AUX PROTESTANTS
SUR
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
CONTRE L'HISTOIRE DES VARIATIONS
Le salut dans l'Église romaine , selon ce ministre ; le fanatisme établi dans la réforme par les ministres Claude et Jurieu, selon la doctrine des quakers ; tout le parti protestant exclu du titre d'Église , par M. Jurieu.
Une des promesses de l'Église , et celle qui fait le mieux sentir que la vérité, plus puissante que toutes choses, est en elle ; c'est qu'elle verra ses ennemis, et même ceux qui la calomnient, abattus à ses pieds, l'appeler, malgré qu'ils en aient , la cité du Seigneur, la Sion du Saint d'Israël ', Personne, je l'oserai dire, n'a jamais plus indignement calomnié l'Église romaine que le ministre Jurieu; et néanmoins on va le voir forcé à la reconnaître pour la cité de Dieu, puisqu'il l'avoue pour vraie Église qui porte ses élus dans son sein , et dans laquelle on se sauve. Il nie de l'avoir dit; et peut-être voudrait-il bien ne l'avoir pas fait. Mais nous allons vous montrer , et cela ne nous sera point fort difficile , premièrement, qu'il l'a dit; secondement, qu'il faut qu'il le dise encore une fois, et qu'il justifie l'Église romaine de toutes les calomnies qu'il lui fait luimême, à moins de renverser en même temps tous les principes qu'il pose, et en un mot tout son Système de l'Église. « Je n'ai pas pu négliger, dit-il *, « les deux accusations que M. Bossuet me fait dans « son dernier livre (c'est le xv* des Variations) de « sauver lesgensdanslesocinianismeetdanslepa- « pisme. Peut-être , continue-t-il , aurais-je pu me « passer de répondre sur la première accusation , « mais il est fort nécessaire de repousser la seconde; « c'est que, selon le ministre, on peut se sauver dans « l'Église romaine , et qu'ainsi c'est une grande té- « méritéd'en sortir. » Vous voyez, mes Frères, comme il s'élève contre cette accusation : avouer qu'on se sauve dans le papisme, c'est selon lui un si grand crime, qu'il trouve plus nécessaire de s'en défendre, que d'avoir mis le salut parmi les sociniens : mais , malgré ses vaines défaites, vous l'avez vu convaincu sur le dernier chef, et vous pouvez présumer de là qu'il le sera bientôt sur l'autre.
La preuve en est concluante, en présupposant la distinction que fait le ministre , de l'Église considérée
' Is. XL, 14. Apoc. n, 9; III, 9. — » Lett. xi, p. 81.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
selon le corps, et de l'Église considérée selon l'âme. I^a profession du christianisme suffit pour faire partie du corps de l'Église (ce qu'il avance contre M. Claude , qui ne compose le corps de l'Église que de véritables fidèles) ; mais pour avoir part à l'âme de l'Égljse, il faut être dans la grâce de Dieu •. « L'Église , dit le ministre » , est composée de corps « et d'âme : on en convient dans les deux commu- « nions : l'âme de l'Église est la foi et la charité. »
Pour décider maintenant , selon ce ministre , ce qui donne part à l'âme de l'Église, ou, comme il parle en d'autres endroits, ce qui rend les sociétés vivantes, il ne faut qu'entendre le même ministre dans son Système. « Premièrement nous distinguons « les sectes qui ruinent le fondement, de celles qui « le laissent en son entier : et nous disons que celles « qui ruinent le fondement sont des sociétés mortes ; « des membres du corps de l'Église à la vérité; mais « des membres sans vie, et qui n'ayant point de vie « n'en sauraient communiquer à ceux qui vivent au « rfjilieu d'elles ^. » Par la raison opposée, les sociétés où les fondements sont en leur entier ont la vie et la communiquent; et voici quelles elles sont, selon le ministre : « Nous appelons communions vi- « vantes les Grecs, les Arméniens, les Cophtes, « les Abyssins , les Russes , les papistes et les pro- « testants. Toutes ces sociétés ont forme d'Église : « elles ont une confession de foi , des conducteurs , « des sacrements, une discipline : la parole de Dieu « y est reçue, et Dieu y conserve ses vérités fonda- « mentales. «Vous voyez qu'il range les papistes avec les Grecs et les autres , qui , selon lui , ont conservé les vérités fondamentales, et parmi lesquels pour cette raison il reconnaît qu'on se sauve par la vertu de la parole qui y est prêchée : car c'est là son grand principe, comme vous l'avez déjà vu dans l'Avertissement précédent 4 , et comme vous le verrez de plus en plus dans la suite. Voilà ce qu'il appelle les sociétés vivantes.
Il raisonne de la même sorte dans ses Préjugés légitimes 5: « L'Église universelle s'est divisée en « deux grandes parties, l'Église grecque et l'Église la- « tine. L'Église grecque , avant ce grand schisme , « était déjà subdivisée en nestoriens, en eutychiens, « en melchites, et en plusieurs autres sectes. L'Église « latine s'est aussi partagée en papistes, vaudois, « hussites, taborites, luthériens, calvinistes, ana- « baptistes, divisés eux-mêmes en plusieurs bran- « ches. C'est une erreur de s'imaginer que toutes ces « différentes parties aient absolument rompu avec <• Jésus-Christ, en rompant les unes avec les au- « très. » Je ne m'arrêterai pas à l'ignorance de votre ministre, qui, en comptant les melchites parmi les sectes de l'Orient, les oppose aux nestoriens et aux eutychiens, sans songer que le nom de melchites, qui veut dire royalistes, est celui que les eutychiens donnèrent aux orthodoxes , à cause que les empereurs qui étaient catholiques autorisaient la saine doctrine par leurs édits, et au contraire proscrivaient les eutychiens; ce qui fait voir en passant
' f'ar. liv. XT. — ' Syst. p. 10. — ^ Syst. p. 147. — 1" Avertissem. — * Préj. légit. I. pari. p. 6.
que ce n'est pas d'aujourd'hui que les hérétiques, qui n'ont pas pour eux les puissances, tâchent de tirer avantage de ce que l'Église catholique en est protégée. Mais, laissant à part cette remarque, arrêtons-nous à cette parole du ministre : // ne faut pas croire que toutes ces sectes (ce sont celles qu'iï vient de nommer, parmi lesquelles il nous range), en rompant entre elles , aient rompu absolument avec Jésus-Christ. Nous avons observé ailleurs • que qui ne rompt pas avec Jésus-Christ ne rompt pas, pour ainsi parler, avec le salut et avec la vie ; et qu'aussi pour cette raison le ministre a compté ces sociétés parmi les sociétés vivantes, sans s'émouvoir de l'objection qu'on leur fait de renverser le fondemejH ^par des conséquences qu'ils nient: ce que le ministre pousse si loin , qu'il ose bien dire » que « les euty- « chiens renversaient le fondement , c'est-à-dire , « l'incarnation du Verbe, en supposant que leVer- « be s'était fait chair non par voie d'assomption , « mais par voie de changement , comme l'air se fait « eau , et l'eau se fait air ; en supposant que la na- « ture humaine était absorbée dans la nature divi- « ne , et entièrement confondue. Si tel a été leur « sentiment , continue-t-il , ils ruinaient le mystère « de l'incarnation ; mais c'était seulement par consé- « qnence ; car d'ailleurs ils reconnaissaient en Jé- « sus-Christ divinité et humanité , et ils avouaient « que le Verbe avait pris chair réellement et de « fait. » Cette doctrine du ministre sur l'incarnation paraîtra étrange aux théologiens; mais ce qu'il dit de Nestorius ne l'est pas moins : « Si Nestorius a « cru qu'il y a dans Jésus-Christ deux personnes, « aussi bien que deux natures , son hérésie était a notoire ; cependant elle ne détruisait l'incarnation « que par conséquence : car cet hérésiarque confes- « sait un Rédempteur, Dieu béni éternellement « avec le Père : •> d'où il conclut, qu'il est « aisé que « Dieu se conserve des élus dans ces sortes de sec- « tes , parce qu'il y a dans ces communions mille et « mille gens qui ne vont point jusqu'aux conséquen- « ces , et d'autres qui y allant les rejettent forrael- « lement. »
Je ne veux point disputer avec le ministre sur la doctrine de Nestorius et d'Eutychès, ni s'il est permis à des gens sages d'en croire plutôt des auteurs modernes, qui viennent les excuser après douze cents ans, que les Pères qui ont vécu avec eux et les ont ouïs , et que les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine, où leurcauseaété jugée. Mais qu'en supposant leur erreur telle qu'on vient de la rapporter, on s'en puisse contenter jusqu'à les sauver de détruire formellement l'incarnation; c'est ce qu'aucun catholique , aucun luthérien , aucun calviniste n'avait osé dire. Les termes mêmes y résistent, puisque l'incarnation n'étant autre chose que deux natures unies en la même personne divine , pour peu que l'on divise la personne, ou que l'on confonde les natures , le nom même d'incarnation ne subsiste plus. On sauve néanmoins ces hérétiques ; on sauve, dis-je , les nestoriens ou les eutychiens , bien qu'on avoue qu'ils renversent le mystère de l'incarnation ,
' Far. liv. xv.
Syst. 155.
TROISIÈME AVERTISSEMENT
c'est-à-dire, bien qu'on avoue qu'ils renversent le fondement de la rédemption du genre humain. On traite aussi favorablement ceux qui font naître le Fils de Dieu dans le temps , et seulement un peu avant la création du monde'. Si ceux-là conservent le fond de la Trinité , il ne faut plus s'étonner qu'on fasse aussi conserver le fond de l'incarnation à ceux qui divisent la personne de Jésus-Christ, ou lui ôtent ses deux natures en les absorbant l'une dans l'autre, comme parle M. Jurieu. Tout est permis à ce prix : le mystère de la piété est anéanti; la théologie n'est que dans les mots, et les hérétiques les plus pervers sont orthodoxes. Mais laissons cela ; ce dont nous avons ici besoin, c'est de ce principe du ministre : qu'il ne faut point imputer les conséquences à qui les nie. Sur ce principe il a dit, et il a dû dire, que l'Église romaine était comprise parmi les sociétés vivantes, puisque selon lui elle ne renverse aucun des fondements de la foi , et que si on lui impute de les renverser par des conséquences , on doit répondre pour elle, ou qu'e//e n'y entre pas, ou qu'e//e les nie; ce qui en effet est très- véritable : de sorte que, pour parler avec le ministre, il est aisé à Dieu de s'y conserver des élus.
A la vérité , il est honteux à la réforme de ne sauver les enfants de l'Église catholique qu'avec les nestoriens et les eutychiens , et avec tant d'autres sectes réprouvées; cela, dis-je,est honteux à la réforme : car , pour nous , notre témoignage vient de plus haut ; et quand tous les protestants conspireraient à nous damner , notre salut n'en serait pas moins assuré. C'est à eux qu'il est avantageux de nous mettre au rang des vrais fidèles , quoique ce soit avec ceux envers qui il ne faudrait pas être si facile; et, dans la haine que M. Jurieu a contre nous, c'est une espèce de miracle qu'il ait pu être forcé à cet aveu. Voici comme il s'en défend , et voici en même temps comme il en est convaincu : « On accuse , « dit-il » , M. Jurieu d'avoir franchi le pas , et d'avoir « avoué rondement qu'on peut se sauver dans l'Église a romaine. Enquel endroit a-t-il donc franchi cepas? « IN 'a-t-il pas dit partout que le papisme est un abo- « minable paganisme , et que l'idolâtrie y est aussi « grossière qu'elle était autrefois à Athènes .•• » Il l'a dit, je le confesse : il passe outre; et après avoir exagéré nos idolâtries avec l'aigreur dont il a coutume d'accompagner ses paroles , il continue en cette sorte : « N'a-t-il pas dit , ce ministre qu'on accuse « de reconnaître qu'on peut se sauver dans l'Église « romaine, qu'elle était cette Babylone de laquelle « on était obligé de sortir, sur peine d'éternelle dama nation, par le commandement de Dieu : Sortez de « Babylone , mon peuple? » Il a dit tout cela, et il a poussé ces calomnies au dernier excès. Mais avec tout cela Dieu est le maître : Dieu force les ennemis delà vérité et les calomniateurs de son Église, à dire plus qu'ils ne veulent : et tout en calomniant l'Église romainede la manière qu'on voit , il faut qu'il vienne aux pieds de cette Église avouer qu'on se sauve dans sa communion , et que les enfants de Dieu sont dans son seio.
' I" Avcrl. — > Lelt. XI , p. 8.
Les deux raisons qu'il allègue pour se défendre de cet aveu sont , premièrement , que l'Eglise romaine, selon lui, est idolâtre; et, secondement, quelle est l'Eglise antichrétienne. Pour commencer par l'idolâtrie , voici les paroles du ministre : « L'Église, dit-il' , dans le cinq , le six, le sept et « le huitième siècle, adopta les divinités d'un second « ordre, en mettant les saints et les martyrs sur les « autels destinés à Dieu seul ; elle adora des reliques , « elle se fit des images qu'elle plaça dans les temples, « et devant lesquelles elle se prosterna. C'était pour- « tant la même Église , mais devenue malade , in- « firme, ulcéreuse ; vivante pourtant , parce que « la lumière de l'Évangile et des vérités du christia- « nisme demeuraient cachées , mais non étouffées , « sous cet amas de superstitions. » Voilà donc en propres termes l'Église vivante, malgré ses idolâtries envers les saints , envers leurs reliques , et même envers leurs images. Il n'y a point ici d'équivoque : ce que le ministre appelle Église vivante, c'est l'Église où sont ceux qui vivent, c'est-à-dire, les vrais fidèles ; ceux qui participent à l'Église , nonseulement selon son corps, c'est-à-dire, selon la profession extérieure de sa foi ; mais encore selon son âme , c'est-à-dire , selon la foi et la charité , comme on a vu. Si donc l'Église est vivante malgré les idolâtries dont on l'accuse, ces idolâtries n'empêchent pas que la foi et la charité ne s'y trouvent , ni par conséquent qu'on ne s'y sauve.
J'avais produit ce passage dans l'Histoire des Variations » : mais le ministre le passe sous silence, et se contente de s'écrier en cette sorte : « Quelle har- « diesse faut-il avoir pour avancer qu'un auteur qui « dit tout cela , « c'est-à-dire, qui dit entre autres choses que l'Église romaine est idolâtre, «afranchi « le pas , et avoué rondement qu'on peut se sauver « dans l'Église romaine ! Il faut avoir un front sem- « blable à celui du sieur Bossuet ^. » Il est en colère , vous le voyez : mais cela n'est rien en comparaison de ce qui paraît dans la suite , lorsqu'il dit que « bien « des gens mettent ce prélat au nombre des hypocri- « tes qui connaissent la vérité , » et qui la trahissent sans doute , en parlant contre leur conscience ; ce qu'il répète encore en d'autres endroits. Que lui servent ces emportements et tous ces airs de dédain qui lui conviennent si peu? Il -oudraitbien avoir avec moi une dispute d'injures, ou que je perdisse le temps à répondre aux siennes ; mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Puisqu'il se vante de répondre à l'accusation que je lui fais de nous sauver malgré nos idolâtries prétendues, il faudrait répondre aux passages dont je la soutiens ; et c'est un aveu de sa faiblesse de ne mettre que des injures à la place d'une défense légitime.
Mais il va être poussé bien plus avant. Selon lui , du temps de saint Léon l'idolâtrie était assez grande dans l'Église pour en faire une Église antichrétienne, et faire de saint Léon l'Antéchrist même ; et néanmoins le ministre écrit ces paroles dans la treizième Lettre de cette année * : « Pendant que l'An-
' Préj. légii. I. part. ch. i , p. 5. — • Far. Uv. xv. — * Lcll. XI. — • LcU. XIII de 1689, p. 98.
SllR LES LETrRES DE M. JURIEU.
« leciirisl fut petit, il ne ruina pas l'essence de l'Église. « Léon (car il n'est plus saint, et M. Jurieu l'a dégra- « dé) , Léon donc , et quelques-uns de ses successeurs, .< furent d'honnêtes gens , autant que l'honnêteté et la « piété sont compatibles avec une ambition excessive. «Il est certain aussi que de son temps l'Église se troua va engagée fort avant dans l'idol atbie du culte « des créatures , qui est un des caractères de l'anti- « christianisme ; et bien que ces maux ne fussent pas « encore extrêmes , et ne fussent pas tels qu'ils d am- « nassent la personne de Léon , qui d'ailleurs avait « de bonnes qualités , c'était pourtant assez pour « faire les commencements de l'antichristianisme, » Vous voyez donc qu'on n'est point damné , quoiqu'on soit non-seulement idolâtre , mais encore fort avant engagé dans l'idolâtrie du culte des créatures. Si on n'est pas du nombre des saints, et qu'il faille rayer saint Léon de ce catologue, on est au moins du nombre des honnêtes gens ; et le mal de l'idolâtrie n'est pas si extrême qu'on en perde le salut.
Poussons encore. On a démontré dans le livre des Variations et ailleurs' , par les paroles expresses de saint Jean , que la bête et l'Antéchrist ont blasphémé et idolâtré dès leur naissance , et pendant toute l'étendue des 1260 jours de leur durée. Le ministre a voulu le dissimuler , pour n'être point obligé de reconnaître ces attentats, du temps et dans la personne de saint Léon, de saint Simplice, de saint Gélase, et des autres saints pontifes du cinquième siècle ; mais à la fin il a fallu trancher le mot. « Il « est certain que dès ce temps commencèrent tous les « caractères de la bête. Dès le temps de Léon , les « Gentils ou païens commencèrent à fouler l'Église « aux pieds ; car le paganisme , qui est le culte des « créatures , y entra. Dès lors on commença à blas- « phémer contre Dieu et ses saints : car ôter à Dieu « son véritable culte pour en faire part aux saints, a c'est blasphémer contre Dieu». » Voilà donc le blasphème et l'idolâtrie antichrétienne établie sous saint Léon. Il n'en était pas exempt , puisqu'il était lui-même l'Antéchrist : et en effet il est constant qu'il n'honora pas moins les reliques, et ne demanda pas moins le secours de la prière des saints , que tous les autres. Voilà donc non-seulemeut un idolâtre, mais encore le chef de l'idolâtrieantichrétienne dans le nombre des élus; et l'idolâtrie n'empêche pas le salut.
Mais est-il possible , direz-vous , que notre ministre ait dit ces choses , lui qui avoue à l'auteur des Variations que l'idolâtrie , un si grand blasphème contre Dieu, n'a point d'excuse, et qu'on n'a jamais cru ni pensé qu'on pût sauver un idolâtre sous prétexte de sa bonne foi ^? N'est- il pas vrai qu'il a écrit ces paroles ? Je l'avoue : il les a écrites dans l'onzième Lettre ; mais néanmoins dans la treizième il a excusé saint Léon, quoique idolâtre et chef de l'idolâtrie. Bien plus : on lui a fait voir que sur le sujet de l'honneur des saints , saint Léon n'en avait dit ni plus ni moins que saint Basile, que saint
' Apoc. XI, XII, 6, 14. XIII, 6, 6. f^ar. liv. XIlI. Apocal. Averties, aux Protesl. p. T7 , 28. — ' Lett. XIII, p. 99 , c. 2 — 3 Lctt. XI, p. 83.
B(»SUET. — TOME IV
Chrysostôme, que saint Ambroise, que saint Augustin, que saint Grégoire de Nazianze, et tous les autres Pères du quatrième siècle, qui, selon lui, ne sont pas seulement d'honnêtes gens , comme saint Léon , maisencoredes saints. Le fait a passé pour constant , et voici les paroles du ministre ' : « Cent ans avant « saint Léon l'adoration des saints et des reliques « était inconnue. Quinze ou vingt ans après , on « commença à en voir quelques vestiges dans les « écrits des Pères; mais ce ne fut rien de considérable « avant la fin du quatrième siècle. » Laisons-lui arranger à sa fantaisie toute cette histoire ; et en ne prenant que ce qu'il nous donne, posons pour principe certain : que ce qu'il appelle idolâtrie , et adoration des reliques , était devenu considérable sur la fin du quatrième siècle où ces grands hommes fleurissaient. Non-seulement ils souffraient , mais encore ils enseignaient cette idolâtrie: ils prêchaient les miracles dont le démon , dit le ministre, fascinait les yeux des hommes pour l'autoriser; et il est certain, dit M. Jurieu », que ce fut un esprit trompeur qui abusa saint Ambroise , et qui tui découvrit ces reliqxtes (ce furentcelles de saint Gervaiset de saint Protais^)poMr enfaire des idoles. Voilà donc non-seulement un adorateur de l'idole, mais celui qui l'érigé dans la maison de Dieu , et que le diable abuse pour le faire servir d'organe à l'impiété , au nombre des saints. Saint Augustin entre en part de ce crime, puisqu'il le rapporte , qu'il le loue , qu'il le consacre. Voilà donc des saints idolâtres ; et l'idolâtrie , loin d'être un crime qui damne , n'empêche même plus qu'on soit saint.
Le ministre a prévu cette objection, et voici comme il se la fait à lui-même < : « Vous avouez « que l'invocation des saints a plus de douze cents « ans sur la tête : cela ne vous fait - il point de « peine? et comment pouvez-vous croire que Dieu « ait laissé reposer son Église sur l'idolâtrie depuis « tant de siècles? » Il n'y a personne qui ne frémît à une semblable objection , et ne crût qu'il n'y a de salut qu'à nier le fait ; mais le ministre accorde tout ; et sans s'étonner, « Nous répondrons , dit-il, que « nous ne savons point respecter l'antiquité sans vé- « rite. Nous ne sommes point étonnés de voir une « si vieille idolâtrie dans l'Église, parce que cela « nous a été formellement prédit : il faut que l'idolâ- « trie règne dans l'Église chrétienne 1260 ans. » Voilà donc l'état de l'Église dès le quatrième siècle. Dans le siècle de saint Basile, de saint Ambroise et de saint Chrysostôme , l'idolâtrie régnait; l'Église se reposait sur l'idolâtrie : on se sauvait néanmoins; on parvenait à la sainteté dans cette Église où régnait l'idolâtrie, et qui se reposait dessus. Il nefaut donc plus alléguer l'idolâtrie de l'Église pour montrer qu'on ne s'y sauve pas.
Quelqu'un me dira peut-être : J'ai trouvé dans M. Jurieu la résolution de cette difficulté. « L'é- « vêque de Meaux, dit-il *, répète la vaine décla-
• Lett. XI, p. 82. — » Ace. des Proph. p. 166. — ' Apocal. Averliss. aux Protest. p. .16. — ♦ Apoc. A vert, sur les Proph. p. 29. Jur. Lett. xvil, de la l" ann. p. 131>. — i" Lett. x\ ou comtn. p. 316.
TROISIEME AVERTISSEMEÏNT
■ mation tirée de ce qu'en accusant le culte de l'I-:- « giise romaine d'idolâtrie, cette accusation tombe <i nécessairement sur les saint Ambroise et les « saint Augustin, les saintJérôme, les saint Grégoire « de Nazianze, et sur tous les chrétiens de ces ■^<< siècles, qui ont vénéré les reliques et invoqué « les saints. » La déclamation est pressante sans doute; mais voyons si le ministre , qui la méprise, osera du moins nier le fait qu'on y avance sur le sentiment des Pères du quatrième siècle. Point du tout. Voici sa réponse : No7(s avons répondu à cela bien des fois. C'en est assez pour tromper les ignorants ; il ne faut que leur dire qu'on y a répondu. Mais qu'avez- vous répondu? que dans ces siècles il n'y avait point de superstitions des reliques , ou d'invocation des saints ? Non. « Nous avons répon- « du , dit-il , que dans ces siècles la superstition des « reliques et de l'invocation des saints n'était pas « encore montée au degré de l'idolâtrie où elle est n arrivée depuis, et que Dieu a toléré quelques sor- « tes de superstitions dans ces grands hommes , qui « d'ailleurs ont rendu tant de services à l'Église. » Quelle misère dégauchir toujours, et de n'oser jamais parler franchement dans une matière de religion 7 Cette superstition des reliques, cette invocation des saints, qui était alors, et qui selon vous était pratiquée jpar les saint Augustin, par les sabit Ambroise, par les saint Basile et les autres, était-ce une idolâtrie, ou n'en était-ce pas une.^ Si c'en était une, ils sont damnés : si ce n'en était pas une, nous sommes absous. Ou , peut-être , c'en était une , mais non encore dans le degré qu'il fallait pour damner les hommes ; et il y a une idolâtrie, c'est-à-dire, un transport du culte divin à la créature, qui ne damne pas, et qu'on peut si bien compenser par d'autres services, que Dieu n'y prendra pas garde : comme s'il jmuvait y avoir un service agréable à Dieu dans •:eux qui rendent le culte divin à la créature. Qui jamais ouït parler d'un égarement semblable? Mais encore que manquait-il à l'idolâtrie de saint Augustin et de saint Ambroise? à celle qui, selon vous, régnait alors et sur laquelle on se reposait? Que votre ministre ne vous dise pas que cette idolâtrie n'était pas publique : car qu'importe, premièrement, qu'elle soit publique? Est-ce que l'idolâtrie qui se ferait en particulier ne damnerait pas? Michas cesse-t-il d'être idolâtre, à cause que l'idole qu'il servait était dans sa maison ' ? L'Éphod, dont la maison de Gédéon se fit une idole ^ mérita-t-elle moins ce nom , parce qu'elle ne fut pas posée dans un temple , et que selon les apparences ce faux culte prit commencement dans une famille particulière? Quelle erreur donc de vouloir excuser les Pères et les chrétiens du quatrième et cinquième siècle, sous prétexte qu'ils n'idolâtraient qu'en particulier! Mais d'ailleurs, quelle illusion d'oser nous dire que l'idolâtrie n'était pas publique, pendant qu'on nous avoue qu'elle éXail régîiante^ ; pendant qu'on la reconnaît dans les sermons de ces Pères , qui sans doute étaient publics et sç faisaient dans
' Jiid. XVII, 4. — ' Lett. XV de la i« ann. )h 125. ^cc. des rroph. 1, part. ch. H,^. Far. th\ xiii.
les églises et dans l'assemblée des fidèles, et faisaient alors, comme maintenant et toujours, une partie essentielle du culte divin; et non-seuleinent dans leurs sermons, mais encore dans leurs liturgies, dans les Églises où ils servaient Dieu, dans les oratoires des martyrs , et jusque sur les autels , où leurs reliques étaient déposées par honneur comme dans le lieu le plus saint du temple de Dieu ! « Qu'on met- « te, disait saint Ambroise, ces triomphantes vic- « times dans le lieu où Jésus-Christ est l'hostie. » « Les fidèles, dit saint Jérôme, regardent les « tombeaux des saints martyrs comme des autels de «Jésus-Christ. » « Nous honorons leurs reliques, « dit saint Augustin , jusqu'à les placer sur la su- « bUmité du divin autel. » Voilà, ce me semble, pour ne pas appuyer sur l'autel et sur le sacrifice, dont il ne s'agit pas ici ; voilà pour les saints et pour leurs reliques une vénération assez marquée , assez publique, assez solennelle : et ceux qui, non contents de la leur rendre, la prêchent avec tant de force, ne laissent pas d'être saints.
Et qu'on ne nous dise pas que les saints n'avaient point alors d'oratoires, ni de chapelles : car on demeure d'accord qu'ils en avaient aux quatrième et cinquième siècles * ; et encore qu'on ose dire que la sainte Vierge n'en avait pas dans ces deux siècles, c'est une ignorance grossière; puisque le concile d'Éphèse, comme il paraît par ses actes, fut assemblé, en 430, dans une église appelée Mar/e», du nom de la sainte Vierge , qui sans doute ne fut pas construite alors pour y tenir le concile.
Qu'on ne dise pas que ces Pères n'employaient point envers Dieu les mérites des saints ; car, au contraire, on convient que c'est par là que l'on commença. « Dans le commencement , dit M. Jii- « rieu 3 , les prières s'adressaient au Dieu des mar- « tyrs , par rapport aux mérites et aux souffrances c des martyrs. »
Qu'on ne dise pas que du moins l'Église n'avait pas été avertie de la prétendue erreur de ce culte : car elle l'avait été par Vigilance , que saint Jérôme mit en poudre dès sa naissance ; et toute l'Église d'alors prit tellement le parti de ce saint, que depuis oh n'entend pas seulement parler de Vigilance ni de son erreur.
