‹ uvres de BossuetChapitre 45 sur 140 · J Far. liv. x · texte numérisé non relu

J Far. liv. x

» F* Avert:

Basn.

celui qui est en péril ; el en matière d'État , il faut du moins faire entendre au coupable que , s'il ne se désiste d'un si noir dessein contre son roi et sa patrie , on en avertira le magistrat : autrement on y participe. Et voilà le chef de la réforme , quoi qu'en dise M. Basnage , complice manifestement , selon la loi éternelle, du crime des conjurés.

Il l'a été beaucoup davantage des guerres civiles. Que diriez-vous d'un docteur, si, écrivant à un chef de rebelles ou de voleurs , qui se glorifierait d'être son disciple; au lieu de lui faire sentir l'horreur de son crime , il lui prescrivait seulement , comme à un homme autorisé par le public , les lois d'une milice légitime f C'est précisément ce qu'a fait Calvin. J'ai rapporté une lettre qu'il écrit au baron des Adrets , le plus ardent et le plus cruel de tous les chefs de la réforme. Dans cette lettre, il ne blâme que les viol nces, la déprédation des reliquaires , et les autres choses de cette nature faites sans l'autorité publique. Mais il se garde bien de lui dire que le titre même du commandement, qu'il usurpait, était destitué de cette autorité : par conséquent que la guerre , entreprise de cette sorte , était nonseulement dans ses excès , mais encore dans son fond , une révolte , un attentat , et en un mot un brigandage plutôt qu'une guerre légitime. Au lieu de lui reprocher son impiété à tourner ses armes infidèles contre sa patrie et contre son prince , il se contente de lui dire, comme saint Jean faisait aux soldats légitimement enrôlés sous les étendards publics : Ne faites pas de violence , et contentez-vous de votre paye*. Les catholiques et les protestants concluent d'un commun accord de cette décision de saint Jean, avec saint Augustin et les autres Pères, que la guerre sousun légitime souverain est permise : puisque saint Jean n'en reprenant que les excès, il s'ensuit qu'il en approuve le fond. Mais , par la même raison, on démontre manifestement à Calvin qu'il autorisait la guerre civile. M. Basnage répond premièrement, qu'o;i ne dit pas toujours tout dans une lettre ^\ et que Calvin avait assez expliqué ailleurs^ qu'il fallait obéir aux rois , lors même qu'Us étaient méchants et indignes de porter le sceptre. Le ministre voudrait nous donner le change. La question n'était pas s'il fallait obéir aux mauvais rois. La réforme ne prenait pas pour prétexte de sa révolte leur injustice en général , mais en particulier la seule persécution : c'était donc contre cette erreur que Calvin la devait munir, pour lui ôter les armes des mains; et il fallait lui montrer qu'à l'exemple de l'ancienne Église, on doit obéir même aux princes persécuteurs. C'est ce que devait faire un réformateur : mais c'est de quoi Calvin ne dit pas un mot dans le passage allégué par notre ministre ; et s'il eût eu ce sentiment dans le cœur , il le fallait expliquer en écrivant à un chef de la révolte : car c'est le cas d'appliquer les grandes maximes au fait particulier , et d'instruire à fond de ses devoirs celui qu'on entreprend d'enseigner.

» For. liv. X. — ' Luc, m, H. — 3 Ibid- 516. - * Calv. Init. IV , c. 20 , art. 25.

DÉFENSE

Mais M. Basnage répond en second lieu ' : que « c'était assez entreprendre contre le baron des «Adrets, que de vouloir d'abord réprimer sa fureur : «on n'obtient rien , poursuit-il, quand on demande «beaucoup.» Je vous entends, monsieur Basnage: en effet, c'est trop demander à la réforme , que de lui prescrire déposer les armes qu'elle a prises contre sa patrie. Mais si Calvin n'eût rien obtenu , si ses disciples avaient persisté contre son avis dans une guerre criminelle; la protestation qu'il eût faite contre leur infidélité eût servi de témoignage à son innocence. Je crois ici que M. Basnage se moque en son cœur de notre simplicité, de demander à Calvin de semblables déclarations. Ce n'est pas le style des ministres : nous trouvons bien dans Bèze les protestations qu'ils firent contre la paix d'Orléans , afin que la postérité fût avertie comme ils s'étaient portés dans cette affaire ^ ; mais des protestations contre la guerre civile , on n'en trouve point dans leur histoire : ce n'était pas là leur esprit , ni celui de la réforme.

M. Basnage ose soutenir cette protestation des ministres ; mais la raison qu'il en rend est admirable. « Les ministres, dit-il ^, avaient raison de « s'opposer à ce traité , puisque le prince voulait « les sacrifier à sa grandeur. » Sans doute , il valait bien mieux que les ministres le sacrifiassent à leurs intérêts , avec toute la noblesse et le peuple qui le suivait, et que toute la France fût en sang, plutôtque de blesser la délicatesse de ces docteurs, qui voulaient être les maîtres de tout. L'aveu au moins est sincère ; « mais , poursuit M. Basnage , « leurs demandes étaient justes dans le fond , puis- « qu'ils souhaitaient seulement qu'on obervàt un « édit qu'on leur avait donné : il ne s'agissait pas de « décider si la guerre était juste ou non.» Quelle erreur de prêcher la guerre , sans avoir auparavant décidé qu'elle était juste! M. Basnage se moque-t-il d'alléguer de telles raisons ? Mais les ministres ne songeaient , continue-t-il , qu'à pourvoir à la sûreté de leurs troupeaux. Nous avons fait voir ailleurs 4 que le prince y avait pourvu , et que toute la question n'était que du plus au moins; mais, en quelque façon qu'on le prenne, c'était donc un point résolu par le sentiment des ministres , que la guerre était légitime , puisqu'à quelque prix que ce fût , et aux dépens du sang de tous les Français, ils voulaien t qu'on la continuât.

