VI: ÉLÉv.Réponse d'Eve et réplique de Satan qui se découvre
« Nous mangeons tous les fruits du paradis, mais pour » l'arbre qui est au milieu, Dieu nous a défendu d'en manger » le fruit, et d'y toucher, sous peine de mort‘. » Telle fut la réponse d'Eve, où il n'y a rien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seisueur. 1 ne s’agit donc pas de bien répondre , ni de dire de bonnes choses, mais de les dire à propos. Ève eût dù ne point parler du tout au tentateur, qui lui venoit demander des raisons d'un commandement suprême, où il n'y avoit qu'à obéir, et non point à taisonner. Combien de fois y
1 Gen.-t11..2.
SUR LES MYSIÈRES. 97
est-on trompé? tout en disant de bonnes choses, on s’entretient avec la tentation : mais il faut rompre commerce à l’instant. C'étoit le cas, non de réciter, mais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur, de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous en a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Ecriture qu'il allègue, ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur, mais un refus précis avec cette exécration : « Va-t-en, Satan ‘ ».Aulieu qu'Eve curieuse, veut æaisonner et entendre les raisonnements du serpent.
Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Comme il vit qu'Eve étoit éblouie de la nouveauté, et que déjà elle entroit dans le doute qu'il lui vouloit suggérer, il ne garde plus de mesures, et lui dit sans ménagement : « Vous ne » mourrez pas; car Dieu sait qu’au jour que vous man- » gerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et Vous serez » comme des dieux, sachant le bien et le mal * ». Il insinuoit par ces paroles , que Dieu avoit attaché au fruit de cet arbre une divine vertu , par où l’homme seroit éclairé sur toutes les choses qui pouvoient. le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. « Et alors, » dit-il, par une aussi belle connoiïssance, vous deviendrez si parfaits, que « vous » serez comme des dieux ». De cette sorte, il flatte l’orgueil, il pique et excite la curiosité. Ève commence à regarder ce fruit défendu, et c'est un commencement de désobéissance : car le fruit que Dieu défendoit de toucher, ne devoit pas même être regardé avec complaisance. « Elle vit, » dit l’Écriture, «qu’il étoit beau à la vue, bon à manger, agréable à » voir * » : elle n'oublie rien de ce qui pouvoit la satisfaire. C'est vouloir être séduite, que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avoit été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu , et comme convaincue que Dieu étoit trop sévère de leur défendre lusage d’une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature, puisque
1 Matth. 1v. 10. — © Gen, au. 4. 5. — # Ib, G.
Bossuer, t. v.
Dieu n’en avoit point fait ni n’en pouvoitfaire de telles, mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manqua pas de joindre la suggestion , et pour ainsi dire , le sifflement intérieur à l'extérieur; et il tâcha d'allumer la concupiscence qu'Eve jusqu'alors ne connoissoit pas. Mais, dès qu’elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis ; à ce commencement d'infidélité, on peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce , et que la concupiscence des sens, suivit de près le désordre qu'Eve avoit déjà introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit et le serpent demeura vainqueur. I] ne poussa pas plus loin la tentation du dehors; et, content d’avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Ève séduite. Remarquez qu'il lui avoit parlé non-seulement pour elle, mais encore pour son mari, en lui disant, non point : Tu seras; et, pourquoi Dieu t'a-t-il défendu ? Mais : « Vous serez comme des dieux » : et, « Pour— » quoi vous a-t-on fait cette défense »? Le démon ne se trompa pas en croyant que cette parole portée par Eve à Adam auroit plus d'effet que s’il la lui eût portée luimême. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies. L’orgueil entra avec ces paroles : « Vous serez comme des » Dieux ». Celles-ci : « Vous saurez le bien et le mal», exeitèrent la curiosité. Et ces regards attentifs sur l'agrément et sur le bon goût de ce beau fruit, firent entrer jusque dans la moëlle des os l’amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fait tous les maux particuliers dont nous sommes aflligés, et saint Jean les à ramassés dans ces paroles : « N’aimez pas » le monde, ni tout ce qui est dans le monde, parce que » tout ce qui est dans le monde est , ou la concupiscence de da chair! », c’est-à-dire manifestement la sensualité, « ou la » concupiscence des yeux », qui est la curiosité, ou enfin l'ambition et « l'orgueil répandu dans toute la vie» , qui est le nom propre. du troisième vice, dont la nature et la vie hu— maine est infectée.
