‹ uvres de BossuetChapitre 39 sur 140 · SOS · texte numérisé non relu

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PREMIER AVERTISSEMENT

leur sang pour leur doctrine : tant ils avaient mal instruit leurs disciples ; tant leur travail , qui devait être si solide et si permanent, fut tôt dissipé.

Là vous aurez à essuyer la risée et les railleries des libertins. Où sont, diront-ils, les promesses de Jésus-Christ? où la fermeté de son Église? où la pureté tant vantée du christianisme? Les sociniens déclarés ne seront pas moins terribles : Pourquoi nous condamnez-vous avec tant d'aigreur pour des dogmes qui nous sont communs avec les martyrs ? Mais ceux qui pressent le plus M. Jurieu sont ceux qu'il appelle les tolérants ; c'est-à-dire des sociniens déguisés , mitigés , si vous le voulez , dont toute la re%io/i, dit votre ministre', est dans la tolérance des différentes hérésies. « Ces sortes de gens, pour- « suit-il , tirent avantage des variations des anciens , « et ils disent : Il faut bien que les mystères de la « Trinité et de l'incarnation ne soient pas couchés « si clairement dans l'Écriture, puisque les pre- « miers Pères ont varié là-dessus. »

Assurément il n'y a rien de plus pressant que cet argument des tolérants. Car ces anciens , qu'on accuse d'avoir varié sur ces mystères , ne sont pas les simples et les ignorants ; ce sont les docteurs et les évêques : ce ne sont pas quel^ques esprits contentieux qui obscurcissaient exprès les Écritures; ce sont les saints et les martyrs. Si donc on avoue aux sociniens, ou , si vous voulez , à ces tolérants, que ces mystères n'étaient pas connus dans les premiers siècles, il s'ensuit qu'ils n'étaient pas clairs dans l'Écriture, et qu'il faut encore maintenant excuser ceux qui ne peuvent les y voir.

Que répond ici votre ministre? Écoutez, et étonnez-vous de la prodigieuse contradiction de sa doctrine. « Il faut répondre à cela, dit-il =*, qu'il n'est « pas vrai que les anciens Pères aient varié sur les « parties essentielles de ces mystères. Car ils ont « tous constamment reconnu qu'il n'y avait qu'un « Dieu, et une seule essence divine : dans cette « seule essence trois personnes , et que la seconde « de ces trois personnes s'est incarnée et a pris «< chair humaine. » Voilà une réponse qui tranche ; mais les tolérants lui feront bien voir qu'il ne la peut avancer sans se contredire. Vous nous assurez maintenant, diront-ils, que les anciens n'ont point varié dans les parties essentielles de ces mystères : mais vous nous disiez tout à l'heure qu'ils niaient l'éternité de la jjersonne du Fils , et qu'ils croyaient que, pour en expliquer la génération, il fallait dire qu'il était arrivé du changement en Dieu ; en sorte que son propre Fils ne lui était pas coéternel : par conséquent, ni l'éternité de sa personne, ni l'immutabilité de son éternelle génération, ne sont pas parties essentielles du mystère de la Trinité.

Cela est embarrassant pour votre ministre, et vous voyez bien qu'il n'en sortira jamais. Mais ces tolérants le poussent encore plus avant : Les anciens Pères, dites-vous, n'ont point varié là-dessus, c'est-à-dire sur le mystère de la Trinité et sur celui de l'incarnation : et c'est une preuve évidente que r Écriture est claire sur ces articles. Tout ce

• Lett. vil , p. 53. — ' Ibid.

donc où ils ont varié n'était pas clair : or, selon vous, ils ont varié, non-seulement sur l'éternité de la personne du Verbe , et sur l'immutabilité de l'être divin, mais encore sur la providence particulière, sur la spiritualité et l'immensité de Dieu, sur la grâce , sur le libre arbitre , sur la satisfaction de Jésus-Christ , et sur tous les autres points qu'on a vus : donc l'Écriture n'est pas claire sur tous ces points, et il faut tolérer ceux qui les rejettent.

Que sert ici à votre ministre la distinction de la foi et de la théologie? Lafoi des anciens , dit-il, n'a pas varié, mais seulement leur théologie. Ces importuns tolérants ne le laisseront pas en repos. Qu'appelez-vous leur théologie, que vous distinguez de leur foi ? C'est , dit le ministre , l'explication qu'ils ont voulu faire des articles de la foi. Mais voyons encore , quelle explication? était-ce une explication qui laissât en son entier le fond des mystères , ou bien une explication qui le détruisît en termes formels?

Ce n'était pas une explication qui laissât en son entier le fond du mystère, puisqu'on lui a démontré que, selon lui, c'étaient les choses les plus essentielles, que les anciens ignoraient; comme sont l'éternité du Fils de Dieu , la perfection de l'être divin, et les autres choses semblables. Ainsi leurs explications regardaient immédiatement le fond de la foi : la distinction de théologie , dont on vous amuse, n'est qu'une illusion, et un discours jeté en l'air pour tromper les simples.

Reconnaissez donc , mes chers frères, que votre docteur, incertain de ce qu'il doit dire , hasarde tout ce qui lui vient dans la pensée, selon qu'il se sent pressé par les difficultés qu'on lui propose, et vous le donne pour bon, sans vous ménager. Dans son Système de l'Eglise ■ , il a eu besoin de dire qu'elle n'avaitjamais varié dans les articles fondamentaux : il l'a dit; et s'il y a une vérité qui ne puisse être contestée, c'est celle-là : puisqu'il est de la dernière évidence que l'Église ne subsiste plus quand on en renverse jusqu'aux fondements. D'ailleurs il n'a point trouvé de meilleur moyen pour distinguer les articles fondamentaux d'avec les autres, qu'en disant que les articles fondamentaux sont ceux qui ont toujours été reconnus : on n'a donc jamais varié sur ces articles. C'était ici une doctrine où il fallait absolument demeurer ferme, et selon ses principes particuliers, et selon la vérité même : mais l'Histoiredes Variations a fait changer un principe si constant. Pour justifier les variations de la réforme, il a fallu en trouver dans l'ancienne Église. Votre ministre avait cru d'abord qu'il lui suffirait d'en montrer dans la manière seulement d'expliquer les choses; mais dans la suite de la dispute il a bien vu qu'il n'avançait rien , s'il ne montrait des variations dans le fond même : il a donc fallu en attribuer aux premiers siècles , et dans les matières les plus essentielles. Les tolérants sont venus , qui lui ont prouvé, par ses principes, que ces matières n'étaient donc plus si essentielles, s'il était vrai que les premiers siècles les eussent ignorées ou rejétées.

' Syst. de l'Êgl. p. 256 et suiv. , 453 et suiv., etc.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

Alors il a fallu revenir à ses premières pensées , et répondre que les premiers siècles n'avaient point varié dans tous ces points. Ainsi dans la même lettre • on trouve les trois premiers siècles accusés d'erreurs capitales sur la personne du Fils de Dieu, sur la foi de la Providence, sur la satisfaction et la grâce de Jésus-Christ , et le reste que nous avons vu ; et on y trouve en même temps , qu'on n'a jamais varié sur les parties essentielles de ces mystères ». Le même homme dit ces deux choses dans la même lettre ; et pour s'expliquer plus clairement, il commence par assurer que « la foi des simples « n'a jamais varié sur la Trinité , sur l'incarnation, « et sur les autres articles fondamentaux, comme « sur la satisfaction que Jésus-Christ a offerte par « sa mort pour nos péchés ; et enfin sur la Provi- « dence qui seule gouverne le monde, et dispense « tous les événements particuliers. » Voilà donc déjà la foi des simples, c'est-à-dire, du gros des fidèles, en sûreté : mais de peur qu'on ne s'imagine que les docteurs ne fussent ceux dont la subtilité eût tout brouillé, il ajoute que « cette foi des sim- « pies était en même temps la foi des docteurs. «Voilà ce qu'on trouve en termes formels dans les mêmes lettresde votre ministre : c'est-à-dire qu'on y trouve en termes formels , dans une matière fondamentale, les deux propositions contradictoires; tant il est peu ferme dans le dogme , et tant il est manifestement de ceux dont parle saint Paul : qui n'entendent ni ce qu'ils disent eux-mêmes, ni les choses dont ils parlent avec le plus d'assurance ^.

Il faudra enfin toutefois que ce ministre choisisse, puisqu'on ne peut soutenir ensemble les deux contradictoires. Mais , n»es frères , que choisira-t-il , puisqu'il est également pris, quoi qu'il choisisse? Dira-t-il que la foi de l'Église n'a jamais varié ? Il fait pour moi, et il confirme ma proposition qu'il a trouvée si étrange , si prodigieuse, si pleine de témérité et d'ignorance , et plus digne ei^fin d'un païen que d'un chrétien. Prendra-t-il le parti de dire que l'Église des premiers siècles a varié dans sesdogmes } Ils ne seront donc plus fondamentaux , ni si certains que le prétend ce ministre même : il sera forcé de recevoir ceux qui les nieront ; et les tolérants , c'està-dire , comme on a vu , des sociniens déguisés , gagneront leur cause.

Peut-être que , pour couvrir ses contradictions et son erreur, il dira qu'à la vérité les Pères qu'il a cités ont enseigné ce qu'il avance : mais que c'était des particuliers qui n'entendaient pas les vrais sentiments de l'Église. Mais déjà , s'il est ainsi , ma proposition, tant condamnée par votre ministre, est en sûreté ; puisqu'il demeure pour constant qu'on ne peut plus accuser la foi de l'Église, ni soutenir qu'elle ait varié : et d'ailleurs , ce n'est ici qu'une échappatoire; puisque le ministre n'a pas prétendu montrer de l'erreur dans la doctrine des particuliers, mais, par la doctrine des particuliers, en faire voir dans l'Église même; y faire voir, comme il dit , des erreurs capitales dans la théologie de ces siècleslà , une opinion régnante et constante , et le reste

' Lett. vu , p. 49 et stdv. — ' Ibtd.p. 56. - ^ /. Tim. i , 7.

que nous avons vu • : et quand il n'aurait voulu rapporter que des erreurs particulières , il ne laisserait pas d'être convaincu de ne les avoir pas rejetées; puisque, pour les rejeter autant qu'il faut, il faut les rejeterjusqu'à dire qu'elles sont damnables.Or elles ne sont pas damnables , si elles se sont trouvées dans les martyrs , si l'Église les y a vues , et les y a tolérées : il faudra donc mettre au rang de ceux qu'on tolère , ceux qui nient que la génération et la personne du Fils de Dieu soient éternelles. La conséquence est si bonne , que votre ministre a été contraint de l'avouer; d'avouer, dis-je, que l'erreur où l'on niait l'éternité de la personne du Fils de Dieu , n'était pas essentielle et fondamentale. -cequidonne aux défenseurs de cette impiété la même entrée qu'aux luthériens dans la communion de la vraie Église.