Voyons maintenant les raisons par lesquelles notre auteur ose soutenir que cette guerre était juste : il les réduit à trois principales ; la première : « qu'il « s'agissait de la punition du massacre de Vassi , « commis par le duc de Guise, laquelle la reine, « avec son conseil , avait solennellement promise , « malgré les oppositions du roi de Navarre et du « cardinal de Ferrare ; et qu'ainsi les protestants « avaient droit de la demander, et de se plaindi^ « si on ne la faisait pas s.» La seconde raison de

< Basil. 518. — ' JUst. 1. II, Uv. Mi, p. 282. f'ar. liv. x. -'S Jbid.p. 520. — * Far. liv. x. — ' Ibid., p. 519.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

M. Basnage, « c'est qu'on ne s'unissait que pour un - édit que les parlements de France et les états « avaient vérifié'. » La troisième, qui paraît la plus vraisemblable , c'est que le prince, sous la conduite duquel la réforme se réunit, agissait par les ordres de la reine régente : c'était donc lui qui était muni de l'autorité publique ; et il ne regardait le duc de Guise , qui était le chef du parti contraire , que comme un particulier contre lequel on avait droit de s'élever , comme contre un ennemi de l'État*. Au reste , 1\L Basnage déclare d'abord : « qu'il ne « prétend pas traiter cette matière , épuisée par « d'autres auteurs, et qu'il touchera seulement les « réflexions que M. de Meaux a faites. » Mais c'est justement ce qu'il oublie. Sur le prétendu massacre de Fassiy ma principale remarque a été que ce n'était pas une entreprise préméditée ; ce que j'établis en un mot 3, mais d'une manière invincible, par le consentement unanime des historiens non suspects. Ma preuve est si convaincante, que M. Burnet s'y est rendu. Je lui avais fait le reproche d'avoir pris le désordre de Fassi pour -une entreprise préméditée 4 , et voici comme il y répond : «Il m'accuse (M. de Meaux) de m'étre mépris « sur le but du massacre de Vassi. Mais il n'y a « rien, dans l'anglais, qui marque que j'aie cru que « ce fût un dessein formé , et je ne suis responsable «que de l'anglaise» Je n'en sais rien, puisqu'il a donné à la version française une approbation si authentique. Quoiqu'il en soit , je le prends au mot, et je le loue de désavouer de bonne foi ce qu'il dit que son traducteur avait ajouté du sien. M. Basnage n'a qu'à l'imiter : puisqu'il le comble de tant de louanges en lui dédiant sa réponse, il ne doit pas avoir honte de suivre son exemple. Qu'il avoue donc debonne foi que ce qu'on appelle le massacre de J'assi ne fut qu'une rencontre fortuite; et que c'est un fait avéré par l'Histoire de M. de Thou , et par celle de laPopelinière, auteurs non suspects : qu'il ajoute, sur la foi des mêmes auteurs, que le duc de Guise fit ce qu'il put pour empêcher le désordre; et qu'ainsi c'était à la réforme une manifeste injustice d'exiger par tant de clameurs , ensuite par une guerre déclarée , que sans connaissance de cause, et sur la seule accusation de ses ennemis , on le punit d'un crime dont il était innocent. Mais, après tout , quand le duc de Guise serait aussi criminel que les protestants le publiaient , le faible du raisonnement de M. Basnage n'en est pas moins clair , puisque , même en lui accordant tout ce qu'il demande , on voit qu'il ne conclut rien , et qu'enfin tout ce qu'il conclut c'est que la reine , avec son conseil, ayant promis la punition de ce prétendu massacre , les protestants avaient droit de la demander, et de se plaindre si on ne la faisait. Mais qu'ils eussent droit de la demander par la force ouverte et par une guerre déclarée, ou de se plaindre les armes à la main, c'est précisément de quoi il s'agit : c'est ce qu'il fallait établir , pour jus-

• Basn., 519. — ' Ibîd., 517, 518. — ' far. liv. x. — * Ibid. - ^Crit. de l'Hist. des rariat.

tificr la réforme. Mais M, Basnage lui-même ne l'a osé dire: il a senti la loi éternelle qui lui criait, dans sa conscience, qu'on renverse l'ordre du monde, lorsque des sujets entreprennent de se faire justice à eux-mêmes contre les plus criminels, et à plus forte raison contre un innocent.

