CINQUIÈME AVERTISSEMENT V* AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
Le fondement des empires renversé par ce ministre.
Mes chers Frères,
Dieu , qui est le père et le protecteur de la société humaine, qui a ordonné les rois pour la maintenir, qui les a appelés ses christs, qui les a faits ses lieutenants , et qui leur a mis l'épée en main pour exercer sa justice, a bien voulu , à la vérité, que la religion fût indépendante de leur puissance , et s'établît dans leurs États malgré les efforts qu'ils feraient pour la détruire : mais il a voulu en même temps que, bien loin de troubler le repos de leurs empires ou d'affaiblir leur autorité, elle la rendît plus inviolable, et montrât, parla patience qu'elle inspirait à ses défenseurs, que l'obéissance qu'on leur doit est à toute épreuve. C'est pourquoi c'est un mauvais caractère et un des effets des plus odieux de la nouvelle réforme d'avoir armé les sujets contre leurs princes et leur patrie , et d'avoir rempli tout l'univers de guerres civiles; et il est encore plus odieux et plus mauvais de l'avoir fait par principes, et d'établir, comme fait encore M. Jurieu,des maximes séditieuses qui tendent à la subversion de tous les empires , et à la dégradation de toutes les puissances établies de Dieu. Car il n'y a rien de plus opposé à l'esprit du christianisme, que la réforme se vantait de rétablir, que cet esprit de révolte; ni rien de plus beau à l'ancienne Église, que d'avoir été tourmentée et persécutée jusqu'aux dernières extrémités durant trois cents ans, et depuis à diverses reprises par des princes hérétiques ou infidèles, et d'avoir toujours conservé dans une oppression si violente une inaltérable douceur, une patience invincible, et une inviolable fidélité envers les puissances. C'est un miracle visible qu'on ne voie durant tous ces temps , ni sédition, ni révolte, ni aigreur, ni murmure parmi les chrétiens : et ce qu'il y avait de plus remarquable dans leur conduite, c'était la déclaration solennellequ'ils faisaient de pratiquer cette soumission envers l'empire persécuteur, non point comme une ciiose de perfection et de conseil , mais comme une chose de précepte et d'obligation indispensable; alléguant non-seulement les exemples, mais encore les commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres ; d'où ils concluaient que l'empire ni les empereurs n'auraient jamais rien à craindre des chrétiens, en quelque nombre qu'ils fussent, et quelques persécutions qu'on leur fit souffrir. /'/«« ily aura de chréliens, disaient-ils à leurs persécuteurs ' , plus il y aura de gens de qui jamais vous n'aurez rien à craindre. Il n'y a donc rien, encore un coup, de
« TertuU. Apol. c. 30 cl scq.
plus opposé à l'ancien christianisme que ce christianisme réformé, puisqu'on a fait et qu'on fait encore dans celui-ci un point de religion de la révolte, et que dans l'autre on en a fait un de l'obéissance et de la fidélité.
Que la réforme ne pense pas s'excuser sur ce qu'elle semble à la fin avoir condamné en France et en Angleterre, par ses plus fameux écrivains, ces guerres civiles de religion , et les maximes dont on les avait soutenues. Car les réprouver quelque temps pour y revenir après , c'est bien montrer qu'on a honte de son erreur ; mais c'est montrer en même temps qu'on ne veut pas s'en corriger : et c'est enfin augmenter, dans un article si important à la tranquillité publique, les variations dont la réforme est convaincue.
C'est, mes frères , ce que j'entreprends de vous découvrir dans cet Avertissement. .T'entreprends, dis-je , de vous découvrir que votre réforme n'est pas chrétienne, parce qu'elle n'a pas été fidèle è ses princes et à sa patrie. Que la proposition ne vous fâche pas; il sera temps de se fâcher si ma preuve vous paraît défectueuse , si je vous laisse le moindre doute de ce que j'avance : en attendant , lisez sans aigreur ce que je vous expose pour votre bien. Je dirai tout avec ordre; et quoiqu'il fût naturel en déduisant ce que j'ai à dire d'un seul et même principe , de vous le développer sans interruption par la suite d'un même discours, je partagerai celui-ci pour votre commodité e~n plusieurs parties , que les titres vous apprendront.
Maxime de M. Jurieu , qu'on peut faire la guerre à soti prince et à sa patrie pour défendre sa religion; que cette maxime est née dans Chérésie. Variations de la réforme.
Ce qui aggrave le crime de la réforme si souvent rebelle, c'est de voir d'un côté naître l'Église avec l'esprit de fidéUté et d'obéissance, au milieu de l'oppression la plus violente , et de voir de l'autre l'esprit contraire , c'est-à-dire l'esprit de sédition et de révolte , prendre naissance et se perpétuer dans les hérésies. Les premiers des chrétiens qui ont pris séditieusement les armes avec une ardeur furieuse, sous prétexte de persécution, ont été les donatistes : c'est une vérité constante. Il n'est pas moins assuré que les premiers qui ont fait des guertres réglées à leurs souverains pour la même cause ont été les manichéens, les plus insensés et les plus impies de tous les hommes. Pour ce qui regarde les donatistes , il n'y a personne qui ne sache les fureurs de leurs Circumcellions, rapportées en tant de lieux de saint Augustin ' , qui montre même que les violences de ce parti séditieux ont égalé les ravages que les Barbares faisaient alors dans les plus belles provinces de l'empire. Et quant aux manichéens , nous en avons raconté les guerres sanglantes dans le livre xi des Variations '. Les albigeois ont suivi ce mauvais exemple : aussi avons-nous vu qu'ils
» Episl. CXI, ad Fictorian. tom lit. XI.
n , col. 319. — » rar.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
étaient de dignes rejetons de cette abominable secte. Les vi<^!éfites n'ont point eu de honte de marcher sur leurs pas : les hussites et les taborites les ont imités ; et puisqu'enfln il en faut venir aux sectes de ces derniers siècles , on sait l'histoire des luthériens et des calvinistes.
C'était un terrible préjugé contre la réforme naissante , de n'avoir pu prendre l'esprit de l'ancien christianisme qu'elle se vantait de rétablir, et d'avoir pris au contraire l'esprit turbulent et séditieux qui avait été conçu et qui s'était conservé dans l'hérésie. Car c'était d'un côté ne pouvoir prendre l'esprit de Jésus-Christ , et de l'autre prendre l'esprit opposé, c'est-à-dire, l'esprit de sédition, que Jésus-Christ nous fait voir être l'esprit du démon et de son empire • : d'où suit , aussi selon sa parole, la désolation des royaumes et de toute la société humaine , que Dieu a formée par ses lois et qu'il a prise en sa protection.
Sur une si pressante accusation , il n'est pas aisé d'exprimer combien la réforme a été déconcertée. Tantôt elle a fait profession d'être soumise et obéissante; tantôt elle a étalé les sanguinaires maximes qui exhortaient à prendre les armes sans se soucier (lu nom ni de l'autorité du prince. Elleafaild'abord la modeste : il le fallait bien , quand elle était faible ; l't d'ailleurs comment soutenir, sans ce caractère, le tiom et le caractère de christianisme réformé? C'est pourquoi au conuiiencement , à l'exemple des premiers chrétiens , on ne nous vantait que douceur, que patience, que Qdélité. Il vaut mieux soiiffrir , disait Melanchton » , toutes sortes d'extrémités , que de prendre les armes pour les affaires de VÈvanffileic'est du nouvel Évangile qu'il voulait parler,) et d'exciter des guerres civiles : tout bon chrétien, tout homme de bien , continuait-il , doit empêcher les ligues qu'on trame secrètement sous prétexte de religion. Luther, tout violent qu'il était , défendait les armes dans cette cause , et flt même un sermon exprès, dont le titre était : Que les abus doivent être ôtés, non par la main , mais par la parole ^. La papauté devait tomber dans peu de temps ; mais seulement par le souffle de la prédication de Luther , pétulant qu'il boirait sa bière et tiendrait de doux propos au coin de son feu avec Son cher Melanchton et avec Amsdorf Les calvinistes n'étaient pas moins doux en apparence. Il ne faut qu'écouter Calvin écrivant à François V en 1536 , à la tête de ce fameux livre de l'Institution , où il se plaint à ce prince qu'on lui faisait immoler à la vengeance publique ses plus fidèles sujets , avec de solennelles protestations de l'inébranlable fidélité de lui et des siens. Une faut , trente ans après , et jusqu'à la veille des guerres civiles , qu'écouter Bèze et sa magnifiquecomparaison de l'Église avec une enclume, qui n'était faite que pour recevoir des coups, el non pas pour en donner; mais qui aussi en les recevant brisait souvent les marteaux dont elle était frappée-^. Voilà des colombes et des brebis qui
• Matth. XH, 21 , 26. — » Lih. m, Ep. IC; Ub IV, Ep. 35, 110, III. Var. liv. v. — s J'ar. lu: i et tiv.U - *Hist, de liepe, liv. VI. far. liv. x.
n'oTit en partage que d'humbles gémissements et la patience : c'était le plus pur esprit et la parfaite résurrectionde l'ancien christianisme; mais il n'était pas possible qu'on soutînt longtemps ce qu'on n'avait pas dans le cœur. Au milieu de ces modesties de Luther, il échappait des paroles de menaces et de violence qu'il ne pouvait retenir ; témoin celles qu'il écrivit à Léon X, après la sentence où ce pape le citait devant lui : qu'il espérait bientôt y comparaître avec vingt mille hommes de pied et cinq mille chevaux, et qu'alors il se ferait croire '. Ce n'était là encore que des paroles ; mais on en vint bientôt aux effets v Ces ligues tant détestées par Melanchton se formèrent à son grand regret par les conseils de Luther 3. Le landgrave et les protestants prirent les armes sur de vains ombrages : Melanchton en rougissait pour le parti , mais Luther prit en main la défense des rebelles , et il osa bien menacer George de Saxe, prince de la maison de «es maîtres, de faire tourner contre lui les armes des princes pour l'exterminer lui et ses semblables , qui n'approuvaient pas la réforme. Enfin , il n'oublia rien de ce qui pouvait animer les siens ; et irrité contre Rome, qui, malgré ses prédications et ses prophéties, avait bien osé subsister au delà du terme qu'il lui donnait, il mit au jour la thèse sanguinaire où il soutenait que le pape était « un loup « enragé, contre lequel il fallaitassembler les peuples, « et ne pas épargner les princes qui le soutiendraient, « fût-ce l'empereur lui-même i. » L'effet suivit les paroles. L'électeur de Saxe et le landgrave prirent les armes contre Charles V; mais l'électeur, plus consciencieux que ne voulait la réforme, ne savait comment concilier avec l'Évangile cette guerre contre le chef de l'Empire. On trouva l'expédient dans le manifeste de traiter Charles V , non comme empereur (car c'était précisément cette qualité qui troublait la conscience de l'électeur, mais comme se portant pour empereur * ; comme si c'était un usurpateur, ou qu'il fut au pouvoir des rebelles de le dépouiller de l'empire. Tout devint permis par cette illusion ; et la propre déclaration des princes ligués fut un témoignage éternel que ceux qui entreprenaient celte guerre la tenaient injuste contre un empereur reconnu de tout le monde.
Je n'ai pas besoin de parler de la France : on sait assez que la violence du parti réformé , retenue sous les règnes forts de François V' et de Henri II , ne manqua pas d'éclater dans la faiblesse de ceux de François II et de Charles IX. On sait, dis-je, que le parti n'eut pas plutôt senti ses forces, qu'on n'y médita rien de moins que de partager l'autorité, de s'emparer de la personne des rois , et de faire la loi aux catholiques. On alluma la guerre dans toutes les villes et dans toutes les provinces ; on appela les étrangers de toutes parts au sein de la France, comme à un pays de conquête ; et ou mit ce florissant royaume, l'honneur de la chrétienté,
• far. livu I. Luth. adv. Aut. Bull. t. il. — ^ Far. liv. iv. — 3 f-ar. liv. II. —* Disp. ID'«0; prop. 39 e< seq. t. i. Vid. Slcid. l, IC. Far. liv. i et liv. \m. — * SUid. lib. 17 /7ir. liv. vni.
au
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Sur le bord de sa ruine, sans presque jamais cesser de faire la guerre, jusqu'à ce que le parti, dépouillé de ses places fortes , fut dans l'impuissance de la soutenir,
Ceux qui n'ont que les dragons à la bouche , et qui pensent avoir tout dit pour la défense de leur cause quand ils les ont seulement nommés , doivent souffrir à leur tour qu'on leur représente ce que le royaume a souffert de leurs violences, et encore presque de nos'jours. Ils sont convaincus par actes, et par leurs propres délibérations qu'on a en original , d'avoir alors exécuté en effet , par une puissance usurpée, plus qu'ils ne se plaignent à présent d'avoir souffert de la puissance légitime, he fait en a été posé dans l'Histoire des Variations ', et n'a pas été contredit. On y a dit qu'on avait en main en original les ordres des généraux et ceux des villes à la requête des consistoires , pour contraindre les papistes à embrasser la réforme par taxes, par logements , par démolition de leurs maisons , et par découverte de leurs faits. Ceux qui s'absentaient pour éviter ces violences étaient dépouillés de leurs biens. Les registres des hôtels de ville de Kîmes,deMontauban , d'Alais, de Montpellier , et d'autres villes du parti, sont pleines de telles ordonnances. On a été bien plus avant; une infinité de prêtres, de religieux, de catholiques de tous les étatsont été massacrés dans le Béarn par les ordres de la reine Jeanne, sans autre crime que celui de leur religion ou de leur ordre. Il y a encore des actes authentiques des habitants de la Rochelle, où il est porté que la guerre fut renouvelée à l'occasion de prêtres qu'ils précipitèrent dans la mer jusqu'au nombre de vingt-six ou de vingt-sept : de sorte que ceux qui nous vantent leur patience et leurs martyres sont en effet les agresseurs , et le sont de la manière la plus sanguinaire. Ces dragons dont on fait sonner si haut les violences , ontils approché de ces excès ? et tout ce qu'on leur reproche d'avoir entrepris sans ordre , de combien est-il au-dessous des violences oij les protestants se sont emportés par des ordres bien délibérés et bien signés ? On a avancé ces faits publiquement : ]\f . Jurieu ou quelque autre les ont-ils niés, ou ont-ils dit un seul mot pour les affaiblir? Rien du tout; parce qu'ils savent bien qu'ils sont connus par toute la chrétienté, écrits dans toutes les histoires, et de plus prouvés par actes publics. Mais c'étaient, disaient-ils, des temps de guerres, et il n'en faut plus parler : comme s'ils étaient les seuls qui eussent droit de se plaindre de la violence; et que ce ne fût pas au contraire une preuve contre leur réforme , d'avoir entrepris par maximes de religion des guerres dont les effets ont été si cruels.
Joignons à toutes ces choses les explications sanguinaires qu'on donnait à l'Apocalypse, où la réforme en prenant pour elle et interprétant contre Rome ce commandement : Sortez de Babylone, s'appliquait aussi à elle-même cet autre commandement du même lieu : Faites-lui comme elle vous a fait : d'où nous avons vu qu'elle concluait , qu'il lui était
' far. lit-. X.
commandé non-seulement de sortir de Rome, mais encore de l'exterminer à main armée avec tous ses sectateurs , partout où on les trouverait , avec une espérance certaine de la victoire '.
Voilàdonc la réformeconvaincued'avoir entrepris, et encore d'avoir entrepris par maximes, et comme par un précepte divin , les guerres qu'elle semblait détester au commencement. Mais si elle rougissait dudesseinde les entreprendre, elle en a encore rougi après l'avoir exécuté. C'est pourquoi, ne pouvant nier le fait , ni faire oublier au monde ses guerres sanglantes ; quand elle a cru que les causes en pouvaient être oubliées par le temps , elle a employé tout ce qu'elle avait de plus habiles écrivains pour soutenir que ces guerres , tant reprochées à la réforme , ne furent jamais des guerres de religion : et non-seulement M. Bayle dans sa Critique de M. Mainibourg, et M. Burnet dans son Histoire de la Réformation anglicane », mais encore M. Jurieu, qui s'en dédit aujourd'hui dans son Apologie de la Réforme , ont épuisé toute leur adresse à soutenir ce paradoxe.
Il n'y a rien de plus étrange que la manière dont il défend les réformés, de la conjuration d'Amboise; qui est l'endroit par où ont commencé toutes les guerres ; « La tyrannie des princes de Guise ne pou- « vait être abattue que par une grande effusion de « sang; l'espbit du christianisme ne souffbe « POINT CELA : mais si l'on juge de cette entre- « prise par les règles de la morale du monde , elle « n'est point du tout criminelle ; » et il conclut « qu'elle ne l'est en tout cas que selon les règles de « l'Évangile 3. » Par où l'on voit clairement, en premier lieu , que toutes ces guerres des prétendus réformés, selon lui, étaient injustes et contraires à l'esprit du christianisme; et en second lieu, qu'il se console de ce qu'elles sont contraires à cet esprit et aux règles de l'Évangile, sur ce qu'en tout cas , à ce qu'il prétend , elles sont conformes aux règles de la morale du monde : comme si ce n'était pas le comble du mal de lui chercher des excuses dans le dérèglement du genre humain corrompu, qui ne l'est pourtant pas assez, comme nous l'avons démontré ailleurs 4, pour approuver de tels attentats. C'est ainsi que M. Jurieu défend la réforme; et tout cela pour confirmer ce qu'il avait dit, n que la le igion s'est trouvée purement par « accident dans ces querelles, et pour y servir de « prétexte ^. «
Il n'a pas été malaisé de le convaincre. Car, our tre que c'était à la réforme une action assez honteuse de vouloir bien donner un prétexte à une guerre que ce ministre avouait alors contraire à l'esprit et aux règles du christianisme; il est plus clair que le jour que la religion était le fond de tou-tes ces guerres. C'est ce qu'on voit dans le livre des Variations 6, par la propre Histoire de Bèze,
» Explic. de l'Apoc. Avert. aux Prot. sur l'Àcc. des Proph.
n. I. — ' Hist. de la Réf. Angl. II. part. liv. 3. Far. liv. \.
* Apol. de la Réf. I. part. cli. 15, p. 453. Far. liv. X.
— * Fat. ulii supra. — ' Apol. dv la Réf. ilbid. ch. lo.
— * lar. liv. X.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
par les consultations , par les requêtes , par les délibérations et par les traités qu'il rapporte; on voit, dis-je, plus clair que lejour, par toutes ces choses,que la guerre fut entreprise dans la réforme par délibération expresse des ministres et de tout le parti , et par principe de conscience : en sorte qu'il n'est pas possible de s'empêcher de le voir en lisant le x^ livre des Variations , où cette matière est traitée ; et qu'en effet M. Jurieu n'a rien eu à y répliquer, si ce n'est ce mot seulement : « Ce n'est point, « dit-il ' , mon affaire de parler de cette matière ; « on y répondra si l'on veut : et pour moi , ce que « j'en ai dit dans ma réponse à l'Histoire du jésuite « Maimbourg me suffit. » Il est content de luimême , c'est assez ; et il ne veut pas seulement songer que tout ce qu'il a dit sur ce sujet est clairement réfuté , non point par raisonnement , mais par actes ; et sans ici répéter tout le reste, qui est produit dans l'FIistoiredes Variations % par les décrets trèsformels du synode national de Lyon en 1563 , dès le commencement des guerres.
On y accorde par décret exprès la cène à un abbé réformé à la nouvelle manière, parceque, sans se défaire de son abbaye , dont le revenu l'accommodait , K il en avait brûlé les titres , et n'avait pas « permis depuis six ans qu'on y chantait messe; « ainsi s'était toujours pobté fidiîlement, et « avait PORTÉ les armes pour maintenir l'É- « VANGiLE 3. Ce n'est pas ici un prétexte :ce sont les armes portées ouvertement pour l'Évangile réformé , et cette action honorée dans le parti jusqu'à y être récompensée et ratifiée par la réception de la cène.
Oser vous dire après cela que ee n'est pas ici une guerre de religion, c'est vous déclarer, mes Frères, qu'on n'a besoin ni de raison ni de bonne foi , ni même de vraisemblance, pour vous persuader tout ce que l'on veut. Mais voici un cas bien plus étrange, et un décret bien plus surprenantdu même synode national. Un ministre qui autrement s'était bien comporté, c'est-à-dire, qui avait bien fait son devoir à inspirer la révolte , pour réparer cette faute « avait écrit à la reine -mère, « qu'il n'avait jamais consenti au port des armes, « jaçoit qu'il y eût consenti et contribué ; fut obligé « à un jour de cène de faire confession publique « de sa faute devant tout le peuple, » et, pour pousser l'audace jusqu'au bout, à Jaire entendre à la reine sa pénitence : de peur que cette princesse, qui était alors régente, ne s'imaginât qu'on fût capable de garder aucune mesure avec elle et avec le roi. N'est-ce pas là déclarer la guerre , et la déclarer à la propre personne de la régente, et de la part de tout un synode national , afin qu'on ne doute pas que ce ne soit une guerre de religion, et encore de tout le parti ? Mais on n'en demeure pas là. Pour éviter le scandale que ce ministre avait donné à son Église en se repentant de son crime , et marquant ses soumissions à la reine, on permet au synode de sa province de le changer de
' Lett. IX. — » rar. liv. x.
