I™ AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS
SUR
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
CONTRE L'HISTOIRE DES VARIATIONS
Le christianisme fléUri et le socioianisme autorisé par ce ministre.
Mes chebs frères ,
Dieu , qui permet les hérésies ' , pour éprouver la foi de ses serviteurs, permet aussi, par la suite du même conseil , qu'il y ait des hommes hardis , artiflcieux, errants, et Jetant les autres dans l'erreur ^ ; qui sachent donner au mensonge de belles couleurs; que le peuple croie invincibles, parce qu'ils ne se rendent jamais à la vérité; infatigables à disputer et à écrire, et d'autant plus triomphants en apparence , qu'ils sont plus évidemment convaincus.
Mais il leur arrive, comme aux criminels, que plus ils multiplient leurs discours dans une aveugle confiance d'éblouir leurs juges, plus ils se coupent et se contredisent; ainsi en est-il de ces docteurs de mensonge, à qui saint Paul a aussi donné ce caractère, qu'ils se condamnent euxmêmes par leur propre jugement ^.
C'est ce qui paraît manifestement par les continuelles variations des hérésies, qui ne cessent de se condamner elles-mêmes en innovant tous les jours, et en tombant d'absurdités en absurdités; en sorte qu'on voit bientôt, comme dit le même saint Paul, que ceux qui en entreprennent la défense n'entendent, ni ce qu'ils disent euxmêmes , ni les clioses dont ils parlent avec assurance 5. En effet, plus ils sont hardis à décider, plus ils montrent qu'ils n'entendent pas ce qu'ils disent. Ce qui se pousse à la fin à de tels excès , que leur folie est connue à tous, selon la prédiction du même apôtre ^ ; et c'est alors qu'on peut
• Osée. I, II. — " I. Cor. xi. 19. — 3 II, TYm. vi, 1.1. - 4 TU. MI, II. - S I. Tim. I, 7. - «II Tim. m, 9.
espérer avec lui, qu'ils ne passeront pas plus avant, et que l'excès de l'égarement sera la marque du terme où il devra prendre fin : Ils n'iront pas plus loin, dit ce grand apôtre, et ils cesseront de tromper les peuples , parce que leur folie sera manifeste à toute la terre.
Ne vous fâchez pas, mes frères, si j'entreprends de vous faire voir que ces caractères , marqués par saint Paul, paraissent manifestement au milieu de vous. Le seul qui s'y fait entendre depuis tant d'années, et à qui, par un si grand silence, tous les autres semblent laisser la défense de votre cause, c'est le ministre Jurieu , qui outre, qu'il est revêtu de toutes les qualités qui donnent de l'autorité dans un parti , ministre , professeur en théologie, écrivain fameux parmi les siens; qui seul , par ses prétendues lettres pastorales , exerce la fonction de pasteur dans un troupeau dispersé; ajoute à tous ces titres celui de prophète, par la témérité de ses prédictions : mais en même temps il n'avance que des erreurs manifestes ; il favorise les sociniens; il autorise le fanatisme, il n'inspire que la révolte, sous prétexte de flatter la liberté; sa politique met la confusion dans tous les États : au reste, il n'y a personne contre qui il parle plus que contre lui-même, tant sa doctrine est insoutenable ; et il vous pousse si loin , qu'il est temps enfin d'en revenir.
Cinq ou six avertissements semblables à celuici le convaincront de tous ces excès. Vous lui allez voir aujourd'hui déchirer les siècles les plus purs, flétrir le christianisme dès son origine, soutenir les sociniens , montrer le salut dans leur communion ; et pour défendre la réforme contre les variations dont on l'accuse , effacer toute la gloire de l'Église et de la doctrine chrétienne.
J'avais donné pour fondement à l'Histoire des Variations , que varier dans l'exposition de la foi , était une marque de fausseté et d: inconséquence dans la doctrine exposée '; que l'Église n'avait aussi jamais varié dans ses décisions : et qu'au contraire les protestants n'avaient «essé de le faire dans leurs actes qu'ils appellent symboliques, c'est-à-dire dans leurs propres Confessions de foi, et dans les décrets les plus authentiques de leur religion». Sans qu'il soit besoin de défendre ce que j'avance sur le sujet des protestants , il faut bien que ces messieurs se sentent coupables des variations dont je les accuse; autrement il n'y aurait eu qu'à convenir avec nous de la maxime générale, et se défendre sur l'application qu'on en fait à la doctrine protestante. Mais, mes frères, ce n'est pas ainsi qu'on procède. Ce que votre ministre trouve insupportable ^ , c'est que j'aie osé avancer que la foi ne varie pas dans la vraie Église, et que la vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection^. Ce ministre fait l'étonné, comme si j'avais inventé quelque nouveau prodige, et non pas répété fidèlement ce qu'ont dit nos Pères , que la doctrine catholique est celle qui est toujours, et partout : Quod ubi-
'/S^/- ** J*"*- - ' Ibid. - 3 lettre vi, 3. an. p. 42. — ' Pref. des Far. ^
PREMIER AVERTISSEMENT
que , quocl semper : c'est ce. que disait le docte Vincent deLérins' , une des lumières du quatrième siècle ; c'est ce qu'il avait posé pour fondement de ce célèbre Avertissement où il donne le vrai caractère de l'hérésie, et un moyen général pour distinguer la saine doctrine d'avec la mauvaise. Les orthodoxes avaient, comme lui, toujours raisonné sur ce beau principe ; les hérétiques même n'avaient jamais osé le rejeter ouvertement, et l'obscurcissaient plutôt qu'ils ne le niaient : mais lorsque je l'avance , M. Jurieu ne peut le souffrir. « Je suis , dit-il» , tenté « de croire que M. Bossuet n'a jamais jeté les yeux « sur les quatre premiers siècles : » ce sont donc les quatre premiers siècles , c'est-à-dire le plus beau temps du christianisme, dont il entreprend de montrer que la doctrine est incertaine et variable. « Com- « ment, poursuit-il, se pourrait-il faire qu'un homme « savant pût donner une marque d'une si profonde « ignorance? » Je ne suis pas seulement dans une ignorance grossière, ma /emenVé, dit-il ^, tient du pî'odige; elle va.même jusqu'à l'impiété. « On ne sait , « dit-il, si l'on dispute avec un chrétien ou avec un « païen : car c'estainsi précisément que pourrait rai- « sonner le plus grand ennemi du christianisme : » et il m'accuse d'avoir livré la religion chrétienne , pieds et poings liés, aux infidèles 4 , parce que j'ai osé dire « que la vérité venue de Dieu a eu d'abord sa « perfection , c'est-à-dire qu'elle a été très-bien con- « nue et très-heureusement expliquée d'abord. C'est « le contraire de cela , continue-t-il ^ , qui est pré- « ci sèment vrai : et pour le nier, il faut avoir un «front d'airain, ou être d'une ignorance crasse « et surprenante. » Ainsi , pour bien parler de la vérité, au gré de votre ministre, il faut dire « qu'elle n'a pas été bien connue d'abord , ni heu- « reusement expliquée. La vérité de Dieu, poursuit- « il , n'a été connue que par parcelles : » la doctrine chrétienne a été composée par pièces; elle a eu tous les changements , et le plus essentiel de tous les défauts des sectes humaines ; et lui donner, comme j'aifàft, ce beau caractère de divinité, d'avoir eu d'abord sa perfection , ainsi qu'il appartenait à un ouvrage parti d'une main divine, non-seulement ce n'est pas la bien connaître , mais encore c'est un prodige de témérité , une erreur et une ignorance jusqu'au dernier excès , et une impiété manifeste.
