VIII. De la Conversion
Au commencement les pécheurs disent : Il n'est pas encore temps; après, ils trouvent qu'il n'est plus temps : ainsi l'illusion que leur fait une espérance présomptueuse les conduit à une autre illusion encore plus funeste, celle du désespoir. « Ayant « perdu tout remords et tout sentiment , ils s'a- « bandonnent à la dissolution , pour se plonger, « avec une ardeur insatiable , dans toutes sortes « d'impuretés : » Desperantes semetipsos tradiderunt impiidicitias , in operationem immunditix omnis '.
Un des obstacles à la conversion du pécheur, c'est l'espérance de l'impunité. Il doute : y a-t-il une vengeance ? Convaincu qu'il y a un Dieu qui punit les crimes, il commence à mettre la main à l'œuvre. Hé bien, se dit-il à lui-même, il est temps, convertissons-nous. Il éprouve alorsune répugnance de tous ses sens et de sa raison asservie. Au milieu de ce travail , il vient une seconde fois à se ralentir. Eh! est-il possible, dit-il, que Dieu m'ait si étroitement défendu ce que lui-même m'a rendu si agréable ? C'est un père , et non un tyran : il ne punit que ceux qui ne suivent pas la vertu ; mais il ne met pas la vertu à se contrarier soi-même : au contraire, la vertu étant à faire du bien aux autres , elle ne consiste pas à déchirer son propre cœur. Débouté de cette défense par la raison de la justice de Dieu , à qui tout le mal déplaît , et même celui qui nous plaît (car les désirs irréguliers d'un malade ne sont pas les lois de la nature); son dernier obstacle, c'est le désespoir : Desperantes semetipsos... Il a douté de la justice qui venge et de la sagesse qui règle ; il doute maintenant et de la bonté qui pardonne , et de la bonté qui guérit , et de la puissance qui corrige. Contre le premier doute , il faut se soutenir par ces paroles de saint Jacques : « La miséricorde s'élèvera au-dessus « de la rigueur du jugement : » Superexaltat inise^ ricordiajudicium^\ contre le second, on doit dire à Dieu : « Guérissez-moi , Seigneur, et je serai a guéri : » Sana me , Domine, et sanabor^.
Quelquefois Dieu met au cœur des pécheurs certaines dispositions éloignées qui feront à la fin leur conversion , étant réduites en actes. Par exemple, dans la Samaritaine; toute perdue qu'elle était, deux choses [ la disposaient à revenir de ses égarements : ] premièrement, d'attendre le Messie et de grandes choses par lui, de grandes instructions; secondement , d'avoir désir d'apprendre la manière d'adorer Dieu : désir dont l'ardeur paraît, en ce qu'ayant trouvé l'occasion de la rencontre d'un habile homme, aussitôt elle lui demande ce point.
On croit se convertir quand on se change, et quelquefois on ne fait qiie changer de vice ; [que passer] de la galanterie à l'ambition : de l'ambition, quand un certain âge s'est passé , otj l'on n'a plus assez de force pour la soutenir, on va se perdre dans l'avarice.
' Ephes. IV, 19. — » Jac. \\, 13. — ' Jer. xvu, 14.
Probel autem seipsum homo' : « Que l'hoinme * s'éprouve lui-même. » Tout ce qui est saint inspire de la frayeur. Isaïe, après avoir ouï retentir de la bouche des séraphins ces paroles : Sanctus , sancius, saiwtus Duminus Deusexercituum^; « Saint, « saint saint, est le Seigneur, le Dieu des armées ; » au lieu de dire : Je suis consolé ; il s'écrie : « Malheur « à moi qui me suis tu ! parce que mes lèvres sont « souillées, et j'ai vu de mes propres yeux le Roi, <; le Seigneur : » f^x mihi, quia tacuil quia poliutus labiis ego sum... et Jlegem Dominum exercituum vidi oculis meis ^ La Vierge Marie est aussi troublée à la voix de Tange qui vient lui annoncer le grand prodige qui doit s'opérer en elle.
Il faut d'abord s'éprouver sur la connaissance ; voir si l'on connaît bien son mal , si l'on sent ce que c'est que d'être exclu de la sainte table : c'est l'être du ciel. Aussi conibien grande était la douleur des premiers chrétiens quand ils s'envoyaient séparés ! Notre épreuve a pour lin de prévenir le jugement de Dieu : « Si nous nous jugions , nous ne serions « pas jugés4, » Or le jugement de Dieu est pénétrant ; car l'épée qui sort de sa bouche entre jusque dans les replis de l'âme : il est éclairant ; parce que la lumière de sa vérité dissipe toutes les ténèbres qui pourraient nous couvrir : Scrutabor Jérusalem in lucernis ^ : « Je porterai la lumière des « lampes jusque dans les lieux les plus cachés de « Jérusalem. » Il est accablant ; car il s'exerce dans toute la rigueur d'une justice qui s'avance pour redemander tous ses droits. « Le Seigneur a résolu « d'abattre la muraille de la ûUe de Sion ; il a tendu « son cordeau , et il n'a point retiré sa main que « tout ne fût renversé : » Cogitavit Dominus dissipare murum filix Sion; tetendit funiculum suum, et non avertit manum suam a perditione^. La première qualité que doit avoir notre jugement , c'est la douleur ; la seconde , la confusion ; la troisième , c'est d'entrer dans le sentiment de la justice de Dieu : s'accabler et se renverser soimême.
