‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 5 sur 85 · VII: ÉLÉV. Fécondité des arts · texte numérisé non relu

VII: ÉLÉV. Fécondité des arts

Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte; j'ai mon art, j'ai mon dessein ou mon idée; j'ai Je choix et la préférence que je donne à cette idée par un amour particulier. J'ai mon art, j'ai mes règles, mes principes , que je réduis, autant que je puis, à un premier principe, qui est un, et c'est par là que je suis fécond. Avec cette règle primitive et ce principe fécond qui fait mon art, j'enfante au dedans de moi, un fableau, une statue, un édifice, qui, dans sa simplicité, est la forme, l'original, le modèle immatériel de ce que j'exécuterai sur la pierre, sur le marbre, sur le bois, sur une toile où j'arrangerai toutes mes couleurs. J'aime ce dessein, cette idée, ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif. Et tout cela ne fait de moi qu’un seul peintre, un seul sculpteur, un seul architecte ; et tout cela tient ensemble et inséparablement uni dans mon esprit; et tout cela, dans le fond, c’est mon esprit même, et n’a point d'autre substance ; et tout cela est égal et inséparable.

Lequel des trois que l’on ôte, tout s’en va: le premier, qui est l'art, n’est pas plus parfait que le second, qui est l’idée, ni le troisième , qui est l'amour. L'art produit l’un et l’autre , et on suppose qu'il existe quand il les produit. On ne peut dire ce qui est plus beau ou de commencer ou de terminer, ou d'être produit ou de produire. L'art, qui est comme le père , n’est pas plus beau que l'idée qui est le fils de l'esprit : et l'amour qui nous fait aimer cette belle production, est aussi beau qu’elle : par leur relation mutuelle, chacune a la beauté des trois. Et quand il faudra produire au dehors cette peinture ou cet édifice, l’art, et l'idée, et l'amour y concourront également, et en unité parfaite; en

sorte que ce bel ouvrage se ressentira également de l'art, de l'idée, de l'amour ou de la secrète complaisance qu'on aura pour elle.

Tout cela, quoique immatériel, est trop imparfait et trop grossier pour Dieu. Je n'ose lui en faire l'application ; mais de là, aidé de la foi, je m'élève et je prends mon vol ; et cette contemplation de ce que Dieu a mis dans mon âme quand il l’a créée à sa ressemblance, m'aide à faire mon premier effort.

VIII: ÉLÉv. Sagesse essentielle, personnelle, engendrante et engendrée.

«Dieu m’a possédée », dit la Sagesse '; c’est-à-dire Dieu m'a engendrée, conformément à cette parole d'Eve, quand elle enfanta Caïn : « J'ai, dit-elle, possédé un homme par la » grâce de Dieu *».1l m'a engendrée, avant que de rien faire. Je suis ordonnée, et garde mon rang de toute éternité et de toute antiquité , avant que la terre fût faite; les abîmes n'étoient pas encore, et j’étois déjà conçue : « Dieu m'’enfantoit devant les collines *» :c'est-à-dire devant tous les temps et de toute éternité, parce qu'il n’y a que l'éternité avant tous les temps. Mais Dieu n'a-t-il de sagesse que celle qu'il engendre? À Dieu ne plaise ! car nous-mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure, s’il n’y avoit en nous un fonds de raison dont notre verbe est le-fruit : à plus forte raison y a-t-il en Dieu une sagesse essentielle qui, étant primitivement et originairement dans le Père , le rend fécond pour produire dans son sein cette sagesse qui est son Verbe et son Fils, sa parole, sa raison, son intelligence’, son conseil ; l’idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages; le bouillonnement, pour ainsi dire, ou la première effusion de cœur, et laseule production qui le fait nommer vraiment Père avant tous les temps:« C’est de » là donc, dit saint Paul, que vient toute paternité dans le cie] »et dans la terre‘» ; c’est de là que nous est donnée, à nous

1 Prov. vit. 22. — ? Gen. 1v. {. — % Prov. vil. 29. 23. 94. 25. - ‘ Ephes. 111, 15.

» qui croyons au Fils unique , la puissance d’être enfants de » Dieu à son image, em naissant non du sang, ni de la » volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme , mais de » Dieu’ », qui par sa bonté et par la grâce de son adoption , a daigné nous associer à son Fils unique. -

IX° ÉLÉv. La béatitude de l'âme : image de celle de Dieu heureux dans la Trinité de ses personnes.

Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance, il m'a fait pour être heureux comme lui, autant qu’il peut convenir à une créature; et c’est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses : moi-même qui suis fait pour être heureux, l’idée de mon bonheur, et l'amour ou le desir du même bonheur. Trois choses que je trouve inséparables en moimême, puisque je ne suis jamais, sans être une chose qui est faite pour être heureuse, et par conséquent qui porte en soi-même , et l’idée de son bonheur, et le desir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée.

Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrois perdre plutôt que l’autre, je ne saurois que répondre. Car, premièrement, je ne veux point perdre mon être : je veux, pour ainsi parler, encore moins perdre mon bonheur, puisque, sans bonheur, il vaudroit mieux pour moi que je ne fusse pas,

conformément à eette parole du Sauveur sur son malheureux disciple : « Il vaudroit mieux à cet homme de n’avoir jamais » été * ».Je ne veux donc non plus perdre mon bonheur que mon être, ni non plus perdre l’idée et l'amour de mon bonheur que mon bonheur, puisqu'il n’y a point de bonheur sans cette idée et cet amour.

S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours élé avec moi-même, c’est cette idée et cet amour de mon bonheur ; car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisoit, et desirer ce qui m'étoit convenable : ce qui ne peut provenir que du desir d’être heureux et de la crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paroître dès l'enfance , et comme

1 Joan. 1. 12. 13. — ? Matth. xxvr. 24,

on l’apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu, quoique plus obscurément et plus sourdement, jusque dans le sein de la mère.

Voilà donc une idée qui naît en nous avec nous, et un sentiment qui nous vient avec cette idée; et tout cela est en nous avant tout raisonnement et toute réflexion.

Quand la raison commence à poindre , elle ne fait autre chose que de chercher les moyens, bons ou mauvais, de nous rendre heureux : ce qui montre que cette idée et cet amour. du bonheur est dans le fond de notre raison.

D'une certaine facon, cette idée qui nous fait connoitre notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait. aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentiments se rapportent à celui-là; et pour l’idée du bonheur, il n’est pas moins clair que c’en-est une suite, puisque ce n’est que pour remplir celle-là ,. que nous nous rendons attentifs à toutes les autres. Supposons donc que Dieu qui-nous donne tout et peut aussi nous Ôter ce qui lui-plaît, nous Ôte tout, excepté notre être, et l’idée de notre bonheur, et le desir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose de fort simple; mais dans notre simplicité, nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple, mais plutôt qui concourront toutes trois à sa perfection.

Alors serons-nous heureux? Hélas ! point du tout. Nous desirerons seulement de l'être, et par conséquent nous ne le serons pas, puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin, dont le desir’est la preuve.

Que faut-il donc ajouter à tout cela pour nous rendre heureux ? Il faut ajouter à l’idée confuse que j'ai du bonheur, là connoissance distincte de l’objet où il. consiste, eten même temps changer le desir: confus du bonheur.en la possession actuelle de ce qui le fait. |

Mais où peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connoîtrai, si je la puis posséder? Ce que je connois le plus parfait, c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir si je le puis pos-

séder. Mais qu'est-ce que le posséder, si ce n'est le connoître ? Se possède-t-il autrement lui-même, qu'en connoissant sa perfection? Je suis donc capable de le posséder, puisque je suis capable de le connoître, pourvu qu’en le connoissant je me porte aussi à l'aimer ; puisque le connoître sans l'aimer , c’est le méconnoître en effet.

