‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 53 sur 85 · DEPUIS LE DIMANCHE DES RAMEAUX JUSQU'A LA CÈNE · texte numérisé non relu

DEPUIS LE DIMANCHE DES RAMEAUX JUSQU'A LA CÈNE

[ Jour. Entrée triomphante de notre Seigneur dans Jérusalem : il y est reconnu roi, fils de David, et le Messie. (Joan. x11. 12—30. Matth. xx1. 2-17. Marc. x1. 1—17. Luc. xix. 28—18.).

Toutes ces lectures nous apprendront l'entrée triomphante de Jésus dans Jérusalem, ce qu'il y fit et ce qu’il y dit. La tradition de l'Église met cette entrée au premier jour de la semaine, qui est un dimanche, qu'on appelle pour cette raison le dimanche des Rameaux, Dominica in ramis Palmarum.

Quoique le premier avénement de Jésus-Christ, contre l'attente des Juifs, dût se passer en humilité, il ne devoit pas être destitué de cette gloire et de cet éclat que les Juifs attendoient. Cet éclat étoit nécessaire pour leur faire voir que, tout humble qu'étoit le Sauveur , et tout méprisable qu'il paroissoit selon le monde , il y avoit dans ses actions ct dans sa personne de quoi lui attirer la plus grande gloire que les hommes puissent donner sur la terre, et jusqu’à le faire roi, si l'ingratitude des Juifs et une secrète dispensation de la sagesse de Dieu ne l'eùt empêché. C’est donc ce qui parut à cette entrée, la plus éclatante et la plus belle qui fût jamais, puisqu'on y voit un homme, qui paroissoit le dernier de tous

les hommes en considération et en puissance, recevoir tout d'un coup de tout le peuple, dans la ville royale et dans le temple, des honneurs plus grands que n’en avoient jamais reçu les plus grands rois. Voilà donc cet éclat dont nous parlons ; mais le caractère d’humiliation et d'infirmité, inséparable de l'état du Fils de Dieu sur laterre, n’y devoit pas être oublié ; et nous l’y verrons aussi, après que nous aurons auparavant considéré le caractère de gloire et de grandeur.

I faut donc savoir que le Fils de Dieu, quoiqu'il parût à l'extérieur le dernier des hommes, étoit né pour être roi de la manière du monde Ja plus admirable et la plus auguste, puisque c'étoit par l'admiration que causoient ses exemples, sa sainte vie, sa sainte doctrine, ses grands ouvrages el ses miracles, sans aucun autre secours. Le Sauveur avoit paru par ces mérveilles si secourable au genre humain, que les troupes oublioient tout pour le suivre, avec leurs femmes et leurs enfants, jusqu'aux déserts les plus éloignés, sans songer à aucun besoin; et Jésus «en ayant nourri avec cinq » pains d'orge et deux poissons jusqu'à cinq mille, sans » compter les femmes et les enfants » , ils furent tellement ravis, qu'ils « vouloient venir » en foule «pour le faire roi », et le reconnoître pour le Christ. On eût donc vu dès lors quelque chose de l'éclat qui a paru aujourd'hui, si Jésus, qui avoit ses temps réglés » pour toutes choses, ne «se füt » retiré « bien avant « dans le désert pour l'empêcher ‘ ».

Mais au jour des Rameaux, il lui plut de laisser éclater l'admiration que les peuples avoient pour lui. C'est pourquoi ils accoururent au devant de lui avec des palmes à la main, criant hautement qu'il étoit leur roi , le vrai fils de David qui devoit venir, etenfin le Messie qu'ils attendoient. Les enfants se joignoient à ces cris de joie , et le témoignage sincère de cet âge innocent faisoit voir combien ces transports étoient véritables. Jamais peuples n’en avoient tant fait à aucun roi : ils jetoient leurs habits par terre sur son passage; ils coupoient à l'envi des rameaux verts pour en couvrir les chemins; et tout, jusqu'aux arbres, sembloit vouloir s'incliner

5 Matth. xiv. 13. 21.Joan. vi. 14. 15

ets’abatitre devant lui. Les plus riches tapisseries qu'on ait jamais tendues à l'entrée des sois, n’égalent pas ces ornements simples et naturels. Tous les arbres ébranchés pour l'usage qu'on vient de voir, tout un peuple qui se dépouille Pour parer en cette manière le chemin où passoit son roi, fait un spectacle ravissant, Dans les autres entrées on ordonne aux peuples de parer les rues, et la joie, pour ainsi dire, est commandée. Ici tout se fait par le seul ravissement du peuple. Rien au dehors ne frappoit les yeux; ce roi pauvre et doux étoit monté sur un ànon, humble et paisible monture : ce n’étoient point ces chevaux fougueux, attelés à un chariot, dont la fierté attiroit les regards. On ne voyoil ni satellites, ni gardes, ni l'image des villes vaincues, ni leurs dépouilles, ou leurs rois eaptifs. Les palmes qu’on portoit devant lui marquoient d’autres victoires ; tout l'appareil des triomphes ordinaires étoit banni de celui-ci. Mais on voyoit à la place les malades qu'il avoit guéris, et les morts qu'il avoit ressuscités. La personne du roi et le souvenir de ses miracles faisoient toute la recommandation de cette fête. Tout ce que l’art et la flatterie ont inventé pour honorer les conquérants dans leurs plus beaux jours, cède à la simplicité et à la vérité qui paroissent dans celui-ci. On conduit le Sauveur avec celte pompe sacrée par le milieu de Jérusalem jusqu'à la montagne du temple. Il y paroît comme le Seigneur et comme le maître, comme le fils de la maison, le fils du Dieu que l’on y sert, ainsi que nous verrons. Ni Salomon qui en fut le fondateur, ni les pontifes qui y oflicioient avec tant d'éclat, n’y avoient jamais reçu de pareils honneurs.

Arrêtons-nous ici, et donnons le loisir de considérer le détail de ce grand spectacle.

Ile Jour. Le règne de Jésus-Christ sur les esprits et sur les cœurs, par ses miracles, par ses bienfaits et par sa parole. (Joan. x11. 12.—19. Matth. xx1. 1. — 17. Marc. xx. 1.—18. Luc. xix. 28.—48.)

Ce qui attira au Sauveur toute cette gloire, ce fut le bruit de ses miracles, et, en particulier, celui de Lazare ressuscité, qui venoit d'être fait à la porte de Jérusalem. « Car toute « Ja troupe qui étoit avec lui lorsqu'il le fit sortir du tom-

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beau», où il pourrissoit, « lui rendoit témoignage : et c'est » pour cela que la troupe » de ceux qui étoient venus à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâque, « accourut au » devant de lui, parce qu’ils avoient appris qu’il avoit fait miracle ‘». On célébroit aussi ses autres miracles, dont la réputation avoit rempli toute la Judée. «Et pendant qu'il » descendoit la montagne des Olives, les troupes de ses disciples, saisies d’une joie subite, se mirent à louer Dieu de toutes les guérisons et de toutes les merveilles qu’ils » avoient vues” ». £a doctrine demeuroit aussi confirmée par ses miracles, car il les avoit faits expressément en témoignage de sa mission et de la vérité qu'il annoncçoit. « Mon » Père», avait-il dit en ressuscitant Lazare , je sais que vous » m'écoutez toujours; mais je parle ainsi devant tout ce » peuple, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyé *». Et dès le commencement de sa prédication, il avoit dit aux docteurs de la loi : « Lequel est le plus facile de dire à un pa- » ralytique : tes péchés te sont remis; ou de lui dire : lève- » toi, prendston lit sur tes épaules, et marche? Or, afin que » vous sachiez que le fils de l’homme a le pouvoir sur le terre » de remettre les péchés, Lève-toi, mon fils, dit-il au » paralytique, et va-t-en en ta maison ‘». C’est pourquoi il joignoit ensemble la prédication de l'Évangile et la guérison des maladies. «Il alloit par toute la Galilée, enseignant dans » leurs synagogues, et prêchant l'Évangile du royaume, et » guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple° ». C'est aussi ce qui lui attiroit cette grande réputation, et amassoit tant de monde autour de lui; car, ajoute le même évangéliste, « sa réputation se répandit dans toute la

» Syrie, et plusieurs troupes le suivoient de la Galilée, et

de la Décapole, et de Jérusalem, et de la Judée, et du » pays d'au delà le Jourdain * ». Ce furent donc ces troupes qui le suivoient, qui commencèrent ces cris de joie, auxquels tout Jérusalem et tout le reste du peuple applaudit.

Sa doctrine, ainsi confirmée, lui attiroit cette admiration et la réputation d'un grand prophète; et il y avoit aussi dans

Le ÿ Ÿ

1 Joan. xt1. 17. (8. — ? Luc. xix. 37. —# Joan.x1. 41. 49. = 4 Matt. 1x. 5. Marc. 1r. 9. 10. 11. Lue, v. 23. 24,—5 Matt. jv. 23. 1bid,95.