Voilà donc en tout et partout la prétendue idolâtrie de ces temps-là dans le même état où elle a été depuis : et quand tout cela ne serait pas, se prosterner devant les reliques, et demandei" des prières aux martyrs; les appeler des remparts et des forteresses , ce que M. Jurieu appelle le culte des Maozzims , après son auteur Joseph Mède 4 ; en quelque sorte qu'on le fasse, en particulier ou en public, dans l'église, dans les cimetières, ou dans les maisons; c'est toujours une idolâtrie, selon les ministres, toujours par conséquent un crime damnable; et quand cette idolâtrie ne serait pas assez formée au quatrième siècle, elle l'était au cinquième, et
' Jur. îbid. — * Conc. Ephes. act. i, etc. Lahb. t. m, col. 44& et seq. — ^ Lett. XV, p. 123. — ♦ Ace. des Proph. I. pari, ch. 15, etc. Lett. xix de la I" atni. p. 10, 17. Apoc. Averl, aux Prot. p. 28. Far. liv. un.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
«ous saint Léon , que néanmoins on n'ose damner non plus que ses prochains successeurs. Votre ministre prononce lui-même que « le faux culte des « saints et la doctrine des seconds intercesseurs « était si bien formée dans les paroles de Théodoret « en l'an 450 ' , » qu'il y en avait assez pour constituer dès lors l'Église antichrétienne, et assez d'adhérence à cette erreur dans saint Léon pour en faire un antechrist formé , sauvé toutefois ; et voilà encore insensiblement la seconde défense de votre ministre entièrement renversée. Car peut-il dire qu'on ne peut trouver son salut dans une Église antichrétienne, puisque selon lui on est sauvé, non seulement étant sectateur de l'Antéchrist, mais encore étant l'Antéchrist même.' Qui jamais ouït parler d'un semblable excès, et que faut-il davantage pour appliquer à un auteur ce mot de saint Paul : que sa folie est connue à tous. ? Mais allons encore plus avant, et voyons comme le ministre a établi par principes le salut uni avec l'antichristianisme. Il est vrai qu'il a semblé donner pour règle qu'on ne peut pas se sauver dans l'Église antichrétienne : ce qui est tres-vrai dans le fond ; parce que, comme dit le ministre, il n'y a point de communion entre Christ et Bélial. Mais ce qui en soi est indubitable, dans les principes du ministre ne peut être qu'une vaine exagération , que cet auteur réfute lui-même par le discours que voici : « Je ne veux point dé- « finir quelles sont les sectes où Dieu peut avoir des « élus , et où il n'en peut avoir : l'endroit est trop « délicat et trop périlleux. Mais ce que je puis assu- « rer, c'est que Dieu peut se conserver des élus dans « les communions et dans les sectes très-corrom- « pues : ce qui est clair; parce qu'il s'en est con- « serve dans le règne même de l'Antéchrist , et dans « celle de toutes les religions qui , sans avoir re- « nonce aux principes de la religion , est pourtant « la plus antichrétienne. Saint Paul nous dit ex- « pressément que l'Antéchrist doit être assis dans « le temple de Dieu, c'est-à-dire, dans une Église « qui sera chrétienne , et qui aura assez de reste « du véritable christianisme pour conserver le nom « d'Église et de temple de Dieu. Ces cent quarante- « quatre mille de l'Apocalypse sont représentés « être dans l'empire de l'Antéchrist comme les Israé- « lites étaient dans l'Egypte , où les poteaux de « leurs maisons furent marqués, afin que l'ange des- « tracteur ne les touchât point». » Voilà, ce me semble , des élus en assez grand nombre , et assez bien marqués , dans l'Église de l'Antéchrist , c'està-dire, selon le ministre, dans la romaine, sans que son antichrislianisme les en empêche. Mais achevons le passage, puisque nous y sommes : « Les Églises de l'Orient et du Midi sont assuré- « ment dans une grande décadence, m Sans doute, selon les principes du ministre; puisqu'on y voit bien assurément tout le culte et des images et des saints, qu'on nous impute à idolâtrie. « L'Église « des Abyssins n'est pas trop pure,» puisque, outre ces idolâtries , on y suit les erreurs de Dios-
' Ace. II, p. 12, 21 , 22. — » Avis à tous les Chrel. avant ï'Acc. p. 48 , 49. Préj. léijit. I. part. ch. I , p. 18.
core, et on y déteste la sainte doctrine du concile de Chalcédoine. « Cependant, poursuit le mi- « nistre, il n'y a pas lieu de douter que Dieu ne « s'y conserve un résidu selon l'élection de la grâ- « ce; car jamais la parole n'est prêchée en un pays, « que Dieu ne lui donne efficace à l'égard de quel- « qucs-uns. » Voilà toujours son grand principe < qui est la fécondité de la parole de Dieu partout où elle est prêchée.
Mais, afin que cette parole ait cette fécondité ef cette efficace , il ne faut pas s'imaginer qu'elle doive être prêchée dans sa pureté ; puisque , comme on voit , ces Églises ne sont guère pures. Il n'y a point d'Église moins pure que celle de l'Antéchrist, et néanmoins on y trouve cent quarante-quatre mille élus. Votre ministre a écrit ces choses; vous les voyez , vous les lisez de vos propres yeux ; et toutefois , mes chers frères , il se tient si assuré de vous faire croire tout ce qu'il voudra , qu'il ose nier qu'il les ait écrites , et il se fait fort de vous persuader que jamais il n'a songé à mettre des élus parmi nous, ni à confesser qu'on se sauve dans notre communion, parce que c'est la communion de l'Antéchrist.
Ce qu'il dit dans le Système de l'Église est en^ core plus fort , puisqu'il entreprend d'y prouver par l'Apocalypse : « que l'Église peut être dans « Babylone, et que Babylone peut entrer dans « l'Église'. Il est vrai, poursuit-il , nous soutenons^ « et nous avons raison de soutenir, que l'Église ro- « maine est la Babylone spirituelle dépeinte dans « l'Apocalypse ; mais Dieu dit de cette Babylone : « Sortez de Babylone , mon peuple ; de peur que , « participant à ses péchés , vous ne participiez à « ses peines. » Voilà donc encore une fois le peuple de Dieu dans Babylone ; et cela jusqu'au moment où ses crimes sont montéssihaut, qu'elle n'a plus à attendre que la dernière sentence , et qu'il n'y a plus aucun délai à son supplice.
Entreprenez sa défense , imaginez tout ce qu'il peut dire ; et lui-même au même moment il le réfutera. Vous pourriez croire que ce peuple , qui est renfermé dans Babylone jusqu'à ce moment fatal , n'est appelé le peuple de Dieu que selon la prédestination éternelle. Mais non , dit M. Jurieu * , « il ne faut « pas dire que le peuple de Dieu sorte de Babylone « comme les chrétiens sortent du milieu des païens « quand ceux-ci se convertissent: car Dieu n'ap- « pelle point son peuple des jens en état de damna- « tion ; et si le peuple de Dieu renfermé dans Baby- «lone était lui-même un peuple babylonien, Dieu «ne le pourrait plus appeler son peuple. Il est plus « clair que le jour que Dieu dans ces paroles , Soratez de Babylone, mon peuple, fait allusion au « retour du peuple juif de la captivité de Babylone ; et «pendant que les Juifs furent dans Babylone , ils ne « cessèrent pas d'être Juifs , et le peuple de Dieu. « Vous le voyez , mes chers frères : il ne dit pas seulement , mais il prouve , par tous les principes dont on convient dans la réforme, que le vrai peuple de
ibid.
Syst. liv. I , eh. i, p. 144, 145. rar^ liv. »v. — ^ Jittt
TROISIÈME AVERTISSEMENT
Dieu , le peuple justifié, lepeuple saintet séparé des , méchants par la grâce qu'il a reçue, se trouve | dans sa Babyione, qui est l'Église romaine, jus- j qu'au moment de sa chute : et cet homme ose dire tflcore qu'il n'a jamais enseigné qu'on se sauvât parmi nous.
Mais , dit-il , ceux qui s'y sauvent , ce sont les enfants : car il avoue dans sa Lettre, qu'il dit bien « que dans l'Église romaine il y a une inlinité d'à- « mes sanctifiées par la vertu du christianime ; » mais qu'il a ajouté « que ces âines sont celles des en- « fonts qui ont été baptisés au nom de Jésus-Christ, «et qui, étant morts avant l'âge de raison , n'ont «pris aucune part aux abominations du papisme'. «Ce qu'il répète encore une fois en ces termes: « Nous ne reconnaissons d'élus dans l'Église romaine « qu'entre les enfants qui ne sauraient prendre part « à ses idolâtries». » Sans doute, c'est aux enfants qui n'ont pas atteint l'âge de raison que s'adresse celte parole : Sortez de Babylone , mon peuple : ils entendront à merveille que Babylone, c'est l'Église romaine;quec'est celle-là d'où il fautsOrtir, et qu'il faut passer en Hollande pour se joindre au peuple de Dieu. Les enfants entendent cela avant l'usage de la raison , et ils sont le peuple de Dieu à qui s'adresse cette voix du ciel. Qu'on espère de vous faire croire de telles absurdités ! Mais si vous n'avez pas oublié ce que votre docteur vient de vous dire, ceux qui se sauvent dans la communion romaine , c'est-à-dire dans la Babylone spirituelle , ont été comparés aux Juifs qui étaient dans la Babylone temporelle ou en Egypte , qui sans doute étaient des adultes , et non pas de petits enfants avant l'âge de raison. On attribuait tout à l'heure le salut de ce grand nombre d'élus , qui setrouvedans Babylone et sous le règne de l'Antéchrist , à l'efiicace de la parole , qui n'est jamais prêchée inutilement 3. Est-ce que ces enfants écouteront cette parole; et qu'à la faveur des vérités qu'elle contient, ris sauront bien se séparer de la corruption.? Pour qui veut-on vous faire passer , et dans quel rang met-on ceux qu'on espère contenter par de tels moyens ? Il n'y a donc rien à répondre à des passages si clairs : les plus sourds les entendent, les plus ignorants en sont frappés ; et il ne vous reste que le seul refuge oîi l'on se jette ordinairement quand on n'en peut plus: c'est de dire ce que tous les jours nous entendons de votre bouche : Nous ne saurions vous répondre ;mais notre ministre, s'il était ici , vous répondrait bien. Quelle réponse pour des gens à qui tout est clair, et qui croient pouvoir décider seuls au-dessus de tous les docteurs et dé tous les synodes! Mais encore, ce misérable refuge vous est-il fermé à cette fois. Il n'est pas question de dire que votre ministre répondra quand on lui objectera ces passages tirés de ses livres , on les lui a objectés dans l'Histoire des Variations 4 ; vous les trouverez dans ce livre xv, qu'il reconnaît avoir lu , et auquel il s'est engagé de répondre, du moins pour les endroits qui le touchent. Il ne dit mot
' TML II, p. 80. — 2 Ibid. - — * far. liv. XV.
f oyez ci-dessus , p. 339.
néanmoins de ceux-ci ; et ces témoignages qu'il a portés contre lui-même lui ferment la bouche.
Mais vous trouverez dans ce même livre de quoi le confondre plus démonstrativement. Le ministre propose deux voies dont Dieu se sert pour sauver son peuple au milieu de la corruption de Babylone: la première est la voie de tolérance, psiTce qu'il supporte les erreurs et les superstitions en ceux qui yvioentde bonne foi, et qui (Tailleurs ont beaucoup de piété et de charité^ ; \3L seconde, est la voie de séparation, parce qu'il éclaire ceux qu'il veut sauver , jusqu'à leur faire séparer la doctrine divine des additions humaines^. C'est ainsi, dit-il , qu'on se sauve dans le régne même de l'Antéchrist. Or constamment ce n'est pas ainsi que Dieu veut sauver les enfants ; ni il supporte leurs erreurs , ni il ne leur donne de discernement. Ce n'est donc pas eux qu'on entend par ce peuple sauvé dans Babylone, ce sont les adultes : ce sont, dis-je , ceux-là qui , selon les principes de votre ministre , sont sauvés dans l'Église romaine , non-seulement en rejetant ses prétendues erreurs, mais encore en les croyant de bonne foi.
Vous ne croyiez pas , mes chers frères , qu'on en pût venir parmi vous dans la conjoncture présente jusqu'à nous donner cet avantage; mais Dieu l'a voulu ainsi : Dieu , qui a soin de votre salut, a voulu vous donner ce témoignage par la bouche d'un ministre, d'ailleurs si implacable envers nous; et il n'a pu s'en défendre. Car il a déclaré formellement que la voie de la tolérance pour les erreurs regarde ceux qui y vivent de bonne foi ; et ce qu'il n'a dit qu'en passant dans ses Préjugés légitimes', il l'explique à fond dans son Système , où il parle ainsi4 : « Pour ce qui est des sectes qui renversent « le fondement par additions , sans l'ôter pourtant, » (vous entendez bien que c'est de nous et de nos semblables qu'il veut parler) « il est certain qu'on n'y «peut communier sans péché; et afin de pouvoir « espérer de Dieu quelque tolérance, il faut pre- « mièrement qu'on y soit engagé par la naissance. « 2. Qu'on ne puisse communier avec aucune autre « société plus pure. C'est pourquoi il n'eût pas été « permis de communier tantôt avec les vaudois , et « tantôt avec les prétendus catholiques. 3. Qu'on y « communie de bonne foi , croyant qu'elle a conser- « vé l'essence des sacrements , et qu'elle n'oblige « à rien contre la conscience. » Vous voyez donc clairement que ceux qui se sauvent dans ces communions impures , où néanmoins les fondements subsistent toujours , ce sont ceux qui y vivent de bonne foi , et qui croient qu'on n'y oblige à rien qui blesse la conscience. « Car , poursuit-il , si on « croitquecettesociétéoblige à quelque chose contre « la conscience , on pèche mortellement quand on «participe à ses sacrements : c'est pourquoi il « ne vous est pas permis de communier alterna- «tivement avec les prétendus catholiques et avec « les réformés; parce qu'étant dans les sentiments « des réformés , nous sommes persuadés que le pa-
» Jur. ibid. p. 57. — » PréJ. I. part. ch. i, p. 17. — ' Ibid.
— * Syst. liv. I .
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
• pisme nous oblige dans sa communion à bien des « choses contre la conscience , comme , dit-il , à « adorer le sacrement : » par où l'on voit manifestement qu'il a compris l'Ég'ise romaine avec celles où l'on peut se sauver en y vivant de bonne foi , c'est-à-dire en participant sincèrement à sa doctrine et à son culte ; et c'est pourquoi il n'oblige à péché mortel que ceux qui communieraient ou adoreraient avec nous, sans croire de bonne foi notre doctrine.
On voit par là le pas important qu'il a fait au delà de M. Claude et du commun de sa secte. M. Claude , avant la réforme, ne sauvait parmi nous que ceux qui n'étaient pas de bonne foi , en demeurant dans le sein de notre Église sans y croire : M. Jurieu , qui a bien vu combien il était absurde de ne sauver que les hypocrites , a été forcé de passer outre , et d'accorder le salut plutôt à la bonne foi qu'à la tromperie.
Il est vrai qu'il semble y mettre deux conditions : l'une , qu'on soit engagé à une communion par la naissance; l'autre, qu'on ne puisse communier avec une société plus pure. Mais il tempère luimême la première condition , en disant que ceux qui passent de bonne foi , et par persuasion , dans les sectes qui ne ruinent ni ne renversent le fondement, au nombre desquels il nous met, comme on a vu , ne sont pas en autre état que ceux qui y sont nés : et pour l'autre condition, qui est celle de ne pas pouvoir communier avec une société plus pure, il est fort commode pour cela; puisqu'en disant qu'il faut rompre avec les conciles qui détruisent les fondements delà religion, soit en les niant, soit en les renversant, il y appose la condition : si on est en état de pouvoir le faire ^. Les questions qu'il propose ensuite vous feront encore mieux connaître ses intentions. « Il semble, dit- « il » , que si l'idée de l'Église renferme générale- « ment toutes les sectes , on puisse sans scrupule « passer de l'une à l'autre ; être tantôt grec, tantôt « latin , tantôt réformé , tantôt papiste , tantôt cal- « viniste, tantôt luthérien. » Telle est la question qu'il propose , où l'on voit qu'il met également les latins et les grecs , les papistes et les prétendus réformés : et il répond premièrement, qu'il n'est pas permis de passer d'une communion à une autre pour faire prof ession de croire ce qu'on ne croit pas; ce qui est très-assuré : mais, secondement, il ajoute qu'on y peut passer, comme on vient de voir, sans risque de son salut, « en changeant de sentiment, « lorsqu'on passe dans les sectes qui ne ruinent ni « ne renversent le fondement ^. »
Lorsque pour répondre à ce passage il dit qu'il faut entendre sa proposition des sectes qui ne renversent en aucune sorte le fondement de la religion , ni en le niant , ni en y mêlant des erreurs mortelles, telles que sont les idolâtries qu'il nous impute* : il est battu premièrement par tous les endroits où il a sauvé , non-seulement les Grecs aussi idolâtres que nous, mais encore les nestoriens et les eutychiens , qui joignent d'autres erreurs à
' Stfst. p. 259. — » Ibid. ■ 3 Syst. p. 176. — * LcU. \1.
ces prétendues idolâtries ; et secondement par toutes les preuves par lesquelles on a démontré qu'il met des idolâtres reconnus pour tels par lui-même, non-seulement au nombre des sauvés , mais encore au rang des plus grands saints.
Si tout cela ne démontre pas qu'il a sauvé parmi nous d'autres gens que les enfants décédés avant l'usage de raison , je ne sais plus ce qu'il y a de démonstratif. Mais voici encore une autre preuve , qui n'est pas moins concluante : « Nous avouons , « dit-il' , à M. de Meaux, que l'Église dont Jésus- « Christ parle là » (dans le passage de saint Matthieu , XVI , où il dit que l'enfer ne prévaudra point contre l'Église) « est une Église confessante, imc « Église qui publie la foi, une Église par consé- « quent extérieure et visible; mais nous nions que « cette Église confessante , et qui publie la foi , « soit une certaine communion chrétienne, dis- « tincte et séparée de toutes les autres. C'est l'a- « mas de toutes les communions qui prêchent « un même Jésus-Christ, qui annoncent le même « salut, qui donnent les mêmes sacrements en « substance, et qui enseignent la même doc- « trine; » en substance encore, et quant aux points fondamentaux, comme il vient de dire : car s'il voulait qu'en tout et partout on enseignât jusqu'aux moindres points la même doctrine, il sortirait visiblement de son système, et ne pourrait plus sauver, comme il fait, ni les nestoriens, ni les jacobites-, ni les Grecs; et c'est pourquoi il ajoute que l'Église dont Jésus-Christ parle ici, « est un « corps qui renferme toutes les communions, les- « quelles retiennent le fondement de la foi. » Or il nous comprend dans ce corps; il nous met dans cet amas, comme on a vu, et comme il le dit à chaque page de son livre, et en particulier dans cet endroit, puisque c'est de nous en particulier et de l'Église romaine qu'il s'agit. C'est dans cet amas que sont les élus : le ministre le décide ainsi par ces paroles : « Dans ce corps visible et externe est « renfermée l'âme de l'Église, les fidèles et les « vrais saints » ; » et un peu plus bas : « Quelque « sens qu'on donne à cet article ( c'est à l'article du « Symbole où l'on croit l'Église universelle), et « quoique l'on avoue que par là il faut entendre « une vraie Église visible, les prétendus catholf- « quesn'en peuvent tirer aucun avantage; puisque « cette Église visible , laquelle nous faisons pro- « fession de croire, est celle qui est répandue dans « toutes les communions véritablement chrétien- « nés, et dans laquelle est renfermée la partie in- « visible, qui sont les élus et les vraissaints. » Nous sommes, comme on a vu plusieurs fois, une de ces communions véritablement chrétiennes, c'est-àdire , de celles où l'on retient les fondements de la foi ; et nous sommes par conséquent une de ces communions où l'on est contraint d'avouer que les saints sont renfermés. Qu'on ne nous objecte donc plus nos idolâtries prétendues comme exclusives du salut. Nous annonçons dans le fond le même salut que les autres qu'on reconnaît pour véritables
' Syst. p. 215. — * Syst. p. 210.
TROISIÈME AVERTISSEMENT
Cliréliens : en J'aniionçatiit , nous y conduisons; puisque, selon les principes du Système, on ne l'annonce pas inutilement, et que la parole de Dieu n'est pas stérile. Qu'on ne nous objecte plus que nous retranchons avec la coupe une partie substantielle de l'eucharistie. Nous avons les sacrements en substance; et il n'y a aucune raison ni générale ni particulière de nous priver du salut. On ne peut ici se réduire aux enfants qui meurent parmi nous après le baptême et avant l'Age de raison : car il n'aurait fallu parler, ni de la doctrine, ni de la prédication , puisqu'ils n'y ont aucune part en l'état où ils sont. Les adultes se sauvent donc parn)i nous, comme parmi les autres vrais chrétiens qui font une communion et retiennent les fondements ; et c'est en vain qu'on voudrait tâcher de renfermer je salut dans les enfants.
En effet, dans le même endroit où le ministre semble s'y réduire ; sentant bien en sa conscience qu'il n'y a pas moyen de s'en tenir là, il ajoute que s'il y avait quelques élus entre les adultes, cela étant absolument inconnu 7ie pouvait servir à rien' : comme s'il y avait sur la terre une communion où l'on connût les élus, ou que l'on sût qu'il y en a par une autre voie que par celle qui a forcé le ministre à en mettre selon ses principes dans toutes les sociétés où la parole de Dieu est prêchée , c'està-dire par l'efficace et par la fécondité de cette parole.
C'«n serait trop sur cette matière, si elle était de moindre importance, et si le ministre à qui nous avons affaire voulait agir de bonne foi : mais comme il ne cherche qu'à éluder tout ce qu'il a dit de plus clair, il faut l'accabler de preuves. Car, après tout, quelle raison l'aurait empêché de nous sauver avec tous les autres, c'est-à-dire, non-seulement avec les luthériens , qui font partie des protestants, mais encore avec ceux qu'on ne met point en ce rang ; avec les Grecs, les jacobites et les nestoriens, à qui il ne dénie pas qu'il ait accordé le salut? Commençons par ce qui regarde le culte ; car c'est ce qu'on fait passer pour le point le plus essentiel. On ne nie pas que les Grecs n'aient avec nous le culte des saints, celui des reliques et des images, ni que c^ culte n'ait passé en dogme constant au second concile de Nicée, tenu et approuvé dans l'Église grecque. Les nestoriens et les jacobites sont dans les mêmes pratiques : le fait est constant , et personne ne le conteste : ils sont donc déjà idolâtres comme nous et comme les Grecs ; et néanmoins on se sauve parmi eux. Venons à ce qui regarde la personne de Jésus-Christ et son incarnation. Sans disputer maintenant du sentiment des nestoriens et des eutychiens, ou demi-eutychiens et jacobites, vous avez vu que M. Jurieu les a sauvés , en présupposant dans la doctrine des nestoriens la désunion des personnes, et dans celle des eutychiens la confusion des natures. Vous avez vu, dis-je, qu'on peut être sauvé en croyant l'humanité absorbée dans la nature divine , et la personne de Jésus- Christ divisée en deux.
' t.cn, XI.
Passons à la doctrine de la grâce et de la prédestination. Vous sauvez les luthériens, encore que, de l'aveu de M, Jurieu, ils soient demi-pélagiens', et qu'ils attachent la conversion de l'homme à des actes purement humains, où la grâce n'a aucune part. Vous en avez vu les passages dans le deuxième Avertissement.
Vous avez vu, dans le même endroit, que les mêmes luthériens nient que les bonnes œuvres soient nécessaires au salut, et qu'ils avouent qu'on se peut sauver sans exercer les vertus et sans aimer Dieu; ce qui va à l'extinction de la piété, et n'empêche pas néanmoins qu'ils ne parviennent au salut.
Disons un mot des sacrements. Ce serait une cruauté, selon le ministre ' , de chasser de l'Église et d'exclure du salut ceux qui admettent d'autres sacrements que le baptême et la cène ; et loin de nous en exclure pour y avoir ajouté la confirmation , l'extrême-onction et les autres, il n'en exclut même pas les chrétiens d'Ethiopie, à qui il fait recevoir la circoncision à titre de sacrement, encore que saint Paul ait dit : Si vous recevez la circoncision, Jésus-Christ ne vous servira de 1-ien^. Tout cela est objecté dans les Variations 3 , et tout cela a passé sans contradiction.
Pour la présence réelle, on n'a plus besoin d'en parler; et il y a trop longtemps qu'on est convenu, en faveur des luthériens, que cette doctrine, qui nous rangeait autrefois au nombre des anthropophages, est devenue innocente et sans venin. L'ubiquité , doctrine insensée et monstrueuse s'il en fut jamais, de l'aveu de vos ministres, où l'on fait Jésus-Christ, en tant qu'homme, aussi immense que Jésus-Christ en tant que Dieu, est tolérée dans les luthériens avec la présence réelle ; quoiqu'au fond cette doctrine emporte avec elle l'eutychianisme tout pur, et l'humanité absorbée dans la nature divine : mais cela même est déjà passé aux jacobites , avec tout le reste.
Pour peu qu'il y eût de bonne foi, il ne faudrait plus disputer de la transsubstantiation, puisqu'il n'y a presque plus de protestants qui ne la reconnaissent parmi les Grecs, et que les savants la trouvent si claire dans les liturgies des nestoriens et des eutychiens, qu'il n'y a pas moyen de le nier : mais du moins, à quelque excès que l'on porte l'impudence, on ne niera pas parmi eux, non plus que parmi les Grecs , une oblation et un sacrifice dans la célébration de l'eucharistie , et un sacrifice offert à Dieu pour les morts comme pour les vivants , et pour les péchés des uns et des autres. Tout cela passe, et on se sauve avec tout cela; avec le culte des saints et l'idolâtrie des reliques et des images; avec un sacrifice propitiatoire pour les vivants et les morts , puisque c'est pour les péchés des uns et des autres ; avec la présence réelle et toutes ses suites; et ce qui est bien plus étrange, avec l'ubiquité des luthériens, avec le nestorianisme , l'eutychianisme , le semi-pélagianisme. Et qu'est-ce qui ne passe point avec ces monstres d'erreurs ? Ce ne sont point seulement les
' Sys(. p. 53!», 548. — '^Gal, V, 2. — ' Fnr Uv. XV.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
cnfanis que le ministre a voulu sauver dans toutes ces sectes en vertu de leur baptême ; ce sont les adultes , qui y vivent de bonne foi , et ne songent seulement pas à en sortir : autrement il retomberait dans la cruauté qu'il rejette, de damner tant de-chrétiens qui lui paraissent de bonne foi. Ouvrant la porte du ciel à tant d'hérétiques , quel front eût-il fallu avoir pour nous en exclure!
Mais le grand principe du ministre l'oblige encore plus à nous recevoir. Car, comme on a vu souvent , ce qui l'oblige à sauver tant de sectes , et des sectes si corrompues de son aveu propre , c'est la fécondité, qui selon lui est inséparable de la parole de Dieu , quoique impurenient prêchée. Or la parole de Dieu se prêche parmi nous autant et plus sans difQculté, que parmi les jacobites et les Grecs. Dieu serait cruel , selon le ministre , si cette parole n'était prêchée que pour rendre les hommes plus inexcusables ; et c'est de là qu'il conclut qu'elle a son effet entier dans toutes ces sectes, et qu'elle y sauve quelqu'un. C'est pousser la haine trop avant et trop au delà de toutes les bornes , que de nous faire les seuls pour qui Dieu puisse être cruel; les seuls qui, en retenant les fondements du salut , et les prêchant si solidement, ne puissions sauver personne; les seuls à qui il faille imputer les conséquences que nous nions. Avoir un pape à sa tête pour maintenir l'unité et le bon ordre, même en tempérant sa puissance par l'autorité des canons, est-ce un crime si détestable, qu'il vaille mieux nier la grâce, rejeter la nécessité des bonnes œuvres, diviser la personne de Jésus-Christ, absorber son humanité dans sa nature divine, et tout cela en termes formels? Ce serait une cruauté et une absurdité tout ensemble, qu'un front humain ne pourrait soutenir.
Après cela, si on nous demande d'où vient donc que les protestants sont si difficiles envers nous; et que M. Jurieu, qui nous admet au salut , fait semblant de s'en repentir : la raison en est bien aisée; et ce ministre nous apprend lui-même que c'est une fausse politique. C'est ce qu'il a dit clairement à la fin de la préface de son Système. Ce Système, qui met tant de sectes dans l'Église universelle, et les admet au salut , selon lui est un dénoûment des plus grandes difficultés qu'on puisse faire à la réforme ; et ce ministre déclare que si on n'a pas encore beaucoup appuyé là-dessus , c'est \' effet de la politique du parti : c'est, en un mot, qu'on a vu qu'il serait facile d'attirer les protestants qui aiment la paix , dans la communion de l'Église, si une fois on leur avouait qu'on s'y pût sauver. Il n'y a personne qui ne fût bien aise d'assurer son salut par ce moyen; etvoilà bien certainement cette po//%we dont se plaint M. Jurieu , et qui a empêché jusqu'ici qu'on n'appuyât beaucoup sur son système.
Je lui ai fait cette objection dans le livre des Variations ' , et il n'a eu rien à répliquer : mais nous pouvons maintenant entrer plus avant dans ce secret de la réforme. Il est certain qu'au commencement on n'y osait dire qu'il n'y eût point de salut dans la communion romaine ; au contraire ,
' Far. liv. XV.
on faisait semblant de ne pas vouloiir absolument y renoncer. Les deux partis de la réforme, c'est-àdire tant les zuingliens que ceux de la Confession d'Augsbourg, se soumettaient au concile que le pape assemblerait'. Nous avons vu qu'on mettait au nombre des saints les plus zélés défenseurs de l'Église et de la croyance romaine, un saint Bernard , un saint Bonaventure , un saint François ; et Luther reconnaissait en termes magnifiques le salut et la sainteté dans cette Église *.
Je ne parle point des autres auteurs dont les discours vont au même but. Si dans la suite on a usé de plus de réserve, c'est l'appréhension qu'on a eue de rendre la réforme moins nécessaire au salut , et de faire voir, si on se sauvait dans la communion romaine, qu'il valait mieux s'y tenir, que d'aller risquer ailleurs son éternité. On sait ce qui se passa dans la conversion de Henri IV. Quand il pressait ses théologiens , ils lui avouaient de bonne foi , pour la plupart, qu'avec eux l'état était plus parfait; mais qu'avec nous, il suffisait pour le salut. Ce prince ne trouva jamais aucun catholique qui lui en dît autant de la prétendue réforme où il était. De là donc il concluait qu'il faudrait être insensé pour ne pas aller au plus sûr ; et Dieu se servait de l'aveu de ses ministres pour faire entrer ses lumières dans le grand cœur de ce prince. La chose était publique dans la cour : les vieux seigneurs , qui le savaient de leurs pères, nous l'ont raconté souvent; et si on ne veut pas nous en croire , on en peut croire M. de Sully , qui , tout zélé huguenot qu'il était , non-seulement déclare au roi qu'il tient infaillible qu'on se sauve étant catholique, mais nomme encore à ce prince cinq des principaux ministres qui ne s'éloignaient pas de ce sentiment 3. Cependant un si grand exemple , et la conversion d'un si grand roi , fit peur aux docteurs de la réforme , et ils n'osaient presque plus dire qu'on se sauvât parmi nous. M. Jurieu lui-même avait peine à se déclarer dans ses Préjugés légitimes. Nous avons vu '^ le passage où il dit , « qu'il ne veut point définir quelles « sont les sectes où Dieu peut avoir des élus , et où « il n'en peut avoir : l'endroit , poursuit-il , est trop « délicat et trop périlleux. » Il le dit pourtant dans la suite, comme on a vu : mais la politique du parti le faisait encore un peu hésiter alors ; et ce n'est que dans son Système de l'Église qu'il blâme ouvertement cette politique.