Ibid
/ieu, en sorte qu'on ne le voie plus dans celui quiJ avait scandalisé en se niontrant bon sujet. Loin de se repentir d'avoir pris les armes , la réforn)e ne se repent que de s'être repentie de les avoir prises ; et au lieu de rougir de ces excès , M. Jurieu répond hardiment : « M. de Meaux doit savoir que nous ne « nous faisons pas une honte de ces décisions de nos « synodes. »
Mais si la réforme n'avait point de honte des guerres qu'elle avait faites pour la religion, pourquoi donc M. Jurieu ne les osait-il avouer il y a quelques années.? et pourquoi écrivait-il que la religion s'y était trouvée purement par accident 1 C'était une espèce de réparation de ces attentats , que de tâcher de les pallier comme il faisait : mais maintenant il lève le masque. En parlant de ses réformés en l'état où ils sont en France , il déclare qu'il « faut être aveugle pour ne pas voir que des « gens à qui on renfonce la vérité dans le cœur à « coups de barre, ne se relèveront pas le plus tôt « qu'ils pourront , et par toutes sortes de « VOIES'. » D'où il conclut que « dans peu d'années « on verra un grand éclat de ce feu que l'on ren- « ferme sans l'étouffer. » Ce n'est pas seulement prédire, c'est souffler la rébellion, que de parler de cette sorte. Il ne dissimule point que les prétendus réformés n'aient la fureur et la rage dans le cœur : et c'est, dit-il *, ce qui fortifie la haine qzi'ils avaient pour ndolâtrie ; dont il rend cette raison , que les passions humaines, telles que sont la rage et la fureur, sont de grand secours aux vertus chrétietines. Voici un nouveau moyen de fortifier les vertus , et des vertus chrétiennes , que les apôtres ne connaissaient pas. Saint Paul a fondé sur la charité toutes les vertus chrétiennes : mais qu'a-til dit de la charité, sinon « qu'elle est douce, qu'elle « est patiente, qu'elle n'est ni envieuse ni ambi- « tieuse, qu'elle ne s'enorgueillit point, ni ne s'ai- « grit point 3.' » Et notre docteur nous dit qu'elle est furieuse. Quelle vertu, quelle vérité, quelle religion est celle-là, qui emploie jusqu'à la rage pour se mainte nir dans un cœur? C'est ainsi que sont disposés lesréformés , selon M. Jurieu; et c'est ainsi qu'il les veut. Car il n'oublie rien pour nourrir en eux ces sentiments qui les portent à la révolte : et pour les y exciter il fait une lettre entière ^ , où , sans pallier comme auparavant le crime des guerres civiles , il entreprend ouvertement de les justifier. Lui qui hésitait auparavant, ou plutôt qui sans hésiter décidait , comme on vient de voir, que ces guerres contre son pays et son prince légitime étaient contraires à l'esprit du christianisme et aux régies de l'Évangile; trop heureux de pouvoir les excuser par les régies de la morale corrompue du monde, dit maintenant, à la face de l'univers et au nom de toute la réforme : Nous ne nous faisons pas une honte des décisions de nos stjnodes, qui ont soutenu qu'on est en droit, pour défendre la religion , de faire la guerre à son roi et à sa patrie. C'est la femme prostituée, qui ne rou-
' Accompl. des Proph. Avis à tous les Chrél. — » Loc. mcnc eil. — 3 I Cor. xn\, 4. — * Lctt. ix.
CINQUIEME AVERTISSEMENT
jj;it plus; qui après avoir longtemps déguisé son crime , et cherché d^ vaines excuses à ses infidélités, à la (in étant convaincue se fait un front d'impudique, comme parle l'Écriture sainte, et dit hardiment : Oui, j'ai aimé des étrangers, et je tnarcherai après eux'.
11 ne faudrait rien davantage que sa honte d'un côté , et sa hardiesse de l'autre, pour la confondre. Que nous dira donc M. Jurieu , qui , après avoir condamné ces guerres , aujourd'hui en entreprend la défense? et n'est-il pas confondu par ses propres variations? Mais ne laissons pas d'écouter ses faibles raisonnements.
Réponses de M. Jurieu à l'exemple de l'ancienne Église. Question : Si la soumission des premiers chrétiens n'était que de conseil, ou en tout cas un précepte accommodé à un certain temps.
Les réponses de ce ministre sont prises d'un dialogue de Buchanan , qui a pour titre : Du droit de régner dans l'Ecosse. Les sentiments en sont si excessifs , qu'il a été détesté par les plus habiles gens de la réforme : mais aujourd'hui M. Jurieu'en prend l'esprit ; et aussi ne lui restait-il que ce moyen-là de saper les fondements et de renverser le droit des monarchies.
Il faut écouter avant toutes choses ce qu'ils répondent à l'exemple des martyrs. Il n'y a persorme qui ne soit touché quand on les voit , dans leur passion, entre les mains et sous les coups des persécuteurs, les conjurer par le salut et la vie de l'empereur ', comme par une chose sainte, de conlerïter le désir qu'ils avaient de souffrir pour Jésus- Christ. « A Dieu ne plaise , disaient-ils ^ , que nous « offrions pour les empereurs le sacrifice que vous « nous demandez pour eux : on nous apprend à « leur obéir, mais non pas à les adorer. » L'obéissance qu'ils leur rendaient , servait de preuve à celle qu'ils voulaient rendre à Dieu. « J'ai été , « disait saint Jule < , sept fois à la guerre : je n'ai « jamais résisté aux puissances ni reculé dans les « combats , et je m'y suis mêlé aussi avant qu'au- « cun de mes compagnons. Mais si j'ai été fidèle dans « de tels combats, croyez-vous que je le sois moins « dans celui-ci, qui est bien d'une autre importan- « ce? » Tout est plein de semblables discours dans les Actes des martyrs : la profession qu'ils faisaient, parmi les supplices, de demeurer fidèles à leurs princes en tout ce qui ne serait point contraire à la loi de Dieu, faisait la gloire de leur martyre ; et ils la scellaient de leur sang , comme le «reste' des vérités qu'ils annonçaient. Mais écoutons ce que leur répond M- Jurieu. « A Dieu ne plaise , <• dit-il S que je voulusse diminuer le mérite des « martyrs, et rien rabattre des louanges qu'on leur « donne ! mais je voudrais bien qu'on me fît voir r- qu'ils ont été en état de se pourvoir contre les « violences des empereurs romains. Que pouvait
• Jer. II , 25. — ' Act. Jul. Act. Marc, et Nicand. elc. - » .4ct Phil. Epist. Heracl. elc. - ♦ Act. Jul. — *Jur Lcll. }\, p. 67, c. 2 et suiu.
« faire , continue-t-il , un si petit nonjbre de gens , « épars dans toute l'étendue d'un grand empire , « qui avait toujours sur pied des armées nombreu- « ses pour la garde de ses vastes frontières ? Ce n'é- « tait donc pas seulement piété, mais c'était pru- « dence aux premiers chrétiens , de souffrir un « moindre mal pour en éviter un plus grand. » C'est sa première raison , qu'il a tirée de Buchanan son grand auteur : mais voyons celles dont il la soutient». « Outre cela, on ne saurait tirer un grand « avantage de la conduite des premiers chrétiens « au sujet de la prise des armes. Il y en avait plu- « sieurs qui ne croyaient pas qu'il fût permis de se « servir du glaive en aucune manière, ni à la guerre « ni en justice, pour la punition des criminels : « c'était une sévérité outrée, et une maxime généra- « lement reconnue pour fausse aujourdliui ; telle- « ment que leur patience ne venait que d'une « erreur et d'une morale mal ntendue. » Voilà donc la seconde cause de la patience des martyrs : la première était leur faiblesse; la seconde était leur erreur. Voilà d'abord comme on traite ceux dont on dit qu'on ne voudrait diminuer en rien le mérite.
Mais le ministre sait bien , en sa conscience , que le sentiment de l'Église n'était pas celui de ces esprits outrés qui condamnaient universellement l'usage des armes. Nous venons d'ouïr un martyr qui fait gloire d'avoir bien servi les empereurs à la guerre : cent autres en ont fait autant ; et l'Église ne les met pas moins parmi les saints. Tertullien , dont on aurait le plus à craindre ces maximes outrées, n'hésite point à dire au sénat et aux magistrats de Rome, au nom de tous les chrétiens * : « Nous sommes comme tous les autres citoyens « dans les exercices ordinaires; nous labourons, « nous naviguons, nous faisons la guerre avec « vous. Nous remplissons la ville , le palais , le sé- « nat , le marché , le camp et les armées ; il n'y a « que les temples seuls que nous vous laissons. » C'est-à-dire, que, hors la religion, tout le reste leur était commun avec leurs concitoyens et les autres sujets de l'empire. Il y avait même des légions toutes composées de chrétiens. On connaît celle dont les prières furent si favorables à Marc-Aurèle^, et celle qui fut immolée à la foi , sous la conduite de saint Maurice : on entend bien que je parle de cette fameuse légion thébaine, dont le martyre est si fameux dans l'empire deDioclétien et de Maximien. M. Jurieu n'ignorait pas ces grands exemples; et c'est pourquoi il ajoute : « Dans le fond ce n'é- « tait point cette délicatesse de conscience, qui a « empêché les premiers chrétiens de se défendre « contre leurs persécuteurs ; car ces dévots , dont « la morale était si sévère, étaient en petit nombre « en comparaison des autres <. » Il eût donc mieux fait de supprimer cette raison , qui lui paraît sans forceà lui-même. Maisc'est qu'il est bon d'embrouHler toujours la matière, en entassant beaucoup d'i-
» Lett. IK , p. 68. — ' Apol. cap. 37 , 40. -t Leit. IX. p. 08.
' Ibid. V. ta.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
niitilités, et à la fin d'affaiblir un peu l'autorité de l'ancienne Église, dont les exeniples l'accablent.
Il poursuit ; et pour montrer que le nombre de ces faux dévots, qui croyaient les armes défendues aux chrétiens, était petit, il nous dit ceci pour toute preuve : « Par les plaintes que les Pères nous « font des maux des chrétiens de leur siècle , il « est bien aisé à comprendre que des gens aussi « peu réguliers dans leur conduite qu'étaient plu- « sieurs chrétiens d'alors , ne se laissaient pas tuer « par conscience , mais par faiblesse et par impuis- « sance. » C'est ce que diraient des impies , s'ils voulaient affaiblir la gloire des martyrs et les témoignages de la religion. Au reste, il est évident que tout cela ne servait de rien à M. Jurieu. Il avait , comme on vient de \oir, assez de moyens pour justifier les chrétiens des premiers siècles, sans en alléguer les mauvaises moeurs : mais il n'a pu se refuser à lui-même ce trait de chagrin contre l'Église primitive , dont on lui objecte trop souvent l'autorité.
« Enfin, conclut-il, quand les premiers chrétiens, « par tendresse de conscience , n'auraient pas pris « le parti de se défendre, en cela sans doute ilsn'au- « raient pas mal fait : il est toujours permis de se « relâcher de son droit , car on fait de son bien ce « qu'on veut : mais on ne pèche pourtant pas en « se servant de ses droits. Il y a , conlinue-t-il , de <■ la différence entre le mieux et le bien. Celui qui « marie sa fille fait bien , et celui qui ne la ma- « rie pas fait mieux. Supposé que les chrétiens « aient mieux fait , en ne prenant pas les armes « pour se garantir de la persécution ( car c'est de « quoi le ministre doute), il ne s'ensuit pas que ceux « qui font autrement ne fassent bien, et que peut- « être ils ne fassent mieux en certaines circonstan- <■ ces. » Il ne restait plus au ministre que de proposer un moyen de mettre la réforme armée , et non-seulement menaçante, mais encore ouvertement rebelle à ses rois, au-dessus de l'Église ancienne, humble et souffrante, qui ne connaissait d'autres armes que celles de la patience.
Telles sont les réponses de M. Jurieu. Pour commencer par la dernière, qu'il fonde sur la distinction de perfection et de conseil, et du bien de nécessité et d'obligation, le ministre nous allègue le mot de saint Paul : Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux ^ Mais , pour appliquer ce passage à la matière dont il s'agit, il faudrait qu'il fût écrit quelque part, ou qu'on pût attribu raux apôtres et aux premiers chrétiens cette doctrine : C'est bien fait, à des sujets persécutés, de prendre les armes contre leurs princes; mais c'est encore mieux fait de ne pas les prendre. M. Jurieu oserait-il bien attribuer cette doctrine aux apôtres ? Mais en quel endroit de leurs écrits en trouvera-t-il le moindre vestige? Quand les premiers chrétiens nous ont fait voir qu'ils étaient fidèles à leur patrie, quoique ingrate, et aux empereurs , quoique impies et persécuteurs) ont-ils laissé
' I. Cor. vu, 38.
échapper la moindre parole pour faire entendre qu'il leur eût été permis d'agir autrement , et que la chose était libre? Au contraire, lorsqu'ils entreprennent de prouver qu'ils sont fidèles à tous leurs devoirs, ils commencent par déclarer qu'ils ne manquent à rien, « ni envers Dieu, ni envers l'em- « pereur et sa famille ; qu'ils paient fidèlement les « charges publiques, selon le commandement de « Jésus-Christ : Rendez à César ce qui est à César • ; » qu'ils font des vœux continuels pour la prospérité de l'empire, des empereurs, de leurs officiers, du sénat dont ils étaient les chefs, de leurs armées : et enfin , leur disaient ces bons citoyens , fidèles à Dieu et aux hommes , « à la réserve de la reli- « gion, dans laquelle notre conscience ne nous per- « met pas de nous unir avec vous, nous vous ser- « vous avec joie dans tout le reste ; priant Dieu de « vous donner, avec la souveraine puissance, de « saintes intentions ^ » C'est ainsi qu'ils n'oublient rien pour signaler leur fidélité envers leurs princes ; et afin qu'on ne doutât pas qu'ils ne la crussentd'obligation indispensable, ils en parlentcomme d'un devoir de religion. Ils l'appellent « la piété , « la foi, la religion envers la seconde Majesté, en- « vers l'empereur que Dieu a établi , et qui en exerce « la puissance sur la terre 3, » C'est pourquoi lorsqu'on les accuse de manquer de fidélité envers le prince, ils s'en défendent non-seulement comme d'un crime, mais encore comme d'un sacrilège, où la majesté de Dieu est violée en la personne de son lieutenant; et ils allèguent non-seulement les apôtres, mais encore Jésus-Christ même, qui leur dit : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 4 .- par où il met , pour ainsi parler, dans la même ligne ce qu'on doit au prince avec ce qu'on doit à Dieu même ; afin qu'on reconnaisse dans l'un et dans l'autre une obligation également inviolable, ce qui aussi était suivi par le prince des apôtres, lorsqu'il avait dit, Craignez Dieu, honorez le roi ^ : où l'on voit qu'à l'exemple de son maître, il fait marcher ces deux choses d'uu pas égal, comme unies et inséparables. Que sils poussaient cette obligation jusqu'à être toujours soumis malgré les persécutions les plus violentes, c'est que Jésus-Christ , qui assurément n'ignorait pas que ses disciples ne dussent être persécutés par les princes, puisque même il l'avait prédit si souvent , n'en rabattait rien pour cela de l'étroite obéissance qu'il leur prescrivait : au contraire, en leur prédisant qu'ils seraient traînés devant les présidents et devant les rois, et haïs de tout le monde pour son nom ^ , il leur déclare en même temps qu'i/ les envoie comme des brebis au milieu des loups i , sans armes et sans résistance , ne leur permettant que \a fuite d'une ville à l'autre, et ne leur donnant autre moyen de posséder leurs âmes, c'est-àdire , d'assurer leur vie et leur liberté, en un mot, de jouir d'eux-mêmes , que la patience. Ce sera ,
Athenag. Légat, pro Christ. Just. Apol. x. num. i, p 54. — J Jiist. ibid. Tertull. Apol. cap. 5 , 39. - ' Terttili- Apol. cap. 32, 34, 35, 36. — * Matth. xxn , 21. —5 I. p^tr. u, 17. - « Matth, X, 10, 23. — ' Luc. xxi, 12, I9.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
dit-il ', /?«?' votre patience que vous posséderez vos âmes. Telles sont les instructions , tels sont les ordres que Jésus-Christ donne à ses soldats. L'effet suivit les paroles. Les apôtres ne prévoyaient pas seulement les persécutions ; mais ils les voyaient commencer, puisque saint Paul disait déjà : Tous les jours on nous fait mourir pour l'amour de vous, et on nous regarde comme des brebis destinées à ta boucherie *. Mais les chrétiens ne sortirent pas pour cela du caractère de brebis que Jésus-Christ leur avait donné; et déchirés, selon sa parole, par les loups, ils ne leur opposèrent que la patience qu'il leur avait laissée en partage. C'est aussi ce que les apôtres leur avaient enseigné : lorsqu'ils virent que les empereurs et tout l'empire romain entraient en furieux dans le dessein de ruiner le christianisme; bien instruits, par le Saint-Esprit , de ce qui allait arriver : de peur que la soumission des chrétiens ne fût ébranlée par une oppression si longue et si violente, ils leur recommandèrent, avec plus de soin et de force que jamais , l'obéissance envers les rois et les magistrats. « Il est temps, n disait saint Pierre ^ , que le jugement commence « par la maison de Dieu. Que nul de vous ne souf- « fre comme homicide, ou comme voleur; mais si « c'est comme chrétien, qu'il n'en rougisse pas, et « qu'il glorifie Dieu en ce nom. » Ce qu'il répète trois ou quatre fois en mêmes paroles 4 , de peur que l'oppression où l'Église était déjà , où elle allait être jetée de plus en plus , ne le surprît. Mais il ne répète pas avec moins de soin qu'on soit soumis aux rois et aux magistrats, et afin de ne rien omettre, à ses maîtres même fâcheux et inexorables ; tant il craignait qu'on ne manquât à aucun devoir, dans un temps où la patience , et avec elle la fidélité , allait être poussée à bout de toutes parts. On ne peut donc plus douter que ces préceptes de soumission et de patience ne regardent précisément l'état de persécution. C'était en cette conjoncture et en cet état que saint Paul , déjà dans les liens, et presque sous le coup des persécuteurs , ordonnait qu'on leur fût fidèle et obéissant, et qu'on priât pour eux avec instance *.
Buchanan a bien osé éluder la force de ce commandement apostolique , en disant qu'on priait bien pour les voleurs afin que Dieu les convertît. Impie et blasphémateur contre les puissances ordonnées de Dieu , qui n'a point voulu ouvrir les yeux , ni entendre qu'on ne prie pas Dieu pour l'état et la condition des voleurs , et qu'on ne s'y soumet pas ; mais qu'on prie Dieu pour l'état et la condition des princes, quoique impies et persécuteurs , comme pour un état ordonné de Dieu, auquel on se soumet pour son amour. On demande à Dieu , dans cet esprit , qu'il donne à tous les empereurs , à tous , remarquez , bons ou mauvais, amis ou persécuteurs, «une longue « vie, un empire heureux , une famille tranquille, « decourageuses armées, un sénat fidèle, un peuple
' Liic.wi, I». -''Rom. vnr, 30. ■ — JWrf. II, 19 , 20; UI, 14, 17, v. Tim. Il . 1 , 2.
- ' I. Petr. IV, 15, 16, 17, 0, etc. —i- TU. Hl, I.
« juste et obissant , et que le monde soit en repos « sous leur autorité'. » Mais peut-on demander cette sûreté du monde et des empereurs , même dans les règnes fâcheux, si on se croit en droit de la troubler ?
Enfin, saint Jean avait vu et souffert lui-même la persécution; et il en voyait les suites sanglantes dans sa Révélation : mais il n'y voit de couronne ni de gloire que pour ceux qui ont vécu dans la patience. C'est ici, dit- il *, la foi et la patience des saints : marque indubitable que les témoins et les martyrs qu'il voyait ^ n'étaient pas ces témoins guerriers de la réforme, toujours prêts à prendre les armes quand ils se croiraient assez forts ; mais des témoins qui n'avaient pour armes que la croix de Jésus-Christ , et pour règle que ses préceptes et ses exemples : martyrs, comme dit saint PauH, qui résistent jusqu'au sang ; jusqu'à prodiguer le leur , et non pas jusqu'à verser celui des autres, et à armer des sujets contre la puissance publique , contre laquelle nul particulier n'a de force ni d'action. Car c'est là le grand fondement de l'obéissance , que comme la persécution n'ôte pas aux saints persécutés la qualité de sujets, elle ne leur laisse aussi, selon la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres , que l'obéissance en partage. C'est ce que les premiers chrétiens avaient dans le cœur, c'est l'exemple que Jésus-Christ leur avait donné, lorsque, soumis à César et à ses ministres , comme il l'avait enseigné , il reconnaît dans Pilate, ministre de l'empereur, U7ie puissance que le ciel lui avait donnée sur luimême^. Cest pourquoi il lui répond, lorsqu'il l'interroge juridiquement, comme il avait fait au pontife, se souvenant du personnage humble et soumis qu'il était venu faire sur la terre; et ne daigna dire un seul mot à Hérode, qui n'avait point de pouvoir dans le lieu où il était. C'est donc ainsi qu'il accomplit toute justice, comme il avait toujours fait; et il apprit à ses apôtres ce qu'ils devaient à la puissance publique , lors même qu'elle abusait de son autorité et qu'elle les opprimait. Aussi est-il bien visible que les apôtres ne nous donnent pas la soumission aux puissances comme une chose de simple conseil ou de perfection seulement , et en un mot comme un mieux, ainsi que M. Jurieu se l'est imaginé, mais comme le bien nécessaire, qui obligeait , dit saint Paul, en conscience ''; ou comme disait saint Pierre, lorsque après avoir écrit ces mots : Soyez soumis au roi et au magistrat pour l'amour de Dieu , il ajoute, parce que c'est la volonté de Dieu 7, qui veut que par ce moyen vous fermiez la bouche à ceux qui vous calomnient comme ennemis de l'empire. Les chrétiens avaient reçu ces instructions comme des commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres ; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs, par la bouche de Tertullien , dans la plus sainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée , non pas : On ne nous a pas conseillé de nous soulever ; mais : Cela nous est défen-
• Tert. Apol. cap. 32. —' Àpoc. xiii, 10, xiv, 12. — ^ Ihid. XI. — * Hehr. \u. 4.-5 joan. xix, II. — « Rom. xui, 5. ■- ' I. Petr. Il, 13, H, 16.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
du , Fetamur* : ni , C'est une chose de perfection , mais , C'est une chose de précepte , Prœceptuni est nobis* : ni, que c'est bien fait de servir l'empereur , mais que c'est une chose due , débita imperatoribus ; et due encore, comme on a vu, à titre de l'eligion et de piété {pietas et religio imperatoribus débita ^) : ni qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi : Necesseest ut et ipsum diligat^. C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit, durant trois cents ans , qui fît craindre la moindre chose , ou à l'empire et à la personne des empereurs , ou à leur famille : et Tertullien disait, comme on a vu , non-seulement que l'État n'avait rien à craindre des chrétiens ; mais que , par la constitution du christianisme , il ne pouvait arriver de ce côtélà aucun sujet de crainte : A quibus nihil timere possitis 5 : parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers , et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique.