SUR L'ÉYANGIL", 469

ce qu'il disoit un caractère d'autorité et une efficace qu’on n’a. voit pas encore vus parmi les hommes. « Car il les enseignoit » comme ayantautoritéet puissance, et non comme leurs doc » teurs etles pharisiens'». Tout le monde l'appeloit « Seigneur » et Rabbi *» c’est-à-dire Maître, quoiqu'il n’eût étudié sous aucun docteur de la loi et qu'il n’eût fait aueuue des choses qui donnoient ce titre parmi les Juifs. Tout le peuple étoit suspendu et » ravi en admiration ea l’écoutant * » et on ne pouvoit douter qu'il ne fût celui à qui le Psalmiste avoit chanté : «O le plus » beau des enfants des hommes! la grâce est répandue sur vos lèvres ‘» On quittoit tout pour l'entendre, tant le charme de sa parole étoit puissant, et tant on étoit non-seulement touché, «mais ravi de l'agrément de ses discours, et des paroles de » grâce qui sortoient de sa bouche; car tout le monde luiren- » doit ce témoignage ‘». Et ce n’étoient pas seulement ses disciples qui lui disoient: «Maître, à qui irions-nous? Vous avez les » paroles de la vie éternelle ® » mais encore ceux qui venoient avec ordre, et dans le dessein de le prendre, « étoientpris » eux-mêmes par ses discours, et n’osoient mettre la main » sur lui ’; » en sorte que les pontifes et les pharisiens qui les avuient envoyés, leur demandant : « Pourquoi ne l’avez-vous » pas amené»?ils leurrépondirent:«Jamais homme n'a parlé » comme cet homme * » : ce qui fit que les pharisiens étonnés leur demandoient : « Ne voulez-pas aussi vous laisser séduire » comme les autres: »? Mais ces docteurs et ces pharisiens eux-mêmes, qui méprisoient tant ceux qui croyoient en lui, et ne lui parloient que pour le surprendre, ne savoient euxmêmes que ui répondre; car il leur fermoit la bouche par des réponses précises et décisives, « et ils n’osoient plus » l'interroger ‘* ». Voilà donc ce règne admirable prédit dans le Psaume, et tous les peuples gagnés au Sauveur par le charme de sa parole et par la grâce répandue sur ses lèvres. Le prophète y ajoutoit celle « de la vérité » qu'il annoncoit, » de la justice » dont il étoitle parfait modèle, « de la douceur ‘ » et de la bonté avec laquelle il guérissoit tous les ma-

Matth. vri. 29. — ? Joan. 111. 2 — ? Luc. x1x. 48. — ‘ Ps. XLIV.5. 5 Luc. 1v. 22. — 6Joan. vi. 69. —7 Jbid. N11. 44. — 8 Ibid. 45. 46. — 9 Ibid, 47.—19 Matt, xxt1. 45. — 1 Ps. XLIV, 5. 8.

lades, ne faisant servir sa puissance que pour le soulagement des malheureux et de tout le genre humain.

Qui jamais avoit régné de cette sorte ! Mais c’est ainsi que Jésus régna. Ainsi sa doctrine et ses miracles firent tout l’effetextérieur qu'ils devoient faire naturellement sur tous les esprits. On le suivoit, on l’admiroit, on lui applaudissoit, on le recevoit avec des cris de joie ; et il n’y avoit que ses envieux qui frémissoient, et qui néanmoins n’osoient parler. Mais d'où vient donc qu'il eut si peu de véritables disciples ? D'où vient que les cris qui l’envoyoient à la croix : « Cruci- » fiez-le, crucifiez-le ! », suivirent de si près ceux qui le célébroient comme le fils de David, et que l’on compte à peine six-vingts hommes parmi les frères, c’est-à-dire parmi les disciples , qui se renfermèrent dans le cénacle pour recevoir le Saint-Esprit? Cest que les disciples de Jésus-Christ ne sont pas ceux qui l’admirent, qui le louent, qui le célèbrent, qui le suivent même à l'extérieur et jusqu'à un certain point; mais ceux qui le suivent au dedans et partout, qui observent tous ses préceptes, qui portent sa croix, qui se renoncent eux-mêmes. Et le nombre en est petit ; et il faut, outre les attraits de la parole et des miracles, une parole intérieure que tout le monde ne veut pas entendre, et un miracle qui change les cœurs, dont notre orgueil et notre mollesse empêchent l'effet.

Soyons donc de vrais disciples de Jésus. « Si vous demeurez » dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous » connoîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira * ». Et encore : « Mon père sera glorifié, en ce que vous rapporterez * beaucoup de fruits, et que vous serez mes vraisdisciples’», les disciples dignes de ce nom. Et enfin, «celui qui m'aime, » dit-il, « est celui qui garde mes commandements ‘ ». Les autres peuvent me louer, m'admirer, me suivre au dehors, et se glorifier d'être mes disciples ; car on se fait toujours beaucoup d'honneur d’avoir un tel maître ; mais ils ne m'’aiment pas et je ne les connois point, ni je ne les mets au rang des miens.

F Joan, x1x. 6. —? Jbid. vint. 31. 32, —8 Tbid. xv. 8.— 4 Tbid.xvr.21.

IF. Jour. Entrée triomphante de notre Seigneur. Tout en avoit été prédit jusqu'aux moindres circonstances ({bid.).

Considérons ce que fit Jésus pour préparer son entrée.

Comme il étoit en Bethphagé, proche de Béthanie, dans le penchant du mont des Olives, presque à la porte de Jérusalem, comme on a vu, il envoya deux de ses disciples, avec ordre delui amener une ânesse et son ânon, qu'ils trouveroient dans un certain château qu'il leur montroit vis-à-vis d'eux. Sile maitre y apportoit quelque obstacle, il n’y avoit qu'à lui dire : Le Seigneur en a besoin, et aussitôt on les devoit laisser aller. Tout se fit comme Jésus l’avoit dit. Ils étendirent leurs manteaux sur ces paisibles animaux, et ils mirent Jésus sur l’ânon que personne n’avoit jamais monté. Là commencèrent tout d'un coup ces cris de joie dont nous avons parlé. «Ses disci- » ples ne savoient pas le mystère de ce qu’ils faisoient ; mais » après que Jésus fut glorifié, ils se ressouvinrent que toutes » ces choses avoient été écrites de lui, et qu’ils les avoient ac- » complies » sans y penser ‘. Car il étoit écrit dans Zacharie : « Ne crains point, fille de Sion : ton roi doux et pauvre, juste »et sauveur, vient à toi monté sur une ânesse et sur son » ânon *. »

Jésus avoit tout prévu, et sachant les prophéties, il les accomplissoit toutes avec connoissance. C’est ce qu'il fit jusqu’à la mort ; etc’est pourquoi jusque sur la croix, « voyant que tout s’accomplissoit, » et qu’il ne lui restoit plus rien à accomplir durant sa vie que cette prophétie de David * : « Ils » m'ont donné du fiel à boire, et, dans ma soif, ils m'ont » abreuvé avec du vinaigre ; » il dit: « J'ai soif. » On lui présenta le breuvage qui lui avoit été prédestiné , «il en » goûta » autant qu'il falloit pour accomplir la prophétie ; après il dit : « Tout est accompli, » il n°y a plus qu’à rendre l'âme. A l'instant «il baissa la tête,» et se mit volontairement en la posture d’un homme mourant, « et il expira ‘ ».

Jésus done savoit ce qu’il vouloit, qui étoit l'accomplisse-

1 Joau. xt1. 15. 16. — ? Zach. 1x. 9. Matth.xxr. 5. —. Ps.LXVIIT. 21. — Joan. xix. 28. 30.

ment des prophéties ; maïs une vertu cachée exécutoit tout le reste. Il se trouva précisément un vaisseau où il y avoit du vinaigre ; il se trouva une éponge dans laquelle on lui pouvoit présenter à la croix le vinaigre où on la trempa ; on l’attacha au bout d’une lance, et on la lui mit sur la bouche. La haine implacable de ses ennemis que le démon animoit, mais que Dieu gouvernoit secrètement, fit tout le préparatif nécessaire à laccomplissement de la prophétie. Ainsi, dans cette occasion , l’ânesse et l’ânon se trouvèrent à point nommé près du lieu où se devoit faire la célèbre entrée. Le maître les laisse aller; on met Jésus dessus sans savoir ce qu’on fait ; une soudaine joie saisit les peuples ; les cris s'en ensuivent; et Dieu agit secrètement, non pas sur deux ou sur quatre , ce qu'on pourroit attribuer à quelque concert ; mais sur toute la multitude, et jusque sur les enfants, parce qu'il étoit encore ainsi prédit. Si les plus petites choses s'accomplissent, si tout jusqu'à l’ânon et l'ânesse , et jusqu’au vinaigre , que crains-tu , chrétien ? et peux-tu douter des magnifiques promesses qui t'ont été faites ? Jésus a tout vu, tout prévu, pensé à tout, tout préparé ; marche en confiance et ne crains rien.