Pesez le chapitre iv de l'Épître aux Hébreux. rivus sermo Dci 7 : « La parole de Dieu est vi- « vante et efficace , et elle perce plus qu'une épée à « deux tranchants; elle entre et pénètre jusque « dans les replis de l'âme et de l'esprit , jusque dans « les jointures et dans les moelles, et elle démêle « les pensées et les mouvements du cœur. » Voyez la victime qui avait été égorgée : on l'écorchait , la graisse était séparée d'avec la chair; les reins , les entrailles étaient mis à part : on faisait , pour ainsi dire, l'anatomie de la victime. C'est ainsi que Dieu, comme un chirurgien , avec son couteau affilé et à deux tranchants à la main, qui est sa parole , pénètre les jointures , les moelles , les pensées , les intentions les plus secrètes , et fait dans la partie la plus spirituelle de notre être comme une espèce d'anatomie sur un sujet vivant. La douleur, pour prévenir son jugeiiient , doit donc être vive,
' /. Cor. XI , 28. — 2 /». VI , 3. t:- 3 Ihid. vi , 6. — * i- Cor. SI, 31. - * Sophon. I, 12. — « Threii. n, 8. — ' flebi. iv,
TKNSÉES
comme sa parole l'est : flous sermo. . . Ce glaive est vivant; il donne la vie, mais proportionnée : aux justes, une vie de joie ; aux pécheurs , une vie de douleurs : « Ils doivent être comme agités de « convulsions et de douleurs; il faut qu'ils souf- « frent des maux comme une femme qui est en tra- « vail : » Torsiones et dolores tenebunt; quasi parturiens , dolebunt^. » Ce n'est pas tout de penser à vos péchés , la douleur vous est encore nécessaire ; car c'est le point essentiel , de bien prévenir le jugement de Dieu. Or ce jugement produit la plus vive douleur : donc si point de douleur ici, point de jugement de Dieu; or, si nous ne nous jugeons , nous serons jugés.
La confusion est la seconde qualité : elle doit être semblable à celle d'un voleur qui est surpris dans son délit, quomodo conjunditur fur quando deprehenditur^. Il faudrait que les pécheurs qui déplorent sincèrement leurs excès , et qui veulent prévenir le jugement du Seigneur, imitassent, par esprit de pénitence, ceux qui ,àson approche, saisis d'une crainte trop tardive , se regarderont l'un l'autre avec étonnement , et dont les visages seront desséchés comme s'ils avaient été brûlés par le feu : Unusquisque ad proximum suum stupebit, fâches combustx vultus eorum ^. Cette honte est le témoignage du pécheur contre soi-même : elle produit une tendresse dans le front, qui le fait rougir saintement des désordres de sa vie , et qui lui fait dire, d'un cœur vivement pénétré :« Il ne nous « reste que la confusion de notre visage : » Nobis confusiofaciei^. Les grands comme les petits doivent s'en revêtir et en être couverts : Regibus nostris , principibus nostris. L'effet de cette confusion , c'est de nous faire entrer dans de grands sentiments de notre indignité , qui nous portent à nous anéantir devant Dieu, et nous empêchent même de lever les yeux en sa présence ; parceque nos iniquités sont alors comme un poids sur notre tête, qui nous oblige de nous abaisser toujours plus profondément : Dexis meus, confundor et erubesco levare faciem meam ad te; quoniam iniqtiitates nostrae multiplicatx sunt super capid nostrum s. Ce n'est pas seulement la considération des châtiments que le péché nous attire , qui doit nous tenir dans cet état d'humiliation ; mais la vue du péché en lui-même, de sa laideur, de l'opposition qu'il met entre Dieu et nous, pour pouvoir lui dire avec Esdras : « Vous nous voyez abattus devant « vos yeux , dans la vue de notre péché ; car après « cet excès , on ne peut pas subsister devant votre « face : » Ecce coram te sumus in delicto nostro; non enim stari potest coram te super hoc^. Et ne nous bornons pas à une vue générale de nos désordres; mais sondons le fond de nos cœurs , pour y découvrir le grand péché, le péché dominant, qui a entraîné tous les autres , et qui a provoqué d'une manière toute particulière la colère de Dieu sur nous : omnia quss venerunt super nos in operi-
' Js. xni, 8. — ' J«r. u, 26. — ' /s. XIII, 8. — < Dan. n,
' 8. — W. Esdr. IX , 6. — " Ibid. 16.
