‹ uvres de BossuetChapitre 25 sur 140 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

Ils se vantent d'être disciples de Jean Hus : mais pour juger de leur prétention , il faut encore remonter plus haut, puisque Jean Hus lui-même s'est glorifié d'avoir eu Viclef pour maître. Je dirai donc en peu de paroles ce qu'il faut croire de Viclef, sans produire d'autres pièces que ses ouvrages , et le témoignage de tous les protestants de bonne foi.

Le principal de tous ses ouvrages , c'est le Trialogue, ce livre fameux qui souleva toute la Bohême et excita tant de troubles en Angleterre. Voici quelle en était la théologie : « Que tout arrive par « nécessité ; qu'il a longtemps regimbé contre cette « doctrine , à cause qu'elle était contraire à la li- « berté de Dieu ; mais qu'à la fin il avait fallu céder, « et reconnaître en même temps que tous les pé- « chés qu'on fait dans le monde sont nécessaires et

' Hist. p. 105, etc. Rudig. de Eccl.fratr. in Boh. et Mor. narr. p. 147. — ^ In Synt. Sendom. Synt. Gen. II. part. p. 219. -3 Rudig. ibid.p. Hs. — 4 ^pol. 1532. ap. Lyd. t. ii, p. 137.

HISTOIRE

inévitables ' : que Deu ne pouvait pas empêcher le péché du premier homme, ni le pardonner sans la satisfaction de Jésus-Christ; mais aussi qu'il était impossible que le Fils de Dieu ne s'incarnât pas , ne satisfît pas , ne mourût pas : que Dieu à la vérité pouvait bien faire autrement , s'il eût voulu, mais qu'il ne pouvait pas vouloir autrement; qu'il ne pouvait pas ne point pardonner à l'homme : que le péché de l'homme venait de séduction et d'ignorance, et qu'ainsi il avait fallu par nécessité que la Sagesse divine s'incarnât pour le réparer'» : que Jésus-Christ ne pouvait pas sauver les démons, que leur péché était un péché contre le Saint-Esprit ; qu'il eût donc fallu pour les sauver que le Saint-Esprit se fût incarné, ce qui était absolument impossible ; qu'il n'y avait donc aucun moyen possible pour sauver les démons en général : que rien n'était possible à Dieu que ce qui arrivait actuellement : que cette puissance qu'on admettait pour les choses qui n'arrivaient pas est une illusion : que Dieu ne peut rien produire au dedans de lui qu'il ne le produise nécessairement ; ni au dehors qu'il ne le produise aussi nécessairement en son temps : que lorsque Jésus-Christ a dit qu'il pouvait demander à son Père plus de douze légions d'anges, il faut entendre qu'il le pouvait s'il eût voulu; mais reconnaître en même temps qu'il ne pouvait le vouloir 3, que la puissance de Dieu était bornée dans le fond , et qu'elle n'est infinie qu'à cause qu'il n'y a pas une plus grande puissance 4 : enun mot, que le monde et tout ce qui existe est d'une absolue nécessité , et que s'il y avait quelque chose de possible à qui Dieu refusât l'être , il serait ou impuissant ou envieux ; que comme il ne pouvait refuser l'être à tout ce qui le pouvait avoir, aussi ne pouvait-il rien anéantir ^ : qu'il ne faut point demander pourquoi Dieu n'empêche pas le péché , c'est qu'il ne peut pas ; ni en général pourquoi il fait ou ne fait pas quelque chose, parce qu'il fait nécessairement tout ce qu'il peut faire ** : qu'il ne laisse pas d'être libre; mais comme il est libre à produire son Fils, qu'il produit néanmoins nécessairement? : que « la liberté qu'on appelle de contradiction , par la- « quelle on peut faire et ne pas faire , est un terme « erroné introduit par les docteurs; et que la pen- « sée que nous avons que nous sommes libres est « une perpétuelle illusion , semblable à celle d'un « enfant qui croit qu'il marche tout seul , pendant « qu'on le mène : qu'on délibère néanmoins , qu'on « avise à ses affaires, qu'on se damne; mais que « tout cela est inévitable , aussi bien que tout ce ii qui se fait et ce qui s'omet dans le monde ou par >i la créature , ou par Dieu même » : que Dieu a « tout déterminé ; qu'il nécessite tant les prédestia nés que les réprouvés à tout ce qu'ils font , et a chaque créature particulière à chacune de ses ac- « tions ; que c'est de là qu'il arrive qu'il y a des pré-