INIais , mes frères , prenez-y garde : ces étonnements affectés de votre ministre, ces airs de confiance qu'il se donne, et les injures qu'il dit à ses adversaires, comme s'ils n'avaient ni foi, ni raison , ni même le sens commun , sont des artifices pour vous éblouir, ou pour cacher sa faiblesse : on en a ici une preuve bien convaincante. Ce ministre, qui fait l'étonné lorsqu'on lui dit que la foi ne varie jamais, et, comme un ouvrage divin , qu'elle a eu d'abord sa perfection , ne peut ignorer quece ne soit la doctrine commune des catholiques; et pour venir aux anciens , dont on pourrait produire une infinité de passages, il ne peut du moins ignorer
' Fine. Lirin. Commonil. i, inil. — ' Lelt. vi, p. 42. col. i, — » Ibid. col. I. — « Ibid. col. 2. — 5 Ibid. p. 43.
cet endroit célèbre de Vincent de Lérins ' , où il dit que « l'Église de Jésus-Christ , soigneuse gardienne « des dogmes qui lui ont été donnés en dépôt, n'y « change jamais rien : elle ne diminue point , elle «n'ajoute point; elle ne retranche point les choses «nécessaires, elle n'ajoute point les superflues. Tout « son travail , continue ce Père , est de polir les «choses qui lui ont été anciennement données, « de confirmer celles qui ont été suffisamment expli- « quées, de garder celles qui ont été confirmées et «définies, de consigner à la postérité, par l'Écri- «ture, ce qu'elle avait reçu de ses ancêtres par la «seule tradition. » M. Jurieu reconnaît ce passage, qu'il cite lui-même avec honneur dans son livre de l'Unité». J'aurais peut-être pu le mieux traduire; mais j'aime mieux le réciter simplement, comme il l'a lui-même traduit. « Cela est précis, dit ce mi- « nistre; et rien ne le peut être davantage : l'Église « n'ajoute rien de nouveau ; elle ne fait donc pas de «nouveaux articles de foi. » Je l'avoue, cela est précis ; mais contre lui. Les conciles confirment, dit-il après Vincent de Lérins, ce quia toujours été enseigné. Tl n'y a rien de plus précis pour démontrer que l'Église ne varie jamais dans sa doctrine. M. Jurieu n'était pas d'humeur à contester alors cette vérité , puisqu'il ne trouve rien à redire danscebeau passage de Vincent de Lérins, etqu'au contraire il s'en sert pour confirmer sa doctrine.
Mais ce n'est pas assez à ce Père d'établir la même vérité que j'ai posée pour fondement : il l'établit par le même principe , qui est que la vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection , comme un ouvrage divin : « .Te ne puis assez m'étonner , dit-il 3, « comment il y a des hommes si emportés, si « aveugles, si impies et si portés à l'erreur, que, non « contents de la règle de la foi , une fois donnée aux « fidèles , et reçue de toute antiquité , ils cherchent « tous les jours des nouveautés , et veulent toujours « ajouter, changer, ôter quelque chose à la religion : « comme si ce n'était pas un dogme céleste qui, « relevé UNE fois, nous suffit; mais une insti- « TUTiON HUMAINE qui ne puisse être amenée à sa « perfection qu'en la réformant , ou , à dire le vrai , « en y remarquant tous les jours quelque défaut. » Voilà dans Vincent de Lérins un étonnement bien contraire à celui de M. Jurieu. Ce saint docteur s'étonne qu'on puisse penser à varier dans la foi : le ministre s'étonne qu'on puisse dire que la foi ne varie jamais. Le saint docteur traite d'aveugles et d'impies ceux qui ne veulent pas reconnaître que la religion soit une chose où l'on ne peut jamais ôter , ni ajouter, ni changer , en quelque temps que ce soit : le ministre impute, au contraire, à aveuglement et à impiété de n'y vouloir point connaître de changement , ni de progrès. Mais afin de mieux comprendre la pensée de Vincent de Lérins, il faut encore entendre ses preuves. Pour combattre toute innovation ou variation qui pourrait arriver dans la foi , il dit que « les oracles divins ne cessent de « crier : Ne remuez point les bornes posées par les
• Fine. Lirin. Com. \.
Lir. Com. i.