Les saints Pères disent que l’ânon, que nul autre que Jésus n’avoit monté, représentoit les gentils, indomptables et indociles animaux que nul autre avant Jésus n’avoit subjugués. Venez, âmes indisciplinées, venez vous soumettre à Jésus, abaissez-vous, et laissez-vous conduire au lien qu’il vous met au cou.

Admirez encore une fois le triste et pauvre équipage de ce roi ; mais aussi étoit-ce un roi pauvre, qui n'étoit riche qu'en grâces. « Voici, » dit Zacharie, «ton roi pauvre, juste et sau- » veur ‘ ». Mais écoute la suite de la prophétie ; avec ce foible équipage, « je mettrai en fuite les chariots d'Ephraïm attelés » à quatre chevaux, et les fiers coursiers de Jérusalem, et tous » les arcs tendus pour le combat seront rompus, et il annon— » cera la paix aux gentils ; et sa puissance s’étendra d’une » mer à l'autre, et depuis les fleuves » sur lesquels il prêchera, et où il donnera le nouveau baptême, « jusqu'aux extrémités

4 Zach. 1x. 9.

» de la terre. Et vous,» Ô Sauveur victorieux ! vous avez, avec » le sang de votre alliance , tiré vos prisonniers du lac où il » n'y à point d'eau» , et du cachot ténébreux d'une prison. Voilà toutes les nations les plus belliqueuses et les plus fières rachetées, délivrées par ce roi monté sur un âne.

IV* Jour. Jérusalem, figure de l’âme livrée au péché. Notre Seigneur prédit ses malheurs.

Suivons Jésus , et apprenons de saint Luc ce qu'il fit en descendant vers Jérusalem , et approchant de ses portes , et en la regardant. Lisez Lue , xix. 29 , et appuyez sur le verset 41 et suivants, jusqu'au 45.

Dans les malheurs de Jérusalem nous voyons ceux des âmes qui. périssent. « Il viendra », dit Jésus ?, «un temps malheu- » reux pour toi, où tes ennemis t'environneront de tranchées ; » ils t'enfermeront et te serreront de toutes parts.» Ainsi arriva-t-il à Jérusalen de point en point; on sait les effroyables travaux que firent les Romains, et cette muraille qu’ils élevèrent autour de cette ville malheureuse, qui laserroit tous les jours de plus en plus; ce qui causa l’horrible famine, que tout le monde sait, où les mères mangeoient leurs enfants. Ainsi arrivera-t-il à l'âme pécheresse, serrée de tous côtés par ses mauvaises habitudes : la grâce ni le pain de vie n’y pourront plus trouver d'entrée ; elle périra de faim ; elle sera accablée de ses péchés, et il n’y restera plus pierre sur pierre. Etrange état de cette âme, renversement universel de tout l'édifice intérieur! Plus de raison ni de partie haute, tout est abruti, tout est corps, tout est sens, tout est abattu, et entièrement à terre.

. Qu’est devenue cette belle architecture qui marquoit la main de Dieu ? Il n'y a plus rien, il n’y a plus pierre sur pierre, ni suite, ni liaison dans cette âme ; nulle pièce ne tient à une autre , et le désordre y est universel. Pourquoi ? le principe en est Ôté : Dieu. Sa crainte, la conscience , ces premières impressions qui font sentir à la créature raisonnable qu'elle a un souverain ; ce fondement renversé, que peut-il rester en son entier ?

1 Zach. 10. 11..-.2 Luc, xix. 49,

Mr

A ce triste spectacle, Jésus ne peut retenir ses larmes. « Si tu savois !» Ô mon âme, «si tu savois ! » Il n’achève pas, les sanglots interrompent son discours , sa Jangue ne peut exprimer l’aveuglement de cétte âme. « Si’tu savois! du » moins en ce jour qui t'est encore donné , » ét où Dieu te visite par sa grâce ! Il y à un jour que Dieu sait, après lequel il n'y à plus pour l’âme aucune ressource ; « parce que, » dit Jésus, «tu n’as pas connu le temps où Dieu te visitoit'. » Quand une lumière intérieure te montre tes crimes, quand tu es invitée à donner gloire à Dieu, et que tout crie en toi qu'il faudroit te donner à lui ; comme en ce jour de la visite de Jérusalem, tout le monde, et jusqu'aux enfants, crient au fils de David ; si tu n'écoutes, le moment se passe ; cette grâce si vive et si forte ne reviendra plus.

« Tout ceci est caché à tes yeux *.» Ton cœur est appesanti , tes yeux sont fermés et obscurcis , tes passions l’aveuglent, un voile obscur est sur tes paupières, un affreux assoupissement les appesantit. O âme ! Jésus en pleure, et tu ne te pleures pas toi-même? Pleure, pleure , ô spirituelle Jérusalem ! pleure ta perte, du moins en ce jour que le Seigneur te visite d’une manière si admirable ; si jusques ici tu as été insensible à ta propre ‘perte, pleure aujourd'hui, et tu vivras. Ne perds aucun moment de grâce, parce que

tu ne sais jamais si ce ne sera pas le dernier qui te sera donné.

V* Jour. Dernier séjour de Jésus-Christ en Jérusalem, plus digne de remarque. (Lisez Matth. xx1. 10—15; Marc. x1. 11—18; Luc. xIx. 45 jusqu’à la fin).

« Toute la ville est émue » pendant que Jésus la traverse en triomphe. « Qui est celui-là ?» Et les peuples qui accompagnoient le nouveau roi, répondoient : C’est Jésus le prophète de Nazareth de Galilée *.

Jésus-Christ avoit commencé sa prédication en Galilée , à Capharnaüm et aux environs, conformément à la prophétie d'Isaie , rapportée en saint Matthieu ‘, Nazareth étoit la de-

" Luc. x1x. 492. 44. — ? Jbid. 49, — 8 Matth. xx1. 10. 11.— 4 Ts. 1x. 1. 2. Matth. 1v. 13. 15. 16.

meure de ses parents et la sienne ; mais depuis sa prédication il s'établit avec les siens à Capharnaüm. Cette ville avec les villes et contrées voisines, virent la plupart de ses miracles, et ouirent la plus grande partie de ses instructions. C'étoit même dans la Galilée qu'il avoit choisi ses apôtres ; la troupe de ses disciples étoit presque toute de ce pays ,eten entrant avec lui dans Jérusalem ils faisoient honneur à leur patrie du nom d'un si grand prophète.

Cependant le nom du Sauveur n'étoit pas moins célèbre dans Jérusalem , où le bruit de ses miracles s’étoit porté de toutes parts, en sorte que dans le temps qu’il prêchoit en Galilée, « une grande troupe venue de Jérusalem et de la Judée le suivoit '. »

Ilne manquoit point de venir à Pàâque, selon l'ordonnance de la loi, dans cette ville et au temple ; et il y venoit aussi à d’autres solennités principales. Il y faisoit éclater sa doctrine et ses miracles d’une manière admirable, et autant ou plus qu’en aucun autre endroit de la terre sainte, comme dans la ville royale où Dieu avoit établi son nom, et qui étoit le siége et le chef de la religion. La résurrection de Lazare avoit été faite à la porte de Jérusalem en Béthanie ; la troupe qui l’accompagnoil au célèbre jour de son entrée, étoit grossie par les habitants de Jérusalem, qui avoient vu celte étonnaunte résurrection ; comme il est aisé de le conclure de saint Jean *.

Ce qui obligeoit le Sauveur à demeurer ordinairement en Galilée, c'étoit que les pontifes, et les autres qui machinoient sa mort, n’avoient pas le même pouvoir, ni les mêmes moyens d'exécuter ce noir dessein en ce pays-là que dans Jérusalem et aux environs. C’est aussi cequi donna lieu à l'accomplissement de la prophétie d'{saïe qu'on vient de voir; et tout se faisoit convenablement, puisque Jésus devoit passer toute sa vie danslapersécution,dansles périlsavecles persécutions, et,pour ainsidire, dansune fuite continuelle, à cause dela haine des Juifs. Etnéanmoins quand il falloit, et dansles tempsles plus solennels, il paroissoit dans Jérusalem, afin quelalumière de l'Évan-

1 Matt. 1v. 25. — ? Joan. xt. 18. 20 ; et x11. 17. 18.

476 MÉBITATIONS

gile se répandit de là dans tout le pays, comme du chef sut, les membres. 1

Admirons les douces voiesde la sagesse de Dieu, quine veut point que son Fils fasse tout par miracle et par puissance; pre: mièrement, pour accomplir les mystères de son humiliation: secondement, pour apprendre par son exemple, à ses disciples, les précautions et la prudence avec laquelle ils doivent agir en toutes choses.