' lAb. m, C. 7, 8, 23, /». 56, 82 , edil. 1635. — » Ibid. III, c. 24 , », p. 85, etc. — 3 Ibid. c. 27, Z. i, c. 10, p. 16. Ibid. c. II , p. 18. — * Lib. III, r. 2. — » Ibid. c. 4. Ibid. c. x , p. 16. « - Lib. III, c. 9. — ' lib. I, c. 10. — » Ibid. 10, II.

« destinés et des réprouvés; qu'ainsi il n'est pas « au pouvoir de Dieu de sauver un seul des réprou- « vés ' : qu'il se moque de ce qu'on dit des sens a composés et divisés, puisque Dieu ne peut sau « ver que ceux qui sont sauvés actuellement» ; « qu'il y a une conséquence nécessaire qu'on pèche , « si certaines choses sont : que Dieu veut que ces « choses soient, et que cette conséquence soit « bonne , parce que autrement elle ne serait pas « nécessaire ; ainsi , qu'il veut qu'on pèche : qu'il « veut le péché à cause du bien qu'il en tire ; et « qu'encore qu'il ne plaise pas à Dieu que Pierre « pèche , le péché de Pierre lui plaît : que Dieu ap- « prouve qu'on pèche; qu'il nécessite au péché que « l'homme ne peut pas mieux faire qu'il ne fait : « que les pécheurs et les damnés ne laissent pas « d'être obligés à Dieu; et qu'il fait miséricorde « aux damnés en leur donnant l'être , qui leur est « plus utile et plus désirable que le non-être. Qu'a « la vérité il n'ose pas assurer tout à fait cette opi- « nion, ni pousser les hommes à pécher, en ensei- « gnant qu'il est agréable à Dieu qu'ils pèchent ainsi , « et que Dieu leur donne cela comme une récom- « pense : qu'il voit bien que les méchants pour- « raient prendre occasion de cette doctrine de « commettre de grands crimes , et que s'ils le peu- « vent ils le font ; mais que si on n'a point de meil- « leures raisons à lui dire que celles dont on se « sert , il demeurera confirmé dans son sentiment « sans en dire un mot 3. »

On voit par là qu'il ressent une horreur secrète des blasphèmes qu'il profère : mais il y est entraîné par l'esprit d'orgueil et de singularité auquel il s'est livré lui-même; et il ne peut retenir sa plume emportée. Voilà un extrait fidèle de ses blasphèmes ; ils se réduisent à deux chefs , à faire un Dieu dominé par la nécessité, et, ce qui en est une suite, un Dieu auteur et approbateur de tous les crimes , c'est-à-dire un Dieu que les athées auraient raison de nier : de sorte que la religion d'un si grand réformateur est pire que l'athéisme.

On voit en même temps combien de ses dogmes ont été suivis par Luther. Pour Calvin et les calvinistes , on le verra dans la suite; et en ce sens ce n'est pas en vain qu'ils auront compté cet impie parmi leurs prédécesseurs.