Voilà ce qu'on enseignait au dedans , ce qu'on déclarait au dehors, ce qu'on pratiquait dans l'Église , comme une chose ordonnée de Dieu aux chrétiens. On le prêchait, on le pratiquait de cette sorte par rapport à l'état où l'on était; c'est-à-dire, dans l'état de la persécution la plus violente et la plus injuste. C'était donc par rapport à cet état qu'on établissait l'obligation de demeurer parfaitement soumis, sans jamais rien remuer contre l'empire. Et on ne peut pas ici nous alléguer, comme M. Jurieu fera bientôt, le caractère excessif de Tertullien, ni ces maximes outrées qui défendaient de prendre les armes pour quelque cause que ce fdt ; car l'Église ne se fondait pas sur ces maximes, qu'on a vu qu'elle réprouvait , et n'aurait jamais souffert qu'on eût avancé une doctrine étrangère ou particulière dans les apologies qu'on présentait en son nom. D'où il faut conclure nécessairement que les chrétiens étaient retenus dans l'obéissance, non par des opinions particulières que l'Église n'approuvait pas, mais par les principes communs du christianisme.
Il n'y a donc plus moyen de dire que tout cela n'était qu'un conseil et un mieux : et non-seulement les propres paroles de Jésus-Christ et des apôtres, mais encore leur pratique même et celle des premiers siècles, résistent à cette glose. Ainsi, il ne reste plus à M. Jurieu que celle qu'il a aussi proposée d'abord : que la patience des chrétiens était fondée sur leur impuissance, parce que dans leur petit nombre ils ne pouvaient rien contre la puissance romaine.
C'est aussi la glose de Buchanan, qui soutient que les préceptes de Jésus-Christ et des apôtres , qui ordonnaient aux chrétiens de tout souffrir, étaient préceptes accommodés au temps d'alors , où l'Église, encore faible et impuissante, ne pouvait rien contre les princes ses persécuteurs; en sorte que la patience tant vantée des martyrs est un effet
» Tert. ApoJ. cap. 36. — ' Ibid. cap. 32. — ' Ibid. cap. 36. — * Tert. ad Scap. cap. 2. — * Jpol. cap. 30, 43.
de leur crainte plutôt que de leur vertu. Mais cette glose n'est pas moins impie ni moins absurde que l'autre; et pour en entendre l'absurdité, il ne faut qu'ajouter à l'apologie des chrétiens , qui se gloriflaient de leur inviolable fidélité, ce que Buchanan et M. Jurieu veulent qu'ils aient eu dans le cœur. 11 est vrai , sacrés empereurs, vous n'avez nen à craindre de nous tant que nous serons dans l'impuissance : mais si nos forces augmentent assez pour vous résister par les armes , ne croyez pas que nous nous laissions ainsi égorger. Nous voulons bien ressemblera des brebis, nous contenter de bêler comme elles et nous couvrir de leur poau pendant que nous serons faibles : mais quand les dents et les ongles nous seront venus comme à de jeunes lions, et que nous aurons appris à faire des veuves et à désoler les campagnes , nous saurons bien nous faire sentir , et on ne nous attaquera pas impunément. Avoir de tels sentiments, n'est-ce pas, sous un beau semblant d'obéissance et de modestie , couver la rébellion et la violence dans le sein.? Mais que serait-ce , s'il fallait trouver cette hypocrisie , non plus dans les discours des chrétiens l mais dans les préceptes des apôtres et dans ceux de Jésus-Christ même.? Oui, mes frères, dira un saint Pierre ou un saint Paul , dites bien qu'il faut obéir aux puissances établies de Dieu, et que leur autorité est inviolable ; mais c'est tant qu'on sera en petit nombre : à cette condition et en cet état vantez votre obéissance à toute épreuve : croissez cependant ; et quand vous serez plus forts, alors vous commencerez à interpréter nos préceptes, en disant que nous les avons accommodésau temps : comme si obéir etse soumettre, c'était seulement attendre de nouvelles forces et une conjoncture plus favorable , ou que la soumission ne fût qu'une politique.
Enfin, il faudra encore faire dire à Jésus-Christ, selon ces principes : Vous , Juifs, qui souffrez avec tant de peine le joug des Romains, rendez à César ce qui lui est dû ; c'est-à-dire, gardez-vous bien de le fâcher, jusqu'à ce que vous vous sentiez en état de vous bien défendre. Que si cette glose fait horreur dans les préceptes de Jésus-Christ et des apôtres, avouons donc que les chrétiens , qui les alléguaient pour prouver qu'il n'y avait rien à craindre d'eux, en quelque nombre qu'ils fussent et quelle que fût leur puissance, ne voulaient pas qu'on les crût soumis par l'effet d'une prudence charnelle, qui, comme dit M. Jurieu , préfère un moindre mal à un plus grand; mais par un principe de fidélité et de religion envers les puissances ordonnées de Dieu , que les tourments , quelque grands qu'ils fussent, n'étaient pas capables d'ébranler.
Laissons donc ces gloses impies de M. Jurieu et de Buchanan , qui aussi bien ne peuvent cadrer avec l'Écriture; car saint Paul nous fait bien entendre que ce n'est pas seulement par la prudence de la chair, et pour éviter un plus grand mal , qu'il faut être soumis aux puissances , lorsqu'il dit : Soyez soumis par nécessité, non-seulement à cause de la colère, mais encore à cause de la conscience'; où il
■ Rom. XIII, 5.
semble qu'il ait eu en vue ces deux gloses des protestants , pour les condamner en deux mots. Si l'on entreprend de nous faire accroire que les chrétiens demeuraient soumis , mais seulement par conseil , saint Paul détruit cette glose en disant : Soyez soumis parnécessité. Que si l'on revient à nous dire qu'on doit à la vérité être soumis parla nécessité; mais par celle de la crainte , de peur de se voir bientôt accabler par une plus grande puissance : saint Paul tombe sur celte glose encore avec plus de force, en enseignant clairement que cette nécessité n'est pas celle de la crainte, pour laquelle on n'a pas besoin des instructions d'un apôtre, mais celle de la conscience.
En effet, ce ne pouvait ^tre une autre nécessité que saint Paul voulût établir dans ce passage. Celle d'être mis à mort n'est pas la nécessité que les apôtres veulent faire craindre aux chrétiens ; au contraire , ils voulaient munir les chrétiens contre une telle nécessité, à l'exemple de Jésus-Christ, qui leur avait dit : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent faire mourir que le corps, et n'ont point de pouvoir sur l'âme '. Ainsi la nécessité, dont parle saint Paul, visiblement ne peut être que celle de la conscience : nécessité supérieure à tout, et qui nous tient soumis aux puissances , non-seulement lorsqu'elles peuvent nous accabler, mais encore lorsque nous sommes le plus en état de n'en rien craindre.
Car enfin, s'il était vrai que les chrétiens eussent eu d'autres sentiments; si, comme dit M. Jurieu, la faiblesse ou la prudence les eût retenus plutôt que la religion et la conscience , on aurait vu leur audace croître avec leur nombre; mais on a vu le contraire. M. Jurieu traite TertuUien de déclamateur et d'esprit outré», lorsqu'il ditque les chrétiens remplissaient les villes, les citadelles, les armées, les palais y les places publiques, et enfin tout, excepté les temples^, où l'on servait les idoles. Mais pourquoi ne vouloir pas croire la prompte et prodigieuse multiplicaliondu christianisme, qui était l'accomplissement des anciennes prophéties et de celles de Jésus-Christ même ? A peine l'Évangile avait-il paru , et les Juifs, quoique ce fût le peuple réprouvé, entraient dans l'Église par milliers. Foyez , mon frère, disait saint Jacques à saint Paul 4, combien de milliers de Juifs ont cru. Combien plus se multipliaient les fidèles parmi les Gentils qui étaient le peuple appelé , et dans l'empire romain , qui dans l'ordre des desseins de Dieu en devait être le siège principal ! Saint Paul n'outrait point les choses et n'était pas un déclamateur, lorsqu'il disait aux Romains : rotrefoiestannoncéepartoutl'univers^; etaux Colossiens, que l'Évajiyile qu'ils ontreçu est et fructifie, et s' accroît par tout le monde comme au milieu d'eux^\ Que si l'Église, si étendue du temps des apôtres, ne cessait de s'augmenter tous les jours sous le fer et dans le feu, comme il avait été prédit, ce n'était donc pas un excès à TertuUien de dire , deux cents ans après la prédication apostolique , que tout était plein de chrétiens : c'était un fait qu'on posait à la
' Matlh X, 28. — » Lett. ix, p. 68. — » TahiU. Apoi, cap. s:, p. 30. — ♦ Jcl. XXI, 20. - » Rom. j, 8. -- » C(i. I,
CINQUIÈME AVERTISSEMENI
face de tout l'univers. Ce qu'on disait aux Gentils, dans l'apologie qu'on leur présentait pour les fidèles, afin de les obliger à épargner un si grand nombre d'hommes, on le disait aux Juifs pour leur faire voir l'accomplissementdes anciennes prophéties. Tertullien, après saint Justin, mettait en fait que les chrétiens remplissaient tout l'univers , et même les peuples les plus barbares, que l'empire romain, qui maîtrisait tout, n'avait pu dompter ". C'était donc ici un fait connu qu'on alléguait également aux Gentils et aux Juifs. Les Gentils eux-mêmes en convenaient. C'étaient eux, dit TertuUien, qui se plaignaient qu'on trouvait partout des chrétiens ; que la campagne , les lies, les châteaux, la ville même en était obsédée ». Quelque outré qu'on s'imagine TertuUien, l'Église, pour qui il parlait, lui aurait-elle permis ces prodigieuses exagérations, afin qu'on pût la convaincre de faux et qu'on se moquât de ses vanteries? Quand donc TertuUien dit aux Gentils que les chrétiens pouvaient se faire craindre à l'empire autant du moins que les Parthes et les Marcomans, si leur religion leur permettait de se faire craindre à leurs souverains et à leur patrie ^ ; si c'était une expression forte et vigoureuse, ce n'était pas une vaine ostentation. Car qui eût empêché les chrétiens d'obtenir la liberté de conscience par les armes ? Était-ce le petit nombre? On vient de voir que tout l'univers en était plein. Nous faisons, disait TertuUien 4, presque la plus grande partie de toutes les villes. Nos protestants approchaient-ils de ce nombre , quand ilsont arraché par force tant d'édits à nos rois ? Est-ce qu'ils n'étaient pas unis, eux qui dès l'origine du christianisme n'étaient qu'un cœur et qu'une âme ? Est-ce qu'ils manquaient de courage , eux à qui la mort et les plus affreux supplices n'étaient qu'un jeu, et l'étaient non-seulement aux hommes, mais encore aux femmes et aux enfants ; en sorte qu'on les appelait des hommes d'airain , qui ne sentaient pas les tourments.^ Peut-être n'étaient-ils pas assez poussés à bout, eux qui ne trouvaient de repos, ni nuit ni jour, ni dans leurs maisons, ni dans les déserts, ni même dans les tombeaux et dans l'asile de la sépulture. Que n'y aurait-il pas à craindre, dit TertuUien * , de gens si unis , si courageux , ou plutôt si intrépides, et en même temps si maltraités? Mais peut-être ne savaient-ils pas manier les armes, eux qui remplissaient les armées et y composaient des légions entières ? ou qu'ils manquaient de chefs ; comme si la nécessité et même le désespoir n'en faisait pas lorsqu'on est capable de s'y abandonner. N'auraient -ils pas pu du moins se prévaloir de tant de guerres civiles et étrangères , dont l'empire romain était agité, pour obtenir \\i\ traitement plus favorable? Mais non : on les a vus durant trois cents ans également tranquilles, en quelqueétat que l'empire se soit trouvé : non-seulement ils n'y ont formé aucun parti, mais on ne les a jamais trouvés dans aucun de ceux qui se formaient tous les jours. Non-seulement , dit TertuUien ^ , il ne s'est point
' Tertull. ad Jud. Just. adv. Tryph. — * jipol. c. i. •— 3 IhUl. c. 37. — ♦ Ad Scap. c. 2. -- 5 Jbid. c. 37. — « AiioL c. 35. Jd Scap. c. 2.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
trouvé parmi nous de Niger, ni d'Albin, ni de Cassius , mais il ne s'y est point trouvé de nigriens , ni (te cassiens, ni d'albiniens. Les usurpateurs de l'empire ne trouvaient point de partisans parmi les chrétiens ; et ils servaient toujours fidèlement ceux que Rome et le sénat avaient reconnus. C'est ce qu'ils mettent en fait avec tout le reste, à la face de tout l'univers, sans craindre d'être démentis. Ils ont donc raison de ne pas vouloir qu'on leur impute leur soumission à faiblesse. Si Tertullien est outré lorsqu'il raconte la multitude des fidèles , saint Cyprien ne l'est pas moins , puisqu'il écrit à Démétrien , un des plus grands ennemis des chrétiens : Admireznotre patience, de ce qii un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence^ . S'ils parlaient avec cette force du temps de Sévère et de Dèce , qu'eussent-ils dit cinquante ans après , sous Dioclétien , lorsque le nombre des chrétiens était tellement accru , que les tyrans étaient obligés par une feinte pitié à modéî'er la persécution , pour flatter le peuple romain *, dont les chrétiens faisaient dès-lors une partie si considérable? Les conversions étaient si fréquentes et si nombreuses, qu'il semblait que tout allait devenir chrétien. On entendait en plein théâtre ces cris du peuple, étonné ou de la constance ou des miracles des martyrs : Le Dieu des chrétiens est grand ! On marque des villes entières dont tout le peuple et les magistrats étaient dévoués à Jésus-Christ , et lui furent tous consacrés en un seul jour et par un seul sacrifice, pêle-mêle, riches et pauvres, femmes et enfants 3. On sait aussi le martyre de cette sainte légion thébaine, où tant de braves soldats, que l'ennemi avait vus toujours intrépides'dans les combats, à l'exemple de saint Maurice qui ies commandait, tendirent le cou comme des moutons à l'épée du persécuteur. O « empereur, disaient-ils 4, nous sommes vos soldats; « mais nous sommes serviteurs de Dieu : nous vous « devons le service militaire, mais nous lui devons « l'innocence : nous sommes prêts à vous obéir , « comme nous avons toujours fait, lorsque vous ne « nous contraindrez pas de l'offenser. Pouvez-vous « croire que nous puissions vous garder la foi , si « nous en manquons à Dieu.' Notre premier serment « a été prêté à Jésus-Christ, et le second à vous; « croirez-vous au second, si nous violons le pre- « mier ? » Tels furent les derniers ordres qu'ils donnèrent aux députés de leur corps , pour porter leurs sentiments à Maximien. On y voit les saintes maximes des chrétiens fidèles à Dieu et au prince , non par faiblesse, mais par devoir. Si Genève, qui les avait vus mourir dans son voisinage et à la tête de son lac , s'était souvenue de leurs leçons , elle n'aurait pas inspiré , comme elle a fait par la bouche de Calvin, de Bèze et de ses autres ministres , la rébellion àtoute la France, sous prétexte de persécution. Qu'on ne dise point qu'une légion ne pouvait pas résister à toute l'armée : car les maximes qu'ils po-
' Cypr. ad Demetr. p. 216. — » Euseh. l. vm. cap. il. — * Ibid. 14. Lact. Div. Instit. lib. v, cap. II. — * Serm. S. Euch pass. Agaun. Mari. Act. Mari. p. 290.
sent , de fidélité et d'obéissance envers l'empereur, font voir que leur religion ne leur eût non plus permis de lui résister, quand ils auraient été les plus forts ; et enfin si les chrétiens avaient pu se mettre dans l'esprit que la défense contre le prince fût légitime, sans conjurer de dessein formé la ruine de l'empire , ils auraient pu songer à ménager à l'Église quelque traitement plus doux, en montrant que les chrétiens savaient vendre cher leur vie, et ne devaient pas être poussés à l'extrémité. Mais c'est à quoi on ne songeait pas ; et si on obtenait , comme il arrivait souvent, des édits plus avantageux, ce n'était pas en se faisant craindre , mais en lassant les tyrans par sa patience. A la fin, on eut la paix; mais sans force , et seulement, dit saint Augustin, à cause que les chrétiens firent honte , pour ainsi dire , aux lois qui les condamnaient, et contraignirent les persécuteurs à les changer. Imputer à de telles gens qu'ils sont soumis par faiblesse , ou modestes par crainte, ce n'est pas vouloir seulement déshonorer le christianisme, mais encore vouloir obscurcir la vérité même, plus claire que le soleil. Car, au contraire, on voit manifestement que plus l'Église se fortifiait , plus elle faisait éclater sa soumission et sa modestie.
C'est ce qui parut plus que jamais sous Julien l'Apostat , où le nombre des chrétiens était si accru et l'Eglise si puissante, que toute la multitude qu'on a vue si grande dans les règnes précédents , en comparaison de celle qu'on vit sous cet empereur, parut petite. Ce qui fait dire à saint Grégoire de Nazianze ' : « Julien ne songea pas que les persécutions précé- « dentés ne pouvaient pas exciter de grands troubles, « parce que notre doctrine n'avait pas encore toute « son étendue, et que peu de gens connaissaient la « vérité; » ce qu'il faut faire toujours entendre, en comparaison du prodigieux accroissement arrivé durant la paix sous Constantin et sous Constance : « mais maintenant, poursuit ce saint docteur, que la « doctrine salutaire s'était étendue de tous côtés , et « qu'elle dominait principalement parmi nous , vou- « loir changer ia religion chrétienne , ce n'était rien « moins entreprendre que d'ébranler l'empire romain « et mettre tout en hasard. »
L'Église n'était pas faible, puisqu'elle était dominante, et en état défaire trembler l'empereur; l'Église était attaquée d'une manière si formidable, que tout le monde demeure d'accord que jamais elle n'avait été en plus grand péril : l'Église cependant fut aussi soumise en cet état de puissance , qu'elle avait été sous Néron et sous Domitien, lorsqu'elle ne faisait que de naître. Concluons donc que la soumission des chrétiens était un effet des maximes de leur religion ; sans quoi ils auraient pu obliger les Sévère , les Valérien , les Dioclétien à les ménager, et Julien jusqu'à les craindre comme des ennemis plus redoutables que les Perses : de sorte que toutes les bouches qui attribuent la soumission de l'Église à la faiblesse ou à la prudence de la chair, plutôt qu'ai a religion, sont fermées par cet exemple.
' Orat. m, m Jul. tom. i, p. 80.
Et il ne faut pas s'imaginer que la religion nefilt dominante que parmi le peuple, et qu'elle fût plus faible dans l'armée : car il paraît au contraire qu'après la mort de Julien , les soldats ayant déféré l'empire à Jovien, qui le refusait, parcequ'il ne voulait commander qu'à des chrétiens, toute l'armée s'écria : Nous sommes tous chrétiens, et élevés dans la foi sous Constantin et Constance^ : et encore six mois après , cet empereur étant mort , l'armée élut en sa place Valentinien, non-seulement chrétien, mais encore confesseur de la foi , pour laquelle il avait quitté généreusement les marques du commandement militaire sous Julien.
On voit aussi combien les soldats étaient affectionnés à Jésus-Christ, par le repentir qu'ils témoignèrent d'avoir brûlé de l'encens devant la statue de Julien et aux idoles , plutôt par surprise que de dessein. Car alors , comme le raconte saint Grégoire de Nazianze*, ils rapportèrent à cet apostat le don qu'ils venaient d'en recevoir pour prix de ce culte ambigu , en s'écriant : « Nous sommes , nous som- « mes chrétiens ; et le don que nous avons reçu de « vous n'est pas un don , mais la mort. » Des soldats si fidèles à Jésus-Christ, furent en même temps très-obéissants à leur empereur. « Quand Ju- « lien leur disait : Offrez de l'encens aux idoles, ils le B refusaient : quand il leur disait : Marchez, cora- R battez, ils obéissaient sans hésiter, comme dit « saint Augustin^ : ils distinguaient le Roi éternel « du roi temporel, et demeuraient assujettis au roi « temporel pour l'amour du Roi éternel : parce que, « dit le même Père , lorsque les impies deviennent « rois , c'est Dieu qui le fait ainsi pour exercer son « peuple; de sorte qu'on ne peut pas ne pas rendre « à cette puissance l'honneur qui lui est dû : « ce qui détruit en un mot toutes les gloses de M. Jurieu ; puisque dire qu'on ne peut pas faire autrement, ce n'est pas seulement exclure la notion d'un simple conseil , mais c'est encore introduire un précepte dont l'obligation est constante et perpétuelle.
Il ne faut non plus répondre ici que Julien n'était pas persécuteur; puisque outre qu'il autorisait et animait secrètement la fureur des villes qui déchiraient les chrétiens, et que lui-même, pour ne point parler de ses artifices, plus dangereux que ses violences , il eût répandu beaucoup de sang chrétien sous de faux prétextes; on savait qu'il avait voué à ses dieux le sang des fidèles, après qu'il aurait vaincu les Perses : et cependant ces fidèles, destinés à être la victime de ses dieux, ne laissaient pas de combattre sous ses étendards , et de promouvoir de toute leur force la victoire dont leur mort devait être le fruit. Lui-même n'entra jamais dans aucune défiance de ses soldats qu'il persécutait , parce que , bien instruit qu'il était des commandements de Jésus- Christ et de l'esprit de l'Église , il savait que la fidélité des chrétiens pour les puissances suprêmes était Q toute épreuve ; et comme nous disait saint Augustin * , qu'il ne se pouvait pas /aire qu'on ne rendît à
' Socr., 22. Soz. VI, 3. Thioânr. m, I. — » Orat. m, p. 85. — 3 S. Awj. in Ps. J21, n. 7,iom. iv, col. IW>. — * S. Au g. Ibid^
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
cette puissance l'honneur qui lui était dû. C'est aussi ce que ce tyran expérimenta , lorsque , faisant tourmenter jusqu'à la mort deux hommes de guerre d'une grande distinction parmi les troupes, nommés Juventin et Maximin , ils moururent en lui reprochant ses idolâtries, et lui disant en même temps, quHl n'y avait que cela qui leur déplût dans son empire > : montrant bien qu'ils distinguaient ce que Dieu avait mis dans l'empereur, de ce que l'empereur faisait contre Dieu , et toujours prêts à lui obéir en toute autre chose.
Ainsi, soit que l'on considère les préceptes de l'Écriture, ou la manière dont on les a entendus et pratiqués dans l'Église, la maxime qui prescrit une obéissance à toute épreuve envers les rois, ni ne peut être un simple conseil , ni un précepte accommodé aux temps de faiblesse, puisqu'on ta voit établie sur des principes qui sont également de tous les temps; tels que sont l'ordre de Dieu , et le respect qui est dû pour l'amour de lui et pour le repos du genre humain aux puissances souveraines : principes qui , étant tirés des préceptes de Jésus-Christ , devaient durer autant que son règne; c'est-à-dire , selon l'expression du Psalmiste, autant que le soleil et que la lune, et autant que l'univers.