WA Toan. re 16,
SUR LES MYSTÈRES. 59 Ve ÉLÉY. La tentation et la chute d'Adam. Réflexions de saint Paul.
ve prit le fruit et le mangea, eten donna à son mari qui » en mangea ‘. » La tentation et la chute d'Adam passe en ce peu de mots. Le premier et le plus beau commentaire que nous ayons sur cette matière, est celui-ci de saint Paul : « Adam n’a pas été séduit , et Ève a été séduite dans sa pré- » varication * ». Il faut ici entendre en deux sens, qu'Adam ne fut point séduit. Il ne fut point séduit, premièrement, parce que ce n'est point à lui que s’attaqua d’abord le séducteur : secondement, il ne fut pas séduit, parce que d’abord , comme l'interprètent les saints docteurs, il céda plutôt à Êve par complaisance, que convaincu par ses raisons. Les saints interprètes, et entre autres saint Augustin, disent expressément qu'il ne voulut point contrister cette seule et chère compagne : Sociali necessitudini paruisse * : ni se laisser, dans son domestique et dans la mère future de tous ses enfants, une éternelle contradiction. A la fin, néanmoins, il donna dans la séduction ; prévenu par sa complaisance, il commença lui-même à goûter les raisons du serpent, et concut les mêmes espérances que sa femme , puisque ce n'étoit que par lui qu’elles devoient passer à tous ses enfants, où elles ont fait tous les ravages que nous voyons encore parmi nous.
Adam crut donc qu'il sauroit le bienet le mal , et que sa curiosité seroit satisfaite. Adam crut qu'il seroit comme un Dieu, auteur par son libre arbitre de la fausse félicité qu’il affectoit, ce qui contenta son orgueil ; d’où tombé dans la révolte des sens, il chercha de quoi les flatter dans le goût exquis du fruit défendu. Qui sait si alors déjà corrompu, Êve ne commença pas à lui paroître trop agréable ? Malheur à l'homme qui se peut plaire en quelque autre chose qu’en Dieu ! Tous les plaisirs l’assiégent, et tour à tour, ou tous ensemble ils lui font la loi. Quoi qu'il en soit, la suite va faire paroître que les deux époux devinrent un piége l'un à
1 Gen. 111. 6. — ? I. Tim, 11. 14, — % Aug. de Civ. Dei. lib. xiv. €. It ne 2
l'autre , et leur union , qui devoit être toujours honnête, s'ils eussent persévéré dans leur innocence, eut quelque chose dont la pudeur et l’honnêteté fut offensée.
VI° ÉLÉv. Adam et Eve s’aperçurent de leur nudité,
«Et aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s'étant aperçus »qu’ils étoient nus, ils se couvrirent de feuilles de figuier cou- »sues ensemble, et se firent une ceinture: « l’original porte: »un habillement autour des reins ‘ ». Hélas | nous commençons à n’oser parler de la suite de notre histoire, où il commence à nous paroître quelque chose qu’une bouche pudique ne peut exprimer, et que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Écriture s’enveloppe ici elle-même et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur nudité innocente ne leur faisoit point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait ? Considérez comme ils se couvrent, et de quoi. Ce n’est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent de feuilles : Dieu leur donna dans la suite des habits de peaux pour cet usage, et « les en revêtit lui-même * ». Ici, ce n’est que des yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Ils n’ont besoïn que de feuilles, seulement ils en choisissent des plus larges et des plus épaisses, que la vue puisse moins percer. Ils s’en avisent d'eux-mêmes, et c’est ainsi que leurs yeux furent ouverts*, » non qu'auparavant ils fussent aveugles, comme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l’eussent été, ni Adam n'eut vu les animaux, ou Eve même qu'il nomma, ni Eve n’auroit vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que « les yeux leur furent ouverts », c’est une manière honnête et modeste d'exprimer qu'ils sentirent leur nudité, et c'est par là qu'ils commencèrent en effet, mais pour leur malheur, à connoître le mal. En un mot, leur esprit qui s’est soulevé contre Dieu, ne peut plus contenir le corps auquel il devoit commander. Et voilà, incontinent après leur péché, la cause de la honte que jusqu'alors ils ne connoissoient pas.
U Gen, 111, 7. = 2? Ibid, 21. — 3 Ibid, 7.