Mais enfin, direz-vous, venons au fond. Est-il vrai, ou ne l'est-il pas, que les saints docteurs aient varié sur tous ces dogmes.? Hélas! oii en êtes- vous, si vous avez besoin qu'on vous prouve que les articles les plus essentiels , et même la Trinité et l'incarnation , ont toujours été reconnus par l'Église chrétienne.? Il n'y a que les sociniens qui aient besoin d'être instruits sur ce sujet-là. Que si vous êtes ébranlés par l'autorité de M. Jurieu, qui vous dit si hardiment que ces importantes vérités n'étaient pas connues des anciens , vous devez en même temps vous souvenir que sa doctrine ne se soutient pas; et que ce qu'il assure si clairement dans un endroit, il ne le désavoue pas moins clairement en l'autre. Ce ministre n'est donc plus bon qu'à vous faire voir la confusion qui règne dans vos Églises , oiî ce qu'il y a de plus important et de plus certain devient douteux.

Mais, après tout, que vous dit-on pour vous prouver les variations qu'on attribue aux anciens? Pour vous faire croire , par exemple , que les anciens admettaient en Dieu du changement , on vous produit Athénagoras : mais cet auteur, dans le propre endroit qu'on vous allègue*, répète trois et quatre fois que Dieu est non-seulement un être immense, éternel, incorporel, qui ne peut être entendu que par l'esprit et par la pensée; mais encore, ce qui est précisément ce qu'on nous conteste, indivisible immuable : ou qu'on me montre ce que veut dire ce mot ànxHi, si ce n'est inaltérable, immuable, imperturbable, incapable de rien recevoir de nouveau en lui-même, ni d'être jamais autre chose que ce qu'il a été une fois. Voilà , ce me semble , assez clairement l'immutabilité de l'Être divin , et en passant son immense perfection , que votre ministre ne veut pas qu'on ait connue distinctement en ce temps-là. Il ne me serait pas plus difficile de défendre les autres Pères d'une si grossière erreur; et si je parle d' Athénagoras à votre ministre, c'est à cause que c'est le premier qu'il a cité , et le premier de ces saints auteurs qui m'est tombé sous la main : mais à Dieu ne plaise , mes frères , que j'aie à défendre

» Lett. Vf, p. 45; vu, p. 49. Ci-dessus. —'^ Athenag. Légat, pro Christ. Edit. Bened. inter Opéra Just. n. 8 , p.

PREMIER AVERTISSEMENT

la doctrine des premiers siècles contre vous, sur l'éternelle génération du Fils de Dieu.

Si votre ministre en doute , et qu'il ne veuille pas lire les doctes traités d'un Père Thomassin', qui explique si profondément les anciennes traditions, ou la savante préface d'un Père Petau » , qui est le dénouement de toute sa doctrine sur cette matière ; je le renvoie à Bullus ^, ce savant protestant anglais, dans le Traité oii il a si bien défendu les Pères qui ont précédé le concile de Nicée. Vous devez , ou renoncer, ce qu'à Dieu ne plaise, à la foi de la sainte Trinité , ou présupposer avec moi que cet auteur a raison. L'antiquité n'a pas moins connu les autres points ; et sans m'arrêter ici à vous nommer tous les Pères , le seul saint Cyprien suffirait pour confondre M. Jurieu. Je le défie de me faire voir dans ce grave auteur la moindre teinture des erreurs dont il accuse les trois premiers siècles : au contraire, il serait aisé de lui faire voir toutes ces erreurs condamnées dans ses écrits , si c'en était ici le lieu ; et vous pouvez en faire l'essai dans un des passages que votre ministre produit.

Pour vous montrer que saint Cyprien n'entendait pas la satisfaction de Jésus-Christ , il a produit un passage* où il dit « que la rémission des péchés « se donne dans le baptême par le sang de Jésus- « Christ ; mais que les péchés qui suivent le bap- « tême sont effacés par la pénitence et par les bonce nés œuvres*. » Il voudrait vous faire croire que la rémission des péchés , que saint Cyprien attribue à la pénitence et aux bonnes œuvres , est opposée à celle qu'il attribue au sang du Sauveur ; mais c'est à quoi ce saint martyr ne songeait pas. Il ne fait que rapporter les passages de l'Écriture, où la rémission des péchés est attribuée à l'aumône et aux bonnes œuvres. Si ces expressions emportaient l'exclusion du sang de Jésus-Christ , il faudrait donc faire le même procès , non plus à saint Cyprien , mais à Salomon , qui a dit que le péché a éténettoyé parlafoi et par l'aumône^-,h l'Ecclésiastique, qui enseigneque comme l'eau éteint le feu ardent, ainsi V aumône résiste aux péchés 7 ; à Daniel , qui a dit : Rachetez vos péchés par vos aumônes ^ ; au livre de Tobie , où il est écrit que l'aumône délivre de la mort, et qu'elle lave les péchés 9 ; à Jésus-Christ même, qui dit : Faites V aumône, et tout est pur pour vous^°. Mais si tous ces passages célèbres, que saint Cyprien produit , et qu'il produit tous sous le nom d'Écriture sainte , même ceux de l'Ecclésiastique et de Tobie , ne veulent pas dire que l'aumône sauve indépendamment du sang de Jésus-Christ , pourquoi imputer cette erreur à saint Cyprien, qui ne fait que les répéter.!* si donc il attribue particulièrement à Jésus- Christ la rémission des péchés dans le baptême , c'est à cause qu'il y agit seul , et sans qu'il soit nécessaire d'y joindre nos bonnes œuvres, où, comme parle saint Cyprien", nos satisfactions

• Dogtn. theoî. Thomass. tom. m. — * Petav. PrœJ. lom.

II. theol. Dogm. —^ Bull. def. PP. — 4 Lett. vil, p. 50, c. 2. — ' Crjpr. Tr. Oper. et Eleemos. — ^ Prov. iv, 27. — ' Eccli.

III, 33- —^Dan. iv, 24. — » Tob. xii, 9. — •"• Luc. xi, M. — — " Cypr. de Op. et Eleem. p. 237 el svq.

particulières, ainsi qu'il paraît dans les enfants. Mais au surplus quand il dit qu'il faut satisfaire ; qu'il faut mériter la bienveillance de notre Juge] le fléchir par nos bonnes œuvres , et le faire notre débiteur, il n'entend pas pour cela que la rémission des péchés , et la grâce que nous acquérons par ce moyen, ne viennent pas de son sang : car, au contraire, il reconnaît que lorsque ce juste Juge donnera à nos bonnes œuvres et a nos mérites les récompenses qu'il leur a promises, la vie éternelle que nous obtiendrons nous sera donnée par son sang. Il faut, dit-il ' , satisfaire à Dieu pour ses péchés : mais il faut aussi que la satisfaction soit reçue par notre Seigneur. Il faut croire que tout ce qu'on fait n'a rien de parfait ni de suffisant en soi-même; puisqu'aprèstout, quoique nous fassions, nous ne sommes que des serviteurs inutiles , et que nous n'avons pas même à nous glorifier du peu que nous faisons; puisque, comme nous l'avons déjà rapporté , tout nous vient de Dieu par Jésus-Christ , en qui seul nous avons accès auprès du Père^

Voilà les paroles de saint Cyprien ; et vous voyez bien , mes chers frères, que sa doctrine est la nôtre. Nous distinguons avec lui la grâce pleinement donnée dans le baptême , d'avec celle qu'il faut obtenir par de justes satisfactions, comme parle le même Père 3; et néanmoins qu'il ne faut attendre, dit-il encore dans le même endroit , que de la divine miséricorde.

Votre ministre vous a donc fait voir que saint Cyprien ne connaissait pas , non plus que les autres Pères , la justification protestante. Il a raison , et il vous confirme ce que j'ai fait ailleurs 4 : que votre justification, par pure imputation, est un mystère inconnu à toute l'antiquité ; comme nous avons démontré que les protestants, et Melanchton même, le plus zélé défenseur de cette doctrine, en demeurent d'accord. Ainsi saint Cyprien n'avait garde de parler en ce point-là comme vous faites ; et tout ce qu'a gagné votre ministre en vous citant ce saint martyr, c'a été de vous montrer la condamnation , non d'une vérité vraiment chrétienne, mais d'un article particulier de votre réforme.

Mais enfin, direz-vous encore, il cite un passage exprès de saint Augustin, où ce sublime théologien reconnaît qu'en combattant les hérétiques, « l'Église « apprend tous les jours dé nouvelles vérités : ce ne « sont donc pas, conclut le ministre *, de nouvelles « explications et de nouvelles manières que les hé- « rétiques donnent moyen à l'Eglise d'apprendre , « mais de nouvelles vérités. » Ce passage est concluant, direz-vous. Il est vrai : mais, par malheur pour votre ministre, ces nouvelles vérités sont de son invention. Voici ce que dit saint Augustin dans le passage qu'il allègue : « Il y a , dit-il <>, plu- « sieurs choses qui appartiennent à la foi catholique , « lesquelles étant agitées par les hérétiques , dans « l'obligation où l'on est de les soutenir contre eux,

' Epist. 26. — » Tcstim. lit, 4 , p. 305. Testim. il , 27 , p. 293 et 294. — 3 Epist. XL, p. 54. — ♦ Far. liv. v , p. 509. — ' Lett. VI, p. 43, c. I. — «5. Aug. de Civ. Dei. lib. xvi, cap. 2, n. I , tom. vu , col. 415.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

« sont considérées plus soigneusement, plus clai- « rement entendues, plus vivement inculquées; en « sorte que la question émue par les ennemis de l'É- « glise est une occasion d'apprendre. » Voilà tout ce que dit saint Augustin , sans y rien ajouter ni diminuer. Si j'avais eu à choisir dans tous ses ouvrages un passage exprès contre ce ministre , j'aurais préféré celui-ci à tous les autres; puisqu'il est clair, selon les paroles de ce saint docteur , qu'apprendre , dans cet endroit, n'est pas découvrir de nouvelles vérités, comme le ministre l'ajoute du sien; mais se confirmer dans celles qu'on sait, s'y rendre plus attentif, les mettre dans un plus grand jour, les défendre avec plus de force : ce qui présuppose manifestement ces vérités déjà reconnues. Après cela, fiez-vous à votre ministre, quand il vous cite des passages. Non, mes frères , il ne les lit pas , ou il ne les lit qu'en courant : il y cherche des difficultés, et non pas des solutions; de quoi embrouiller les esprits , et non de quoi les instruire ; et il n'épargne rien pour vous surprendre.