Ce qui a paru dans l'Église sous les princes infidèles , ne s'est pas moins soutenu sous les princes hérétiques. Il est aisé de montrer, et nous-mêmes nous l'avons fait dans le premier Avertissement, que le nombre des catholiques a toujours été sans comparaison plus grand que celui des ariens. L'empereur Constance se mit à la tête de ce malheureux parti , et persécuta si cruellement les catholiques par confiscations de biens, par bannissements, par emprisonnements , par de sanglantes exécutions , et même par des meurtres ; tels que furent ceux qu'un Syrien et ses autres officiers firent sous ses ordres et de son aveu; que cette persécution était regardée comme plus cruelle que celle des Dèce et des Maximien, et en un motcomme un préludedecellede l'Antéchrist». Et toutefois, dans le même temps qu'on lui reprochait à lui-même ses persécutions sans aucun ménagement, il n'en passait pas moins pour constant qu'il n'était pas permis de rien entreprendre contre lui, « parce que le règne et l'autorité de régner vient « de Dieu , et qu'il faut rendre à César ce qui appar- « tient à César. «C'est ce qu'enseignait saint Hilaire^; c'est ce qu'enseignait Osius, non pas dans le temps de sa faiblesse, mais dans la force de sa glorieuse confession , lorsqu'il écrivait à l'empereur, au nom de tous les évêques4 : « Dieu vous a commis l'empire, « et à nous l'Église ; et comme celui qui affaiblit votre « empire par des discours pleins de haine et de ma- « lignite s'oppose à l'ordre de Dieu ; ainsi vous devez « prendre garde que , tâchant de vous attirer ce qui « appartient à l'Église, vous ne vous rendiez coupa- « ble d'un grand crime. Rendez à César ce qui est à
' Thcolor. III, 15. — 2 Hil. lib. cont. Consi.cal., 1210. Athan. Apol. éd. Bén. , Hist. Arian. n. 74 , ioin. i , p. 388. Ibid. Apol. ad imp Const. n. 3, p. 296. — * f/il. frjgtn. I, n. 6, col. 1282. — < Apud. Athan, Hist. Arian. n. 11 , 1. 1, /' . 07» . Apol.' ad Const.
StJR LES LETTRES DE M. JlIRIEU.
< César, et à Dieu ce qui est à Dieu : ainsi ni l'empire « ne nous appartient, ni l'encensoir et les choses sa- « crées ne sont à vous. » Peut-on établir plus clairement, comme un principe certain, par l'Évangile, la nécessité d'obéir à un prince, même hérétique et persécuteur? Saint Athanase n'avait point d'autre sentiment, lorsqu'il protestait au même empereur de lui être toujours obéissant , et lui déclarait que lui et les catholiques, dans toutes leurs assemblées, lui souhaitaient une longue vie et un règne heureux'. Tous les évêques lui faisaient de pareilles déclarations, et même dans les conciles. Ce courageux confesseur de Jésus-Christ, saint Lucifer de Cagliari, adressa à cet empereur un livre dont le titre était, Qu'il ne faut point épargner ceux qui offensent Dieu en reniant son Fils » ; et toutefois y établit comme un principe constant, » qu'on demeure tou- « jours débiteur envers les puissances souveraines , « selon le précepte de l'apôtre : « de sorte qu'il n'y a rien à faire contre l'empereur, que de « mépriser le§ « ordres impies qu'il donne contre Jésus-Christ , et « tout au plus lui dénoncer librement qu'il est ana- « thème. »
On peut ajouter ici , avec les anciens historiens ecclésiastiques ^ , qu'au commencement de la persécution de Constance , pendant qu'il persécutait saint Athanase et les autres évêques orthodoxes jusqu'à les bannir et leur faire craindre la mort , le parti catholique était si fort , qu'il avait pour lui deux empereurs, qui étaient Constantin et Constant, les deux frères de Constance , dont le premier le menaça de lui faire la guerre s'il ne rétablissait saint Athanase : et cependant les catholiques qui vivaient sous l'empire de Constance ne songèrent pas seulement à remuer; et saint Athanase , accusé d'avoir aigri contre Constance l'esprit de ses frères , s'en à^.fend comme d'un crime, en faisant voir à Constance, dont il était sujet, qu'il ne lui avait jamais manqué de fidélité^ .
Valens, empereur d'Orient, arien comme Constance , fut encore un plus violent persécuteur ; et c'est de lui qu'on écrit qu'i/ j»arMf un peu s'adoucir, lorsqu'il changea en bannissement la peine de mort^ : et néanmoins les catholiques, quoique les plus forts, même dans son empire, ne lui donnèrent jamais le moindre sujet de craindre, ni ne songèrent à se prévaloir des longues et fâcheuses guerres où à la fin il périt misérablement. Au contraire, les saints évêques ne prêchaient et ne pratiquaient que l'obéissance. Saint Basile rendit à Modeste, que l'empereur lui envoyait , toutes sortes de devoirs''. Ce saint évêque Eusèbe de Samosate , craignant quelque émotion populaire contre celui qui lui portait Fordre de se retirer, l'avertit de prendre garde à lui, et de se retirer sans bruit, apaisant le peuple qui accourut à son pasteur, et lui récitant ce précepte apostolique, qu'il faut obéir aux rois et aux magistratsT.Je ne finirais jamais, si je voulais raconter
* .4pol. ad Const. etc. sup. cit. — * Athan. Ep. de Syn. 1. 1 , pari. II, p. lia et seq. — ^ ^qcj.^ yj^ 22. Soz. Ml, 2. Theodor. 11, > , 2. — * jépol. ad Const. sup. cit.— * Greg. ISaz. Orat. x\, tom. », p. 370 et seq. Socr. lib. iv, c. 32. —'5 Creg, Pfaz. U)m1. p. 337. - ' TIteod. Uh. iv, H.
tous les exemples semblables. Saint Ambroise était le plus fort dans Milan , lorsque l'impératrice Justine , arienne , y voulut faire tant de violences en faveur des hérétiques : mais il n'en fut pas moins soumis, ni n'en retint pas moins tout le peuple dans le respect, disant toujours : « Je ne puis pas « obéir à des ordres impies, mais je ne dois point « combattre : toute ma force est dans mes prières : « toute ma force est dans ma faiblesse et dans ma « patience : toute la puissance que j'ai, c'est d'offrir « ma vie et de répandre mon sang'. » Le peuple, si bien instruit par son saint évêque , s'écria : « O « César, nous ne combattons pas ; mais nous vous « prions : nous ne craignons rien; mais nous vous «prions : » etsaint Ambroise disait : «■ Voilà parler, « voilà agir comme il convient à des chrétiens. » M. Jurieu aurait bien fait d'autres sermons, et leur aurait enseigné que la modestie n'est d'obligation que lorsqu'on est le plus faible : mais saint Ambroise et tout le peuple parlèrent ainsi, depuis même que les soldats de l'empereur, tous catholiques, se furent rangés dans l'Église avec leur évêque, et dans une conjoncture où l'empereur, menacé du tyran Maxime, avait plus besoin du saint évêque que le saint évêque de lui , comme la suite des affaires le fit bientôt paraître. C'en est assez; et de tous les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire , je ne veux plus rapporter que ceux des catholiques africains, sous l'impitoyable persécution des Genséric et des Hunéric, ariens. Ils résistèrent, dit saint Gélase ; mais ce fut en endurant avec patience les dernières extrémités*. Les chrétiens ne connaissaient point d'autre résistance ; et pour montrer que ce sentiment leur venait non de leur faiblesse, mais de la foi même et de la religion, saint Fulgence , l'iwnneur de l'Afrique comme de toute l'Église d'alors, écrivait à un de ces rois hérétiques3:« Quand nous vous parlons librement de « notre foi , nous ne devons pas pour cela vous être « suspects ou de rébellion ou d'irrévérence; puisque « nous nous souvenons toujours delà dignité royale, « et des préceptes des apôtres , qui nous ordonnent « d'obéir aux rois. »
Cette doctrine se trouve établie partout où le christianisme s'était répandu. Au quatrième siècle, Sapor, roi de Perse , fit un effroyable carnage de» chrétiens; puisqu'on en compte de martyrisés « jus- « qu'à seize mille dont on sait les noms , sans parler « des autres, qu'on ne peut pas même nombrer^. » On objecta d'abord à leur archevêque d'avoir intelligence avec les Romains , ennemis de l'empire des Perses. Mais les chrétiens s'en défendaient^ comme d'un crime, et soutenaient que c'était là une" calomnie. On ne poussa point une accusation simal fondée ; et pour achever de la détruire , un chrétien trouva le moyen d'obtenir de Sapor qu'en le" traînant au supplice, « on publierait auparavant, «par un cri public, qu'il n'était pas infidèle au prince^
» Orat. de Basil, trad. post Epist. xxxn, nunc xxi. Epist. xxxiri, ad Marcell. nuuc xx; tom. 11, col. 85* et seq. —■ > Epist. xm.'— ' Ad Trasim. lib. 1, c. 2; éd. 1684, p 70-. — ' Suz. lib. u , cap, 8 et seq.
CrNQUIÈME AVERTISSEMENT
« ni accusé d'autre chose que d'être chrétien'. » Les chrétiens, quoiqu'en si grand nombre et constamment les plus forts dans une province des plus importantes et des plus voisines des Romains', se laissaient traîner au supplice comme des brebis à la boucherie , sans se prévaloir de ce voisinage, ni des guerres continuelles qui étaient entre les Romains et les Perses : contents de trouver un refuge assuré dans l'empire romain, ils ne le remplissaient pas de leurs cris pour animer tous les peuples et les empereurs contre leur patrie; ils ne îeuroffraientpointleur main contre elle, et on ne les vit point à la guerre contre leur prince.
Les Goths, zélés chrétiens , si cruellement persécutés par leur roi Athanaric , se contentèrent aussi.de se réfugier chez les Romains ^; mais ils ne songèrent pas à en faire des ennemis à leur roi. L'amour de la patrie et la soumission pour leur prince régna toujours dans leur cœur. La maxime demeurait ferme , que la soumission doit être à toute épreuve : la tradition en était constante en tous lieux comme en tous temps, parmi lesRarbares comme parmi les Romains : ettout le nom chrétien la conservait. Il n'est pas ici question de chercher de mauvais exemples depuis que la vigueur de la discipline chrétienne s'est relâchée : l'Eglise ne les a jamais approuvés ; et la foi des premiers siècles est demeurée ferme. Quand l'Église (ce qu'à Dieu ne plaise) aurait dégénéré de ces anciennes maximes sur lesquelles la religion a été fondée , c'était à des chrétiens , qui se disaient réformés , à purger le christianisme de ces erreurs ; mais au fond l'Eglise catholique ne s'est jamais démentie de l'ancienne tradition. S'il y a eu de mauvais exemples dans les derniers temps , s'il y en a eu de mêlés , l'Église n'a jamais autorisé le mal; et en un mot la révolte, sous prétexte de persécution, n'a pu trouver d'approbation dans ses décrets. Les protestants sont les seuls qui en ont donné en faveur de la rébellion , que leurs synodes nationaux ont passée en dogme , jusqu'à déclarer eux-mêmes , pour ainsi parler, la guerre aux rois. Nous condamnons hautement tous les attentats semblables , en quelque lieu et en quelque temps qu'on les ait vus ; et tout le monde sait les décrets de nos conciles œcuméniques en faveur de l'inviolable majesté des rois. Mais la réforme défend encore aujourd'hui les décrets de ses synodes , puisque M. Jurieu ose dire qu'elle n'en a point de honte. Ce ne sont pas des faiblesses dont elle rougisse ; ce sont des attentats qu'elle soutient.
Ainsi l'opposition entre les premiers chrétiens et nos chrétiens réformés est infinie. Les premiers chrétiens n'avaient rien que de doux et de soumis : mais on ne voit rien que de violent et d'impétueux dans ces chrétiens qui se sont dits réformés. Leurs propres auteurs nous ont raconté que dès le commencement ils étaient p/eins rfe vengeance, et se servaient dans leurs entreprises de gens aiguillonnés de leurs passions^ ; et leur ministre nous les
» Soz. lib. n, cap . 8 et seq. — ' Ibid. — ' Paul. Gros. lih. Vil, 32. Atig. de Civ. Dei, l. xv», c. 51 , tom. vn, col. 633.— ^ Tar. lib. \,
représente encore à présent comme gens en qui la rage et la fureur fortifrent l'attachement qu'ils ont à leur religion. Mais les premiers chrétiens n'avaient rien d'amer ni d'emporté dans leur zèle. Aussi disaient-ils hautement, sans même que les infidèles osassent le nier, qu'ils n'excitaient point de trouble, ni n'attroupaient le peuple par des discours séditieux' : au contraire, les premières prédications de nos réformés furent suivies partout de sédition et depilleries. Les infidèles avouaient eux-mêmes que les premiers chrétiens ne blasphémaient point leurs /aMarrfJeMo;*, encore qu'ils en découvrissent la honte avec une extrême liberté; parce qu'ils parlaient sans aigreur, et ne disaient que la vérité , sans y mêler de calomnie : au contraire, tout a été aigre et calomnieux dans nos chrétiens réformés, qui n'ont cessé de défigurer notre doctrine , et ont rempli l'univers de satires envenimées, pour exciter la haine publiquecontrenous.Les premiers chrétiens n'ont jamais été ni orgueilleux ni menaçants : nos chrétiens réformés, non contents de violentes menaces, en sont venus aux effets dès le commencement de leur réforme.Il est vrai que nos chrétiens réformés ont eu à souffrir en quelques endroits , et la réforme a tâché d'avoir le caractère des martyrs. Mais, comme nous avons vu , les martyrs souffraient avec humilité ; et les autres, de leur aveu propre , avec dépit : les uns soutenus par leur seule foi, et les autres par leur passion : c'est pourquoi de si différents principes ont produit des effets bien contraires. Trois cents ans de continuelle et implacable persécution n'ont pu altérerladouceurdes premiers chrétiens : la patience a d'abord échappé aux autres , et leur violence les a emportés aux derniers excès. A peine nomme-t-on en Allemagne trois ou quatre hommes punis pour le luthéranisme; cependant toute l'Allemagne vit bientôt les ligues et sentit les armes de nos réformés. Ceux de France furent patients durant environ trente ans, à différentes reprises, sous les règnes de François V" et de Henri II. Ils ne furent pas à l'épreuve d'une plus longue souffrance; et ils n'eurent pas plutôt trouvé de la faiblesse dans le gouvernement, qu'ils en vinrent aux derniers efforts contre l'État.
M. Jurieu donne pour raison de la justice de leurs armes le massacre de Vassi , sans répondre un mot seulement aux témoignages incontestables mêmedes auteurs protestants, par lesquels nous avons montré que ce prétendu massacre ne fut qu'une rencontre fortuite, et un prétexte que la rébellion déjà résolue se voulait donner^. Mais, sans répéter les preuves que nous en avons rapportées contre ce ministre , nous avons de quoi le confondre par lui-même. « Le massacre de Vassi , « dit-il 4 , avait donné le signal par toute la France : « parce que, continue-t-il , au lieu qu'il ne s'agis- « sait que de la mort de quelques particuliers , soirs « les règnes de François P-^ et de Henri II; ici , et « dans ce massacre, la vie de tout un peuple était
» Act. IX, XIV, 12. - 2 Act. XIX, 37. — ï ràr. liv. xi. ~ ♦ Lctt. IX , p. 70.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
« en péril. » Mais si l'on attendait ce signal, pour qui donc avait-on déjà machiné la conspiration d'Aniboise par expresse délibération de la réforme, comme nous l'avons démontré par cent preuves , et par l'aveu de Bèze même? Et pourquoi donc avait-on résolu de s'emparer du château où le roi était, arracher ses ministres d'entre ses bras, se rendre maître de sa personne, lui contester sa majorité, lui donner un conseil forcé, et allumer la guerre civile dans toute la France, jusqu'à ce que ce noir dessein fiit accompli ? car tout cela est prouvé , plus clair que le jour dans l'Histoire des Variations' , sans que M. Jurieu y ait répondu, ni pu répondre un seul mot. Et quant à ce que dit ce ministre , qu'on songea à prendre les armes lorsqu'on vit que tout un peuple était en péril, au lieu qu'il ne s'agissait auparavant, c'est-à-dire sous François T'^et Henri II, que de quelques particuliers : Bèze a été bien plus sincère , puisqu'il est demeuré d'accord que ce qui causa les grands troubles de ce royaume , fut que les seigneurs considérèrent que les rois François et Henri n'avaient jamais voulu attenter à la personne des gens d'Etat , c'est-à-dire, des gens de qualité , se contentant de battre le chien devant le loup, et les gens de plus basse condition devant les grands; et qu'on faisait alors le contraire », Ce fut donc, de l'aveu de Bèze , ce qui les fit réveiller comme d'un profond assoupissement; et ils émurent le peuple, dont ils avaient méprisé les maux tant qu'on ne s'était attaqué qu'à lui. Mais ni Bèze , ni Jurieu n'ont dit le fond. Les suplices des protestants condamnés à titre d'hérésie , par édits et par arrêts , sous Françoise" et Henri II, mettaient en bien plus grand péril tout le parti réformé, et devaient lui donner bien plus de crainte que la rencontre fortuite de Vassi , où il était bien constant que ni on n'avait eu de mauvais dessein, ni on n'avait rien oublié pour empêcher qu'on ne s'échauffât. L'intérêt des gens de qualité ne fut pas aussi la seule cause qui obligea la réforme à se remuer sous François II ou Charles IX ; car ils se seraient remués dès le temps de François P"" et de Henri II , puisqu'ils sentaient que ces princes ne les épargneraient pas , s'ils se déclaraient , et qu'ils ne se sauvaient de leur temps qu'en dissimulant. Il ne s'agissait non plus, dans nos guerres civiles, de la vie des protestants ; puisque nous avons fait voir et qu'il est constant qu'ils ont pris les armes tant de fois, non point pour leur vie , à laquelle il y avait longtemps qu'on n'en voulait plus, mais pour avoir part aux honneurs, et un peu plus de commodité dans leur exercice. Il n'y a qu'à voir leurs traités et leurs délibérations , pour en être convaincu ; et Bèze demeure d'accord ' , qu'il ne tint pas aux ministres qu'on ne rompît tout pour quelques articles , si légers qu'on en a honte en les lisant. Ainsi la vraie cause des révoltes arrivées sous François II , sous Charles IX et sous les règnes suivants , c'est que la patience , qui n'est con-
' Liv. X. -ï Far. ibid. — » Uist. liv. ti.
BOSSliET. — TOME IT.
çue et soutenue que par des sentiments humains , ne dure pas; et que le dépit, retenu dans des règnes forts, se déclare quand il en trouve de plus faibles. C'est ensuite que la réforme délicate a pris pour persécution ce que les anciens chrétiens n'auraient pas seulement compté parmi les maux ; c'e.stà-dire la privation de quelques honneurs publics et de quelques facilités, comme on a dit : encore le plus souvent leurs plaintes n'étaient que des prétextes. Les rois qui leur ont été le plus contraires n'eussent pas songé à les troubler, si des esprits si remuants avaient pu se résoudre à demeurer en repos. Certainement sous Louis XIII ils étaient devenus si délicats et si plaintifs dans leurs assemblées politiques , et encore plus dans leurs synodes, qu'on les voyait prêts à échapper à tous moments; en sorte qu'on n'osait rien entreprendre contre l'étranger quoi qu'il fît, tant qu'on avait au dedans un parti si inquiet et si menaçant. Voilà dans la vérité, et tous les Français le savent, ce qui a fait nos guerres civiles ; et voilà en même temps ce qui mettra une éternelle différence entre les premiers chrétiens et les chrétiens réformés. M. Jurieu ne sortira jamais de cette difficulté : Qu'il brouille tout, qu'il mêle le ciel à la terre; qu'il change les préceptes en conseils, et les règles perpétuelles fondées sur l'ordre de Dieu et le repos des États , en préceptes accommodés au temps ; qu'il change encore la patience des premiers chrétiens en faiblesse, qu'il fasse leur obéissance forcée ; qu'il cherche de tous côtés des prétextes à la rébellion de ses pères : il est accablé de toutes parts par l'Écriture, par la tradition, par les exemples de l'ancienne Église, par ses propres historiens ; et il n'y eut jamais une cause plus déplorée.
Exemples de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion. Premier exemple, tiré de Jésus-Christ même.
Prêtez maintenant l'oreille, mes frères, aux exemples dont on se sert parmi vous, pour permettre aux chrétiens opprimés de défendre leur reli- ^ionàmain armée contre les puissances souveraines. Étrange illusion ! M. Jurieu a osé produire l'exemple de Jésus-Christ même , et encore dans le temps de sa passion , lorsqu'il ne fit autre chose , comme dit saint Pierre ' , que de se livrer à un juge inique, comme un agneau faible et muet, sans ouvrir seulement labouche pour se défendre*. Maisvoyons comme le ministre argumente : « L'Évangile, dit- « iP , n'a ôté à personne le droit de se défendre con- « tre de violents agresseurs : et c'est sans doute ce « que le Seigneur a voulu signifier, quand , allant « au jardin où il savait que les Juifs devaient ve- « nir l'enlever avec violence , et comme on lui eut « dit : Voici deux épées , il répondit : C'est assez. » Sur quoi le ministre fonde ce raisonnement : « Ce n'est pas assez pour repousser la violence : « car deux hommes armés ne pouvaient pas résis-
' I. Petr. II, 23.
» /*. LUI, 7. - 5 Letl. IX, p. 69.
