‹ uvres de BossuetChapitre 101 sur 140 · IX. Punitiou et peine du Péché · texte numérisé non relu

IX. Punitiou et peine du Péché

Dieu punit les pécheurs : premièrement, médicinalement pour eux; de peur qu'ils ne se délectent dans le péché, et que , devenus incorrigibles, ils ne meurent dans l'impénitence : secondement, exemplairement pour les autres : troisièmement, par une contrariété naturelle, par la répugnance nécessaire qu'il a au péché; naturelle, et par conséquent infinie; nécessaire, et par conséquent éternelle.

« J'entrerai en jugement avec vous, dit le Sei- « gneur; j'entrerai en jugement avec les enfants de « vos enfants : car passez aux îles de Céthim , et « voyez s'il s'y est fait quelque chose de semblable. <■ Y a-t-il quelque nation qui ait changé ses dieux, « qui certainement ne sont point des dieux? et ce- « pendant mon peuple a changé sa gloire en de vaines « idoles»... » Dieu condamne avec autorité; il convainc, par la comparaison des uns avec les autres; il confond le pécheur, en lui montrant quel abus il a fait de ses grâces.

« Vous avez surpassé l'une et l'autre, Samarie et « Sodome, par vos abominations; et vos sœurs « pourraient paraître j ustes en comparaison de toutes « les abominations que vous avez faites : car elles « pourraient paraître justes en comparaison de vous. a Confondez-vous, et portez votre ignominie, vous

' Rom. VII, 19. — ï Jcr. u, «,.

PENSÉES

« qui avez justifié vos deux sœurs'. » Il semble que les infidèles s'élèveront contre les chrétiens , qui ont méprisé tous les moyens de salut qui leur étaient offerts. Seigneur, diront-ils, voilà votre peuple : que lui a servi d'avoir été éclairé de vos lumières? quel usage a-t-il fait de tous vos dons? Pour nous , si nous ne vous avons pas adoré, c'est que nous ne vous avons pas connu. Ils sont justifiés par comparaison; mais Dieu ne laisse pas de les juger. Touché de leurs cris , il fait tomber sur les fidèles le surcroît de peine qui est diminué par leur ignorance. Ils semblent justifiés à proportion; dirai-je : Leur supplice semble n'être rien à comparaison ! Dieu , dans l'étendue de sa puissance, sait bien trouver des règles dans la même peine.

Ego vado » : « Je m'en vais. » Ces paroles nous représentent Jésus-Christ se séparant , et disant à l'âme le dernier adieu , rompant ses liaisons avec elle , retirant ses grâces et lui reprochant son ingratitude. J'ai voulu t'attirer à moi pour te donner la vie, tu n'as pas voulu; adieu donc, adieu pour jamais, je me retire maintenant : Ego vado : c'est moi qui m'en vais ; mais je te chasserai un jour : Discedite ame^ '. « Retirez-vous de moi. »

Trois choses à considérer : le pécheur quittant Dieu , Dieu abandonnant le pécheur, et enfin Dieu chassant le pécheur. Discedite, « Retirez-vous, » maledicti, « maudits, vînignem œternum, « allez au « feu éternel. » C'est alors que le damné conjurera toutes les créatures , et leur dira comme Saùl à l'Amalécite : Sta super me, et interficeme; quoniam tenent me angustix, et adhuc iota anima mea in me est^ : « Appuyez-vous sur moi, et me tuez; par- « ce que je suis dans un accablement de douleur, et « que toute mon âme est encore en moi. » Tant de liaisons que le pécheur avait avec Dieu se trouveront rompues tout à coup. « Que je voie le visage du roi , « disait Absalon : » Fideamfaciem régis ; quod si memor est iniquitatis meae, interficiat me s : « S'il « se souvient encore de ma faute, qu'il me fasse mou- « rir. » Il n'y avait entre ce prince et David qu'une liaison ; l'homme en a avec Dieu une infinité : un coup de foudre part , qui rompt tout : discedite : « Retirez-vous. » Adieu, mon père ; adieu, monfrère ; adieu, mon ami ; adieu, mon Dieu ; adieu, mon Seigneur; adieu, mon maître; adieu, mon roi; adieu, mon tout. Jésus-Christ ne le peut plus souffrir , il le hait infiniment, nécessairement, éternellement, substantiellement, comme il s'aime, parce qu'il est dans l'état de péché; non dans l'acte , ni dans l'habitude, mais dans l'état. Le péché est humanisé en lui; c'est un hommedevenu péché : il perd tout bien : omne bonum : il ne reste pour tout bien en lui que la simplicité de son être, et c'est son malheur extrême; parce que Dieu le conserve pour être en butte éternellement à ses vengeances, et le sujet de toutes les misères possibles.