Comme quand , pour vous faire accroire que la théologie des Pères était imparfaite sur le mystère de la Trinité, il fait dire au Père Petau, en propres termes, qu'éfo ne nous en ont donné que les premiers linéaments^. Mais ce savant auteur dit le contraire à l'endroit que le ministre produit , qui est la Préface du tome II des Dogmes théologiques : car il entreprend d'y prouver que la doctrine catholique a toujours été constante sur ce sujet; et , dès le premier chapitre de cette Préface, il démontre que le principal et la substance du mystère a toujours été bien connu par la tradition; que les Pères des premiers siècles conviennent avec nous dans le fond, dans la substance, dans la chose même, quoique non toujours dans la manière de par-ler ' : ce qu'il continue à prouver au second chapitre, par le témoignage de saint Ignace, de saint Polycarpe, et de tous les anciens docteurs : enfin dans le troisième chapitre , qui est celui que le ministre nous objecte en parlant de saint Justin, celui de tous les anciens qu'on veut rendre le plus suspect , ce savant jésuite décide que ce saint martyr a excellemment et clairement proposé ce qu'il y a de principal et de substantiel dans ce mystère : ce qu'il prouve aussi d'Athénagoras , de Théophile d'Antioche, des autres, qui tous ont tenu, dit-il 3, le principal et la substance du dogme, sans aucune tache; d'où il conclut que s'il se trouve dans ces saints docteurs quelque passage plus obscur, c'est à cause qu'ayant à traiter « avec les païens et les philosophes, ils ne « déclaraient pas, avec la dernière subtilité et préci- « sion, l'intime et le secret du mystère dans les li- « vres qu'ils donnaient au public ; et pour attirer " ces philosophes , ils le tournaient d'une manière « plus conforme au platonisme qu'ils avaient ap- « pris, de même qu'on a fait encore longtemps « après dans les Catéchismes qu'on faisait pour in- " struire ceux qu'on voulait attirer au christianis- « me, à qui au commencement on ne donnait que

^ Lett. VI, p. 45.—' Theol. Dogm. t. ii, Prœf. c. i, «. lo, 12. — 5 Ibid. c. 3.

« les premiers traits, ou, comme le ministre le tra- « duit, les premiers linéaments des mystères : » non qu'ils ne fussent bien connus ; mais parce qu'on ne jugeait pas que ces âmes , encore infirmes , en pussent soutenir tout le poids; en sorte qu'on jugeait à propos de les introduire dans un secret si profond, avec un ménagement convenable à leur faiblesse : voilà, en propres termes, ce que dit ce Père. Votre ministre lui fait dire tout le contraire en propres termes. Il lui fait dire que la théologie était imparfaite, à cause qu'il dit qu'elle se tempérait , et qu'elle s'accommodait à la capacité des ignorants; et il prend pour ignorance dans les maîtres, le sage tempérament dont ils se servaient envers leurs disciples.

Et pour vous découvrir encore plus clairement les illusions dont on tâche de vous éblouir, y en at-ilune plus grossière quecelle d'avoir voulu faire accroire que la foi de l'Église n'a été formée que lorsqu'à l'occasion des hérésies survenues, il a fallu en venir à des décisions expresses? Mais au contraire, on n'a fait les décisions qu'en proposant la foi des siècles passés. Par exemple , votre ministre a osé vous dire que la foi de l'incarnation n'a été formée qu'après qu'on eut essuyé les disputes des nestoriens et des outychiens ; c'est-à-dire , dans le concile de Chalcédoine : mais ce n'est pas ce qu'en a pensé le concile même. Car par oxx a-t-on commencé cette vénérable assemblée; et par où a commencé saint Léon, qu'elle a eu pour conducteur? Par dire peut-être que jusqu'alors on n'avait pas bien entendu ce mystère , ni assez pénétré ce qu'en avait dit l'Écriture ? A Dieu ne plaise! On commence par faire voir que les saints docteurs l'avaient toujours entendue comme on faisait encore alors, et qu'Eutychès avait rejeté la doctrine et les expositions des Pères. C'est par là que commença saint Léon, comme on le voit par ses divines Lettres , que ce concile a admirées : c'est ce que fait ce concile même ; et il n'approuve la lettre de saint Léon qu'à cause qu'elle est conforme à saint Athanase, à saint Hilaire, à saint Basile, à saint Grégoire de Nazianze, à saint Ambroise, à saint Chrysostôme, à saint Augustin, à saint Cyrille , et aux autres que saint Léon avait cités '.

Mais peut-être qu'on crut ajouter la perfection qui manquait aux décisions des conciles précédents? Point du tout : car on commence par les rapporter au long et à les poser pour fondement ; puis le saint concile parle ainsi : « Cette sainte assemblée suit et « embrasse la règle de la foi établie à Nicée, celle « qui a été confirmée à Constantinople, celle qui a « été posée à Éphèse , celle que suit saint Léon , « homme apostolique et pape de l'Église univer- « selle, et n'y veut ni ajouter ni diminuer». » La foi était donc parfaite; et si l'on se fût avisé de dire à ces Pères, comme fait aujourd'hui votre ministre, qu'avant leur décision elle était informe, ils se seraient récriés contre cette parole téméraire , comme contre un blasphème. C'est pourquoi ils commencent ainsi leur définition de foi : « Nous renouvelons

' Conc. Chai. act. 2, Lahb. t. iv, coL 325 et seq. — ' Act. 4 , col. 406 et seq.

PREMIER AVERTISSEMENT

« la foi infaillible de nos Pères qui se sont assemblés « à Nicée, à Constantinople, à Éphèse , sous Céles- « tin et Cyrille • . » Pourquoi donc font-ils eux-mêmes une nouvelle définition de foi? est-ce que celle des conciles précédents n'était pas suffisante? Au contraire, « elle suffisait, continuent-ils, pour une « pleine déclaration de la vérité. Car on y montre « la PERFECTION de la Trinité et de l'incarnation « du Fils de Dieu. Mais parce que les ennemis de « la vérité, en débitant leurs hérésies, ont inventé « de nouvelles expressions, les uns en niant que la « sainte Vierge fût mère de Dieu , et les autres en « introduisant une prodigieuse confusion dans les « deux natures de Jésus-Christ ; ce saint et grand <- concile enseignant que la prédication de la foi est « dès le commencement toujours immuable, a « ordonné que la foi des Pères demeurerait fer- « me; et qu'il n'y a rien a y ajouter, comme s'il « y manquait quelque chose. » Ainsi la définition de ce concile n'a rien de nouveau, qu'une nouvelle déclaration de la foi des Pères et des conciles précédents, appliquée à de nouvelles hérésies.

Ce qu'on fit alors à Chalcédoine, on l'avait fait à Éphèse. On , commença par y faire voir contre Nestorius, que saint Pierre d'Alexandrie, saint Athanase, le pape saint Jules , le pape saint Félix et les autres Pères avaient reconnu Jésus-Christ comme Dieu et homme tout ensemble, et par conséquent sa sainte mère comme étant vraiment mère de Dieu ^ ; en sorte que saint Grégoire de Nazianze n'hésitait pas àanathématiser ceux qui le niaient ^ : on renouvela la foi de Nicée, comme pleinement suffisante pour expliquer le mystère , et on montra que les saints Pères l'avaient entendu comme on faisait à Éphèse ; on décida sur ce fondement « que saint « Cyrille était défenseur de l'ancienne foi , et que « Nestorius était un novateur qui devait être chassé « de l'Église. Nous détestons, disait-on, son im- « piété : tout l'univers l'anathématise : que celui « qui ne l'anathématise pas soit anathème-i. »

On vous dira qu'on n'entend parler que des Pères et des conciles, et que c'est trop négliger l'Écriture sainte. Détrompez-vous de cette erreur : loin de négliger par là l'Écriture, c'est le moyen qu'on prenait pour en fixer l'interprétation, et ne varier jamais : on ne trouvait point de plus sûre interprétation, que celle qui avait toujours été publique et solennelle dans l'Église. Ainsi on faisait gloire à Chalcédoine d'entendre l'Écriture sainte comme on avait fait à Éphèse, et à Éphèse comme on avait fait à Constantinople et à Nicée. Mais est-il vrai qu'à Nicée la foi de la Trinité fût encore informe; et qu'elle ne fût formée qu'à Constantinople , où l'on définit la divinité du Saint-Esprit? Il est vrai qu'on ne définit expressément à Nicée que ce qui était expressément révoqué en doute , qui était la divinité du Fils de Dieu : car l'Église, toujours Terme dans sa foi , ne se presse pas dans ses décisions ; et sans vouloir émouvoir de nouvelles difficultés , elle ne les

' De fin. Chalccd. act. 5, col. B6I. — ' Conc. Eph.act.i, Labb. t. III, col. 513. ~ ^ Grcg. ISaz. Epist. ad Cledon. i, p. 738. - * Conc. Eph, act, i, col. faOI.

résout, par décrets exprès, qu'à mesure qu'on les lui fait : de sorte qu'on ne prononça aucun décret particulier sur la divinité du Saint-Esprit, dont on ne disputait pas encore alors. Cependant, comme dit très-bien le concile de Chalcédoine ' , « la foi « delà Trinité était parfaite; puisqu'après avoir « déclaré qu'on croyait au Père et au Fils, comme « son égal; lorsqu'on disait avec la même force et « la même simplicité : Je crois au Saiïit-Esprit, on « nous apprenait suffisamment à y mettre notre « confiance, comme on la met en Dieu : mais par- « ce que dans la suite on fit à l'Église une nouvelle « querelle sur le Saint-Esprit, il en fallut déclarer « plus expressément la divinité dans le concile de « Constantinople ; » non que la foi de Nie 'e fût informe et insuffisante : à Dieu ne plaise! mais afin de fermer la bouche plus expressément aux esprits contentieux.