SUR LES MYSTÈRES. 10i
Achevons, pour ne pas revenir à ce désordre honteux. Nous en naissons tous, et C'est par là que notre naissance et notre conception , c’est-à-dire la source même de notre être, est infectée par le péché originel. O Dieu ! où en sommesnous et de quel état sommes-nous déchus !
Vile ÉLÉv. Énormité du péché d'Adam.
Qui pourroit dire combien énorme a été le crime d’être tombé, en sortant tout récemment des mains de Dieu, dans une si grande félicité, dans une si grande facilité dene pécher pas ? Voilà déjà deux causes de l’énormité ; la félicité de l'état d’où tout besoin étoit banni, la facilité de persévérer dans ce bienheureux état d'où toute cupidité, toute ignorance, toute erreur, toute infirmité étoit ôlée. Le précepte, comme on a vu, n'étoit qu'une douce épreuve de la sujétion, un frein léger du libre arbitre, pour lui faire apercevoir qu'il-avoit un maitre, mais le maître le plus benin, qui lui imposoit par bonté le plus doux et le plus léger de tous les jougs. Il est tombé néanmoins, et Satan en a été le vainqueur. Quoiqu’on ait peine à connoitre par où le péché a pu pénétrer, c’est assez que l’homme ait été tiré du néant, pour en porter la capacité dans son fonds ; c’est assez qu'il ait écouté, qu'il ait hésité pour en venir à l'effet.
A ces deux causes de l’énormité du péché d'Adam, ajoutons-y l'étendue d’un si grand crime qui comprend en soi tous les crimes, en répandant dans le genre humain la concupiscence qui les produit tous ; par lequel il donne la mort à tous ses enfants qui sont tous les hommes, qu'il livre tous au démon pour les égorger, et coopère avec celui dont le Fils de Dieu a dit pour cette raison, qu’il a été « homicidg dès le commencement “ ». Mais s’il a été homicide, Adam a été parricide de soi-même et de tous ses enfants qu'il a égorgés, non dans le berceau, mais dans le sein de leur mère, et . même avant lanaissance ; il a encore égorgé sa propre femme, puisqu’au lieu de la porter à la pénitence qui l’auroit sauvée,
! Joan. vins. 44.
il achève de la tuer par sa complaisance. O Ie plus grand de tous les pécheurs, quite donnera le moyen de te relever d’une si affreuse chute ! quel asile trouveras-tu contre ton vainqueur ? À quelle bonté auras-tu recours? A la seule bonté de Dieu : mais tu ne le peux; et c’est là le plus malheureux effet de ta chute ;tu ne peux que fuir Dieu comme on va voir, et augmenter ton péché. Craignons donc du moins dans notre foiblesse le péché qui nous a vaincus dans notre force.
Vill: ÉLÉv. Présence de Dieu redoutable aux pécheurs , nos premiers parents augmentent leur crime en y cherchant des excuses.
» Comme Dieu se promenoit dans le paradis « (car pour les raisons qui ont été dites, nous avons vu qu'il leur apparoissoit sous des figures sensibles) « : ils en entendirent le bruit. Adam et Eve se cachèrent de devant la face du Sei- » gneur, dans l'épaisseur du bois du paradis. Et le Seigneur » Dieu appela Adam, et lui dit : Où es-tu ? et Adam lui ré- » pondit : J'ai entendu dans le paradis le bruit de votre » présence, et je l’ai redoutée, parce que j'étois nu, et je me » suis caché. Et Dieu lui dit : Mais qui t’a montré que tu » étois nu, si ce n’est que tu as mangé du fruit que je t'avois » défendu’ » ?
Il est dit dans l’Ecriture que « Dieu se promenoit à l'air durant le midi ». Ces choses en elles-mêmes si peu convenables à la majesté de Dieu, et à l’idée de perfection qu'il nous a donnée de lui-même, nous avertissent d'avoir recours au sens spirituel. Le midi qui est le temps de la grande ardeur du jour, nous signifie l’ardeur brûlante de la justice de Dieu, lorsqu'elle vient se venger des pécheurs; et quand il est dit que Digu dans cette ardeur se promène à l'air, c’est qu’il tempère par bonté l’ardeur intolérable de son jugement. Car c'étoit déjà un commencement de bonté, de vouloir bien reprendre Adam ; aulieu que sans le reprendre, il pouvoit ie précipiter dans les enfers, comme il a fait l'ange rebelle. Adam n’avoit pas encore apprisà profiter de ces reproches,
1 Gen. 1114 8. 9. 10, 11.
et comme à respirer à cet air plus doux : plein des terreurs de sa conscience, il se cache dans la forêt et n'ose paroître devant Dieu.