Au milieu de tous ces blasphèmes il affectait d'imiter la fausse piété des vaudois, en attribuant l'effet des sacrements au mérite des personnes : « en « disant que les clefs n'opèrent que dans ceux qui « sont saints, et que ceux qui n'imitent pas Jésus- « Christ n'en peuvent avoir la puissance : que cette « puissance pour cela n'est pas perdue dans l'Église ; « qu'elle subsiste dans des personnes humbles et « inconnues : que les laïques peuvent consacrer et « administrer les sacrements 4 : que c'est un grand « crime aux ecclésiastiques de posséder des biens « temporels; un grand crime aux princes de leur en « avoir donné, et de ne pas employer leur autorité

> Lib. I, l. III, c. 9,- I. Il, c. 14; l. m, c. 4. - ^ Lib. III. c 8. —^ Lib. Ul,v. 4,8. - * Lib. iv, c. 10, 14, 23,25, 32.

DES VARIATIONS, LIV. XL

« à les en priver'. » Me permettra-t-on de le dire ? voilà dans un Anglais le premier modèle de la réformation anglicane et de la déprédation des Églises. On dira que nous combattons pour nos biens : non : nous découvrons la malignité des esprits outrés, qui sont, comme on voit, capables de tous excès.

M. de La Roque prétend qu'on a calomnié Viclef dans le concile de Constance* , et qu'on lui a imputé des propositions qu'il ne croyait pas ; entre autres celle-ci : Dieu est obligé d'obéir au diable ^. Mais si nous trouvons tant de blasphèmes dans un seul ouvrage qui nous reste de Viclef, on peut bien croire qu'il y en avait beaucoup d'autres dans ses livres, qu'on avait alors en si grand nombre : et en particulier celui-ci est une suite manifeste de la doctrine qu'on vient de voir; puisque Dieu, qui en toutes choses agissait par nécessité, était entraîné par la volonté du diable à faire certaines choses lorsqu'il y fallait nécessairement concourir.

On ne trouve non plus dans leTrialogue la proposition imputée à Viclef : qu'un roi cessait d'être roi pour un péché mortel^. Il y avait assez d'autres livres de Viclef où elle se pouvait trouver. En effet, nous avons une Conférence entre les catholiques de Bohême et les calixtins , en présence du roi George Pogiebrac, où Hilaire, doyen de Prague, soutient à Roquesane, chef des calixtins, que Viclef avait écrit en termes exprès : « Qu'une vieille pouvait « être roi et pape, si elle était meilleure et plus « vertueuse que le pape et que le roi ; qu'alors la « vieille dirait au roi : Levez- vous , je suis plus o DIGNE que vous d'être assise sur le trône *. » Comme Roquesane répondait que ce n'était pas la pensée de Viclef, le même Hilaire s'offrit à faire voir à toute l'assemblée ces propositions , et encore celle-ci : « Que celui qui était par sa vertu le plus «digne de louange, était aussi le plus digne en « dignité; et que la plus sainte vieille devait être 0 mise dans le plus saint office'». » Roquesane demeura muet : et le fait passa pour constant.

Le même Viclef consentait à l'invocation des saints, en honorait les images, en reconnaissait les mérites , et croyait le purgatoire.

Pour ce qui est de l'eucharistie, le grand effort est contre la transsubstantiation , qu'il dit être la plus détestable hérésie qu'on ait jamais introduite?. C'est donc son grand article , de trouver du pain dans ce sacrement. Quant à la présence réelle, il y a des passages contre, il y en a pour. Il dit que « le « corps est caché dans chaque parcelle et dans cha- « que point du pain 8. « En un autre endroit, après avoir dit , selon sa mauvaise maxime , que la sainteté du ministre est nécessaire pour consacrer validement , il ajoute qu'il faut présumer pour la sainteté des prêtres : mais , dit-il , « parce qu'on n'en a « qu'une simple probabilité , j'adore sous condition « l'hostie que je vois , et j'adore absolument .Tésus-

• Liv. IV, c. 17, 18, 19, 24. — * Hist. deVEuch. — ' Conc. Const. Sess. 8, prop. 6. Conc. Lahh. t. xii , col. 46. — * Ibid. jn-op. 15. — ' Disp. cum Rohys. apud Canis. ant. Lect. t. m, 11. part. p. 474. — 6 Tbid. 500. — ' Lib. m, c. 30; ?. Il, c. 14 ; /. Ui,c. 5; ;. iv,c. 6,7,40, 41; l. IV, c. 1,6. — «i?6. IV, CI.