«i ter à la troupe qui accompagnait Judas : mais « c'était assez pour son but, qui était de faire « voir que ses disciples, dans une telle occasion , « ont le droit de se servir des armes : car, autre- « ment, quel sens cela aurait-il : Prenez vos épées ? » Il ne fallait rien changer aux paroles du Fils de Dieu , qui n'a point parlé en ces termes. Mais , pour en venir au sens et à l'esprit, le ministre songe-til bien à ce qu'il dit, lorsqu'il tient un tel discours ? songe-t-il bien, dis-je, que ceux qui venaient prendre Jésus-Christ étaient les ministres de la justice , et que le conseil ou le sénat de Jérusalem , qui les envoyait • , avait en main une partie de la puissance publique ? Car il pouvait faire arrêter qui il voulait, et il avait la garde du temple , et d'autres gens armés en sa puissance pour exécuter ses décrets. C'est pourquoi on voit si souvent , dans les Actes , que les apôtres ont été arrêtés par les pontifes et les magistrats du temple , et mis dans la prison publique pour comparaître devant le conseil > , où en effet ils répondent juridiquement sans en contester le pouvoir. Aussi , lorsqu'ils prirent le Sauveur; sans les accuser d'usurper un droit qui ne leur appartenait pas , il se contente de leur dire : Fous venez me prendre à main armée comme un voleur : j'étais tous les jours au milieu devons, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas arrêté^; reconnaissant clairement qu'ils en avaient le pouvoir, et dans la suite reprenant saint Pierre qui avait frappé un des soldats , dont aussi il guérit la plaie par un miracle ->, Au Heu donc qu'il faudrait conclure de ce lieu , comme fait aussi saint Chrysostôme , qu'il faut sou^rlr les persécutions avec patience et avec douceur, et que c'est là ce que le Sauveur a voulu montrer par cette action^ : M. Jurieu conclut au contraire qu'il a voulu montrer qu'en cette occasion on a droit de se servir des armes. Mais qui lui donne la liberté de tourner ainsi l'Écriture à contre- sens, et de porter son venin jusque sur les actions de Jésus-Christ même? « Quel sens, dit-il^, aurait cela : « Prenez vos épées ? et de quel usage seraient-elles, « si on ne pouvait s'en servir.!* » Et il ne veut pas seulement entendre cette parole de Jésus-Christ, lorsqu'il ordonnée ses apôtres d'avoir une épée, car je vous dis qu'il faut encore que ce qui est écrit de moi soit accompli : Il a été compté au nombre des scélérats!. Tel était donc le but de Jésus-Christ, non, comme dit M. Jurieu, d'instruire les chrétiens à prendre les armes contre la puissance publique, lorsqu'ils en seraient maltraités; mais d'accomplir la prophétie oiî il était dit qu'o?i le mettraitaurang desscélérats. En quoi , si ce n'est que, comme un voleur, il se faisait accompagner de gens violents, pour s'empêcher d'être pris, et qu'il employait les armes contre les ministres de la justice , pour ne point tomber entre ses mains } Jésus-Christ regardait donc cette résistance qu'il
» Matth. XXVI, 47. - ' Act. iv, 4, V. 18. - » Matth. xxvi, 55. —' Joan. xviii, 30. — ' H«m. 83, in Joan. t. vi , p. 498. - "Leit. IX p. 69. — '■ Luc. XXII, 37.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
prévoyait qu'on ferait en sa faveur, non pas , à la manière de M. Jurieu, comme une défense légitime, mais comme une violence et un attentat manifeste , qui aussi le ferait mettre par le peuple au nombre des scélérats. C'est pourquoi il reprend saint Pierre de s'être servi de son épée, et dit à lui et aux autres qui se mettaient en état de l'imiter : Demeurez-en là ; qui prend l'épée , périt de l'épée ' : non pour défendre de s'en servir légitimement , mais pour défendre de s'en servir dans de semblables occasions , et surtout contre la puissance publique. M. Jurieu ose dire que Jésus-Christ ne reprit saint Pierre de s'être servi de l'épée, qu'à cause du temps où il le fit » , qui était celui où , selon l'ordredeson Père, il fallait qu'il mourût : comme si dans une autre occasion Jésus- Christ eût voulu permettre à ses disciples d'opposer la force aux puissances légitimes. Voilà ce que M. Jurieu ose attribuer à Jésus-Christ. Socrate , un païen , aura bien connu qu'on est obligé d'obéir aux lois et aux magistrats de son pays, quand même ils vous condamnent injustement^ ; autrement, dit-il, il n'y aurait plus, ni peuple , ni jugement, ni loi , ni État : par ces solides maximes ce philosophe aura consenti à périr, plutôt que d'anéantir les jugements publics par sa résistance , et n'aura pas voulu s'échapper de la prison contre l'autorité de ces lois , de peur de tomber après cette vie entre les mains des lois éternelles, lorsqu'elles prendront la défense des lois civiles leurs sœurs(car c'est ainsi qu'il parlait) ; et Jésus-Christ, qui rejette ceux dont la justice n'est pas au-dessus de celle des païens 4, aura été moins juste et moins patient qu'un philosophe, et aura voulu montrer à ses disciples que la défense contre le public est légitime ? Qui vit jamais un semblable attentat.' et n'est-ce pas faire prêcher la révolte à Jésus-Christ même.? Mais qui ne voit manifestement que ce qu'il blâme en cette occasion n'est pas seulement une résistance dans le temps où son Père voulait qu'il mourût; ce qui n'eût regardé que ses disciples à qui il avait appris ce secret de Dieu , mais en général une résistance qui le faisait mettre au rang des méchants et des scélérats ; en un mot, une résistance contre la puissance publique, contre laquelle un particulier, un sujet, qui était le personnage que Jésus-Christ voulait faire alors sur la terre , n'a point de défense .'^C'est pourquoi il répond juridiquement au conseil de Jérusalem, comme nous l'avons déjà dit; et il demeure d'accord que Ut puissayice de vie et de mort , dont Pilate le menaçait* , lui venait d' en-haut comme étant légitime et ordonnée de Dieu, ainsi que son apôtre le dit après lui ^ ; et il ajoute que son royaume n'est pas de ce monde i , non plus que les ministres dont la force le pourrait défendre contre l'injustice des hommes : afin que ses disciples entendent qu'il veut bien en tout et partout se
' Luc. xxn, 49, 60. Matth. XXVI, 52. Joan. XVUI, II. ^ Lett. IX, p. C9. -' Plat. Crito. ~ * Matth. v, I20. * Joan. XIX, 10, II. — •* Rwn. xiii. — ' Joan. xviii, 38.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
laisser traiter comme un sujet, et leur enseigner en même temps ce qu'ils doivent aux magistrats même injustes et persécuteurs.
M. Jurieu ne rougit pas de nous alléguer cet exemple , et de mettre la défense de sa religion dans un attentat manifeste, dans un attentat déclaré tel par les prophètes qui l'ont prédit , que Jésus- Christ qui l'a vu a réprouvé, et qu'il a même réparé par un miracle, de peur qu'on ne pût jamais le lui imputer. Un tel exemple, qu'est-ce autre chose qu'une parfaite démonstration de la doctrine opposée à celle que le ministre voulait soutenir? et le tour qu'y donne M. Jurieu , une manifeste profanation des paroles de Jésus-Christ.'
Second exemple. Les Maclmhées
Mais ce ministre se promet une victoire plus assurée de l'exemple des Machabées ou des Asmonéens ; puisqu'il est certain qu'ils secouèrent le joug des rois de Syrie, qui les persécutaient pour leur religion. Il n'en faut pas davantage à notre ministre pour égaler la réforme, et la nouvelle république des Pays-Bas , au nouveau royaume de Judée érigé par les Asmonéens'. Mais pour se désabuser de cette comparaison, il ne faut que lire l'histoire » et bien comprendre l'état du peuple de Dieu,
Premièrement , il est constant qu'Antiochus et les autres rois de Syrie ne se proposaient rien de moins que d'exterminer les Juifs , en faire passer toute la jeunesse au fil de l'épée , vendre tout le reste aux étrangers ; en même temps donner à ces étrangers la terre que Dieu avait promise aux patriarches pour toute leur postérité; détruire la nation avec la religion qu'elle professait, et en éteindre la mémoire; profaner le temple, y effacer le nom de Dieu, et y établir l'idole de Jupiter Olympien 3. Voilà ce qu'on avait entrepris , et ce qu'on exécutait contre les Juifs avec une violence qui n'avait point de bornes.
Secondement, il n'est pas moins assuré que la religion et toute l'ancienne alliance était attachée au sang d'Abraham , à ses enfants selon la chair, à la terre de Chanaan, que Dieu leur avait donnée pour y habiter; au lieu choisi de Dieu pour y établir son temple ; au ministère lévitique et au sacerdoce attaché au sang de Lévi et d'Aaron , comme toute l'alliance en général l'était à celui d'Abraham : en sorte que sans tout cela il n'y avait ni sacrifice, ni fête, ni aucun exercice de la religion. C'est pourquoi le peuple hébreu , selon les anciennes prophéties, nedevait être tiré de cette terre que deux fois : l'une sous Nabuchodonosor et dans la captivité de Babylone par un ordre exprès de Dieu , que le prophète Jérémie leur porta , et avec promesse d'y être rappelés bientôt après pour n'en être jamais chassés, selon que le même Jérémie et les autres prophètes le leur promettaient 4. Telle est la première transportation du peuple de Dieu hors de sa terre. La seconde et la dernière est celle qui devait
• Lett. IX, p. 07. - 2 II. Mach. il. m. - 3 Ibid., V VI - < Jer. XXI, XXV, xxvni, xxix, xxx, xxxi, c<c.
leur arriver, selon l'oracle de Daniel, après avoir mis à mort l'Oint de Dieu et le Saint des saints ' ; qui devait être perpétuelle, et emportait aussi avec elle l'entière réprobation de l'alliance et de la religion judaïque.
Troisièmement, il était constant par là que, tant que l'ancienne alliance subsistait , il n'était non plus permis aux Juifs de se laisser transporter hors de leur terre, que de renoncera tout le culte extérieur de leur religion; et que consentir à la perte totale de la famille d'Abraham, où celle d'Aaron était comprise, c'était consentir en même temps à l'extinction de la religion , de l'alliance et du sacerdoce. D'où il s'ensuit manifestement ,
En quatrième lieu , que lorsque Dieu ne leur donnait aucun ordre d'abandonner la terre promise, où il avait établi le siège de la religion et de l'alliance, ni ne leur montrait aucun moyen de conserver la race d'Abraham que celui d'une résistance ouverte, comme il leur arriva manifestement dans celte cruelle persécution des rois de Syrie , c'était une nécessité absolue , et une suite indispensable de leur religion , de se défendre.
Et néanmoins, en cinquième lieu, ils n'en sont venus à ce dernier et fatal remède qu'une seule fois, et après une déclaration manifeste de la volonté de Dieu. Car auparavant, en quelque oppression qu'on les tînt dans le superbe et cruel empire de Babylone, ils y demeurèrent paisibles et soumis, offrant à Dieu des vœux continuels pour cet empire et pour ses rois , selon l'ordre qu'ils en avaient reçu de Dieu par la bouche de Jérémie et de Baruch». Quand ils virent paraître Cyrus, qui devait être leur libérateur; encore qu'il leur eût été non-seulement prédit, mais encore expressément nommé par leurs prophètes , ils ne se remuèrent pas en sa faveur, et attendirent en patience sa victoire, d'où dépendait leur délivrance : et quand Assuérus, un de ses successeurs, séduit par les artifices d'Aman, en« treprit de détruire toute la nation, et Affermer par toute la terre la bouche de ceux qui louaient Dieu^, ils ne firent aucun effort pour lui résister ; parce que Mardochée, un prophète et un homme manifestement inspiré de Dieu, leur faisait voir une espérance assurée de protection en la personne de la reine Esther : en sorte qu'il ne leur restait qu'à prier Dieu , dans le sac et dans la cendre, qu'il conduisît les desseins de cette reine. Que si dans la suite ils prirent les armes pour pimir l'injustice de leurs ennemis, ce fut par un édit exprès du roi 4 ; et Dieu le permit ainsi, pour montrer que les fidèles naturellement ne troublaient point les États, et n'y entreprenaient rien qu'avec l'ordre de la puissance souveraine. Ils seraient donc demeurés aussi humbles et aussi soumis à Antiochus, si Dieu leur avait donné une semblable espérance, et un moyen aussi naturel de fléchir le roi. Mais le temps était arrivé où il avait résolu de les sauver par d'autres voies, ainsi qu'il était marqué dans Daniel et Zacharie'.
' Dan. IX. ^■''Jerem. xxix, 7. Bar. I, H, I2. —^Esth. ni, IV, un, etc. — ♦ Ibid. v, vu, vin. - » Dan. vu, viii, x, XI, xw. Zach. XI. 7 etseq.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Alors donc il inspira Mathathias, qui, poussé du même esprit que son ancêtre Phinées , c'est-à-dire , manifestement de l'esprit de Dieu ' ; du même esprit dont Moïse avait été poussé à tuer l'Égyptien qui maltraitait les enfants d'Israël», selon qu'il est expliqué dans les Actes ^ ; du même esprit qui avait incité Aod à enfoncer un couteau dans le sein d'Églon, roi delMoab4, et Jaliel , femme d'Héber, à attirer Sisara dans sa maison pour lui percer les tempes avec un clou*; du même esprit dont Judith était animée lorsqu'elle coupa la tête d'Holoferne^ : Mathathias donc , poussé de cet esprit , perça d'un coup de poignard un Juif qui se présentait pour sacritier aux idoles, et l'immola sur l'autel oii il allait sacrifier au dieu étranger?. Il enfonça le même poignard au sein de celui qui , par l'ordre d'Antiochus, contraignait le peuple à ces sacrifices impies, et il leva l'étendard de la liberté en disant : Quiconque a le zèle de la loi , qu'il me suive ^. C'est donc ici manifestement une inspiration extraordinaire, telle que celles qu'on voit paraître si souvent dans l'Écriture et ailleurs. Il n'y a que des impies qui puissent nier de semblables inspirations extraordinaires; et si les hypocrites ou les fanatiques s'en vantent à tort, il ne s'ensuit pas que les vrais prophètes, et les hommes vraiment poussés par l'esprit de Dieu , se les attribuent vainement. Mathathias fut du nombre des ces hommes vraiment inspirés : il en soutint le caractère jusqu'à la mort; et il distribua entre ses enfants les fonctions auxquelles Dieu les destinait , avec une prédiction manifeste des grands succès qui leur étaient préparés9. La suite des événements justifia clairement que Mathathias était inspiré : car, outre qu'il parut des signes et des illuminations surprenantes et miraculeuses dans le ciel , on vit paraître, dans les combats, des anges qui soutenaient le peuple de Dieu, et, enjoudroyant les ennemis, jetaient le désordre et la confusion dans leur armée^°. Le prophète Jérémie apparut à Judas Machabée dans un songe digne de toute croyance, et lui mit en main l'épée par laquelle il devait défaire les ennemis de son peuple , en lui disant : Recevez cette sainte épée et ce préseiit de Dieu, par lequel vous renverserez les ennemis de mon petcple d'Israël ". Tant de victoires miraculeuses, qui suivirent cette céleste vision, firent bien voir qu'elle n'était pas vaine; et la vengeance divine fut si éclatante sur Antiochus , que lui-même la reconnut, et fut contraint d'adorer, mais trop tard, la main de Dieu dans son supplice ". Que si nos réformés ne veulent pas reconnaître ces signes divins, à cause qu'ils sont tirés des livres des Machabées, qu'ils ne reçoivent pas pour canoniques; sans leur opposer ici l'autorité de l'Église, qui les a mis dans son canon il y a tant de siècles , je me contente de l'aveu de leurs auteurs , qui respectent
« 1. Mach. II. 24, etc. - ' Exod. il, 12. — ^ Ad. vil, 24, 25. — ♦ Judic. III. — ' Jbid. IV, 17 et seq. v, 24 e< seq. - « Judith. VIII, etc. — ' I. Mach. ii, 2.3, 24. — 'Jbid. 11 et ^eq. — » Ihiil. 49, 64 et seq. — '" II. Mach. \, 2!) , 30. — " II. Mach. XV, Il , 15, etc. — " 1. Mach. vi., II. Mach. ix, 12.
ces livres comme contenant une histoire véritable et digne de tout respect , où Dieu a étalé magnifiquement la puissance de son bras et les conseils de sa providence pour la conservation de son peuple élu. Que si M. Jurieu, ou quelque autre aussi emporté que lui, refusaient à des livres si anciens la vénération qui leur est due , il n'y aurait qu'à leur demander d'où ils ont donc pris l'histoire des Machabées qu'ils nous opposent. Que s'ils sont contraints d'avouer que les livres que nous leur citons sont les véritables originaux d'où Josèphe et tous les Juifs ont tiré cette admirable histoire, il faut ou la rejeter comme fabuleuse , ou la recevoir avec toutes les merveilleuses circonstances dont elle est revêtue. Et il ne faut point s'étonner que Josèphe en ait supprimé une partie , puisqu'on sait qu'il dissimulait ou qu'il déguisait les miracles les plus certains , de peur d'épouvanter les Gentils pour qui il écrivait. Si les protestants veulent se ranger parmi les infidèles, et refuser leur croyance aux miracles dont Dieu se servait pour déclarer sa volonté à son peuple, nous ne voulons pas les imiter, et nous soutenons, avec l'histoire originale de la guerre des Machabées , qu'elle ne fut entreprise qu'avec une manifeste inspiration de Dieu.
Enfin, en sixième lieu. Dieu, qui avait résolu d'accumuler tous les droits pour établir le nouveau royaume qu'il érigea en Judée, sous les Machabées, fit concourir à ce dessein les rois de Syrie, qui accordèrent à .)onathas et à Simon, avec l'entier affranchissement de leur peuple, non-seulement toutes les marques, mais encore tous les effets de la souveraineté : ce qui fut aussi accepté et confirmé par le commun consentement de tous les Juifs'.
Je veux bien accorder à M. Jurieu et aux Provinces-Unies, si elles veulent, qu'elles ont eu en quelque chose un succès pareil à ce nouveau royaume de Judée , puisqu'à la fin les rois d'Espagne , leurs souverains , ont consenti à leur affranchissement. Bien plus : afin que les choses soient plus semblables, puisqu'en regardant ces Provinces comme imitatrices du nouveau royaume de Judée il faut aussi regarder les princes d'Orange comme les nouveaux Machabées qui ont érigé cet État , je n'empêche pas qu'on ne dise qu'à l'exemple des Asmonéeiis ces princes se sont faits les souverains du peuple qu'ils ont affranchi , et qu'ils peuvent s'en dire les vrais rois , comme ils y ont déjà de gré ou de force l'autorité absolue. Si les Provinces-Unies donnent enfin leur consentement à cette souveraineté , il sera vrai que la fin des princes d'Orange sera à peu près semblable de ce côté-là à celle des Machabées ; mais il y aura toujours une différence infinie dans les commencements des uns et des autres. Car, quelque dévoué qu'on soit à la maison d'Orange, on ne dira jamais sérieusement ni que le prince d'Orange Guillaume \" ait été un homme manifestement inspiré, un Phinées, un Mathathias, un Judas le Machabée , qui ne respirait que la piété; ni
" I. Mach. c. XI, XII cl seq.
SUR LES LETTRES DE M. J DRIEU
que la Hollande, dont il conduisait les troupes, lût le seul peuple oij, par une alliance particulière, Dieu eût établi la religion et ses sacrements; ni que la religion qu'il soutenait fût la seule cause qui lui fît prendre les armes, puisque, sans parler de ses desseins ambitieux si bien marqués dans toutes les histoires , il cacha si longtemps luimême sa religion , et donna tout autre prétexte à ses entreprises; ni que lui et ses successeurs n'aient jamais rien attenté pour subjuguer ceux qui leur avaient confié la défense de leur liberté. Il faudrait donc laisser là l'exemple des Machabées; et, pour ne plus parler ici de la vaine flatterie que le ministre Jurieu fait aux Provinces-Unies , je soutiens que l'action des Machabées, et des Juifs qui les ont suivis, étant extraordinaire et venant d'un ordre spécial de Dieu dans un cas et un état particulier, ne peut être tirée à conséquence pour d'autres cas et d'autres états. En un mot , il n'y a rien de semblable entre les Juifs d'alors et nos réformés ni dans l'état de la religion , ni dans l'état des personnes. Car, dans la religion chrétienne , il n'y a aucun lieu ni aucune race qu'on soit obligé de conserver, à peine de laisser périr la religion et l'alliance. Au lieu de dire, comme pouvaient faire les Juifs, Il faut sauver notre vie pour sauver la religion; il faudrait dire au contraire, selon les maximes de Jésus-Christ, Il faut mourir pour l'étendre : c'est par la mort et la corruption que ce grain se multiplie ; et ce n'est pas le sang transmis à une longue postérité qui fait fructifier l'Évangile, mais c'est plutôt le sang répandu pour le confesser : ainsi la religion ne peut jamais être parmi nous en l'état et dans la nécessité où elle était sous les Machabées. L'état des personnes est encore plus dissemblable que celui de la religion. Les Machabées voyaient toute leur nation attaquée ensemble, et prête à périr tout entière comme par un seul coup : mais nos réformés , loin de combattre pour toute la nation dont ils étaient , n'en faisaient que la plus petite partie, qui avait entrepris d'accabler l'autre et de lui faire la loi. Les Machabées et les Juifs qui les suivaient, loin de vouloir forcer leurs compatriotes à corriger la religion dans laquelle ils étaient nés, ne demandaient que de vivre dans le même culte où leurs pères les avaient élevés : mais nos rebelles condamnaient les siècles passés, et ne cherchaient qu'à détruire la religion où leurs pères étaient morts , quoiqu'eux-mêmes ils l'eussent sucée avec le lait. Les .Machabées com^ battaient afin qu'on leur laissât la possession du saint temple où leurs pères servaient Dieu : nos rebelles renonçaient aux temples et aux autelsde leurs pères, quoique ce fût le vrai Dieu qu'ils y adorassent ; ou s'ils les voulaient avoir, c'était en les enlevant à leurs anciens et légitimes possesseurs , et encore en y changeant tout le culte pour lequel la structure même de ces édifices sacrés faisait voir qu'ils étaient biîtis : en quoi ils étaient semblables, non point aux Machabées défenseurs du temple, mais aux Gentils, qui en étaient les profanateurs; puisque si ceux-ci profanaient le temple en y mettant leurs idoles, nos reformés, pour avoir occasion de pro-
faner aussi les temples de leurs pères, faisaient semblant d'oublier qu'ils étaient dédiés au Dieu vivant ; et, autant qu'il était en eux, ils en faisaient des temples d'idoles , en appelant de ce nom les images érigées par nos pères pour honorer la mémoire des mystères de Jésus-Christ et celle de ses saints. Bien loin qu'on puisse dire que le ministère de la religion fût corrompu et interrompu par les Machabées , ils étaient eux-mêmes revêtus de l'ancien sacerdoce de la nation , où ils étaient élevés par la succession naturelle et selon les lois établies; nos rebelles disaient au contraire que, sans égard à la succession, ni à ceux qu'elle mettait en possession du ministère sacré, il en fallait dresser un autre : ce qui était renoncer à la ligne du sacerdoce et à la suite de la religion, ou plutôt à la religion dans son fond, puisque la religion ne peut subsister sans cette suite. On voit-bien, selon ces principes, qu'il y a pu avoir dans les Machabées , qui venaient dans la succession légitime et dans l'ordre établi de Dieu , un instinct particulier de son Saint-Esprit pour entreprendre quelque chose d'extraordinaire; mais au contraire l'esprit dont étaient agités ceux qui menaient nos réformés au combat et en commandaient les armées, étant entièrement détaché de l'ordre établi de Dieu et de la succession du sacerdoce, ne pouvait être qu'un esprit de rébellion et de schisme. Aussi l'Esprit de Dieu parait-il si peu dans les capitaines de la réforme, que loin d'oser dire qu'ils fussent des hommes pleins de Dieu, comme étaient un Mathathias et ses enfants; M. Jurieu n'a osé dire que ce fussent de vrais gens de bien selon les règles de l'Évangile, ni autre chose tout au plus selon lui-même, que des héros à la manière du monde : de sorte que ce serait se jouer manifestement de la foi publique, de reconnaître ici la moindre apparence d'un instinct divin et prophétique. Aussi n'y en avait-il ni marque ni nécessité ; ni , en un mot , rien de semblable , entre les Machabées et les protestants , que le simple extérieur d'avoir pris les armes.