Demandez-lui maintenant ce qu'il y avait de si délicat et de si périlleux dans ce système : était-ce de sauver les Grecs , les Russes , les jacobites , les nestoriens ? Craignait-il que ses protestants n'allassent en Orient rechercher le patriarche de Constantinople, ou celui des nestoriens? Et qui ne voit au contraire que ce qu'il craignait, c'était de faciliter le passage de la réforme vers nous? Il n'en faut j)as davantage pour vous convaincre que , puisqu'à la fin il s'est élevé au-dessus de la politique du parti , c'était nous qu'il voulait sauver ; et ce n'était pas les
« Tar. «1,567,570, 571. PrtBf. Conf. Aug. Conclus. Cart/. Argent. — ' Far. m, 570. — ' Mém.*de Sitlhj , cfi. 38. — ' Ci-dessus, p. 339.
TROISIÈME AVERTISSEMENT
enfants qu'il avait en vue : ce ne sont point les enfants qu'il faut empêcher d'aller chercher leur salut dans une autre communion; les adultes seuls étaient l'objet de la politique, qu'il avait enGn méprisée en nous recevant au salut. S'il semble s'en repentir et révoquer son aveu , c'est que la politique , qu'il avait bhlniée , reprend le dessus dans son esprit; et en deux mots, mes chers frères, il craint d'en avoir trop dit, et que, pour assurer votre salut , vous ne le cherchiez à la fin où lui-même il vous le montre.
Non , direz-vous , cet inconvénient n'est pas à craindre ; puisque, après tout, en avouant qu'on peut se sauver dans la communion romaine, il y met des restrictions qui font trembler, et n'ouvre aux catholiques la voie du salut que par une espèce de miracle. Mais, mes frères, tout cela est vain; et malgré les restrictions odieuses et excessives de votre ministre, l'avantage que nous remportons de son aveu est grand en toutes manières. Premièrement, parce qu'il s'ensuit que l'accusation d'idolâtrie et celle d'antichristianisraeest tout à fait nulle ; puisque ces deux choses manifestement sont incompatibles avec le salut, et que le ministre n'a pu le nier que par la contradiction qu'on a remarquée entre ses principes : marque évidente et inévitable de leur fausseté.
Secondement, tout le monde ne donnera pas dans les idées de M. Jurieu , où il faut composer l'Église catholique de tant de sectes ennemies qui poussent le schisme et la division jusqu'à s'excommunier mutuellement, et jusqu'aux épées tirées, comme parle ce ministre '. C'est détruire le christianisme, que de donner cette faible idée de l'unité chrétienne; c'est ôter au royaume de Jésus-Christ le caractère de paix qui le rend éternel , et lui donner le caractère du royaume de Satan , prêt à tomber, selon la parole du Fils de Dieu , parce qu'il est divisé en lui-même». Si donc on ouvre une fois les yeux à la vérité , si on voit qu'il n'est pas possible de nous refuser le titre de vraie Église , où l'on peut trouver le salut que nous cherchons tous , ceux qui le cherchent véritablement ne tarderont pas à pousser leurs réflexions plus loin. Ils reconnaîtront les avantages plus éclatants que le soleil de l'Église catholique romaine au-dessus de toutes les autres sociétés qui s'attribuent le titre d'Église. Ils y verront l'antiquité , la succession , la fermeté à demeurer dans le même état, sans qu'on puisse lui marquer, par aucun fait positif , ni la date du commencement d'aucun de ses dogmes , ni aucun acte où elle renonce à ses anciens maîtres. Ils y verront la chaire de saint Pierre , où les chrétiens de tous les temps ont fait gloire de conserver l'unité; dans cette chaire, une éminente et inviolable autorité , et l'incompatibilité avec toutes les erreurs , qui ont toutes été foudroyées de ce haut siège. Ils y verront en un mot tous les avantages de la catholicité , qui forcent ses ennemis, au milieu de leurs calomnies , à lui rendre témoignage : ce qui fera confesser à tous les gens de bon sens qu'on devait d'autant moins la quitter, qu'à la fin il faut avouer qu'on y trouve la vie éter-
' Prrj p. 4.-2 mtih. XII, 25, 36.
nelle ; et il paraîtra évident que comme on est sorti de son sein , c'est à ce sein maternel qu'il faut retourner de tous les coins de la terre , pour assurer son salut.
En effet , en troisième lieu , les difficultés qu'on s'imagine à le trouver parmi nous ne sont point fondées en raison , mais dans la haine la plus aveugle qu'on puisse jamais imaginer; puisque même on a osé dire qu'on se sauverait plus aisém nt parmi les ariens ' , quoiqu'ils nient la divinité du Fils de Dieu. Voilà ce qu'a dit votre ministre, où vous voyez clairement que c'est la haine seule qui le fait parler: et rien ne le prouve mieux que la raison dont il se sert pour donner la préférence aux ariens : car c'est, dit-il , que parmi eux on ne nie que] cet article fondamental, c'est-à-dire, la divinité de Jésus-Christ; et que parmi les catholiques romains on en nie plusieurs. Mais vous venez de le voir forcé d'avouer que nous n'en nions aucun : et s'il dit que nous les nions par conséquence, outre qu'il a justifié ceux qui rejettent les conséquences qu'on leur impute, toujours nous serions en meilleur état que les ariens, qui nient directement le fondement de la foi avec la divinité de Jésus-Christ. Or, constamment et selon les propres principes de M. Jurieu , ceux qui nient directement le fondement du salut sont en pire état que ceux qui ne le nient qu'indirectement et par des conséquences qu'ils rejettent. Nous sommes de ce dernier nombre , selon lui ; par conséquent , sans aucun doute et selon lui-même, préférables aux ariens, au-dessous desquels il nous met : c'est donc manifestement la haine qui le fait parler, et non la raison. D'où, premièrement, je confirme, quoi qu'il dise, qu'il ne cherche qu'à diminuer l'impiété de ceux qui nient la divinité de Jésus-Christ ; et je conclus , secondement , que tous les obstacles qu'on cherche avec tant d'aigreur au salut des catholiques , sans en avoir aucune raison, ne servent qu'à faire voir dans leurs adversaires une aversion injuste et insupportable.
Une objection si pressante , proposée au livre xv des Variations , est demeurée sans réplique. Vous y voyez d'un côté la haine la plus excessive et la plus aveugle qu'on puisse imaginer ; et d'autre part , malgré cette haine, l'aveu le plus authentique et le plus formel , qu'on peut se sauver parmi nous. Dieu ne vous donne pas en vain ce témoignage , Dieu ne permet pas en vain que ce Caïphe prophétise : trompé et trompeur en tant d'endroits , il est forcé à dire cette vérité, pour aider les faibles, pour ramener les gens de bonne foi , et à la fin rendre les autres autantiinexcusables qu'ils sont endurcis.
Enfin , si l'aveu que fait le ministre , qu'on peut se sauver parmi nous et dans l'Église romaine, n'était pas pour elle d'une extrême conséquence , ce ministre , après l'avoir fait si solennellement et tant de fois dans ses Préjugés légitimes, dans son Système , et ailleurs , comme on a vu , ne ferait pas tant d'efforts, dans sa Lettre onzième, pour nous cacher un aveu si constant , ou plutôt pour se dédire s'il pouvait. Mais il se tourmente en vain :
^'Prrj. légit. I. ptirl. c. i. Syst. p. U23. rtir. xv , 175.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
et de peur que vous ne croyiez que ce ministre n'en est venu là que parce qu'il l'a bien voulu, ou qu'il en pourrait revenir s'il lui plaisait , il est bon de considérer par quelle force invincible il y a été entraîné. L'histoire en est courte ; et je veux bien répéter ici , en abrégé , ce qui en est expliqué un peu plus au long , mais encore très-brièvement , au quinzième livre des Variations .
Tout est fondé sur la question : Où était l'Église avant la réforme? La chimère d'Église invisibleayant été vainement tentée, et à la Bn étant reconnue pour insuffisante, il a fallu avouer , non-seulement que l'Église était toujours, mais encore qu'elle était toujours visible et visiblement subsistante dans une immortelle société de pasteurs et de peuple. C'est cet aveu qu'on a démontré autant nécessaire qu'important dans les écrits des ministres Claude et Jurieu, qui , après tout , n'était qu'une suite des principes déjà avoués dansla réforme. La question est donc toujours revenue : Où y avait-il dans le monde une Église semblable à celle des protestants, avant la réformation prétendue ? Là , après avoir vainement cherché par toute la terre une Église qui eût la même foi que celle qui se disait réformée , il a fallu enfin avouer qu'on n'en reconnaissait aucune de cette sorte dans quelque partie que ce fût de l'univers, et ajouter que l'Église subsistait visiblement dans ce corps de pasteurs et de peuple qu'on appelait l'Église romaine , où les prétendus reformateurs , et tous ceux qui les ont suivis, avaient été élevés et avaient reçu le baptême. On pouvait donc se sauver dans cette communion : les élus de Dieu y étaient. Quoiqu'on la dît idolâtre, quoiqu'on la dît antichrétienne, ce qui est le comble des maux, des impiétés et des erreurs parmi les chrétiens ; il a fallu en même temps lui donner la gloire de porter les enfants de Dieu , sans qu'elle eût perdu sa fécondité par tous les crimes et par toutes les erreurs qu'on lui imputait. La question étant ainsi résolue, du commun aveu de la réforme , une autre question s'élève naturellement. Si on pouvait se sauver dans la communion romaine avant la réforme, qui empêche qu'on ne s'y sauve depuis? N'y avait-il pas , quand on s'y sauvait , la même messe , les mêmes prières, le même culte, qu'on y veut regarder aujourd'hui comme un obstacle au salut? On s'y sauvait néanmoins : d'où viendrait donc aujourd'hui qu'on ne pourrait s'y sauver ?
Dire qu'elle eût ajouté depuis dans le concile de Trente de nouveaux articles de foi ; quand cela serait , ce ne serait rien ; car il était bien constant qu'on n'avait pas de nouveau ajouté la messe, ni tout ce que la réforme voulait appeler idolâtrie ; et tout cela y était, pendant qu'il faut confesser qu'on s'y sauvait : pourquoi donc encore un coup ne pourraiton maintenant que s'y damner?
Alléguer ici l'ignorance, et la faire servir d'excuse aux bonnes intentions de ceux qui vivaient avant la grande lumière de la réforme, c'est , premièrement , une fausseté manifeste; puisque la réforme prétend que dans le fond la même lumière a précédé dans les hussites , dans les vicléfites , dans les vaudois , dans
' far. liv. XV.
les albigeois , dans Bérenger , dans les autres : et c'est , secondement , une vaine excuse pour des abfls qu'on taxe d'idolâtrie manifeste ; étant chose avouée parmi les chrétiens , comme elle l'est encore tout nouvellement par le ministre Jurieu, qu'on n'a jamais cru ni pensé qu'on pût sauver un idolâtre, sous prétexte d'ignorance ou de bonne foi. Ainsi excuser nos pères sur leur ignorance', c'était détruire entièrement l'accusation d'idolâtrie , ôter tout le fondement de la réforme et toute excuse du schisme. Il fallait donc ou damner nos pères , et ne laisser durant tant de siècles aucune ressource au christianisme, ou nous sauver avec eux : et l'argument ne souffrait aucune réplique. Ajoutez à tout cela les luthériens , que toute la réforme sauve avec la présence réelle, avec le monstre de l'ubiquité , avec le semi-pélagianisme, ennemi de la grâce de Jésus- Christ; avec l'erreur où l'on nie la nécessité des bonnes œuvres. Faites la comparaison de ces dogmes qu'on veut tolérer , avec ceux qu'on veut trouver intolérables ; ajoutez l'ambiguïté des articles fondamentaux, énigme indissoluble à la réforme : voilà par où M. Jurieu s'est trouvé forcé à l'aveu que nous avons vu, et dont il est maintenant si embarrassé. Je ne m'étonne donc pas si les ministres, et en général tous les protestants , évitent autant qu'ils peuvent la question de l'Église , comme l'écueil où ils se brisent. Ils parlent tous et toujours de cette question , comme si elle n'était pas du fond delà religion : c'est, disent-ils, une dispute étrangère, et une chicane où on les jette. Mais il faudrait donc effacer cet article du Symbole , Je crois l'Église universelle : c'est de cet article qu'il s'agit dans la question de l'Église ; si on l'entend bien ou mal ,ou , pour mieux dire , si on l'entend ou si on ne l'entend pas. Il s'agit donc du fond de la foi et d'un article principal du christianisme; et il n'y a pas moyen de le nier. Bien plus : il ne s'agit pas seulement ici d'un des articles principaux, mais d'un article dont la décision entraîne celle de tous les autres. Car considérons où il nous mène, et commençons par considérer où il a conduit M. Jurieu. Je ne parle plus de la conséquence qu'il a tirée malgré lui, et forcé par la vérité , qu'on peut se sauver parmi nous : en voici d'autres aussi importantes et aussi certaines. S'il y a toujours une Église où l'on se sauve, et que cette Église soit toujours visible, ce doit être en vertu dequelque promesse divi ne, et d'une assistance particul ière qui ne la quitte jamais : caria raison nous enseigne, l'Écriture décide, l'expérience confirme, qu'un ouvrage humain se dissiperait de lui-même^. Les ministres passent condamnation; et ils avouent que l'Église subsiste visiblement dans ses pasteurs et dans son peuple en vertu de cette promesse : Jesuisavec vous; de celle-ci : Lesportes d'enfer neprévaudrontpoint, etdes autres de cette nature. Mais l'Église ne peut subsister sans la profession de la vérité : c'est pourquoi M. Jurieu avoue , après M. Claude, que l'Église , à qui Jésus- Christ promet une éternelle durée, est une Eglise confessante, une Église qui publie la foi, et par conséquent qufapourcela une assistance particulière : on
' Lctl. XI , p. SK». - ' Ait. V, 35 et seq.
TROISIÈME AVERTISSEMENT
en a vu les passages' ;et ses deux ministres l'avouent en termes formels. Il est vrai que c'est avec restriction ; car ils confessent que Jésus-Christ assiste l'Église visible , quoique non pas jusqu'au point de ne la laisser tomber en aucune erreur , du moins jusqu'au point de ne la laisser tomber en aucune erreur capitale. C'est pourquoi M. Jurieu demeure d'accord que « l'Église universelle est infaillible « jusqu'à un certain degré, c'est-à-dire jusqu'à ces « bornes qui divisent les vérités fondamentales de « celles qui ne le sont pas ^ » C'est déjà un attentat manifeste de donner des restrictions à la promesse de Jésus-Christ qui est absolue , et trois raisons s'y opposent, tirées l'une du côté de Dieu, l'autre du côté des dogmes qu'il révèle , et la troisième du côté des promesses mêmes. Du côté de Dieu , il est toutpuissant ; il sauve en peu , comme en beaucoup , ainsi que dit l'Écriture ^ ; et il ne lui est pas plus difficile de garantir de toute erreur , que de quelque erreur; ni de conserver tous les dogmes , que de conserver seulement les principaux , en laissant périr cependant ceux qui en sont des accessoires et des dépendances. Il les conserve donc tous dans son Église; d'autant plus qu'à considérer les dogmes mêmes , Jésus-Christ qui nous les a révélés, ou par lui-même ou par ses apôtres , n'est pas un maître curieux qui enseigne des dogmes inutiles et dont la croyance soit indifférente : au contraire, c'est de lui qu'il est écrit dans Isaïe : Je suis le Seigneur qui t'enseigne des choses utiles, et qui te conduis dans la voie oii tu dois marcher^. Il n'a donc rien enseigné qui ne soit utile et nécessaire à sa manière : si quelqu'un de ses dogmes ne l'est pas à tous et toujours , il l'est toujours au général , et il l'est aux particuliers en certains cas : autrement il n'aurait pas dû le révéler ; et par la même raison qu'il a dû le révéler à gon Église , il a dû aussi l'y conserver par l'assistance perpétuelle de son Saint-Esprit. C'est pourquoi , et p'est la troisième raison , c'est pourquoi , dis-je, les promesses de cette assistance n'ont point de restriction; car Jésus-Christ n'en apporte aucune, quand il dit : Je suis avec vous, et quand il dit : Les portes d'enfer ne prévaudront point. Il ne dit pas , Je suis avec vous dans certains articles , et je vous abandonne dans les autres; il ne dit pas, L'enfer prévaudra dans quelques points , et dans les autres je rendrai ses efforts inutiles : il dit, sans restriction. L'enfer ne prévaudra pas. Il n'y a point là d'exception , ni aucun endroit de sa doctrine que Jésus- Christ veuille abandonner au démon ou à l'erreur : au contraire , il a dit que l'Esprit qu'il enverrait à ses apôtres leur enseignerait, non pas quelque vérité, mais toute vérité^ : ce qui devait durer éternellement , à cause que cet Esprit ne devait pas seulement être en eux , mais encore y demeurer ^, et que Jésus- Christ les avait choisis, non-seulement pour porter du fruit, mais encore afin que le fruit qu'ils porteraient demeurât!; et, comme dit Isaïe », afm
' Far. llv. XV. - ' Syst. p. 256, Far. liv. xv. - ^ Reg. XIV, 6. — * is. XLVIH, 17. — » Joan. xvi, 13. — " Ibid. xiv, 16, 17. - ' Ibid. XV, 10. - 8 is, Lix, 21,
que l'Esprit qui était en eux et la parole qu'il kur mettrait à la bouche passât de génération en génération, de la bouche du père à celle du fils , et à celle du petit-fds , et ainsi à toute éternité. Ces promesses n'ont point d'exceptions ou de restrictions, et on n'y en peut apporter que d'arbitraires, qu'on tire de son cœur et de son esprit particulier; ce qui est la peste de la piété. Que le Seigneur juge donc entre nous et nos frères ; ou plutôt qu'il prévienne son jugement, qui serait terrible, en leur inspirant la docilité pour les jugements de l'Église à qui Jésus-Christ a tout promis. Mais, sans les pousser plus loin qu'ils ne veulent, ce qu'ils nous donnent suffit pour les tirer de tous leurs doutes ; et vous en serez convaincus en lisant le xv" livre de l'Histoire des Variations : car je neveux ici répéter ni soutenir que ce que M. Jurieu en a attaqué dans ses réponses.
Il traite avec un grand air de mépris les sophismes de ce livre, comme il les appelle, et ne daigne entrer dans cet examen ; mais puisqu'il a quelques endroits qu'il a jugés dignes de réponse, voyons s'il y en aura du moins un seul oii il ait pu se défendre. Comme il ne songe , à dire vrai , qu'à rendre tout difficile , il prétend qu'on tombe parmi nous dans des embarras inévitables, par le recours qu'on y a dans les controverses aux décisions de l'Église universelle ; parce que l'Église universelle n'enseigne rien, selon lui, ne décide rien, ne juge rien ' , et qu'on n'en peut savoir les sentiments qu'avec un travail immense.
On voit bien où cela va : c'est à jeter tout particulier, savant ou ignorant , et jusqu'aux femmes les plus incapables, dans la discussion du fond des controverses, au hasard de n'en sortir jamais, ou de n'en sortir que par une chute ; et au hasard , en s'imaginant avoir tout trouvé de soi-même, de se laisser emporter au premier venu. Voilà où M. Jurieu et ses semblables ont entrepris de mener tous les fidèles.
Pour cela, ce ministre a osé dire que l'Église n'enseigne rien et ne juge rien. Comment le peutil dire , puisqu'il dit en même temps que le consentement de toutes les Églises à enseigner certaines vérités est une espèce de jugement, e^ de jugement infàilible; si infaillible, selon lui, qu'il fait une démonstration (ce sont ses paroles), et qu'on ne peut regarder que comme une marque certaine de réprobation » l'audace de s'y opposer.^ Ce sont encore ses paroles, et on ne pouvait en imaginer de plus fortes. Mais, poursuit-il, on ne peut savoir le sentiment de l'Église universelle qu'avec beaucoup de recherches. Quelle erreur ! et pourquoi ainsi embrouiller les choses les plus faciles ? On fait imaginer à un lecteur ignorant que, pour savoir les sentiments de l'Église catholique, il faut envoyer des courriers par toute la terre habitable; comme s'il n'y avait pas dans les pays les plus éloignés des choses dont on peut s'assurer infailliblement, sans qu'il en coûte autre chose que la peine de vouloir
' Far. liv. xv. Sysl. p. (i, 217, 283 e< tuiv. — ' fbid, Syst. p. 296.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
les apprendre ; ou que tout particulier, dans quelque partie qu'il habitât du monde connu , ne pût pas aisément savoir ce qui , par exemple , avait été décidé à Nicée ou à Constantinople sur la divinité de Jésus-Christ ou du Saint-Esprit, et ainsi du reste. Je ne sais comment on peut contester des choses si évidentes; ni comment on peut s'imaginer qu'il soit difQcile d'apprendre des décisions, que ceux qui les font sont soigneux de rendre publiques par tous les moyens possibles; en sorte qu'elles deviennent aussi éclatantes que le soleil , et qu'on en peut dire ce que saint Paul disait de la prédication apostolique : Le bruit s'en est répandu dans toute la terre, et la parole en a pénétré jusqu'aux extrémités de r univers », Saint Paul parlait aux Romains d'une vérité qui leur était connue , sans avoir besoin de dépêcher des courriers par tout le monde , ni d'en attendre des réponses. Et pour venir à des exemples qui touchent de plus près les protestants , faut-il envoyer en Suède pour savoir qu'on y professe le luthéranisme , ou en Ecosse pour savoir que le puritanisme y prévaut, et que l'épiscopat y est haï; ou en Hollande, pour savoir que les arminiens, qui y sont fort répandus, tendent fort à la croyance des sociniens ? Mais puisque le ministre est en humeur de contester tout, qu'il se souvienne du moins de ce qu'il a dit lui-même : que ce consentement de o l'Église universelle est la règle la plus sûre pour «juger quels sont les points fondamentaux, et « les distinguer de ceux qui ne le sont pas : queso tion , dit-il , si épineuse et si difficile à résoua dre*. »
Voilà les passages de M. Jurieu, que je lui objecte à lui-même , dans le livre xv des Variations. Ils sont assez importants, et surtout le dernier, pour montrer l'autorité infaillible des jugements de l'Église. Que croyez-vous, mes chers frères, que ce ministre y réponde? Une chose rare sans doute : écoutez-la , et voyez d'abord de quelle hauteur il le prend : « On veut bien que INl. Bossuet sache qu'on « ne parle pas à des simples, mais à des savants, •< qui examinent la question des points fondamen- « taux et non fondamentaux. Mais, poursuit-il un « peu après , à l'égard des simples cette règle est « de nul usage ^. » Mais quelle règle auront donc les simples pour résoudre cette question si épineuse et si difficile'^ L'Écriture. Mais comment donc dites-vous que la règle la plus sûre est le consentement des Églises? Il y aurait donc une règle plus sûre que l'Écriture? Mais si l'Écriture est claire, comme vous le soutenez , comment est-ce que la question des articles fondamentaux est si épineuse et si difficile à résoudre'? Ou bien est-ce qu'elle est difficile pour les savants seulement, sans l'être pour le simple peuple; et que l'Écriture, qui la décide pour le peuple , ne la décide pas pour les savants? Reconnaissez que souvent on s'embarrasse beaucoup , quand on ne songe , en expliquant les difficultés , qu'à éblouir le vulgaire. Mais voici un beau dénoûment4 : « C'est que les simples ne sont guère
' Rom. X, 18. Ps. xviii, 5. — ^ UM supra. - ' Lctt. xi, p. 83 , c. I. - • Ibid.
« appelés à distinguer les points fondamentaux; « cela ne leur est aucunement nécessaire. Mais s'ils « veulent entrer dans cet examen, leur -unique rè- « gle sera leur raison et l'Écriture sainte; « et par ces deux lumières ils jugeront aisément du « poids et de l'importance d'une doctrine pour le a salut. » Mais si les simples peuvent le juger aisément, pourquoi les savants seront-ils les seuls à qui cette question est si épineuse et si difficile à résoudre^ La raison et l'Écriture ne sont-elles que pour les simples ? Et les savants ont-ils une autre règle de leur croyance que les autres ? Mais pourquoi vous met-on ici votre raison avec Y Écriture? Leur raison et l'Écriture, dit-on, seront leur unique règle. Est-ce qu'à ce coup l'Écriture n'est pas suffisante? ou bien est-ce qu'en cette occasion il faut avoir de la raison pour bien entendre l'Écriture, et que dans les autres questions la raison n'est pas nécessaire? O peuples fascinés et préoccupés! car c'est à vous que je parle ici ; et je laisse pour un moment les superbes docteurs qui vous séduisent : ne sentirez-vous jamais que vos ministres se jouent de votre foi? Car, je vous prie, pourquoi vous exclure de l'examen des articles fondamentaux, et se le réserver à eux seuls? N'est-ce pas un article nécessaire à tous , de bien savoir, par exemple , que Jésus-Christ est le fondenient^^ ? Mais si quelqu'un venait dire que l'article de sa divinité , ou celui du péché originel et de la grâce, ou celui de l'immortalité de l'âme et de l'éternité des peines, ou quelque autre de cette importance , n'est pas fondamental, et qu'il faut communier les sociniens qui les nient ; pourquoi le peuple sera-t-il exclu de la connaissance de cette question ? Mettons , par exemple, que quelque ministre ose avancer qu'il faut recevoir à la communion, non-seulement les luthériens, mais encore ceux qui rejettent les articles qu'on vient de rapporter, ou qui veulent qu'ils n'appartiennent pas à l'essence de la religion : c« n'est point là une idée en l'air ; M. Jurieu sait bien que plusieurs ont proposé et proposent encore de semblables tolérances : les docteurs jugeront-ils seuls cette question, ou seront-ils infaillibles à cette fois , et le peuple sera-t-il tenu de les en croire à l'aveugle? Mais si les ministres se trompent, car ils ne veulent être infaillibles, ni en particulier, ni en corps ; faudra-t-il consentir à leur erreur? Peuple aveugle! où vous mène-t-on, en vous disant que vous voyez tout par vous-même? et à qui peut-on mieux appliquer cette parole du Sauveur : Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché; mais maintenant que vous dites : Nous voyons; votre péché demeure sur vous ' ?
Mais voici encore une autre illusion. M. Nicole presse le ministre sur l'invincible difficulté oij se trouvera une bonne femme dans un article important; lorsque, par exemple (car il m'est permis de réduire la question générale à un cas particulier), lors, dis-je, qu'un socinien viendra lui dire, comme font tous ceux de cette secte, que
« I. Cor. lii, II. - ' Joan. XI, U
TROISIÈME AVERTKSEMENT
l'intelligence des paroles par où on lui prouve la divinité de Jésus-Christ, ou le péché originel, ou rélernifé des peines, dépend des langues originales, dont les versions, et même les plus fidèles, ne peuvent jamais égaler la force ni remplir toutes les idées. L'embarras assurément n'est pas petit, lorsqu'avee les protestants on tient pour certain que dans les points de la foi on ne peut se fier qu'à soimême ; et cette femme est agitée d'une terrible manière. Mais M. Jurieu apaise ses troubles, en lui disant' ; « qu'une simple femme qui aura appris le « Symbole des apôtres , et qui l'entendra dans le « sens de l'Église universelle , sera peut-être dans « une voie plus sûre que les savants qui disputent « avec tant decapacité sur la diversité des versions. » Le livre des Variations proposait encore à votre ministre ce témoignage tiré de lui-même , oii il paraît clairement que , pour tirer d'embarras cette pauvre femme, il lui propose l'autorité de l'Église universelle, comme un moyen plus facile que celui de la discussion. C'était là parler en catholique; c'était donner à cette femme le même moyen d'affermir sa foi , que nous donnons généralement à tous les fidèles; et dans un état si embarrassant, votre ministre n'a pu s'empêcher de revenir à notre doctrine. Mais il tâche de se relever contre cet aveu. « Vit-on jamais, répond-il*, une plus misérable « chicanerie? Le ministre dit bien qu'une femme « peut entendre le Symbole dans le sens de l'Église « universelle; mais il ne dit pas qu'elle puisse sa- « voir le sens de l'Église universelle. « Et un peu après : « Elle ne connaîtra point le sens de l'Église « universelle par l'Église universelle elle-même; ce « sera par l'Écriture. Car elle fera ce raisonnement : « C'est ici le vrai sens de l'Écriture ; et par conséquent « c'est celui de l'Église universelle. » Ne voilà-t-il pas un doute bien résolu, et une femme bien contente? Troubléeen sa conscience surl'intelligence de l'Écriture, et embarrasséed'un examen où elle se perd, elle trouvaitdu soulagement lorsque vous la renvoyiez à l'autorité de l'Église universelle, comme à un moyen plus connu; et maintenant vous lui faites voir qu'elle ne voit goutte encemoyen! Pourquoidonclelui proposer ? qui vous obligeait à lui parler de l'Église universelle, pour dans la suite l'embarrasser d'avantage? et ne valait-il pas mieux, selon vos principes, sans lui parler de l'Église ni du Symbole , la renvoyer tout court à l'Écriture, que d'y revenir enfin par ce circuit embarrassant? Mais c'est que les principes de la réforme veulent une chose , et que la force de la vérité ou plutôt le besoin pressantd'une conscience agitée en demande une autre.