La même raison détruit encore le vain prétexte tiré des édits. Car, sans se tourmenter vainement l'esprit par là discussion des faits , dans une occasion où l'on s'accusait mutuellement d'avoir manqué à la foi donnée ; la règle invariable de la vérité décide que les sujets doivent conserver les édits qu'on leur accorde , par les mêmes voies dont ils ont dû se servir pour les mériter, c'est-à-dire par d'humbles supplications etde fidèles services. Ainsi, de quelque contravention qu'on ait à se plaindre , cette règle de la vérité et de l'ordre public revient toujours : qu'on ne se doit pas faire justice à soimême : que les sujets n'ont point de force contre la puissance publique, et que le glaive n'est donné qu'aux souverains. Nos ancêtres les martyrs n'ont pas fait la guerre à Sévère et à Valérien, pour rappeler en usage les favorables édits d'Adrien et de Marc-Aurèle ; ni à Julien l'Apostat , en faveur de ceiLX de Galère et de Maximin , de Constantin et de Constance. Le bel ordre dans un État, si toutes les plaintes de contravention aux libertés et aux droits de chaque corps se tournaient en guerre civile! Mais quel prodige d'égarement de s'imaginer qu'en donnant des privilèges, le prince donne le droit d'armer contre lui, partage son autorité, et se dégrade lui-même : ou que les grâces qu'il accordera, en faveur d'une religion contraire à la sienne , soient plus inviolables et plus sacrées, que les autres! Que si l'on nie que ces édits fussent des grâces , c'était donc de deux choses l'une , ou un effet de la violence faite au souverain, ce qui est un attentat manifeste, ou un droit légalement acquis, et une justice due à toutes les sectes; ce qui est une prétention trop nouvelle, encore même parmi les protestants , pour faire une loi.

Il n'y a donc plus aucune ressource , pour la réforme si souvent rebelle , que de dire qu'elle a armé par l'autorité publique , et d'en revenir à ces ordres secrets donnés par la reine au chef du parti. Mais d'abord il est manifeste que cette excuse n'est bonne , en tout cas, que pour les premières guerres commencées durant la régence de Catherine de Médicis. Car ce n'est qu'en cette occasion qu'où peut alléguer de tels ordres; et il n'y en a pas le moindre vestige dans les guerres qui ont suivi , depuis Charles IX jusqu'à Louis XIII de triomphante mémoire. Quelle misérable défaite, qui , dans la vaste étendue qu'ont occupée ces guerres civiles, ne trouve à justifier qu'une seule année, puisque la première guerre ne dura pas davantage ! Mais, après tout , que peut-on conclure de ces lettres de la reine ? J'y ai donné deux réponses ' , la première entièrement décisive : " Que la reine , qui appelait en secret le prince de « Condé au secours du roi son fils , n'en avait pas « le pouvoir ; puisqu'on est d'accord que la régence

' Far. liv. x.

DÉFENSE

.. lui avait ét<; déférée à condition de ne rien faire de «conséquence que dans le conseil, a vecla participation » et de l'avis d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre, « comme premier prince du sang et lieutenant géné- • rai du roi dans toutes ses provinces et dans toutes « ses armées, durant sa minorité. » C'est ce que portaitl'actedetutellearrêtédansles états généraux: i„ f^u «o,» orvr.ctinf na>» l'hîctnîrp' fîpttp, rftiinnse fer-

le fait est constant par I

'histoire'. Cette réponse ferme la bouche aux protestants : aussi M. Basnage, qui avait promis de répondre à mes réflexions, demeure muet à celle-ci, comme il fait dans tout son ouvrage à celles qui sont les plus décisives : on appelle cela répondre à YHistoire des Fariations, comme si répondre était faire un livre , et lui donner un vain titre.

Le ministre, qui passe sous silence un endroit si essentiel de ma réponse, en touche un autre, mais pour le corrom[)re. M. de Meaux soutient que le duc de Guise ne faisait rien que par l'ordre du roi"". Il m'impose : il n'était pas même question des ordres du roi, qui était mineur, et qui avait à peine douze ans : je parle du roi de Navarre , et je dis , ce qui est certain, que le duc de Guise ne fit rien que par les ordres du roi^, comme il devait. Le ministre, qui n'a rien à dire à une réponse si précise , change mes paroles : est-ce là répondre, ou se moquer et insulter à la foi publique? Il poursuit : « Maimbourg ne « chicane point ; et il avoue que la reine écrivit coup « sur coup quatre lettres extrêmement fortes , où « elle conjure le prince de Condé de conserver la « mère , les enfants et le royaume , en dépit de ceux « qui voulaient tout perdre'^. » On dirait, à entendre le ministre, que je dissimule ces lettres; mais j'en rapporte tous les termes qu'il a relevés, et je reconnais que la reine les écrivit pour prier ce prince de vouloir bien conserver la mère et les enfants, et tout le royaume, contre ceux qui voulaient tout perdre^. Est-ce chicaner sur ces lettres que de les rapporter de si bonne foi ? Mais j'ajoute ce que vous taisez , monsieur Basnage : que la reine, qui écrivait en ces termes, et qui semblait vouloir se livrer avec le roi et ses enfants au chef d'un parti rebelle et aux huguenots , n'en avait pas le pouvoir : répondez , si vous pouvez ; et si vous ne pouvez pas , comme vous l'avouez assez par votre silence, cessez de tromper le monde par une vaine apparence de réponse.

J'avais fait une autre remarque qui n'était pas moins décisive : « que ces sentiments de la reine ne « durèrent qu'un moment ; qu'après qu'elle se fut « rassurée , elle rentra de bonne foi dans le senti- « ment du roi de Navarre , et qu'elle fit ce qu'elle « put, par de continuelles négociations avec le prin- « ce de Condé, pour le ramener à son devoir. » Tous ces faits, que j'avais rapportés dans l'Histoire des Variations^, sont incontestables , et en effet ne sont pas contestés par M. Basnage. J'ajoute encore, dans le même endroit, que la reine écrivit ces lettres « en secret, par ses émissaires, de peur qu'en

• Thuan. 1. 1, lib. x\y\, 719. Êdit. 1606. — » Basn. ihid. p. 517. — ' Far. liv. x. — * Basn. p. 518. — ' P'ar Iw. x. •— « Far. liv. X. thuan. l. ii, lih. xxix.