SuivonsJésus à Jérusalem, où il va paroître pour la deruière fois, et où aussi il va donner les instructions et accomplir les mystères les plus essentiels. C’est aussi pour cette raison qu’il yentre à cette fois avec plus d'éclat que jamais; pour rendre les peuples, et dece temps, et detousles siècles, plus attentifs à tout ce qu’il y alloit dire et faire. Voyons donc avant toutes choses ce qu’il fera dans le temps; carc'est làqu'il va descendre.

V1° Jour. Caractère d’autorité dans le triomphe de Jésus-Christ. Son zèle pour la sainteté du temple (Zbid. ).

Jésus va descendre au temple, comme les triomphateurs le pratiquoient ordinairement, même parmi les peuples idolâtres. Car il y avoit une notion dans tout le genre humain, qu'il falloit rapporter à la divinité toute la gloire ; que ce qu'il y avoit de plus élevé parmi les hommes devoit s’abaisser à ses pieds,et qu'à vrai dire, c’étoit à Dieu seul qu'appartenoit le triomphe. C’est pourquoi il est appelé « le triomphateur d’Israë l' ». Allez donc, à Sauveur ! portez à votre Père dans son temple la gloire du plus beau triomphe qu'on ait jamais vu parmi les hommes, et la figure de tous les autres que vous devez remporter dans le ciel, sur toute la terre et sur les enfers,

Jésus-Christ devoit paroître dans le temple, non-seulement pour y rendre à Dieu le culte suprême, mais encore comme son fils, «comme le fils de la maison*», pour y ordonner ce que son Père, qui l'y envoyoit, lui avoit prescrit.

‘Ainsi, d’abord qu'il y entre, « il regarde tout et de tous côtés” », selon la remarque de saint Marc.

Comme il étoit tard, il se retire pour ce jour ; mais il y re-

1 Reg. xv, 29. — ? Heb. xx. 6. — 3 Marc. xx, fie

vient le lendemain. I en chasse avec autorité les vendeurs et les acheteurs ;ilrenverse leurs bureaux, leurs tables, leurs chaises, leurs marchandises, leur argent; il n’épargne pas les personnes, qu’il chasse du saintlieu, apparemment à grands coups de fouet, et avec descordes ramassées, comme ilavoit fait autrefois, et en leur disant : « Otez tout cela d'iciet ne faites pasune maison de trafic de la maison de mon Père. Il parle donc, et il agit encore un coup comme le fils de la maison, et avec une pleine autorité, sans que personne le contredise.

En même temps, pour montrer cette autorité, il fait dans le temple ses guérisons ordinaires; «il y guérit les aveu- » gles et les estropiés qui se présentèrent ». Il confirme ce qu'il avoit fait par l’Écriture. « Il est écrit, » dit-il, «ma maison est une maison de prières »: c’est ce que Dieu avoit dit par la bouche d'Isaïe. Il y ajoute le reproche : « Et vous », dit-il, «vous en faites une caverne de voleurs », ainsi que Jérémie l'avoit prédit.

Alors donc fut accompli cet oracle de David : « Et moi j'ai » été établi de Dieu comme roi sur Sion, sa sainte montagne, » annonçant et prêchant ses préceptes ». On vit dansson temple «le Dominateur et l’Ange du Testament », que Malachie avoit prédit. Jésus-Christ y exerce de plein droit toute l'autorité de son Père. « Il ne souffroit pas », dit saint Marc, « qu'on passât avec un vaisseau par le temple », ni qu’on fit servirde chemin publie un lieu sisaint. L'Évangile ne dit pas qu'il le défendoit, mais qu'il ne le souffroit pas, et c’est-àdire, à en juger parle reste de ses actions, qu’il les repoussoit et les chassoit; du moins qu’il les reprenoit avec menaces. S'il n’avoit fait qu'ordonner, ce seroit un acte d'autorité; mais il agit, il renverse, il frappe; ce qui est encore un acte de zèle. Ce qui fait aussi que saint Jean et tous ses disciples appli quèrent à cette action cette parole de David : «Le zèlede votre » maison m'a dévoré ».

Le zèle est une ferveur de l'amour de Dieu, trop vif pour attendre le secours d'autrui, ni pour s'astreindre aux formes

1 Joan. 11. 15. 16. —? Matth. xx1. 14. — * Ts. LVI. 7.— ‘Matth. XXI. 13. Jérém. var. 11. —® Ps. 1. 6 — © Malach. 111. 1. -- ? Marc. x1. 16. = 8 Ps. LxvnI. 10. Joan. f1. 17.

ordinaires, mais agissant par lui-même, etau dessus de ses forces, avec une espèce d’excès, par une absolue confiance en la puissance de Dieu : c’est ce qui paroît dans cette action du Sauveur.

Remarquez ces paroles : « Une caverne de voleurs », qui doit faire trembler tous ceux qui trafiquent, puisqu'elle leur fait sentir que, dans l'usage commun, et si l’on n’y prend garde, le trafic n’est qu’un tissu de mensonge, de tromperie et de vol.

Remarquez aussi avec tous les interprètes, que ce qu'on vendoit dans’ le temple étoit des bœufs, des brebis, des colombes, toutes choses qui servoient aux sacrifices; et néanmoins Jésus chasse tout : non que ces ventes fussent mauvaises, mais parce que ce n’étoit pas le lieu de les faire. Que feroit-il des discours, des irrévérences, et de tant de choses infâmes qu'on fait dans le temple?

Remarquez encore qu'il parle en particulier à ceux qui vendent des colombes. Ce que les saints ont entendu dessimoniaques, qui vendent le Saint-Esprit et ses grâces, qui entrent par d’indignes commerces dans les emplois ecclésiastiques et spirituels, et qui, en quelque façon que ce soit, négocient pour avoir les voix de ceux qui les donnent. « Otez, Ôtez » tout cela , dit le Sauveur.

Le temple alloit périr ; et Jésus qui le va prédire, comme nous verrons, ne l’ignoroit pas : et cependant ilen défend avec tant de zèle et d'autorité la sainteté pendant qu'il subsiste. C'est done pour apprendre aux chrétiens ce qu'ils doivent aux nouveaux temples, dont le temple de Jérusalem n’étoit qu'uñe foible et imparfaite figure, et infiniment au dessous des mys— tères des. chrétiens, dont Jésus-Christ fait le fonds, et où se trouve son saint corps et son sang précieux. Tremblons, tremblons à la seule vue et à l'approche de ce sanctuaire.

Mais « nousavons toujours un temple! ». Notre âme en est un, nos Corps en sont en : respectons ce temple si saintement consacré, et inséparable de nous-mêmes. N'y laissonsentrer, ni même passer rien d'impur ni de profane. Gardons-nous

1 PHCOr AIT. 10:17:

bien de le faire servir à aucun indignetrafic. Respectons « ce temple et le Saint-Esprit qui y habite ‘ ».

VIF Jour. Caractère d’humiliation dans letriomphe même du Sauveur.

Jalousie des pharisiens (Joan. x11. 18 et suiv. Matth. xxt. 15. 16. Luc. xIx. 39. 40.).

Le règne du Sauveur devoit être glorieux et éclatant, quoique d’une autre gloire et d’un autre éclat que celui que les juifs charnels s’étoient imaginé. Nous avons même vu que Jésus satisfaisoit en quelque facon même à cette attente grossière d’une royauté sur la terre, par la pompe de ce jour, et leur montroit que rien ne lui étoit plus aisé que de se faire reconnoître pour roi par tous les peuples, et qu’il y avoit à cela des dispositions merveilleuses. Mais afin de ne poini sortir de ce caractère d'humiliation et de persécution, qui devoit le sui vre partout jusqu'au dernier jour, il falloit qu’il y eût de la contradiction dans son triomphe ; etce caractère y paroît dans la jalousie des pontifes, des pharisiens et des docteurs de la loi. Cette jalousie nous est expliquée par cette parole de saint Jean ; pendant que toutle monde alloit au devant du Sauveur et lui applaudissoit, les pharisiens se disoient les uns aux autres : « Que ferons-nous? tout le monde court après lui° ». C'est ce qu'ils ne pouvoient souffrir, etc’est ce qui leur fitdire deux paroles qui sont marquées dans les Évangiles.

