez pas de celles de demain, les unes après les autres vous les vaincrez toutes. «A chaque jour suffit son mal. » Celui qui vous a aidé aujourd'hui, ne vous abandonnera pas demain : trop de prévoyance et d'inquiétude vous perd, ‘

XXXIII Jour. Encore de l’avarice et des richesses. Ne mettre pas sa confiance en ce qu’on possède. ( Luc. x11. 15. 16 et suiv. )

Joignons ici ce qui est dit dans saint Luc : « Donnez-vous » de garde de toute avarice*? ». Déracinez un si grand mal tout entier, et jusqu’à la moindre fibre; n’en souffrez pas en vous le plus petit sentiment.

Quelque riche que vous soyez, il vous manque toujours quelque chose; ou dans les biens, ou dans la santé , ou dans la fortune, ou dans la grandeur, Réjouissez-vous de ce manquement ; acceptez avec joie et consolation cette partie de la pauvreté qui vous est échue. Aimez-la comme un caractère du christianisme; comme une imitation de Jésus-Christ. Aimez votre pauvreté, votre dépouillement. Renoncez à tout esprit de propriété, si vous êtes religieux : réjouissez-vous en notre

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Seigneur, de ce quenon-seulement vous ne possédez aucun bien , mais encore de ce que vous êtes par choix et par état incapable d'en posséder.

«En quelque abondance qu’on soit, la vie ne consiste pas » en ce qu'on possède * ». Vous avez beau dire : j'ai de quoi vivre. Vous n’en vivrez pas davantage. Vous avez beaudire : Je n'ai rien à craindre ; j'ai toutavec abondance. « Insensé, vous » mourrez cette nuit ». Mais comment? explique-t-on la mort? « On vous redemandera votre âme * » : elle n’est pas à vous : vous n'avez la vie que par emprunt. On vous la redemandera: on vous en demandera compte. Et quand ? « Cette nuit». On vous trouvera demain mort dans votre lit : sans que tout ce grand bien que vous vantiez, vous ait pu procurer le moindre secours , ni prolonger votre vie d'un moment,

«Que ferai-je , dit cet homme riche’ » dans une si grande abondance de toutes sortes de biens ? Voilà le premier effet des grandes richesses ; l'inquiétude. Que ferai-je? Où les mettrai-je ? Comment les garder? « Mes greniers n’y suffisent » pas, j'en ferai d’autres, et je dirai à mon âme : Réjouis-toi: » fais grand'chère ‘ »; ne refuse rien à tes sens : « Bois, » mange, repose-toi » dans ton abondance. Et pendant que tu t'imagines pouvoir te reposer dans tes richesses, on l’ôte , non pas ces richesses, mais cette âme inême que tu invitois à la jouissance. « Et à qui sera ce grand bien que tu avois » acquis * ? » Qui est-ce qui en jouira pour toi quand tu n’y seras plus pour en jouir ?

« Ainsi est celui qui amasse des trésors sur la terre, et » qui n’est pas riche en Dieu * ; » qui ne met pas en lui toutes ses richesses. Telle est son aventure : tel est son état: telle est la fin de sa vie; c'est à cela qu'aboutissent toutes ses richesses.

Après toutes ces réflexions , revenez encore aux paroles du Fils de Dieu : relisez-les, savourez-les encore une fois; vous les trouverez sans comparaison plus fortes par ellesmêmes que tout ce que nous avons pu dire ou penser, pOur ous en faire sentir la vertu.

M cr 1e. 20e 20, — lb Le 16.18, — * 1h.

XXXIV- Jour. Considérer ce queDieu fait pour le commun des plantes et des animaux: se regarder comme son troupeau favori. (Luc.x11.22.24.29et suiv.)

«C’est pour cela que je vous dis : Ne soyez point en in— quiétude; considérez les corbeaux ».

Dans saint Matthieu il est dit en général «les oiseaux du ciel? » : Dans saint Luc on lit les corbeaux, animal des plus voraces ; et néanmoins sans grenier, ni provisions: qui sans semer et sans labourer, trouve de quoi se nourrir. Dieu lui fournit ce qu'il lui faut, à lui, «et à ses petits qui l’invoquent », dit le Psalmiste*. Dieu écoute leurs cris, quoique rudes et désagréables ; et il les nourrit aussi bien que les rossignols, et les autres, dont la voix est la plus mélodieuse et la plus douce.