Après cette heureuse addition qui s’est faite à la connoissance et à l’idée que j'avois de mon bonheur, serois- je heureux? Point du tout. Mais quoi ? Je connois et j'aime Dieu, et cela même, avons-nous dit, c’est le posséder, et c’est posséder ce que je connois de meilleur : et nous avons dit que cela est être heureux : je le suis donc? Cependant, si j'étois heureux, je n’aurois rien à desirer : puis-je dire que je n’ai rien à desirer? Loin de moi cet aveuglement : je ne suis donc pas heureux.

Il faut donc encore chercher en moi-même ce qui me manque. Je connois Dieu, je l'avoue, mais très-imparfaitement : ce qui fait que mon amour pour lui est trop foible : et de là aussi me vient la foiblesse de desirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à desirer de connoître Dieu plus parfaitement que je ne fais : « de le connoître, » comme dit saint Paul, « ainsi que j'en suis connu ‘» ; de le cennoître à nu, « à découvert, » en un mot, de le voir « face » à face ? », sans ombre, sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela, qu’il me dise comme à Moïse : « Je te » montrerai tout bien * » : alors je dirai avec saint Philippe : «Maître, cela nous suffit ‘ ». Mais cela n’est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n’aurons rien à desirer pour Ja connoissance, mais pour l'amour que sera - ce ? Quand nous verrons Dieu face à face , pourrons-nous faire quelque chose de plus que de l'aimer? Non, sans doute; et saint Paul a dit Je « l'amour demeure éternellement sans » jamais se perdre * ». Qu’aura donc de plus notre amour dans cette éternelle et bienheureuse occupation, sinon qu'il sera parfait, venant d’une parfaite connoissance ? Et il ne

RAI ACor. SU. 12. — 2 II. Cor. ni. 18. — 5 Exod. xxxitle 19. — “Joan. x1v. 8. — * L: Cor. xu1, 8.

us

4e É ÉLÉVATIONS

pourra plus changer comme il peut changer en cette. vie: et il absorbera toutes nos volontés dans une seule, qui sera.

celle d'aimer Dieu : « Il n'y aura plus de gémissements, et

» nos larmes seront essuyées pour jamais‘ », et nos desirs s’en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons réduits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image de la Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être, et se manifestant lui-même , produira en nous la vision bienheureuse qui sera en un sens Dieu même, lui seul en étant l'objet comme la cause ; et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même vu et possédé : et« Dieu-sera tout en » tous * »,et il sera tout en nous-mêmos, un seul Dieu uni à notre fond, se produisant en nous, par la vision, et se consommant en un avec nous par un éternel et: parfait amour.

Alors s’accomplira notre parfaite unité en nous-mêmes et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un, c’est que nous serons, et nous verrons, et nous aimerons ; et tout cela sera en nous tous, une seule et même vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur : «Comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, »'ainsi ils seront en nous * » ; un en eux-mêmes, et un avec tous les membres du corps de l'Église qu'ils composent.

Formons donc en nous la Trinité sainte , unis à Dieu, connoissant Dieu, aimant Dieu. Et comme notre connoissance, qui à présentest imparfaite etobscure, s’en ira, et que l'amour est en nous la seule chose qui ne s’en ira jamais et ne se perdra point; aimons, aimons, aimons : faisons sans fin ce que nous ferons sans fin, faisons sans fin, dans le temps, ce que nous ferons sans fin dans l'éternité. O que le temps est incommode ! Quede besoins accablants le temps nous apporte! Quipourroitsouffrir les distractions, lesinterruptions, les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins ? Mais celles des tentations , des mauvais desirs qui

* Apoc. vit. 17, — ? I. Cor. xy. 28. — © Joan. xvil. 21,

n'en seroit honteux autant qu'affligé? « Malheureux homme » que je suis, qui me délivrera de ee corps de mort! »? 0 Dieu ! que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant ! O Dieu éternel, tirez-moi du temps, fixez-moi dans votre éternité! En attendant, faites-moi prier sans cesse, et passer les jours et les nuits dans la contemplation de votre loi, de vos vérités, de vous-même qui êtes toute vérité et tout bien, Amen, amen.

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