» Tr. VII, ch. 4, p. C26. - ' f'int.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
n anciens' ; et, Xe mus mê/ez point de juger parn dessus le juge ' : >> c'est-à-dire, visiblement, pardessus l'Église : et il soutient cette vérité par cette sentence apostolique , « qui , dit-il ^ , à la ma- « nière d'un glaive spirituel, tranche tout à coup « toutes les criminelles nouveautés des hérésies : « O Timothée ! gardez le dépôt 4 ; » c'est-à-dire , comme il l'explique, « non ce que vous avez dé- « couvert , mais ce qui vous a été conflé ; ce que « vous avez reçu par d'autres , et non pas ce qu'il « vous a fallu inventer vous-même; une chose qui « ne dépend pas de l'esprit , mais qu'on apprend de « ceux qui nous ont devancés ; qu'il n'est pas per- « mis d'établir par une entreprise particulière, « mais qu'on doit avoir reçue de main en main par « une tradition publique ; où vous devez être, non « point auteur, mais simple gardien; non point « instituteur , mais sectateur de ceux qui vous ont « précédés; c'est-à-dire, non pas uti homme qui « mène, mais un homme qui ne fait que suivre les « guides qu'il a devant lui , et aller par le chemin « battu. » Selon la doctrine de ce Père , il n'y a jamais rien à chercher ni à trouver en ce qui concerne la religion : non-seulement elle a été bien enseignée par les apôtres , mais encore elle a été bien retenue par ceux qui les ont suivis ; et la règle pour ne se tromper jamais, c'est, en quelque temps que ce soit , de suivre ceux qu'on voit marcher devant soi. Voilà précisément ma proposition : il n'y a jamais rien à ajouter à la religion , parce que c'est un ouvrage divin , qui a d'abord sa perfection. Loin de s'étonner , avec M. Jurieu , de ce qu'on reconnaît cette perfection de la doctrine chrétienne dès les premiers temps , ce grave auteur s'étonne de ce qu'on peut ne la pas reconnaître ; et il n'y a rien, en effet, de plus étonnant que de voir des chrétiens, qu'on veut vous donner pour réformés , qui sont encore à savoir cette vérité , et à qui leur plus célèbre ministre la donne comme un prodige inouï parmi les fidèles.
Mais peut-être que ce qui manque, selon ce ministre, à la religion chrétienne, dans ses plus beaux temps, et dès les premiers siècles du christianisme, ce n'est pas des dogmes, mais des manières de les expliquer, et des termes pour les faire entendre, en sorte que la différence entre les Pères et nous ne soit que dans les expressions : ou, si elle est dans les dogmes mêmes , ce ne sera pas dans les dogmes les plus importants. C'est ce que M. Jurieu semblait d'abord avoir voulu dire, car il n'osait déclarer tout ce qu'il avait dans le cœur; mais il a bien vu que s'en tenir là, ce ne serait pas se tirer d'affaire sur tant d'importantes variations dont les Églises protestantes sont convaincues : c'est pourquoi il est contraint d'aller plus avant. Premièrement, pour les termes, il s'en fait luimême l'objection par ces paroles ^ : « On dira que « toutes ces variations n'étaient que dans les ter- « mes, et que dans le fond l'Église a toujours cru « la même chose; » mais il rejette bien loin cette
' Prov. XXII, 28. — » Eccli. viii, 17. — ^ yinc. Lir. ibid. — ♦ I. Tim. ?i, 20. - ' Lett. vi, p. 45.
réponse : « Il n'est pas vrai , poursuit-il , que ces « variations ne fussent que dans les termes ; car « les manières dont nous avons vu que les anciens « ont exprimé la génération du Fils de Dieu, et « son inégalité avec son Père, donnent des idées « très-fausses, et très-différentes des nôtres. » Il ne s'agit donc pas de termes, mais de choses; ni de manières d'expliquer, mais du fond; ni dans une matière peu importante, mais dans la plus essentielle, puisque c'est Yinégalité du Père et du Fils, surlaquelle les anciens avaient des idées si fausses, et si différentes des nôtres. C'est, en effet, par ce grand mystère , par le mystère de la Trinité , que le ministre commence à vous montrer les variations de l'Église. «Ce mystère, vous dit-il», est de la « dernière importance, et essentiel au christianis- « me : cependant, continue ce hardi docteur, cha- « cun sait combien ce mystère demeura informe « jusqu'au premier concile de Nicée, et même jus- « qu'à celui de Constantinople. » Le mystère de la Trinité informel Mes frères, je vous le demande, eussiez-vous cru devoir entendre cette parole d'une autre bouche que de celle d'un socinien? Si dès le commencement on a adoré distinctement un seul Dieu en trois personnes égales et coéternelles , le mystère de la Trinité n'était pas informe : or, selon votre ministre, il était informe, non-seulement jusqu'à l'an 325, où se tint le concile de Nicée, mais encore cinquante ans après , et jusqu'au premier concile de Constantinople, qui se tint en l'an 381 . Donc les premiers chrétiens dans la plus grande ferveur de la religion , et lorsque l'Église enfantait tant de martyrs , n'adoraient pas distinctement un seul Dieu en trois personnes égales et coéternelles : saint Athanase lui-même, et les Pères de Nicée, n'entendaient pas bien cette adoration; le concile de Constantinople a donné la forme au culte des chrétiens. Jusqu'à la fin du quatrième siècle, le christianisme n'était pas formé ; puisque le mystère de la Trinité, si essentiel au christianisme, ne l'était pas : les chrétiens versaient leur sang pour une religion encore informe , et ne savaient s'ils adoraient trois dieux ou un seul Dieu.
Pour prouver ce qu'il avance, le ministre fait enseigner aux Pères* des premiers siècles « que le « Verbe n'est pas éternel en tant que Fils; qu'il « était seulement caché dans le sein de son Père, « comme sapience; et qu'il fut comme produit, et « devint une personne distincte de celle du « Père , peu devant la création , et qu'ainsi la trinité « des personnes ne commença qu'un peu avant « le monde ». » Il n'y a personne qui n'ait ouï parler de l'hérésie des sabelliens , qui ne faisaient du Père et du Fils qu'une seule et même personne , et qui par là anéantissaient jusqu'au baptême ; on sait combien cette hérésie fut détestée : mais elle était véritable jusqu'au moment que le monde fut créé. « Telle était du moins , selon M. Jurieu 3 , la théo- « logiedes anciens, celle de l'Eglise des trois per- « miers siècles sur la Trinité, celle d'Athénagoras , « contemporain de Justin , mart}T, qui écrivait
■ Letl. VI, p. 45, col. 2. — ' Ibid. p. 44. —3 Ibid. p. 43, 44.
PREMIER AVERTISSEMENT
M quarante aas après la mort des derniers apôtres ; « celle deTatien, disciple de Justin, martyr : et il « est clair que le disciple avait appris cela de son « maître ; » c'était la foi des martyrs , et c'était en celte foi qu'ils versaient leur sang.
C'est aussi en conséquence de cet aveu que le ministre est contraint de dire qu'une si insigne variation dans la doctrine de l'Église n'est pas essentielle ni Jondamentale ^ . Ce n'est pas une erreur fondamentale de dire que le Fils de Dieu n'est pas de toute éternité une personne distincte de celle du Père , et que cette distinction de personnes entre le Père et le Fils , et enfin , pour trancher plus net, la trinité des personnes, non-seulement a commencé, mais encore n'a commencé qu'un peu avant la création du monde; en sorte que l'univers est presque aussi ancien que la Trinité qui l'a fait , et que ce qui est adoré comme Dieu par les chrétiens est nouveau.