« Christ, qui est dans le ciel. >. Il ne doute donc de la présence qu'à cause qu'il n'est pas certain de la sainteté du ministre qu'il y croit absolument nécessaire. On trouverait d'autres passages semblables : mais il importe fort peu d'en savoir davantage.

Un fait plus important est avancé par M. de La Roque le fils'. Il nous produit une Confession de foi où la présence réelle est clairement établie , et la transsubstantiation non moins clairement rejetée: mais ce qu'il y a de plus important, c'est qu'il nous assure que cette Confession de foi fut proposée à Viclef dans le concile de Londres, où arriva ce grand tremblement de terre , qu'on appela pour cette raison concilium terne, motus; les uns disant que la terre avait eu horreur de la décision des évêques, et les autres de l'hérésie de Viclef.

Mais sans m'informer davantage de cette Confession de foi , dont nous parlerons avec plus de certitude quand nous en aurons vu toute la suite, je puis bien assurer par avance qu'elle ne peut pas avoir été proposée à Viclef par le concile. Je le prouve par Viclef même, qui répète quatre fois que dans le concile de Londres, où la terre trembla {in suo cojicilio terrœ motus,) on définit en termes exprès , que la substance du pain et du vin ne demeuraitpas après la consécration » : donc il est plus clair que le jour que la Confession de foi , où ce changement de substance est rejeté, ne peut pas être de ce concile.

Je crois M. de La Roque d'assez bonne foi pour se rendre à une preuve si constante. En attendant, nous lui sommes obligés de nous avoir épargné la peine de prouver ici la lâcheté de Viclef, sa palinodie devant le concile; celle « de ses disciples, qui « n'eurent pas d'abord plus de fermeté que lui 3; « la honte qu'il eut de sa lâcheté , ou bien de s'être « écarté des sentiments reçus alors 4 , » qui lui fit rompre commerce avec les hommes ; d'où vient que depuis sa rétractation on n'entend plus parler de lui; et enfin sa mort dans sa cure et dans l'exercice de sa charge : ce qui démontre, aussi bien que sa sépulture en terre sainte, qu'il était mort à l'extérieur dans la communion de l'Église.

Il ne me reste donc plus qu'à conclure avec cet auteur, qu'il n'y a que de la honte à tirer pour les protestants de la conduite de Viclef, « ou hypocrite « prévaricateur , ou catholique romain , qui mourut « dans l'Église même, en assistant au sacrifice, où « l'on mettait l'éloignement entre les deux partis *. »

Ceux qui voudront savoir le sentiment de Melanchton sur Viclef le trouveront dans la préface de ses Lieux communs, où il dit qu'on « peut juger « de l'esprit de Viclef par les erreurs dont il est « plein''. Il n'a, dit-il, rien compris dans la justice « de la foi : il brouille l'Évangile et la politique : « il soutient qu'il n'est pas permis aux prêtres d'à» « voir rien en propre : il parle de la puissance cisf « vile d'une manière séditieuse et pleine de sophis-

» Nouv. accm. cent. M. Farill. p. 73. — » Lih. rv, c. 3», 37, 38. — 3 La Bogue, ibid. 70. — ■• Ibid. p. 81, 85, 88, 89, 98. — * Ibid. — ^ Prœf. ad Mijcon. Hosp. II. part, ad atti 1550, /. H5.

HISTOIRE

« terie : par la même sophisterie, il chicane sur l'o- « pinion universellement reçue touchant la Cène du « Seigneur. » Voilà ce qu'a dit Melanchton après avoir lu Viclef. Il en aurait dit davantage , et il aurait relevé ce que cet auteur avait décidé tant contre le libre arbitre, que pour faire Dieu auteur du péché, s'il n'avait craint, en le reprenant de ces excès, de déchirer son maître Luther, sous le nom de Viclef.

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