Nous avons vu l’homme pécheur qui ne se peut souffrir lui-même; mais sa nudité ne luiest jamais plus affreus(, que par rapport, non point à lui-même, mais à Dieu, « devant qui tout est à nu et à découvert ‘», jusqu'aux replis les plus intimes de sa conscience. Contre des yeux si pénétrants, des feuilles ne suffisent pas. Adam cherche l’épais des forêts, et encore n'y trouve-t-il pas de quoi s’y mettre à couvert. Il ne faut pas s'imaginer qu'il crût se soustraire aux yeux invisibles de Dieu : il tâcha du moins de se sauver de sa présence sensible qui le brûlait trop ; à peu près comme feront ceux qui crieront au dernier jugement: « Montagnes, tombez sur nous : collines, enterrez-nous * ». Mais la voix de Dieu le poursuit: « Adam où es-tu » ? Combien loin de Dieu et de toi-même ? Dans quel abîme de maux, dans quelles misères, dans quelle ignorance, dans quel déplorable égarement !
A cette voix, étonné et ne sachant où se mettre : Je me » suis caché,c dit-il, » parce que j'étois nu. Mais qui t'a dit » quetuétois nu, « dit le Seigneur, si ce n’est que tu as mangé » du fruit défendu! » Adam lui répondit : » La femme que » vous m'avez donnée pour compagne, m'a présenté du fruit, » et j'en ai mangé. C’est ici que les excuses commencent; vaines excuses qui ne couvrent pas le crime, et qui découvrent l’orgueil et l'impénitence. Si Adam , si Ève avoient pu avouer humblement leur faute, qui sait jusqu'où se seroit portée la miséricorde de Dieu? Mais Adam rejette la faute sur la femme, et la femme sur le serpent, au lieu de n’en accuser que leur libre arbitre. De si frivoles excuses étoient figurées par les feuilles de figuier, par l'épaisseur de la forêt dont ils pensoient se couvrir. Mais Dieu fait voir la vanité de Jeur excuse. Que sert à l'homme de dire : « La femme que » vous m’avez donnée pour compagne ? » Il semble s’en prendre à Dieu même. Mais Dieu lui avoit-il donné celte femme
3 Heb. 1v. 13. — ? Luc. xx111. 30, — © Gen, 111, 10. 11. 12.
pour compagne de sa désobéissance ? ne devoit-il pas larégir, la redresser? C'est donc le comble du crime, loin de l’avouer, d’en vouloir rejeter la faute sur sa malheureuse compagne, et sur Dieu même qui la lui avoit donnée.
Ne cherchons point d’excuse à nos erimes : ne les rejetons pas sur la partie foible qui est en nous; confessons que la raison devoit présider et dominer à ses appétits : ne cher. chons point à nous couvrir: mettons nous devant Dieu; peutêtre alors que sa bonté nous couvrira d'elle-même , et que nous serons de ceux dont il est écrit: « Bienheureux ceux » dont les iniquités ont été remises , et dont les péchés ont été couvert '.»
IX< ÉLÉv. Ordre de la justice de Dieu.
Ï faut ici distinguer l’ordre du crime d’avec l’ordre de la justice divine. Le erime commence par le serpent, se continue en Eve, et se consomme en Adam ; mais l’ordre de la justice divine est de s’attaquer d’abord au plus capital, C’est pourquoi il s’en prend d’abord à l’homme, en qui se trouvoit dans la plénitude de la force et de la grâce, la plénitude de la désobéissance et de l’ingratitude. C’étoit à lui qu'étoit attachée la totalité de la grâce originelle ; c’étoit à lui que les grands dons avoient été communiqués, et à lui qu’avoit été donné et signifié le grand précepte : c'est donc par lui que Dieu commence ; l'examen passe ensuite à la femme ; ilse termine au serpent ; et rien n'échappe à sa censure.
X° ÉLÉv. Suite des excuses.