« favorisant la nouvelle religion , elle ne perdit l'a- « mitié des grands et du peuple, et qu'on ne lui ôtât « enfin la régence. » Ce sont les propres termes de M. de Thou : et voilà ce qui fit prendre de meilleurs conseils à cette princesse, que son ambition avait jetée d'abord dans des conseils désespérés. M. Basnage n'a rien à répondre, sinon que la reine changea , parce qu'elle se vit opprimée par les Guises , quHl fallut flatter^. Il dissimule que tout se faisait par les ordres du roi de Navarre , selon l'acte de tutelle autorisé par les états ; et qu'à la réserve du prince de Condé et de l'amiral , ce roi avait avec lui les autres princes du sang , les grands du royaume , le connétable et les principaux officiers de la couronne , la ville et le parlement de Paris , les parlements , les provinces, et en un mot toutes les forces de l'État. M. Basnage oublie tout cela , et il appelle oppression les ordres publics : tout cela étaient les rebelles et les ennemis de F État : et le prince de Condé fut le seul fidèle , à cause qu'il avait pour lui les huguenots seuls , et qu'il était à leur tête. Peut-on s'aveugler soi-même jusqu'à cet excès , sans être frappé de l'esprit d'étourdissement ?

Si l'on se souvient maintenant de ce qu'entreprit peu de temps après , et dans les secondes guerres , ce parti fidèle et si obéissant à la reine , on sera bien plus étonné. Il appela l'étranger au sein du royaume : il livra le Havre-de-Grâce , c'est-à-dire la clef du royaume, aux Anglais, anciens ennemis de l'État, et les consola de la perte de Calais et de Boulogne. Il n'y avait point là de lettres de la régente : elle fut contrainte de prendre la fuite avec le roi , devant ce parti fidèle : on les attaqua dans le chemin, au milieu de ce redoutable bataillon de Suisses : il fallut fuir pendant la nuit, et achever le voyage avec les terreurs qu'on sait : cependant ceux qui poursuivaient le roi et la reine, sans garder aucune mesure , étaient les fidèles sujets ; et ceux qui les gardaient étaient les rebelles.

M. Basnage , qui se tait à tous ces excès , croi t excuser la réforme en nous alléguant en tout cas d'autres rébellions : il n'a que de tels exemples pour se soutenir. Mais toutes les rébellions sont faibles, à comparaison de celles de la réforme : les rois , pour ne pas ici répéter le reste , s'y sont vus assiégés dans leurs palais, comme François II à Amboise, et au milieu de leurs gardes, comme Charles IX dans la fuite de Meaux à Paris. Quelle rébellion poussa jamais plus loin son audace.? Oubliera-t-on cette réponse de Montbrunà une lettre où Henri III lui parlait naturellement avec l'autorité convenable à un roi envers son sujet ? Que lui répondit ce fier réformé : « Quoi, dit-il», le roi m'écrit comme roi, « et comme si je devais le reconnaître ? Je veux « bien qu'il sache que cela serait bon en temps de « paix , et que lors je le reconnaîtrais pour tel ; « mais en temps de guerre , qu'on a le bras armé « et le cul sur la selle , tout le monde est compa- « gnon. >• C'est l'esprit qui régnait dans le parti ; et

» Ibid. 518. — * Brant. L. Lab. Addil aux Mtm. de Cashln,. font. 11. p. G4X

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

]c ne Onirais jamais , si je commençais à raconter les paroles et, ce qui est pis, les actions insolentes des héros de la réforme.

Si ce ne sont là des rébellions et des félonies manifestes , je n'en connais plus dans les histoires. Encore pour les autres révoltes, on en rougit; mais pour celles-ci , on les soutient , on les loue, on les imite : il le faut bien , puisqu'elles ont été faites par religion, et autorisées par les synodes.

M. Basnage ose le nier, et nous avons déjà dit que par là il se réfute lui-même. Car si ces conjurations et ces guerres sont légitimes , pourquoi en rougir, et n'oser y faire entrer les synodes ? Mais c'est que l'iniquité se dément toujours elle-même; ces révoltes couvrent de honte ceux qui les soutiennent : ce sont de bonnes actions , disent les ministres; mais que chacun serait plus aise de n'avoir point faites , et dont on voudrait du moins pouvoir laver les synodes.

Le ministre le tente vainement, et il est encore plus faible et plus faux dans cet endroit de sa réponse, que dans tous les autres : on le va voir. La pièce la plus décisive contre la réforme est un décret du synode national de Lyon en 1563, dès l'origine des guerres. Kous en avons produit deux articles , que, malgré leur ennuyeuse longueur, je ne craindrai pas de remettre encore devant les yeux du lecteur. Car il faut une fois confondre ces infidèles écrivains , qui osent nier les faits les plus constants. J'ai donc produit deux articles de ce synode' : le xxxvm", où il est écrit « qu'un minis- « tre de Limosin, qui autrement s'était bien « POBTÉ , a écrit à la reine-mère qu'il n'avait ja- « mais consenti au port des armes, jaçoit qu'il y ait « consenti et contribué ; item : qu'il promettait de « ne plus prêcher , jusqu'à ce que le roi le lui per- « mettrait. Depuis , connaissant sa faute , il en a « fait confession publique devant tout le peuple ; « et un jour de cène, en la présence de tous les mi- « nistres du pays et de tous les fidèles : on demande « s'il peut rentrer dans sa charge.? On est d'avis « que cela suffit : toutefois il écrira à celui qui l'a « fait tenter, pour lui faire connaître sa pénitence : « etlepriera-t-onqu'onlefasseentendrcALAHEiNE, « et là où il adviendrait que le scandale en arrivât « à son Église : et sera en la prudence du synode « de Limosin de le changer de lieu. »