C'est pourquoi nous ne voyons pas que l'Église, persécutée par les princes infidèles ou hérétiques , se soit jamais avisée de l'exemple des Machabées pour s'animer à la résistance. Il était trop clair que cet exemple était extraordinaire , dans un cas et dans un état tout particulier , manifestement divin dans ses effets et dans ses causes ; en sorte que, pour s'en servir, il fallait pouvoir dire et justifier qu'on était manifestement et particulièrement inspiré de Dieu. Mais pour connaître la vraie tradition de l'ancien peuple , qui devait servir de fondement à celle du nouveau , il ne fallait que considérer sa pratique continuelle dès son origine: car, à commencer par le temps de sa servitude eu Egypte, il est certain qu'il n'employa pour s'en délivrer que ses gémissements et ses prières' . Que"si Dieu employa des voies plus fortes, ce furent tout autant de coups de sa main toute-puissante et de son brai
' Exod. V et sc^
étendu, comme parle l'Ecriture, sans que ni le peuple, ni Moïse qui le conduisait, songeassent jamais ni à se défendre par la force , ni à s'échapper de l'Egypte d'eux-mêmes ou à main armée; en sorte que Dieu les laissa dans l'obéissance des rois qui les avaient reçus dans leur royaume , se réservant de les délivrer par un coup de sa souveraine puissance. Nous aurons lieu, dans la suite, d'examiner leur conduite sous leurs rois , et les droits de la monarchie que Dieu avait établie parmi eux. Mais on peut voir, en attendant, quelle obéissance eux et leurs prophètes crurent toujours devoir à ces rois ; puisque sous des rois impies, tels qu'étaient unAchab,un Achaz , un Manassès , quoiqu'ils fissent mourir les prophètes et qu'ils contraignissent le peuple à un culte impie , en sorte que les fidèles étaient contraints de se cacher : pendant que toutes les villes et Jérusalem elle-même regorgeaient de sang innocent, comme il arriva sous Manassès; un Élie, un Elisée , un Isaïe , un Osée, et les autres saints prophètes, qui criaient si haut contre les égarements de ces princes , ne songeaient pas seulement à leur contester l'obéissance qui leur était due. Le peuple saint fut aussi paisible sous le joug de fer de Babylone , comme nous avons déjà vu : et pour ne point répéter ce que j'ai dit , ni prévenir ce que j'ai à dire dans la suite sur ce sujet, on voit régner dans ce peuple les mêmes maximes , que le peuple chrétien en a aussi retenues , de rendre à ses rois, quels qu'ils fussent , un fidèle et inviolable service. C'est par toute cette conduite du peuple de Dieu, qu'il fallait juger du droit que Dieu même avait établi parmi eux. S'il a voulu une seule fois s'en dispenser sous les Machabées avec les restrictions et dans les conjonctures particulières qu'on vient de voir, il a marqué clairement que ce n'était pas le droit établi, mais l'exception de ce droit faite par sa main souveraine; et c'est pourquoi, sans se fonder sur ce cas extraordinaire, l'Église chrétienne s'est fait une règle de la pratique constante de tout le reste des temps : de sorte qu'on peut assurer, comme une vérité incontestable, que la doctrine qui nous oblige à pousser la fidélité envers les roisjusqu'aux dernières épreuves, est également établie dans l'ancien et dans le nouveau peuple.
Troisième exemple. Celui de David.
11 reste à examiner le troisième exemple de M. Jurieu, qui est celui de David , que ce ministre propose, pour prouver qu'on peut défendre sa vie à main armée contre son prince; et il répète souvent que si on peut prendre les armes contre son roi pour la vie, on le peut à plus forte raison pour la religion et pour la vie tout ensemble. D'abord et sans hésiter, j'accorde la conséquence : mais voyons comme il établit le fait d'où il la tire. « Pourquoi , « dit-il', David avait-il assemblé autour de luiquatre « ou cinq cents hommes , tous gens braves et bien « armés ? N'était-ce pas pour se défendre, pour résis-
• Lett. XVII, p. 134. Lett. 1».
CINQUIEME AVERTISSEMENT
« ter à la violence par la force, et pour résistera « son roi, qui voulait le tuer? Si Saùl fût venu l'at- « taquer avec pareil nombre de gens , s'en serait-il «fui? N'aurait-il pas combattu pour sa vie, quand « même c'aurait été avec quelque péril de la vie de « Saùl lui-même ; parce que dans le combat on ne « sait pas où les coups portent ? David savait son « devoir; il avait la conscience délicate ; il respecte « l'onction de Dieu dans les rois : mais il ne croit « pas qu'il soit toujours illégitime de leur résister: et « même David était dans un cas où nous ne vou- « drions pas permettre de résister par les armes à « un souverain ; dans le fond il était seul , et n'était « qu'un particulier. Nous n'étendons pas le pouvoir « de résister à un souverain jusque-là : mais celui « qui a cru qu'un particulier pouvait repousser la « violence par la force , a cru à plus forte raison « que tout un peuple le pouvait. » J'ai rapporté exprès tout au long le discours de M. Jurieu , afin qu'on voie que ce ministre détruit lui-même son propre raisonnement; car en effet il sent bien qu'il prouve plus qu'il ne veut. Il veut prouver que tout un peuple, c'est-à-dire non-seulement tout un royaume , mais encore une partie considérable d'un royaume, tel qu'était tout le peuple chrétien dans l'empire romain , ou en France tous les protestants, ont pu prendre les armes contre leur prince. Voilà ce qu'il voulait prouver : mais sa preuve porte plus loin qu'il ne veut, puisqu'elle démontrerait, si elle était bonne, non-seulement que tout un grand peuple , mais encore tout particulier, peut s'armer contre son prince, lorsqu'il lui faitviolence; ce que le ministre rejette non-seulement ici, comme il paraît par les paroles qu'on vient de produire, mais encore en d'autres endroits'. C'est néanmoins ce qu'il prouve ; et par conséquent , selon lui-même , sa preuve est mauvaise , n'y ayant rien de plus assuré que cette règle de dialectique : Qui prouve trop ne prouve rien. Cela paraît encore plus évidemment , en ce qu'il attribue à David d'avoir cru qu'un particulier pouvait repousser àmainarméelaviolence, même celle de son roi; car c'est de quoi il s'agit : ce qui est lui attribuer une erreur grossière et insupportable, et par conséquent condamner toute l'action qu'on fonde sur une maxime si visiblement erronée : en quoi non-seulement M. Jurieu blâme en David ce que l'Écriture n'y blâme pas; mais encore il se confond lui-même , en nous alléguant un auteur qui selon lui est dans l'erreur , et nous donnant pour modèle un exemple qui est mauvais selon ses principes.
Je n'aurais donc qu'à lui dire , si je voulais lui fermer la bouche par son propre aveu , que David , qui agissait sur de faux principes, ne doit pas être suivi dans cette action ; mais la vérité ne me permet pas de profiter ou de l'ignorance ou do i'inconsidération de mon adversaire. Toute l'Écriture me fait voir que dans cette conjoncture David agit toujours par l'Esprit de Dieu ; que, dans toutes ses entreprises, il attendait la déclaration de sa
' Lett. xviii, p. 134.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
volonté ; qu'il consultait ses oracles ; qu'il était ■ averti par ses prophètes , qu'il était prophète luimême , et que l'esprit prophétique qui était en luine l'abandonna jamais'. Témoins les Psaumes qu'il fit dans cet état, et même chez le roi Achis, et au milieu du pays étranger où il s'était réfugié : Psaumes que nous chantons tous les jours comme des cantiques inspirés de Dieu. J'avoue donc qu'il n'y a rien à blâmer dans la conduite de David; et ce qui a trompé M. Jurieu , qui abuse de son exemple , c'est qu'il n'a pas voulu considérer ce que David était alors. Car s'il avait seulement songé que ce David, qui n'est selon lui qu'un particulier , en effet était un roi sacré par l'ordre de Dieu» , il aurait vu le dénoûment manifeste de toute la difficulté : mais en même temps il aurait fallu renoncer à toute sa preuve, car on n'aurait pu nier que ce ne fût un cas tout particulier ; puisque celui qu'on verrait armé pour se défendre du roi Saùl , est roi lui-même. Et sans vouloir examiner si on ne pourrait pas soutenir qu'en effet il était roi de droit , et que Saiil ne régnait que par tolérance , ou en tout cas par précaire et comme simple usufruitier, pour honorer en sa personne le titre de roi qu'il avait eu; quand il ne faudrait regarder dans le sacre de David qu'une simple destination à la couronne : toujours faudrait-il dire, puisque cette destination venait de Dieu , que Dieu , qui lui avait donné ce droit, était censé lui avoir donné en même temps tout le pouvoir nécessaire pour le conserver. Car , au reste , le droit de David était si certain , qu'il était connu de Jonathas , fils de Saùl, et de Saùl même ^r de là vient que Jonathas demandait pour toute grâce à David d'être le second après lui. Le peuple aussi était bien instruit du droit de David, comme il paraît par le discours d'Abigaï*. Ainsi personne ne pouvait douter que sa défense ne fût légitime , et Saùl lui-même le reconnaissait; puisqu'au lieu de le traiter de rebelle et de traître, il lui disait: Fous êtes plus juste que moi; et il traitait avec lui comme d'égal à égal , en le priant de conserver sa postérité ^.
Il ne faut pourtant pas s'imaginer que Dieu ait voulu se servir de David pour diviser les forces de son peuple, ni que ses armes, toujours fatales aux Philistins , dussent jamais se tourner contre sa patrie et feôntre son prince. Car premièrement , lorsqu'il assembla ces quatre cents hommes , son intention n'était pas de demeurer dans le royaume d'Israël, mais avec le roi de Moad avec qui il était d'accord poift" sa sûreté. S'il campait et se tenait sur ses gardes , cette précaution était nécessaire contre des gens sans aveu qui auraient pu l'attaquer; et au surplus il tenait son père et sa mère entre les mains du roi de Moad , jusqu'à ce que ta volonté du Seigneur se fût déclarée ^. Loin donc de vouloir combattre contre son pays , il allait chercher la sûreté de sa personne sacrée dans une terre étrangère. Que s'il en
' I. Rey. xx\U 3, &. XXUI, 2,4. — ' Ibid. xvi, 12, 15. - 3 Ibid. XXIU, 17. XXIV, 21. —4 Jbid. xxv, 30, 31. — 5 I, JUcg. XXIV, 18, 21. XXVI, 25. -• Ibid. xxii, 3.
«ortit enfin pour se retirer dans les terres de la tribu de Juda,qui lui était plus favorable, à cause que c'était la sienne; ce fut un ordre exprès de Dieu , porté par le prophète Gad, qui i'y obligea'. Lorsqu'il fut dans le royaume de Saùl, il y fit si peu de mal à ses citoyens , qu'au contraire , sur le mont Carmel , l'endroit le plus riche de tout le royaume , et au milieu des biens de Nabal , le plus puissant homme du pays , il ne toucha ni à ses biens, ni à ses troupeaux : on ne trouva jamais à dire une seule de ses brebis ; et au contraire , les gens de Nabal rendaient témoignage aux troupes de David , que, loin de les vexer, elles leur étaient un rempart et une défense assurée'^ . Pendant qu'on le poursuivait à toute outrance , il fuyait de désert en désert pour éviter la rencontre des gens de Saùl , et pour assurer sa personne, dont il devait la conservation à l'État , sans jamais avoir répandu le sang d'aucun de ses citoyens, ni profité contre eux, ni contre Saùl d'aucun avantage : mais au contraire il était toujours attentifi au bien de son pays; et, contre l'avis de tous les siens, il sauva la ville de Ceilan des Philistins qui allaient la surprendre , et qui déjà en avaient pillé tous les environs ^ : ainsi , dans une si grande oppression , il ne songeait qu'à servir son prince et son pays. Lorsqu'enfin il fut obligé de traiter avec les ennemis , ce fut seulement pour la sûreté de sa personne. Il ne fit jamais de pillage que sur les Amalécites et les autres ennemis de sa patrie *. De cette sorte , la nécessité où il se voyait réduit ne lui fit jamais rien entreprendre qui fût indigne d'un Israélite ni d'un fidèle sujet : ^le traité qu'il fit avec l'étranger servit à la fin à sa patrie; et il incorpora au peuple de Dieu la ville de Siceleg , que les PhiHstins lui avaient donnée pour retraite.
Si M. Jurieu savait ce que c'est que d'expliquer l'Écriture , il aurait pesé toutes ces circonstances , et il se serait bien gardé de dire ni que David fût un simple particulier , ni qu'il ait jamais rien entrepris contre la puissance publique. Au lieu de peser en théologien et en interprète exact ces circonstances importantes , il se met à raisonner en l'air ; et il nous demande pourquoi David était armé , si ce n'était pour se défendre contre son roi. Comme s'il n'eût pas eu à craindre cent particuliers qui , pour faire plaisir à Saùl, pouvaient l'attaquer, ou que , sans aucun dessein d'en venir avec Saùl aux extrémités , il n'eût pas pu avoir en vue de faire envisager à ce prince ce que la nécessité et le désespoir pouvaient inspirer contre le devoir à de braves gens poussés à bout. Mais M. Jurieu passe plus avant, et il ne veut pas qu'on croie que David avec des forces égales s'en serait fui devant Saùl. Pourquoi non , plutôt que d'être forcé à combattre contre soft roi ? Mais le vaillant Jurieu ne peut comprendre qu'on fuie. Qu'il permette du moins à David défaire devant l'ennemi une belle et glorieuse retraite. Non, dit-il , il faut donner ; et David aurait combattu ^ au hasard, dit notre ministre ^ , de mettre en péril la vie du roi son beau-père : car ces titres de roi et
< Ibid. 5. — * Ibid. XX», 8 , 15. — ' Ibid. XXUI, I et seq. —■ < Ibid. xxvu, 8, 9, 10. - 5 lett. XVII.
de beau-père ne lui sont rien. Comment n'a-t-il pas frémi en écrivant ces paroles ? David rencontrant Saùl à son avantage , après lui avoir sauvé la vie malgré les instances de tous les siens , se sentit saisi de frayeur pour lui avoir seulement coupé le bord de sa robe, et avoir mis la main , quoique d'une manière si innocente , sur sa personne sacrée ' : et celui qu'on voit si frappé d'une ombre d'irrévérence envers son roi , ne fuirait pas un combat où on aurait pu attenter sur sa vie ? Voilà comme les ministres enseignent à ménager le sang des rois. Cependant M. Jurieu , comme nous verrons , fait semblant d'avoir en horreur les attentats sur les souverains ; et ici , contraire à lui-même , il veut qu'un particulier ait droit de donner combat à son roi présent , au hasard de le tuer dans la mêlée. Mais David était bien éloigné de ce sentiment impie, lorsqu'il disait : « Dieu me garde de mettre « la main sur mon maître, l'oint du Seigneur » ! » Et il criait à Saùl : « Ne croyez pas les calomniateurs « qui vous disent que David veut attenter sur vous. » Vous le voyez de vos yeux, que Dieu vous a mis « entre mes mains dans la caverne. Mais j'ai dit en « mon coeur : A Dieu ne plaise que j'étende la main « sur l'oint du Seigneur ! Que le Seigneur juge entre « vous et moi , et qu'il me venge de vous comme « il lui plaira ; mais que ma main ne soit pas sur « vous ^ ! » Il ne reconnaissait donc autre puissance que celle de Dieu , qui pût lui faire justice de Saùl. Ce qu'il explique encore plus clairement, lorsque, devenu une seconde fois maîtrede la vie de ce prince, il dit à Abisaï qui l'accompagnait 4 : « Gardez-vous <v bien de mettre la main sur Saùl , car qui pourra « étendre sa main sur l'oint du Seigneur , et demeuo rer innocent ? Vive le Seigneur ! si le Seigneur ne le « frappe , ou que le jour de sa mort n'arrive , ou que « venant à une bataille il n'y meure » (comme Saùl mourut en effet dans une bataille contre les Philistins), « il n'a rien à craindre, et ma main ne sera «jamais sur lui. Dieu m'en garde, etainsimesoit-il « propice ! » C'est en cette sorte que David a recours a Dieu comme à son unique vengeur. Encore lorsqu'il parlait de cette vengeance , c'était pour montrer à Saùl ce que ce prince avait à craindre , et non pas pour lui déclarer ce que David lui souhaitait ; puisque , loin de souhaiter la mort à Saùl , il la pleura si amèrement, et en fit un châtiment si prompt lorsqu'elle lui fut annoncée^. Un homme qui parle et agit ainsi est bien éloigné de vouloir lui-même combattre contre son roi , ni attenter sur sa vie en quelque manière que ce soit. Et en effet , s'il eût cru l'attaque légitime , ou qu'il pût avoir d'autre droit que celui de s'empêcher d'être pris, comme il faisait en se cachant , il aurait pu aussi bien attenter contre son roi dans une surprise que dans un combat. Le même droit de la guerre permet également l'un et l'autre : et s'il voulait épargner le sang de Saùl , il pouvait du moins s'assurer de sa personne. Mais il savait trop qu'un sujet n'a ni droit, ni force contre la personne de son prince ; et le mi-
» I. Reg. XX», 0 et seg. - ' Piid. 1. - ' Ibid. 10."— * Ibid. \XVI, 9. -* II. Reg. I, 14, 18.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
nistre le met en droit de le faire périr dans un combat! Il a oublié toute l'Écriture; mais il a oublié tous les devoirs d'un sujet. Il ne songe plus à ce qui est dû à la majesté ni à la personne sacrée des roia , ni à la sainte onction qui est sur eux. Je ne m'en étonne pas : il ne se souvient même plus qu'il est Français; et ilnous parle avec dédain de la loi salique, véritable , dit-il ' , ou prétendue, comme ferait un homme venu des Indes ou du Malabar; tant est sorti de son cœur ce qui est le plus avant imprimé de tout temps , et dès l'origine de la nation, dans le cœur de tous les Français.
Mais, pour revenir à notre sujet, concluons qu'il n'y a rien de plus mal allégué que l'exemple de David; puisque, bien loin qu'il fût permis de le regarder comme un simple particulier, Dieu, qui l'avait sacré roi , voulait qu'on le regardât comme un personnage public, dont la conservation était nécessaire à l'État ; et qu'après tout il n'a fait que pourvoir à sa sûreté, comme il y était obligé , non-seulement sans rien attenter contre son roi ni contre son pays , maisencore sansjamais cesser de les servir au milieu d'une si cruelle oppression. Voilà ce qui est constant dans le fait. Aussi M. Jurieu , qui n'a pu trouver aucun attentat dans les actions de David , n'a de refuge qu'à des questions en l'air ; et il est réduit à rechercher , non ce qu'il a fait , car il est déjà bien constant qu'il n'a rien fait de mal contre son prince ; mais ce qu'il aurait fait en tels et tels cas qui ne sont point arrivés. Que s'il faut enfin lui répondre sur ses imaginations, nous lui dirons, en un mot , que ces grands hommes, abandonnés aux mouvements de leur foi et à la divine Providence , apprenaient d'elle à chaque moment ce qu'ils avaient à faire , et y trouvaient des ressources pour se dégager des inconvénients où ils paraissaient inévitablement enveloppés; comme on le voit en particulier dans toute l'histoire de David : de sorte que s'inquiéter de ce qu'auraient fait ces grands personnages dans les cas que Dieu détournait par sa providence, c'est oser demander à Dieu ce qu'il aurait inspiré , et craindre que sa sagesse ne fût épuisée.
Enfin donc nous avons ôté toute espérance au ministre ; et il ne lui reste, pour soutenir la prise d'armes de ses pères, ni autorité ni exemple. Au contraire, tous les exemples le condamnent, et tous les martyrs combattent contre lui.
Raisonnements de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion.
Nous n'aurions pas un moindre avantage, si nous voulions attaquer les vaines maximes que le ministre appelle à son secours , et les frivoles raisonnements dont il les appuie. Le droit, dit-il», de la pi'opre conservatio7i est un droit inaliénable. S'il est ainsi , tout particulier injustement attaqué dans sa vie par la puissance publique a droit de prendre les armes , et personne ne peut lui ravir ce droit.
» Lctt. X\m, p. 139, 2. - ' LeU. ix,p. 167.