En effet, il est bien certain que saint Athanase, qui était l'oracle de l'Église , avait parlé aussi pleinement de la divinité du Saint-Esprit, qu'on fit depuis à Constantinople; et il fait voir clairement, dans sa lettre où il expose la foi à l'empereur Jovien, que les Pères de Nicée en avaient parlé de même». Aussi les Pères de Constantinople firent profession de n'exposer que la foi ancienne, dans laquelle tous les fidèles avaient été baptisés^. Par ce moyen, on n'innovait rien à Constantinople : mais on n'avait pas plus innové à Nicée. Saint Athanase a fait voir aux ariens que la foi de ce saint concile était celle dans laquelle les martijrs allaient versé leur sang ^. Ce grand homme avait vu la persécution : il en restait dans l'Église un grand nombre de saints confesseurs, avec qui il conversait tous les jours, et personne n'ignorait la foi des martyrs. Il démontre, dans un autre endroit , que la foi de la divinité de Jésus-Christ avait passé de Père en Père jusqu'à nous 5. Il prouve qu'Origène même, que les ariens vantaient le plus comme un des leurs , avait trèsbien expliqué la saine doctrine sur l'éternité et la consubstantialité du Fils de Dieu^. C'est cette foi, dit-il 7 , qui a été de tout temps ; et c'est pourquoi , continue-t-il , « toutes les Églises la suivent ( en « commençant parles plus éloignées ), celles d'Es- « pagne, de la Grande-Bretagne, de la Gaule, de « l'Italie, de la Dalmatie, Dacie, Mysie, Macédoine; 0 celles de toute la Grèce, de toute l'Afrique, les îles « deSardaigne, de Chypre, de Crète, la Pamphy- « lie, la Lycie, l'Isaurie, l'Egypte, la Libye, le « Pont, la Cappadoce : les Églises voisines ont la « même foi , et toutes celles d'Orient , à la réserve « d'un très-petit nombre : les peuples les plus éloi- « gnés pensent de même ; » et cela, c'était à dire, non-seulement tout l'empire romain , mais encore tout l'univers. Voilà l'état où était l'Église sous

' Alloc. ad Marc. Imp. Conc. Chalc. p. 3 , Labb. t. iv , coZ. 821. — ' Ath. expos, ftd. tom. i, p. 100. Epist. Cath, Oral. 1 et seq. cent. Arian. passim. Ep. i ad Serap. de Spir. S. t. i, part. II, pag. 548 et seq. tbid. pag. 772. Ep. ad Antioch. Ep. ad Scrap. 3 , 4. Ibid. p. 601 et seq. — ^ Conc. Constant. Labb. t. IV et v. —* Ep. ad Jov. Imp. 1. 1, part. Il, p. 78o. — !> De Dec. ftd. Nie. t. i,p. 208. — « Ibid. u. 37. - ' Epist. ad Jov. sup.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

J'empereur Jovien , tïn peu après la mort de Constance; afin qu'on ne s'imagine pas que ce dernier prince, pour avoir été défenseur des ariens, ait pu réduire l'Église à un petit nombre par ses persécutions : au contraire , poursuit saint Athanase, « tout l'univers embrasse la foi catholique , et il n'y « a qu'un très-petit nombre qui la combattent. » C'est ainsi que l'ancienne foi et la foi des Pères s'était non-seulement conservée , mais encore répandue partout. Pour vous , disait-il , ô ariens , « quels « Pères nous nommerez-vous? » Il met en fait « qu'ils n'en peuvent produire aucun, ni nommer « pour leur doctrine aucun homme sage , ni d'autres « prédécesseurs que les Juifs et Caïphe '. » Voilà comme parlait saint Athanase au commencement du quatrième siècle , dans le temps que la mémoire des trois premiers siècles était récente , et qu'on en avait tant d'écrits que nous n'avons plus. Après que les ariens ont été condamnés par toute la terre , et que le fait de leur nouveauté, objecté en face à ces hérétiques par saint Athanase , a passé pour constant, nous serions trop incrédules et trop malheureux, si nous avions encore besoin qu'on nous le prouvât, ou qu'il fallût renouveler le procès avec M. Jurieu , et mettre en compromis la foi des premiers siècles , sur l'éternité du Fils de Dieu.

Mais ce fait de la nouveauté des ariens étant avéré, le même saint Athanase en conclut, dans un autre endroit » , <■ que leur doctrine n'étant « point venue des Pères, et au contraire, qu'ayant « été inventée depuis peu, on ne les pouvait ran- « ger qu'au nombre de ceux dont saint Pau' avait « prédit qu'il viendrait dans les derniers' temps « quelques gens qui abandonneraient la foi, en « s' attachant à des esprits d'erreur 3 : » remarquez ces mots , quelques gens, et ces mots , abandonneraient la foi ; et ces mots , dans les derniers temps. Les hérétiques sont toujours des gens qui abandonnent la foi; je dis même leur propre foi, comme remarque ici saint Athanase, depuis qu'ils se séparent de leurs maîtres et de la foi qu'ils en avaient eux-mêmes reçue; des gens qui par conséquent trouvent établi ce qu'ils quittent et ce qu'ils attaquent; qui sont donc, non pas le tout qui demeure , mais quelques-uns qui innovent et qui se détachent , qui viennent aussi dans les derniers temps, après tous les autres, dans les temps postérieurs, £v ToT; ûoTÉpoTî jcaipol;, et qui n'ont pas été dès le commencement. Il n'en faut pas davantage pour les convaincre. Pour''convaincre les ariens , avec toutes les autres sectes , qui voulaient gagner Théodose-le-Grand , un saint évêque conseilla à cet empereur de leur demander s'ils s'en voulaient rapporter aux anciens Pères 4 : ce qu'ils refusèrent tous, tant ils étaient assurés d'y trouver leur condamnation; et dès qu'Arius parut, Alexandre d'Alexandrie , son évêque , lui reprocha la nouveauté de sa doctrine, et le chassa de l'Église comme un inventeur de fables impertinentes; reconnaissant

' De Dec. fld. Nie. t. n, n. 27, p. 23.1. — ' Orat. 2 , in Arian. nunc Orat. I, n. 8, tom. i, p. 412. — ^ I. Tim. iv, I — * Soc. Wb. V, cap. 10, edit. raies.

hautement « qu'il n'y avait qu'une seule Eglise « catholique et apostolique, que tout le monde « ensemble n'était pas capable de vaincre , quand « il se réunirait pour la combattre '. »

C'était donc, sans aller plus loin, et sans qu'il fût nécessaire de remuer tant de livres , une preuve , courte et convaincante , de la nouveauté des hérétiques; c'en était, dis-je, une preuve, que, lorsqu'ils venaient, tout le monde se récriait contre leur doctrine, comme on fait des choses inouïes. Pourquoi venez-vous nous inquiéter? leur disaiton ; avant vous on ne parlait point de votre doctrine, et vous-mêmes vous avez cru comme nous. On disait aux eutychiens : « Vous avez rompu avec « tous les évêques du monde , avec nos Pères et « avec tout l'univers ' : » que ne gardiez-vous la foi que vous aviez vous-mêmes reçue avec nous? Pour nous, nous ne changeons pas : « nous conser- « vous la foi dans laquelle nous avons été baptisés, « et nous y voulons mourir comme nous y som- « mes nés : nous baptisons en cette foi , disaient les « évêques , comme nous y avons été baptisés : c'est « ce que nous avons cru et ce que nous croyons en « core. Le pape Léon croit ainsi : Cyrille croyait de « même : c'est la foi qui ne change pas, et qui « DEMEUEE TOUJOUBS ^. » Il n'y a donc point de variations ; « tout le monde est orthodoxe : qui sont « ceux qui contredisent 4? » A peine paraissent-ils dans le grand nombre des catholiques.

On en disait autant à Éphèse aux nestoriens. Tout l'univers anathématise l'impiété des nestoriens. « Quoi ! préférera-t-on un seul évêque à six « mille évêques? » Et ailleurs : « ils ne sont que « trente qui s'opposent à tout l'univers *. » On en dit autant à Nicée contre Arius et les siens : à peine avaient-ils cinq ou six évêques; encore ce peu d'évêques avaient-ils cru autrefois comme les autres : aussi ne prenaient-ils point d'autre parti « que de mépriser la simplicité de tous leurs col- « lègues, et de se vanter d'être les seuls sages, « les seuls capables d'inventer de nouveaux dog- « mes 6 : » louanges que les orthodoxes ne leur enviaient pas.

Sur ce fondement inébranlable de l'antiquité de la foi et de l'innovation des hérétiques, justifiée si évidemment par leur petit nombre, les conciles prenaient aisément la résolution qu'ils devaient prendre , qui était de confirmer l'ancienne foi , qu'ils avaient trouvée établie partout , lorsque les hérésies s'étaient élevées. On estimait autant les derniers conciles que les premiers , parce qu'on savait qu'ils allaient tous sur les mêmes vestiges. Dans cet esprit on disait aux eutychiens : « C'est en vain « que vous réclamez les anciens conciles : le con- « cile de Chalcédoine vous doit suffise , puis- « que, parla vertu du Saint-Esprit, tous les eon-

» Alex. Episc. Alexand. Epist. apud Theodoret. Hist. eccles. l.\,c.^,p. û33. — 2 Conc. Chalc. part. III , n. 20, 2B, 57. Labb. t. IV, col. 820 et seq. — ^ Ibid. n. 53. Conc. Chalc. act. 2,4. - ♦ Ibid. act. 4. — > Conc. Ephes. p. 2, act. i. Apol. Daim. Conc. Ephes. part. Il, edit. Rom. p. 477. Labb. t. ni, Relat. ad. Imp. Act. 5. — « Epist. Alex. Alexandrin. ad\omn, Ep. l'Jusd. Ep. ap. Theod. lib. I. Hist. c. 3.

PREMIER AVERTISSEMENT

n ciles orthodoxes y sont renfermés • : » et si après cela on voulait douter, ou faire de nouvelles questions, « c'en est assez, disait-on; après que les « choses ont été si bien disc'tées , ceux qui veulent « encore chercher trouvent le mensonge », »

Cette courte histoire des quatre premiers conciles ne contient que des faits constants et incontestables , qui sufûsent pour faire voir que loin que la foi de la Trinité et celle de l'incarnation fût informe, comme on vous le dit, avant leurs décisions; au contraire, ces décisions la supposent déjà formée et parfaite de tout temps. On voit aussi très-clairement, par les mêmes faits, que les hérésies n'ont jamais été que des opinions particulières , puisqu'elles ont commencé par cinq ou six hommes; par quelques-uns, nous disait saint Paul ^, qui abandonnaient la foi qu'ils trouvaient reçue , enseignée, établie par toute la terre, et de tout temps; puisque les hérétiques même, quelque effort qu'ils fissent, n'ont jamais pu marquer la date de son commencement, comme l'Église la montrait à chacun d'eux. De cette sorte, lorsque les hérésies se sont élevées, il n'a jamais pu être douteux quel parti l'Église avait à prendre ; personne ne pouvant douter raisonnablement, comme dit Vincent de Lérins 4, qu'on ne dût préférer l'antiquité à la nouveauté, et l'universalité aux opinions particulières.