«Et Dieu dit à Ève : Pourquoi avez-vous fait cela ? Elle répondit : le serpent m'a trompée ‘». Mais pourquoi vous laissiez-vous tromper ? N'aviez-vous pas tout ensemble votre libre arbitre et ma grâce ? Pourquoi avez-vous écouté ? La conviction étoit facile ; mais Dieu en laisse l'effet à la conscience d'Ève ; et se tournant vers le serpent dont l’orgueil et l'obstination ne lui permettoient pas de s’excuser ; sans lui
1Ps, xxx. {. — ? Gen. 111. 13.
demander de «pourquoi» , ainsi qu'il avoit fait à Adam et à Êve, il lui dit décisivement et tout court : « Parce que vous » avez fait cela, vous serez maudit parmi tous les animaux : » Vous marcherez sur votre estomac, et la terre sera votre nourriture ‘ ». Voilà trois caractères du serpent : d’être en exécration et en horreur plus que tous les autres animaux ; c'est aussi le caractère de Satan , que tout le monde maudit ; de marcher sur son estomac, de n'avoir que des pensées basses, et ce qui revient à la même chose, de se nourrir de terre, c'est-à-dire, de pensées terrestres et corporelles, puisque toute son occupation est d’être notre tentateur, et de nous plonger dans la chair et dans le sang. La suite marque encore mieux le caractère du diable qui le pousse à porter des plaies en trahison, et à attaquer par l'endroit le plus foible ; c’est ce que Dieu explique par ces paroles : «Tu lui «dresseras des embûches ; et lui mordras le talon * ». Comme donc les caractères du diable devoient être représentés par ceux du serpent, Dieu, qui le prévoyoit, sé détermina à se servir de cet animal pour parler à Ève, afin qu'étant l’image du diable par ses embûches, il en représentät encore le juste supplice ; en sorte que ces caractères que nous venons de marquer, convinssent au serpent en parabole, et au diable en vérité. ,
Considérezun moment comment Dieu attère cet esprit superbe, enflé de sa victoire sur le genre humain. Quel autre en a remporté une plus entière? Par un seul coup tout le genre humain devient le captif de ce superbe vainqueur. Vantezvous de vos conquêtes, conquérants mortels : Dieu qui a humiliéle serpentau milieu de son triomphe, saura vous abattre.
XIe ÉLÉv. Le supplice d'Êve : et comment il est changé en remède.
«Le Seigneur dit à la femme: Je multiplieraites calamités » et tes enfantements ; tu enfanteras dans la douleur * ». La fécondité est la gloire de la femme ; c’est là que Dieu met son supp lice:ce n’est qu’au péril de sa vie qu’elle est féconde. Ce supplice n’est pas particulier à la femme. La race humaine est
1 Gen. 14. —? 16, 11. 15. — © 16. 111. 16,
maudite ; pleine dès la conception et dès la naissance, de confusion et de douleurs, et de tous côtés environnée de tourment et de mort; l'enfant ne peut naître sans mettre sa mère en péril ; nile mari devenir père sans hasarder la plus chère moitié de sa vie. Eve est malheureuse et maudite dans tout son sexe, dont les enfants sont si souvent des meurtriers: elle étoit faite pour être à l’homme une douce société, sa consolation , et pour faire la douceur de sa vie ; elle s’enorgueillissoit de cette destination : mais Diew y mêle la sujétion; et il change en une amère domination cette douce supériorité qu'il avoit d’abord donnée à l’homme. Il étoit supérieur par raison , il devient un maître sévère par humeur ; sa jalousie le rend un tyran; là femme est assujettie à cette fureur, et dans plus de la moitié de la terre les femmes sont dans une espèce d’esclavage. Ce dur empire des maris, et ce jougauquel la femme est soumise, est un effet du péché. Les mariages sont aussi souvent un supplice qu'une douce liaison ; etonestunedure croix l’unà l’autre, et un tourment dont on nepeutse délivrer; unis et séparés on se tourmente mutuellement. Dans le sens spirituel , on n’enfante plus qu'avec peine ; toutes les productions de l'esprit lui coûtent, les soucis abrègent nos jours ; tout ce qui est desirable est laborieux.
Par la rédemption du genre humain, le supplice d’Ève se change en grâce. Sa première punition lui rendoit sa fécondité périlleuse ; mais la grâce, comme dit saint Paul, fait « qu'elle est sauvée par la production des enfantsé ». Si sa vie y est exposée, son salut y est assuré , pourvu qu'elle soit fidèle à ce que demande son état ; c’est-à-dire, qu'elle demeure «dans la foi » conjugale, « dans un amour » ehaste de son mari, «dans la santification » et la piété, comme naturelle à son sexe ; bannissant les vanités de la parure et toute mollesse, «par la sobriété », la modération et la tempérance, comme ajoute le même saint Paul.