Je n'ai pas besoin de remarquer ici l'avantage que cette doctrine donne aux ariens et aux sociniens : le ministre l'a bien senti; mais il s'en sauve d'une étrange sorte : « C'est, dit-il, que les ariens « faisaient le Fils produit du néant , sans rien re- « connaître d'éternel en lui , ni l'essence , ni la per- « sonne ; » et les anciens le faisaient produit de la substance du Père , et de même substance avec lui : « seulement, poursuit le ministre, ils voulaienlque « la génération de la personne se fût faite au com- « MENCEMENT du moude ; » et ce monstre de doctrine, selon lui, n'a rien qui combatte l'essence du christianisme ; ce n'est pas là une variation essentielle et fondamentale. On peut être un vrai chrétien , et dire qu'une personne divine, et, en un mot, ce qui est Dieu, et vrai Dieu, autant que le Père, a commencé.
Mais la cause qu'il attribue à cette erreur des anciens est pire que leur erreur même; car leur erreur, poursuit le ministre » , « venait en partie « d'une méchante philosophie, parce qu'ils n'avaient « pas une juste idée de l'immutabilité de Dieu. » En effet, puisqu'il survenait à Dieu quelque chose, et encore quelque chose de substantiel , une nouvelle génération et une nouvelle personne qui n'y avait point été de toute éternité , la substance de Dieu se changeait et s'altérait avec le temps. Ainsi ce qu'on croit Dieu est nouveau , et ne prévient la créature que de quelques heures : ce qui n'est pas seulement, comme l'avoue le ministre, n'avoir pas une juste idée de l'immutabilité de Dieu, mais la détruire en termes formels : de sorte que tout le secours que donne votre ministre aux chrétiens des trois premiers siècles , pour les distinguer des ariens, c'est de les faire plus impies; puisque c'est une impiété beaucoup plus grande d'ôter à Dieu l'immutabilité de son être, qui était connue même des, philosophes, que de lui ôter seulement avec les ariens la personne de son Fils, bien moins nécessaire à connaître la perfection de son être , que son immutabilité, sans quoi on ne peut pas même le concevoir comme Dieu.
' Lctt. VI , /3. 44, c. 2 — ' Ibid.
L'eussiez-vous cru , mes chers frères , qu'on dût jamais vous débiter cette doctrine dans les lettres qu'on ose nommer lettres pastorales.? Est-ce un pasteur qui écrit ces choses , ou bien un loup ravissant, qui vient ravager le troupeau.' N'est-il pas temps de vous réveiller, lorsque celui qui fait parmi vous le docteur et le prophète, et à qui vous avez remis la défense de votre cause, en vient à cet excès d'égarement, de ne distinguer les clirétiens des trois premiers siècles, et les martyrs même d'avec les ariens , qu'en les faisant plus impies, qu'en leur faisant rejeter non-seulement le dogme le plus essentiel du christianisme, qui est l'éternité du Fils de Dieu , mais encore ce que les païens n'ont pu méconnaître, l'immutabilité de l'Être divin ; de sorte que les saints docteurs , en perdant la foi , n'aient pu même retenir les restes de la lumière naturelle que les philosophes païens avaient conservée ?
Et celui qui vous annonce de tels prodiges , loin d'en rougir, s'en glorifie. « Je me suis, dit-il ', un « peu étendu à expliquer la théologie de l'Église « des trois premiers siècles sur la Trinité, parce « que je n'ai trouvé aucun auteur jusqu'ici, qui « l'ait bien comprise. » C'est la lumière de notre siècle : il se vante de découvrir, dans la théologie des trois premiers siècles, ce que personne n'avait compris avant lui. Mais encore , qu'a-t-il découvert dans leur théologie.? Il y a découvert ce grand mystère , que Dieu n'était pas immuable , et qu'un Dieu n'était pas éternel. Voilà la belle découverte de ce grand personnage M. Jurieu : c'est pour cela qu'il nous vante sa grande science, et qu'il « avertit « l'évêque de Meaux, qu'un évêque de cour comme « lui, et les autres dont le métier n'est pas d'é- « tudier, devraient un peu ménager ceux qui n'ont « point d'autre profession ». » C'est dommage , en effet, qu'on ne se tait pas par toute la terre, pour laisser M. Jurieu écrire tout seul , afin que toute la chrétienté apprenne cette merveille : que les siècles les plus voisins des apôtres, où est la force et la gloire du christianisme , ne croyaient pas Dieu immuable, ni la génération de son Fils éternelle ; et que cette erreur est de celles qui ne sont ni essentielles , ni fondamentales.
Si cette horrible flétrissure du christianisme, si une corruption si manifeste de la foi n'est pas l'accomplissement de ce que dit l'apôtre sur les hérétiques , que leur folie sera connue de tous ^ , je ne sais plus quand il le faut attendre. Mais votre docteur continue : « et il est vrai , poursuit-il 4 , que « les anciens, jusqu'au quatrième siècle, ont eu « une autre fausse pensée au sujet des personnes « de la Trinité : c'est qu'ils y ont mis de i'inéga- « lité. « Ils n'ont donc pas adoré en un seul Dieu trois personnes égales : ils ont adoré le Fils comme Dieu , mais ils ne l'ont pas connu comme étant égal à son Père. Un Dieu n'est pas égal à un Dieu : il y a de l'imperfection , puisqu'il y a de l'inégalité dans ce qui est Dieu : on peut concevoir un Dieu
• Lett. VI, p. 44. - ' Lett. vni, p. 61. — ' II. Tint, m, 0. — * Lett. VI , p. 45.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEÏÏ
qui n'est pas parfait. Voilà les prodiges qu'on vous enseigne; voilà, dit votre ministre, ce que croyaient les martyrs et les siècles les plus purs. Que restet-il à conclure , sinon que les ariens raisonnaient mieux, et avaient une doctrine plus pure sur la divinité, que les docteurs de l'Église.'