Mais ce qui paraît dans ces hérésies , qui ont attaqué la foi de la Trinité et celle de l'incarnation , ne paraîtrait pas moins clairement dans les autres , s'il était question d'en faire l'histoire. Votre ministre apporte comme un exemple de variations, la doctrine du péché originel et de la grâce : mais c'est précisément sur cet article que saint Augustin, qu'il a cité comme favorable à sa prétention , lui dira que la foi chrétienne et l'Église catholique n'ont jamais varié^. En effet , on ne peut nier que lorsque Pelage et Célestius sont venus troubler l'Église sur cette matière , leurs profanes nouveautés n'aient fait horreur par toute la terre, comme parle saint Augustin ^ , à toutes les oreilles catholiques ; et cela , autant en Orient qu'en Occident, comme dit le même Père?; puisque même ces hérésiarques ne se sauvèrent, dans le concile de Diospolis en Orient, qu'en désavouant leurs erreurs : jencore trouva- 1- on mauvais que ces évêques d'Orient se fussent laissés surprendre aux équivoques de ces hérésiarques , et ne les eussent pas frappés d'anathème. Voilà le sort qu'eut l'hérésie de Pelage d'abord qu'elle commença de paraître : à peine putelle gagner cinq ou six évêques , qui furent bientôt chassés par l'unanime consentement de tous leurs collègues, avec l'applaudissement de tous les peuples et de toute l'Église catholique; jusque-là que ces hérétiques étaient contraints d'avouer, comme le rapporte saint Augustin, premièrement, qu'un

' Conc. Chalc. p.Z,n. 30. — » Edict. P^al. et Marc. ib. n. a. — * I, Tim. IV, I. — « Com. i, p. 369, etc. — > Aug. l. \. coHt. Jul. c. e,\ n. 23. tom. x, col. 51 1. — « Lih.w ad Bon\f. c. 12. n. 32 , col. 492 ; cl n. 20, col. 496. — ' Lie. de gest. Pelag. n. 22, 23, lom. X , col. 203 et seq. et alibi.

dogme insensé et impie avait été reçu dans tout l'Occident' : et quand ils virent que l'Orient n'était pas moins déclaré contre eux , ils dirent en général qu'un dogme populaire prévalait, que FÉglise avait perdu la raison, et que la folie y avait pris le dessus : ce qui était, ajoutaient-ils, la marque de la fin du monde * ; tant eux-mêmes ils craignaient de dire que ce malheur y eût duré , ou y pût durer longtemps. Telle est la plainte commune de toute hérésie : et Julien le Pélagien la faisait en ces propres termes, pour lui et ses compagnons; en sorte qu'il ne leur restait que la malheureuse consolation de se dire eux-mêmes ce petit nombre de sages qu'il fallait croire plutôt que la multitude, qui était pour l'ordinaire ignorante et insensée ^ : ce qui était , même en se vantant, un aveu formel de la singularité , et par conséquent de la nouveauté de leur doctrine. Aussi n'eut-on point de peine à les convaincre de s'être opposés à la doctrine des Pères. Saint Augustin leur en a produit des passages, où la foi de l'Église se trouve aussi claire , avant la dispute des pélagiens, qu'elle l'a été depuis < : d'où ce grand homme concluait très-bien qu'il n'y avait jamais eu de variation sur ces articles, puisqu'il était bien constant que ces saints docteurs n'avaient fait rien autre chose « que de conserver dans l'Église ce « qu'ils y avaient trouvé ; d'enseigner ce qu'ils y « avaient appris , et de laisser à leurs enfants ce « qu'ils avaient reçu de leurs pères *. » Qu'on nous allègue après cela des variations sur ces matières. Mais quand on ne voudrait pas en croire saint Augustin , témoin si irréprochable en cette occasion ; sans avoir besoin de discuter les passages particuliers qu'il a produits, personne ne niera ce fait public, que les pélagiens trouvèrent toute l'Église en possession de baptiser les petits enfants en la rémission des péchés, et de demander dans toutes ses prières la grâce de Dieu, comme un secours nécessaire, non seulement à bien faire, mais encore à bien croire et à bien prier : ce qui étant supposé comme constant et incontestable, il n'y aurait rien de plus insensé que de soutenir, après cela , que la foi de l'Église ne fût point parfaite sur le péché originel et sur la grâce.

Si maintenant on demande , avec le ministre , comment donc il sera vrai de dire que l'Église a profité par les hérésies; saint Augustin répondra pour nous , que « chaque hérésie introduit dans l'Église « de nouveaux doutes, contre lesquels on défend « l'Écriture sainte avec plus de soin et d'exactitude « que si on n'y était pas forcé par une telle nécessi- « té^. «^Écoutez : on la défend a\ecplus de soin ; et non pas, on l'entend mieux dans le fond. Le célèbre Vincent de Lérins prendra aussi en main notre cause, en disant? « que le profit de la religion « consiste à profiter dans la foi, et non pas à lachan- « ger; qu'onypeut ajouter l'intelligence, la science,

' Lib. IV ad Boni/, c. s , n. 20 , col. 480. — ' Op. imper/, cont. Jul. l.i, c. 12. Ibid. l. ii, c. 2. — ^Ibid. — < Lib. i et n cont. Jul. Lib. iv ad lionij. 8 et seq. De prœd. SS. c. 14 , w. 26. De don. Pcrs. 4, 5, 19, n. 7 et srq. - ' Lib. ii. cont. Jul. c. 10, W.34, col. 549. — ^ Lett. vi et VH. De don. Pers. o. 20 , H. 53 , col. 851, — ' Com. I.

« la sagesse : mais toujours dans son propre genre , « c'est-à-dire, dans le même dogme, dans le même « sens, dans le même sen..iment; » et ce qui tranche en un mot toute cette question , « que les dogmes « peuvent recevoir avec le temps la lumière , l'évi- « dence, la distinction; mais qu'ils conservent tod- « JOUBS la plénitude, l'intégrité, la propriété; » c'est-à-dire, comme il l'explique, que « l'Église ne « change rien , ne diminue rien , n'ajoute rien , ne « perd rien de ce qui lui était propre, et ne reçoit « rien de ce qui était étranger. » Qu'on nous dise après cela qu'elle varie.

Que si l'on nous presse encore, et qu'on nous demande en quoi donc ont profité à l'Église les nouvelles décisions, le même docteur répondra', que « les décisions des conciles n'ont fait autre « chose que de donner par écrit à la postérité ce « que les anciens avaient cru par la seule tradi- « tion; que de renfermer en peu de mots le prin- « cipe et la substance de la foi; et souvent, pour «faciliter Tintelligence, d'exprimer par quelque « terme nouveau, mais propre et précis, la doc- « trine qui n'avait jamais été nouvelle : » en sorte , comme il venait de l'expliquer encore plus précisément en deux mots, « qu'en disant quelquefois les « choses d'une manière nouvelle , on ne dit néan- « moins jamais de nouvelles choses : » ut cum dicas nove, non dicas nova.

Et c'est encore en ceci que se fait paraître la profonde ignorance de votre savant. « L'évêquc de « Meaux, nous dit-il % osera-t-il bien me nier que la « plus sûre marque dont les savants de l'un et de « l'autre parti se servent pour distinguer les écrits « supposés et faussement attribués à quelques Pères, « est le caractère et la manière de la théologie « qu'on y trouve ? La théologie chrétienne, pour- « suit-il , se perfectionnait tous les jours ; et ceux « qui sont un peu versés dans la lecture des anciens « reconnaissent aussitôt de quel siècle est un ou- « vrage, parce qu'ils savent en quel état était la « théologie et les dogmes en chaque siècle. » Il ne sait assurément ce qu'il veut dire , et confond ignoramment le vrai et le faux. Car s'il veut dire qu'on discerne ces ouvrages parce qu'il paraît dans les derniers de nouveaux dogmes qui ne fussent point dans les anciens , il compose le christianisme de pièces mal assorties, et il dément tous les Pères. Que s'il veut dire qu'après la naissance des erreurs on trouve l'Église plus attentive , et , pour ainsi dire, mieux armée contre elles; qu'on emploie des termes nouveaux pour en confondre les auteurs , et qu'on répond à leurs subtilités par des preuves accommodées à leurs objections, il dit vrai ; mais il s'explique mal , et ne fait rien pour lui , ni contre nous.

Que ce docteur, enflé de sa vaine science, apprenne donc des anciens maîtres du christianisme , que l'Église n'enseigne jamaisdes choses nouvelles; et qu'au contraire elle confond tous les hérétiques, en ce que, lorsqu'ils commencent à paraître, la surprise et l'étonnement où tous les peuples sont je-

^,Finc. l,ir. Com. i. — * Jur. Lell. vu, p. 51.

tés fait voir que leur doctrine est nouvelle , qu'ils dégénèrent de l'antiquité et de la croyance reçue. C'est la méthode de tous les'Pères; et Vincent de Lérins , qui l'a si bien expliquée , n'a fait au fond que répéter ce que TertuUien, saint Athanase, saint Augustin et les autres avaient dit aux hérétiques de leur temps , et par des volumes entiers. Je ne veux ici rapporter que ce peu de mots de saint Athanase : « La foi de l'Église catholique est celle « que Jésus-Christ a donnée , que les apôtres ont « publiée , que les Pères ont conservée : l'Église « est fondée sur cette foi ; et celui qui s'en éloi- « gne n'est pas chrétien '. » Tout est compris en ces quatre mots : Jésus-Christ, les apôtres, les Pères, nous et l'Église catholique : c'est la chaîne qui unit tout ; c'est le fil qui ne se rompt jamais ; c'est là enfin notre descendance , notre race, notre noblesse, si on peut parler de la sorte, et le titre inaltérable oii le catholique trouve son extraction : titre qui ne manque jamais aux vrais enfants , et que l'étranger ne peut contrefaire.