1 LATimars 15
XIIe ÉLÉv. Le supplice d'Adam, et premièrement le travail.
« Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la parole de ta » femme’ ». C’est par où commence l'accusation : l’homme est convaincu d’abord d’une complaisance excessive pour la femme ; et c'est la source de notre perte, et ce mal ne se renouvelle que trop souvent. Continuons : « parce que {u as » mangé du fruit que je t'avois interdit, la terre est mau— » dite dans ton travail, tu ne mangeras ton pain qu'aÿec la » sueur de ton visage » : et le reste. C’est par où éommence le supplice, mais il est exprimé par des paroles terribles : « La terre est maudite dans ton travail » ; la terre n’avoit point péché; et si elle est maudite , c’est à cause du travail de l’homme maudit qui la cultive : on ne lui arrache aucun fruit, et surtout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.
« Tous les jours de ta vie ». La culture de la terre est un soin perpétuel qui ne nous laisse en repos ni jour ni nuit, ni en aucune saison : à chaque moment, l'espérance de la moisson et le fruit unique de tous nos travaux , peut nous échapper; nous sommes à la merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le tendre épi, non-seulement les eaux nourrissantes de la pluie, mais encore la rouille inhérente et consumante de la niellure.
« La terre te produira des épines et des buissons * ». Féconde dans son origine et produisant d'elle-même les meilleures plantes , maintenant si elle est laissée à son naturel, elle n’est fertile qu'en mauvaises herbes; elle se hérisse d'épines ; menaçante et déchirante de tous côtés, elle semble même nous vouloir refuser la liberté du passage, et on ne peut marcher sur elle sans combat.
«Tu mangeras l'herbe de la terre ». Il semble que, dans l'innocence des commencements , les arbres devoient d'eux-mêmes offrir et fournir à l’homme une agréable nourriture dans leurs fruits; mais depuis que l'envie du fruit
1 Gen. 111, 17. 18. 19. — © Ib. 18. — * 1b.
défendu nous eût fait pécher, nous sommes assujettis à manger l'herbe que la terre ne produit que par force; et le blé dont se forme le pain, qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C’est ce qu'insinuent ces paroles : «Tu mangeras l'herbe, et ton pain te sera donné à . »la sueur de ton visage ». Voilà le commencement de nos * malheurs; c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.
«Jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été » formé, et que tu deviennes « poussière ‘ ». Il n’y a point d'autre fin de nos travaux ni d’autre repos pour nous que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts : la terre même que nous culüvons, nous la met incessamment devant la vue; et c’est l'esprit de cette parole : tr ne cessera de-« travailler la terre dont il est pris * », et où ül retourne.
Homme , voilà donc ta vie, éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant ; jusqu’à ce qu'elle te reçoive toi-même, et que tu ailles pourrir dans son sein. O repos affreux! O triste fin d’un continue! travail !
XIII éLÉv. Les habits et les injures de l'air.
«Et le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des ha- » bits de peaux, et il les en revêtit* », L'homme ne devient pas seulement mortel, mais exposé, par sa mortalité, à toutes les injures de l’air, d’où naissent mille sortes de maladies. Voilà la source des habits que le luxe rend si superbes : la honte de la nudité les a commencés ; l’infirmité les a étendus sur tout le corps ; le luxe veut les enrichir, et y mêler la mollesse et l’orgueil. 0 homme, reviens à ton origine? Pourquoi t'enorgueillir de tes habits? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir : plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles : infirme
1 Gen. tr. 19 — ? Joid. 23. — 3 Jbid. 54,
et nu quetu es, tu te trouves d'abord à l'emprunt : ta disette: est infinie : tu empruntes de tous côtés pour te parer. Mais allons à l'origine, et voyons le principe du luxe : après tout, il est fondé sur le besoin; on tâche en vain de déguiser cette foiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.
L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier ou de couvrir en les ornant. Les maisons qu’on décore par l'architecture, dans leur fond, ne sont qu'un abri contre la neige et les orages, et les autres injures de l'air : les meubles ne sont , dans le fond , qu'une couverture contre le froid : ces lits, quoique superbes, ne sont, après tout, qu'une retraite pour soutenir la foiblesse et soulager le travail par le sommeil : il faut tous les jours aller mourir et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie.
XIV*° ÉLÉv. Suite du supplice d'Adam : la dérision de Dieu.
