‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 4 sur 85 · IV: ÉLÉv. Image plus épurée dans la créature raisonable · texte numérisé non relu

IV: ÉLÉv. Image plus épurée dans la créature raisonable

Tout cela est mort : le soleil, son rayon, sa chaleur; ui cachet, son expression; une image ou taillée ou peinte; un miroir et les ressemblances que les objets y produisent, sont des choses mortes. Dieu a fait une image plus vive de son éternelle et pure génération; et afin qu'elle nous fût plus connue, c’est en nous-mêmes qu'il l'a faite.

Il l'a faite, lorsqu'il a dit : « Faisons l’homme * ». Il voulut alors faire queque chose, où fût déclarée l'opération de son Fils, d’un autre lui-même, puisqu'il dit: « Faisons ». Il voulut faire quelque chose qui fût vivant comme lui, intelligen comme lui, saint comme lui, heureux comme lui: autrement, on ne sauroit ce que voudroit dire, «Faisons l’homme » à notre image et ressemblance ». « A notre image », dans dans le fond de sa nature; « à notre ressemblance », par la conformité de ses opérations avec la nôtre, éternelle et indivisible.

C'est par l'effet de cette parole : « Faisons l'homme à

1 Sap. vil. 26. — ? Gen. 1. 20,

» notre image », que l'homme pense; et penser, C ’est con— cevoir : toute pensée est conception et expression de quelque chose : toute pensée est l’ expression , et par là une conception de celui qui pense , si “celui qui pense pense à lui-même, et s'entend lui-même; et c'en seroit une conception et expression parfaite , éternelle, substantielle, si celui qui pense étoitparfait, éternel, et s’il étoit par sa nature tout substance, sans rien avoir d’accidentel en lui-même, nirien qui puisse être surajouté à sa pure et inaltérable: substance.

Dieu donc qui pense substantiellement, parfaitement, éternellement, et qui ne pense ni ne peut penser qu’à luimême, en pensant, connoît quelque chose de substantiel, de parfait et d'éternel comme lui : c’est là son enfantement, son éternelle et parfaite génération. Car la nature divine ne connoît rien d'imparfait; et en elle la conception ne peut être séparée de Fenfantement. C’est done ainsi que Dieu est Père; c’est ainsi qu’il donne la naissance à un Fils qui lui est égal : c’est là cette éternelle et parfaite fécondité, dont l'excellence nous a ravis, dès que sous la conduite de la foi nous avons osé y porter notre pensée. Concevoir et enfanter de cette sorte, c’est être la perfection et l'original : et concevoir et enfanter comme nous faisons à notre manière im— parfaite , c’est être fait à l’image et ressemblanee de Dieu.

Nous pouvons donc maintenant répondre à la question de Salomon : « Dites-nous son nom, et le nom de,son fils, si » vous le savez ‘» : Nous le savons à présent qu'il nous l’a appris. Son nom est « le Verbe *», la parole: non une parole étrangère et accidentelle ; Dieu ne connoît rien de semblable; mais une parole qui est en lui une personne subsistante, coopératrice, concréatrice , « composant et arrangeant « toutes ces choses aveclui*»,commedit le même Salomon: une personne qui n'apoint commencé, puisque , dit saint Jean : «au commencement elle étoit ‘ » : une personne qui est un avec Dieu, puisque, dit le même saint Jean, «elle est Dieu», et que Dieu essentiellement est un : une personne qui est pourtant distincte de Dieu, puisque, continue le même

Prov. xxx. 4. — ? Joan. 1, 1. — 3 Prov: vi11, 27. 30.—* Joan. Fr. 1.2.

apôtre , elle est en Dieu, avec Dieu, « chez Dieu », apud Deum, son Fils unique qui est dans son sein, in sinu Patris "», qu'il envoie au monde, qu'il fait paroître dans la chair comme le Fils unique de Dieu. Voilà son nom : c'est «le Verbe », c’est la parole, la parole; dis-je, par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est; et conçoit, et engendre, et enfante ce qu'il dit ; enfante par conséquent un parfait, un coéternel, un coessentiel et consubstantiel.