SUR LES LETTRES DE M. JIIRIEU
Il ne sert de rien de répondre qu'il parle d'un peuple ; car sans raisonner ici sur cette chimère qu'il propose , savoir ce qu'on pourrait faire contre un tyran qui voudrait tuer tout son peuple, et demeurer ■ roi des arbres et des maisons sans habitants , il met expressément dans le même droit une grande partie du peuple qui verrait sa vie injustement attaquée : et c'est pourquoi il soutient que les chrétiens eussent pu armer contre leurs princes, s'ils en eussent eu les moyens ; et par la même raison , que les protestants ont pu le faire , quoique les uns et les autres , loin d'être tout le peuple , n'en fussent que la plus petite partie. Que deviendront les États , si on établit de telles maximes ? Que deviendront-ils , encore un coup, si ce n'est une boucherie, et un théâtre perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles? Car , comme l'opinion faille même effet dans l'esprit des hommes que la vérité, toutes les fois qu'une partie du peuple s'imaginera qu'elle a raison contre la puissance publique , et que la punir de sa rébellion c'est s'attaquer injustement à sa vie, elle se croira en droit de prendre les armes , et soutiendra que le droit de se conserver ne peut lui être ravi. Qu'on nous montre que les chrétiens persécutés aient jamais songé à ce prétendu droit. Et pour ne pas seulement parler du temps des persécutions et de la cause de la religion , Antioche , la troisième ville du monde, qu'on appelait l'œil de l'Orient, et par excellence Antioche la peuplée, sévit en péril d'être ruinée par Théodose le Grand , dont on avait renversé les statues. On pouvait dire qu'il n'était pas juste de punir toute une ville de l'attentat de quelques particuliers, qui même étaient étrangers , ni de mêler l'innocent avec le coupable ; et en effet , saint Chrysostôme' met cette raison dans la bouche de Flavien, patriarche d'Antioche , qui allait demander pardon à l'empereur pour tout le peuple. Mais cependant on ne disait point (que dis-je, on ne disait point .!> ) , il ne venait pas seulement dans la pensée qu'il fût permis de défendre sa vie contre le prince : au contraire, on ne parlait à ce peuple que de l'obligation de révérer le magistrat » : on lui disait qu'il avait à craindre la plus grande puissance qui fdt sur la terre ; et qu'il n'avait à invoquer que celle de Dieu , qui seule était au-dessus 3. C'est ce que saint Chrysostôme inculquait sans cesse ; et ce Démosthène chrétien fit sur ce sujet des homélies dignes, par leur éloquence, de l'ancienne Grèce, et dignes, par leur piété, des temps apostoliques. Mais pourquoi alléguer les chrétiens instruits par la révélati< 0 céleste? Les païens , par leur simple raison naturelle, ont bien vu qu'il fallait souffrir les violences des mauvais princes, en souhaiter de meilleurs , les supporter quels qu'ils fussent , espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence, qui ne veut pas la ruine du genre humain ni de la nature , ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouvernement, comme elle ne bat pas l'univers d'une
» Hom. m ad pop. Ant. n.\, iom. u, p. 33. - » Hom. vi, ;). 75. — 3 jiom. u, n.i,p. 24.
continuelle tempête. Les beaux jours pourront donc refaire ce que les mauvais auront gâté ; et c'est vouloir trop de mal aux choses humaines , que de joindre aux maux d*un mauvais gouvernement un remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine. Par ces raisons, les païens ne permettaient pas à tout le peuple ce que M. Jurieu ose permettre à la plus petite partie contre la plus grande; que dis-je? ce qu'il ose permettre à chaque particulier. Un tel homme, celui qui dirait qu'un souverain « a droit de faire violence à la vie d'une « partie de son peuple, et que des sujets n'ont pas « celui de se défendre et d'opposer la force à la vio- « lence , sera réfuté par tous les hommes : car il « n'y en a point qui ne croie être en droit de se con- « server par toute voie , quand il est attaqué par « une injuste violence '.» Voilà donc non-seulement tout le peuple ou une partie du peuple , mais encore tout particulier , légitimement armé contre la puissance publique , et en droit de se défendre contre elle par toute voie , sans rien excepter, ni même ce qui fait le plus d'horreur à penser. 31. Jurieu nous parle ici des flatteurs des princes , et il ne songe pas aux flatteurs des peuples. Tout flatteur , quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux : mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le coeur des peuples ce secret principe d'indocilité et cette liberté farouche qui est la cause des révoltes , je ne sais lequel serait le plus honteux. M. Jurieu a pris le dernier parti ; et on ne peut pas plus bassement ni plus indignement flatter la populace, que de prodiguer, je ne dis pas à tout le peuple , mais encore à une partie et jusqu'aux particuliers , le droit d'armer contre le prince. Mais cela suit nécessairement du principe qu'il pose. « C'est en vain , dit-il» , qu'on raisonne « sur les droits des souverains : c'est une question « où nous ne voulons point entrer; mais il faut savoir '« seulement que les droits de Dieu, les droits du a peuple et les droits du roi sont inséparables. Le « bon sens le démontre : et par conséquent un « prince qui anéantit le droit de Dieu ou celui des « peuples, par cela même anéantit ses propres droits. » De cette sorte, il n'est donc plus roi : on ne lui doit plus de sujétion; car, poursuit le séditieux ministre^, « on ne doit rien à celui qui ne rend « rien à personne, ni à Dieu , ni aux hommes. » On ne peut pas pousser plus loin la témérité ; et c'est à la face de tout l'univers renouveler la doctrine tant détestée de Jean Viclef et de Jean Hus , qui disent qu'on n'a plus de sujet , dès qu'on cesse soi-même d'être sujets à Dieu. Voilà comme le ministre ne veut pas entrer dans cette question du droit des rois , pendant qu'il décide si hardiment contre ces droits sacrés. Un reste de conscience le retenait , et il n'osait entrer dans une matière où il se sentait des opinions si outrées; mais à la fin il est entraîné par l'esprit qui le possède , et il décide contre les rois tout ce qu'on peut avancer de plus outrageant : car il conclut hardiment de son principe,
' Lett. IX , p. 67. — ' Ibid. — ' Jbid.
que les chrétiens sujets de l'erapire romain pouvaient résister par les armes à Dioclétien , « puisque , dit- « il, si leurs empereurs, pour toute autbe cause « que pour celle de religion , les eussent opprimés « de la même manière, ils eussent été en droit de « se défendre. » Pesez ces mots , pour toute autre cause : ce n'est pas seulement la cause de la religion et de la conscience qui arme les sujets contre les princes , c'est encore toute autre cause : et qu'estce qui n'est pas compris dans des expressions aussi générales? Voilà l'esprit du ministre; et bien que, rougissant de ses excès , il ait tâché d'apporter ailleurs de faibles tempéraments à ses séditieuses maximes, son principe subsiste toujours : mais, par malheur pour sa cause , ces chrétiens si opprimés sous Dioclétien , loin de songer à cette défense, qu'on vent leur rendre légitime , ont démenti toutes les rzHSon dont on l'autorise , non-seulement par leurs discours, mais encore parleur patience; et on peut dire qu'ils n'ont pas moins scellé de leur sang les droits sacrés de l'autorité légitime, sur lesquels Dieu a établi le repos du genre humain , que la foi et l'Évangile.
Et il ne faut pas s'imaginer que le ministre en veuille seulement aux rois. Car son principe n'attaque pas moins toute autre puissance publique, souveraine ou subordonnée, quelque nom qu'elle ait, et en quelque forme qu'elle s'exerce ; puisque ce qui est permis contre les rois le sera par conséquent contre un sénat , contre tout le corps des magistrats, contre des états , contre un parlement , lorsqu'on y fera des lois qui seront , ou qu'on croira être contraires à la religion et à la sûreté des sujets. Si on ne peut réunir tout le peuple contre cette assemblée ou contre ce corps , ce sera assez de soulever une ville ou une province, qui soutiendra non plus que le roi, mais que les juges, les magistrats, les pairs, si l'on veut, et même ses députés, supposé qu'elle en ait eu dans cette assemblée, en consentant à des lois iniques, ont excédé le pouvoir que le peuple leur avait donné; ou en tout cas qu'ils en sont déchus, lorsqu'ils ont manqué de rendre à Dieu et au peuple ce qu'ils leur devaient. Voilà jusqu'où M. Jurieu pousse les choses par ses séditieux raisonnements. Il renverse toutes les puissances , et autant celles qu'il défend que celles qu'il attaque. Ce principe de rébellion, qui est caché dans le cœur des peuples, ne peut être déraciné qu'en ôtant jusque dans le fond, du moins aux particuliers en quelque nombre qu'ils soient, toute opinion qu'il puisse leur rester de la force, ni autre chose que les prières et la patience contre la puissance publique.
Au reste , notre ministre se tourmente en vain à prouver que le prince n'a pas le droit d'opprimer les peuples ni la religion. Car qui jamais a imaginé qu'un tel droit pût se trouver parmi les hommes , ni qu'il y eût un droit de renverser le droit même , c'est-à-dire , une raison pour agir contre la raison ; puisque le droit n'est autre chose que la raison même , et la raison la plus certaine , puisque c'est la raison reconnue par le consentement des hom-
CINQUÎÈME AVERTISSEMENT
mes? Ainsi, quand le ministre veut prouver qu'on n'a pas le droit de mal faire, parce que le peuple, d'où vient tout le droit, n'a pas celui-là, et ne peut donner ce qu'il n'a pas; il parlerait plus juste et plus à fond, s'il disait qu'il ne peut donner ce qui n'est pas. L'état donc de la question est de savoir, non pas si le prince a droit de faire mal, ce que personne n'a jamais rêvé; mais en cas qu'il le fît et qu'il s'éloignât de la raison, si la raison permet aux particuliers de prendre les armes contre lui; et s'il n'est pas plus utile au genre humain qu'il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique. Le ministre, qui soutient le contraire, a beau alléguer pour toute autorité un endroit de Grotius , où il permet dans un État à la partie affligée de se défendre contre le prince et contre le tout , et n'excepte, je ne sais pourquoi , de cette défense , que la cause de la religion. « Je n'ose presque , » dit cet auteur » ( il parle en tremblant , et n'est pas ferme en cet endroit comme dans les autres) ; « je n'ose, dit-il , presque « condamner les particuliers, ou la plus petite par- « tie du peuple qui aura usé de cette défense dans « une extrême nécessité, sans perdre les égards « qu'on doit avoir pour le public. » M. Jurieu a pris de lui les exemples de David et des Machabées , dont nous lui avons démontré l'inutilité. Après qu'on lui a ôté les preuves que Grotius lui avait fournies, on lui laisse à examiner à lui-même si le nom de cet auteur lui suffit pour appuyer son sentiment, pendant que l'autorité et les exemples de l'Église primitive ne lui suffisent pas. Pour moi, je soutiens sans hésiter que c'est une contradiction et une illusion manifeste , que d'armer, avec Grotius , les particuliers contre le public , et de leur imposer en même temps la condition d'y avoir égard ; car c'est brouiller toutes les idées et vouloir allier les deux contraires. Le vrai égard pour le public , c'est que tout particulier doit lui sacrifier sa propre vie. Ainsi, sans nous arrêter au sentiment ni à la timidité d'un auteur habile d'ailleurs et bien intentionné, mais qui n'ose en cette occasion suivre ses propres principes , nous conclurons que le seul principe qui puisse fonder la stabilité des États, c'est que tout particulier, au hasard de sa propre vie, doit respecter l'exercice de la puissance légitime et la forme des jugements publics; ou, pour parler plus clairement, qu'aucun particulier ou aucun sujet, ni par conséquent quelque partie du peuple que ce soit ( puisque cette partie du peuple ne peut être , à l'égard du prince et de l'autorité souveraine , qu'un amas de particuliers et de sujets ) , n'a droit de défense contre la puissance légitime; et que poser un autre principe , c'est , avec M. Jurieu , ébranler le fondement des États, et se déclarer ennemi de la tranquillité publique.
J'ai achevé ma démonstration , et la réforme est convaincue d'avoir eu dès son origine un esprit contraire à l'esprit du christianisme et à celui du martyre; à quoi on peut ajouter les assassinats concertés visiblement dans le parti , tel qu'a été celui
' De Jure bclli ctpacis, lib. i, 6t, n. 7.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
de François, duc de Guise. M. Jurieu voudrait faire entendre' que ce sont ici des choses rebattues qu'il ne faudrait plus retoucher : ce qui serait peut-être véritable, si l'Histoiredes Variations ne lesavaitpas établies par des preuves incontestables qui n'avaient jamaisétéassez relevées'. Elles n'étaientpourtant pas fort cachées , puisqu'on les a prises dans Bèze, dans les autres auteurs du parti, et dans une déclaration signée de Bèze et de l'amiral , et envoyée à la reine. Voici donc les faits avoués par la réforme : qu'on y parlait publiquement, dans les prêches mêmes, du duc de Guise, comme d'un ennemi dont il était à souhaiter que la réforme fût bientôt défaite ; qu'aussi Poltrot ne se cacha pas du dessein qu'il avait conçu de l'assassiner à quelque prix que ce fût, et qu'il en parlait hautement comme d'une chose certainement approuvée; que ce scélérat n'était pas le seul dans l'armée qui s'expliquât d'un tel dessein; mais que d'autres en parlaient de même , au vu et au su des généraux et des ministres, tant il passait pour constant qu'on approuvait cet attentat ; qu'en effet , loin de reprendre Poltrot ou les autres dont on connaissait les mauvais desseins, les ministres les laissaient agir, et continuaient leurs prêches scandaleux contre le duc ; que l'amiral demeure d'accord qu'il a su tout le complot ; qu'il n'en a point détourné l'auteur ; qu'il a même approuvé ce noir dessein , dans le temps et les circonstances où il fut exécuté ; qu'il a donné de l'argent à l'assassin pour l'aider dans son entreprise , et faciliter sa fuite ; que lui et les autres chefs du parti l'encourageaient par des réponses adroites, qui, sous prétexte de refus, portaient dans son cœur une secrète et puissante instigation à consommer l'entreprise , comme d'Aubigné, témoin oculaire et irréprochable d'ailleurs, le raconte dans son Histoire ' ; qu'on lui parlait en effet de vocations extraordinaires , pour lui laisser croire que l'instinct qui le poussait à ce noir assassinat était de ce rang ; que Bèze nous le représente conune un homme poussé de Dieu par un secret mouvement, dans le moment qu'il fltlecoup; et que, lorsqu'il fut accompli , la joie en éclata jusque dans les temples avec des actions de grâces et un ravissement si universel , qu'on voyait bien que chacun , loin de détester l'action , à quoi personne ne pensa, s'en fût plutôt fait honneur. Voilà les faits établis dans l'Histoire des Variations par des preuves si concluantes , que le ministre n'a pas seulement osé les combattre. Qui ne voit donc quel esprit c'était que l'esprit du christianisme réformé ? Et que voit-on de semblable dans toute l'histoire du vrai et ancien christianisme? On n'y voit pas aussi des prédictions comme celles d'Anne du Bourg , ce martyr tant vanté dans la réforme ^ , ni cette nouvelle manière d'accomplir les prophéties par des meurtres bien concertés. Tous ces faits, soutenus par des preuves invincibles dans l'Histoire des Variations, sont demeurés et, quoi qu'on en dise , demeureront sans répliques; ou les répliques, je le dis sans crainte , achèveront la conviction. On en pourrait
' rar. liv. X. — * i^ar. iind. D'Aub. t. I, liv. m, c. 17, j). I7«. — » f'ar. liv. X.
dire autant de l'assassinat commis hautement par les ministres puritains en la personne du cardinal Béton, sans même trop se soucier de le déguiser. L'histoire en est trop connue pour être ici répétée. Quelle espèce de réformateurs et de martyrs a produits ce nouvel Évangile! Mais la haine, le dépit, le désespoir, et tout ce qu'il y a de plus outré dans les passions humaines, jusqu'à la rage, que les auteurs du parti et M. Jurieu lui-même nous font voir dans le cœur des réformés , ne pouvaient pas produire d'autres fruits.
Ceux de nos frères errants qui sont de meilleure foi dans le parti , et se sentent le cœur éloigné de ces noirceurs , ne doivent pas croire que j'aie dessein de les leur imputer. A Dieu ne plaise ! le poison même ne nuit pas toujours également à ceux qui l'avalent. Il en est de même de l'esprit d'un parti ; et je connais beaucoup de nos prétendus réformés, très-éloignés des sentiments que je viens de représenter. S'ils veulent conclure de là que ce ne soit pas là l'esprit de la secte, c'est à eux à examiner ce qu'ils auront à répondre aux preuves que je produis. Que s'ils n'ont rien à y répondre , non plus que M. Jurieu , qu'ils rendent grâces à Dieu de les avoir préservés de toutes les suites des maximes du parti ; et , poussant encore plus loin leur reconnaissance , qu'ils se désabusent enfln d'une religion où sous le nom de réforme on a établi de tels principes et nourri de tels monstres.
On demandera peut-être comment il peut arriver qu'on accorde ces noirs sentiments avec l'opinion qu'on a d'être réformé et même d'être martyr. Mais il faut montrer une fois à ceux qui n'entendent pas ce mystère d'iniquité et ces profondeurs de Satan ; il faut, dis-je, leur montrer, par un exemple terrible , ce que peut sur des esprits entêtés la réforniation prise de travers. Les donatistes s'étaient imaginé qu'ils venaient rendre à l'Église sa première pureté; et cette prévention aveugle leur inspira tant de haine contre l'Église , tant de fureur contre ses ministres, qu'on n'en peut lire les effets sans étonnement. Mais ce que je veux remarquer, c'est l'excès où ils s'emportèrent , lorsque , réprimés par les lois des empereurs orthodoxes , ils mirent tout l'avantage de leur religion en ce qu'elle était persécutée , et entreprirent de donner aux catholiques le caractère de persécuteurs. Car ils n'oublièrent rien pour forcer les empereurs à ajouter la peine de mort à la privation des assemblées et du culte, et aux châtiments modérés dont on se servait pour tâcher de les ramener. Leur fureur, dit saint Augustin ' , longtemps déchargée contre les catholiques, se tourna enfin contre eux-mêmes : ils se donnaient la mort qu'on leur refusait , tantôt en se précipitant du haut des rochers , tantôt en mettant le feu dans les lieux où ils s'étaient renfermés. C'est ce que fit un évêque nommé Gaudence ; et après que la charité des catholiques l'eut empêché de périr, avec une
■ Aug. Epitt. CLXxni, n. 5;CLXXXT, n. 12; cciv, n. 8; i. u, col. 614, 647, l&l. Retract, lib.u, cap. 59; tom. i,. col CI. Contra Gaudent. lib- i, n.iVi et seq., tom. ix, col. 65^
et seq.
partie de son peuple , dans une entreprise si pleine de fureur, il fit un livre pour la soutenir. Ce que ce livre nous découvre , c'est dans l'esprit de la secte un aveugle désir de se donner de la gloire par une circonstance outrée , et à la fois de charger l'Église de la haine de tant de morts désespérés, comme si on y eût été forcé par ses mauvais traitements. Voilà qui est incroyable , mais certain. On peut voir, dans cet exemple , les funestes et secrets ressorts que remuent dans le cœur humain une fausse gloire , un faux esprit de réforme , une fausse religion , un entêtement départi, et les aveugles passions qui l'accompagnent : et Dieu , en lâchant la bride aux fureurs des hommes, permet quelquefois de tels excès, pour faire sentir à ceux qui s'y abandonnent le triste état où ils sont , et ensemble faire éclater combien immense est la différence du courage forcené que la rage inspire, d'avec la constance véritable, toujours réglée, toujours douce, toujours paisible , et soumise aux ordres publics , telle qu'a été celle des martyrs.
De la souveraineté du peuple : principe de la politique de M. Jurieu : profanation de l'Écriture pour rétablir.
La politique de M. Jurieu, à la traiter par raisonnement , nous engagerait à de trop longs et de trop vagues discours : ainsi , sans vouloir entrer dans cette matière , et encore moins dans la discussion de tous les gouvernements , qui sont infinis, j'entreprends seulement d'examiner le prodigieux abus que ce ministre fait de l'Écriture, quand il s'en sert pour faire dominer partout une espèce d'état populaire qu'il règle à sa mode.
Il traite cette matière dans ses lettres xvi , xvii et xviTi ; et après avoir consumé le temps à plusieurs raisonnements et distinctions inutiles, il vient enfin à s'en rapporter à l'Histoire sainte, nonseulement comme à la règle la plus certaine, mais encore comme à la seule qu'on puisse suivre : « puisqu'il n'y a, dit-il ' , que les autorités divines « qui puissent faire quelque impression sur les es- « prits. » C'est aussi par là qu'il se vante de pouvoir montrer qu'en toutes sortes de gouvernements le peuple est le principal souverain , ou plutôt le seul souverain en dernier ressort; puisque la souverainetéy demeure toujours, non-seulement comme dans sa source, mais encore comme dans lej)remier et principal sujet où elle réside. Voici par où le ministre commence sa preuve.
« Dieu, dit-il*, s'était fait roi, comme immédiat, • du peuple hébreu : et cette nation , durant envi- « fon trois cents ans , n'a eu aucun souverain sur (. terre, ni roi, ni juge souverain, ni gouverneur. » 1 1 n'y a rien de tel que de trancher net ; et cela donne un air de savant , qui éblouit un lecteur. Mais je demande à M. Jurieu : Que veulent donc dire ces paroles de tout le peuple à Josué : Nous vous obéirons en toutes choses, comme nous avons obéi à Moïse : qui ne vous obéira pas mourra ^ P Ce qui
CINQUIEME AVERTISSEMENT
L''lt. xvil, p. 131, 133. — ' Ibid. p. 131. - lo). I,
IR
prouve la suprême autorité, non-seulement en la personne de Moïse , mais encore en celle de Josué. Est-ce là ce qu'on appelle n'avoir aucun juge ni magistrat souverain? liCs autres juges, que Dieu suscitait de temps en temps, n'eurent pas une moindre autorité , et il n'y avait point d'appel de leurs jugements. Ceux qui ne déférèrent pas à Gédéon furent punis d'une mort cruelle'. Samuel ne jugea pas seulement le peuple avec une autorité que personne ne contredisait; mais il donna encore la même autorité à ses enfants > : et la loi même défendait , sous peine de mort , de désobéir au juge qui serait établi 3. C'est donc une erreur grossière de vouloir nous dire que le peuple de Dieu n'eut ni juge souverain ni gouverneur durant trois cents ans. Il est vrai qu'il n'y avait point de succes.sion réglée : Dieu pourvoyait au gouvernement selon les besoins ; et encore qu'il soit écrit qu'en un certain temps, et avant qu'il y eîit des rois , chacun faisait comme il voulait^, il en est bien dit autant du temps de Moïse 5 ; et cela doit être entendu avec les restrictions qu'il n'est pas ici question d'examiner.