Quand nous parlons des saints Pères , nous parlons de leur consentement et de leur unanimité : si quelques-uns d'eux ont eu quelque chose de particulier dans leurs sentiments ou dans leurs expressions , tout cela s'est évanoui , et n'a pas fait tige dans l'Église' : ce n'était pas là ce qu'ils avaient appris , ni ce qu'ils avaient tiré de la racine. Ce qui demeure, ce qu'on voit passer en décision aussitôt qu'on trouble l'Église en le contestant, ce qu'on marque du sceau de l'Église comme vérité reçue delà source, et qu'on transmet aux âges suivants avec cette marque , c'est ce qui a fait et fera toujours la règle certaine de la foi.

Selon cette méthode si simple et si sûre , toutes les fois qu'il paraît quelqu'un qui tient dans l'Église ce hardi langage : « Venez à nous , ô vous « tous ignorants et malheureux qu'on appelle vul- « gairement catholiques : venez apprendre de nous « la foi véritable, que personne n'entend que « nous ; qui a été cachée pendant plusieurs siècles , « mais qui vient de nous être découverte» » (prêtez l'oreille, mes frères, reconnaissez qui sont ceux qui disaient, au siècle passé , qu'ils venaient de découvrir la vérité qui avait été inconnue durant plusieurs siècles ) : toutes les fois que vous entendrez de pareils discours , toutes les fois que vous entendrez de ces docteurs qui se vantent de réformer la foi qu'ils trouvent reçue , prêchée et établie dans l'Église quand ils paraissent ; revenez à ce dépôt de la foi dont l'Église catholique a toujours été une fidèle gardienne ; et dites à ces novateurs , dont le nombre est si petit quand ils commencent, qu'on les peut compter par trois ou quatre : dites-leur , avec tous les Pères , que ce petit nombre est la conviction manifeste de leur nouveauté, et la preuve aussi sensible que démonstrative que la doctrine qu'ils viennent combattre était l'ancienne doctrine de l'Église. Car si à Chalcédoine , si à Éphèse , si à Constantinople , si à Nicée on a confondu les au»

" Epist. I ad Sera de Sp. S. n. 28; t. ï, part. II, p. 676.. — ' Fine. Lir. ibid.

PREMIER AVERTISSEMENT

leurs des hérésies qu'on y condamnait par leur petit nombre, comme par une marque sensible de leur nouveauté : si on les a convaincus , comme on vient de faire voir par les actes les plus authentiques de l'Église, que tous les peuples se sont d'abord soulevés contre eux, ce qui montrait invinciblement que la doctrine qu'ils venaient combattre, non-seulement était déjà établie, mais encore avait jeté de profondes racines dans tous les esprits : si enfin on leur fermait la bouche, en leur disant qu'ils avaient eux-mêmes été élevés dans la foi qu'ils attaquaient; ce qu'ils ne pouvaient nier, et ce qui était pour eux, et pour tous les autres, une preuve d'expérience de leur nouveauté : si non-seulement les eutychiens, et plus haut les nestoriens, et plus haut les macédoniens, et plus haut les ariens, mais encore les pélagiens, ont été si clairement confondus par cette marque sensible , par ce moyen positif, par cette preuve expérimentale : concluez que c'était là la preuve commune donnée à l'Église contre toutes les nouveautés. Car si on s'est récrié à la nouveauté lorsque ces nouvelles doctrines ont commencé à paraître, on se serait récrié de même à toute autre innovation. I.a doctrine qui est donc venue sans jamais avoir excité ce cri de surprise et d'aversion, porte la marque certaine d'une doctrine qui a toujours été. Jamais il n^ viendra de secte nouvelle qu'on ne convainque de sa nouveauté par son petit nombre : on lui fera toujours, avec Vincent de Lérins', ce reproche de saint Paul : Est-ce de vous qu'est venue la parole de Dieu'? ou bien n'est-elle venue qu'à vous 5ew7s»? Comme s'il disait : Le reste de l'Église ne l'entend-il pas? comment osez-vous vous opposer au consentement universel? Reconnaissez donc, mes frères, que si on s'est servi dans tous les temps de cet argument, tiré du consentement de l'Église, et si on s'en sert encore , c'est à l'exemple des apôtres : et si encore on l'a tiré de l'exemple des apôtres, c'est à l'exemple des Pères. Que si on nous dit après cela qu'il n'y à point de sûreté dans l'opinion de la multitude , qui pour l'ordinaire est ignorante , nos Pères, ou plutôt l'Écriture même, ne nous ont pas laissés sans repartie : car ils nous ont appris à fermer la bouche à ceux qui ne cédaient pas à b multitude du peuple de Dieu, en leur disant: «Pour- « quoi méprisez-vous la multitude que Dieu a pro- « mise à Abraham ?/e<e/eraï, dit-il, le père, nonde « plusieurs hommes, mais de plusieurs nations ; et n entoi seront bénis tous les peuples de la terre^. » Distinguez donc la multitude abandonnée à ellemême, et livrée à son ignorance par un juste jugement de Dieu, de la multitude choisie, de la multitude séparée, de la multitude promise et bénie, conduite par conséquent avec un soin spécial de Dieu et de son Esprit : ou , pour parler avec saint Athanase ^ , Distinguez la multitude qui dé/end l'héritage de ses pères, telle qu'était la multitude que ce grand homme vient de nous montrer dans

' Fine. Lir. ibid. — ' I. Cor. xiv, 3C. — ' Fincent. Lir. jbid. — * Âdv. cos qui ex sola miill. verit. dijudic. t. ii , /), 561 et 502.

l'Église ' , d'avec la multitude qui est éprise de l'amour de la nouveauté, et qui porte par ce moyen sa condamnation sur son front.

C'est par cette sûre méthode que tous nos Pères , sans exception , ont fermé la bouche aux hérétiques. Si votre ministre avait considéré, je ne dis pas seulement leur autorité, mais leurs raisons, il ne seseraitpas laissé séduire aux illusions'dessociniens , etil ne leur auraitpas abandonné jusqu'aux premiers siècles de l'Église sur l'éternité de la personne du Fils deDieu et l'immutabilitéde son éternelle génération. Tl n'aurait pas non plus accordé aux pélagiens et aux autres ennemis de la grâce chrétiejme , que la foi en fût imparfaite, flottante et informe devant eux. Mais en prenant tous ces hérétiques dans le point de leur commencement et de leur innovation , où , étant en si petit nombre, ils osaient rompre avec le tout, dans lequel eux-mêmes ils étaient nés, il les aurait convaincus que leur doctrine était une opinion particulière: et la contraire, la foi catholique et universelle. Mais s'il avait suivi cette sûre et infaillible méthode, dont nul autre qu'un catholique ne se peut jamais servir, il aurait à la vérité confondu les sociniens; mais il se serait aussi confondu lui-même, puisque aussitôt nous lui aurions objecté ce qu'il aurait objecté aux autres : c'est pourquoi il a mieux aimé, avec les sociniens, imputer des variations à l'Église catholique, que de les confondre en disant avec tous les saints, selon la promesse de Jésus-Christ, que la foi catholique est invariable.

Éveillez-vous donc ici, mes très-chers frères, et voyez où l'on vous mène pas à pas. Dès que vos auteurs ont paru , on leur a prédit qu'en ébranlant la foi des articles déjà reçus, et l'autorité de l'Église et de ses décrets, tout jusqu'aux articles les plus importants, jusqu'à celui de la Trinité, viendraient l'un après l'autre en question ; et la chose était évidente, pour deux raisons. La première, que la méthode dont on se servait contre quelques points, comme, par exemple, contre celui de la présence réelle, de recevoir la raison et le sens humain à expliquer l'Écriture , portait plus loin que cet article, et allait généralement à tous les mystères. La seconde, qu'en méprisant les siècles postérieurs et leurs décisions , les premiers ne seraient pas plus en sûreté; de sorte qu'il en faudrait enfin venir à renouveler toutes les questions déjà jugées , et à refondre pour ainsi dire le christianisme, comme si l'on n'y eût jamais rien décidé C'est ainsi qu'on l'avait prédit, et c'est ainsi qu'il est arrivé. Les sociniens se sont élevés sur le fondement du luthéranisme et du calvinisme, et sont sortis de ces deux sectes : le fait est incontestable , et nous en avons fait l'histoire ailleurs 3. Mais il y a des opiniâtres et des entêtés qui ne veulent pas se rendre à ces preuves. La conduite que tient encore aujourd'hui votre ministre ne leur laissera aucune réplique; puisque déjà il abandonne aux sociniens, dans les articles les plus pernicieux de leur doctrine, les

' Ci-dessus. — ' Far. liv. v ; lit: xv. — 3 Jbid. p. IU3, I6i

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

siècles les plus purs de l'Église, et que par là il se voit contraint, contre ses principes, à tolérer leur erreur.

Quand je lui ai reproché, dans l'Histoire des Variations, son relâchement manifeste envers les sociniens , jusqu'à leur avoir donné place dans l'Église universelle, et à faire vivre des saints et des élus parmi eux; il s'est élevé contre ce reproche d'une manière terrible , et m'a donné un démenti outrageux. « J'avoue, dit-il', que j'ai besoin de toute ma patience « pour m'empêcher de dire à M. Bossuet ses vérités « tout rondement. Il ne fut jamais de fausseté plus « indigne, ni de calomnie plus hardie. «Voilà comme il parle quand il se modère , quand il craint que la patience ne lui échappe : mais il en faut venir au fond. N'est-il pas vrai qu'il a mis les sociniens dans le corps de l'Église universelle? La démonstration en est claire à l'endroit où il divise l'Église en deux parlies, dont l'une s'appelle le corps, et l'autre l'àme ^ . « la première est visible , et comprend tout ce grand <■ amas de sectes qui font profession du christianisme « dans toutes les provinces du monde. » Il poursuit : « Toutes les sectes du christianisme, hérétiques, « orthodoxes , schismatiques , pures , corrompues , « saines , malades , vivantes et mortes , sont toutes « parties de l'Église chrétienne, et même en quelque « sorte véritables parties ; c'est-à-dire qu'elles sont « parties de ce que j'appelle le corps de l'Église : » et enfin , « ces sectes qui ont rejeté , ou la foi ou « la charité, ou toutes les deux ensemble, sont des « membres de l'Église, c'est-à-dire véritablement « attachés à son corps, par la profession d'une « même doctrine, qui est Jésus crucifié. Fils de « Dieu, Rédempteur du monde : car il n'y a point « de secte entre les chrétiens, qui ne confesse la « doctrine chrétienne, au moins jusque-là. » Remarquez : il n'y a, dit-il, aucune secte qui ne le confesse : par conséquent les sociniens le confessent au mo\ns jusque-là , comme les autres, et sont compris par le ministre parmi les membres véritables de r Église chrétienne.