Que si le ministre nous demande comment on peut s'assurer du consentement de tous les siècles dans certains articles , sans lire beaucoup d'histoires et remuer beaucoup de livres : ce moyen était tout trouvé dans les principes qu'il posait, s'il eût voulu les pousser dans toute leur suite. Il n'avait qu'à se souvenir que Jésus-Christ, selon lui, promet une Église où la vérité sera toujours annon-
< 5y«^ liv. m , ch. i, p. 403. — ' Lclt. xi, p. S'i.
cée , du moins quant aux articles capitaux ; infaillible par conséquent à cet égard , comme il en eslt convenu. Or une Église infaillible n'erre dans aucun moment; qui n'erre point croit toujours la même chose ; et il n'y a dans ce cas qu'à voir ce qu'on croit de son temps pour savoir ce qu'on a toujours cru'. Les principes sont avoués, la conséquence est claire; on nous donne un dénoûment sûr à la principale difficulté qu'on nous fait sur l'autorité de l'Église. On nous objecte sans cesse, et autant de fois que nous recourons à cette autorité, que c'est recourir aux hommes, au lieu de se tourner du côté de Dieu. Que si on avoue maintenant que le consentement de l'Église est une règle certaine, et la plus sûre de toutes , il est clair qu'en s'y soumettant ce n'est pas aux hommes qu'on cède, mais à Dieu ; et l'objection que la réforme nous faisait est résolue par la réforme même.
C'est ce que j'ai dit au ministre»; et sans seulement songer à y répondre, il continue ses plaintes contre l'évêque de Meaux en cette sorte : « Vit-on « jamais un plus étrange exemple de hardiesse, que « l'accusation qu'il fait aux ministres Claude et Ju- « rieu , d'avoir confessé ou écrit qu'il n'est pas né- « cessaire aux simples de lire et d'étudier l'Écriture « sainte? Dans quel esprit faut-il être pour imputer « à des gens un aveu formellement contraire à tou- « tes leurs disputes et à leurs sentiments 3? » Le ministre change un peu les termes. Je n'accuse ni M. Claude ni lui de nier absolument la nécessité de lire ou d'étudier l'Écriture sainte : je dis seulement qu'ils ont nié que l'Écriture fût nécessaire aux simples pour former leur foi. Et afin de marquer les termes précis de l'accusation, je soutiens que ces deux ministres ont enseigné positivement « que l'Écriture n'est pas nécessaire au fidèle pour « former sa foi ; qu'il peut la former sans avoir lu « aucun livre, et sans savoir même quels sont les li- « vres inspirés de Dieu'*. » J'avoue bien que cette doctrine est contraire à toutes les maximes de la secte, et c'est aussi pour cette raison que je maintiens que la secte est insoutenable, puisqu'à la fin il en faut nier toutes les maximes. Mais voyons ce qu'on nous répond. Voici les propres paroles de M. Jurieu ^ : « Les ministres Claude et Jurieu ont « avoué qu'il n'était pas d'une absolue nécessité « aux simples d'étudier la question des livres cano- « niques et apocryphes : donc ils ont avoué qu'il ne « leur est pas permis de lire l'Écriture. Quelle « croyance devez-vous avoir à un convertisseur d'une « mauvaise foi si découverte? » Encore un coup, on change les termes de l'accusation pour lui ôter la vraisemblance : car qui croira que des ministres en soient venus jusqu'à dire que la lecture de l'Écriture ne soit pas permise aux simples? Aussi n'estce pas là ce que je dis; mais seulement, quel'Écriture rCestpas iiécessaire au fidèle pour former sa fol. Voilà mon accusation , surprenante à la vérité contre des ministres ; mais par malheur pour celui-
• Far, liv. XV. — ' Ibid- — ^ Lvtt. Xl, p. 83, c. 2. — 4 far. liv.xy. — 5 Letl. XI, p. 83.
«i, qui fait tant l'étonné, il en avoue déjà la moitié, et encore, comme on va voir, une moitié qui entraîne l'autre. Car enfin, qu'il biaise tant qu'il lui plaira, et qu'il tâche de dissimuler son aveu, en disant qu'il n'est pas de nécessité absolue aux simples d'étudier la question des livres canoniques : ou cette question est indifférente, et les fidèles formeront leur foi sans connaître quels sont les livres divins ; ou s'il leur est nécessaire de le savoir , et qu'ils ne le sachent pas, il faudra bien ou qu'ils l'étudient, ou qu'ils s'en fient à leurs docteurs et à l'autorité de l'Église ; ou que, comme des fanatiques, ils attendent que , sans étude et sans aucun soin , Dieu leur révèle par lui-même les livres divins. Quoi qu'il en soit, et de quelque côté qu'il se tourne , au fond il est constant qu'il accorde ce que M. Claude avait aussi accordé , qu'il n'est pas besoin qu'un homme étudie laquestioii des livres apocryphes et canoniques ; €t il avoue lui-même en termes formels « que « la question des livres apocryphes et canoniques « fait partie de cette science qu'on appelle théo- « logie; mais qu'elle ne fait point partie de l'objet « de la foi '. » Quoi donc! il n'appartient point à la foi si l'Apocalypse, si l'Épîtreaux Hébreux, si d'autres livres sont divins ou non? On peut errer sur ce point sans blesser la foi ? Que deviendra donc la doctrine, que l'Église romaine est Babylone»; doctrine si importante, qu'elle est à présent le principal fondement de la séparation , et un article sans lequel on ne peut pas être chrétien? Que deviendra cet article selon la réforme , et quel fondement aura-t-il , si l'on peut révoquer en doute la divinité de l'Apocalypse? D'ailleurs, s'il est permis une fois aux simples de croire, par exemple, sur la foi de saint Innocent et du concile de Carthage, pour ne point parler ici des autres auteurs , que les livres des Machabées sont divins; il faudra donc passer nécessairement , et le sacrifice pour les morts , et la rémission des péchés après cette vie ^ , comme choses révélées de Dieu. Je crois alors que la question des livres canoniques ou apocryphes deviendra appartenante à la foi, autant pour les simples que pour les doctes protestants : autrement ce qu'on leur donne pour assuré par la foi ne le sera plus. Que dira ici la réforme, si vivement pressée par les propres réponses de ses ministres? Avouez que la confusion se met parmi vous d'une manière terrible, et, comme disait le Psalmiste, que tiniquitése dément trop visiblement elle-même^. Mais j encore , qui pouvait obliger deux ministres si précautionnés et si subtils à un aveu si considérable? Je le dirai en peu de mots : c'est qu'enfin ils ont reconnu qu'on ne peut plus soutenir cet article de la réforme : « qu'on connaissait « les livres divins pour canoniques , non tant par « le consentement de l'Église universelle, que par « le témoignage et la persuasion intérieure du Saint- «Esprit^.» Les ministres ont bien senti que défaire croireà tous les fidèles qu'ils vont connaître d'abord
' Syst. liv. m, ch. 2, p. 451 , 453. — ' Préf. de Y Ace. des Propk. Lett. XI , etc. — ^ //. Mach. XU, 43 et ieq, — * Ps. xxYii, 12. — 5 Conf, de foi, art. 4.
par un goût sensible la divinité du Cantique des cantiques, ou du commencement de la Genèse, ou d'autres livres semblables, sans le secours delà tradition ; ce serait une illusion trop manifeste , ou , pour enfin trancher le mot , un franc fanatisme. De renvoyer les fidèles au consentement de l'Église, que, pour ne point donner tout à l'inspiration fanatique , on était forcé en cette occasion de reconnaître du moins comme un moyen subsidiaire; cela serait dangereux: car, à quelque prix que ce soit, on veut que ce consentement de l'Église , moyen que l'antiquité a toujours donné pour si facile , soit d'une recherche si abstruse et si embarrassante , que les simples n'y connaissent rien. Que faire donc? Le plus court a été de dire que la question des livres canoniques et apocryphes , où il s'agit d'établir le fondement de la foi et la parole qui en règle tous les articles, n'appartient pas à la foi et n'est pas nécessaire aux simples.
Mais comme enfin il a bien fallu donner aux simples un moyen facile de discerner les livres divins d'avec les autres , à moins de les exposer à autant de chutes que de pas , on a trouvé ce moyen dans nos jours , de dire que la foi commence par sentir les choses en elles-mêmes; et que, par le goût qu'on a pour les choses , on apprend aussi à goûter les livres oii elles sont contenues. C'est ce que le ministre Claude a dit le premier , cet homme que les protestants nomment maintenant leur invincible Achille : c'est ce que le ministre Jurieu a suivi depuis ; et voici ses propres paroles' : « C'est la doc- « trine de l'Évangile et la véritable religion qui fait «sentir sa divinité aux simples, indépendamment « du livre oùelleest contenue ; » et pour conclusion: «En un mot, continue-t-il, nous ne croyons pas « divin ce qui est contenu dans un livre, parce que « ce livre est canonique ; mais nous croyons qu'un « tel livre est canonique , parce que nous avons « senti que ce qu'il contient est divin : et nous « l'avons senti comme on sent la lumière quand « on la voit , la chaleur quand on est auprès du « feu , le doux et l'amer quand on mange.»
Ainsi , contre les maximes qu'on avait crues jusqu'ici les plus constantes dans la réforme , le fidèle ne forme plus sa foi sur l'Écriture; mais après avoir formé sa foi en lui-même, indépendamment des livres divins, il commence la lecture de ces livres. Ce n'est donc point pour apprendre ce que Dieu a révélé qu'il les lit : il le sait déjà, ou plutôt il le sent ; et je vous laisse à penser avec cette prévention s'il trouvera autre chose dans ces divins livres que ce qu'il aura déjà cru voir comme on voit le soleil , et sentir comme on sent le froid et le chaud.
Or, cela, c'est formellement ce qu'enseignent les fanatiques , comme il paraît par leurs thèses : car voici celles que les quakers ou les trembleurs , c'est-à-dire les fanatiques les plus avérés , ont publiées , et qu'ils ont ensuite traduites en français par ces paroles » : « Les révélations divines et
> Déf. de la Réf. II. part. ch. 9, p. 196 et suiv. Syst. Hp. \\\,ch. 2 , p. 453. — ' Les Princ. de la Fér. etc., avec tes I Thèses théolog. impr. à Roterd. en 1675; TA. 2 , p. 21 , 23.
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TROISIÈME AVERTISSEMENT
<- intérieures , lesquelles nous croyons absolument « nécessaires pour fobmkr la \baie foi ; comme « elles ne contredisent point au témoignage ex- « térieur des Écritures, non plus qu'à la saine rai- «son; aussi n'y peuvent-elles jamais contredire. «Une s'ensuit pas toutefois delà que ces révélations « divines doivent être soumises à l'examen du «témoignage extérieur des Écritures, non plus « qu'à celui de la raison naturelle et humaine , com- « me à la plus noble et à la plus certaine règle et «mesure: car la révélation divine et illumination « intérieure est une chose qui de soi est évidente « et claire , et qui contraint, par sa propre évidence et «clarté, un entendement bien disposé à consen- « tir, et qui le meut et le fléchit sans aucune ré- « sistance ; ne plus ne moins que les principes « naturels meuvent et fléchissent l'esprit au con- « sentement des vérités naturelles , comme sont : « Le tout est plus grand que sa partie : Deux con- « tradictoires ne peuvent être ensemble vrais ou « faux. » D'où s'ensuit la troisième thèse, que de ces saintes révélations de f Esprit de Dieu sont émanées les Écritures , dont la thèse fait une espèce de dénombrement, et puis elle poursuit en cette sorte: « Cependant ces Écritures n'étant seulement que la « déclaration de la source d'où elles procèdent , et « non pas cette même source, elles ne doivent pas « être considérées comme le principal fondement « de toute vérité etconnaissance , ni comme la règle « première et très-parfaite de la foi et des mœurs; « quoique rendant un fidèle témoignage de la pre- «mière vérité , elles en soient et puissent être esti- « niées la seconde règle , subordonnée à l'esprit , du- « quel elles tirent toute l'excellence et toute la cer- « titude qu'elles ont. »
Quand ils disent que l'Écriture n'est que la seconde règle, conforme néanmoins à la première, qui est la foi déjà formée dans l'intérieur avec toute sa certitude par la révélation avant l'Écriture; ils ne font que dire en autres termes ce qu'on vient d'entendre de la bouche de vos ministres : qu'avant toute lecture des livres divins , on a déjà senti au dedans toute vérité ; comme on sent le froid et le chaud , c'est-à-dire , d'une manièredont on ne peut jamais douter : ce qui opère nécessairement, non qu'on juge de ces sentiments par l'Écriture, et qu'on les rapporte à cette règle comme à la première, ainsi qu'on l'avait toujours cru dans la réforme ; mais qu'on accommode l'Écriture à sa prévention, et qu'on appelle cette prévention de son jugement une révélation de l'Esprit de Dieu. Qu'on me cherche un moyen plus sûr de faire des fanatiques. La réforme tombe à la fin dans ce malheur; et c'était l'effet nécessaire de ces enseignements.
.fe ne m'étonne donc pas si M. Jurieu a tant déguisé l'accusation que je lui faisais , aussi bien qu'à M. Claude; et s'il en a dissimulé la moitié , c'està-dire, cette formation , pour ainsi parler, de la foi indépendamment de l'Écriture. Pressé par la vérité, on hasarde de telles choses dans un long discours, où les simples ne les sentent pas au milieu d'un embarras inûni de questions et de distinctions dont
on les amuse; mais s'il eût fallu dire la chose en trois mots précis dans un article d'une lettre , oh eût tait trop tôt sentir à la réforme l'étrange variation qu'on introduit dans ses maximes les plus essentielles : et tout le monde aurait frémi à un établissement si manifeste du fanatisme, où l'on veut que chacun juge de sa foi par son goût , c'est-à-dire, qu'il prenne pour inspiration toutes les pensées qui lui montent dans le cœur ; en un mot , qu'il appelle Dieu tout ce qu'il songe.
Ainsi cette accusation de l'évêque de Meaux, qui devait faire sentir toute la mauvaise foi de ce convertisseur ( plût à Dieu , encore une fois, que j'eusse pu mériter ce titre ! ), se trouve à la fin très-» véritable : mais le ministre sera encore plus tôt confondu dans sa dernière plainte. Elle est fondée sur ce qu'il exclut les sociniens et les autres sectes semblables d'être des communions, et des communions chrétiennes , à cause qu'elles ne sont ni anciennes ni étendues ,• d'où j'ai conclu qu'il reconnaît donc que toute communion chrétienne doit avoir l'antiquité, c'est-à-dire, la succession, qui manque visiblement aux calvinistes'. Cette conséquence est claire, ce raisonnement est court et démonstratif. Toute communion chrétienne, selon M. Jurieu , doit avoir l'antiquité ou la succession f et en même temps l'étendue : elle ne doit pas venir d'elle-même; mais elle doit montrer ses prédécesseurs dans tous les temps précédents : elle ne doit pas s'élever comme une parcelle détachée du tout , ni comme le petit nombre qui se soulève contre le grand et contre l'universalité; c'est-à-dire, en autres termes , que toute société chrétienne doit être universelle et pour les temps et pour les lieux; et voilà ce beau caractère de catholicité, tant loué par les chrétiens de tous les âges , caractère inséparable de la vraie Église , et en même temps inimitable à toutes les hérésies, dont aussi M. Jurieu se sert lui-même pour confondre les sociniens. Mais il ne veut pas entendre qu'il confond en même temps toute la réforme : car ayant trouvé dans le livre des Variations cette objection tirée de lui-même : <• Cela est faux , répond-il ' : sije ministre a dit que, « par les communions qu'il renferme dans l'Église « universelle , il n'entend que les grandes commu- « nions qui ont de l'étendue et de la durée, c'est à «la vérité pour en exclure les sociniens, qui n'ont « ni étendue ni durée ; mais il n'a pas voulu dire que « quand cette secte aurait étendue et durée, il voulût «la renfermer dans le vrai christianisme. » Je l'entends. La succession et l'étendue ne font pas qu'on soit compris dans l'Église : à la vérité on en est exclu par le défaut de ces deux choses, il faut plus que cela pour l'inclusion; mais pour l'exclusion cela suffit : je n'en veux pas davantage. On est exclu du titre d'Église et de communion chrétienne, lorsqu'on manque de succession et d'étendue (c'est la proposition de M. Jurieu contre les sociniens) : or est-il que les calvinistes et les luthériens , comme
' Syst. fir. iit, cfi. f, p. 23-2. rar. liv. xv. ' Lett. xi, p. m.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
toulesles autres sectes, n'avaient au commencement ni antiquité ou succession , ni étendue , non plus que les sociniens : comme eux donc ils étaient alors exclus de l'Église universelle; qui est tout ce que je voulais dans l'Histoire des Variations , et à quoi M. Jurieu n'a pas seulement songé à répondre, quoiqu'il traite expressément cet endroit-là.
Il est donc vrai , mes chers frères , que la vérité l'accable. Il a conçu une injuste horreur contre l'Église romaine; sa haine le portejusqu'à dire qu'on se sauve plus aisément avec les ariens qu'avec elle : mais à la fin il faut avouer qu'on fait son salut dans sa communion. Il fait semblant d'être impitoyable aux sociniens Jusqu'à les mettre sans miséricorde au rang des mahométans : cependant les principes qu'il pose le forcent à reconnaître que leur erreur n'empêcherait pas que leur prédication ne produisît de vrais saints dans leur communion, s'ils pouvaient venir à bout d'être une communion ou une société chrétienne. Il entreprend de leur montrer qu'ils n'en sont pas une , et qu'ils ne méritent pas le nom d'Église, à cause de leur état malheureux où manquent ces deux caractères, l'antiquité, ou la succession et l'étendue. Mais, quoi! un calviniste reprocher aux autres le défaut de succession ou d'étendue! ne songe-t-il pas à lui-même et à la société dont il est ministre? Cette société se méconnaît-elle? un siècle ou deux de durée lui ont-ils fait oublier ses commencements , et ne sentira-t-elle jamais qu'elle les condamne? Non , mes frères, la vérité est plus forte que toutes ces considérations. Parle, parle, dit-elle au ministre; condamne les sociniens par une preuve qui retombera contre toi-même : ainsi deux mauvaises sectes seront percées d'un même coup , et à travers du socinien le calviniste portera le couteau jusque dans son propre sein. Je vous avais dit, mes frères , dès mon premier Avertissement , que cela devait arriver ; mais maintenant le fait est constant par l'expérience.
Que si vous dites peut-être qu'aussi votre ministre s'est trop avancé, et qu'il a eu tort de se servir de ces preuves dont les papistes tirent de si grands avantages ; désabusez-vous , mes chers frères : car il n'avait point d'autre moyen d'exclure les sociniens de l'unité de l'Église, et du nombre des sociétés vraiment chrétiennes. "Vous avez vu ses vari ations sur leur sujet ; mais dans les temps où il a voulu les exclure du titre d'Église et de communion chrétienne, il n'avait point de meilleur moyen de le faire, qu'en leur montrant, par le défaut de la succession et de l'étendue, qu'ils ne méritaient même pas le nom de communion , qu'il ne pouvait refuser aux sociétés à qui il attribuait la succession et l'étendue.
Voilà donc une première raison qui l'obligeait à condamner les sociniens par le défaut d'étendue et d'antiquité. Mais une autre raison plus pressante l'y forçait encore : c'est qu'il sentait en sa conscience que cette preuve, quoique fatale à votre réforme, en effet et par elle-même était invincible : car, mes frères, ce sera toujours, quoi qu'on en dise, un coup mortel aux sociniens, et à tous ceux qui nient ou qui ont nié la divinité du Fils de Dieu, toutes
les fois que vous leur direz : Quand vous êtes venus au monde , il n'y avait dans le monde personne <!« votre croyance ; si donc votre doctrine est la vérité, il s'ensuitquela vérité était éteinte sur la terre. Cette objection suffit pour fermer la bouche à ces hérétiques : ils n'ont rien eu , ils n'ont rien encore, ils n'auront jamais rien à y répondre toutes les fois que vous la ferez : car nulle oreille chrétienne ne souffrira qu'on assure que sous un Dieu si puissant, si sage, si bon, la vérité soit éteinte sur la terre. Mais en même temps que vous aurez lâché le mot , et que vous aurez fait cette objection aux hérétiques qui venaient nier la divinité du Fils de Dieu ; en même temps nous retombons sur vous, et nous vous forçons d'avouer que la vérité, qu'on se vantait de rétablir dans la réforme, était donc éteinte avant que la réforme parût , aussi bien que celle que les sociniens, et avant eux les ariens, les paulianistes et les autres , se vantaient de rétablir.
Il n'est pas vrai, direz -vous; il y avait les sept mille qui n'avaient point fléchi le genou devant Baal. Mais qui empêche les ariens et les sociniens, et en un mot tous les hérétiques , d'en dire autant ? On les confond , en leur montrant que la vérité ne voulait pas seulement être crue, mais encore annoncée, et que l'Église ne devait pas être seulement, mais encore être visible , ainsi que nous l'avons vu très-clairement reconnu par vos ministres. Mais sans avoir recours à cet argument, quoique invincible, on les confond encore par une voie plus courte, en leur disant : Si lorsqu'un Artémon , un Paul deSamosate, un Bérylle, un Arius, et les autres qui s'opposaient à la divinité de Jésus-Christ , ont commencé à prêcher, leur doctrine eût déjà été dans l'Église , en quelque sorte que ce fût , cachée ou publique ; on ne se serait pas étonné de leur nouveauté, ils n'auraient pas été réduits à n'être d'abord que quatre ou cinq, ni contraints d'avouer qu'ils avaient eux-mêmes été élevés dans une croyance contraire à celle qu'ils voulaient introduire dans le monde,, sans pouvoir nommer personne , je ne dis pas qui 1» professât, mais qui la reçût auparavant. Osez faire le même argument à ces hérétiques; vous les réduirez à la honte de ne pouvoir trouver dans tout l'univers un seul homme qui crût comme eux quand ils sont venus. Mais en même tempsvous voilàperdus, puisque vous ne sauriez vous sauver du même reproche.
La preuve en est bien facile , en vous faisant seulement cette demande. Mes frères , donnez gloire a Dieu. Quand on a commencé votre réforme, y avaitil, je ne dis pas quelque Église (car il est déjà bien certain qu'il n'y en avait aucune), mais du moins y avait-il un seul homme , qui en se joignant à Luther, à Zuingle, à Calvin, à qui vous voudrez , lui \ ait dit en s'yjoignant: J'ai toujours cru comme vous; je n'ai jamais cru ni à la messe , ni au pape , ni aux dogmes que vous reprenez dans l'Église romaine? Mes chers frères, pensez-y bien, vous a-t-on jamais nonuné un seul homme qui se soit joint de cette sorte à votre réforme ? En trouverez-vous quelqu'un dans vos Annales, où l'on a ramassé autant qu'on a pu
TROISIÈME AVERTISSEMENT
tout ce qui pouvait vous justifier contre les reproches des catholiques, et surtout contre le reproche delà nouveauté, qui était le plus pressant et le plus sensible? Donnez gloire à Dieu, encore un coup; et en avouant que jamais vous n'avez rien ouï dire de semblable, confessez que vous êtes dans la même cause que les sociniens , et que tout ce qu'il y a jamais eu d'hérétiques.
Vous pouvez dire, mes frères, car je cherche tous les moyens dont vous pouvez fortifier vos prétentions ; vous pouvez donc dire : Il est vrai , on ne nous a jamais nommé personne qui se soit rangé dans la réforme, en disant qu'il avait toujours cru comme elle; mais c'est aussi que peut-être on n'a jamais fait cette question à nos ministres. Mes chers frères, ne vous flattez pas de cette pensée : on la leur a faite cent fois ; on leur a demandé cent fois qu'ils montrassent quelqu'un qui crût comme eux quand ils sont venus : moi-même, le dernier des évêqu'es, et le moindre des serviteurs de Dieu, j'ai demandé à M. Claude ' , le plus subtil de vos défenseurs, s'il pouvait nommer un seul homme qui se soit uni à la réforme en disant : J'ai toujours cru comme cela, je n'ai jamais adhéré à la foi romaine. Qu'a répondu ce ministre si fécond en évasions, si adroit à éluder les difficultés? M. de Meaux s'imagine-til qu'on ait tout écrit ^ ? Vous le voyez , mes chers frères, il n'a eu personne à vous nommer. J'ai relevé cette réponse dans ma Lettre pastorale ; et de ce que M. Claude n'a rien eu à dire sur un fait si bien articulé, sur une demande si précise, j'ai conclu, comme on fait dans un légitime interrogatoire , que le fait était avéré , et ma demande sans réplique ^. Qu'a répondu M. Jurieu , qui se vante d'anéantir cette Lettre pastorale? Voici tout ce qu'il a répondu quand il est venu à cet endroit : « Ensuite de a cela, notre auteur entre en grosse dispute avec M. « Claude, pour lui prouver que la supposition des « fidèles cachés est ridicule 4. » Vous vous trompez, lui disons-nous; ce n'est point ici une grosse dispute , comme vous voudriez le faire accroire à vos lecteurs, afin de les rebuter par la difficulté de la matière ; encore un coup , ce n'est point ici un long procès : il ne s'agit que d'un simple fait; savoir, si parmi vous on sait quelqu'un qui, en se joignant aux réformateurs , leur ait déclaré que toujours il avait cru comme eux. Voilà cette grosse dispute où vous voudriez qu'on n'entrâtjamais, parce que vous y trouvez votre honte. Ce fait dont il s'y agit devait être constantparmi vous, s'il n'était pas absolument faux. Répondez-y du moins, monsieur Jurieu, vous qui avez entrepris d'y répondre : si vous savez sur ce fait quelque chose de meilleur que M. Claude , il est temps de nous le dire. Mais , mes frères , vous vous y attendez en vain, et voici tout ce que vous en aurez : « En répondant à M. Nicole et à M. Bos- « suet , on a répondu cent fois à ce sophisme : « nous y avons répondu dans nos Lettres pastora- « les, et encore tout nouvellement en réfutant le
• Confér. Réf. xni."— » M. Claude, Réponse au dise, de M. de Cond. p. 362. — 3 Lett. past. de M. de Meaux, n. 8. -' Letl. Kix, p. MO, 2* col.
« troisième livre des Variations'. « Je reconnais le style ordinaire de vos ministres; ils ont toujours répondu atout : mais ne les en croyez pas. AL Jurieu n'a pas dit un seul mot sur ce fait articulé à M. Claude; il n'a même rien dit qui approche de cette matière. Mais il sait bien que vous n'irez pas lire tous ses ouvrages, où il vous renvoie en général , sans vous en marquer aucun endroit , pour chercher la réponse qu'il se vante d'avoir faite. 11 est vrai qu'il vous a marqué la réfutation du troisième livre des Variations ». C'est dans sa septième Lettre de cette année que se trouve cette prétendue réfutation : elle consiste en deux ou trois pages qui ne font rien à la question, comme vous verrez en son lieu ; mais où constamment vous ne trouverez pas un seul mot du fait proposé à M. Claude , ni qui y tende. Vous en pouvez juger autant des autres endroits où il vousrenvoie; et parle silenceobstinéde vos ministres sur un fait de cette importance , le tenir pour avoué.
Mais vous n'avez qu'à entendre ce qu'il dit encore sur ce sujet-là dans sa xix« Lettre , pour voir qu'il ne sait où il en est. L'objection qu'il voulait détruire de ma Lettre pastorale était qu'on ne pouvait du moins nier qu'on n'eût cru la réalité et adoré l'eucharistie depuis Bérenger, c'est-à-dire, depuis six à sept cents ans. Donc, ai-je dit, tous les chrétiens étaient idolâtres, selon vous; et si on ne peut montrer au temps de Zuingle et de Calvin aucun homme qui leur ait déclaré , en se joignant à eux , qu'il n'avait jamais pris de part à la croyance , ni au culte de Rome, il sera vrai que tout le monde adorait donc ce qu'ils appelaient une fable. A cette pressante instance M. Jurieu répond : Que cela soit, il ne nous importe '. Il ne nous importe que Dieu ait eu des adorateurs, du moins cachés. Et que deviendront ces sept mille tant vantés? C'était déjà trop avouer que de dire qu'ils étaient cachés , puisque le vrai culte doit être public, aussi bien que la vraie croyance. Mais j'ai voulu entrer avec vous jusque dans la dernière condescendance , et je vous disais dans ma Lettre pastorale : Que ces sept mille se soient cachés avant la réforme , ils se seront du moins déclarés quand ils l'ont embrassée; et ils auront dit du moins alors : Dieu soit loué! nous voyons enfin des gens qui croient comme nous faisions , et il nous est à présent permis de déclarer notre pensée. Mais on ne trouve aucun homme qui ait parlé de cette sorte. M. Claude n'en a rien trouvé dans les registres de la réforme , ni dans ce nombre infini d'écrits qu'elle a publiés pour sa défense : il n'a rien trouvé sur un fait qui eût vérifié si clairement , au grand désir de la réforme, que Dieu s'était réservé des adorateurs du moins cachés; un fait, par conséquent, qui à cet égard eût fermé la bouche aux catholiques , étant prouvé; et qui les rendait invincibles ne l'étant pas. M. Jurieu n'en trouve rien , non plus que M. Claude, et il est réduit à dire : Que nous importe? sur un fait dont l'importance est si visible. Le fait
• Lett. XIX , p. 1 10, 2» col. - > IcU. VII de la 3* ann. p. 64, 55. — ' Lett, XIX, p. 150
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
psl donc avéré » encore un coup ; et il n'y a rfen de si certain que la vérité était éteinte sur la terre, si on dit que la vérité est dans la réforme.
