‹ uvres de BossuetChapitre 133 sur 140 · PENSÉES DÉTACHÉES · texte numérisé non relu

PENSÉES DÉTACHÉES

I. Il y en a qui ne trouvent leur repos que dans une incurie de toutes choses, qui ne prennent rien à cœur , qui se donnent à qui est présent , et n'ont du futur aucune inquiétude; non point parce qu'ils ne croient pas, mais parce qu'ils n'y songent pas. Ils ne nient pas, mais ils ne sont pas persuadés du siècle futur.

II. Les hommes estiment faiblesse de ne s'attendre qu'à Dieu. Il y a un athéisme caché dans tous les cœurs, qui se répand dans toutes les actions. On compte Dieu pour rien : on croit que quand on a recours à Dieu , c'est que les choses sont désespérées, et qu'il n'y a plus rien à faire.

III. La curiosité nous porte à disputer des choses divines, et produit en nous l'empressement d'en parler ; de là naît ensuite le mépris et l'indifférence : il semble qu'on s'intéresse pour la piété; et, dans le fait, on en détruit tout l'esprit. La curiosité veut aller toute seule; la foi accorde et tempère toutes choses.

IV. Il y a des hypocrites qui ont dessein de tromper; il y a des hypocrites qui trompent, et n'en ont pas précisément le dessein; mais qui agissent par bienséance , et ne veulent point donner de scandale : les premiers sont plus dangereux pour les autres, et les seconds pour eux-mêmes.

V. Il semble qu'il y ait des personnes que Dieu n'ait destinées que pour les autres, pour instruire, pour donner exemple. Ils ont une demi-piété, des sentiments imparfaits de dévotion; parce que cela règle du moins l'extérieur, et est nécessaire pour cet

CHRÉTIENNES ET MORALES

effet : mais le sceau de la piété , c'est-à-dire les bonnes œuvres etla conversion du cœur, ne s'y trouvent pas ; ils ne s'abstiennent pas des pécbés dainnables .

VI. Combien en voit-on qui se servent de la philosophie , non pour se détacher des biens de la fortune ; mais pour plâtrer la douleur qu'ils ont de les perdre, et faire les dédaigneux de ce qu'ils ne peuvent avoir !

VII. Nisi venerit discessio primum ' ? « Il ne vien- « dra point que la révolte et l'apostasie ne soit arri- « vée auparavant. » Quel est ce mystère d'iniquité, cette apostasie des hommes quittant Jésus-Christ ; en sorte qu'il ne trouve plus de vraie foi parmi eux, non inveniet fidem^} Ce mystère d'iniquité est fait pour éprouver ses élus et ses fidèles serviteurs , et il consiste dans la corruption des maximes de l'Évangile et l'établissement de l'antichristianisme.

Vni. Nonne etethnici hocfaciunt^. « Les païens « ne le font-ils pas aussi? » Il faut que notre justice passe celle des Gentils , qu'elle passe même celle des pharisiens. Quand serons-nous chrétiens , nous qui ne sommes pas encore arrivés au premier degré , qui est celui de la philosophie et sagesse purement humaine ?

IX. Les chrétiens doivent apprendre à profiter de tout , des biens et des maux de la vie, des vices et des vertus des autres, de leur persévérance et de leur chute , de leurs tentations , de leurs propres fautes et de leurs bonnes actions.

X. Utamur nostro in nosfram utilitatem < : faire usage de Dieu pour aller à Dieu, c'est la vie chrétienne.

XI. Fili , in vîta tua tenta animant tuam ; et si fuerit nequam, non des illi potestatem^ : « Mon « fils , éprouvez votre âme pendant votre vie; et si « vous trouvez que quelque chose lui soit dangereux, « ne le lui accordez pas. » La tentation dans les grandes charges , dans les grandes affaires , c'est qu'on les trouve si importantes, qu'on y donne tout , et que l'affaire du salut s'oublie.