Riais peut-être distinguera-t-il le corps de l'Église chrétienne d'avec le corps de l'Église catholique ou universelle , dont il est parlé dans le Symbole.? Point du tout : car après avoir rejeté , non-seulement la définition que nous donnons à cette Église catholique, mais encore celle que lui voudrirtent donner les protestants , la sienne est que « l'Église « universelle ou catholique , c'est le corps de ceux « qui font profession de croire Jésus-Christ le vérita- « ble Messie et le Rédempteur^ : corps, ajoute-t-il, « divisé en un grand nombre de sectes , mais qui « conserve une considérable partie , au milieu de « laquelle se trouve toujours un nombre d'élus , n qui croient véritablement , sincèrement et pure- « ment tout ce que le corps en général fait pro- « fession de croire. » On voit ici , selon son idée, le corps et l'âme de l'Église catholique : ce corps est ce grand nombre de sectes divisées, et néanmoins unies en ce point de croire Jésus- Christ le

• Lett. X, p. 79. — ' PréJ. légil. I. part. ch. 5 Ihid. ch. l,/>. 29..

véritable Messie et le Rédempteur : ce qu'aussi ii venait de dire qu'on croyait dans toutes les sectes , sans en excepter aucune : de sorte qu'ayant défini le corps de l'Église catholique confessée dans le Symbole par ce qui est commun à toutes les sectes , on voit qu'il les y met toutes, et par conséquent celle des sociniens comme les autres. Voilà donc les sociniens, non-seulement chrétiens, mais encore catholiques; et ce nom , autrefois si précieux et si cher aux orthodoxes, est prodigué jusqu'aux ennemis de la divinité du Fils de Dieu.

Le ministre nous répond ici qu'il a mis les sociniens parmi les chrétiens, « comme il y a mis « aussi les mahométans, qui croient que Jésus- « Christ , fils de Marie , a été conçu du Saint-Esprit , « et qu'il est le Messie promis aux Juifs'. » Mais il nous joue trop ouvertement, quand il parle ainsi. Car veut-il mettre les mahométans dans l'Eglise chrétienne? En sont-ils une véritable partie? Sontils compris dans cet article du Symbole: Je crois l'Eglise catholique , comme le ministre y vient de comprendre les sociniens ? Et les comptera-t-il encore parmi les membres du corps de l'Église catholique? Je ne crois pas qu'il en vienne à cet excès : il faut pourtant y venir, ou cesser de nous faire accroire qu'il ne reçoit les sociniens dans le christianisme qu'au même titre qu'il y reconnaît les mahométans.

Le ministre triomphe néanmoins, comme s'il m'avait fermé la bouche, après ce bel exemple des mahométans; et joignant le dédain avec la colère : « Le sieur Bossuet, dit-il *, a lu cela; et après, « il dit qu'à pleine bouche je mets les sociniens en- « tre les communions véritablement chrétiennes , « dans lesquelles on peut se sauver : il ne faut que « ce seul article et ce seul exemple pour ruiner la « réputation de la bonne foi de cet auteur. » Mais c'est vainement qu'il s'emporte; et on va voir clairement, pourvu qu'on veuille se donner la peine de considérer sa doctrine , qu'il reconnaît des élus dans la communion des sociniens.

Il pose donc pour certain, que la parole de Dieu, partout où elle est , et partout où elle est prêchée , a son efficace pour la sanctification de quelques âmes. « Il est impossible, dit-iP, que la parole de « Dieu demeure absolument inefficace : » d'où il conclut que « la prédication de la parole de Dieu « ne peut demeurer sans produire quelque véritable « sanctification , et le salut de quelques-uns. «

Mais peut-être qu'on croira que , pour avoir cet effet , il faudra , selon le ministre, que cette parole soit prêchée dans sa pureté? Point du tout; puisqu'il met au nombre des sociétés où la prédication a son effet , des Églises séparées entre elles de communion et de doctrine : telles que sont ïéthiopienne,jacobîte, nestorienne, grecque, et généralement toutes les communions de l'Orient, quoiqu'elles soient dans U7ie grande décadence ■* : d'où il conclut que Dieu peut se conserver des élus dans des communions et dans des sectes trèS'Cor-

' Lett. X, p. 79. — ' Ibid. —^Syst. de l'Égl. Uv. i , c. 12, p. 98, 99, 100. — * Ibid. p. 101 , 225. PréJ. légit. p. IG.

PREMIER AVERTISSEMENT

rompues ; \\isq\ie-]h qu'il s'en est conservé dans l'Église la plus corrompue et la plus perverse de toutes, qui estV antichrétienne, d'où il fait sortir les cent quarante-quatre mille marqués dans l'Apocalypse, c'est-à-dire, un très-grand nombre d'élus; et tout cela par ce principe général , que ta parole de Dieu n'est jamais prêchée en un pays , que Dieu ne lui donne efficace à l'égard de quelques-uns : encore , comme on voit , qu'elle soit si loin d'y être prêchée purement.

Le principe fondamental sur lequel il appuie cette doctrine , c'est , dit-il , que la parole de Dieu , écrite et prêchée, est pour les élusl"; et ne serait jamais adressée aux réprouvés , s'il n'y avait parmi eux des élus mêlés : ce qu'il prouve finalement , et comme pour mener les choses au premier principe, en disant que ce ne serait pas concevoir un Dieu sage et miséricordieux, s'il faisait annoncer sa parole à des peuples entre lesquels il n'a pas d'éhis; parce que cela ne servirait qu'à les rendre plus inexcusables : ce qui serait cruauté , et non pas miséricorde.

De principes si généraux il suit clairement que Dieu conservant parmi les sociniens sa parole écrite et prêchée, il a dessein de sauver quelqu'un parmi eux; autrement, cette parole ne leur servirait, non plus qu'aux autres, qu'à les rendre plus inexcusables : ce qui est, selon le ministre, une cruauté, qu'on ne peut attribuer, sans égarement, à un Dieu sage et miséricordieux. Mais de peur qu'on ne nous reproche que nous imputons à M. Jurieu une conséquence qu''l rejette, il la prévoit et l'approuve par ces paroles : « On ne doit pas dire que, par « mon raisonnement, il s'ensuivrait que Dieu pour- « rait avoir des élus dans les sociétés sociniennes , « qui conservent l'Évangile , le prêchent et le lisent ; « et que cependant j'ai mis les sociétés qui ruinent « le fondement , entre celles où Dieu ne conserve « point d'élus*. » Voilà du moins la difficulté bien prévue et bien posée; voyez maintenant la réponse : « Je réponds que si Dieu avait permis que le soci- « nianisme se fût autant répandu que l'est, par « exemple, le«papisme, ou la religion grecque, il « aurait aussi trouvé des moyens d'y nourrir ses « élus , et de les empêcher de participer aux héré- « sies mortelles de cette secte; comme autrefois il a « trouvé bon moyen de conserver dans Farianisme « un nombre d'élus et de bonnes âmes, qui se ga- « rantiront de l'hérésie des ariens. Mais comme les « sociniens ne font point de nombre dans le monde , « qu'ils y sont dispersés sans y faire figure , qu'en « la plupart des lieux ils n'ont point d'assemblées , « ou de très-petites assemblées ; il n'est point né- « cessaire de supposer que Dieu y sauve personne, « parce qu'une si petite exception ne fait aucun pré- « judice à la règle générale, » savoir, que Dieu ne fait jamais prêcher sa parole où il n'a pas d'élus. Voilà le passage entier dans toute sa suite , et voilà sans difficulté la société socinienne, par elle-même, en état d'élever des enfants à Dieu. D'où vient donc, selon le ministre, qu'il ne s'y en trouve point à

• Syst. 99. - » Ibid. «02.

présent? Ge n'est pas à cause qu'elle rejette des vérités fondamentales, comme il faudrait dire, si on voulait l'exclure , par sa propre constitution , de donner à Dieu des élus ; c'est à cause que les sociniens ne sont pas assez multipliés : tout dépendait du succès; et s'ils trouvent moyen de s'étendre assez pour faire quelque figure dans le monde, ils forceront Dieu à faire naître parmi eux de vrais fidèles.

Mais pourquoi n'y en aurait-il pas eu , et n'y en aurait-il pas encore à présent , puisqu'il est constant qu'ils ont eu des Eglises en Pologne , et qu'ils en ont encore aujourd'hui en Transylvanie? Dieu n'est-il cruel qu'à ces sociétés ? Mais pourquoi plutôt qu'aux autres ? Est-ce à cause qu'il y a aussi d'autres sectes en.Transylvanie ? Il y en a aussi beaucoup d'autres dans les pays où notre ministre a sauvé les jacobites et les nestoriens. Mais, quoi! s'il ne restait en Transylvanie que des sociniens , y aurait-il alors de vrais fidèles parmi eux ? ou bien cette nation serait-elle la seule réprouvée de Dieu, où sa parole écrite et prêchée se conserverait sans aucun fruit, et seulement pour la rendre plus inexcusable? Quel motif pourrait avoir cette cruauté, comme l'appelle M. Jurieu? Quoi! ce petit nombre et le peu d'étendue de ces Églises? Qu'on nous montre donc dans quel nombre et dans quelles bornes sont renfermées les sociétés où Dieu peut être cruel, selon le ministre?