Cet état du peuple de Dieu sous les juges est plus important qu'on ne pense : et si M. Jurieu y avait pris garde, il n'aurait pas attribué au peuple l'établissement de la royauté au temps de Samuel et de Saùl. « Quand, dit-il 6, le peuple voulut avoir un « roi , Dieu lui en donna un. Il fit ce qu'il put pour « l'en détourner ; le peuple persévéra , et Dieu céda. « Qu'est-ce que cela signifie, sinon que l'autorité « des rois dépend des peuples ; et que les peuples « sont naturellement maîtres de leur gouvernement, « pour lui donner telle forme que bon leur semble.' » Je le veux bien , lorsqu'on imaginera un peuple dans l'anarchie : mais le peuple hébreu en était bien loin, puisqu'il avait en Samuel un magistrat souverain ; et c'est à M. Jurieu une erreur extrême et d'une extrême conséquence , que de vouloir rendre le peuple maître de son sort en cet état. Aussi, loin d'entreprendre de se faire un roi, ou de changer par eux-mêmes la forme de ce gouvernement, ils s'adressent à Samuel, en lui disant : « Vous êtes « âgé, et vos enfants ne marchent pas dans vos « voies : établissez-nous un roi qui nous juge, comme « en ont les autres nations?. » Ils en usèrent d'une autre manière envers Jephté. Fenez, lui dirent-ils *, et soyez notre prince; parce qu'alors la judicature, pour parler ainsi, était vacante, et le peuple pouvait disposer de sa liberté : mais il ne se sentait pas en cet état sous Safimel ; et c'est aussi à lui qu'ils s'adressent pour changer le gouvernement. Le même peuple avait dit autrefois à Gédéon : Dominez sur nous, vous et votre fils « : ou, s'ils semblent vouloir disposer du gouvernement sous un prince déjàétabli, il faut remarquer que c'était en sa faveur; puisque, loin de lui ôter son autorité, ils ne voulaient que l'augmenter et la rendre héréditaire dans sa famille. Et néanmoins ce n'était ici qu'une simple proposition de la part du peuple à Gédéon
• Jud. vm,25. — 'l.Wî!?. vil, 16. VIII, I. — > Deut. XVII, 12. — 4 Jud. XVII, 6. xviii, I , etc. — * Dcut. XII, 8. — « Lrilt. ■ n. - ' I. Reg. viii, *, 6. - » Jud. xi, 0. • 9 Ibid. viii, 22.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
niênjc ; et pour avoir son effet, on peut dire qu'il y fallait non-seulement l'acceptation, mais encore l'autorisation de ce prince : à plus forte raison la fallait-il pour ôter au prince même son autorité. C'est pourquoi le peuple eut raison de s'adresser à Samuel , en lui disant : Établissez-nous un roi • ; et Dieumiême reconnut ledroit de Samuel, lorsqu'il lui dit : Écoute la voix de ce peuple, et établis vn roi sur eux* \ et un peu après, Samuel parla en cette sorte au peuple , qui lui demandait un roi^ : c'était donc toujours à lui qu'on le demandait. Que si Samuel consulte Dieu sur ce qu'il avait à faire , il le fait comme chargé du gouvernement, et à la même manière que les rois l'ont fait en cent rencontres. Ce fut lui qui sacra le nouveau roi ^ , ce fut lui qui fît faire au peuple tout ce qu'il fallait, qui fît venir les tribus et les familles les unes après les autres, qui leur appliqua le sort que Dieu avait choisi comme le moyen de déclarer sa volonté sur celui qu'il destinait à la royauté ; et tout cela, comme il le déclare, en exécution de la demande qu'ils lui avaient faite : Donnez-nous un roi. M. Jurieu brouille encore ici à son ordinaire : « Le sort, dit- « il 5, est une espèce d'élection libre; car encore '< que la volonté ne concoure pas librement au choix « du sujet sur lequel le choix tombe , elle concourt « librement à laisser faire le choix au sort, et àcon- « firmer ce que le sort a fait : » fausse subtilité, que le texte sacré dément, puisque le sort n'est pas ici choisi par le peuple, mais commandé par Samuel. Aussi, lorsque le sort se fut déclaré, et que Saùl eut paru , Samuel ne dit pas au peuple : Voyez celui que vous avez choisi; mais il leur dit : Foyez celui que le Seigneur a choisi ^ ; par oti aussi s'en va en fumée l'imagination du ministre , qui voud rait nous faire accroire que Dieu avait laissé au peuple la liberté ou l'autorité de confirmer ce que le sort avait fait : au lieu que , sans demander sa confirmation ni son suffrage, Samuel leur dit décisivement , comme on vient d'entendre : Foilà le roi que le Seigneur vous a donné. Ce fut encore Samuel qui déclara à tout le peuple la loi de la royauté, et la fit rédiger par écrit, et la mit devant le Seigneur 7. Le peuple en tout cela ne fait qu'obéir aux ordres qui lui sont portés en cette occasion , comme dans toutes les autres , par son magistrat légitime ; et l'obéissance est si peu remise à la discrétion du peuple, qu'au contraire il est écrit en termes formels , qu'î7 n'y eut que les enfants de Bélial qui méprisèrent Saiil^ ; c'est-à-dire qu'on ne pouvait résister que par un esprit de révolte.
Il faut donc déjà rayer ce grand exemple , par lequel M. Jurieu a voulu montrer indéfiniment que le peuple fait les rois , et qu'il est en son pouvoir de changer la forme du gouvernement. Tout le contraire paraît : mais le ministre , qui , comme on voit, réussit si mal dans l'exemple du premier roi, qui était Saùl, ne raisonne pas mieux sur le second, qui fut David. « Dieu, dit-il 9, av^t fait oindre
' I. Reg. vui, B. — » Ibid. 22. — 3 Jbid. 10 , 22- ♦ Ibid. X, \,etc. - * Lell. xvii. - •« I. Rcy. x, 24.— ' Ibid. 25. - • fbid. 27. - 9 Lett. xvil , p. 132.
« David pour roi par Samuel : cependant il nevou- « lut point violer le droit du peuple pour l'électioft « d'un roi ; et nonobstant ce choix que Dieu avait « fait David eut besoin d'être choisi par le peuple. » Voici un étrange théologien, qui veut toujours qu'un homme que Dieu fait roi ait encore besoin du peuple pour avoir ce titre. La preuve en est pitoyable : « C'est pourquoi , dit-il , David monta en « Hébron, et ceux de Juda vinrent, et oignirent « là David pour roi sur la maison de Juda'. « Mais qui lui a dit que ce n'est pas là une installation et une reconnaissance d'un roi déjà établi , ou tout au moins déjà désigné de Dieu avec un droit certain à la succession .3 puisque, comme nous l'avons vu , tout le peuple et Saiil lui-même, aussi bien que Jonathas son fils aîné , l'avaient reconnu ; et David se porta tellement pour roi , incontinent après la mort de Saiil , que comme roi il veaigea son prédécesseur » , et récompensa ceux de Jabès Galaad^. Il paraît même que tout Israël l'aurait reconnu , sans Abner, général des armées sous Saiil , qui fit régner Isbosethjfils de ce prince , sur les dix tribus 4.
Le ministre veut qu'on croie qu'Isboseth fut roi légitime, parce que les dix tribus lui avaient donné la puissance souveraine , e^ que les peuples sont les maîtres de leur souveraineté, et la donnent à qui bon leur semble^. Quoi! contre l'ordre exprès de Dieu , qui avait donné à David tout le royaume de Saùl ? C'en est trop, et le ministre s'oublie tout-àfait : mais voyons encore quelle fut la suite de ce choix de Dieu. Lorsqu' Abner voulut établir le règne de David sur les dix tribus , il lui fait parler en cette sorte : .4 qui est la terre, si ce n'est à vous? Entendez-vous avec moi, et je vous ramènerai tout Israël^ ; comme on ramène le troupeau à son pasteur et des sujets à leur roi. Mais que dit-il encore aux principaux d'Israël qui reconnaissaient Isboseth ? Hier et avant-hier vous cherchiez David, afin qu'il régnât sur vous t. Il y avait sept ans qu'Isboseth régnait ; et on voit jusqu'aux derniers jours , dans les dix tribus qui le reconnaissent , un perpétuel esprit de retour à David comme à leur roi, et à un roi que Dieu leur avait donné, ainsi qu' Abner venait de le répéter * ; ce qui fait voir qu'ils ne demeuraient sous Isboseth que par force, à cause d' Abner et des troupes qu'il commandait. Aussi , dès la première proposition , tout Israël et Benjamin même, qui était la tribu d'Isboseth, consentirent à se soumettre à David comme à leur roi légitime; et Abner leur dit : J'amènerai fout Israël au roimon Seigneurs. On sait la suite de l'histoire , et comme les deux capitaines qui commandaient la garde d'Isboseth en apportèrent la tête à David : on sait aussi que David leur rendit le sa» laire qu'ils méritaient, commeil avaitfaitàl'Amalécite qui s'était vanté d'avoir tué Saùl ; car il les fit mourir sans miséricorde, comme il avait fait celui-ci "> : mais le discours qu'il tinta l'un et aux autres fut bien différent; puisqu'il dit à l'Araalécite
'11 . Reg. II, 2, 4. — » II. Reg. I, 15, 16 , 18. — ' Ibid. Il, «, 7. — < Ibid. 8,9. — ' Jur. ibid. — * II. Reg. m, 12. — • Ihid. 17. — " Ibid. 18. - » Ibid. 19, 20, 21, - ' Ibid. IV, 2, 8,
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
qui se vantait d'avoir tué Saiil : « Comment n'as « tu pas craint de mettre la main sur l'oint du Sein gneur pour le tuer ? son sang sera sur ta tête , a parce que tu as osé dire : J'ai tué l'oint du Sei- « gneur ■. » Parla- t-il delà même manière aux deux capitaines qui se vantaient d'avoir fait un semblable traitement à Isboseth? Point du tout. « Vive K le Seigneur, leur dit- il », j'ai fait tuer celui qui « pensait m'apporter une agréable nouvelle en me « disant : Saùl est mort de ma main : combien plu- « tôt punirai-je deux scélérats qui ont tué sur son « lit un homme innocent! » Il n'oublie rien, comme an voit , pour exagérer leur crime. Mais reprochet-il à ces traîtres, comme il a fait à l'Amalécite, qu'ils avaient attenté sur l'oint du Seigneur ? leur dit-il du moins qu'ils ont fait mourir leur légitime seigneur? Rien moins que cela. Il reproche à l'Amalécite d'avoir versé le sang d'un roi ; et à ceuxci d'avoir répandu celui d'un homme innocent à leur égard, qu'ils avaient tué dans son lit, sans qu'il fit de mal à personne, et qui même, à le prendre de plus haut, ne s'était mis sur le trône qu'à la persuasion d'Abner, avec une prétention vraisemblable, et, comme nous parlons, avec un titre coloré, puisqu'il était fils de Saùl. M. Jurieu ne voit rien de tout cela ; et au lieu qu'il faut tout peser dans un livre aussi précis et aussi profond , pour ne pas dire aussi divin que l'Écriture , il marche toujours devant lui , entêté de la puissance du peuple , dont à quelque prix que ce soit il veut trouver des exemples , et croit encore avoir tout gagné quand il nous demande si l'Écriture traite le fils de Saûl de roi illégitime , ou les dix tribus de rebelles ^ , pour s'être soumises à son empire. Comme si nous ne pouvions pas lui demandera notre tour si l'Écriture traite de rebelles les mêmes tribus , lorsqu'elles se soumirent à David. Pouvaient-elles abandonner Isboseth, si c'était un roi, fils de roi et héritier légitime de son père , élu selon le droit de toutes les couronnes successives , comme parle M. Jurieu? Mais David est-il traité d'usurpateur pour avoir dépossédé un roi si légitimement établi? Car assurément un roi légitime ne peut être abandonné sans félonie ; et David n'aurait pu le dé* pouiller sans être usurpateur. Il le serait donc, selon le ministre , en recevant Abner et les dix tribus sous son obéissance ; pendant qu'Isboseth leur roi légitime vivait encore. Or bien certainement ni les dix tribus ne furent infidèles en se soumettant à David , ni David sacré roi par ordre de Dieu n'a été usurpateur ni tyran. Qui ne voit donc qu'il faut dire nécessairement que David était le roi légitime de tout Israël , et qu'on n'avait pu reconnaître Isboseth que par attentat ou par erreur ?
Je ne sais plus ce qu'on peut penser de ce ministre après de tels égarements : mais voici un troisième exemple qui met le comble à ses erreurs. Le rebelle Absalom était défait et tué : mais David n'osait se fier à un peuple ingrat, où la crainte d'être puni de son infidélité pouvait encore entretenir l'es-
' II. Reg. I, u, 16. - » II. Reg, iv, 9, 10, II. — Vur. ibid.
prit de révolte. En effet, les rebelles effrayés, au lieu de venir demander pardon au roi , et se ranger comme ils devaient sous ses étendards, s'étaient retirés dans leurs maisons avec un air de mécontentement'. Quelques-uns parlaient pour David, mais trop faiblement encore; et le mouvement fut si grand , qu'un peu après , Séba , fils de Bochri , souleva le peuple ; de manière que, si on ne se fût dépêché de l'accabler , cette dernière révolte eût été plus dangereuse que celle d'Absalom ». Avant donc que de retournera Jérusalem, David voulut reconnaître la disposition du peuple , et faisait parler aux uns et aux autres pour les rappeler à leur devoir. Il n'en faut pas davantage pour faire dire au ministre que « David ne voulut remonter sur le trône, que par « la même autorité par laquelle il y était première- « ment monté 3 , » c'est-à-dire , par celle du peuple. Mais, quoi! David n'était-il pas demeuré roi malgré la rébellion , et Absalom n'était-il pas un usurpateur? « Oui, dit M. Jurieu, c'était un infâme « usurpateur, et le peuple était rebelle. » Qu'attendait donc David, selon ce ministre? Avait-il besoin de Vautorité d'un peuple rebelle pour se mettre sur son trône et rentrer dans son palais? Non, sans doute : et il est visible que s'il différait , c'était pour mieux assurer les choses avant que de se remettre entièremententreles mains des rebelles. Mais cette raison est trop naturelle pour notre ministre. « David, dit-il 4, aimait mieux avouer, par cette con- « duite , que les peuples sont maîtres de leurs cou- « ronnes , et qu'ils les ôtent et qu'ils les donnent à « qui ils veulent. » Quoi ! même d es peuples rebelles onttantdepouvoir,et sous un roi légitime ? et dans un attentat aussi étrange que celui d'un fils contre un père, il fallait encore adorer le droit du peuple? N'eût-ce pas été flatter la rébellion au lieu de l'éteindre, et soulever un peuple qu'il fallait abattre? Le ministre ne rougit pas d'un tel excès. U en est averti par ses confrères : mais au lieu de s'en corriger il y persiste : c'est que le peuple a le droit, dit-iP; et quoiqu'il en ait abusé, en sorte que ce qu'il a fait soit un attentat manifeste , qui par conséquent le rend punissable, et rend du moins ce ce qu'il a entrepris de nul effet, il faut respecter cet attentat : un prince chassé, mais à la fin victorieux, n'osera user de son droit qu'avec le consentement et l'autorité des rebelles ; et au lieu de les punir , il faudra encore qu'il leur demande pardon de sa victoire. Voilà , mes frères , les maximes qu'on vous prêche ; voilà comme on traite l'Écriture sainte. Où en sommes-nous , si on écoute de tels songes ?
Je trouve un quatrième exemple dans la lettre xviii^ « La couronne, dit le ministre^, apparte- « nait à Adonias plutôt qu'à Salomon , car il était « l'aîné : cependant le peuple la transporta d'Ado- « nias à Salomon. » S'il voulait bien une seule fois considérer les endroits qu'il cite , il nous sauverait la peine de le réfuter. Encore lui pardonnerais-je , s'il y avait un seul mot du peuple dans tout le récit de cette affaire : mais, quoique l'Histoire sainte la ra-
• II. Reg. XIX, 9. — ' Ihid. xx, 6. — » Lett. xvil, p. VJi. - * Ibid. — * Lett. xxi, p. 167. — ^ Lett. xviii, p. Ho.
SUR LES LETTRES DE M. JURTEU
conte dans tout le détail , on y voit au contraire que Bcthsabée dit à David • : « O mon seigneur et mon « roi, toute la maison d'Israël attend que vous dé- « clariez qui doit être assis après vous dans votre « trône. » On voit donc, loin de décider , que le peuple était dans l'attente de la volonté du roi. Le roi en même temps donne ses ordres et fait sacrer Salomon ' : « Qu'on le mette , dit-il , dans mon trô- « ne , et qu'on me l'amène ; et je lui commanderai « de régner. » A l'instant tout le parti d'Adonias fut dissipé; et Abiathar vint lui dire : « Le roi Da- « vid , notre souverain seigneur , a établi Salomon « roi^. «Dès qu'on vit qu'Adonias voulait régner, le prophète Nathan vint dire à David : « Le roi mon « seigneur a-t-il ordonné qu'Adonias régnât après « lui? » Et encore : « Cet ordre est-il venu du roi « mon seigneur ? et que n'a-t-il déclaré sa volonté à « son serviteur 4 ?» On ne songeait pas seulement que le peuple eût à se mêler dans cette affaire , et l'on n'en fait nulle mention.
Le cinquième et dernier exemple est celui des Machabées. « Qui , dit-on*, a trouvé à redire à ce que « firent les Juifs, après avoir secoué le joug des rois « de Syrie? Pourquoi, au lieu de donner la coun ronne aux Machabées, ne la rendirent-ils pas à la « famille de David? » La réponse n'est pas difficile. Il y avait quatre cents ans et plus , non-seulement que le sceptre était sorti de la famille de David, mais encore que son trône était renversé , et le royaume assujetti à un autre peuple. Les rois d'Assyrie , les rois de Perse , les rois de Syrie en avaient prescrit la possession contre la famille de David, qui avait cessé de prétendre à la royauté depuis le temps de Sédécias ; et on n'espérait plus le rétablissement du royaume dans la maison de David qu'au temps du Messie. Ainsi le peuple affranchi avec le consentement des rois de Syrie , ses derniers maîtres , pouvait, sans avoir égard au droit prescrit et abandonné de la maison de David , donner l'empire à celle des Asmonéens , qui avait déjà le souverain sacerdoce. Que si on venait à dire , quoique sans aucune apparence, qu'il n'y a point de prescription contre les familles royales, ni en particulier contre celle de David, à cause des promesses de Dieu, il s'ensuivrait de là que les Romains auraient été des usurpateurs, et que lorsque Jésus-Christ a dit. Rendez a César ce qui est à César, il aurait jugé pour l'usurpateur contre sa propre famille et contre luimême, puisqu'il était constamment le fils de David. Concluons donc qu'à ne regarder que l'empire temporel de la famille de David , la prescription avait lieu contre elle, que le trône n'en devait être éternel que d'une manière spirituelle en la personne du Christ; et qu'en attendant sa venue, le peuple pouvait se soumettre aux Asmonéens.
Voyons si votre ministre sera plus heureux à résoudre les objections, qu'à nous proposer ses maximes et ses exemples. On lui objecte ce fameux passage, où , pour détourner le peuple du dessein d'avoir un roi , Dieu parle ainsi à Samuel - " -
• m. Reg. I, 20. — ' Ibid. 34 et seq. 27. - ' Lett. XVII, p. 132.
Ra-
î Ibid. 44. - ♦ nid.
« conte-lui le droit du roi qui régnera sur eux : et « Samuel leur dit : Tel sera le droit du roi '. » Tout le monde sait le reste : c'est en abrégé : « Il enlè - « vera vos enfants et vos esclaves ; il établira des « tributs sur vos terres et sur vos troupeaux , sur « vos moissons et sur vos vendanges, et vous lui se- « rez sujets. » Voilà ce que Dieu fit dire à son peuple avant que de consentir à sa volonté : et quand le roi fut établi , « Samuel prononça au peuple le « droit du royaume, et l'écrivit dans un livre qu'il « posa devant le Seigneur » ; d c'est-à-dire qu'il le posa devant l'arche, comme une chose sacrée.
M. Jurieu prétend que ces deux endroits n'ont rien de commun l'un avec l'autre. « Ceux qui ou- « trent tout , dit-il ^ , et qui ne comprennent rien , « veulent que cette description de la tyrannie des « rois (au chapitre viii, vers. 9 et II) soit la même « chose que le droit des rois dont il est dit dans le « chapitre x, vers. 25 : Lors Samuel prononça au « peuple le droit du royaume, et l'écrivit dans un « livre qu'il posa devant le Seigneur. » Voilà donc, selon ce ministre , ce que disent ceux qui outrent tout et ne comprennent rien. Mais lui , qui n'outre rien et qui comprend tout , prend un autre parti ; et voici pourquoi : « C'est , dit-il , qu'il n'y a qu'à voir « la différence des termes dont Samuel se sert dans « ces deux endroits , pour connaître la différence « des choses. Dans ce dernier passage (chapitre x, « vers. 25), ce que Samuel proposa au peuple est « appelé le droit du royaume, et dans le huitième « chapitre les menaces qu'il énonce sont appelées le « traitement : Déclare-leur comment le roi qui ré- « gnera sur eux les traitera, et non pas comment il « aura droit de les traiter. Et Samuel dit aussi : « Cest ici le traitement que vous fera le roi qui « doit régner sur vous. Il ne dit pas : C'est ici le « traitement qu'il aura droit de vous faire. »
A entendre parler ce ministre avec une distinction et une résolution si précise , vous diriez qu'il ait lu dans l'original les passages qu'il entreprend d'expliquer : mais non; car au lieu qu'il dit décisivement que le Saint-Esprit se sert de mots différents au huitième et au dixième chapitre pour expliquer ce qu'il a traduit, traitement eX, droit, il ne fallait que des yeux ouverts, et seulement savoir lire, pour voir que le Saint-Esprit emploie partout le même terme. Raconte-leur le droit du roi ( ch. viii, 9, Mischpath ). Tel sera le droit du roi ( ibidem ,11), encore Mischpath. Samuel prononça au peuple le droit du royaume (chap. x , 25) ; pour la troisième fois , Mischpath : et les Septante ont aussi dans les trois endroits le même mot, et partout Joea(«u.a, qui veut dire, droit , jugement ; ou comme on voudra le traduire , toujours en signifiant quelque chose qui tient lieu de loi : qui est aussi ce que signifie naturellement le mot hébreu, comme on pourrait le prouver par cent passages.
Il faut donc, par les principes du ministre, prendre le contre-pied de ses sentiments. Le rapport du