CHRÉTIENNES ET MORALES
Lus noslris pessimis, et in (hliclo noslro magiwK tl'esl ce péché capital que nous devons combattre I avec le plus de vigueur, pour parvenir à une véri- F table conversion; parce qu'en subjuguant l'inclination qui commande en nous, nous abattrons du même coup toutes les autres qui en dépendent, et le cœur se trouvera affranchi de l'empire des passions. On ne doit pas craindre les diflicultés qu'on peut éprouver dans ce combat ; parce qu'on parviendra sûrement à vaincre ses inclinations, pourvu qu'on entreprenne sa conversion avec force : et s'il en coûte pour résister à soi-même, le plaisir que l'on goûte à se faire violence est bien propre à nous animer, et à nous dédommager abondamment de tous nos sacriflces.
Mais il faut encore entrer dans les sentiments de la justice divine, et pour cela imiter Ninive renversée par la pénitence ; prendre surtout pour modèle la pécheresse aux pieds de Jésus, qui renverse tout , en faisant servir à la réparation de ses iniquités tout ce qui lui a servi d'instrument pour les commettre.
Si l'on ne veut pas se tromper dans une affaire d'aussi grande conséquence, il est très-essentiel de bien s'examiner sur la sincérité de ses résolutions, sur les moyens qu'on prend pour les rendre efOcaces, pour assurer sa conversion, et produire de dignes fruits de pénitence. Un de ces moyens , c'est le souvenir de la sainte passion de Jésus-Christ , où nous devons puiser le véritable esprit de pénitence , et la force de la faire ; qui en doit être laï-ègle, le modèle , et que nousnesaurions trop méditer si nous voulons bien comprendre tout ce que la justice divine exige (lu pécheur pour se réconcilier avec lui.
Il n'est pas moins nécessaire de s'éprouver sur les précautions et sur le régime qu'on se prescrit pour conserver la santé. Lorsqu'on l'a recouvrée, on a surtout besoin d'une grande vigilance pour éviter les petits péchés : « de peur que l'esprit, accou- « tumé aux fautes légères, n'ait plus horreur des a plus grandes; et qu'en s'habituant au mal , il ne « prétende être autorisé à le commettre : » ul mensassueta malis levibus, nec gravia perhorrescat; atque ad quamdam auctoritatem nequitix, per culpas nuù'ita perveniat'.
Cette vigilance , si nécessaire pour conserver la grâce, doit nous faire prendre garde à toutes les occasions qui pourraient ou l'affaiblir, ou nous la i faire perdre , afm de les éviter soigneusement : elle i nous apprendra à ôter le regard avant que le cœur soit blessé. Mais pour persévérer il est essentiel de prier beaucoup, dans Itf sentiment de sa faiblesse et de ses besoins : car l'âme qui ne prie pas tombe bientôt dans le sommeil , et de là dans la mort. Ainsi, après sa conversion, il faut opérer son salut avec crainte et un tremblement mêlé d'amour. Quelle crainte, que celle de perdre Dieu !
Parmi tant d'accidents, l'homme se doit faire un refuge. Nul refuge n'est assuré que celui de la
' Esd. IX, 13; —'S. Greg. Mag. Past. pari, ni, cap. xxxnr, tiy.n. Il, col. 92.
bonne conscience : sans elle , on ne rencontre que malheurs inévitables. Ceux qui l'ont mauvaise sont sans refuge; parce qu'il n'y a dans leur conscience nulle sûreté, nul repos. Ipsa munditiacordis delectabit fe : « La pureté du cœur vous réjouira. »
La honte se met entre la vertu et le péché , pour empêcher qu'on ne la quitte; puis entre le péché et la vertu , pour empêcher qu'on ne la reprenne ; et malheureusement elle réussit mieux dans ce dernier effort. Trois choses à faire, pour se fortifier contre cette honte : premièrement, rentrer en sa conscience; la honte intérieure fait qu'on méprise l'extérieure : secondement, se dire sincèrement à soi-même : J'ai ravi la gloire à Dieu; il est juste que je perde la mienne : troisièmement, penser combien il est nécessaire de souffrir une confusion passagère pour éviter la honte éternelle.
Le péché et la mort dominent sur nous ; la mort comme un tyran, le péché comme un roi chéri et aimé. Il faut, pour nous délivrer de cette injuste domination, craindre ce que nous aimions, et aimer ce que nous craignions. Il y en a sur lesquels le péché règne, quand ils lui obéissent avec plaisir; il y en a qu'il tyrannise: Quod nolo maluvi , hoc ago ' : « Je fais le mal que je ne veux pas; » c'est le meilleur état.
Les hommes sont sujets à un changement perpétuel : quand sera-ce que nous changerons par la conversion ? Tous les âges , tous les états changent quelque chose en nous : quand sera-ce que nous changerons pour la vertu.'