L'autre article du même synode, qui est le xLvm"', n'est pas moins exprès ; « Un abbé venu, ■V dit-on, à la connaissance de l'Évangile, a brillé ses « titres , et n'a pas permis depuis six ans qu'on « ait chanté messe en l'abbaye ; ains s'est toujours

« PORTÉ FIDÈLEMENT, et 3 porté LES ARMES

« pour maintenir l'Évangile : il doit être reçu à " la cène, » conclut tout le synode national.

Voilà qui est clair : il n'y faut point de notes , ni de commentaire : c'est le décret d'un synode national , qu'on a en forme authentique avec tous les autres ; c'est l'acte d'un de ces synodes où , selon ia discipline de nos réformés , se fait la suprême et

' Far. Uv. x. F* Averl.

finale résolution, tant au dogme qu'en la discipline, et il n'y a rien au-dessus dans la réforme : tout y enseigne , tout y autorise , tout y respire la guerre et la désobéissance. Que fera ici M. Basnage? ce que font les avocats des causes déplorées : ce que lui-même il fait partout dans sa réponse , comme on a vu , et comme on verra dans toute la suite. C'est de passer sous silence ce qui ne souffre aucune réplique ; et si on trouve un petit mot par où l'on puisse embrouiller la matière, de s'y accrocher par une basse chicane. L'article de l'abbé est d'une nature à ne point souffrir de repartie : les circonstances du fait sont trop bien marquées : c'est un abbé huguenot, qui garde six ans son abbaye, sans en acquitter aucune charge , ni faire dire aucune partie de l'office; les revenus l'accommodaient, et c'est assez pour garder le bénéfice : ce qui l'excuse envers la réforme, c'est qu'il a brûlé tous les titres , pour abolir la mémoire de l'intention des fondateurs, et toutes les marques de la papauté, dans son abbaye. Car, au reste, un homme de main comme lui n'avait besoin que de la force pour se maintenir dans la possession : et un abbé de cette trempe, qui sait se porter fidèlement et prendre les armes pour VÈva ngile , n'a que faire de titre. Voilà au moins le cas bien posé, la cause de la guerre bien expliquée, l'abbaye en très-bonnes mains : on reçoit l'abbé à la cène, et la guerre qu'il fait à son roi et à sa patrie lui en ouvre les entrées. Il n'y a ici qu'à se taire, comme fait M. Basnage.

Personne ne peut douter que l'article du même synode sur le ministre limosin , ne soit de même esprit et de même sens : mais parce qu'il y est parlé du déni, que fait le ministre, d'avoir consenti au port des armes, jaçoit qu'il y eût consenti et contribué, et de la promesse qu'il fait de ne prêcher plus sans la permission du roi; RL Basnage s'attache à ces derniers points : « Il suffit , dit-il' , de « savoir lire pour voir que la censure tombe sur « deux choses : la première , que le ministre avait « proféré un mensonge public en écrivant à la reine « qu'il n'avait jamais consenti au port des armes , « quoiqu'il y eût consenti et contribué : et la se- « conde, parce qu'il abandonnait son ministère. 11 « ne s'agissait donc pas de la repentance de ce mi- « nistre, et encore moins d'une décision en faveur « de la guerre. » Quoi ! le ministre n'est pas louéde s'être bien porté d'ailleurs , et à"" avoir contribué comme les autres au port des armes ? Ce n'est pas là tout l'air du décret; et cet homme n'est pas continué dans le ministère, encore qu'il ait consenti et contribué à la guerre : en sorte que tout le scandale qu'il a donné à l'Église, c'est d'avoir eu honte de sa révolte , et d'avoir promis, sur ce fondement, de ne prêcher plus .' J'en appelle à la conscience des sages lecteurs. Car aussi, pourquoi le synode aurait-il refusé à ce ministre la louange de consentir à la guerre, puisqu'on a bien loué l'abbé de l'avoir faite lui-même.-' Et quand nous voudrions nous attacher à ce que M. Basnage reconnaît pour

' Bnsn. l. il , art. Vi, p. 518, et Jtmeu.

