‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 8 sur 85 · ÉLÉVATIONS SUR LA TENTATION ET LA CHUTE DE L'HOMME · texte numérisé non relu

ÉLÉVATIONS SUR LA TENTATION ET LA CHUTE DE L'HOMME

Irc ÉLÉv. Le serpent,

« Le serpent étoit le plus fin de tous les animaux". » Voici dans la foiblesse apparente d'un commencement si étrange

1 Gen. ur. 1.

du récit de nos malheurs, la profondeur admirable de la théologie chrétienne. Tout paroît foible ; osons le dire, tout a ici en apparence un air fabuleux : un serpent parle, une femme écoute ; un homme si parfait et très-éclairé se laisse entraîner à une tentation grossière ; tout le genre humain tombe avec lui dans le péché et dans la mort: tout cela paroît insensé. Mais c’est ici que commence la vérité de cette sublime sentence de saint Paul : « Ce qui est en Dieu » une folie » apparente « est plus sage que la sagesse des » hommes ; et ce qui est en Dieu une foiblesse apparente est » plus fort que la force de tous les hommes". »

Commençons par la finesse du serpent, et ne la regardons pas comme la finesse d’un animal sans raison, mais comme la finesse du diable, qui, par une permission divine, étoit entré dans le corps de cet animal. Comme Dieu paroissoit à l'homme sous une figure sensible, il en étoit de même des anges. Dieu parle à Adam, Dieu lui amène les animaux, et lui amène sa femme qu'il venoit de tirer de lui-même ; Dieu lui paroît comme quelque chose qui se promène dans le paradis. Il y a dans tout cela une figure extérieure, quoiqu'elle ne soit point exprimée : et il étoit juste, l’homme étant composé de corps et d'âme, que Dieu se fit connoître à lui selon l’un et l’autre, selon les sens comme selon l'esprit. Il en étoit de même des anges qui conversoient avec l’homme en telle forme que Dieu permettoit, et sous la figure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler un serpent, comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paroître sous une forme sensible ; elle sentit qu'un ange lui parloit; et seulement, il paroît qu’elle ne distingua pas assez si c'étoit un bon où un mauvais ange, n’y ayant aucun inconvénient que dès alors l'ange de ténèbres se transiigurât en ange de lJu- » mière '». à

Voilà donc de quoi s'élever à quelque chose de plus haut que ce qui paroît : et il faut considérer dans cette parole du serpent une secrète permission de Dieu, par laquelle l'esprit tentateur se présente à ve sous cette figure.

4 ]. Cor.s. 25. — ? II. Cor. xx. 14.

Pourquoi il détermina cet ange superbe à parottre sous cette forme, plutôt que sous une autre : quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Écriture nous l'insinue, en disant que «te serpent étoit le ‘plus fin de tous les animaux » ; c'est à-dire, celui qut s'insinuoit de la manière la plus souple et la plus cachée, et qui, pour beaucoup d'autres raisons que la suite développera, représentoit mieux le démon dans sa malice, dans ses embüches, et ensuité dans son supplice.

Les hommes ignorants voudroient qu'Eve, au lieu d'entendre le serpent, se fût d’abord effrayée, comme nous faisons à la vue de cet animal ; sans songer que les animaux soumis à l'empire de l’homme n'avoient rien d'affreux pour lui dans l'origine : au contraire, pour ainsi dire, rampoient devant lui, aussi bien que le serpent, par une marque divine, comme imprimée sur sa face, qui les tenoit dans sa sujétion. Le démon n'avoit donc garde de se servir de la forme du serpent pour elfrayer Êve, non plus que la fléchir à ses volontés par une espèce de force: maiscet esprit cauteleux alla par adresse, et par les subtiles insinuations que nous allons voir.

Jusqu'ici il ne paroît rien que d’excellent dans la nature de l'homme, à qui tous les animaux paroissoient soumis, et même ceux qui à présent nous font naturellement le plus d'horreur. Jésus-Christ a rétabli cet empire d'une manière plus haute, lorsqu'il a dit, racontant les prodiges que fera la foi dans ceux qui croient : «Ils dompteront les hr et « les poisons qu'ils boiront ne leur auiront pas'». Ce miracle s’accomplira en nous d’une façon din rabla, si parmi tant d'erreurs, tant de tentations, tant d'illusions, et, pour ainsi dire, dans un air si corrompu, nous savons, avec là grâce de Dieu, conserver notre cœur, notre bouche sincère, nos mains innocentes.

II ÉLÉv. La tentation ; Ëve esf attaquée avant Adam.

Seigneur, faites-moi connoître les profondeurs de Satan, et les finesses malignes de cet esprit, à qui il vous a plu de conserver toute sa subtilité, toute sa pénétration, toute la su-

1 Marc. xvt. 17,

périorité naturelle du génie qu'il a sur nous, pour vous en servir aux épreuves où vous voulez mettre notre fidélité, et faire connoitre magnifiquement la puissance de votre grâce.

Voici le premier ouvrage de cet esprit ténébreux. Sa malignité et sa jalousie le portent à détruire l’homme que Dieu avoit fait si parfait et si heureux, et à subjuguer celui à qui il avoit donné tant d’empire sur toutes les créatures corporelles; afin que ne pouvant renverser le trône de Dieu en lui-même, il le renverse autant qu'il peut, dans l’homme qu'il a élevé à une si haute puissance.