Lajalousie les dévoroit; et pendant que, jusqu'aux enfants, tout crioit qu'ilétoit le fils de David, ilslui disoient : « Maitre, réprimez vos disciples. Entendez-vous bien ce qu’ils disent » ? I leur répondit deux choses; l’une : « N’avez-vous jamais lu » ce qui est écrit? Vous avez tiré la louange la plus parfaite de » la bouche des petits enfants etde ceux qui sont à la mamelle». Vous devez-vous donc étonner si dans unâge plus avancé les enfants rendent à Dieu en ma personne des louanges et un témoignage plus éclatant ? Si vous aviez la simplicité et la sincère disposition d’un âge innocent, vous loueriez Dieu comme eux; comme eux vous honoreriez celui qu’il envoie : mais-vOtre envie, votre fausse gloire, votre hypocrisie et votre fausse

UT. Cor. vr. 19. — ? Joan. xtr. 19. — * Luc. xix. 39, Matth. xx1. 15. FO PS vUL..3.

politique vous en empêchent. Dépouillons-nous de tous ces vices, et revêtons-nous de l'innocence et de la simplicité des enfants, pour chanter sincèrement et purement les louanges de Jésus-Christ.

L'autre réponse du Sauveur sur ce reproche des pontifes et des docteursde la loi: « Si ceux-cise taisent, » leur dit-il', les » pierres même croieront. Dieu est assez puissant, disoit Jean » Baptiste, pour faire naître même de ces pierres les enfants » d'Abraham », et des cœurs les plus endurcis, en faire de vrais fidèles. Le temps devoit venir, et il étoit venu, que la gloire de Jésus-Christ retentiroit si hautement par toute la terre, que les gentils s’assembleroient à cette voix, et que Dieu seroit adoré par un peuple qui jusqu'alors ne le connoissoit pas, et qui dormoit endurci dans son péché. O pierres, Ô cœurs endurcis, éveillez-vous, attendrissez-vous à cette parole du Sauveur.

VITE. Jour. Le même sujet (Z6.)

Pendant que les peuples applaudissoient au Sauveur, eten portoient les louanges jusqu’au ciel, ses ennemis, non contents de faire paroître dans leurs paroles leur envie qu'ils ne pouvoient retenir, faisoient de secrètes menées pour le perdre, et yétoientmême animés par la gloire d’un si beau jour. C'étoit encore un trait de ce caractère de persécution qui le devoitsuivre, et quile suivit en effetjusqu'à la fin.

Contemplons ici les effets de la jalousie ; c’est une des plus grandes plaies de notre nature. Jésus-Christ, qui étoit venu pour la guérir, en devoit sentir toute la malignité ; et les soutfrances que l'envie lui devoit causer, devoient servir de remède àson venin. L’envie, c'est le noir et secret effet d'un orgueil foible, qui se sent ou diminuer, ou effacer par le moindre éclat des autres, et qui, ne peut soutenir la moindre lumière. C’est le plus dangereux venin de l’amour-propre, qui commence par consumer celui qui le vomit sur les autres, et le porte aux attentats les plus noirs. Car l’orgueil naturellement est entreprenant et veut éclater ; mais l'envie se cache sous toutes sortes de prétextes, et se plaît aux plus secrètes et

! Luc. xix. 40. — ? Matth. im. 9.

aux plus noires menées. Les médisances déguisée, les calomnies, les trahisons, tous les mauvais artifices en sont l’œuvre etle partage. Quand par ces tristes et sombres artifices, elle a gagné le dessus, elle éclate, et joint ensemble contre le juste, dont la gloire la confond, l’insulte et la moquerie, avec toute l’'amertume et la haine, et les derniers excès de la cruauté. 0 Sauveur ! à Juste! à le Saint des saints! c’est ce qui devoit s’accomplir en votre personne.

Déracinons l'envie ; et dans ie moindre de ses effets que nous ressentirons dans notre cœur, concevons toute la malignité et toute l'horreur d’un tel poison.

IX° Jour. Jésus donne lui-même à son triomphe le caractère d’humiliation et de mort qu’il devoit avoir. Effets différents que fait le triomphe de Jésus-Christ dans les Juifs et dans les gentils (Joan. x11. 19—27.)

Saint Jean nous fait remarquer deux effets bien différents du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sentiments de la jalousie etles noirs complots que nous avons vus. « Les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que » ferons-nous ? tout le monde court après lui'. Mais en mème temps, et durant ces criminelles menées des enfants d’Abraham contrele Christ qui leur étoit promis, les gentils, qui n’étoient pas de cette race bénite, et qui aussi étoient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d’une sainteadmiration pour l’auteur de tant de merveilles. « Quelques gentils, dit saint Jean, qui connoissoient Dieu, quoiqu'ils ne fussent pas juifs, puisqu'ils venoient adorer à la fête, s'adressèrent à Philippe, un de sés apôtres, et lui dirent avec respect: Seigneur, nous souhaitons de voir Jésus ‘». Ce n’étoit pas simplement le voir, car tout le monde l’avoit assez vu dans cette journée, ettout le monde le voyoit quand il prêchoit ; mais ils le vouloient voir en particulier et jouir de son entretien, qui est proprement ce qu'on appelle venir voir un homme.

A cette approche des gentils qui vouloient le voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocation des gentils, qui devoit être le fruit de sa mort. Ces grandes prophéties où les nations lui sont données comme son héritage et sa possession,

VJoan. 11. 19. — ? Zid. 20,

Bussuiet, L v.

lui sont présentes : dans le petit il voit le grand. Ce que les mages avoient commencé dès sa naissance, qui étoit la conversion des gentils en leurs personnes, ceux-ci le continuent, et le figurent encore vers le temps de sa mort; et le Sauveur voyant concourir dans les gentils le desir de le voir avec celui de le perdre dans les juifs, voit en même temps dans cel essai commencer le grand mystère de la vocation des uns, par l’aveuglement et la réprobation des autres. C’est ce qui Jui fait dire : « L'heure est venue , que le fils de l’homme va » être glorifié ‘ ». Les gentils vont venir, et son royaume va s'étendre par toute la terre.

Il voit plus loin ; et il voit, selon les anciennes prophéties,

que c’étoit par sa mort qu’il devoit acquérir ce nouveau peuple et cette nombreuse postérité qui lui étoit promise. C'est après avoir dit : «Ils ont percé mes pieds et mes mains, » que David avoit ajouté ? : « Toutes les contrées de la terre se » ressouviendront, et se convertiront au Seigneur ». C’est après qu’il auroit livré son âme à la mort, qu'Isaïe lui promettoit « qu’il verroit une longue suite d'enfants * ». Et encore : « Qui racontera sa génération? qui pourra compter sa » postérité, parce qu’il a été retranché de la terre SES » Je l'ai frappé pour les péchés de mon peuple “ ». Et encore : « Je lui donnerai la dépouille des forts, et 1 en par— » tagera le butin, parce qu'il a donné son âme à la mort * I voyoit donc que c’étoit à ce prix qu'il devoit acheter ce nouveau peuple ; il devoit lui en coûter la vie. Pleiu de cette vérité, après avoir dit : « L'heure est veñue que le fils de » l’homme va être glorifié , » il ajoute : « Si le grain de fro- » ment ne tombe et ne meurt, il demeure seul; mais s’il meurt, il se multiplie ° »

C’est ainsi que dans les paroles de Jésus nous voyons le vrai commentaire et la vraie explication des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu'à lui. Nous sommes le grain de froment ; et nous avons un germe de vie caché en nous-mêmes. C'est par là que, comme Jésus, nous devons porter beaucoup de fruit, et du fruit pour la vie éter-

Y Joan. x1r1, 23. — ? Ps. xxu. 17. 18. —S Is, Lixr. 10: —* Zéid. 8. $ Js. Lurt. 12%— 6 Joan. x11. 23.

) SUR L'ÉVANGILE. É nelle. Mais il faut que tout meure en nous, il faut que ce germe de vie se dégage et se débarrasse de tout ce quil'enveloppe. La fécondité de ce grain ne paroîtra qu'à ce prix. Tombons , cachons-nous en terre , humilions-nous , laissons périr tout l’homme extérieur ; la vie des sens, la vie du plaisir , la vie de l'honneur, la vie du corps, la curiosité, la concupiscence , tout ce qu'il y a de sensible en nous. Alors cette fécondité intérieure développera toute sa vertu, et nous porterons beaucoup de fruit.

X° Jour. Jésus-Christ est le grain de froment. Les membres doivent mourir comme le chef (Joan. x11. 25.).

Pour entendre la nécessité qui étoit imposée à tous les membres de mourir pour fructifier, il suffisoit d’avoir aperçu cette vérité dans le chef. Mais de peur que nous ne vissions pas assez tôt cette conséquence , Jésus-Christ nous la découvre lui-même. « Qui aime son âme, » dit-il', «la perd ». C’est la perdre que de l'aimer, c’est la perdre que de chercher à la satisfaire. Il faut qu’elle perde tout, et qu’elle se perde elle-même, qu’elle se haïsse, qu’elle se refuse tout, si elle veut se garder pour la vie éternelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous, songeons à ces paroles : « Qui aime son âme la perd. » Toutes les fois que quelque chose de dur se présente, songeons aussitôt : « Haïr son âme, c'est la sauver. » Périsse donc tout ce qui nous plaît ; qu'il s’en aille en son lieu, en pure perte pour nous. |

«Haïr son âme » ! Peut-on haïr son âme sans haïr tous ses avantages et tous ses talents naturels, et peut-on s’en glorifier quand on les hait ? Mais peut-on ne les pas hair, quand on considère qu’ils ne servent qu'à nous perdre dans l'état d’aveuglement où nous sommes ? Gloire, fortune, réputation, santé , beauté, esprit, savoir, adresse, habileté, tout nous perd ; le goût même de notre vertu : il nous perd plus que tout le reste.