XII. Que vous vous faites de belles maisons ! que vous acquérez de belles terres ! Pourquoi vous faitesvous de nouveaux liens? pourquoi aggravez-vous votre fardeau? Votre maison est bâtie, votre héritage est assuré , toutes vos acquisitions sont faites ; il n'y a plus qu'à se mettre en possession.

XIII. En l'autre vie tout est infiniment plus vif qu'en celle-ci. JNous n'avons ici qu'une ombre de plaisir et qu'une ombre de douleur. Nous ne saurions concevoir toutes les puissances du siècle futur, virtutes sxcuU venturi^. La vertu, la force, la puissance , se montrent là : tout ce qui est en cette vie n'est rien.

XIV. On voit dans les hommes le désir de plaire; c'est le premier péché par complaisance : on y voit aussi le désir de contredire. Comment accorder de si grandes contradictions? C'est que nous voulons tout rapporter à nous, et ne pouvons souffrir ce qui s'oppose à nos désirs. De la première source vient

• II. Thcss. H, 3. — ' Luc. xviii, 8. — ' Matth. v, 47. —

* S. Bern. Hom. m sup. Missus, n' H, t. i, col. 748. -

* Eccli. XXXVII, 30. — 6 Hebr. \i , 5.

la flatterie ; de l'autre, la plupart des désordres de la vie.

XV. Le précepte n'empêche pas le péché; parce qu'il faut boucher la source , qui est la convoitise : au contraire , le précepte irrite le désir; car l'âme fait effort quand on veut lui ôter ce qu'elle regarde comme son bien. Or, quand on lui défend, on lui arrache déjà , en quelque sorte, ce qu'elle possède par l'amour, et elle accroît son effort pour le retenir.

XVI. On pèche principalement en deux manières à l'égard de soi-même : par les paroles, par des discours de vanité, en publiant ce qu'il faut taire; par des discours de curiosité , en s'enquérant de ce qu'il ne faut pas savoir.

XVII. [Par un raffinement de]délicatesse,onhaîtla médisance, la galanterie grossière : pourvu qu'on la tourne agréablement, [on n'en a plus d'horreur.] La haine du vice a fait qu'on en parle avec circonspection; la haine n'est plus que pour les paroles et les apparences.

XVIII. Peut-on mettre en comparaison ce que vous faites de bien avec ce que vous faites de mal ! Pourquoi péchez-vous ? parce que vous aimez>le péché ; pourquoi priez-vous? parce que vous craignez : l'un donc par l'inclination , l'autre par une espèce de force.

XIX. Il est important que l'esprit soit dompté : nous n'avons pas le courage de retrancher nous-mêmes notre volonté ; Dieu , comme souverain médecin , le fait en plusieurs manières, et surtout par les contradictions qu'il nous envoie. Les véritables vertus se font remarquer durant les persécutions.

XX. Depeccatotriumphumagere^: « Triompher « du péché comme un conquérant, qui , non content a d'avoir vaincu , choisit un jour pour triompher : » mener ainsi ce péché, ce roi captif en triomphe par une pénitence publique et édifiante. Deux sortes de personnes ont besoin de conversion : les honnêtes païens , qui n'ont que des vertus morales, et ceux qui ont commis de grands crimes.

XXI. Les criminels doivent agir différemment envers un juge , qu'ils ne feraient envers un père : envers un juge , on nie , on se défend , on s'excuse ; envers un père, on confesse, on promet, on demande grâce : on ne défend pas le passé, on donne des assurances pour l'avenir. Un juge veut la punition, et un père l'amendement du criminel ; c'est pourquoi il oublie le passé , pourvu qu'on stipule pour l'avenir.

XXII. Dieu veut que nous le servions avec ferveur; c'est pourquoi il fait naître en nous les passions qui font agir ardemment, comme l'émulation.

XXIII. Il faut mener les hommes passionnés comme des enfants ettdes malades , par des espérances vaines.

XXIV. Pour pratiquer la patience chrétienne, il faut souffrir les maux, souffrir le dégoût, souffrir le délai.

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