Ne trouvons point ce mystère indigne de Dieu, puisqu'il ne lui attribue rien qui ne soit parfait; ne trouvons point incroyable que Dieu ait révélé le mystère de son éternelle génération à ceux qu'il avoit faits à sa ressemblance, en qui il avoit imprimé une foible image de cette éternelle et parfaite production. Soyons attentifs à nous-mêmes, à notre conception, à notre pensée : nous y trouverons une idée de cette immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle générer que l'Évangile nous a révélée.

Sans cette révélation, qui oseroit porter ses yeux sur cet admirable secret de Dieu? Mais après la foi, nous osons non-seulement le contempler, mais encore en voir en nous une image : nous osons en quelque sorte transporter en Dieu cette conception de notre esprit, et la dépouillant de toute altération , de tout changement, de toute imperfection , il ne nous reste que la pure, que la parfaite, Fincorporelle, l'intellectuelle puissance du Fils de Dieu : et dans son Père, une fécondité digne du premier Être par sa plénitude , par son abondance , par Finfinité d’une nature parfaite, et parfaitement communicative, non-seulement au dehors où tout ce qu’elle produit dégénère jusqu'à l'infini, parce qu'au fond il vient du néant et ne peut perdre la bassesse de cette origine : mais encore en elle-même et au dedans, où tout ce qu’elle produit, étant produit de sa substance, lui est nécessairement égal en tout.

V° ÉLÉv. Le Saint-Esprit : la Trinité toute entière. Dieu est donc fécond; Dieu a un Fils. Mais où estici le

1 Joan. 1. 18.

Saint-Esprit? etoù est la Trinité sainte et parfaite, que nous servons dès notre baptême? Dieu n’aime-t-il pasceFils, et n’en est-il pas aimé? Cet amour n’est ni imparfait ni accidentel à Dieu, l'amour de Dieu est substantiel comme sa pensée ; et le Saint- -Esprit qui sort du Père et du Fils, comme leur amour mutuel est de même substance que l’un et l’autre, un troisième consubstantiel, et aveceux un seuletmême Dieu.

Mais pourquoi donc n'est-il pas Fils, puisqu'il est, par sa production, de même nature? Dieu ne l'a pas révélé. fl à bien dit, que le Fils étoit » unique», car il est parfait ; et tout ce. qui est parfait est unique : ainsi le Fils de Dieu, Fils: parfait d’un Père parfait, doit être unique; et s’il pouvoit y avoir deux fils, la génération du fils seroit imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus fils ; et ne viendra point par génération , quoique de même nature. Que sera-ce donc, que cette finale production de Dieu ? C’est une procession, sans nom particulier : le Saint-Esprit « pro- » cède du Père *»; le Saint-Esprit est l'esprit commun du Père et du Fils : «le. Saint-Esprit prend du Fils? »:et« le Fils » l'envoie “ » comme le Père. Taisez-vous, raisonnements humains : Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe étoit une véritable et parfaite génération : ce que c’étoit que la pracession de son Saint-Esprit, il n’a pas voulu le dire, ni qu’il y eût rien dans la nature qui représentât une action si substantielle, et tout ensemble si singulière. C’est un secret réservé à la vision bienheureuse:

0 Dieu Saint-Esprit vous n'êtes pas le fils, puisque vous êtes l'amour éternel et subsistant du Père et du Fils : qui sup= posez par conséquent le Fils engendré, et engendré comme Fils unique, à cause qu'il est parfait vous êtes parfait aussi, et unique en votre genre et en votre.ordre: vous n'êtes pas étranger au Père et au Fils, puisque vous-en êtes l'amour et l'union éternelle ; vous procédez nécessairement de l’un et de l’autre , puisque vous êtes leur amour mutuel; qui vous . voudroit séparer d'eux, les sépareroit eux-mêmes entre eux, et diviseroit leur règne éternel.

Joan. 1: 18,—°? Z0id, xv. 26. — 9 [bid. xvI. 14. «= 4 Ibid: 7.

Vous êtes égal au Père et au Fils puisque nous sommes également consacrés, « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit '»: el que vous avez avec eux, cun même temple qui est notre âme, notre Corps ? »,tout ce que nous sommes. Rien d’inégal , ni d’étranger au Père et au Fils, ne doit être nommé avec eux en égalité : je ne veux pas être baptisé et consacré au nom d’un conserviteur, je ne veux pas être le temple d’une créature ; ce seroit une idolâtrie de lui bâtir un temple, et à plus forte raison, d'être, et se croire soimême son temple.

VIS ÉLÉY. Trinité créée image de l’incréée, et comme elle incompréhensible.