Mais remarquez, mes cliers frères, que , non content d'attribuer de tels prodiges aux siècles les plus purs de la religion , votre docteur est encore contraint de dire, comme vous venez de l'entendre, que ces prodiges ne sont pas contraires aux fondements de la foi; car l'erreur des anciens, ditil, n'est ni essentielle ni fondamentale : et il faut bien qu'il en parle ainsi, à moins de condamner l'ancienne Église, lorsqu'elle enfantait les martyrs, et de dire qu'elle était Église sans avoir les fondements de la foi. Triomphez donc, ariens et sociniens : on peut, sans blesser l'essence de la piété, dire que la personne du Fils de Dieu n'est pas éternelle, qu'il est engendré dans le temps, qu'il n'est pas égal à son Père, ftlais triomphez en particulier, ô sociniens , qui osez dire qu'il arrive à l'être de Dieu quelque chose de nouveau : M. Jurieu vous donne les mains, puisqu'il avoue qu'on peut croire, sans blesser le fond de la piété , non pas qu'il survient à Dieu des accidents comme à nous, et de nouvelles pensées, ce qui autrefois faisait horreur, mais , ce qui est beaucoup pis, qu'il change dans la substance, et qu'une personne divine commence d'être : non-seulement on peut le croire sans aucun péril de son salut , mais on l'a cru autrefois , et c'était la foi des martyrs.
Je ne m'étonne pourtant pas que ce ministre parle ainsi, après avoir vu, non ce qu'il tolère dans les autres , mais ce qu'il enseigne lui-même. Car en parlant de Tertullien et de son livre contre Praxéas : « Là il explique, dit-il', la génération du Fils, « comme nous , par l'entendement divin , qui, en se « comprenant et s'entendant lui-même, a fait son « image et son Verbe , qui est son Fils : cela va bien « jusque-là. » Remarquez, mes frères, ce blasphème : Dieu a fait son Fils. Que disaient de pis les ariens? mais le ministre l'approuve : « Tertul- « lien , dit-il, l'entend comme nous , et cela va bien « jusque-là. » Cela va bien de dire que Dieu fait son Fils ; et que celui par qui Dieu a fait toutes choses , est lui-même au nombre des choses faites. Un homme qui ne rougit pas de se donner pour savant, tombe dans une erreur qu'un théologien de quatre jours aurait évitée ; et vous ne voyez pas encore que ce téméraire théologien , dans les embarras où le jette la défense de votre cause, hasarde tout, et que l'heure est venue où, comme disait l'apotre, la folie de vos docteurs doit être connue de tout l'univers.
Il n'est pas ici question d'expliquer le sentiment de Tertullien : d'autres docteurs et des protestants l'ont fait devant nous, et ont très-bien justifié qu'il n'a jamais dit absolument que le Fils de Dieu eût été fait ; ni autrement qu'il est écrit du Père même , qu'ï/ a été fait notre refuge, et le refuge du pau-
• Leit. M , p. 44, col. I.
vre '. Mais quand Tertullien se serait trompé, selon M. Jurieu , avant que la foi de la Trinité eût été ^formée ; maintenant que de son aveu elle a reçu sa forme, fallait-il encore errer avec lui, et mettre le Fils de Dieu au rang des choses faites.? et on lui laisse dire parmi vous toutes ces choses. Il n'en est pas moins ministre, pas moins professeur en théologie. Il adresse toutes ces erreurs à tous ses frères , sous le titre le plus vénérable que pût prendre un vrai pasteur, sans que personne le contredise. Il a trouvé parmi vous des contradicteurs sur ses prétendues prophéties : on l'a traité sur cela de visionnaire : on s'est moqué de ce qu'il a dit sur ces prétendus prophètes du Vivarais et du Dauphiné , où toute la marque de l'Esprit de Dieu est de se laisser tomber par terre , et de crier de toute leur force , en fermant les yeux et faisant semblant de dormir. On lui a reproché publiquement qu'en autorisant ces illusions, il autorisait la tromperie et le fanatisme, et exposait le parti protestant à la risée de tout l'univers : on ne l'a pas épargné sur toutes ces choses. Il attaque le fondement de la foi; il impute à l'ancienne Église, dès l'origine du christianisme , des erreurs essentielles sur la Trinité; il les tolère, il les approuve, il les adopte : cependant on ne lui dit mot sur tout cela; et ses Lettres pastorales courent l'univers, sans être, je ne dis pas notées par les Églises , mais reprises par aucun particulier : tant le soin de l'orthodoxie, si je puis parler de la sorte, est abandonné parmi vous. Vos gens , délicats sur l'esprit , craignent qu'on ne leur impute des visions et des faiblesses, et ils ne craignent pas qu'on leur impute des erreurs.
Si les anciens ont été si aveugles dans le mystère de la Trinité, ils n'auront pas mieux entendu celui de l'incarnation , dont la Trinité est le fondement : aussi votre ministre vous enseigne-t-il « que les an- « ciens docteurs, et surtout ceux du troisième siècle, « et même ceux du quatrième, ont mêlé d'épaisses « ténèbres les lumières qu'ils avaient sur ce mys- « tère; qu'ils ont confondu le Fils et le Saint-Esprit; « qu'ils nous ont fait un Dieu converti en chair, « selon l'hérésie qu'on a attribuée à Eutychès ; et « que ce n'est que par la voie des longues conten- « tions , qu'enfin cette vérité venue de Dieu est ar- « rivée à la perfection » : » de sorte que loin d'y être d'abord , comme sont les œuvres où Dieu met la main d'une façon particulière, à peine y étaitelle après quatre siècles.
Comment les anciens auraient-ils compris les vérités particulières au christianisme, puisque même ils ont ignoré ce que la raison naturelle a enseigné aux Gentils? Écoutez parler votre ministre : Je voudrais bien, poursuit-il ^, que l'évéque de Meaux meprouvât cette maxime (que la vérité venue de Dieu ne peut souffrir de variations, et qu'elle atteint d'abord toute sa perfection) seulement dans le dogme d'un Dieu unique, tout-pidssant , tout sage, tout bon, infini et infiniment par/aeï. Avons-nous bien entendu? Quoi ! ce n'est plu.s l'immutabilité de l'Etre divin que ce ministre fait ignorer aux premiers chrétiens ;
' Ps. IX, 10. — - Lett. VI, p. 45, 46. - 3 P. 46.