Jésus-Christ nous apprend, dans ce sermon admirable, à considérer la nature, les fleurs, les oiseaux, tes animaux, notre corps, notre âme, notre accroissement insensible, afin d'en prendre occasion de nous élever à Dieu. I faut voir toute la nature d’une manière plus relevée, d’un œil plus perçant, comme l'image de Dieu. Le ciel est son trône; la terre estlescabeau de ses pieds ; la capitale du royaume est le siége de son empire ; son soleil se lève, la pluie se répand pour vous assurer de sa bonté. Tout vous en parle: il ne s’est pas laissé sans témoignage. :

Nous avons déjà remarqué, que pour signifier l’inquiétade, Jésus-Christ se sert de ce mot dans saint Luc : «Ne demeu- » rez pas comme suspendus en l’air ‘», comme quand on ne sait ni comment, nisur quoi on est soutenu, et qu'on se croit toujours prêt à tomber. Ne soyez point dans cette terrible inquiétude , mais croyez que Dieu vous soutient.

Mais de toutes les paroles qui sont particulières à saint Luc dans ce discours du Fils de Dieu; les plus capables de nous inspirer du courage parmi nos misères et nos foiblesses, sont celles-ci: «Ne craignez point, petit troupeau; parce » qu'il a plu à votre Père céleste de vous donner son royaume». Dans tout ce qui précède, on nous apprend à ne pas craindre de manquer de nourriture, car Dieu y pourvoit, et

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sa conduite ordinaire est de ne pas laisser manquer du nécessaire ceux qui se fient en lui. Mais ici il nous élève plus haut.

Car après tout, quand vous viendriez à manquer de pain,

qu'en seroit-il ? Vous auriez encore « un royaume », Et quel royaume ? Celui de Dieu. « Ne craignez pas, petit troupeau, » car Dieu vous donne son royaume », Ce royaume n’est pas pour les grands du monde; c’est pour les petits, c’est pour les humbles, c'est pour ce petit troupeau, que le monde compte pour rien, mais que le Père regarde ; qui en effet semble n'être rien en comparaison de la multitude immense et de l'éclat des impies. Mais c’est pour ce petit troupeau que Dieu conserve le reste des hommes.

Que craignez-vous donc ? de mourir de faim ? Combien de martyrs en sont morts dans les prisons ? cette mort les a-t-elle empêchés de recevoir la couronne du martyre ? Au contraire, c'est par elle qu’elle a été mise sur leur tête. « Ne » craignez donc rien, petit troupeau. Vendez tout ; donnez » tout aux pauvres; et faites-vous un trésor, qu'on ne puisse » ni voler, ni diminuer ‘ » ; c’est celui des bonnes œuvres. XXXV° Jour. Le même sujet. Se garder de toute avarice. { Luc. x1r.

On ne sauroit trop méditer cet admirable discours notre Seigneur : « Donnez-vous de garde de toute avarice * ». Il y a plusieurs sortes d’avarices. II y en a une, triste et écrdiées qui amasse sans fin et sans jouir ; « qui n'ose toucher à ses » richesses, et qui semble », comme dit le Sage, « ne s'être » réservé sur elles aucun droit, que celui de les regarder, » et de dire : Je les ai * ». Mais il y a une autre avarice plus gaie et plus libérale, qui veut amasser sans fin comme l’autre, mais pour jouir, pour se satisfaire ; et telle étoit l'avarice de l'homme qui nous est dépeint dans cet évangile.

Un tel avare a beaucoup de dédain pour cette sorte d’avarice, où l’on se plaint tout à soi-même au milieu de l'abondance. Il s’imagine être bien plus né pre qu'il jouit : mais cependant Dieu l'appelle « insensé *

L'un est fol par trop d'épargne, et ui qu'il s'imagine

Luc. xr. 33. — 2 Ib. 15. — ? Eccle. y. 9. 10. — ‘ Luc. Fr. 207

pouvoir être heureux par un bien dont il ne fait aucun usage ; mais l’autre est fol pour trop jouir , et parce qu’il s’imagine un repos solide dans un bien qu’il va perdre la nuit suivante. « Donnez-vous donc de garde de toute avarice »; et autant de celle qui jouit, que decelle quiserefusetout. Soyez «riche en Dieu » ; faites de Dieu et de sa bonté tout votre trésor. C’est ce trésor-là, dont onne peut trop jouir ; c’est ce trésor-là, où il n'y a jamais rien à épargner, parce que, plus on l'em— ploie plus il s'augmente.

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