DÉFENSE

la seule cause de la censure : si la guerre contre sa patrie et contre son roi était réputée dans le synode un fait honteux et reniable , comme on parle, serait-ce un si grand scandale de le désavouer? Si contribuer à la révolte , en y animant les peuples , eût été réputé un attentat contre son roi et sa patrie, quelle honte y aurait-il eu d'abandonner le ministère dont on aurait abusé? N'eût-il pas fallu se souvenir de cette parole du Saint-Esprit : Dieu a dit au pécheur : Pourquoi annonces-tu ma justice, et portes-tu mon alliance dans ta bouche ? Tu as haï la discipline , et tu as rejeté ma parole loin de toi : tu t'es joint avec les voleurs ' : ou , ce qui n'est pas moins impie : Tu as augmenté le nombre des rebelles , et tu as allumé dans ta patrie le flambeau de la guerre civile : ta bouche a abondé en malice , et ta langue a été adroite à forger des fraudes, pour engager dans la révolte ceux qui écoutaient tes discours ? Quoi de plus juste en cet état que d'abdiquer le ministère donton auraitabusé contre son prince, et du moins de ne le reprendre qu'avec sa permission ? Mais ce qui ferait l'édilication d'une vraie Église, fait un scandale dans. la réforme : il faut que toutes les Églises du parti , il faut que la reine même sache qu'on se repent d'avoir eu la guerre civile en horreur ; et il ne reste que ce moyen-là d'être maintenu dans le ministère. Voilà comme M. Basnage sauve son Église et le synode national de Lyon. M. Jurieu est plus sincère : il a tâché , comme les autres , de déguiser autant qu'il a pu le fait des guerres civiles : lorsqu'il a vu qu'on savait le décret du synode national , il a reconnu la vérité ; mais aussi en même temps il a repris son audace , qu'il n'avait quittée que pour un moment: et, dit-il», M. de Meaux doit savoir que nous ne nous faisons pas une honte de ces décisions de nos synodes. Voilà deux ministres bien opposés : l'un accorde ce que l'autre nie : l'un est contraint d'avouer que le synode approuve la prise des armes , et soutient qu'il a eu raison de le faire; l'autre, qui ne s'est pas encore durci le front jusqu'à croire que les synodes doivent autoriser de tels excès, ne se sauve qu'en niant un fait constant : mais la réforme demeure toujours également confondue , soit qu'elle craigne d'avouer ce fait honteux , ou qu'elle ait l'audace de le soutenir.

La question est terminée par ces seuls décrets d'un synode si solennel, et si suivi dans tout le parti. Mais j'ai encore d'autres synodes à produire , et ce sont ceux des vaudois calvinisés , en l'an 1560.

C'est ici que M. Basnage semble triompher, puisqu'il se vante d'avoir prouvé que je cite faux; et voici comment : « On tâche, dit-iP,en passant « d'Allemagne dans les vallées de Piémont , d'y « trouver quelque ombre de rébellion. » Que le lecteur attentif prenne garde à ces paroles , o?i tâche (c'est de moi qu'il parle) de trouver dans les vallées quelque ombre de rébellion ; il n'y a donc eu dans ces vallées , selon le ministre , ni aucun attentat

contre le prince , ni pas même une ombre de rébellion. D'où viennent donc tant de sièges , tant de combats, et tant de sang répandu? Mais, sans encore entrer ;dans ce détail, que M. de Thou et la Popelinière racontent si amplement ; que répondrat-on au traité transcrit mot à mot par ces historiens' , dont voici le commencement : Capitulation et articles dernièrement accordés entre M. de Raconis, de la part de Son Altesse, et ceux des vallées de Piémont, appelés vaudois. Il en rapporte les paroles, et conclut ainsi : Que l'on expédiera lettres-patentes de Son Altesse , par lesquelles il constatera qu'il fait rémission etpardon à ceux des vallées d'Angrogne, et des autres, qu'il nomme toutes , tant pour avoir pris les armes contre Son Altesse , que contre les seigneurs etgentils hommes particuliers [à qui ces lieux appartenaient], lesquels il reçoit et tient en sa sauvegarde particulière. Voilà , ce me semble, toutes les vallées spécifiées avec assez de soin , qui toutes ensemble demandent pardon d'avoir pris les armes contre leurs seigneurs et contre leur prince souverain. Cependant , à entendre notre ministre , il n'y a pas eu parmi les vaudois une ombre de rébellion, et c'est en vain que M. de Meaux tâche d'y en trouver le moindre vestige. Ce traité , que j'ai tiré de la Popelinière , est raconté en un mot, mais toujours dans le même sens, par M. de Thou, puisqu'il dit qu'on fit un traité d'amnistie, par lequel le prince pardonnait à ses sujets des vallées tout ce qui s'était passé dans lesguerres^. Cependant M. Basnage m'insulte, comme si j'avais faussement cité ces deux auteurs. Je rapporterai ses paroles , afin qu'on voie une fois ce qu'il faut croire de son jugement et de sa sincérité. « Les Vaudois , dit M. de Meaux , avaient «enseigné tout nouvellement cette doctrine (qu'on « pouvait armer contre son prince ; et la guerre « fut entreprise dans les vallées contre les ducs de «Savoie, qui en étaient les souverains^.» Je reconnais mes paroles ; et il est vrai que je donne pour garants M. de Thou et la Popelinière , deux historiens non suspects. Écoutons sur cela M. Basnage : « On cite M. de Thou pour le prouver : « mais il dit précisément le contraire de ce que M. «de Meaux lui fait dire. Il est vrai, poursuit M. « Basnage 4, que les ministres permirent aux vau- « dois de repousser la violence de quelques soldats « qui s'attroupaient pour les piller; car il est permis « de s'armer contre des voleurs. Mais quand les ar- « mées du duc de Savoie , commandées par un chef, « s'approchèrent , M. de Thou dit qu'on délibéra « s'il était permis de prendre les armes contre son « prince pour la défense de la religion , et que les « syndics et les pasteurs des vallées décidèrent que « cette défense n'était point permise ; qu'il fallait « se retirer sur les montagnes, et se reposer sur « la bonté de Dieu, qui n'abandonnerait pas ses en- « fants : et il remarque, comme une espèce de pro- « dige, qu'après cette décision il n'y en eut pas