I n’y a rien que Jésus ait tant répété et tant inculqué, que ce précepte : « Qui trouve son âme, la perd; qui perd

{ Joan. x11, 25.

son âme, la trouve ! ». C’est ce qu'il recommande encore.en un autre endroit du même Evangile. « Qui cherche à sauver » son âme la perdra, dit-il ailleurs ; qui la perdra, lui don- » nera la vie?. » Il se sert encore ailleurs du mot de haïr : « El faut, dit-il°, tout haïr si on veut être mon disciple, père, » mère, frère, sœur, femme et enfants, et sa propre vie ».

Entendons la force de ce mot, haïr. Si les choses de la terre et de cette vie n’étoient que viles et de nul prix, il suffiroit de les mépriser ; si elles n’étoient qu'inutiles, il suffiroit de les laisser là. S’il suffisoit de donner la préférence au Sauveur, il se seroit contenté de dire, comme il fait ailleurs : « Si on aime ces choses plus que moi, on n’est pas digne de » moi». Mais pour nous montrer qu’elles sont nuisibles, il se sert du mot de haine. De ce côté-là il faut tout haïr, en tant qu'il peut s’opposer à notre salut.

Entendons encore le courage que demande le christianisme. Tout perdre, jeter tout là. Cette vie est une tempête ; il faut soulager le vaisseau, quoi qu'il en coûte ; car que sert de tout sauver, si soi-même il faut périr ? Voyez ce marchand, qui dispute s’il jettera dans la mer ces riches ballots. Aveugle, tu les vas perdre, et te perdre encore toi-même par dessus.

XI° Jour. Suivre Jésus à l’humiliation , à la mort (Joan. x11. 26.).

« Celui qui me veut servir, qu'il me suive “». Qu'il m'imite, qu'il soit avec moi, qu'il passe par les mêmes voies ; «mon père l’henorera » à ce prix, comme il m'a honoré moi-même. Il à fallu tout perdre, tout abandonner, tout prodiguer, tout haïr. Marche après moi, chrétien , si tu veux arriver où j'arrive. Marchez, Jésus, je vous suis. En aurai-je le le courage ? Hélas ! vous me ditess comme à Pierre : « Tu ne peut pas encore me suivre, mais tu me suivras dans la suite ‘». O Sauveur ! je ne dirai pas que je vous suivrai partout : je u'ose le dire : je sens ma foiblesse. J'en ai le desir : aidez ma volonté foible ; inspirez-moi une volonté forte et courageuse.

1 Matth. x. 39. xx1. 25. — ? Luc. xvi1. 33. — 5 Zhid. x1v. 16.-— # Matth. x. 37. —S Joan. x11. 26. — © Joan. xIIT. 36.

SUR L'ÉVANGILE. il à

Voyez comme Jésus donne lui-même à son entrée triomphante le caractère de mort. C'étoit sa coutume : dans la gloire, il rappeloit toujours la mort. Ainsi dans le Thabor même, où il fut enlevé et transfiguré d’une manière si admirable , Moïse et Elie qui étoient venus l’honorer en cet état, et s’entretenoient avec lui, ne « lui parloient que de la ma- » nière dont il devoit sortir de ce monde dans Jérusalem ‘», en accomplissant toutes les anciennes prophéties et toutes les figures de la loi. Et en sortant de cette gloire, il n’est plein que de sa mort, et il défend à ses disciples « de parler de ce » qu'ils avoient vu, jusqu'à ce qu'il fût ressuscité des morts *». 4 falloit done mourir ; et c’est ce qu'il vouloit que l’on com- -prit bien, afin qu'on vitle chemin qu’on avoit à suivre après lui pour arriver à la résurrection et à la gloire.

Accoutumons-nous, à l'exemple de Jésus, dans tout ce qui nous flatte, de rappeler toujours en notre esprit, le plus vivement que nous pourrons, la pensée de la mort. Mais accoutumons-nous à joindre toujours ces deux idées : gloire et plaisir de la terre, éternelle confusion ; et encore ces deux-ci : croix et mortification, gloire et félicité éternelle. C’est à force d'y penser souvent qu'on joint ensemble des idées qui parroissent si éloignées l’une de l’autre ; mais plutôt, c’est à force d'entrer dans cette pratique. Il faut faire autant qu'on peut violence aux sens , de peur qu'il ne prévalent et ne nous séduisent.

XII Jour. Caractère d’humiliation et de mort dans le triomphe de Jésus. Le trouble de son âme est notre instruction et notre remède (Zbid. 27. 28.).

Jésus continue à donner à son entrée glorieuse le caractère d’humiliation etde souffrance. « Maintenant mon âme est » troublée * ». Quoi ! troublée de votre gloire, dont vous venez de dire : « L'heure est venue que le Fils de l'Homme va » être glorifié ‘». Pourquoi ? sinon parce qu'il voyoit, comme on vient de dire, sa gloire unie à son supplice : supplice si risoureux et si plein d’opprobre, qu'il dit lui-même à son approche : « Maintenant mon âme est troublée.» Voici le com-.

1 Zuc.x, 31, — ? Matth. xyir. 9.— 5 Joann. x11. 27. —* Zid, 28.

186 MÉDITATIONR

mencement de cette agonie qu’il doit souffrir dans le jardin des Olives ; de ce combat intérieur où il devoit combattre contre son supplice, contre son Père en quelque façon, et contre lui-même. « Mon père, si vous voulez : s’il se peut : » non ma volonté, mais la vôtre ‘ ». Voilà done à ce coup une tolonté dans le Fils, opposée en quelque façon à la volonté de son Père. Elle lui cède , il est vrai ; mais elle est ; elle se fait sentir au Sauveur : elle se déclare jusqu'aux yeux du Père céleste.

O Jésus! mon âme est troublée de votre trouble. A qui sera notre recours si ous êtes troublé vous-même, vous que nous réclamons dans notre infirmité ? C'est. le mystère : il nous porte en soi; il transporte sur lui-même notre trouble, et le porte dans sa sainte âme. Notre infirmité est passée à lui, et c’est ainsi qu'il nous fortifie ; premièrement, par l'exemple qu'il nous donne : secondement, par la force qu'il nous mérite.

Par l'exemple : car s’il n’avoit senti cette répugnance naturelle à la mort, et cette horreur naturelle de la douleur et du supplice, nous n’apprendrions pas de lui à dire dans nos douleurs : « Votre volonté soit faite et non la mienne. » Cette instruction nous manqueroit.

Par le mérite : s’il ne souffroit pas, il n’offriroit point de sacrifice, ou le sacrifice ne lui coûteroit rien, et ainsi il ne seroit pas un vrai sacrifice.

O mon Sauveur ! par le trouble de votre sainte âme guérissez le trouble de la mienne. Votre trouble, ni ne venoit du péché, ni ne portoit au péché : c’'étoit un trouble volontaire et mystérieux. Vous portiez en vous le mystère de la « puissance perfectionnée dans l'infirmité ?. » C’est le grand mystère de la grâce chrétienne, qui se commence dans le chef ets’accomplit dans les membres.

RIT Jour. Froub'e de Jésus; combat et victoire ; notre modèle {J6d.).

«Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? » ? Voilà le trouble : l'esprit flotte comme incertain de lui-même.

+ Math. xxyre 89, — 2 IL. Cor. x1r. 9. — 5 Joann. x1r. 27.28,

SUR L'ÉYANGILE. 437

«Et que dirai-je »? Voilà, mon Sauveur, mes incertitudes et mes agitations, que vous portez. « Mon Père, sauvez-moi » de cette heure ». Dirai-je cela à mon père? Lui demanderai-je absolument de me délivrer de cette heure, de cette ignominie, de ces peines si affreuses à la nature? « Mais je » suis venu pour cette heure ». Voilà l’homme foible qui s’excile, qui s’encourage lui-même. «Je suis venu pour cette » heure. Je suis venu » allumer «un feu » par mia passion : «et que desiré-je, sinon qu'il prenne vite? J'ai un baptême » où il me faut être plongé. Ah! combien suis-je pressé en » moi-même jusqu'à ce que je l’accomplisse * »! Voilà ce que dit Jésus dans sa force. Mais Jésus dans sa foiblesse dit : « Que ferai-je »? à quoi me résoudrai-je? Demanderai-je à Dieu ma délivrance particulière, ou celle du genre humain? Ecouterai-je la nature infirme par elle-même, ou la gloire de mon Père dans le salut des hommes perdus? «Mon père », votre gloire l'emporte : «glorifiez votre nom » : votre nom de Père, glorifiez-le en gloriliant votre Fils. «Non mavolon- » té, mais la vôtre * » ; non mon repos, mais votre gloire, et la rédemption du peuple par qui vous voulez être glorilié. Voilà le combat, voilà la victoire. Jésus a affermi son âme invincible ; ou plutôt, parce qu’elle étoit absolument invincible, et n’avoit à combattre que pour nous, il nous à appris à combattre et à vaincre. Et voilà encore, dans la victoire de l'âme de Jésus, l'image de nos combats, et le caractère d’humiliation qui devoit accompagner le Sauveur.