Maledicti, « maudits. » Cette parole exprime un jugement pratique en Dieu, qui livre le pécheur à

' Eiech. XVI, 51, 52. — » Joan. VHi, 21. — 3 Matlh. xxv, 41. — ♦ [1. Reg. 1,9. — » Ibid, XIV, 32,

toute l'exécration de sa justice; et elle contient une imprécation contrelui, qui déracinejusqu'aux moindres fibres de la capacité qui était en lui pour recevoir du bien, et pour en faire : ainsi « ces deux maux « viennent subitement fondre sur le pécheur, la « viduité et la stérilité : » Duo mala venerunt super te, viduitas et sterilitas^ . Il^e trouve moins capable de recevoir du bien que le néant; et l'inflexibilité de la volonté de Dieu dans son jugement, répond à l'invariabilité de celle du pécheur dans le mal. « Il «a rejeté la bénédiction, elle sera éloignée de lui • » Notait benedictionem, et elongabitur ab eo^.

In ignem xternum, « allez au feu éternel; » feu surnaturel dans sa production , instrument de la puissance divine dans son usage , immortel dans son opération : méditez. Cela est-il vrai? qui estce que cela regarde ? pourquoi , mon Sauveur, fautil vous quitter? Discedite; « Retirez-vous. » Votre bénédiction, avant que de partir ! Maledicti; « Vous « êtes maudits. » Ce ne sera peut-être pas pour toujours; je reviendrai faire pénitence : ah! mes yeux, que je vous ferai bien porter la peine de tous ces regards voluptueux qui me coûtent si cher! quel torrent de larmes ne vous forcerai-je pas alors de répandre! quelle violence ne ferai-je pas à tous mes sens pour en expier l'abus , et les soumettre à la loi divine! Non, vous vous flattez en vain; il n'y aura plus de temps ; tout est désormais éternel , le supplice comme la récompense.

Pourquoi, nous dit-on , pour un péché qui passe si vite, est-on condamné à ime peine éternelle? « O « homme! qui es-tu, pour répondre à Dieu 3? » et néanmoins , afin de satisfaire en un mot à ta question : n'est-ii pas vrai que, lorsque tu te livres aux objets de tes passions, tu veux pécher sans fin? Combien de fois as-tu protesté aux complices de tes désordres, que tu ne leur serais jamais infidèle! Toutes tes protestations s'en vont en fumée , le vent les emporte, parce que Dieu confond tes projets : mais c'est là l'intention de ton cœur ; tu ne veux jamais voir finir la chose oii tu mets ton bonheur : et lamarque quetu désires pouvoir toujours pécher , c'est que tu ne mets point de fin à tes crimes tant que tu vis. Combien de pâques , de jubilés , de maladies, d'exhortations, de menaces, dont tu n'as tiré aucun profit ! Tout passe pour toi comme l'eau ; n'est-il pas juste ensuite « que celui qui n'a jamais « voulu cesser de pécher, ne cesse jamais aussi d'ê- « tre tourmenté? » Ut nunquam careat supplicio, quinunquam voluit carere peccato 4.

Les hommes font leur plqisir de ce que Dieu envoie pour se venger; tant ils sont abandonnés au sens réprouvé de leur cœur : Tradidit eos in reprobum sensum ^. Dieu fera à son tour leur supplice de ce qui a été leur plaisir; car les satisfactions que l'homme pécheur goûte dans les objets de ses passions , deviennent dans la main du Dieu vengeur

' /s. xLvn, 9. — ' Ps. cvili, 18. — 3 Rom. IX, 20. — * S. Greg. Mog. Mor. l. xxxiv, n» 36, tom. I, col. 1 133. — ' Rom . I, 28.

CHRÉTIENNES ET MORALES

un aiguillon qui ne cessera de les tourmenter : Qux sunt delectanienta homini peccanti, fiant irritatnenta Domino punientl '.

L'impunité fait naître dans les hommes un certain sentiment que Dieu ne se soucie pas des péchés : ensuite, une autre réflexion ; quand on en a commis un , qu'il vaut autant aller à tout. Ayant une fois tiré l'épée , on franchit toutes les bornes. Il n'y a que le premier obstacle qui coûte à vaincre , la pudeur ; on avale après la honte.

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