Revenons encore à nous-mêmes ; nous sommes, nous entendons, nous voulons. D'abord, entendre et vouloir. Si c’est quelque chose, ce n’est pas absolument la même chose ; si ce n’étoit pas quelque chose, ce ne seroit rien, et il n’y auroit ni entendre, ni vouloir; mais si c'étoit absolument la même chose, on ne les distingueroit pas; mais on les distingue ; car on entend ce qu'on ne veut pas, ce qu'on n'aime pas, encore qu'on. ne puisse aimer ni vouloir ce qu’on n’entend point. Dieu même entend et connoît ce qu'il n'aime pas ,.comme le péché ; et nous, combien.de choses entendons-nous que-nous haïssons ,.et que nous ne voulons ni faire ni souffrir, parce qne nous entendons qu'elles nous nuisent ? Nous entendons ce que c’est que se. précipiter du haut d’une tour, .et ce mouvement n'est pas moins bien entendu que les autres : mais cependant on ne le veut pas, à cause qu'il nous est nuisible.

Nous sommes donc quelque chose d’intelligent, quelque chose qui-s’entend..et s’aime soi-même ; qui n'aime que ce qu’il entend , mais qui peut connoître et.entendre ce qu'il n'aime pas : toutefois, en ne l’aimant pas, il sait etentend qu'il ne l'aime pas: et cela même il veut le savoir, et il ne veut pas l'aimer, parce qu'il sait ou qu'il croit qu'il Jui est nuisible ; mais au contraire il veut ne l'aimer pas. Ains’

1 Matth. xxvin, 19. — ? I, Cor. nr. 16. 17. vi. 19.

[Se]

entendre et aimer sont choses distinctes, mais tellement inséparables, qu'il n’y à point de connoissance sans quelque volonté. Et si l'homme , semblable à l'ange, connoissoit tout ce qu'il est, sa connoissance seroit égale à son être : et s’aimant à proportion de sa connoissance, son amour seroit égal à l’un et à l’autre. Et si tout cela étoit bien réglé, tout cela ne feroit ensemble qu’un seul et même bonheur de la même âme, et à vrai dire, la même âme heureuse : en ce que, par la droiture de sa volonté, conforme à la vérité de sa connoissance, elle seroit juste. Ainsi, ces trois choses bien réglées, être , connoître et vouloir, font une seule âme heureuse et juste , qui ne pourroit ni être sans être connue, ni être connue sans être aimée ; ni distraire de soi-même une de ces choses, sans se perdre tout entière avec tout son bonheur. Car, qué seroit-ce à une âme que d'être sans se con— noître ; et que seroit-ce de se connoître , sans s'aimer de la manière qu’il faut s'aimer pour être véritablement heureux ; e’est-à-dire sans s'aimer par rapport à Dieu, quiest tout Le fondement de notre bonheur?

Ainsi, à notre manière imparfaite et défectuense, nous représentons un mystère incompréhensible. Uné Trinité créée , que Dieu fait dans nos âmes , nous représenté Ja frinité incréée, que lui seul pouvoit nous révéler; et pour nous la faire mieux représenter, il a mêlé dans noôs âmes qui hareprésentent, quelque chose d'incompréhensible:

Nous avons vu qu’entendre et vouloir, connoître et aimer sont actes très-distingués : mais le sont-ils tellement, que cc soient choses entièrement et substantiellement différentes ?: Cela ne peut être : la connoissance n’est autre chose que la sub stance de l'âme affectée d’une certaine façon ; et la volénté n'est: autre chose que la substance de l'âme affectée d’une autre. Quand je change ou de pensée ou de volonté, ai-je cette volonté et cette pensée sans que ma substance y entre? Sans doute elle y entre : et tout cela, au fond, n’est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de différentes manières; mais dans son fond, toujours la même. Car en changeant de pensée , je ne change pas de substance; et ma substance demeure une, pendant que mes pensées vont et viennent, et

pendant que ma volonté va se distinguant de mon âme, d'où elle ne cesse de sortir : de même que ma connoissance va se distinguant de mon être, d'où elle sort pareillement: et pendant que tous les deux , je veux dire ma connoissance et ma volonté , se distinguent en tant de manières, etse portent successivement à tant de divers objets, ma substance est toujours la même dans son fond , quoiqu'elle entre tout entière dans toutes ces manières d’être si différentes.