PREMIER AVERTISSEMENT
c'est encore tous les autres attributs divins que nous venons de nommer. Répétons encore ces paroles , de peur de nous être trompés en lui faisant dire des nouveautés si étranges ; « Je voudrais bien que l'évé- « que de Meaux me prouvât cette maxime (que la vé- « rite arrived'abord à sa perfection), seulementdans « le dogme d'un Dieu unique , tout-puissant , tout « sage, tout bon, infini et infiniment parfait. Il « n'y a point d'endroit, continue-t-il, où les Pères de « l'Eglise auraient dû être plus uniformes et plus « exempts de variations que celui-là ; puisque c'est « celui qu'ils devaient savoir le mieux, s'y exerçant « perpétuellement dans leurs disputes contre les « païens : » cependant ils ne le savaient qu'imparfaitement; car, poursuit-il , « combien trouve-t-on « dans tous ces dogmes de variations et de fausses « idées? » Ainsi l'unité de Dieu, qui était le dogme le plus éclatant du christianisme, n'était qu'imparfaitement connue par les fidèles des trois premiers siècles. Il le faut bien , puisqu'ils adoraient comme Dieu le Père, la personne du Fils et le Saint-Esprit, qui ne lui était, ni égal, ni coéternel; ce n'était donc pas un même Dieu, puisque Dieu ne peut être inégal à soi-même. Les chrétiens , qui faisaient semblant de tant détester la multiplicité des dieux , en avaient trois bien comptés dans les premiers siècles; et afin de ne pointerrersurce seul article, selon eux, « la bonté de Dieu était un accident , comme la cou- « leur ; la sagesse de Dieu n'est pas sa substance ; » et ce n'était pas seulement la pensée d'Athénagoras et de TertuUien ; c'était , « dit-il , la théologie du « siècle. » On ne croyait pas « que Dieu fût partout , a ni qu'il pût être en même temps dans le ciel et « dans la terre : la plupart des anciens ont cru Dieu « corporel et étendu, comme TertuUien, » afin que les sociniens , qui ont de Dieu cette basse idée , aient pour garants la plupart des saints docteurs. Quel prodige ne peut-on donc pas soutenir par l'autorité de l'Église primitive? Et il ne faut pas s'en étonner, « puisqu'on y représentait Dieu muable et divisible , « changeant ce germe de son Fils en une personne , « et divisant une partie de sa substance pour son « Fils, sans la détacher de soi '. » Qui peut dire que Dieu est muable et divisible, peut lui attribuer toutes les passions, tous les défauts, et même tous les vices, avec les païens. S'il peut changer et devenir ce qu'il n'était pas, il n'est plus celui qui est, il tient plus du néant que de l'être : il n'est plus la vérité même, la sainteté même; et il peut perdre tout ce qu'il peut acquérir : ainsi on peut lui ôter non-seulement son Fils et son Saint-Esprit, mais encore tous ses attributs et son propre être. C'est où vous conduit votre ministre; et il conclut cet étrange discours, en disant, « que cette belle et juste idée que « nous avons aujourd'hui de l'être parfait, quoique « vérité venue de Dieu , n'a pas atteint toute sa per- «fection d'abord. »
Vous l'entendez , mes chers frères , l'idée de l'Être parfait est une idée d'aujourd'hui. Quand TertuUien a dit que Dieu était « le souverain-grand , <t et par là unique , sans pouvoir avoir son égal , au-
« trement qu'il ne serait point Dieu ' ; » quand tous les Pères des premiers siècles , aussi bien que de tous les autres , ont soutenu aux païens la même chose; quand ils leur ont prouvé mille et mille fois l'unité de Dieu par la souveraineté et la singularité de sa perfection; quand ils ont dit que jamais nui n'avait prononcé le nom de Dieu qu'en y attachant l'idée de la perfection, ils n'étaient pas entendus, et ils ne s'entendaient pas eux-mêmes : selon M. Jurieu, cette idéeque nous avons aujourd'hui, n'est pas celle de l'antiquité ; et il semble que ce ministre ne l'aurait pas eue, ou n'y aurait pas fait d'attention, si un philosophe moderne n'était venu lui apprendre que l'idée de Dieu était jointe à celle de l'être parfait.
Quoi qu'il en soit , il est certain , selon lui , que les Pères , et même ceux des trois premiers siècles , ne l'avaient pas , non plus que celles de l'éternité et de l'immutabilité de l'être de Dieu, ni des personnes divines, et les autres que nous avons vues. C'est ce que dit ce ministre dans la sixième lettre de cette année, qui est la première qu'il a opposée à l'Histoire des Variations. La seconde , qui est en ordre la septième , n'est pas moins pleine d'erreurs et d'égarements. Il la commence en répétant « qu'il « y a trois vérités essentielles et fondamentales , « imparfaitement expliquées par les plus anciens « docteurs de l'Eglise, la trinité des personnes, « l'incarnation de la seconde , et l'idée d'un Dieu « unique, qui est l'être infiniment parfait » ; » et l'on a vu que ce qu'il appelle explication imparfaite de ces dogmes, c'était les anéantir tout à fait, et établir en termes formels des dogmes contraires. Il est bien aisé de comprendre que le reste ne se soutient plus, après qu'on a renversé ces fondements. Aussi était-ce « l'opinion constante et régnante dans ces « premiers siècles de l'Église, que Dieu avait aban- « donné le soin de toutes les choses qui sont au- « dessous du ciel , sans en excepter même les hom- « mes, et ne s'était réservé la providence immédiate « que des choses qui sont dans les cieux. » Ainsi la providence particulière tant célébrée dans l'Écriture, et poussée par Jésus-Christ même jusqu'au moindre de nos cheveux, était oubliée par les chrétiens, quoiqu'elle fût si sensible, que les philosophes platoniciens et stoïciens, mieux instruits que les chrétiens et que les martyrs, la reconnussent. O Dieu ! quelle patience faut-il avoir pour entendre dire des choses si fausses, et si avantageuses , nonseulement aux sociniens, mais encore à tout le reste des libertins et des impies ! Ce n'est pas tout : « La a grâce, qu'on regarde aujourd'hui, avec raison, « comme l'un des plus importants articles de la « religion chrétienne, était entièrement infobmb « jusqu'au temps de saint Augustin. Avant ce temps « les uns étaient stoïciens et manichéens , d'autres « étaient purs pélagiens; les plus orthodoxes ont « été semi-pélagiens ^. » Quoi ! même sans en excepter saint Cyprien, tant cité par saint Augustin
' Lib. I. adv. Marcion. c. 3.
vu, p. 60.