Mais ce qu'ajoute M. Jurieu n'est pas moins clair. Que nous importe , dit-il donc ' , si tous les chrétiens depuis ce temps-là ont été idolâtres! ajoutons, et s'ils l'étaient encore lorsque la réforme a commencé? Avouez que cela presse M. .Turien , et qu'il serait à désirer, pour votre défense , qu'on pût alors trouver quelqu'un qui n'adorât pas l'idole que tout le monde servait. Mais loin de l'assurer, voici ce qu'il dit : « C'est ce que nous n'af- « firmons pas, de peur d'être téméraires, comme « iNI. Bossuet , qui assure que depuis ce temps-là « (depuis le temps de Bérenger) tous les chrétiens « ont adoré le Dieu de la messe. Nous ne le croyons « pas ainsi : il est bien plus probable que Dieu « en a garanti plusieurs de cette idolâtrie. » Mais si c'est constamment une idolâtrie, il n'est pas seulement plus probable , il est certain et indubitable que Dieu en a garanti quelques-uns : autrement il ne serait pas certain qu'il y aurait eu des élus ou des saints, par conséquent des adorateurs véritables, dans tous les temps. Or c'est une vérité que personne n'a encore osé nier, et que M. Jurieu confesse comme constante en cinquante endroits de son Système, pour ne point parler ici de ses autres ouvrages; il est, dis-je, très-constant que Dieu a eu de tout temps un corps d'Église universelle, où s'est trouvée la communion des saints, la rémission des péchés et la vie éternelle ; par conséquent, de véritables adorateurs : autrement le Symbole serait faux. Mais ce qui est constant par le principe commun de tous les chrétiens , sans en excepter les prétendus réformés , n'est seulement que plus probable quand on presse davantage les ministres ; et ils n'ont rien à répondre , non plus que tous les autres hérétiques , quand on leur demande où était la vérité quand ils sont venus.
Il ne faut donc plus s'étonner si cette seule demande les jette dans les contradictions que vous avez vues. Il a fallu trouver des élus avant la réforme; car il en faut trouver dans tous les temps. Il en a fallu trouver même dans l'Église romaine, aussi bien ou même plutôt que dans les autres; puisque les fondements du salut s'y trouvaient comme chez les autres ou mieux, et qu'ainsi on ne pouvait lui refuser d'être du moins une partie de cette Église catholique que l'on confesse dans le Symbole. Mais dans l'Église romaine il ne pouvait y avoir que de quatre sortes de gens : ou ceux qui y étaient de bonne foi , croyant sa doctrine et consentant à son culte; ou des impies déclarés qui se moquaient ouvertement de toute religion; ou des hypocrites et des politiques qui , s'en moquant dans leur cœur, faisaient semblant au dehors d'y communiquer avec les autres; ou ces prétendus sept mille réformés avant la réforme, qui, luthériens ou calvinistes dans le cœur, trouvaient moyen de ne rien faire et de ne rien dire qui approuvât ou le culte ou la doctrine de Rome. On vient de voir
' Ubi supra.
BOS.SUET. — TOME IV
que ce dernier genre est une chimère , et cent raisons le démontrent. Ce ne sont ni les impies déclarés, ni les hypocrites, qu'on veut sauver; ce sont donc les catholiques de bonne foi , consentant à un culte impie et idolâtre, et croyant ce que croyait Rome. Voilà où l'on est poussé par cette seule demande : Où était la vérité, où le vrai culte, où la vraie Église, où les vrais saints, quand Luther a commencé son Église ? Cette demande a confondu la réforme dès son commencement , comme il a été démontré dans l'Histoire des Variations '. Mais peut-être qu'à force d'y penser on se sera rassuré depuis. 3 Point du tout : il y a des difficultés auxquelles plus on pense, plus on se confond; et c'est pourquoi M. Claude et M. Jurieu , qui y ont pensé les derniers, et qui ont pu profiter des découvertes de tous les autres , ont été , comme on a vu , ceux qui se sont le plus confondus eux-mêmes. M. Jurieu fait enfin un dernier effort dans ses Lettres pour se tirer de cet embarras : mais vous avez vu que tous ses efforts ne servent qu'à l'embarrasser davantage, et à serrer de plus près le nœud où il est pris. Que reste-t-il donc , mes frères , sinon que vous donniez gloire à la vérité , qui seule peut vous délivrer de ces lacets .'
Voilà de très-bonne foi toutes les plaintes de votre ministre sur le livre xv des Variations. On a démontré dans ce livre trente autres absurdités de la doctrine des protestants sur l'unité de l'Église : je le dis sans exagérer; et vous pouvez vous en convaincre par une lecture de demi-heure. De toutes ces absurdités qu'on démontre à M. Jurieu, il n'a relevé que celle que vous venez d'entendre, où il succombe manifestement, comme vous voyez. Un de ces messieurs de Hollande , qui entretiennent le public des ouvrages des gens de lettres , remarque ici , en parlant de ce xv' livre des Variations , que sans doute, en l'écrivant, je n'avais pas lu le livre de l'Unité, où M. Jurieu répond à M. Nicole. Je n'avais garde de l'avoir vu, puisqu'à peine était-il imprimé lorsque mon Histoire a paru. Je l'ai vu depuis ; et je m'assure que M. Jurieu ne dira pas qu'il y ait seulement touché, ou prévu la moindre des observations qui me sont particulières. Chacun a les siennes ; et outre la diversité qui se trouve dans les esprits , on prend diverses vues, selon la matière qu'on se propose. Concluons donc que toutes mes remarques sont en leur entier ; mais concluons encore plus certainement , après toutes les raisons qu'on vient de voir, que j'ai très-bien démontré que, de l'aveu du ministre, on peut se sauver dans l'Église romaine; qu'elle n'est donc ni idolâtre ni anti-chrétienne; qu'il y faudrait revenir pour assurer son salut, comme à celle à qui ses ennemis mêm.?s rendent témoignage; puisque les ministres, qui l'attaquent avec tant de haine , qui osent même donner la préférence sur elle à une Église arienne, sont forcés par la vérité à la reconnaître; qu'ils sont encore obligés à reconnaître dans certains points l'autorité infaillible de l'Église universelle, et les pro-
' Liv. XV.
AVERTISSEMENT
messes sur lesquelles elle est fondée ; qu'ils n'ont aucune raison de les limiter, et qu'ils n'y apportent que des restrictions arbitraires ; que soumettre son jugement à l'Église universelle, ce n'est pas se soumettre à l'homme , mais à Dieu ; que cette soumission est le plus sûr fondement du repos et des savants et des simples; que, faute de se soumettre à une autorité si inviolable, on se contredit sans cesse, on renverse tous les principes qu'on a établis, on renverse la réforme même et tout ce que jusqu'ici on y avait trouvé de plus certain , et qu'enfin on se jette dans le fanatisme et dans les erreurs des quakers : au reste , qu'après avoir posé des principes par lesquels on est forcé de recevoir les sociniens dans l'Eglise, jusqu'à mettre des prédestinés parmi eux ; lorsqu'on songe à les exclure du nombre des communions chrétiennes, on ne peut le faire que par des moyens par où on s'exclut soimême; en sorte que, d'un côté, on rend témoignage à l'Église; de l'autre, on tend la main aux sociniens; et de l'autre, on ne se laisse à soi-même aucune ressource.
AVERTISSEMENÎ AUX PROTESTANTS
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
ET SUR L'ERREUn DES PAÏENS,
OÙ la calomnie des ministres est refutée par eux-mêmes.
Mes chers Fbèbes,
Le reproche d'idolâtrie est celui qu'on a toujours le plus employé pour allumer votre haine, et donner quelque prétexte aux schismes de vos Églises prétendues. « Si l'Église romaine est idolâtre , notre « séparation ne peut être un schisme. » C'est ce que dit M. Jurieu, dans le livre de l'Unité' ; mais il ne le dit pas plus dans ce livre que dans tous les autres, surtout dans toutes les Lettres de la dernière année*; et sans cette accusation d'idolâtrie, ce ministre serait muet. Il la pousse à un tel excès, quedans des esprits moins prévenus elle se détruirait par ellemême; puisqu'il veut, et qu'il le répète cent fois, que nous sommes des idolâtres aussi grossiers et aussi charnels que les païens, qui ne soupçonnaient seulement pas qu'il y eût une création ; et qu'il prétend que nous égalons avec Dieu connu comme créateur, sa créature, qu'il a tirée et qu'il tire continuellement du néant, à laquelle il ne cesse de donner tout ce qu'elle a, et dans l'ordre de la nature, et dans l'ordre de la grâce , et dans celui de la gloire. Il n'en faudrait pas davantage pour vous convaincre qu'il n'y eut jamais de calomnie plus grossière. Car qui jamais s'a visa d'égaler, par son culte, des choses où il reconnaît une différence infinie par leur nature;
' Traité de VUnité e/r- f Église contre M. Nicole, en IC8I. -^ ' 1088.
ou de rendre les iionneurs divins à ce qu'il ne croit pas Dieu ? Nous serions les seuls dans l'univers , et dans toute l'étendue dessiècles, capablesd'une semblable extravagance, de ne croire qu'un seul Dieu , et d'en adorer plusieurs , comme Dieu même , et du même honneur que lui. Et néanmoins, sans cela, il n'y aurait rien, ou presque rien à nous dire. Sans cela premièrement, il n'y aurait plus pour M. Jurieu d'Église antichrétienne, comme on a vu dans les précédents discours : on aurait ôté le plus grand , ou pour mieux dire , le seul obstacle que ce ministre tâche de mettre à notre salut. C'est l'endroit où il triomphe" le plus. Car ayant bientôt laissé là les Variations, trop ennuyantes pour lui, après les avoir tâtées par cinq ou six Lettres, de peur qu'on ne croie qu'il n'a plus rien à me reçrocher, il s'avise, après trois ans d'interruption, de retomber tout de nouveau sur ma Lettre pastorale ' , et s'attache presque uniquement à cette accusation d'idolâtrie. Je veux donc bien aussi interrompre un peu la matière des Variations, pour entrer dans celle-ci; et quoique j'aie fait voir dans; le dernier Avertissement * qu'assurément il n'y eut jamais d'idolâtrie plus innocente et plus pieuse que la nôtre, puisque, de l'aveude M. Jurieu, loin de damner ceux qui la pratiquent, elle leur est commune avec les saints; de peur qu'on ne s'imagine que nous ne pouvons nous sauver que par des exemples , je démontrerai , par des principes avoués des ministres mêmes, que l'accusation d'idolâtrie formée contre nous ne peut subsister.
Je pose pour fondement la définition de l'idolâtrie. Idolâtrer, c'est rendre les honneurs divins à la créature : c'est, dis-je, transporter à la créature le culte qu'on doit à Dieu. Or est-il qu'il est manifeste que nous ne le faisons pas , et ne le pouvons pas faire, selon nos principes; ce que je prouve premièrement dans l'invocation des saints , pour de là successivement passer aux autres matières. La chose est aisée à faire , puisqu'il n'y a qu'à définir cette invocation pour la justifier.
Qu'on ne chicane point sur le mot. L'invocation dont il s'agit, aux termes du concile de Trente, est inviter les saints à prier pour nous , q/ln d'obtenir la grâce de Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ ^. Or est-il que c'est là si peu un honneur divin , qu'au contraire il n'est pas possible de l'attribuer à autre qu'à la créature , n'y ayant visiblement que la créature qui puisse prier, demander, obtenir les grâces et encorepar un autre; c'est-à-dire par Jésus-Christ , comme on vient de voir que font les saints. C'est donc si peu un honneur divin, que c'est chose, dans les propres termes, absolument répugnante à la nature divine ; d'où se forme ce raisonnement : Tout honneur qui renferme dans sa notion la condition essentielle à la créature , ne peut par sa nature être un honneur divin ; or la prière par laquelle on demande aux saints qu'ils nous aident auprès de Dieu , par leurs prières, pour nous obtenir ses grâces , enferme dans sa notion la condition de la créa-
' Aux nouveaux catholiques , imprimée dès IC86. — * III. Jvert. — 3 Decr. de invoc. Scnutorum , etc. Sass. xxv.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLÂTRIE
tiire, c'est-à-dire, sa dépendance : ce ne peut donc pas être un honneur divin.
Cette preuve est si convaincante , que pour la détruire il faut nier que nous nous bornions à demander aux saints le secours de leurs prières. Car, diton, l'Église les prie non-seulement de prier, mais de donner, mais de faire, mais de protéger, mais de défendre : donc on les regarde non-seulement comme intercesseurs, mais comme auteurs de la grâce. Mais cela visiblement est moins que rien.
Car celui qui prie et qui obtient, protège, défend , assiste, donne et fait à sa manière. Lorsqu'on attribue aux saints des effets qu'on sait très-bien dans le fond qu'il faut attribuer à Dieu, on ne fait qu'exprimer par là l'efficace de la prière : qu'elle peut tout , qu'elle pénètre le ciel , qu'elle y va forcer Dieu jusque dans son trône; il ne lui peut résister; elle emporte tout sur sa bonté; il fait la volonté de ceux qui le craignent^ ; il obéit à la voix de l'homme ». Pressé et comme forcé par Moïse, il lui (ïil : Laissez-moi , que je punisse ce peuple ; mais Moïse l'emporte contre lui, et lui arrache, pour ainsi dire, des mains la grâce qu'il lui demande ^ : en un mot, la foi peut tout, jusqu'à transporter les montagnes 4 ; et si cela est vrai de la prière qui se fait parmi les ténèbres de la foi, combien plus le sera-t-il de celle qui est formée au milieu des lumières des saints, et qui , partant de la sainte ardeur de la charité consommée , porte en elle-même le caractère de Dieu dont elle jouit ! Ainsi les saints peuvent tout : assis sur le trône de Jésus-Christ^ , selon sa promesse ; revêtus de sa puissance par l'union où ils sont avec lui : comme lui, ils gouvernent les Gentils , et les brisent avec vu sceptre dejer ^. En un mot , il n'y a rien qu'ils ne puissent ; et l'Écriture n'hésite point à leur attribuer, en ce sens, ce qu'ailleurs elle attribue à Jésus-Christ même.
Quand on attribue à la prière les effets de la toutepuissance de Dieu , ce n'est pas là seulement un langage humain : c'est le langage du Saint-Esprit et de l'Écriture. Racontez-moi les miracles qu'a fait Elisée, disait un roi d'Israël à Giezi?. Un protestant lui dirait ici : Vous parlez mal. Ce n'est pas lui qui les a faits ; c'est Dieu par lui et à sa prière.
Mais le texte sacré poursuit : Et Giezi lui raconta comment il avait ressuscité un mort. Dites toujours : ce n'était pas lui , c'était Dieu. Mais le Saint- Esprit continue : Et comme Giezi racontait ces choses, la femme dont il avait ressuscité le fils vint tout à coup devant le roi, et Giezi s'écria : Seigneur, voilà la femme , et voilà le fis qu'ÉUsée a ressuscité. Tout le peuplade Dieu parlait ainsi , et l'on appelait cette femme la femme dont Elisée avait fait vivre le fils ^. Il ne l'avait pourtant fait que par ses prières, et je ne crois pas qu'il fût plus puissant que le Fils de Dieu, qui voulant ressusciter Lazare : Mon Père, dit-il 9, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé.
Ily a donc toujours une prière secrète dans tous
' P«. CXUV, 19. — » Jos. X, 14. — 3 Exod. XXXII, 9 et seq. — * Cor. xiil, 2. — 5 Apuc. II, 26. Ill, 21. — « Ibid. xix, «5. — '■ Joram.IF. Reg. vin, 4 et seq. —» Itid. I. — ^ Joan. \l, 41.
les miracles; et, quoiqu'elle ne soit pas toujours exprimée, il la faut sous-entendre , même dans tous ceux qui se font par une espèce de commandement ; puisque c'est toujours la foi et l'invocation du nom de Dieu qui fait tout. C'est pourquoi le roi de Syrie écrivait au roi d'Israël : Je vous ai envoyé Naaman,afin que vous le guérissiez de sa lèpre ' ; il voulait dire qu'il le fît guérir par Elisée. Ils entendaient pourtant bien qu'il ne le ferait que par sa prière; puisque Naaman dit ces paroles : Je pensais qu'il viendrait à moi , et que s'approchant, il invoquerait le nom de son Dieu , et me toucherait de sa main, et me guérirait*. Ainsi l'effet est attribué à celui qui prie et qui obtient ; et si l'on n'exprime pas toujours la prière , c'est que la chose est si claire, qu'on la regarde comme toujours sous-entendue. L'Église dit tant de fois , dans ses oraisons , que ce qu'elle espère des saints, elle l'espère par leur intercession et par leurs prières, qu'elle sait qu'il n'est pas possible qu'on l'entende jamais autrement, ni qu'on attende autre chose du secours des saints qu'une puissante intercession auprès de Dieu , par Jésus-Christ. Il n'est pas toujours nécessaire d'exprimer dans les prières ce qu'on sait déjà. Je vous prie , disait Elisée au prophète Elie ^, que votre double esprit soit en moi, ou que votre esprit soit en moi avec abondance; et Elie lui répondit : Fous demandez une chose difficile : toutefois, si vous me voyez lorsque je serai élevé, cela sera; et il avait dit auparavant à Elisée : Qtie voidez-vous que je vous fasse'? comme tout étant en sa main , parce qu'il est en celle de Dieu , qui ne refuse rien à ses amis. Ils ne parlent de Dieu ni l'un ni l'autre. En savaient-ils moins que c'était Dieu seul qui pouvait donner son esprit? A Dieu ne plaise! Il ne faut point abuser de ces façons de parler; mais aussi ne faut-il pas tomber dans la petitesse de croire qu'on déplaise à Dieu en sous-entendant une chose claire , comme s'il ne voyait pas les intentions , ou qu'à l'exemple des ministres , il fiit toujours attentif à épiloguer sur les paroles. L'Église ne manque point de bien instruire le peuple que la puissance des saints est dans leurs prières. Écoutez le concile 4 : « n faut « enseigner avec soin que les saints prient; qu'il est « bon de les appeler à son secours , pour nous obte- « nir les grâces de Dieu par Jésus-Christ; qu'il est « bon d'avoir recours à leurs prières; qu'il ne faut « point assurer qu'ils ne prient pas pour nous, ni « que ce soit une idolâtrie de leur demander qu'ils « prient en particulier pour chacun de nous. » Voilà leur prière répétée cinq ou six fois en dix lignes, afin que nous entendions que les saints , encore un coup, ne sont puissants qu'en priant pour nous.
Il n'y a aucun de nos catéchismes où il ne soit exprimé soigneusement que Dieu donne, et que les saints demandent. Si nous leur attribuons du pouvoir auprès de Dieu , c'est que Dieu, qui leur inspire tout ce qu'ils demandent , ne leur peut rien refuser. Nous imputer une autre pensée et nous
' ir. Reg. v,C. - ' Ibid. II. - ' Ilid. ii, 9. invoc. SS. scss. xxv.
' Dccr. de
AVERTISSEMENT
chicaner sur les mots, c'est faire le procès à l'Écriture , où il est écrit tant de fois : que l aumône éieint le péché • ; que la prière de la foi sauve le malade'^ et cent autres choses semblables; et reprochera Jésus-Christ même qu'il n'a pas parlé correctement quand il a dit : « Guérissez les malades, « purifiez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez « les démons ; vous avez reçu gratuitement , don- « nez de même ^. »
C'est en cette confiance que saint Augustin , un si sublime docteur, un théologien si exact, loue la prière d'une mère qui disait à saint Etienne : « Saint « martyr, rendez-moi mon fils ; vous savez pour- « quoi je le pleure, et vous voyez qu'il ne me reste « aucune consolation 4. » C'est qu'il était mort sans baptême. Saint Augustin ne s'avisa pas de chicaner cette femme sur ce qu'elle disait au martyr : Rendez-moi mon fils. Il savait bien qu'elle n'ignorait pas à qui c'était à le rendre, et à donner l'efficacité au:, prières du saint martyr. Saint Basile demandant les prières des saints quarante martyrs , les appelle « notre défense et notre refuge, les « protecteurs et les gardiens de tout le genre hu- « main ^. » Saint Grégoire, évêque de Nysse, son frère, prie saint Théodore « de regarder d'en haut T la fête qui se célébrait en son honneur ^. Nous « croyons, lui disait-il, vous devoir le repos dont « nous jouissons à présent; mais nous demandons « la tranquillité de l'avenir. » Saint Astère, évêque d'Amase , contemporain et digne disciple de saint Chrysostôme, introduit dans son discours un fidèle qui prie ainsi saint Phocas : « Vous qui avez « souffert pour Jésus-Christ , priez pour nos souf- « frances et nos maladies; vous avez vous-même « prié les martyrs avant que de l'être ; alors vous « avez trouvé en cherchant : maintenant que vous «possédez, donnez-nous?. » Saint Grégoire de Naziarize a prié saint Cyprien et saint Athanase « de le regarder d'en haut , de gouverner ses dis- « cours et sa vie, de paître avec lui son troupeau, « de lui donner une connaissance plus parfaite de « la Trinité, et enfin de le tirer où ils étaient, « de le mettre avec eux et avec leurs semblables 8. » liCS autres Pères ont parlé de même. Si ces grands saints ignoraient que Dieu donnait toutes choses , et croyaient les recevoir des saintes âmes autrement que par leurs prières , ils ne sont pas seulement, comme le veut le ministre, des antechrits commencés , mais des antechrists consommés , ou quelque chose de pire.
Revenons donc, et disons : Idolâtrer est rendre à la créature les honneurs divins. Or prier les saints de prier, c'est si peu un honneur divin , que c'est chose qu'il n'est pas possible d'attribuer à d'autres qu'à la créature : ce n'est donc pas un honneur divin , ni enfin rien au-dessus de la créature , puisqu'au contraire son apanage naturel est qu'on lui demande de prier.
> Tob. XII , 9, et in S. Script, passim. — * Jac. v, 15. —
• Matth. X, etc. — 4 Aug. Serm. CCCXXIV, in nat. Mar. alias xxxili. de divers, tom. v, col. 1279. — * Oral. tH 40 Mart. —
* Oral, in Theod. — ' Hom. in Phoc. — » Orat. XVUI, etc.
Et cela n'est pas seulement constant par la raison naturelle; c'est une chose expressément révélée de Dieu, puisque saint Paul a dit à la créature, et qu'il a répété souvent : Mes Frères , priez pour moi. C'est donc chose révélée de Dieu , en termes formels, que demander des prières ne peut être un honneur divin, ni au-dessus de la créature. Il n'en faudrait pas davantage pour confondre M. .lurieu et tous les ministres. Car voilà, en termes précis, cette demande , Priez pour nous, déclarée par un apôtre un honneur humain et convenable à la créature : or cet honneur, qui est humain en le faisant aux fidèles qui sont sur la terre, ne peut pas devenir divin en le faisant aux esprits bienheureux, puisqu'on fait l'un et l'autre dans le même esprit de demander la société des prières de nos frères.
Il ne reste à vos ministres que de nier, comme ils osent le faire, que nous prions les bienheureux esprits dans le même esprit que nous prions nos frères. Mais c'est là nous contredire dans la chose du monde la plus claire, puisqu'il est clair, et attesté par tous les actes de notre religion , que nous ne demandons aux plus grands saints et même à la sainte Vierge que des prières. C'est ce que démontrent tous nos conciles , tous nos catéchismes , tout notre service, tous nos rituels ; et en un mot , tous les actes de notre religion ; et pour en venir à un exemple, c'est ce qui paraît dans le Confiteor, prière si familière à tous les fidèles, où, après avoir confessé nos péchés à Dieu , à ses anges , à ses saints et à nos frères présents, pour nous humilier non-seulement devant Dieu , mais encore devant toutes ses créatures, nous finissons en disant : Je prie la sainte Fierge, les saints anges, saint Jean-Baptiste , saint Pierre, saint Paul, tous les autres saints, etvous mes frères , de prier pour moi notre Dieu tout-puissant.
Vous le voyez , mes chers frères ; nous ne prions point les saints et la sainte Vierge elle-même de prier pour nous autrement que nous en prions nos frères , parmi lesquels nous vivons. Cette prière adressée à nos frères vivants avec nous , se trouve, en termes formels, dans l'Écriture : donc celle que nous adressons aux saints qui sont avec Dieu , étant de même nature , est clairement autorisée dans l'équivalent.
Qui veut voir combien ce raisonnement embarrasse les ministres , n'a qu'à entendre les extravagances où il jette M. Jurieu. Il entreprend de prouver que la glorification des bienheureux est un obstacle à cette prière qu'on leur pourrait faire ; et la raison qu'il eai apporte est, dit-il, « qu'il serait « moins criminel d'invoquer un homme sur la terre, « que de l'aller chercher dans les cieux. Sur la terre, « un homme est loin de Dieu : il est ou il paraît « être quelque chose étant seul; mais uni à Dieu, « réuni à sa source, comme un fleuve est réuni à l'O- « céan quand il s'y est jeté, il n'est plus rien, il « est englouti et abîmé, pour ainsi dire, dans les « rayons de la gloire de Dieu. » Quelle vision de s'imaginer qu'un bienheureux , uni à Dieu , n'est plus rien , qu'il n'agit plus et ne vit plus ! C'est du
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
*]\eu des Siamois que le ministre veut sans doute parler. Que si l'on dit que c'est une exagération qui fait voir qu'à comparaison de la gloire immense de Dieu, celle de la créature doit être comptée pour rien , il faut donc avouer en même temps que le bienheureux , loin d'être effectivement anéanti et sans action dans ce glorieux état , est au contraire d'autant plus, vit et agit d'autant plus, qu'il est plus intimement uni à la source de la vie et à la plénitude de l'être. S'imaginer maintenant qu'il n'est plus permis de l'honorer dans cet état, ce serait dire en même temps qu'on ne le peut plus honorer ni glorifier, à cause qu'il est arrivé au comble de la gloire; ce qui serait la plus grossière de toutes les absurdités.
Que veut donc dire ce vain discours de votre ministre : « On est obligé de s'abstenir de rendre tout « hommage à un sujet en présence de son souve- « rain, et l'on ne sera pas obligé de s'abstenir de « rendre un culte religieux à une créature devant n le Créateur ? » Quand on tient de pareils discours, où il n'y a qu'un son éclatant et des couleurs spécieuses , on montre bien qu'on ne veut qu'éblouir le monde. Car laissant à part l'équivoque du ternue de religieux dont on parlera bientôt, demandez, mes frères , à votre ministre , s'il permet de louer et de glorifier les bienheureux esprits dans l'état de gloire oii ils sont. Voilà donc cette espèce d'hommage , puisqu'il veut l'appeler ainsi ; et pour parler plus correctement, voilà les justes louanges et la glorification rendue aUx saints , sous les yeux de Dieu , sans qu'il s'en offense. Niera-t-on que les louanges soient un culte, et les louanges de Dieu la principale partie du culte divin ? Donc les louanges des saints sont un honneur qu'on leur rend. On sait bien , et il ne faut pas se tourmenter à nous l'expliquer , qu'on ne les loue pas comme Dieu; mais enfin en les louant on les honore. Le ministre nous dira, quand il lui plaira, si cet honneur qu'on leur rend, pour l'amour de Dieu, est religieux ou profane. En attendant, il est constant qu'on ne les regarde pas devant Dieu comme des riens , puisqu'on les loue à ses yeux , et que c'est là proprement que nous les devons glorifier, puisque c'est là que Dieu les glorifie.
La comparaison des rois de la terre montre bien encore qu'on ne s'entend pas. Car sans parler de certains honneurs qu'on rend tous les jours aux enfants des rois en présence de leur père , et qui rejaillissent sur les rois mêmes, ce qui montre qu'on peut honorer les enfants de Dieu devant leur Père céleste (et où est-ce qu'on les honorera, si l'on ne les honore pas devant Dieu et sous ses yeux ? où est-ce que Dieu n'est pas.? où est-ce que la foi ne nous le représente pas dans sa majesté et dans sa gloire ?), il ne faudrait donc jamais honorer nos frères, ni les prier de prier pour nous. Car nous ne le pouvons faire qu'en les regardant sous les yeux de cette suprême Majesté. Et d'ailleurs peut-on ne pas voir que ce qui oblige à supprimer devant les rois certains honneurs qu'on pourrait rendre aux autres hommes en leur absence , c'est qu'après tout
le roi n'est qu'un homme, et l'honneur qu'on lui rend est un honneur fini, qu'un autre honneur peut partager et diminuer : mais l'honneur qu'on rend à Dieu n'ayant point de bornes, puisqu'on y regarde toujours la disproportion de créature à créateur , qui est infinie, Dieu ne peut rien perdre du sien , quand on honore ses serviteurs , qu'on ne regarde au contraire que comme un faible écoulement de sa grandeur infinie; et qu'on regarde toujours comme d'autant plus revêtus de ses bienfaits, qu'ils sont eux-mêmes plus grands. Il n'en est pas ainsi des rois. Les hommes n'en tiennent pas toutes les belles qualités d'esprit et de corps qui leur attirent du respect. Mais tous les avantages que nous révérons dans les saints leur viennent de Dieu ; et dès qu'ils sont connus comme tels, s'ils provoquaient Dieu à jalousie, Dieu serait jaloux de lui-même. Mais voici une autre raison de votre ministre : i « Quand vous dites à un saint vivant : Priez pour « nous, vous n'en faites point un intercesseur qui soit 1 « médiateur auprès de Dieu ; car il n'est pas plus au- ! <v près deDieu que vous ; il n'est point entre Dieu et j « vous ; ce n'est qu'une jonction de prières que vous I « demandez : mais quand vous dites à un saint qui « est au ciel plus près de Dieu que vous , et tout « près de Dieu : Priez pour nous , vous en faites un « intercesseur posé près de Dieu, un médiateur entre « Dieu et vous. » Dans quelles subtilités s'embarrasse l'esprit humain , et quel vain tourment il se donne , quand il ne veut pas ouvrir les yeux à la vérité ? Un bienheureux est uni à Dieu par la charité : un fidèle qui est sur la terre lui est uni par le même nœud , et c'est la même charité partout ; puisque saint Paul a prononcé que la charité ne se pei'd jamais \ et par conséquent ne se perd pas même dans la gloire, comme la foi et l'espérance s'y perdent. Si c'est la même charité, elle nous unit avec Dieu et entre nous, tant dans le ciel que sur la terre , en sorte que tous ensemble nous ne faisons qu'un même corps de Jésus-Christ. Les saints voient ce que nous croyons; mais toute la perfection de la gloire est renfermée dans la foi , comme le fruit dans son germe. Les saints ne sont donc pas entre Dieu et nous , à parler dans la précision d'une saine théologie ; mais ils sont nos membres et nos frères, qui ont accès connne nous par le même médiateur, qui est Jésus- Christ. De là se forme ce raisonnement tiré des principes du ministre : Ce n'est point offenser Dieu ni Jésus-Christ CMC rfe demander aux saints une jonction de prières {ce sont les paroles du ministre qu'on vient de voir). Or nous ne demandons aux saints qu'une jonction de prières. Ce n'est point mettre les saints entre Dieu et nous , que de les regarder comme unis à nous (c'est encore le principe du même ministre). Or nous ne regardons les saints, qui sont dans la gloire, que comme unis avec nous par la charité en un même corps de Jésus- Christ ; nous ne les mettons donc pas entre Dieu et nous , comme nous y mettons Jésus-Christ ; et à proprement parler, il n'y a que Jésus-Christ seul à qui nous rendions cet honneur ; puisqu'il n'y a que ' l. Cor. XIII, 8.