Voilà déjà en moi un prodige inconcevable : mais ce prodige s'étend dans toute la nature. Le mouvement et le repos, choses si distinctes, ne sont, dans le fond, que la substance qui se meut et qui se repose ; qui change à la vérité, mais non dans son fond , quand elle passe du mouvement au repos, et du repos au mouvement. Car ce qui se meut maintenant, c’est la même chose qui se reposera bientôt : et ce qui se repose en ce moment, est la même chose qui bientôt sera mise en mouvement. Et le mouvement droit, et l’oblique, et le circulaire, sont des mouvements divers entre eux, mais qui n’ont qu'une seule et même substance ; et eent circulations successives d’un même corps, ne sont au fond que ce même eorps agité en cercle. Et tout cela est distinet et un; un en substance, distinct en manières. Et ces manières, quoique différentes, n’ont toutes qu'un même sujet, un même fond, une seule et même substance.

Je ne sais qui peut se vanter d'entendre cela parfaitement : ni qui pourra se bien expliquer à soi-même ce que les manières d’être ajoutent à l'être ; ni d’où vient leur distinction dans l'unité et identité qu'elles ont avec l'être même: ni comment elles sont des choses , ni comment elles n’en sont pas. Ce sont des choses ; puisque si c’étoit un pur néanf, on ne pourroit véritablement ni les assurer ni les nier; ee n’en sont point, puisqu'en elles-mêmes elles ne subsistent pas. Tout cela ne s'entend pas bien : tout cela est pourtant chose véritable : et tout cela nous est une preuve , que même dans les choses naturelles, l'unité est un principe de multiplicité eu elle-même, et que l'unité et la multiplicité ne sont pas autant incompatibles qu’on le pense.

O Dieu, devant qui je me considère moi-mème , et me

suis à moi-même une grande énigme ! J'ai vu en moi ces trois choses, être, entendre, vouloir. Vous voulez que je so1s toujours, puisque vous m'avez donné une âme immortelle, dont le bonheur ou le malheur sera’ éternel; et si vous vouliez, j'entendrois et voudrois toujours la même chose : car c’est ainsi que vous voulez que je sois toujours , quand vous me rendrez heureux par votre-présence. Si je voulois et n’entendois que la même chose , comme je n’ai qu'un seul être , je n’aurois aussi qu’une seule comnoissance et une seule volonté , ou-si l’on veut, un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connoissance et mon amour ou ma volonté n’en seroient pas pour cela moins distingués entre eux, ni moinsidentifiés; c’est-à-dire n'en seroient pas moins un avec le fond de mon être, avec ma substance. Et mon amour ou ma volonté ne pourroient pas ne pas venir de ma connoissance : et mon amour seroit toujours une chose que je produirois en moi-même, et je ne produirois pas moins ma connoissance ; et toujours il y auroit en moi trois choses, l'être produisant la connoissance, la connoïssance produite , et l'amouraussi produit par l’un et par l’autre. Etsi j’étois une nature incapable de tout accident survenu à sa substance , et en qui il fallût que tout fût substantiel'; ma connaissance et mon amour seroient quelque chose dé substantiel:et de subsistant; et je serois trois personnes subsistantes dans une seule substance ; c’est-à-dire, je serois Dieu. Mais comme il n'en est pas ainsi, je suis seulement fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, etun crayon imparfait de cette unique: substance qui est tout ensemble, Père, Fils, et Saint-Esprit : substance qui est incompréhensible dans sa trine divinité, qui n’est au fond qu’une même chose, souveraine, immense, éternelle; parfaitement une en trois personnes distinctement subsistantes, égales, consubstantielles ; à qui est dû un seul culte, une seule: adoration, un seul amour; puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils, ni aimer le Fils sans aimer son Père , ni les aimer tous deux’sans aimer leur union éternellement subsistante , et leur amour mutuel. Et pour aider la foi qui m’attache à ce mystère incompréhensible, j'en vois en moi-même une ressemblance qui, tout

imparfaite qu'elle est, ne laisse pas d'avoir quelque chose que je ne puis comprendre ; et je me suis à moi-même un mystère impénétrable. Et pour m'ôter toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension, je commence par la perdre premièrement, non-seulement dans tous les ouvrages à la nature, mais encore dans moi-même plus que dans tout e reste.

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