» LcH. vu , /'. 49. — ^ Lelt.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
contre ces hérétiques ' ; quoiqu'il ait dit on trois mots tout ce ;ju'il fallait pour les confondre , en disant si précisément , et en prouvant avec tant de force qu'<7 ne faut se glorifier de rien, parce que nul bien ne vient de nous? Les autres Pères n'en ont pas moins dit : et néanmoins, dit notre ministre, tous en général ont discouru sur cette matière d'une manière à faire voir qu'ils n'y avaient fait aucune attention, quoique ce soit le fondement de la piété et de l'humilité chrétienne, et n'avaient pas étudié l'Écriture là-dessus. Mais quoique saint Augustin et les conciles de son temps eussent fait sur cesujet, selonle ministre même, des décisionssi justes, on n'a pas laissé de varier -.dans le sixième siècle et da?is les suivants, l'Église romaine devint quasi pélagienne^, pendant que le pape saint Grégoire , un si fidèle disciple de saint Augustin, y présidait : l'article de la satisfaction de Jésus-Christ , celui delà justification et celui du péché originel, sont mal enseignés par les anciens Pères : le péché originel est conçu comme l'un des importants articles de la religion chrétienne : cependant le ministre me « défie de lui faire voir cette importante « vérité dans les Pères qui ont précédé saint Au- « gustin, toute formée, toute conçue, comme clic « a été depuis ; » encore qu'il sache bien , pour ne pas citer ici tous les auteurs, qu'on la trouve dans un concile tenu par saint Cyprien ^ aussi constamment et aussi clairement posée que dans saint Augustin même; et que sur ce fondement du péché originel on y établisse la nécessité du baptême des petits enfants , en termes aussi forts qu'on l'a fait dans les conciles de Milève et de Carthage.
Mais il ne s'agit pas ici de soutenir la doctrine de l'Église, il s'agit de manifester aux yeux du monde la basse idée que l'on en a dans la réforme. « S'il y a, poursuit le ministre, quelque doctrine « importante dans toute la religion , et qui soit « clairement enseignée dans l'Écriture , c'est celle n de la satisfaction de Jésus-Christ, qui a été rais « en notre place et qui a souffert les peines que « nous avons méritées. Ce dogme si important et si « fondamental est demeuré si informe jusqu'au « quatrième siècle, qu'à peine peut-on rencontrer « un ou deux passages qui l'expliquent bien. » On trouve même dans saint Cyprien des choses « très- « injurieuses à cette doctrine ; et pour la justifica- » tion, les Pères n'en disent rien; ou ce qu'ils en <• disent est faux , mal digéré et imparfait. » Ainsi , de tous les articles qui servent de fondement à la piété , il ne s'en est trouvé aucun oîi la foi des trois premiers siècles ait été pure : que dis-je.^ aucun où il n'ait régné des erreurs essentielles : et ce n'était pas seulement trois ou quatre auteurs qui se trompaient; le ministre répète encore que c'était la théologie du siècle; dont il rend cette raison : que « dans un temps où le savoir était rare entre
' Lib. de Dono Persev. c. 19, n. 48. Cont. Jul. I. i, ?). 22 ; et alibi n, n. 25. Ad Boni/, lib. iv, c. 8 et seq. n. 25; et alibi, t. X. S. Cypr. Testim. lib. m , <?. 4. edil. E. Baluz. p. 305. - » Lett. Ml, p. 50, col. 2. -- ' Epist. ad Fid. de infant, baptiz. p. 07.
BOSSCET. — TOME IV.
« les chrétiens, deux ou trois savants entraînaient « la foule dans leurs opinions; » tant le fondement de la foi était faible et mal établi : en sorte que la théologie de ces siècles était non-seulement imparfaite et flottante ' , mais encore pleine d'erreurs capitales, sur tous les articles qu'on vient de voir, quoique ce soit sans difficulté les plus essentiels du christianisme.
11 ne faut pas s'en étonner : « C'est, dit le minis- « tre ^ , que la vérité n'a pris sa dernière forme « que par une très-longue et très-attentive lecture « de l'Écriture sainte; et, poursuit-il, il ne paraît « pas que les anciens docteurs des trois premiers « siècles s'y soient beaucoup attachés. » O Dieu , encore un coup, est-il bien possible que ces saints docteurs, un saint Justin, un saint Irénée, un saint Clément d'Alexandrie, un saint Cyprien, tant d'autres qui passaient les jours et les nuits à méditer l'Ecriture sainte, dont leurs écrits ne sont qu'un tissu ; qui en faisaient toutes leurs délices , et y trouvaient leur consolation durant tant de persécutions , ne s'y soient point attachés , ou qu'ils n'y aient point vu le mystère de la piété , qu'on prétend y être si clair, qu'il ne faut à présent aux plus ignorants, aux artisans les plus grossiers, aux plus simples femmes, qu'ouvrir les yeux pour l'y trouver? C'est ainsi qu'on parle de ceux qui ont fondé après les apôtres l'Église chrétienne, nonseulement par leurs prédications et par leurs travaux , mais encore par leur sang. Non-seulement le savoir était rare parmi eux, comme on vient d'entendre, quoiqu'il y.eût alors tant de philosophes, tant d'excellents orateurs , tant de doctes jurisconsultes, et en un mot tant de grands hommes de toutes les sortes, qui embrassaient le christianisme avec connaissancede cause : mais ce qu'il ya déplus étrange, c'était le savoir qui regardait la religion et l'Écriture elle-même qui était rare alors, même parmi ceux qu'on regardait comme des docteurs. « Ils sor- « talent, dit votre ministre^ , des écoles des platoni- « cicns ; ils étaient pleins de leurs idées; et ils en ont « rempli leurs ouvrages, au lieu de s'attacher uni- « quement aux idées du Saint-Esprit. »
Il faut ici se souvenir que lorsque l'on accuse la théologie des anciens d'être imparfaite et sans forme, il ne s'agit pas seulement de certaines expressions précises qu'on a opposées depuis aux subtilités et aux faux-fuyants des hérétiques; il s'agit t!u fond de la doctrine, puisque le ministre soutient, comme on a vu, qu'on allait jusqu'à détruire l'éternité et la trinité des personnes divines, l'immutabilité, la spiritualité, l'immensité, l'unité et la perfection de l'être divin , l'incarnation de Jésus-Christ, la corruption aussi bien que la réparation de notre nature, la providence, la grâce; jusqu'à être stoïcien et manichéen , ou pélagien et demi-pélagien : je dis même les plus orthodoxes : en sorte qu'il n'y avait aucune partie du mystère et de la doctrine de Jésus-Christ, je ne dis pas qui fût demeurée en son entier, mais qui ne fût pas altérée dans son fond. C'est ainsi que la réforme se défend. Atta-
' Lett VII, ;>. 51. -^ Ibid. --'i6/ef.