Et Dieu dit : » Voyez Adam qui est devenu comme un » de nous, sachant le bien et le mal: prenons donc garde » qu'il ne mette encore la main sur le fruit de vie, et ne vive » éternellement '».Cette dérision divine étoit due à sa présomption. Dieu dit en lui-même et aux personnes divines, et, si l'on veut, aux saints anges : Voyez-moi ce nouveau Dieu, qui ne s’est pas contenté de la ressemblance divine que Dieu avoit imprimée au fond de son âme; il s’est fait Dieu à sa façon : voyez comme il est savant, et qu’en effet il à bien appris le bien et le mal à ses dépens, prenons garde qu'après nous avoir dérobé la science , il ne nous dérobe encore l’immortalité. Remarquons que Dieu ajoute la dérision au supplice. Le supplice est dû à la révolte; mais l'orgueil y attiroit la dérision. « Je vous ai appelés, et vous » avez refusé d'entendre ma voix ; j'ai tendu les bras, et » personne ne m'a regardé: vous avez méprisé mes Con- » seils, et vous avez négligé mes avis et mes reproches; et »moi aussi, à mon tour, je rirai de votre perte; je me » moquerai de vos malheurs et de votre mort °». C'est,
1 Gen. 111. 22. — ? Prev. 1. 24. 25. 26.
direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté; je J'avoue : mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté a été méprisée, il poussera la rigueur jusqu’à tremper et laver ses mains dans le sang du pécheur. Tous les justes entreront dans cette dérision de Dieu : « Et ils » riront sur l’impie, et ils s’écrieront : Voilà l’homme qui » n’a pas mis son secours en Dieu, mais qui a espéré dans » l'abondance de ses richesses; etil a prévalu par sa vanité'». Cette vanité insensée lui offroit une flatteuse ressemblance de la divinité même. « Adam est devenu comme un de » nous » : il a voulu être riche de ses propres biens : voyez qu’il est devenu puissant ! Ainsi ces redoutables et saintes dérisions de la justice divine, suivies de celles des justes, ont leur origine dans celle où Dieu insulte à Adam dans son supplice. Jésus-Christ, qui nous a mis à couvert de la justice de Dieu, lorsqu'il en a porté le poids , a souffert cette dérision dans son supplice : « S'il est le fils de Dieu, qu'il » descende de la croix, et nous croirons en lui; que Dieu » qu’il se vante d’avoir pour père, le délivre*.» C’est ainsi que lui insultoient les impies dans son supplice, mêlant à la cruauté l’amertume de la moquerie : de cette sorte, il a expié là dérision qui étoit tombée sur Adam et sur tous les hommes.
C’est au milieu de cette insultante dérision que « Dieu le « chassa du paradis de délices, pour travailler la terre d’où » il a été pris* ». Et voilà, « à la porte de ce paradis déli- » cieux un chérubin qui roule en sa main une épée de » feu ‘ » : en sorte que ce même lieu, auparavant si plein d’attraits, devient un objet d'horreur et de terreur.
XV< ÉLÉv. La mort, vraie peine du péché.
«Au jour que vous mangerez du fruit défendu, vous » mourrez de mort * ». Dans l'instant même vous mourrez de la mort de l'âme, qui sera incontinent séparée de Dieu, qui est notre vie et l'âme de l’âme même. Mais encore
1 Ps. 11. 8. 9. —? Matth. xxvir. 40.42. 43.—3Gen. 111. 25. — % Gen. 111. 24, —° Gen.11. 17.
que votre âme ne soit pas actuellement séparée de votre corps à l'instant même du péché, néanmoins , à cet instant clle mérite de l'être : elle est donc séparée quant à la dette, quoique non encore par l'effet : nous devenons mortels ; nous sommes dignes de mort ; la mort nous domine : notre corps dès là devient un joug à notre âme, et nous accable de tout le poids de la mortalité et de l’infirmité qui l’accompagnent. Justement, Seigneur, justement ; car l'âme qui a perdu volontairement Dieu, qui étoit son âme, est punie de sa défection par son inévitable séparation d'avec le corps qui lui est uni; et la perte que fait le corps par nécessité, de l’âme qui le gouverne et le perfectionne, est le juste supplice de celle que l'âme a faite volontairement de Dieu, qui la vivifioit par son union.