XIVe. Jour. Voix du ciel rend témoignage à la gloire de Jésus dans son triomphe (Joan. x11. 28. 30.).

Afin que rien ne manque à la gloire du Sauveur dans son entrée, le ciel se joint avec la terre pour l’honorer ; età cette parole du Sauveur, « Mon Père, glorifiez votre nom », une voix aussi éclatante que le tonnerre vient du ciel : « Je l'a » glorifié et je le glorifierai encore * ».

Trois voix sont venues du ciel, et de la part du Père céleste, pour honorer le fils de Dieu. Le jour de son baptême, devant qu'il commençât son ministère, le Père le fit connoître, et

1 Luc. x11. 49. 50. — ? J6. xxti. 42. — 8 Joan. xut. 28.

lui donna, pour ainsi parler, sa mission par cette voix : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis ma » complaisance !‘ » : ou, comme le rapporte saint Luc : « Vous êtes mon Fils bien-aimé, j'ai mis ma complaisance’ ‘« en Vous * ». :

La même voix fut ouïe encore à la Transfguration; et pendant que Moïse et Elie entroient dans une nuée lumineuse qui les environna, cette voix sortit de la nuée : «Celui-ci est » mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis ma complaisance; » écoutez-le * ». Cette parole, écoutez-le, fut ajoutée à ce qui avoit été oui dans le baptême.

La troisième voix est celle que nous lisons aujourd'hui dans saint Jean : «Je l'ai glorilié et je le glorifierai encore ‘». J'ai glorifié mon nom de Père en honorant mon Fils unique : je l'ai glorifié dans l'éternité, et je le glorifierai dans le temps. Je l'ai glorifié lorsque j'ai fait éclater tant de merveilles dans sa naissance, dans son baptème, dans le cours de son ministère; maintenant même, en inspirant tant d’admiration pour lui aux Juifs et aux Gentils, qui commencent déjà à le vouloir voir; et je le glorifierai encore, lorsqüe je lui donnerai, après sa résurrection, la gloire dont il a joui dans mon sein avant que le monde fût, et que, l’exaltant comme Dieu au dessus des cieux, je remplirai toute la terre de son nom.

La seconde de ces trois voix, à la transfiguration, n’a été ouïe que de trois disciples choisis, mais nous devoit être rapportée par eux, après sa résurrection, comme l’a fait en effet l’apôtre saint Pierre * ».

Pour les deux autres, elles sont venues dans des occasions très-importantes. La première, pour préparer les esprits à la prédication du Sauveur, dès le commencement de son ministère. La seconde, à la veille de sa mort, pour soutenir la foi contre l’ignominie de la croix.

L'Évangile ne marque pas ce qu’opérèrent ces voix : et pour en juger par l'événement, leur grand effet ne s’est fait paroître qu'après la résurrection. Pour celle de ce jour, saint:

1 Matth. 111. 17. —? Luc, 111. 22, — 3 Matth. xytr. 5. — 4 Joan. 192. 28. — 5 II. Petr. 1. 16. 17 et 18.

Là

SUR L'EVANGILE. 489 Jean remarque qu'elle causa de la dissension parmi ceux qui l'ouirent, la troupe disant: «C'est le tonnerre; les autres » disoient : Un ange lui a parlé ‘ ». Il semble qu'ils ne voulurent point croire que Dieu se fût déclaré par cette voix. «C'est un tonnerre »: c’est un bruit confus qui ne signifie rien. Et pour ceux qui disoient le mieux : « C’est un ange, » disoient-ils, qui lui a parlé; » soit qu'ils ne voulussent pas remonter plus haut, par un esprit d’incrédulité; soit qu'ils erussent de bonne foi que Dieu lui avoit parlé par un ange, comme il avoit fait aux patriarches et à tout le peuple sous Moïse,

Quoi qu’il en soit, Jésus leur dit : « Cette voix n’est pas » pour moi, mais pour vous * ». Et il leur en expliqua le mystère. Appliquons-nous à l'entendre, et en attendant, puisque Jésus-Christ nous déclare que cette voix est pour nous, prenons-la donc pour nous, et glorifions Jésus en nousmêmes. Il est lui-même la voix, ou plutôt le Verbe qui nous parle. N’écoutons point sa voix, comme un tonnerre, comme un bruit confus; entendons qu’on nous a parlé très-distinctement de sa gloire et de la nôtre, et que la vérité nous a été très-clairement annoncée. Ne disons point qu'un ange a parlé pour nous au Sauveur, puisque Dieu, « qui parloit au- » trefois par les anges, parle maintenant par son Fils° ». Ecoutez-le, nous dit-on; réglez vos actions et toute votre conduite par sa doctrine. Rendons grâces au Père céleste de ce qu'il a glorifié son saint Fils Jésus, puisque sa gloire rejaillit sur nous, et t qu'il a dit LUF ef : «Je leur ai donné » la gloire que vous m'avez donnée ‘ ». Mais entendons toujours en quelle conjoncture on lui rt cette gloire : c'est lorsqu'il va mourir. Passons donc à la société de sa gloire par celle de ses souffrances et de ses opprobres.

XV° Joux. Mystère de la voix céleste. Le monde va être jugé en jugeant” Jésus-Christ (Joan. x11. 31. 34.).

Jésus-Christ va nous expliquer le mystère de cette voix. céleste : «C'est maintenant que le monde va être jugé” »

1 Joan. xr1. 28, 29.— ? 76, 30.— ? Hebr. 11. 2. 3.—1Joan. XVI, 22: Ibid. x11. 31,

Comment? En exerçant son jugement sur Jésus-Christ, dont il jugera si mal, que son jugement et ses maximes demeureront à jamais condamnés. Qui peut juger avec le monde que les biens de la terre sont les seuls qu’il faut desirer, et que les maux de la terre sont les seuls qu’il faut craindre, si Jésus, privé de tous les biens et chargé de tous les maux de la terre par le jugement du monde, demeure toujours la vérité même et le bienheureux Fils de Dieu? Qui osera, encore un coup, juger avec le monde qu'il faut soutenir ses intérêts, sa domination, sa gloire propre au préjudice de tout, si à la fin Jésus-Christ se trouve condamné par ces maximes? Le monde est donc jugé par le jugement qu'il a porté de Jésus-Christ. Le Sauveur a jugé le monde en se laissant juger par le monde; et l’iniquité de ce jugement anéantit tous les autres à jamais.

Le monde, à vrai dire, ne sera jugé qu'à la fin des siècles. Mais saint Augustin distingue ici deux sortes de jugement : celui de condamnation à la fin des siècles, celui de discernement dans celui-ci. Il applique au dernier cette parole du Psalmiste : «Jugez-moi, Seigneur, et discernez ma cause de » celle de la nation qui n’est pas sainte‘ ». Ce discernement sé fait clairement, par bien entendre le jugement que le monde a porté de Jésus-Christ, Le monde veut être flatté : le monde ne veut pas qu’on lui déclare ses vices : le monde ne veut pas qu'on condamne ses maximes : le monde ne veut pas qu’on ne vive pas comme le monde, parce que par là on le condamne. Tout cela à fait que le monde a condamné Jésus-Christ. Quiconque suit les maximes par lesquelles on a condamné le juste, ne se discerne pas du monde, et il est jugé avec le monde: Sois attentif, chrétien! et discerne-toi de la nation qui n’est pas sainte, en condamnant en toi-même de bonne foi toutes ses maximes.