PREMIER AVERTISSEMENT
quée dans ses variations, elle ne peut se défendre qu'en accusant l'antiquité, et surtout les trois premiers siècles , non-seulement de la plus grossière ignorance , mais encore des erreurs les plus capitales. M. .Turieu est l'auteur d'une si belle défense : au moins, dit-il , nous ne périrons pas tout seuls; nous nous sauverons par le nom et la dignité de nos complices; et s'il faut que la réforme soit convaincue d'instabilité , et par là de fausseté manifeste , elle entraînera tous les siècles précédents , et même les plus purs , dans sa ruine. N'importe que les sociniens gagnent leur cause : ils nous sont moins odieux que les papistes ; et puisqu'il nous faut périr, périssent avec nous les plus saints de tous les Pères, et périsse, s'il le faut ainsi , toute la gloire du christianisme !
Nous avons observé ailleurs ' ce que ce ministre téméraire dit des Pères de ces trois siècles : que c'étaient de pauvres théologiens qui ne marchaient que rez-pied, rez-terre » ; il n'excepte que le seul Origène, c'est-à-dire, de tous ces docteurs cilui dont les égarements sont les plus fréquents, et il laisse dans l'ordure et dans le mépris saint Justin, saint Irénée, saint Clément d'Alexandrie, un si sublime théologien ; saint C3'prien, un si grand évoque et un martyr si illustre ; Tertullien , un prêtre si docte et si vénérable, tant qu'il demeura dans le sein de l'Église; saint Ignace même, et saint Polycarpe, disciples de saint Pierre et de saint Jean , et toutes les autres lumières de ces temps-là. Encore si ces pauvres théologiens n'étaient qu'ignorants , quoique ce soit un grand crime à des docteurs d'avoir si profondément ignoré les principes de la piété; mais, pour comble d'ignominie , il leur faut attribuer des erreurs plus grossières et plus impies que celles des païens mêmes : et ceux qui ne se défendent que par de si grands outrages envers le christianisme osent encore se glorifier d'en être les réformateurs , et les seuls restaurateurs de la piété.
Mais ce n'est pas là tout le mal : en sortant de cette ignorance et de ces erreurs capitales des trois premiers siècles, et en venant au quatrième, qui est le siècle de lumière, on n'en vaut pas mieux. On retombe en ce moment dans l'idolâtrie, et dans une idolâtrie la plus dangereuse de toutes , aussi bien que la plus grossière et la plus maligne; puisque c'est l'idolâtrie antichrétienne , où , sous le nom des saints , on rétablit les faux dieux et tout le culte des païens ^. Oui , dit-on , c'est en sortant des trois premiers siècles, si grossiers et infectés de tant d'erreurs, qu'aussitôt on est replongé dans une si détestable idolâtrie ; et ces grandes lumières du quatrième siècle , ces grands hommes , sous qui on avoue que la théologie chrétienne a du moins pris à la fin sa dernière forme , saint Basile , saint Ambroise, saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin , qui seul , dit-on , renferme plus de théologie dans ses écrits que tous les Pères des premiers siècles fondus ensemble, sont les auteurs
' Apoc. Avert. n. 33, 35. — '/wr. Ace. des Proph. H. part. p. 333. — ' Apoc. Avert. n. 28 et suiv.
de ce culte impie et de cette idolâtrie anliehrétienne.
Ce ne sont point ici des conséquences que nous tirions de la doctrine de votre ministre : nous avons produit ailleurs ses termes exprès ' , où il dit que tous ces grands hommes du quatrième siècle y ont fait régner l'idolâtrie ; qu'ils ont été séduits par les esprits abuseurs, pour rétablir le culte des déinons * ; et enfin , que c'est sous eux que se sont formés l'impiété , les blasphèmes , les persécutions, et, pour tout dire en un mot, les idolâtries de l'Antéchrist.
C'est ce que j'appellerais, si je le voulais, des prodiges de témérité, d'impiété, d'ignorance; et je ferais retomber sur le ministre tous les outrages dont il me charge pour avoir dit seulement que la vérité chrétienne, comme un ouvrage divin, a eu d'abord sa perfection. Je pourrais dire, à juste titre , qu'on ne sait si on a affaire à un chrétien ou à un païen , lorsqu'on entend ainsi déchirer le christianisme, sans l'épargner dans ses plus beaux jours. Mais laissant à part toutes exagérations, considérons de sang -froid la constitution qu'on veut donner à l'Église chrétienne. Les derniers siècles, depuis mille ans, sont le règne de l'Antéchrist. Autrefois les protestants vantaientdu moins le quatrième, comme le plus éclairé, et ils ne peuvent encore lui refuser cet honneur : mais cependant c'est la source de l'idolâtrie antichrétienne; c'est là qu'elle s'est formée, c'est là qu'elle règne. La réforme poussée dans ce siècle voulait , ce semble , se faire un refuge dans les siècles des martyrs ; et maintenant ce sont les plus infectés d'ignorance et d'erreurs : je dis même dans les points les plus essentiels, etdans le fond de la piété. Où est donc cette Église de Jésus-Christ contre laqu'elle l'enfer ne devait pas prévaloir 3 f où est cet ouvrage des apôtres dont Jésus-Christ avait dit : Je vous ai choisis et je vous ai établis , afin que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure 4? Cependant tout tombe, tout est renversé aussitôt après les apôtres.
Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que même en se redressant on laissait en son entier la plus grande partie de l'erreur. Le mystère de la Trinité était encore informe au concile de Nicée, comme on a vu, Ql jusqu'au concile de Constantinople, qui est le second général; le mystère de l'incarnation n'a été formé que par de longues disputes avec les ariens, les nestoriens et les eutychiens, et ainsi il ne l'était pas au second concile général. Le sera-t-il du moins dans le troisième , qui est celui d'Éphèse, où, après la défaite des ariens, on triompha de Nestorius, ennemi de l'incarnation.? Non, il fflut encore essuyer les disputes avec Eutychès. La perfection de ce mystère était réservée au concile de Chalcédoine et au pape saint Léon, quoique ce soit l'Antéchrist. Mais le concile d'Éphèse a-t-il du moins expliqué en termes convenables le mystère de l'incarnation contre Nesto-
• Apoc. Avert. n. 28 et suiv. — ' Ibid. n. 36. — * Matth. XVI, 18. — * Joan. XV, 16.