AVERTISSEMENT
lui seul que nous regardions comme écouté par luimême; tous les autres, qui prient dans le ciel ou sur terre , ne l'étant uniquement que par lui , ainsi qu'on vient de le voir par le concile de Trente, et qu'on le verra encore plus évidemment dans la suite.
11 s'ensuit de là clairement que les prières qu'on adresse aux saints , loin de nous détourner de Dieu , nous y unissent; ce qui se démontre en cette sorte. La prière, dont Dieu est toujours le premier et le principal objet , ne nous peut détourner de Dieu ; or est-il que Dieu est toujours le premier et le prin cipal objet de la prière que les catholiques adressent aux saints, puisqu'ils ne les prient que de prier Dieu; par conséquent la prière adressée aux saints ne peut jamais détourner de Dieu ceux qui la font dans l'esprit de l'Église catholique.
En effet , le but de cette prière n'est pas tant de s'adresser aux saints comme priés, que de nous unira eux comme priants; et c'est pourquoi saint Basile ne croyait pas détourner les peuples de prier Dieu, en les invitant à prier les saints; parce que les invitant à prier les saints, selon l'esprit du christianisme, c'était leur dire en d'autres paroles, comme il l'interprète lui-même : Que vos prières serépandent devant Dieu avec celles des martyrs^. Le dessein de glorifier Jésus-Christ est toujours le principal et le plusintime motif qui animeces prières; c'est aussi ce qui faisait dire à saint Chrysostôme^: « Où est le sépulcre d'Alexandre le Grand? Mais les « tombeaux des serviteurs de Jésus-Christ sont illus- « très dans la ville maîtresse ; et personne n'ignore « les jours de leur mort , qui sont devenus des jours
« de fêtes par tout l'univers Les tombeaux
« des serviteurs du Crucifié sont plus magnifiques « que les palais des rois , non tant par la beauté de « la structure , quoique cela ne leur manque pas , « que par le concours des peuples. Car celui qui « porte la pourpre y accourt lui-même pour embras- « ser ces tombeaux ; et ayant déposé sonfaste, il est « debout , priant les saints qu'ils l'aident par leurs « prières. Celui qui porte le diadème choisit un pê- « cheur et un faiseur de tentes , même après leur « mort , pour ses patrons. Direz-vous que Jésus- « Christ soit mort, lui dont les serviteurs, mênne « après leur mort , sont les patrons et les protecteurs « des rois de la terre? » C'est dans la gloire qu'il les r^arde , comme vous voyez ; et loin d'être rebuté de les honorer, sous prétexte qu'il les regarde avec Jésus-Christ, c'est au contraire pour celte raison qu'il les juge dignes des plus grands honneurs. C'est ainsi que ces grands hommes faisaient servir la gloire des saints à celle de Jésus-Christ. Le même saint Chrysostôme dit encore ailleurs^ : « Allons souvent visiter ces saints martyrs , tou- « chons leurs châsses , embrassons avec foi leurs « saintes reliques, afin d'en attirer quelques bénédic- « tiohs sur nous; car comme de braves soldats « montrant aux rois les plaies qu'ils ont reçues pour " leur service leur parlent avec confiance, de « même ceux-ci , en montrant leurs têtes coupées ,
' Orat. in 40 MnrI. — > Hom. xxvi , in II. ad Cor. — ' Ilom. XL. de SS. Juvcnl. et Max.
« obtiennent tout ce qu'ils veulent duRoi du ciel. » Ce beau passage desaint Chrysostôme atellement touché OEcolampade, un des prétendus réformateurs, qu'il l'oblige à parler ainsi dans les notes qu'il a faites sur cette Homélie : « Je ne voudrais pas « nier que les saints ne prient pour nous; je ne « voudrais pas dire non plus qu'il fât assuré que ce « fût une impiété et une idolâtrie d'implorer leur « protection. Les saints sont tout embrasés de chari- « té dans le ciel : ils ne cessent de prier pour nous. « Quel mal y a-t-il donc de leur demander qu'ils « fassent ceque nous croyons que Dieu a très-agréa- « ble, quoiqu'il ne nous ait pas commandé de le « faire? » Un ministre nous justifie contre les ministres; et malgré les préventions de la secte, lorsqu'il entend les Pères parler comme nous, il n'ose pas assurer que nos prières se ressentent de l'idolâtrie.
Mais, dit-on, et voici le fort des prétendus réformés , on présuppose, en priant les saints de tant d'endroits delà terre, qu'ils ont l'oreille partout, et qu'ils connaissent le secret des cœurs; ce qui est leur attribuer une prérogative divine. Qu'un autre ministre réponde pour nous. Les prétendus réformés n'ont pas dessein d'élever les anges, non plus que les autres saints, au-dessus de la créature. Cependant que nous disent-ils de ces créatures bienheureuses? « Les anges , dit M. Daillé ' , voient ce « qui touche chacun de nous en particulier. Ils voient « le péril de chacun de nous , ce que chaque fidèle « craint, ce qu'il désire, ce qu'il demande, parce « qu'ils sont présents sur la terre et mêlés au milieu « de nous. » Daillé en fait-il des dieux, en leur donnant tant de connaissance, et de nos besoins, et de nos désirs , et de tout ce qui nous touche en particulier? Mais c'est, dit-il , qu'ils sont sur la terre au milieu de nous : comme si la connaissance de tant de secrets dépendait des lieux, et non d'une lumière céleste, que Dieu communique à qui il lui plaît. Quoi qu'il en soit, on peut dire, sans blesser la foi , que les anges connaissent ce qui se passe sur la terre, et même nos secrets désirs. Ce qui fait que cette opinion qu'on a de leurs connaissances ne nous empêche pas de les reconnaître pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire , pour des créatures , c'est que nous savons d'où leur viennent toutes leurs lumières , d'où ils reçoivent leurs ordres, et où ils mettent leur félicité. Nous n'avons donc pas besoin d'égaler les saints à Dieu , pour leur faire entendre nos voeux. Il ne faut que les égaler aux anges, qui savent nos prières, qui les présentent àDieu, qui lesmettentsur l'autel céleste devant le trône de Dieu * , comme un présent agréable. Lisez le chapitre viii de l'Apocalypse ; et ne dites pas que l'ange qui y offre à Dieu les prières des saints soit Jésus-Christ; saint Jean ne l'appelle qu'MM. autre ange^, un ange comme les autres qui paraissent dans ce divin livre , un ange comme les sept anges dont il venait de parler. Cet ange, qui n'est qu'une créature, entend nos vœux , puisqu'il les offre. Qu'on répète tant qu'on voudra que c'est une idolâtrie que d'égaler par quelque cn-
' Lib. 3, c. xxin, p. 484- - ' ^pov. yni, 3. — ' Ibid.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
droit ifue ce soit les saints à Dieu : j'en conviens; mais sera-ce encore une idolâtrie de les égaler aux anges, à qui Jésus-Christ même nous apprend que sa grâce nous rendra semblables? Ils seront, dit-il ', comme les anges de Dieu. Mais qui empêche qu'ils ne le soient dès à présent, puisqu'ils voient, comme les anges, la face du Père? Un ange présente nos prières*, et les fioles qui sont pleines de ce céleste parfum. Mais les vingt-quatre vieillards, qui nous représentent l'universalité des saints, assis devant le trône de Jésus-Christ, revêtus de blanc, et couronnés, c'est-à-dire, avec lacouleuret les ornements delà gloire 3, n'apportent-ils pas aussi dansleure mains «es fioles pleines de parfums, qui sont les prières des saints? Si les anges sont appelés à la participation des secrets divins, et s'ils en font le sujet des louanges qu'ils donnent à Dieu , ne voiton pas les âmes des martyrs sous l'autel , où elles sonten Jcsus-Christ, dans lequel elles sont cachées, qui connaissent l'état de l'Église, en savent les persécutions dont elles demandent la fin, et apprennent qu'elle est différée pour peu de temps, et pourquoi 4 ? N'est-ce donc pas blasphémer, que de les ranger parmi les morts qui ne saventrien de ce qui se passe sur la terre? et quand Babylone tombe , les apôtres et les martyrs ne sont-ils pas invités à louer Dieu de ses jugements, et n'entend-on pas en effet, aussitôt après, des cantiques d'admiration dans le ciel, sur ce sujet 5? ne voit-on pas que l'exécution des justes jugements de Dieu fait une fête dans le ciel, pour tous les esprits bienheureux, et autant pour les âmes saintes que pour les saints anges? Pourquoi donc ces âmes saintes n'entreraient-elles pas dans les actions particulières et dans la fête qu'on fait dans le ciel, pour la conversion d'un pécheur? Qu'on ne nous dise donc plus que c'est en faire des dieux, que de leurfaire connaître ce qui se passe ici-bas, et en particulier les prières que nous envoyons au ciel? Suivonsde plus hauts principes, etapprenons àconnaître en quoi consiste la grandeur de Dieu. Il fait entendre à ses prophètes , aux âmes saintes, à ses anges, et à tel autre qu'il lui plaît de ses serviteurs, non-seulement les pensées, des hommes, mais encore ses propres pensées et ce qu'il a résolu des peuples et des nations dans son conseil éternel. Il les élève plus haut, lorsqu'il leur montre son essence à découvert. Et sans doute c'est quelque chose de plus de le voir lui-même face à face, que de connaître ses desseins, quelque hauts qu'ils soient ; à plus forte raison, que de connaître les desseins et les pensées des hommes mortels. Dieu mène ses serviteurs autant qu'il lui plaît, ainsi qu'il lui plaît, par tous les degrés de connaissances; et à quelque perfection qu'il les élève, il se montre toujours leur Dieu, parce qu'ils ne sont éclairés que par sa lumière.
■ ■ Cest pourquoi les saints docteurs n'ont point hésité à attribuer la connaissance de nos prières aux âmes saintes. Nous avons ouï saint Grégoire de Nysse dire au martyr saint Théodore : O saint martyr, regardez-nous du plus haut des deux!
» Mntlh. XXII, 30. — ' JpocAlW, 3. - ^ Ihid. iv, 4; v, 8; VI, 1, II. — * Ibid. VI, 9, 10, II. — 5 Jpoc. xviii, 20; xix, I.
Nous avons ouï saint Augustin louer la prière a'uue mère chrétienne , qui avait perdu son fils sans être baptisé : O saint martyr, vous savez pourquoi je le pleure, disait cette mère' ; et parce qu'elle avait dit , vous savez , « Dieu , continue le même Père , « voulut montrer quelle avait été sa pensée. Elle « porta l'enfant ressuscité aux prêtres; il fut bap- « tisé, il fut sanctifié, il fut oint, on lui imposa « les mains. Tous les sacrements étant achevés, il « mourut. Sa mère accompagna son enterrement « avec un visage qui faisait paraître qu'elle ne « croyait pas tant mettre son fils dans le tombeau « que le mener dans le propre sein du martyr. » Que d'articles de la nouvelle réforme sont condamnés par ce récit , et qu'on doit être fâché , s'il reste quelque sentiment de piété véritable , d'être d'une religion qui oblige à rejeter des choses si saintes, et à la fois si bien attestées par de si grands hommes ! Mais quelque opinion qu'on en ait, j'ai toujours gagné ce que je voulais; et il est bien assuré que ni la femme qui fît cette prière à saint Etienne, ni saint Augustin qui la loue, ne voulaient pas faire un Dieu de ce saint martyr. Les autres Pères ne voulaient pas non plus attribuer aux saints dont ils demandaient les prières, aucune perfection divine ; puisque, quelque intelligence qu'ils y reconjiussent de nos besoins , ou en général des choses du monde, ils savaient bien qu'ils ne voyaient rien que dans une lumière empruntée. « Vous savez tout , « disait saint Paulin à saint Félix' : vous voyez dans « la lumière de Jésus-Christ les choses les plus « secrètes et les plus éloignées, et vous comprenez « tout en Dieu , où tout est renfermé. »
Il faut que le ministre succombe sous des vérités si constantes. Il en a senti le poids : il a , disje, bien senti que ni les saints Pères, qu'il accuse comme nous d'idolâtrie , ni nous , qui ne faisons que les suivre, n'attribuons rien de divin aux bienheureux esprits ; et vous le pouvez entendre par ces paroles : « Nous pouvons défier l'Église romaine « de nous montrer aucune différence entre le culte « qu'elle rend au Fils de Dieu, et celui qu'elle rend « aux saints. Ils en peuvent trouver quelqu'une « entre le culte du Père et celui des saints; mais « entre le culte des saints et du Fils, je les dé- « fie d'en montrer aucune^. » Tout cela se réduit à dire que Jésus-Christ homme fait tout le bien qu'il nous fait par voie d'intercession , comme les saints. Au nom de notre Seigneur, et par le soin que vous devez avoir de votre salut, arrêtez-vous ici, mes très-chers frères. Vous voyez à quoi votre ministre réduit principalement la difficulté. « Ils peuvent, dit-il, trouver quelque diffé- « rence entre le culte du Père éternel et celui des « saints. » Il n'ose découvrir tout ce qu'il sent. Nous pouvons trouver quelqzce différence ; c'est-à-dire , naturellement , quelque petite différence ; mais ou nous n'en pouvons trouver aucune, ou celle quo np^^s trouvons est infinie. Car, je vous prie , quelle différence avons-nous trouvée entre le secours de
Vide sup
— 2 Paul, de Nat. S. FcL - ' Letf. xv, p. III,
AVERTISSEMENT
Dieu et celui des saints, entre la manière de prier Dieu et celle de prier les saints? C'est, avons-nous dit, que Dieu donne, et les saints obtiennent : on prie Dieu, comme la source de tout bien, de donner ses grâces quelles qu'elles soient, temporelles ou spirituelles; et on prie les saints de les demander. Or ce n'est pas là quelque différence, c'est une différence immense, infinie; puisque c'est une différence qui d'un côté fait Dieu être parfait , et de l'autre la créature être indigent, tiré du néant, et le néant même; une différence, en un mot, qui met d'un côté l'indépendance absolue, et de l'autre la dépendance sans bornes. Ce n'est pas là quelque différence; maisc'est toute la différence qu'on peut établir entre Dieu et la créature, et l'on ne peut en imaginer une plus grande ni une plus essentielle.
Ici votre ministre se tourmente en vain à prouver aux catholiques « qu'il n'y a point de biens « et de grâces pour le temps et pour l'éternité, qu'ils « ne demandent à leurs saints directement, et sans «détour. » Veut-il dire qu'on les leur demande, comme à ceux qui les donnent? Il n'y aurait donc aucune différence. Or est-il qu'il ne peut nier que nous n'y en mettions quelqu'une; et nous venons de lui prouver que nous n'en mettons aucune, ou que nous en mettons une aussi grande qu'on la puisse mettre, et en un mot une inlinie. Qu'il enfle donc son discours de tant d'exagérations qu'il lui plaira, et qu'il raconte toutes les grâces qu'on demande à la sainte Vierge ; il demeure lui-même d'accord qu'on ne les demande que par voie d'intercession; puisque même, selon lui, on n'en attend pas davantage de Jésus-Christ. La difficulté n'est donc plus que de l'intercession de Jésus-Chsist. Il s'agit de voir si celle des saints est de même nature que la sienne; et il est essentiel à cette cause que vous compreniez que c'est en cela précisément que votre ministre met le nœud de cette question. C'est ce qu'il déclare par ces paroles : « Pour moi , pour- « suit-il», plus j'étudie le culte qu'on rend à Jésus- « Christ, plus je le trouve semblable à celui des « saints. Nous adressons à Jésus-Christ deux sortes « de prières : l'une indirecte, en lui disant, Priez « pour nous ; l'autre directe, en lui demandant di- « rectement la grâce , la rémission des péchés , la " vie éternelle. Dans l'Église romaine, on fait préci- « sèment la même chose à l'égard des saints. Cela « laisse une différence, je l'avoue, entre l'adoration «qu'on rend à Dieu le Père, et celle qu'on rend « aux saints. » La voilà donc encore une fois établie , de son aveu , cette différence, qui , comme on voit, est infinie. « Car, continue-til , jamais'on ne « dit au Père : Seigneur, priez pour nous, intercédez « pour nous auprès de votre Fils. Cela serait in- « sensé, et peut-être impie; et je crois que Rome ne « pratique pas cette impiété. » Il y a donc pour la troisième fois une différence essentielle entre la prière que l'Église romaine fait au Père, et celle qu'elle fait aux saints , de l'aveu de votre ministre. « Mais
« Lett.\y,p. 116.
« il n'y a, continue-l-il, aucune différence du culte « rendu à Jésus-Christ, et de celui qu'on rend aux « saints; car, età celui-là et à celui-ci, onditindiffé- « remment, Priez pour nous, afin que Dieu nous « donne; ou bien, Donnez-nous vous-même, pab « VOIE d'intebcession et d'impétbation de son « Père, » comme il l'explique lui-même et le répète dix fois. Il ne reste donc plus qu'à faire voir qu'il y a encore une différence infinie entre l'intercession de Jésus-Christ, et celle des saints ; et c'est là, comme vous voyez, que votre ministre fait consister notre question. Mais elle est si aisée à résoudre, que je n'y veux employer que M. Daillé. C'est un ministre que je prends pour juge entre M. Jurieu et moi.
Daillé étant obligé , par une objection du cardinal du Perron, de parler de cette matière, et d'expliquer comment on peut croire que Jésus-Clu-ist prie pour nous, commence en cette sorte : « ^1 nous, « ni les anciens, ni aucun chrétien vraiment pieux , « n'avons jamais prié Jésus-Christ de prier son « Père pour nous'. » D'abord il apprend bien à M. Jurieu qu'il ne sait pas sa théologie, quand il dit qu'on prie Jésus-Christ de prier pour nous : « Ni « nous, dit-il, ni les anciens, ni aucun chrétien vrai- « ment pieux, ne l'a jamais fait. » M. Jurieu n'est donc pas de ces pieux chrétiens, selon le ministre Daillé. Il poursuit : « Du Perron pense-t-il que Jé- « sus-Christ ne fasse pour nous autre chose que de « se prosterner devant Dieu , afin de prier comme « ferait un des saints de ce cardinal? Assurément « il se trompe, s'il a une semblable pensée. » Tout en s'emportant contre nous, Daillé nous accorde ce que nous voulons. Les saints du cardinal du Perron, c'est-à-dire, les saints des catholiques, sont prosternés devant Dieu comme d'humbles suppliants : Jésus-Christ n'agit pas de cette manière, et nous en convenons avec le ministre; l'intercession de Jésus-Christ n'est donc pas de même nature que celle des saints. Prenons encore la chose d'une autre manière. Daillé dit, et il dit vrai, qu'on n'a jamais prié Jésus-Christ de prier pour nous. Il n'y en a aucun exemple, ni aucun précepte, ni aucun conseil, ni dans l'Écriture, ni dans la tradition. Quand donc on prie les saints, comme fait l'Église romaine, on ne leur demande rien de semblable à ce qu'on attend de Jésus-Christ. Voilà qui est clair, mais la suite lésera beaucoup davantage; et plus Daillé s'étudie à nous expliquer la dignité de la médiation de Jésus-Christ, plus il justifie les catholiques. Car écoutons ce qu'il ajoute : « Jésus-Christ, Père de l'éternité, est sei- « gneur et dispensateur de toutes les grâces que « son sang nous a méritées. Ce puissant roi de l'u- « nivers nous les donne ainsi qu'il lui plaît : ses « sujets ne le tiennent pas pour un simple interces- « seur, mais pour leur roi, pour leur Seigneur, « pour leur Dieu, et ils souhaitent que ce qu'ils de- « mandent leur soit accordé par sa volonté et par sa « puissance. » Notre causesefortifie visiblement, par le discours de Daillé. Il ne permet pas qu'on regarde
• Daitl. de cuil. latr. l. m, a. 10, p. 386.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
fésus-Christ comme un simple intercesseur. 11 est , dit-il , dispensateur et distributeur des grâces de Dieu; mais il les donne avec autorité, et comme Seigneur, parce qu'il les a méritées par son sang : elles sont à lui , il les a acquises; il les a achetées, et cela par un prix infini , qui est celui de son sang : et si M. Daillé rapporte cela à la nature divine de Jésus-Christ, c'est que c'est là qu'est la source de la dignité et du mérite infini qui se trouve dans les actions de Jésus-Christ, et dans toute sa personne : ce qui est indubitable; mais en même temps il ne l'est pas moins que ceux qui , comme nous , regardent les saints, non comme rfêsMÔM/ewr^rfe /a grdce, mais comme de simples intercesseurs , ne les égalent en aucune sorte avec Jésus-Christ. Mais le ministre, en continuant de plaider sa cause, va donner comme un dernier trait à la bonté de la nôtre. « Que si on dit, poursuit-il, que Jésus-Christ « prie pour nous, il faut entendre cela, non d'une « manière basse , mais d'une manière relevée , et « convenable à la majesté d'un si grand roi. » Ce X n'estpoint en se prosternant, en tendant les mains, n niendisantdesparolesdesuppliant, qu'il intercède p pour nous ; c'est qu'il apaise son Père , par le prix « et la bonne odeur toujours présente de la victime « qu'il a une fois offerte , et fait qu'il nous donne les « grâces que nous demandons, lui-même consentant « aussi et voulant que nous les ayons. Telles sont les « prières que Jésus-Christ fait pour nous. Elles sont <- dignesde sa personne; et saintPaul nous le fait en- « tendre, lorsqu'il dit que l'épanchement du sang de « Jésus-Christ crie plus haut que le sang d'Abel. « Nous sommes d'accord avec les ministres de celte manière d'expliquer la médiation de Jésus-Christ. On la peut voir très-bien expliquée dans saint Thomas, et l'on n'en connaît point d'autre dans nos écoles. On y enseigne constamment que Jésus- Christ intercède par son sang répandu pour nous , et par la vertu éternelle de son sacrifice. Il n'a besoin ni de paroles ni de postures suppliantes; il suffit, comme dit V apôtre , qu'il pai'aisse pour nous (levant Dieu, afin de nous obtenir tout ce qu'il lui plaît. Ce qu'on appelle prier, dans cet état glorieux de Jésus-Christ, c'est dans sa sainte âme une perpétuelle volonté de nous sanctifier, conformément à cette parole qu'il a prononcée : Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient saints en vérité ' ; et à celle-ci : O mon Père, je veux que ceux que vous m'avez donnés soient avec moi*. Il a droit de dire,Je ueM.T, d'une façon particulière qui ne convient qu'à lui seul : il peut disposer de nous, et des grâces qu'il nous distribue, comme de chosesqui sontsiennes, qu'il a achetées, qu'il s'est rendues propres. Nous ne donnons rien de semblable aux saints. Ce n'est point leur sang qui nous sauve , ni qui est une source de grâces pour nous : ils n'ont point offert le sacrifice, dont l'efficace infinie et toujours présente sanctifiera les pécheurs jusqu'à la fin des siècles : ils sont humbles suppliants devant la majesté divine , serviteurs agréables à leur maître ;
' Joan. xvir, in. — ^ Ibid. 24.
mais enfin simples serviteurs, non seigneurs, ni rédempteurs, ni dispensateurs des grâces, comme Jésus-Christ. Ainsi, ni nous ne faisons faire à Jésus- Christ ce que font les saints, ni nous ne faisons faire aux saints ce que fait Jésus-Christ. Leur intercession laisse en son entier tout ce qui convient, selon les ministres, aussi bien que selon nous, à celle du Fils de Dieu, et nous ne leur en donnons aucune partie.
Mais , après avoir fait voir au ministre que nous établissons parfaitement la médiation de Jésus- Christ, apprenons-lui à la mieux entendre qu'il ne fait, lui qui en fait consister la reconnaisance à dire à .Tésus-Christ : Priez pour nous. M. Daillé a eu raison de lui dire que ni les modernes ni les anciens n'ont jamais prié ainsi. Quand saint Etienne mourant invoqua Jésus-Christ pour ceux qui le lapidaient, il ne lui dit pas : 0 Seigneur, priez pour eux; mais, O Seigneur , ne leur imputez pas leur péché', le regardant comme juge, comme celui qui opère par lui-même la purification du péché*. 11 ne lui dit pas, Priez votre Père de recevoir mon esprit ; mais il lui dit à lui-même : O Seigneur, recevez mon esprit ^. Je ne sache aucun orthodoxe qui ait osé dire, comme fait M. Jurieu, qu'il faut dire à Jésus- Christ, même comme homme, Priez pour nous; parce que l'homme, dans Jésus-Christ, étant élevé à être Dieu, ce qui lui a donné le moyen de nous acheter les grâces , et en particulier celle de la rémission des péchés, par un prix proportionné à leur valeur, il en est fait Seigneur même comme homme, mais comme homme élevé à être Dieu. C'est pourquoi on ne le prie pas de la demander, mais de la donner comme Seigneur; ce qui fait aussi que saint Etienne lui donne le nom de Seigneur dans cette prière, O Seigneur, n'imputez pas ce péché : et de même, O Seigneur, recevez mon esprit. Car c'est à vous de le recevoir, à la vérité, pour le présenter à votre Père; mais néanmoins comme Seigneur, à qui il appartient en propre, parce que vous l'avez acheté par votre sang.
]\Iaisquand il serait perm'isdeprierJésus-Christde prier, chose que la vraie piété a en horreur, toujours le ministre n'y gagnerait rien; parce qu'il y aura toujours unedifférenceinfinieentrela prière du chef et celle des membres ; entre la prière de celui où réside la plénitude et la source de la grâce, et celle de ceux qui n'en reçoivent qu'un écoulement imparfait ; enfin entre la prière d'une personne sainte par la propre sainteté substantielle de Dieu , et la prière de ceux qui ne le sont que par quelque participation de sa sainteté infinie; ce qui fait que la prière de l'un est agréable et reçue par sa propre dignité, et celle des autres, au contraire, en son nom, et par le mérite de la sienne; et c'est aussi ce qui met la différence la plus essentielle qu'on puisse jamais établir de prière à prière , et même une différence qui va jusqu'à l'infini, parce qu'elle est fondée sur la perfection de la nature divine.
Toute cette doctrine est renfermée dans cette
î ' Act. vu, 69.— » Hehr. 1 , 3. - ' Act. vil, 58.
AVERTISSEMENT
conclusion solennelle des prières ecclésiastiques, qui linissent toutes en ces termes : Per Dominum nostrum Jesum Christum : Par notre Seigneur Jésus- Christ, par où l'Église reconnaît que toutes ses prières tirent leur valeur et leur efGcace de l'interposition du nom de Jésus-Christ, à quoi elle ajoute en même temps la confession de la divinité du même Sauveur, en adressant ces paroles à Dieu le Père : Par Jésus- Christvotre Fils unique, qui, étant Dieu, vitetrégne aux siècles des siècles avec vous et le Saint-Esprit; où l'Église met clairement la médiation de Jésus- Christ, en ce qu'il est un Homme-Dieu, en qui s'unissent toutes choses; c'est-à-dire, tout ensemble, les hautes et les basses, les célestes et les terrestres , sans que ni nous ni les plus grands saints puissent impétrer aucune grâce , ni pour eux , ni pour leurs frères , en un autre nom.
Au reste , si Ton a vu la médiation de Jésus-Christ si parfaitement expliquée par le ministre Daillé, il faut se souvenir qu'on a vu aussi qu'il n'y a rien là de nouveau pour nous, puisque tous nos docteurs l'expliquent de même sur le fondement des Écritures et sur la doctrine de saint Paul. C'a été aussi la doctrine de tous les anciens Pères , et saint Grégoire de îsazianze l'a expliqué admirablement par ces paroles : « Le Verbe engendré de Dieu avant tous les « temps, et par là étant Fils de Dieu , est devenu « Fils de l'homme. Il est sorti sans impureté et « d'une manière miraculeuse du sein d'une vierge, « homme parfait aussi bien que Dieu parfait, pour « sauver en toutes ses parties l'homme qui était « blessé en elles toutes , et détruire la condamna- « tion du péché'. »
C'est en cela que consiste sa médiation , et c'est aussi sur ce fondement que le même saint l'établit, en supposant premièrement qu'il ne faut point croire « que le Fils de Dieu se jette aux pieds « de son Père d'une manière servile. Loin de « nous, dit-il ^, cette pensée basse et indigne de « l'esprit de Dieu 1 II ne convient ni au Père d'exi- « ger une telle chose, ni au Fils de la souffrir. » Il enseigne « qu'intercéder n'est autre chose au Fils « de Dieu que d'agir pour nous auprès de son Père , « en qualité de médiateur de Dieu et des hom- « mes, Jésus-Christ homme; et, ajoute ce grand « personnage, comme homme il intercède pour « mon salut, parce qu'il est toujours avec le corps « qu'il a pris , et qu'il me fait devenir un Dieu par « la force de l'humanité qu'il s'est unie. »
Voilà une manière d'intercéder digne de Jésus- Christ. Un Dieu, en se faisant homme, nous a fait des dieux par ressemblance : son humanité est le moyen par lequel la divinité nous est communiquée : son corps , qui a été notre victime , nous attire continuellement les grâces du ciel, et Jésus-Christ ne cesse d'intercéder, parce qu'il ne quitte jamais l'humanité qu'il a prise.