C'est en substance ce que j'avais objecté dans l'Histoire des Variations ' ; et on n'y répond que par ces paroles : « Il est vrai , dit le ministre » ; «j'ai dit quelque part que si Dieu, par une sup- « position impossible, avait permis que le socinia- « nisme eût gagné tout le monde , ou une partie , « comme a fait le papisme , il s'y serait conservé « des élus : » illusion si grossière , qu'un aveu formel de sa faute ne serait pas plus honteux ni moins convaincant. On n'a qu'à relire le passage de son Système , qu'on vient de citer , pour voir s'il y a un mot de supposition impossible , ou rien qui y tende : au contraire, M. Jurieu prend pour exemple une chose déjà arrivée, qui est le salut dans l'arianisme; car enfin il le veut ainsi : à tort , ou à droit, il ne nous importe. Il veut, dis -je, encore un coup, qu'on se soit sauvé dans une société où l'on niait la divinité du Fils de Dieu. Comment donc pouvait-il exclure les sociniens après un préjugé si favorable, ou s'imaginer que leur nombre ne pût jamais égaler celui des calvinistes ou des luthériens, ou le .nôtre, ou celui des Grecs, ou celui des nestoriens et des jacobites , ou, en tout cas, celui des ariens , parmi lesquels le ministre a reconnu de vrais fidèles ^? Quel privilège avaientils de se multiplier malgré leurs blasphèmes contre la divinité de Jésus-Christ ? Et où est-ce que Dieu a promis que les sociniens ne parviendraient jamais à ce nombre? Mais s'il a voulu avoir des élus dans plusieurs sociétés divisées , où a-t-il dit que le grand nombre lui fût nécessaire pour y en avoir? A quel

» Far. liv. xv. — ' Lett.x, p 79. — ' Préj. p. IC. Syst. p. 101 , 225.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

nombre s'est-il fixé? Et s'il méprise le petit nombre, pouvait-il avoir des. élus parmi les luthériens et les calvinistes, au commencement de leur secte, où l'on sait que leur nombre était plus petit et leurs sociétés moins'formées que ne sont celles qui restent aux sociniens ? Ne voit-on pas qu'on se moque lorsqu'on dit de pareilles choses , et qu'on insulte en soi-même à la crédulité d'un faible lecteur ?

Mais voici une seconde réponse : J'ai ajouté , dit-il ' , en même temps , que s'il y avait des élus (dans une telle société), « Dieu se les serait con- « serves par miracle , comme il a fait dans le papis- « me : c'est-à-dire , qu'il peut y avoir des élus et « des orthodoxes cachés dans la communion des so- « ciniens ; mais ce n'est pas à dire qu'on peut être « sauvé dans la communion des hérésies socinien- « nés. » Nouvelle illusion : car, que veut dire qu'«7 peut y avoir des élus cachés dans la communion des sociniens'? Est-ce à dire qu'il peut y avoir de vrais chrétiens cachés au milieu des sociniens? Ce n'est rien dire : car il y en a bien parmi les Turcs et parmi les autres mahométans. Il faut donc dire, comme il est prouvé dans l'Histoire des Variations * , qu'il y a des élus dans la communion extérieure des sociniens, qui assistent à leurs assemblées, à leurs prêches , à leur cène , si vous le voulez , sans aucune marque de détestation , et qui entendent tous les jours blasphémer contre Jésus-Christ dans les assemblées où ils vont pour servir Dieu : c'est ce qu'on a objecté à M. Jurieu dans le livre des Variations : c'est à quoi ce ministre ne répond rien. Mais il demeure muet à une objection bien plus importante.

Je lui ai soutenu qu'on pouvait, selon sa doctrine, être du nombre des élus de Dieu , non-seulement en communiant à l'extérieur avec les ariens , mais encore en tolérant leurs dogmes en esprit depaix^. On peut donc étendre la paix et la tolérance jusqu'à ceux qui nient la divinité de Jésus-Christ : ce dogme est devenu indifférent, ou du moins non fondamental. C'est tout ce que demandent les sociniens, qui gagneront bientôt tout le reste , si on leur accorde ce point. Mais M. Jurieu en a fait le pas ; et malgré tout ce qu'il a dit, il ne leur peut refuser la tolérance en esprit de paix , qu'il a déjà accordée à leurs frères les ariens. Le passage en est rapporté dans l'Histoire des Variations < : il est tiré de mot à mot du livre des Préjugés 5; et le ministre, qui l'a vu citer dans l'Histoire des Variations, n'y réplique rien dans sept ou huit grandes lettres qu'il a opposées à ce livre.

Mais qu'aurait-il à y répliquer, puisque dans ces lettres mêmes il dit pis que tout cela, et qu'il dit qu'on s'est sauvé dans les premiers siècles , et même qu'on y a eu rang parmi les martyrs, en niant l'éternité de la personne du Fils de Dieu, et l'immutabilité de sa génération éternelle? Ce n'est pas là, dit-il^ , une variation essentielle et fondamentale. On peut varier là-dessus , sans varier sur les par' lies essentielles du mystère. Il niera encore cela ,

• Letl. X. — » Far. liv. xv , — ' Ibid. p. 22. - « Lctt. VI, |). 44.

*Ibid. - * Ch. I,

car il nie tout : mais vous venez d'entendre ses propres paroles ' ; et il donne gain de cause aux tolérants , qui ne sont , comme on a vu plusieurs fois , que des sociniens déguisés.

Je ne m'étonne donc pas si ces hérétiques triomphent , ni s'ils inondent de leurs écrits artificieux toute la face de la terre. Ils gagnent visiblement du pays parmi vous , puisque déjà on leur accorde des élus cachés dans leur société , et même la tolérance pour leurs dogmes principaux : mais ce qu'il y a de pis, votre ministre les combat si faiblement et par des principes si mauvais, que jamais ils ne se sont sentis plus forts , et jamais ils n'ont conçu tant d'espérance.

C'est en vain que ce ministre répond , que jamais homme n'eut plus de chagrin que lui contre les tolérants*. Ce n'est point du chagrin qu'il faut avoir pour ceux qui errent ; car outre que le chagrin met dans le coeur de l'aigreur et de l'amertune , il fait agir par passion et par humeur , chose toujours variable ; comme aussi vous venez de voir une perpétuelle inconstance dans ce ministre. Ce sont des principes, c'est une doctrine constante et suivie qu'il faut opposer à ces novateurs : et parce que votre ministre n'a rien eu de tout cela à leur opposer selon les maximes de la réforme, vous avez vu clairement qu'il n'a fait par tous ses discours que relever leurs espérances.

Défiez-vous, mes chers frères, de ces dangereux esprits, de ces hardis novateurs; en un mot, des sociniens, qui bientôt, si on les écoutait , ne laisseraient rien d'entier dans la religion chrétienne. Ils viennent de publier leur Histoire, où ils avouent que « la vérité a cessé de paraître dans l'Église « depuis le temps qui suit immédiatement la mort « des apôtres 3; » et ils racontent que Valentin Gentil , un de leurs martyrs , persécuté par Calvin et parBèze, «s'opposait si fortement à la vulgaire « croyance de la Trinité , qu'on a même écrit qu'en « ces temps, ne sachant à quoi se résoudre dans « des commencements si embarrassants et si diffi- « ciles, il lui avait préféré le mahométisme. » En effet, si les sociniens et leurs prédécesseurs ont raison, le mahométisme, qui rejette la Trinité et l'incarnation, est plus pur en ce qui regai-de la divinité en général , et en particulier en ce qui regarde la personne de Jésus-Christ , que n'a été le christianisme depuis la mort des apôtres. La doctrine diF Fils de Dieu est plus pure dans l'Alcoran , que dan» les écrits de nos premiers Pères. Mahomet est ui> docteur plus heureux , que ne l'ont été les nôtres ; puisque ses disciples ont persisté dans sa doctrine : au lieu que les chrétiens ont abandonné celle des apôtres, qui est celle de Jésus-Christ même, incontinent après leur mort. Vous avez horreur de ces blasphèmes, et avec raison. Ouvrez donc les yeux, mes chers frères, et voyez où l'on vous mène; puisque déjà on vous dit , à l'exemple des sociniens , que les disciples des apôtres et les martyrs, dont la passion a suivi la leur de si près , ont tellement dé-

' Ci-dessus, — ' Letf. x , p. 79. — ^ Hist. réf. Pol. lib. i , c. 1.

DEUXIÈME AVERTISSEMENT

généré de leur doctrine, qu'ils lui ont même préféré la philosophie , avec des erreurs aussi capitales que celles que vous venez d'entendre.

Mais vous entendrez dans la suite des choses bien plus étranges que celles que j'ai relevées dans ce discours; et si, étonnés de tant de faiblesses, de tant de contradictions , des égarements si étranges de votre ministre, vous vous demandez à vous-mêmes comment il se peut faire, je ne dis pas qu'un théologien, mais qu'un homme, quel qu'il soit, pour peu qu'il ait de bon sens, y soit tombé : souvenez-vous qu'il est écrit que Dieu envoie l'esprit de vertige, d'étourdis sèment, et une efficace d'erreur, à ceux qui résistent à la vérité'; et cela véritablement par un jugement terrible sur les docteurs de mensonge : mais en même temps, mes chers frères, par un conseil de miséricorde sur vous et sur tous ceux qui sont abusés et prévenus; afin, comme je l'ai dit au commencement, avec saint Paul * , que la folie de ces séducteurs étant connue de toute la terre, le progrès de la séduction soit arrêté , et qu'on revienne du schisme et de l'erreur. C'est à quoi Dieu vous conduit, si vous n'êtes point sourds à sa voix. Considérez l'état où vous êtes : votre prétendue réforme , à ne regarder que les soutiens du dehors, ne fut jamais plus puissante ni plus unie. Tout le parti protestant se ligue, et a encore trouvé le moyen d'entraîner dans ses desseins tant de puissances catholiques, qui n'y pensent pas assez. Votre ministre triomphe ; et avec un air de prophète il publie, dans toutes ses lettres, que c'est là vraiment un coup de Dieu : mais il y a des coups de Dieu de plus d'une sorte. Pendant qu'à l'extérieur la réforme est plus redoutable, et tout ensemble plus fière et plus menaçante que jamais , elle ne fut jamais plus faible dans l'intérieur, dans ce qui fait le cœur d'une religion. Sa doctrine n'a jamais paru plus déconcertée : tout s'y dément , tout s'y contredit : vous en avez d(\jà vu des preuves surprenantes ; vous en verrez d'autres dans la suite : mais ce que vous voyez déjà est assez étrange. Jamais on ne mit au jour tant de monstrueuses erreurs; jamais on n'écouta tant de fables, tant de vains miracles, tant de trompeuses prophéties : la gloire du christianisme est livrée aux sociniens : le mal est monté jusqu'à la tête; et les plus célèbres docteurs sont ceux qui s'égarent davantage. Ainsi la mesure semble être au comble ; et il est temps ou jamais d'ouvrir les yeux. Dieu est assez bon et assez puissant pour confondre encore les ligues, et ensemble tous les projets de la réforme entreprenante : mais quand, contre toute apparence, elle aurait remporté autant de victoires que ses prophètes lui en promettaient , ceux qui s'y laisseraient tromper ne seraient jamais qu'un troupeau errant, enivré du succès, et ébloui par les espérances du monde.

* /*. XIX, I4j XXIX, 10. - 2 II. Thessal. u, II.

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