Justice de Dieu, je vous adore ! il étoit juste que, composé de deux parties, dont vous aviez rendu l'union immuable, tant que je demeurerois uni à vous par la soumission que je vous devois , après que je me suis soulevé contre vos ordres inviolables, je visse la dissolution des deux parties de moi-même , auparavant si bien assorties , et que je visse mon corps en état d'aller pourrir dans la terre ,et de retourner à sa première boue. O Dieu ! je subis là sentence ; et toutes les fois que la maladie m'attaquera, pour petite qu’elle soit, ou que je songerai seulement que je suis mortel, je me souviendrai de cette parole : « Tu mourras ».de mort ; » et de cette juste condamnation que vous avez prononcée. contre toute la nature humaine. L'horreur que j'ai de la mort, me serà une preuve de mon abandonnement au péché; car, Seigneur, si j'étois demeuré innocent, il n’y auroit rien qui pût me faire horreur. Mais maintenant , je vois la mort qui me poursuit, et je ne puis éviter ses affreuses mains. O Dieu ! faites-moi la grâce que l'horreur que j'en ressens, et que votre saint Fils Jésus n’a pas dédaigné de ressentir, m'inspire l'horreur du péché qui l’a introduite sur la terre! Sans le péché, nous n'aurions vu là mort que peut-être dans les animaux : encore un grand et saint docteur sembloit-il dire qu'elle ne leur
S. Aug. Op. imperf. contr. Jul, lib. 111. n. 147.
seroit point arrivée dans le paradis, de peur que les yeux innocents des hommes n’eussent été frappés de ce triste objet. Quoi qu’il en soit, Ô Jésus! je déteste le péché-plus que la mort, puisque « c’est par le péché que la mort a régné sur » tout le genre humain depuis Adam, » notre premier père: jusqu’à ceux qui nous verront arriver dans votre gloire.
XVIe ÉLÉV. La mort éternelle.
Mais la grande peine du péché, celle qui est seule proportionnée, c’est la mort éternelle ; et cette peine du péché est enfermée dans le péché même. Car le péché n'étant autre chose que la séparation volontaire de l’homme qui se retire de Dieu , il s'ensuit de là que Dieu se retire aussi de l'homme, et s’en retire pour jamais, l’homme n'ayant rien par où il puisse s’y rejoindre de lui-même : de sorte que par un seul coup que se donne le pécheur, il demeure éternellement séparé de Dieu , et Dieu forcé, par conséquent, à se retirer de lui, jusqu'à ce que , par un retour de sa pure miséricorde , il lui plaise de revenir à son infidèle eréature. Ce qui n’arrivant que par une pure bonté que Dieu ne doit point au pécheur, il s'ensuit qu’il ne lui doit autre chose qu’une éternelle séparation et soustraction de sa bonté, de sa grâce et de sa présence; mais dès là son malheur est aussi immense qu'il est éternel.
Car, que peut-il arriver à la créature privée de Dieu, c'est-à-dire de tout bien ? Que lui peut-il arriver, sinon tout mal? « Allez, maudits, au feu éternel * »: et où iront-ils, ces malheureux repoussés loin de la lumière , sinon dans les ténèbres éternelles ? Oùiront-ils, éloignés de la paix, sinon au trouble, au désespoir, au « grincement des dents ° »? Où iront-ils, en un mot, éloignés de Dieu, sinon en toute l’horreur que causera l'absence et la privation de tout bien qui est en lui, comme dans la source. « Je te montrerai tout le » bien ,» dit-il à Moïse, en me montrant moi-même: Que pourra-t-il donc arriver à ceux à qui il refusera sa face et sa présence desirable, sinon qu’il leur montrera tout le mal ; et
! Rom. v. 12,14, — ? Matth. xxv. 41, —3 Exod. xxxtll. 19,
qu'il le leur montrera non-seulement pour le voir, ce qui est affreux ; mais, ce qui est plus terrible, pour le sentir par une triste expérience. Et c’est là le juste supplice du pécheur qui se retire de Dieu, que Dieu aussi se retire de lui, et par cette soustraction, le prive de tout le bien, et l’investisse irrémédiablement et inexorablement de tout le mal. O Dieu Ô Dieu ! je tremble ; je suis saisi de frayeur à cette vue Consolez-moi par l'espérance de votre bonté: rafraichissea mes entrailles, et soulagez mes os brisés, par Jésus-Christ votre Fils, qui a porté la mort pour me délivrer de ses terreurs, et de toutes ses affreuses suites, dont la plus inévitable est l'enfer.