Cette sublime médiation, qui ne convient qu'à Jésus-Christ seul , n'a pas empêché que le même Père , en prenant la métiiation en un autre sens in-
' Omt. XL. - ' Jbid. xxxvi.
Animent inférieur à celui-là, n'ait dit que les sain/s martyrs sont les médiateurs de cette élévation qui nous divinise ' ; sans doute parce qu'ils nous en montrent le chemin par leur exemple, et qu'ils nous aident à y arriver par leurs prières.
Qu'on ne nous objecte donc plus ces mots de saint Paul : Il y a un médiateur ». Sans disputer sur les mots , il n'y a pas plus un médiateur quHly a un Dieu; et je dis que si nous pouvons par Jésus- Christ, selon saint Pierre, participer à la nature divine ^ , nous pouvons aussi en quelque façon , quoique très- imparfaitement, participer par la charité fraternelle à la qualité de médiateur. Mais, à parler proprement , il n'y a que Jésus-Christ seul qui la porte et qui fasse cet office ; ce que saint Augustin a expliqué à fond en ce peu de mots : « Les « chrétiens, dit-il 4, se recommandent aux prières « les uns des autres ; mais celui qui intercède pour « tous, sans avoir besoin que personne intercède « pour lui, est le seul et véritable médiateur. »
Les prétendus réformés se servent de ce passage contre la prière des saints, au lieu qu'ils devraient comprendre que si un Père qui a si parfaitement entendu la doctrine de la médiation de Jésus- Christ n'a pas laissé de les prier, comme les ministres l'avouent, il paraît qu'il n'a jamais seulement pensé que ces deux choses soient incompatibles. J'en dis autant de saint Grégoire de Nazianze, qui d'un côté constamment a prié les saints , comme nous, et qui aussi constamment n'en a pas moins bien entendu la doctrine de la médiation de Jésus- Christ , comme on vient de le voir ; en sorte qu'en toutes manières il n'y a rien de plus faux que de confondre deux choses dont la différence est infinie.
Après cela , en reviendra-t-on à cette objection cent fois résolue , mais que M. Jurieu répète encore, comme si l'on n'y avait jamais répondu? Vous offrez à Dieu, dit-il 5, les mérites des saints, comme vous lui offrez ceux de Jésus-Christ; vous priez Dieu parles mérites des saints , comme vous priez Dieu par les mérites de Jésus-Christ : c'est donc en tout et partout la même chose. Mais sans nous donner la peine de répondre , Bucer, un des chefs de la réforme, répondra pour nous. Le passage en est connu , et M. Jurieu l'a lu dans l'Histoire des Variations^. « Pour ce qui regarde ces prières «publiques qu'on appelle collectes, où l'on fait « mention des prières et des mérites des saints ; « puisque , dans ces mêmes prières , tout ce qu'on « demande en cette sorte est demandé à Dieu, et « non pas aux saints, et encore qu'il est demandé « par Jésus-Christ; dès là tous ceux qui font cette « prière, reconnaissent que tous les mérites des « saints sont des dons gratuitement accordés. » Et un peu après : « Car d'*ailleurs nous confessons a et nous prêchons avec joie que Dieu récom- « pense les bonnes œuvres de ses serviteurs , non- « seulement en eux-mêmes, mais encore en ceux « pour qui ils prient; puisqu'il a promis qu'il ferait
' Orat. VI. — » Gai. m, 20. — ' II. Petr. i, *• - ' Cont. Episl. Parmcn. lib. ii, n. 10, tout, ix, col. 31. — ' LelL XV, p. I H , 115, etc. — « Liv. ni , p. 665.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
« du bien à ceux qui l'aiment jusqu'à mille géué- « rations. » Voilà ce qu'un reste de bonne foi fit avouer à Bucer en 1546, dans la conférence de Ratisbonne. Je ne demande pas au ministre dédaigneux qu'il cède à l'autorité de Bucer; mais qu'il imite sa bonne foi , en reconnaissant que le mérite que nous attribuons à Jésus-Clirist est bien d'une autre nature que celui que nous attribuons aux saints-, puisque le mérite de Jésus-Christ est infini , à cause qu'il est Dieu et homme ; et celui des saints fini , à cause qu'ils sont des hommes purs : d'où suit une autre différence qui n'est pas moins essentielle , savoir, que le mérite de Jésus-Christ a sa valeur par lui-même auprès de Dieu , au lieu que les mérites des saints n'en ont que par celui de Jésus- Christ ; ce qui fait qu'en priant Dieu d'avoir agréables les mérites de ses saints , l'Église finit toujours en demandant que ce soit par Jésus-Christ , ^)er Dominum îiostrum Jesum Christum; et que le concile de Trente, en définissant qu'il est utile de prier les saints de nous obtenir les grâces de Dieu, ajoute par Jésus-Christ , et décide que c'est par là qu'ils nous les obtiennent.
Ainsi il ne reste plus de difficulté dans la question que nous traitons. Il s'agit de savoir si nous sommes idolâtres en priant les saints, c'est-à-dire , en d'autres mots , si nous égalons les saints ou à Dieu ou à Jésus-Christ : et le ministre est déjà demeuré d'accord que nous mettons une différence très-essentielle du côté de la prière qu'on adresse à Dieu. Restait celle qu'on adressait à Jésus-Christ; et la différence n'est pas moins essentielle, de l'aveu même et par les principes de Daillé et de Bucer ; par conséquent la question est vidée. C'est en vain que le ministre triomphe , et qu'il provoque révêque de Meaux à lui répondre. Cet évêque lui a répondu; mais s'il restait quelque bonne foi à votre ministre , il n'y avait rien de plus aisé pour lui que de prévenir cette réponse , puisqu'il l'aurait pu trouver dans ses propres théologiens, aussi claire et aussi distincte que l'aurait pu faire un des nôtres.
En effet , quoi qu'il puisse dire , il sait bien que le vrai Dieu que nous adorons n'est pas le Jupiter des païens. Les anges et les âmes bienheureuses dont nous demandons la société dans nos prières ne sont ni des dieux, ni des demi-dieux, ni des génies , ni des héros , ni rien enfin de semblable à ce que les Gentils imaginaient. Notre Dieu est le Dieu qui seul a fait toutes choses par sa parole , qui n'a pas commis à ses subalternes une partie de l'ouvrage, comme on disait dans le paganisme. Le monde h'est pas un arrangement d'une matière que Dieu ait trouvée toute faite ; les âmes et les esprits ne sont pas une portion de son être et de sa substance. Il a tout également tiré du néant, et tout également par lui-même. Vos ministres n'oseraient nier que ce soit là constamment notre doctrine. Qu'ils entreprennent de nous montrer ce caractère dans le paganisme. Ne sait-on pas que Jupiter y était le père des dieux, à peu près dans le même sens qu'un père de famille l'est de ses enfants, et
qu'il en était le maître, à peu près comme un roi l'est de ses ministres , sans leur avoir donné le fond de l'être.' Mais Dieu, qui l'a donné à tous les esprits bienheureux , ou plutôt qui le leur donne sans cesse par une influence toujours nécessaire, leur donne en même temps toute leur puissance , inspire tous leurs désirs , ordonne toutes leurs actions , et il est lui seul toute leur félicité; choses que les païens, je dis même les philosophes, ne songeaient pas seulement à attribuer à leur Jupiter. Cette différence infinie de leur théologie et de la nôtre en produit une qui n'est pas moins grande dans le culte. C'est qu'au fond , tout notre culte se renferme en Dieu. Nous n'honorons dans les saints que ce qu'il y met : en demandant la société de leurs prières, nous ne faisons qu'aller à Dieu dans une compagnie plus agréable; mais enfin c'est à lui que nous allons, et lui seul anime tout notre culte.
Votre ministre nous fait ici une horrible calomnie , mais qui seule devrait servir à vous désabuser de toutes les autres. « Les dieux supérieurs des « païens , dit-il ' , étaient si célestes , si sublimes « et si purs, qu'ils ne pouvaient par eux-mêmes « avoir aucun commerce avec les hommes , ni s'a- « baisser jusqu'aux soins des affaires, pour les « gouverner immédiatement et par eux-mêmes. « C'est pourquoi ils établirent les démons, comme « des médiateurs et des agents entre les dieux sou- « verains et les hommes mortels , disait Platon. » Il est vrai, c'est la doctrine de Platon; et c'est aussi ce qui met une différence infinie entre lui et nous. Car qui jamais a ouï dire dans l'Église qu'il fût indigne de Dieu de se mêler par lui-même des choses humaines, ou qu'il fallût mettre entre lui et nous cette nature mitoyenne ou médiatrice des démons.' C'est pourtant ce qu'on nous impute. Car écoutons le ministre. « Or, dit-il » , une goutte « d'eau n'est pas plus semblable à une goutte d'eau « que cette théologie païenne à la théologie du pa- « pisme. Dieu et Jésus-Christ, disent-ils, qui sont « nos grands dieux , sont trop sublimes pour nous « adresser droit à eux. » Je ne sais comment on ne rougit pas d'une si grossière calomnie. Car ce ministre sait bien, en sa conscience , qu'outre que Dieu et Jésus-Christ ne sont pas nos grands dieux, puisqu'ils ne sont pour nous qu'un seul et même Dieu , avec le Saint-Esprit , et que c'est une trop hardie imposture de nous faire parler ainsi , contre toute notre doctrine , ce n'en est pas une moindre de nous faire dire qu'on ne peut aller droit à eux; puisque constamment toutes les collectes , toutes les secrètes, toutes les postcommunions, toutes les prières du sacrifice, le Gloria in excelsis, le Te Deum , toutes les autres prières du service ou du bréviaire s'adressent ou à Dieu par Jésus-Christ, ou à Jésus-Christ lui-même ; et que dans celles qu'on adresse aux saints , dans les litanies et dans quelques autres endroits, dès là qu'on les prie de prier pour nous , on ne fait que s'unir à eux par la cha-
' Jcc. des Luth. I. part. p. 183. — » Ibid. p. I8i.
AVERTISSEMENT
rite, pour aller à Dieu. On ne les regarde donc pas comme des natures mitoyennes et médiatrices; mais on entre en société avec eux , pour aller également à Dieu; puisque, si Dieu nous a donné un médiateur nécessaire en Jésus-Christ, il est pour eux comme pour nous , et qu'ils n'ont d'accès qu'en ce seul nom et comme membres de ce même chef. Qu'on nous montre cecaractère dans le paganisme! Mais on vient de nous montrer un caractère tout contraire , en nous disant que les grands dieux du paganisme sont trop sublimes pour se mêler par eux-mêmes de nos affaires, ou avoir aucun commerce avec nous. Votre ministre sait bien que nous ne disons ni ne croyons rien de semblable Quand donc il ose avancer qu'une goutte d'eau n'est pas plus semblable à une autre goutte d'eau, que notre doctrine à celle des païens, il parle contre sa conscience et contre ses propres paroles , et l'iniquité se dément visiblement elle-même.
Achevons : le culte est intérieur ou extérieur ; l'intérieur est le sentiment qu'on vient de voir. Pour donc montrer notre culte intérieur dans les païens, il y faut montrer nos sentiments : qu'on les y montre tels que nous venons de les exposer. Que si l'on prétend que ce n'est pas là notre doctrine , et qu'on répète les calomnies cent fois réfutées , qu'on nous attaque du moins une fois dans ce fort , et qu'on y découvre le moindre trait d'idolâtrie.
Mais si le culte intérieur des païens est si essentiellement différent du nôtre, donc le culte extérieur n'étant que le signe de l'intérieur, il s'ensuit qu'il y a la même différence. En effet, les païens , qui regardaient tous leurs dieux, et les plus grands, et les médiocres, et les plus petits , comme des natures à peu près semblables , leur offraient aussi à tous également le même culte du sacriflce, que nous réservons à Dieu seul , quoi qu'en dise le ministre. A lui seul appartient la souveraine louange , à lui seul la reconnaissance d'un empire absolu et tout-puissant , et l'hommage de l'être reçu , tant de celui qui nous fait hommes , que de celui qui nous fait saints et agréables à Dieu. Si l'on croit trouver tout cela dans le paganisme , on croit trouver la lumière dans les ténèbres ; et si l'on croit seulement y en voir quelque ombre , c'est qu'il faut bien trouver dans l'erreur le fond de la vérité qu'elle gâte; et dans le culte des démons , ce qu'ils imitent et ce qu'ils dérobent du culte de Dieu.
L'idolâtrie a eu plusieurs formes , et s'est accrue ou diminuée par divers degrés; mais parmi ces variétés , c'est une chose constante que tous ceux qu'on a jamais vus rendre sérieusement à la créature quelque partie des honneurs divins , ont erré dans la pensée qu'ils ont eue de Dieu. Les fausses idées qu'on a de Dieu, comme dit souvent saint Augustin, sont les premières idoles que les hommes se sont forgées, et c'est là le vrai principe de l'idolâtrie. Que si nous remontons jusqu'à la source de l'erreur, nous trouverons que l'idolâtrie vient au fond de n'avoir pas bien connu la création.
Elle n'était connue que du peuple hébreu. Tarmi
tous les autres peuples on croyait que la substance et le fond de l'être était indépendant de Dieu , et que tout au plus il n'était auteur que de l'ordre ; ou que sans avoir fait l'univers, il n'en était que le moteur.
C'est de là qu'est venue l'erreur qui a fait adorer le monde , soit qu'on le regardât comme Dieu luimême , ou qu'on le considérât comme le corps dont Dieu était revêtu. On en adorait le tout , on en adorait toutes les parties , c'est-à-dire , le ciel , la terre , les astres , les éléments , les rivières et les fontaines ; et enfin on adorait toute la nature. Tout avait part à l'adoration , parce que tout en un certain sens avait part à l'indépendance : tout était coéternel à Dieu : tout était une partie de l'être divin : l'âme était dérivée de là, selon quelquesuns'. C'est pourquoi ils le regardaient comme étant ingénérable et incorruptible en sa substance. C'était une portion de la divinité. C'était un Dieu ellemême, disait cet empereur philosophe \ après plusieurs autres. C'est ce qui a donné lieu à l'erreur qui a consacré tant de mortels, et qui leur a fait rendre les honneurs divins. Les biens qu'ils avaient procurés au monde ont fait regarder leur âme comme ayant quelque chose de plus divin que les autres; et tout cela enfin était fondé sur ce que rien n'était regardé comme absolument dépendant d'une volonté souveraine, ni comme tenant d'autre que de soi le fond de son être.
Le ministre, qui nous parle tant de ces natures médiatrices, et de ces esprits médiateurs, introduits par le platonisme, ne sait pas, ou ne songe pas , ou ne veut pas avouer de bonne foi qu'on les y faisait médiateurs de la création de l'homme, comme ils l'étaient de sa réunion avec Dieu. Ainsi la nature divine était inaccessible pour les hommes, et ils n'en pouvaient approcher que par les demi-dieux qui les avaient faits, qu'on appelait aussi démons. Il est certain que ces démons ou ces demi-dieux de Platon ^ furent adorés sous le nom des anges par un Simon le Magicien , par un Ménandre, par cent autres, qui dès l'origine du christianisme mêlaient les rêveries des philosophes avec une profession telle quelle du christianisme ■!, Mais si ces hommes, aussi mauvais philosophes que mauvais chrétiens, avaient compris que Dieu tire également du néant toutes les natures intelligentes, et les anges comme les hommes, ils n'auraient jamais pensé que les uns eussent besoin d'aller à Dieu par les autres , ni que , pour approcher de lui , il fallût mettre tant de différence entre ceux qu'il avait formés de la même main. La religion chrétienne ne connaît point ces entremetteurs , qui empêchent Dieu de tout faire, de tout gouverner, de tout écouter par lui-même; et s'il a donné aux hommes un médiateur nécessaire , qui est Jésus- Christ, ce n'est pas qu'il dédaigne leur nature qu'il a faite; mais c'est que leur péché, qu'il n'a pas fait, a besoin d'être expié par le sang du juste. C'est
' Platon. - » Marc-Aurèlc. — ' Plat, in Tim. — ♦ Tertull. de Prœser. n. 3.3. Ilicron. adv. Lucif. Epiph. hœr. 60. Thcod. k<er. Fab. lib. v, c. vm.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
par là que nous avons besoin de médiateur. INIais afin que nous connussions que c'était notre péché, et non pas notre nature, qui nous éloignait de Dieu, il a voulu que ce médiateur fdt homme; et il a si peu dédaigné la nature humaine, qu'il l'a même unie à la personne de son Fils.
Par ce mystère, l'idolâtrie devient comme impossible au chrétien, et il ne peut y tomber qu'en oubliant jusqu'aux premiers principes de sa religion. Il ne peut plus, comme faisaient les païens, égaler les hommes à Dieu; puisqu'il voit que le genre humain était si éloigné de Dieu par son péché, qu'il avait besoin d'un médiateur pour en approcher. Mais ce médiateur est homme ; et quand il ne serait que cela , aux merveilles qu'il a faites et aux grâces qu'il répand sur nous, le genre humain, porté à diviniser ses bienfaiteurs , aurait tenté d'en faire un Dieu, et de lui rendre les honneurs divins. Pour prévenir cette erreur, Dieu, en incarnant son Fils unique, en le faisant homme comme nous, a su faire de ce médiateur, qu'il nous donne, un Dieu égal à lui ; en sorte qu'on ne se trompe pas de l'adorer comme tel. Mais de peur qu'on n'étendît le même honneur à d'autres hommes excellents , on apprend que pour faire un Dieu de Jésus-Christ, il a fallu lui donner, outre la nature humaine , une nature plus haute , et qu'il ne filt rien moins qu'une des personnes divines à laquelle on rendît avec Dieu en unité un même culte suprême. Car si l'on avait attribué notre rédemption ou notre réconciliation h la nature angélique , l'on aurait pu adorer les anges ; mais on ne le peut plus depuis qu'on adore en Jésus-Christ celui-là même qui a fait les anges, et que les anges adorent. Il n'y a donc plus moyen de lui rien égaler dans sa pensée , ni par conséquent de rien égaler à son Père et au Saint- Esprit, auxquels seuls on le rend égal. Mais ne peut-il pas arriver qu'en le regardant en sa qualité de médiateur, qui l'approche si fort de nous, on lui donne des égaux par cet endroit-là , et des médiateurs à même titre.? Point du tout, puisqu'on ne le fait médiateur qu'au titre d'un mérite et d'une dignité infinie ; ce qu'il ne pourrait avoir s'il n'était Dieu et fils unique de Dieu , de même nature que lui. Car s'il exerce sa médiation par une nature humaine et par des actions humaines , on reconnaît tout ensemble que tout cela serait mférieur à cet emploi , si tout cela n'était élevé par la divinité même de cette personne; et c'est ce qui nous est déclaré dans le mystère de l'eucharistie, oii Jésus- Christ exerce très-parfaitement son office de médiateur, puisqu'il nous y consacre et nous y sanctifie par son corps et par son sang. Mais en même temps nous voyons qu'on ne nous sanctifie dans ce sacrement, ni par le corps d'un apôtre, ni parle corps d'un martyr, ni par le corps de la sainte Vierge , ni enfin par le corps d'aucun autre saint , si ce n'est par le corps de celui qui est reconnu pour le Saint des saints. Ainsi l'eucharistie même nous dévoue et nous consacre à Dieu seul; non-seulement parce que l'objet à qui nous nous dévouons est Dieu , mais encore parce que le moyen qui nous y unit ,
en même temps qu'il s'approche de nous en tant qu'homme, consomme notre unité en tant que Dieu. Cela est cru dans l'Église, et y est cru trèsdistinctement, et y est soigneusement enseigné à tous les fidèles , dès l'enfance jusqu'à la vieillesse et jusqu'à la mort. Tous vos ministres le savent ; et si vous savez les presser, vous leur en arracherez l'aveu , malgré qu'ils en aient. Qu'on s'imagine, après cela, par quel endroit l'idolâtrie pourrait s'introduire dans un tel culte, et comment il serait possible de rien égaler ou à Dieu, ou à Jésus-Christ, qui seul est un avec Dieu même. A cela qu'oppose-t-on ? Des chicanes que j'ai honte de rapporter, tant elles sont vaines, et qu'il faut néanmoins encore que je réfute, puisqu'on ne cesse de les objecter, quoique cent fois réfutées.
Vous égalez, dit-on, vos saints à Dieu , puisque vous leur érigez des temples, puisque vous leur consacrez des jours de fêtes. Quoi! n'y aura-t-il point quelque ministre assez officieux pour nous décharger de l'ennui de répéter cent fois la même chose , sans qu'on veuille nous écouter ? Mais je n'ai pas besoin d'un ministre officieux. Toute l'Angleterre plaide notre cause, puisqu'elle célèbre comme nous les fêtes des saints; et pour ne manquer à aucun , même la fête de la Toussaint. Le calendrier où elles sont marquées , et l'office qu'on y fait, ne sont pas encore abolis. Ils pourront l'être avec le temps , et tout cela peut devenir une idolâtrie, s'il plaît au vainqueur* (car il faudra bien subir la loi) ; mais on ne fera jamais qu'on ne les ait célébrées, ni que Burnet, qui, sans doute, n'eut jamais dessein de nous obliger, n'ait écrit qu'on devait les célébrer, même par principe de conscience ; « parce que aucun de ces jours n'est proprement « dédié à un saint ; mais qu'on les consacre à Dieu, « en la mémoire des saints , dont on leur donne le « nom» ; » ce qui est de mot à mot notre doctrine, comme il paraît en tout et partout , par nos catéchismes; et tout ce qu'on nous impute au-delà est une manifeste calomnie.
Venons aux temples; mais ici toute l'Angleterre nous justifie encore. Qui ne connaît à Londres l'église de Saint-Paul, et toutes les autres qui portent les noms des saints ? On nous dira que c'est pour en conserver la mémoire ; mais que les temples sont proprement dédiés à Dieu, comme les fêtes. C'est encore notre doctrine. Toutes les églises et toutes les fêtes sont également dédiées à Dieu. On leur donne les noms des saints pour les distinguer. Qu'on nous reproche après cela les églises dédiées aux saints, et celle de Saint-Eustache ou de Notre-Dame, plus belle que celle du Saint- Esprit. Tout le synode de Thorn, de la religion de nos prétendus réformés , a inséré dans ses actes qu'il s'était assemblé dans le temple de la sainte Vierge, divx firginis*. Le même synode
* Bossuet désigne ici le prince d'Orange , qui vendit d'usurper la couronne d'Angleterre sur le roi Jacques II , son beau-père. {Édit. de Paris.)
• Burn. Tom. i. p. I9l. Far. liv. vu. tag. Conf. Jldei. part. II, p. 240 , 242.
» Syn. Tôt. Syn-
parle encore du 25 août , comme d'un jour consacré à saint Barthélemi : divo Bartholomxo sacra. Ces actes sont rapportés dans le recueil des Confessions orthodoxes de Genève; et en passant, voilà nonseulement le temple de la sainte Vierge , et la fête de saint Barthélemi, mais encore le mot diviis, dont Daillé nous fait un si grand crime. Car c'est, dit-il ' , ériger les saints en dieux tout court. Sur cela il prend la peine de ramasser les passages où les saints sont appelés de ce nom, dans un Paul .love, dans un Bembe, dans un Juste Lipse. Il est vrai , le zèle de l'ancien latin nous a introduit ce mot , et tant d'autres aussi ridicules , quand on les affecte. Tout est perdu , si en lisant Bembe , et les autres auteurs de ce goût, on trouve un seul mot queCicéron ou Virgile n'aient point prononcé; et Juste Lipse, qui s'est moqué de cette fade affectation, n'a pu s'empêcher d'y tomber. Qu'on s'en moque, nous y consentons; mais ceci devient une affaire de religion. N'importe que Bellarmin, plus régulier, ait blâmé ces expressions païennes : Daillé le trouve mauvais. Comme il voulait se servir de ce mot pour montrer que nous donnons de la divinité aux saints, en les appelant divi, il s'emporte contre Bellarmin , parce qu'il ne trouve pas dans ses écrits ce mot , dont il prétendait tirer avantage , lui reprochant avec amertume que sa modestie est fausse , ridicule et impertinente. Enfin il
fait tort aux saints ; et lorsqu'il ne • ■ - '
(Le reste manque.)
W AVERTISSEMENT AUX PROTESTAINTS
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
CONTRE l'histoire DES VARIATIONS.
La sainteté et la concorde du mariage chrétien violées.
QUATRIEME AVERTISSEMENT
Mes chers Frères,
Il n'y a rien de si sacré, dans les mystères de la religion , que M. Jurieu n'ait cru devoir attaquer pour défendre votre cause : vous l'avez vu dans les Avertissements précédents. Les deux suivants vous feront voir qu'il attaque encore les fondements que Jésus-Christ a donnés à l'union des familles et au repos des empires.; et ce ministre n'a rien épargné.
C'était pour lui et pour toute la réforme un endroit fâcheux que le vi« livre des Variations , où l'on voit la permission donnée à Philippe , landgrave de Hesse , Ip héros et le soutien de la réforme , d'avoir deux femmes ensemble, contre la disposition de l'Évangile et la doctrine constante des chrétiens de tous les siècles. Il n'y avait rien de moins convenable à une réforme et au titre de réformateurs , que d'a-
» DecuUu /«/r. p. f.23,&25<
néantir un si bel article de la morale chrétienne, et la réforme que Jésus- Christ même avait faite dans le mariage, lorsque, s'éievant au-dessus de Moïse et des patriarches, il régla la sainte union du mari et de la femme, selon la forme que Dieu lui avait donnée dans son origine. Car alors, en bénissant l'amour conjugal comme la source du genre humain, il ne lui permit pas de s'épancher sur plusieurs objets, comme il arriva dans la suite lorsqu'un même homme eut plusieurs femmes : mais réduit à l'unité de part et d'autre, il en fit le lien sacré de deux cœurs unis ; et pour lui donner sa perfection , et à la fois le rendre une digne image de la future union de Jésus-Christ avec son Église , il voulut que le lien en fût éternel comme celui de l'Église avec Jésus-Christ. C'est sur cette idée primitive que Jésus- Christ réforma le mariage; et, comme disent les Pères , il se montra le digne Fils du Créateur, en rappelant les choses au point où elles étaient à la création. C'est sur cet immuable fondement qu'il a établi la sainteté du mariage chrétien, et le repos des familles. La pluralité des femmes autrefois permise ou tolérée, mais pour un temps et pour des raisons particulières, fut ôtée à jamais, et tout ensemble les divisions et les jalousies qu'elle introduisait dans les mariages les plus saints. Une femme qui donne son cœur tout entier et à jamais, reçoit d'un époux fidèle un pareil présent , et ne craint point d'être méprisée ni délaissée pour une autre. Toute la famille est unie par ce moyen : les enfants sont élevés par des soins communs; et un père qui les voit tous naître d'une même source , leur partage également son amour. C'est l'ordre de Jésus-Christ, et la règle que les chrétiens n'ont jamais violée par aucun attentat.
Mais Luther, Bucer et Melanchton, trois chefs principaux de la réforme , ont osé y donner atteinte : ce sont les premiers des chrétiens qui ont permis d'avoir deux femmes à un prince qui confessait son intempérance. On ne pouvait pousser plus loin la corruption; et comme cette permission est inexcusable, il en fallait abandonner les auteurs à la détestation de tous les fidèles. Mais l'endroit est trop délicat. Quel abus oserait-on dorénavant reprocher à l'Église catholique, si on en avouait un si criant dès le commencement de la réforme, sous ses chefs et dans sa plus grande vigueur? C'est pourquoi M. Jurieu rappelle ici tout son esprit pour excuser les réformateurs le mieux qu'il peut ; et lui, qui ne fait que courir, ou, pour mieux dire, voltiger sur les autres variations des protestants , prend un soin particulier de défendre celle-ci.
D'abord il voudrait pouvoirdouterdufait.«Jedirai, « dit-il' , quelque chose sur un fait dont M. Bossuet « fait grand bruit : c'est une consultation véritable « ou prétendue du landgrave : » il n'ose dire qu'elle soit fausse. J'ai fait voir qu'elle était publique il y a douze ans, sans avoir été contredite* : les actes en sont produits tout entiers en forme authentique dans une histoire ^ attaquée en mille endroits , même
' Lelt. vni ,/>. 66. — » rar. liv. \i. — '■> f'arilUis, Uist. de l'Hér. l. 12.
par des auteurs protestants , sans qu'ils aient osé tourher à celui-ci. J'ai ajouté, pour conDrmer ce fait important , l'instruction donnée à Bucer par le landgrave lui-même, pour obtenir de Luther et de Melanchton cette honteuse dispense. Tout cela a été rendu public , comme on a vu dans l'Histoire des Variations, par un électeur palatin, et par un prince de la maison de Hesse,un des descendants du landgrave. Nous avons encore produit, en confirmation , des lettres de Luther et du landgrave • : et un fait si honteux à la réforme est devenu plus clair que le soleil. Il ne faut donc pas s'étonner si le ministre n'a osé le nier. Vous voyez en même temps qu'il voudrait bien ne pas avouer qu'il soit constant : mais c'est un faible artifice; et s'il y avait quelque chose à dire contre des actes si authentiques que j'ai soutenus de tant de preuves , on l'aurait dit il y a longtemps dans le parti , ouenfinM. Jurieule diraitmaintenant.
Passez donc condamnation sur le fait. Il faut voir comment on pourra le pallier , et connaître à cette fois pour toujours les vains raisonnements, la vaine science, et en un mot les vains artifices de votre grand défenseur.