, , ,^ . „ „ ' ^" ^"V- '• '' '*■''• vu,/- 253. - i rhum. t. Il , m. xxvii,

' Ps. XLix. — ' Lelt. IX. - - » Basn. II, part. c. vi, |). ■j.lo. l p. 18. - » Basn. ibiil. — » Ibid.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

<< un soûl qui ne quittât ses maisons et ses biens , n au lieu de les défendre. » Ainsi, conclut le ministre « on ne peut parler d'une manière plus con- « traire à M. de Meaux.» Il est vrai , si ces belles résolutions avaient duré. Mais le ministre déguise d'une étrange sorte ce qu'ajoute M. de Thou. « Il « ajoute, dit M. Basnage, que dans la suite quelques « ministres varièrent , s'imaginant qu'on pouvait « se défendre , parce qu'il ne s'agissait point de la « religion , mais de la conservation de ses femmes « et de ses enfants , qui allaient être immolés à la « violence des persécuteurs ; et que d'ailleurs on « ne faisait pas la guerre à son souverain , mais au « pape , qui était l'auteur de cette violence. Mais , <• continue M. Basnage , ces raisons, qui étaient sou- « tenues par les mouvements de la nature, ne « furent point suivies, et on demeura ferme dans la « première décision. La Popelinière rapporte pré- '< Gisement la même chose que M. de Thou : et ces « deux historiens font voir que M. de Meaux est K souverainement injuste dans ses accusations. »

Où me cacherai je , si j'ai falsifié si honteusement les deux historiens que je produis.' Mais aussi que répondra M. Basnage , si c'est lui qui les a tronqués? La chose n'est pas douteuse , puisqu'il ne fallait que continuer un moment la lecture deM.de Thou pour y trouver, trois pages après', «que les pasteurs d'AngrognecHANGÈfiENT d'avis, «et résolurent, d'un commun consentement, « qu'on dé fendrait dorénavant la religion par les « armes. »

Après une si honteuse dissimulation de M. Basnage , oij un passage si clair est entièrement retranché de l'histoire de M. de Thou, il n'y aura plus que les aveugles qui ne verront pas que les ministres , lorsqu'ils nous répondent , ne songent qu'à faire dire qu'ils ont répondu , et entretenir la réputation du parti , sans au reste se mettre en peine de répliquer rien de sincère ni de sérieux. Ne laissons pas de faire voir à IM. Basnage la conduite des nouveaux martyrs dont il nous vante la constance. M. de Thou lui apprendra que cette courageuse résolution de tout perdre , jusqu'à sa vie'', plutôt que de résister à son souverain , ne dura que peu de jours , puisqu'un peu après , l'armée du duc de Savoie s'étant avancée sous la conduite du comte de la Trinité , les habitants prirent les armes, qu'ils avaient auparavant rejetées; qu'ils combattirent jusqu'à la nuit , résolus de maintenir leur religion jusques au dernier soupir; qu'ils envoyèrent demander secours à ceux de Pérouse , et même à ceux de Pragelas, dans le royaume de France : que le comte de la Trinité, craignant de les pousser au désespoir, les porta à entrer en quelque accommodement ; qu'ils présentèrent une requête au prince, où ils lui promettaient une prompte et inviolable fidélité , et lui demandaient pardon pour ceux qui avaient pris les armes par une extrême nécessité et comme par désespoir , le suppliant de leur

* Thuan. t. u, lib. xxvii, p. 15. — » Ibid. p. 12.

laisser la liberté de leurs consciences' : que les députés n'ayant rapporté de la part du duc que des ordres qui parurent trop rigoureux à ceux de Luzerne et de Bobio , ils écrivirent à Pragelas et aux autres vallées du royaume de France, pour leur demander conseil et secours » ; qu'il se fit un traité entre eux de s'entre-secourir mutuellement, sans jamais pouvoir traiter d'accommodement les uns sans les autres : que les habitants , enflés du succès de ce traité, résolurent de refuser les conditions imposées parle duc, et désavouèrent leurs députés qui les avaient accordées : que , pour confirmer l'alliance par quelque entreprise mémorable. Us pillèrent les vallées voisines , et , sous prétexte d'aller entendre le sermon dans une église , en renversèrent les autels et les images : qu'un corps de troupes du duc , qui venaient exécuter le traité que les députés des vallées avaient conclu , trouvèrent , au lieu de la paix qu'ils attendaient , tous les habitants armés, qui les poussèrent jusque dans la citadelle, où ils les contraignirent de se rendre à discrétion ; et qu'enfin le comte de la Trinité étant venu à Luzerne avec son armée, et ayant mis garnison dans Saint-Jean , ce fut alors qu'on changea d'avis , comme on a vu, et qu'après avoir conclu qu'on prendrait les armes contre le duc, on confirma F accord arrêté avec ceux de Pragelas.

M. Basnage a raison de dire que la Popelinière a raconté précisément la même chose^. Voilà comme ces deux auteurs disent positivement le contraire de ce que M. de Meaux en a rapporté. Les vaudois de l'obéissance de Savoie , par le commun avisde leurs pasteurs, ont renoncé à la patience et au martyre , dont d'abord ils avaient eu quelque idée : ceux de Pragelas , sujets du roi , qui font de telles confédérations avec des étrangers sans la permission de leur prince, ne sont pas moins criminels ; et voilà tout ce qui restait de vaudois coupables manifestement de la rébellion , dont le ministre avait entrepris de les excuser , jusqu'à dire qu'on n'en trouva pas même l'ombre parmi eux.