Nous avons done à considérer par quels moyens il a réussi dans cet ouvrage, afin de connoître ceux par lesquels nous lui devons résister, et nous relever de notre chute ; c'est-àdire, relever en nous l'empire de Dieu abattu.

Nous étions à la vérité au dessous de l’ange , mais comme nous avons vu, «un peu au dessous" » ; car nous lui étions égaux dans le bonheur de posséder le souverain bien, et nous avions comme lui une intelligence et un libre arbitre aidé de la grâce, capable avec cette grâce de s'élever à cette bienheureuse jouissance. Nous pouvions donc aisément résister à Satan, qui l’avoit perdue, et qui vouloit nous la faire perdre. Quelque avantage qu'il eût sur nous du côté d# l'intelligence, loin de pouvoir nous forcer, la grâce que nous avions, et qu’il avoit rejetée et entièrement perdue par sa,faute, nous rendoit ses supérieurs en force et en vertu : ainsi il ne pouvoit rien contre nos que par persuasion ; et c’étoit aussi ce qui flattoit son orgueil, de soumettre notre esprit au sien par adresse , de nous faire donner dans les piéges qu'il nous tendoit.

Le premier effet de cet artifice est d’avoir tenté Adam par Eve, et d’avoir commencé à nous attaquer par la partie la plus foible. Quelque parfaite que fût, et dans le corps et encore plus dans l'esprit, la première femme immédiatement sortie des mains de Dieu, elle n'étoit selon le corps qu'une portion d'Adam, et une espèce de diminutif, Il en étoit à proportion à peu près de même de l'esprit; car Dieu avoit

1 Ps. vin, 6.

fait régner dans son ouvrage une sagesse qui y rangeoit tout avec une certaine convenance. Ce n’est point Ève, mais Adam qui nomma les animaux : c'étoit à Adam et non point à Eve, qu'il les avoit amenés. Si Eve, comme sa compagne chérie, participoit à son empire, il demeuroit à Fhomme une primauté qu'il ne pouvoit perdre que par sa faute et par un excès de complaisance. Il avoit donné le nom à Ève, comme il l'avoit donné à tous les animaux, et la nature vouloit qu’elle lui fût en quelque sorte sujette. C'étoit donc en lui que résidoit la supériorité de la sagesse ; et Satan le vient attaquer par l'endroit le moins fort, et pour ainsi dire, le moins muni.

Si cet artifice réussit à cetesprit malicieux, il ne faut pas s’étonner qu'il lecontinue, etqu'il tâche encore d'abattrel’homme par les femmes, quoique d’une autre manière, parce qu'il n’avoit point encore de concupiscence. Il suscita contre Job sa propre femme, et souleva contre lui cette ennemie domeslique, pour pousser à bout sa patience. Tobie, qui devoit être après lui le modèle de cette vertu, eut dans sa maison une semblable persécution. Les plus grands rois sont tombés par cet artifice. Qui ne sait la chute de David et de Salomon? Qui peut oublier la foiblesse d'Hérode, et la meurtrière de saint Jean Baptiste? Le diable en attaquant Eve, se préparoit dans la femme un des instruments les plus dangereux pour perdre le genre humain : et ce n’est pas sansraison que le Sage a dit « qu'elle avoit assujetti Les puissants, et donné la mort aux plus courageux " ».

Iile ÉLévs. Le tentateur procède par interrogation , et tâche d’abord de produire un doute.

«Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu de manger de » cet arbre»? Et un peu après :« Vous ne mourrez pas * ». La suite de ces paroles fait voir qu’il vouloit induire Eve à erreur; mais s’il lui avoit proposé d’abord l'erreur où il vouloit la conduire , et une contradiction manifeste au commandement età la parole de Dieu, il lui auroit inspiré plus d'horreur que de volonté de l'écouter : mais avant que de proposer

# Prov. vit. 26. — ? Gen. Ill. 1. 2. 3. 4,

l'erreur, il commence par le doute : « Pourquoi le Seigneur » vous a-t-il défendu »? Il n'ose pas dire, il vous a trompés, son précepte n’est pas juste; sa parole n’est pas véritable : il demande, il interroge , comme pour être instruit lui-même, plutôt que pour instruire celle qu'il vouloit surprendre. Il ne pouvoit commencer par un endroit plus in$inuant ni plus délicat.

La première faute d'Eve, c'est de l'avoir écouté, et d’être entrée avec lui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de la justice de Dieu, elle devoit fermer l'oreille, et se retirer. Mais la subtilité de la demande l'ayant rendue curieuse , elle entra en conversation et elle y périt. La première faute de ceux qui errent, ou par l'erreur de l'esprit, ou par la séduction et l’égarement de leurs sens, c'est de douter. Satan dit tous les jours , et aux hérétiques, et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions, ce malheureux « pourquoi »; et s’il lui a réussi contre Ève avant la concupiscence et les passions; faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieuxavec ce secours? Fuyons, fuyons : et dès le premier « pourquoi », dès le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille; car pour peu que nous chancelions, nous périrons. |

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