Il prend d'abord son air de dédain , comme il fait quand il n'en peut plus : et voilà ,d\t-il\ qui revient bien au titre et au but des Variations. Quoi ! ce n'est pas innover et varier dans la doctrine , que d'en changer un article auquel aucun chrétien , et pas même les réformateurs, n'avaient encore osé donner d'atteinte? et le mariage chrétien deviendra semblable à celui des infidèles, sans qu'on puisse imputer de variations aux auteurs d'une si étrange nouveauté? « Mais, dit-il 3, cela ne fait rien pour « prouver que les vérités venues de Dieu obtiennent « d'abord toute leur perfection. » Je l'avoue. Je ne prétends pas prouver ici cette vérité :je la suppose connue et même prouvée ailleurs, si elle avait besoin de preuves ^ : je fais voir seulement ici que l'Église protestante est entraînée par un esprit d'innovation , et ne laisse rien d'inviolable parmi les fidèles, pas même la sainte alliance du mariage. Voyons comme on se défend de ce reproche.
Après les airs de dédain, on vient aux injures; autre marque de faiblesse : et on écrit ce' que j'ai honte de répéter , mais ce que néanmoins je ne puis taire , que « l'Église romaine donne des dispenses « descrimes les plus affreux, accorde des indulgences « à ceux qui ont couché avec leur mère et avec leur « s(Kur , permet d'exercer la sodomie les trois plus « chauds mois de l'année, et en a signé la permission « par son pape ^. » On ne peut assez s'étonner ni de l'impudence d'un si infâme langage, ni de celle d'avancer sans la moindre preuve des faits si atroces : car il s'agit de dispenses et de permissions; il s'agit non des indulgencesqu'on pourrait donner, après les crimes commis, aux pécheurs vraiment repentants , de peur q\x' abîmés dans un excès de tristesse, ils ne tombent dans le désespoir : car de
• rar. liv. Tl. — > Lett. Vlil, p. 57. — ' Ihid. — * Var. Prêf. — • Lelt. VHI, 'P. 57.
telles indulgences n'ont point de difficulté , et on sait que l'apôtre même en a donné de semblables ' : les indulgences qu'on veut ici que nos papes aient signées ne sont pas celles qu'on accorde à un pécheur accablé par la douleur de son crime, mais de celles où on lui permet de le commettre. Votre ministre ose nous imputer de cette sorte d'indulgence qui nous fait horreur : mais on connaît son artifice. Il ne croit pas que vous puissiez vous imaginer qu'il écrive des faits si étranges sans quelques preuves , et il est vrai que cela n'est pas croyable ; mais néanmoins il est vrai en même temps qu'il ne cite rien pour prouver ce qu'il avance. Il ne produit point ces décrets honteux signés par les papes : on ne peut pas deviner où il les a pris , non plus que ses autres calomnies. Il n'y a que le père de mensonge , dont le nom propre est celui de calomniateur, qui puisse les avoir inventées. Mais, quoi ! plus la raison manque, plus un homme violent répand d'injures ; et il n'y a plus à s'étonner que de ce qu'on l'écoute parmi vous.
Mais venons au fond. Il est question de savoir si Luther, Melanchton , Bucer, ces trois piliers de la réforme , ont eu droit de dispenser le landgrave de la loi de l'Évangile qui réduit le mariage à l'unité ; et par là d'établir une doctrine directement contraire à celle de tout ce qu'il y a jamais eu de chrétiens dans l'univers. Le ministre s'embarrasse ici d'une si terrible manière , qu'on ne comprendrait rien dans tout son discours , si pour le rendre plus intelligible on ne tâchait de le réduire à quelques principes. Voici donc comme il raisonne : « Les « lois naturelles, dit-ih, sont entièrement indis- « pensables : mais quant aux lois positives , telles « que sont celles du mariage , on en peut être dis- « pensé , non-seulement par le législateur, mais en- « core par la souveraine nécessité. Ainsi, continue-t- « il , les enfants d'Adam et de Noé se marièrent au « premier degré de consanguinité , frères et sœurs , « quoiqu'ils n'en reçurent dispense ni du souverain « Législateur, ni de ses ministres : la nécessité en « dispensa. » Dissimulons pour un temps la prodigieuse ignorance de ce ministre, qui premièrement ose avancer que les enfants de Noé se marièrent frères, et sœurs comme ceux d'Adam. Où a-t-il rêvé cela ? L'Écriture dit expressément, et répète cinq ou six fois , que les trois enfants de Noé avaient leurs femmes dans l'arche , dont ils eurent des enfants après le déluge 3 : mais qu'elles fussent leurs sœurs, c'est ce qu'on ne voit nulle part. Qui les aurait obligés à épouser leurs sœurs avant que d'entrer dans l'arche (car ils y entrèrent mariés), pendant que toute la terre était pleine d'hommes? et où M. Jurieu pourrait-il trouver alors cette souveraine nécessité qu'il nous allègue? Il n'en paraît non plus dans la suite : les enfants de l'un des trois frères pouvaient choisir une femme dans la famille des autres: de cette sorte, sans se m^r\er frères et sœurs aupremier degré de consanguinité, comme
' II. Cit. II, 6, 7. - » Lett. Vlll, p. 57. - ' Gen. VI, VU, vni, IX, X.
QUATRIÈME AVERTISSEMENT
rassure M. Jurieu, les mariages pouvaient se faire entre les germains ; et on ne sait où le ministre a pris le contraire. Mais cette erreur n'est rien en comparaison de celle où il tombe, lorsqu'il conclut par ses raisons, que le mariage d'entre frères et sœurs n'est pas contre la loi naturelle, sous prétexte qu'il s'en est fait de semblables dans l'origine des choses ; par où il montre qu'il ne sait pas même qu'il y a un ordre entre les lois naturelles , les moindres cédant aux plus grandes. Ainsi, lorsque les enfants d'Adam se marièrent ensemble au premier degré de consanguinité , ce ne fut pas une dispense de la loi naturelle, qui défend le mariage de frère à sœur; mais l'effet de la subordination de cette loi à une autre loi plus essentielle, et, si on peut parler ainsi, plus fondamentale, qui était celle de continuer le genre humain.
Il n'y a donc rien de plus mauvais sens à votre ministre, que de parler ici de dispense. Mais après tout s'il en fallait une ou pour les enfants d'Adam, ou enfin, s'il plaît au ministre, pour ceux de Noé, elle était suffisamment renfermée dans ce commandement exprès de Dieu : Croissez et multipliez, et remplissez la terres Commandement donné aux premiers hommes dès l'origine du monde , et qui obligerait sans difficulté en pareil cas; mais commandement que Dieu daigna bien encore réitérer à Noé et à ses enfants » : de sorte qu'avoir recours à la seule nécessité dans cette prétendue dispense, sans y reconnaître l'expresse autorité du Législateur, c'est assurément une ignorance du premier ordre. Mais c'en est une de la même force de ne pas entendre dans ce précepte divin la voix même de la nature, qui veut être multipliée et qui ne veut pas périr, parce que son auteur l'a faite pour durer. C'est aussi pour cette raison qu'il a créé les deux sexes , qu'il les a bénis , qu'il y a répandu sa fécondité , et quelque image de l'éternelle génération de son Fils : ce qui fait que leur union est autant de droit naturel , que leur distinction ; de sorte que c'est sans raison qu'on a ici recours aux lois positives.
Il ne fallait donc pas dire si absolument que les lois du mariage sont des lois positives , et que le mariage est de pure institution : comme s'il n'était pas fondé sur la nature même , ou que la sainte société de l'homme et de la femme , avec la production et l'éducation des enfants , ne fût pas au fond de droit naturel , sous prétexte que les conditions en sont réglées dans la suite par les lois positives.
Mais il y a encore ici une autre erreur : c'est qu'en parlant des lois positives qui ont réglé le mariage, le ministre oublie de dire ce qui était en ce cas le principal, qui est qu'elles sontdi vines, par conséquent indispensables de leur nature tant qu'elles subsistent : et si M. Jurieu y avait pensé, il n'aurait pas dit, comme il fait, que la souveraine nécessité puisse dispenser de ces lois ; puisque c'est dire que Dieu commande des choses dont il est souvent nécessaire de se dispenser, doctrine aussi ridicule qu'elle est inouïe. Mais laissons ignorer ces choses à notre mi-
» Gen. 1,28. - * Ihid.w, I.
nistre , et efforçons-nous de comprendre où il en veut venir par tous ces détours.
Ce fondement des dispenses des lois positives, même divines, par la souveraine nécessite étant supposé, M. Jurieu passe au divorce, dont il ne s'agit nullement dans cette affaire; puisque le landgrave, sans faire divorce avec sa femme, en prit une autre , et demeura également avec les deux. Mais puisque M. Jurieu, pour embarrasser la matière, veut nous parler du divorce, ayons la patience de l'entendre. «Les lois, dit-il •, qui regardent le di- « vorce ne sont point d'une autre nécessité que cel- « les qui regardent les degrés dans lesquels les ma- « riages sont incestueux : ni Dieu ni les hommes « n'en dispensent plus; mais au moins la nécessité « en peut dispenser. I-e Seigneur Jésus-Christ déclare « que l'adultère dissout le mariage, et un homme « qui y surprend sa femme la peut abandonner et en « prendre une autre : c'est la raison de la nécessité « qui fait cela, et non pas la nature et l'adultère. »
Ne donnons pas ici le plaisir à notre ministre de nous détourner sur la question de l'adultère et de la dissolution du mariage en ce cas ; mais si c'est là une dispense , qu'il recoiinaiss<^ du moins que l'autorité du législateur y intervien- puisqu'il l'attribue lui-même à notre Seigneur.
Passons outre. « L'apôtre saint Paul, poursuit M. « Jurieu » , nous donne un autre cas de nécessité qui « dispense des lois du mariage : c'est le refus de la « cohabitation. » Voici une nouvelle doctrine, et de quoi grossir les Variations, si on enseigne que le mariage contracté entre les fidèles après le baptême peut se rompre, même quant au lien, par le refus de l'une des deux parties. Luther l'a dit ; je le sais , et je m'en suis étonné^ : mais je ne croyais pas que ces excès fussent approuvés dans la réforme. Les lumières y croissent tous les jours , et le ministre ne fait « aucune difficulté qu'un mari dont la femme « serait entre les mains des Barbares, sans aucune « espérance de pouvoir être retirée, après y avoir « fait tout ce qui est possible, pourrait légitimement « passer à un autre mariage; de même que les lois « civiles permettent à une femme dont le mari « est absent durant plusieurs années , de présumer « son mari mort et de se remarier 4. » Nous allons loin par ces principes : la perpétuelle indisposition survenue à un mari ou à une femme, n'est pas un empêchement moins invincible que l'absence ou la captivité même ; il faut donc que les mariés se quittent impitoyablement dans ces tristes états. Mais l'incompatibilité des humeurs, n)aladie des plus incurables, ne sera pas un empêchement moins nécessaire. M. Jurieu n'a qu'à suivre son raisonnement : par ses soins le mariage deviendra si libre »^ qu'il n'y aura plus à se plaindre de ses contraintes ou de ses incommodités; et les apôtres auront eu tort de dire à leur maître, lorsqu'il défendait si sévèrement le divorce : Maître, si telle est la condition du mari et de la femme, il vaut mieux ne se pas marier'^. Quand ils parlaient de cette sorte, ils ne
» Lett. Mil, p. 58, c. 2. ->» Ibid. p. 69. — ♦ Lelt. nu, p. 59. — ' Maiih. xix, 10.
» rar. liv. VI.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
songeaient pas aux commodités que le christianisme réformé devait apporter aux mariages. Voilà des facilités et des complaisances que notre discipline ne connaît pas. La réforme devait du moins les chercher dans l'Écriture , où elle se vante de trouver toute sa doctrine; et nous ne croyons pas qu'elle dût régler les consciences sur les tolérances de la loi civile , pour la plupart abolies.
Pour nous, il y a longtemps que nous en avons purgé le christianisme. C'est une règle inviolable parmi nous de ne permettre les secondes noces à l'une des parties, qu'après que les preuves de la mort de l'autre sont constantes. On n'a point d'égard aux captivités ni aux absences les plus longues. Les papes , que la réforme veut regarder comme les auteurs du relâchement , n'ont jamais laissé affaiblir cette sainte discipline'. L'Église parle pour l'absent, et ne permet pas qu'on l'oublie, ni qu'on mette au rang des morts celui pour qui le soleil se lève encore. M. Jurieu nous apprend que « le droit « commun de l'État des Provinces-Unies et de « tous les États protestants, est que l'absence in- « vincible et la perte irréparable du mari ou de la « femme , après quelques années , est réputée une « mort ». » Mais comment est-ce qu'on peut croire l'absence d'une personne invincible , et sa perte irréparable, tant qu'elle est vivante? Ceipendani c'est le droit commun de tous les États protestants; et les exemples par conséquent en sont ordinaires : une absence de quelques années a cet effet. Apparemment ces quelques années s'écoulent bien vite : car un chrétien réformé ne peut pas attendre longtemps la liberté de sa femme, quoiqu'il la sache vivante; il suffit qu'il en croie la perte irréparable pour lui , selon l'état de ses affaires. Si elles l'appellent à Batavia ou plus loin, et que sa femme ne puisse supporter la mer; après quelques années, M. Jurieu, et, si nous l'en croyons, le droit commun de la réforme , lui permettra d'en prendre une autre. Qui peut douter après cela de l'empêchement d'une maladie incurable? Nulle absence ne sera jamais plus irréparable; et il est plus aisé de s'échapper d'une captivité , quelque dure qu'on se l'imagine, que de guérir de telle maladie. Un confrère de M. Jurieu lui reproche ses facilités ^ : mais il le traite d'ignorant, et méprise sa critique. Cet ardeur, dit-il 4, ne sait rien, et critique tout. Pour les papes, dans ces occasions ils conseillent la prière, le jeûne, la patience; et Jésus-Christ ayant prononcé si absolument que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni *, nous ne trouvons point de nécessité qui dispense de cette loi. Si la réforme l'a corrigée, nous ne voulons pas être réformés à ce prix. Mais enfin passons tout ceci à M. Jurieu , et tâchons de voir à la fin s'il conclura quelque chose en faveur de la permission donnée au landgrave.
« Il faut, dit-il^, observer après cela que ledi- « vorce est une espèce de polygamie. » Voici une
' Ext. cap. In praesentia, de Sponsal. lib. iT Vecretal. Ut. i, mp. 19. — * Lett. xxi, p. 168. — ^ Rép. d'un Ministre sur le sujet d»s p. Proph. du Dauph. etc. — ' Ltlt. XXI. — » Matth. XIX, 6. — « Lett. VIH.
BOSSCET. — T03IE IV.
étrange idée : le divorce, qui est la rupture du lien du mariage, e.st un moyen de l'étendre et d'établir la polygamie. Mais voyons la preuve du ministre : « Car celui , dit-il , qui se marie à une autre femme, « la première étant vivante, a plusieurs femmes ac- « tuellement, encore qu'il n'habite pas avec les deux « ensemble. » A la bonne heure : qu'on permette donc au landgrave de faire divorce avec sa femme, puisqu'on lui en veut donner une autre. Ce sera sans doute un attentat contre l'Évangile, mais bien moindre que d'autoriser hautement la polygamie à l'exemple des mabométans , et de vouloir niettre deux femmes également légitimes dans un même lit nuptial.
Au reste , je laisse passer pour un peu de temps cette étrange proposition : qu'une épouse qu'on abandonne, et sur laquelle on n'a plus aucun droit, non plus qu'elle sur nous, le contrat étant résolu de part et d'autre , soit encore une épouse , je laisse, dis-je , passer cela par le désir qui me presse ; je l'avoue , de voir enfin les conclusions que le ministre prétend tirer de ces beaux principes : les voici : « Toutes ces considérations font voir que les théolo- « giens luthériens, qui eurent la complaisance de « permettre au landgrave de prendre une seconde « femme du vivant de la première , se sont trompés « beaucoup plus dans le fait que dans le droit •. » C'est directement le contraire. Le fait était que le landgrave leur déclarait fort grossièrement, et sans équivoque , ce que j'ai honte de répéter, qu'il ne voulait ni ne pouvait se contenter de sa femme ' ; et le droit était de juger que c'était là un moyen légitime d'en avoir une autre. Ils se trompent donc beaucoup moins dans le fait , qui pouvait dépendre en quelque façon de la bonne foi du prince , que dans le droit, qui était constant par l'Evangile, où il est clair qu'on ne peut avoir qu'une seule femme , sans que jamais on ait douté de cette règle. Mais passons. « Le principe sur lequel ils se sont fondés, « (Luther et ses consultants), c'est que les lois du >< mariage étant des lois positives , la nécessité en « certains cas en dispensait. « Il fallait avoir ajouté , quoiqu'elles fussent divines : et l'erreur serait en ce cas de reconnaître des nécessités contre ces lois; puisque c'est donner le moyen de les éluder et de s'élever au-dessus de Dieu. Poursuivons. « Ils ont « fondé cette maxime sur la permission que don- « nent Jésus-Christ et saint Paul de rompre les « liens du mariage en certains cas. » Mais au contraire, bien éloignés d'avoir fondé leur résolution sur la permission de rompre ce mariage , ils ont si bien supposé qu'il n'y avait pas lieu de le rompre , qu'ils ont donné au landgrave une autre femme sans le séparer d'avec la sienne : en sorte que ce n'était \i\[x% deux personnes dans une même chair, comme Jésus-Christ Tavait commandé '; mais trois, contre son précepte, et contre le sacré mystère du mariage chrétien , qui ne donne à un mari qu'une seule épouse, comme il ne donne à Jésus-Christ qu'une seule Église. Mais voici la conclusion, plus
' £e«.vui,p.5*. -' Inst.du Land. Far.liv.-vi. —^ Matth, ux, 5.
ridjcule et plus indigne, s'il se peut , que tout le reste : « Ils peuvent , dit-il' , avoir poussé ce prin- « cipe trop loin, en l'étendant à la polygamie forn melle : s'ils se sont trompés en cela , leur erreur « vient de ce que j'ai dit, que le divorce est une es- « pèce de polygamie ; et ils ont confondu la polyga- « mie directe avec la polygamie indirecte : ce qui « n'est qu'une erreur humaine. » Si , pour éluder une loi expresse de Jésus-Christ, il ne faut qu'embarrasser un discours , et en pousser l'ambiguïté jusqu'à la dernière extrémité oii l'on peut aller; le ministre a gagné sa cause : mais tâchons de développer, s'il est possible , l'obscurité, affectée de son discours.
La polygamie directe et formelle doit être d'avoir deux femmes ensemble, avec lesquelles on vit conjugalement : la polygamie indirecte doit être, après le divorce, d'avoir une femme, vraie femme, sur laquelle oa ait le droit conjugal , et une autre qu'on ait quittée, et sur laquelle il ne reste plus aucun droit. Je demande si on s'est jamais avisé d'appeler cela polygamie? Mais tout est permis pour excuser les réformateurs : il faut bien embrouiller les choses quand on n'en peut plus, et que le faible de la cause va se faire sentir aux plus ignorants. Que si on réduit en termes communs le raisonnement du ministre , il veut dire que Luther et ses consultants, persuadés qu'en certains cas, comme dans celui de l'absence ou de l'adultère , on pouvait rompre le mariage en ôtant tout droit au mari sur la femme qu'il avait, sont excusables d'avoir cru sur ce fondement qu'on pouvait donner en même temps à un seul mari un droit légitime sur deux femmes. Mais c'est tout le contraire qu'il faudrait conclure : puisque, par les exemples du divorce que lé ministre nous allègue, quand ils seraient approuvés, il paraît qu'on ne peut donner une nouvelle femme à un mari , qu'en lui ôtant tout droit sur celle qu'il avait auparavant : de sorte qu'il n'y a rien de plus ridicule que de s'imaginer des nécessités telles qu'étaient celles du landgrave, où il n'y ait point de remède qu'en tenant deux femmes ensemble ; puisque c'est manifestement lâcher la bride à la licence , et renverser l'Évangile.
Revenons un peu maintenant aux propositions que nous avons laissé passer. Je dis que les lois positives divines, tant qu'elles subsistent, ne sont pas moins indispensables que les naturelles. Je dis qu'on ne peut non plus admettre de nécessité contre les unes que contre les autres, et quêtant qu'une loi divine subsiste , alléguer une nécessité pour s'en dispenser , c'est s'élever au-dessus de Dieu même. Je dis que M. Jurieu. qui enseigne le contraire , quoi que Grotius, dont il s'autorise, ait pu dire sur ce sujet, n'a compris ni la notion ni la force de la loi naturelle, qui après tout n'est inviolable qu'à cause qu'elle est divine. Je dis que, sans disputer si Jésus-Christ ou saint Paul ont permis le divorce en certains cas, c'est un attentat impie d'en pousser la permission au-delà. Je dis enfin que le divorce n'a rien de commun avec la polygamie; et que ce
* Lett. y m, p. 54.
QUATRIÈME AVERTISSEMENT
serait se moquer de Dieu, quand il aurait permis d'ôter une femme , d'fen conclure que sans sa permission on pût en même temps en avoir deux.
Ce raisonnement du ministre, que « la relation « de mari à femme ne peut non plus être anéan- « tie que celle de fils à père, à cause qu'elle est « fondée sur des actions très-réelles , qui ne peu - « vent pas n'avoir pas été faites ' , » est une preuve» constante qu'il n'entend pas ce qu'il dit : car pour peu qu'il l'eût entendu , il aurait pu épargner à son lecteur la peine de réfléchir sur cette action si réelle à laquelle il donne tant de force; puisqu'après tout, ce n'est pas celle qui fait le mariage : autrement elle marierait tous les impudiques. Le mariage consiste dans la foi , dans le lien , dans le droit mutuel qu'on a l'un sur l'autre ; et quand on ôte ce droit , quand il n'y a plus de foi conjugale, et qu'on résout le contrat de part et d'autre , on n'est non plus mari et femme que si on ne l'avait jamais été.
Quand le ministre allègue ici la séparation de corps et de biens *, il ne fait que confirmer de plus en plus qu'il parle sans entendre de quoi il s'agit ; puisque si le mariage subsiste dans cet état, ce n'est pas, comme le dit ce docteur, parce que cette relation fondée sur une action si réelle ne se petitjamais anéantir : c'est à cause que ce qu'on appelle la foi , le contrat , en un mot le lien du mariage subsiste toujours : autrement chacun des conjoints aurait la liberté de se pourvoir ; ce que la séparation de corps et de biens constamment n'opère pas.
A quoi servent donc tous ces détours , et tous les vains raisonnements de la Lettre viii de M. Jurieu, si ce n'est à éblouir les ignorants, et à so donner un air de savant par des distinctions frivoles? C'a été manifestement à ce ministre une faiblesse digne de pitié , de prétendre faire accroire aux gens de bon sens , soit protestants , soit catholiques, que des docteurs qui ont permis expressément la polygamie ne se sont trompés que dans le fait , et n'ont pas détruit un dogme certain de la religion chrétienne , ni établi une erreur judaïque et mahométane ; et tout cela pour quelle fin ? Pour prouver, en tout cas, que ces docteurs n'étaient pas des scélérats^, car c'est tout ce qu'il prétend. N'estce pas là un beau fruit de son travail , un bel éloge pour les réformateurs du genre humain ?
Mais, puisqu'il nous pousse jusque-là , comment veut-il donc que nous appelHons , et comment veutil appeler lui-même des gens assez corrompus pour flatter l'intempérance d'un prince jusqu'à lui permettre la polygamie dont ils rougissaient en leur cœur, puisqu'ils prenaient tant de précautions pour la cachera; des gens qui, ayant lionte'de ce qu'ils faisaient, le font néanmoins, de peur de choquer ce prince , qui était l'appui de la réforme ; qui leur déclarait ouvertement qu'il pourrait bien s'adresser à l'empereur pour cette affaire ; qui leur faisait aussi entrevoir qu'on pourrait bien y mêler le pape; qui Surfaisait craindre par là qu'il pourrait bicu échapper au parti ; qui pour ne rien oublier, et ga-
' Lett. vni, p. «. -• » Ibid. — ' Ibid. 69, c. %~ * Var. \ Uv. VI.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
Sri
gner ces âmes vénales par les intérêts les plus bas, leur propose de leur accorder pour prix de leur ini- (fuitétout ce qu'ils lui demanderaient; soit que ce fût les biens des monastères, ou d'autres choses semblables^ ? C'est ainsi que les traita le landgrave, qui assurément les connaissait; et au lieu de lui répondre avec la vigueur et le désintéressement que le nom de réformateur demandait , ils lui répondent en tremblant* : Notre pauvre Église, petite, misérable et abandonnée, a besoin de princes régents vertueux; tel qu'était sans doute celui-ci, qui voulait bien tout accorder à la réforme et lui demeurer fidèle , pourvu qu'on lui permît d'avoir plusieurs femmes en sûreté de conscience, à l'exemple des mahométans ou des païens , et de contenter ses désirs impudiques.
Voilà ceux que votre ministre tâche d'excuser ; et « pour ce qui est du landgrave, à Dieu ne plaise, n dit-iP, que je le justifie d'avoir eu un désir si dé- « réglé que celui de prendre une seconde femme n avec celle qu'il avait déjà! » Mais si ce prince est inexcusable, Luther et les autres chefs de la réforme le sont beaucoup davantage de lui trouver des excuses dans son crime et d'autoriser son impénitence. Au lieu d'être des réformateurs, on voit par là qu'ils ne sont que de ces conducteurs aveugles dont le Fils de Dieu a prononcé non-seulement qu'eVs tombent dans l'abime, mais encore qu'ils y précipitent ceux qui les suivent*. Je n'ai pas besoin d'exagérer davantage une si grande prostitution de la théologie réformée : la chose parle d'elle-même ; et quelque étrange qu'elle paraisse dans la déduction qu'on en vient devoir, j'ose assurer qu'elle paraîtra plus odieuse encore et plus horrible quand on en verra l'histoire entière, comme elle est fidèlement rapportée dans le livre des Variations.
Toute la réforme est armée contre ce livre ; et M. Burnet a interrompu ses grandes occupations pour y répondre, ou plutôt pour dire qu'il y répondait. Car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qu'il vient d'opposer à cette Histoire , sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire , que d'en laisser tous les faits en leur entier. Tous les autres qui se soulèvent contre celle-ci , la laissent également inviolable. On blâme, on gronde, on menace; mais pour les faits , on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté ; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Cranmer et sur les autres réformateurs. Ainsi on peut dorénavant tenir pour certain que Luther, Bucer et Melanchton ne sont pas les seuls qui aient flatté les princes intempérants. Il faut mettre encore en ce rang le héros de M. Burnet , et le chef de la réformation anglicane. M. Burnet continue bien à l'égaler aux Athanase, aux Cyrille, aux Grégoire^ et aux autres grands saints : mais pour le purger de sa perpétuelle lâcheté, et de la honteuse
' Tnst. du Land. Far. liv. vi. — » Consult. de Luth. Far. liv. vi. — ' Lett. vur , p. 59. — ♦ ATatth. iv, 14.
prostitution de sa conscience, livrée à toutes les volontés d'un mauvais prince, il n'y songe seulement pas. Nous parlerons à lui une autre fois; il ne faut pas mêler tant de matières, lorsqu'on en veut donner l'intelligence.
Au reste, je suis bien aise de voir que les maximes dont M. Jurieu tâche de souiller la sainteté du mariage, ne soient pas universellement approuvées dans la réforme. Pendant que nous écrivions ceci , nous avions devant les yeux une lettre, dont nous avons déjà dit un mot, d'un ministre qui trouve aussi mauvais que nous, que M. Jurieu « soit assez « inaccessible aux conseils modérés, pour oser dire « qu'un mari dont la femme est captive entre les « mains des Barbares, sans espérance de la pouvoir « retirer, peut se remarier : parce que la nécessité o n'a point de loi , et que le fâcheux remède de la « polygamie est plus soutenable que les impuretés « inévitables dans une perpétuelle séparation à « ceux qui n'ont pas le tempérament tourné du côté « de la continence'. » Ce ministre rougit pour son confrère de ces nécessités contre l'Évangile, et de ces impuretés inévitables , sans que la prière, ni le jeûne j y puissent apporter de remède. Il voit comme nous l'inconvénient de cette impure doctrine, qui introduirait le divorce et même la polygamie, aussitôt que l'un des conjoints serait travaillé de maladies, je ne dis pas incurables, mais longues; ou qu'il se trouvât d'ailleurs quelque empêchement qui les obligeât à demeurer séparés. Si cette doctrine avait lieu , qu'y aurait-il de plus inhumain ni de plus brutal que la société du mariage ? Mais en permettant de quitter sa femme, ou , ce qui est bien plus détestable, d'en prendre une autre avec elle en cas de captivité ; s'il arrivait par hasard que , contre l'espérance du mari, sa femme fût délivrée, laquelle des deux demeurerait ? Ou bien serait-il permis à un chrétien d'en avoir deux ? M. Basnage en a honte, et il voudrait bien qu'on ne souffrît pas de tels excès. Mais M. Jurieu a pris le dessus , et le traite d'ignorant. La réforme ne permet pas qu'on abandonne ses chefs , ni qu'on en fasse les plus corrompus et les plus infâmes de tous les hommes. On aimera toujours mieux M. Jurieu qui les excuse , quoique pitoyablement, que M. Basnage tout prêt à les condamner. Aussi se tait-on dans les consistoires ; les synodes sont muets : M. Basnage luimême ne reprend l'erreur qu'en tremblant , et comme un homme qui craint la colère envenimée d'un adversaire toujours prêt à se venger à toute outrance; car c'est ainsi qu'il en parle. M. Jurieu triomphe , et la vérité est opprimée.
* Rép. de M..., ministre, sur le nujet des prêt. Proph. f^y Dauphiné, etc., p. 3, e. \.