XVI. Jour. Vertu de la croix. Jésus tire tout par la croix. Le suivre jusqu’à la croix.

« Le prince de ce monde », le démon qui en estle maître par l'idolâtrie, « va être chassé * », et les fausses divinités

1 Ps. xLII. 1. — ? Joan. xII. 81.

abandonnées. Mais ce n’est pas assez de chasser le démon,

il faut rendre l’ empire à Dieu par Jésus-Christ. « Et moi »,

dit-il ', « après que j'aurai été élevé de terre » sur la croix,

«je tirerai tout à moi » : j ’entraînerai à moi toutes choses. I y a dans la vertu de la croix de quoi attirer tous les hommes. Il y aura des hommes de toutes les sortes, et non-seulement de tout sexe, mais encore de toute nation, de tout génie, de toute profession, de tout état, qui seront si puissamment attirés, qu'ils viendront en foule à Jésus. Et de cette bienheureuse totalité, que Dieu a unie par son éternelle et misé— ricordieuse élection, aucun ne demeurera. L'action du crucifiement semble avoir élevé Jésus pour être l’objet de toui le monde : il est en butte à toute contradiction d’un côté; et de l’autre, il est l'objet de l’espérance du monde. «Il falloit » qu'il fût élevé comme le serpent dans le désert », afin que tout le monde pût tourner les yeux vers lui, comme il dit lui-même *. La guérison de l'univers a été le fruit de cette cruelle et mystérieuse exaltation. Allez aux pieds de la croix, et dites-y au Seigneur avec l'Epouse : « Tirez-moi, nous » courrons après vous * ». La miséricorde qui vous fait subir le supplice de la croix, l'amour qui vous fait mourir, et qui sort par toutes vos plaies, est le doux parfum qui s’exhale pour attirer tous les cœurs. Tirez-moi de cette puissante et douce manière dont vous avez dit que « votre Père tire à » vous tous ceux qui viennent. * » Tirez-moi de cette manière toute puissante qui ne me permette pas de demeurer en chemin. Que j'aille jusqu’à vous, jusqu'à votre croix : que j'y sois uni, percé de vos clous, crucifié avec vous, en sorte que je ne vive plus pour le monde, mais pour vous seul. Quand dirai-je avec votre apôtre : «Je vis: non plus moi, mais » Jésus-Christ en moi. » Et encore : «Je vis en la foi du Fils » de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi * ». Et encore: « Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ ». Et encore : « La charité de Jésus-Christ nous presse; estimant ceci, que » si un est mort pour tous, tous aussi sont morts en un seul.

1 Joan. x11. 32. — 218, 111. 14. 15. — 5 Cant. 1. 3. — ‘ Joan. wi. &&. — 5 Gal, 11. 19. 20.

» Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent, » ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort et » ressuscité pour eux ‘». C’est ainsi que Jésus-Christ nous attire. I falloit, comme il vient de dire, que «ce grain de » froment tombât à terre pour se multiplier *». Il falloit qu'il se sacrifiât lui-même, pour nous faire tous en lui-même une offrande agréable à Dieu. Le nouveau peuple devoit naïtre de sa mort.

Le Sauveur avoit déjà dit : «Il faut que le Fils de l’homme soit exalté comme le serpent*». Il avoit dit: « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous connoîtrez qui je suis». La connoissance de la vérité étoit attachée à la croix.

« Je tirerai, j'entrainerai » : considérez avec quelle douceur, mais ensemble avec quelle force se fait cette opération. Il nous tire, comme on vient de voir par la manifestation de lavérité. Il nous tire, par le charme d'un plaisir céleste, par ces douceurs cachées que personne ne sait que ceux qui les ont expérimentées. [lnous tire par notre propre volonté, qu'il opère si doucement en nous-mêmes, qu’on lesuit sans s’apercevoir de la main qui nous remue, ni del’impression qu’elle fait en nous. Suivons, suivons ; mais suivons jusqu’à la croix. Car, comme c’est de là qu'il tire, c’est jusque-là qu'il le faut suivre. Il le faut suivre jusqu'à expirer avec lui, jusqu’à répandre tout le sang de l'âme, toute sa vivacité naturelle, et se reposer dans le seul Jésus. Car c’est se reposer dans la vérité, dans la justice, dans la sagesse , dans la source du pur et chaste amour. O Jésus ! que tout est vil à qui vous trouve, à qui est tiré jusqu'à vous, jusqu'à votre croix ! O Jésus ! quelle vertu vous avez cachée dans cette croix ! faites-la sentir à mon cœur. « Quand je serai élevé de terre ». Je ne veux d'autre élévation que celle-là : c'est la vôtre : que ce soit la mienne.

Songez que tout ceci se dit à l’occasion de l'entrée de notre Seigneur, et peut-être le propre jour ou le lendemain qu’elle se fit. Admirez, encore un coup, comme il conserve à ce beau triomphe le caractère de croix et de mort.

IL Cor. v. 14. 15. — ? Joan. x. 24. — 3 Joan. 111. 14. — 4 JG VIII. 28.

XVII Jour. Les incrédules n'ouvrent point les yeux à la lumière : ils marchent dans les ténèbres (Joan. x11. 34. 37.).

« Comment dites-vous qu'il faut que le Fils de l’homme soit élevé ‘» de terre? Il avoit parlé sisouvent de cette exaltation mystérieuse; il avoit d’ailleurs si souvent parlé de la croix et de la nécessité de porter sa croix pour le suivre, qu'à la fin le peuple s’étoit accoutumé à l'entendre. C’est ce qui cause cette parole : « Nous avons appris par la loi, que le « Christ demeure éternellement. Et comment dites-vous que « le Fils de l’homme doit être élevé », c'est-à-dire crucifié? « Qui est ce Fils de l'homme * » ? Il y avoit de la vérité et de l'erreur dans ce discours. Ils avoient raison de dire que le Christ devoit demeurer et régner éternellement ; mais ils ne vouloient pas entendre par où il lui falloit passer pour arriver à son règne. Le maître étoit au milieu d'eux, et il n’y avoit qu'à le consulter, après que Dieu avoit attesté sa mission par tant de miracles. Et c'est pourquoi Jésus leur dit : « La lumière est encore au milieu de vous pour un peu de » temps*°. Je m'en vais» ; et cette lumière ne sera plus guère avec vous, servez-Vous-en pendant que vous l'avez ; « Marchez à la faveur de cette lumière, de peur que les » ténèbres ne vous environnent, » ne vous surprennent, ne vous enveloppent, «et lorsqu'on est dans les ténèbres , on » ne sait où l’on va » ; on se heurte à toutes les pierres , on tombe dans tous les abimes ; et non-seulement le pied manque , mais la tête ne se peut défendre.

Jésus est la lumière à ceux qui ouvrent les yeux pour le voir; mais à ceux qui les ferment , il est une pierre où l’on se brise. Faute d’avoir voulu apprendre de lui le mystère de son infirmité, ils s’y sont heurtés et brisés, et ne le connoissent pas ; et ils demandent : Qui est ce Fils de l'homme, qui doit être crucifié, et par là tirer toutes choses? Est-ce vous que nous voyons si foible ? Comment tirerez-vous à vousmême tout le monde, dont vous allez être le rebut par votre croix? Aveugle, ne voyez-vous pas, à la majesté de son entrée, qu'il ne tiendroit qu’à lui d'avoir de la gloire; qu'il

1 Joan. xu1. 34. — ? Zbid. 34. — à Tbid. 35.

ne la perd donc pas par foiblesse , mais qu’il en diffère par sagesse le grand éclat? Il vous diroit cette vérité , si vous la lui demandiez humblement ; mais vous laissez échapper la lumière ; -et celui qui étoit venu pour vous éclairer, vous sera à scandale : « Scandale aux Juifs, » dit saint Paul ‘, «et folie » aux gentils ».

Pesons ces paroles ! « La lumière n’est plus avec vous que » pour un peu de temps ‘ », Concevons un certain état de l’âme où il semble que la lumière se retire. À force de la mépriser, on cesse de la sentir; un nuage épais nous le couvre ; nos passions, que nous laissons croître, nous la vont entièrement dérober ; marchons tant qu’il nous en reste une petite étincelle. Quelle horreur d’être enveloppé dans les ténèbres , au milieu de tant de précipices ? C’est ton état, Ô âme , si tu laisses éteindre ce reste de lumière qui te luit encore pour nn moment.

«Qui marche dans les ténèbres ne sait où il va * ». Etrange état, car il faut aller, et notre âme ne peut pas demeurer sans mouvement; -on va donc, on ne sait où l’on va; on croit aller à la gloire , aux plaisirs, à la vie, au bonheur ; on va à la perdition et à la mort. On ne sait où l’on va, ni jusqu’à quel point on s’égare. On s'éloigne jusqu’à l'infini de la droite voie, et on ne voit plus la moindre trace, ni la moindre route par où l’on y puisse être ramené. État trop ordinaire dans la vie des hommes. Hélas ! hélas ! c’est tout ce qu’on peut en dire. C’est par des cris, c’est par des gémissements et par des larmes, et non | point par des paroles , qu’il faut déplorer cet état.

» Il ne sait où il va». ee où allez-vous ? Quelle malheureuse route enfilez-vous ? Hélas ! hélas ! revenez pendant que vous voyez encore le chemin. Il avance : ah! quel labyrinthe, et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer! Il est perdu; je ne le vois plus; il ne se connoît plus lui-même, et ne sait où il est: il marche pourtant toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu'il a rendues indomptables. Re-

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