Cependant c'était ici cette réponse dont on me menaçait il y a deux ans , et qui devait me convaincre d'énormes infidélités. Les ministres ne manquent pas de se vanter les uns les autres , et ils éblouissent les simples par cet artifice. M. Jurieu a publié qu'on saurait bien me montrer que j'avais falsifié beaucoup de passages dans l'Histoire des Variations., sans néanmoins en marquer un seul. Dans sa petite critique de trente-six pages, M. Burnet , qui se vante d'avoir détruit toute mon histoire , ajoute qu'une belle plume , et trop belle à son gré pour la matière oie elle s'emploie , me fera voir mon peu de sincérité. A la vérité , ces messieurs n'ont pas voulu se charger de cette recherche; et M. Burnet me passe tous les faits que j'ai rapportés sur sa réforme anglicane et sur son Cranmer , aussi bien que sur ses autres héros"* , sans en contredire aucun : aussi ne le peut-il pas , puisque

■ Thuan. t. u , Uh. xxvii, p. 13. — ' Ibid. 14. — ' Pn^ l tr.Vli. -- * Burn. Crit. des Far. n. Xl,p. 32.

DEFENSE

je les ai pris do lui-même. La gloire de découvrir mes prétendues faussetés dans la conduite variable dont j'ai convaincu la réforme , était laissée à M. Basnage, qui répète aussi à toutes les pages que je n'ai rien vu par moi-même ; que j'ai suivi en aveugle mes compilateurs , en relisant tout au plus les endroits qu'ils m'avaient marqués, sans considérer tout le reste , et qu'aussi je suis convaincu de faux partons les auteurs quejeproduis : mais c'est principalement dans le fait des guerres civiles , qu'il prétend m'avoir convaincu de ces honteuses falsifications; et son frère, qui fait ce qu'il peut dans son Histoire des Ouvrages des Savants pour lui préparer un théâtre favorable , a remarqué en particulier que c'est sur les guerres de France et d'Allemagne, qu'on accuse M. de Meaux de bien des infidélités^. On a vu les principales dont on m'accusait , et on peut juger maintenant de la sincérité de M. Basnage.

Ce ministre, trop aisément ébloui par la belle résolution que les vaudois avaient fait paraître, n'a pas voulu passer outre, ni pousser plus loin son récit. La décision des vaudois était en effet plus forte encore que M. Basnage ne nous l'a représentée; puisqu'au lieu de dire simplement que la défense n'était pas permise contre son prince, M. de Thou leur fait dire : loin qu'on pût défendre sa maison et ses biens , qu'i/ n'était pas même permis de défendre sa vie contre son souverai7i. Mais ces courageuses maximes, si promptement démenties par des maximes contraires , ne servent qu'à justifier ce que j'ai dit des variations de la réforme , qui d'une part a été forcée par la vérité à reconnaître ce qu'on doit au prince et à la patrie; et de l'autre y a renoncé par d'expresses décisions.

On peut voir encore en cette occasion ce qu'on doit attendre de notre ministre sur l'histoire des albigeois et des vaudois , où il prend le ton de vainqueur, d'une manière qui, à ce qu'on dit, a ébloui tout le parti : mais j'espère qu'il faudra bientôt déposer cet air superbe ; et dès à présent on peut voir combien l'histoire vaudoise est inconnue à cet auteur, en la reprenant dès son origine, puisqu'il en ignore même ce qui s'est passé du temps de nos pères : jusqu'à nous donner les vaudois de ce dernier temps comme des gens où l'on cherche en vain une ombre de rébellion , et leurs barbes comme des docteurs qui n'ont jamais varié dans une partie si essentielle de la doctrine chrétienne.

Après leur décision, qui fut prononcée en 1561 , toute la réforme retentit de décrets semblables , ou la domination fut ravilie, et la majesté blasphémée. En 1562, une assemblée tenue à Paris, où étaient les principaux de l'Église, résolut qu'on prendrait les armes, si la nécessité amenait les Églises à ce point » : c'est Bèze qui le raconte dans son Histoire ecclésiastique ^. Pour excuser l'Église de cet attentat , M. Basnage fait semblant de vou-

' Hisl. des 0«jf. des Sav. mois de Dec. 89 , Janv. et Fév, »( , p. 250. - ' rar. liv. x. - ' Liv. M.

loir douter si ces principaux de l'Église étaient ecclésiastiques, ou plutôt laïques'. Sans doute, il y avait beaucoup de laïques; puisque les assemblées de la réforme les plus ecclésiastiqiressontcomposées d'anciens, c'est-à-dire de purs laïques, plus que de ministres. Mais enfin s'il y eut de l'ordre dans celte assemblée, où la question proposée regardait la religion et la conscience , les ministres y devaient tenir le premier rang : et sans s'arrêter à ces chicanes de M. Basnage, Castelnau, dont il loue l'histoire, nous apprend qu'au commencement de la guerre civile « les huguenots firent assembler « le synode général en la ville d'Orléans, où il fut « délibéré des moyens de faire une armée, d'amas- « ser de l'argent , lever des gens de tous côtés , et « enrôler tous ceux qui pourraient porter les ar- « mes. Puis ils firent publier jeûnes et prières so- « lennelles par toutes leurs Églises , pour éviter les « dangers et persécutions qui se présentaient con- « tre eux '. »

Qu'on dise encore que ce synode général n'était pas une assemblée ecclésiastique, ou qu'on n'y approuva pas la prise des armes contre le roi et la patrie. On n'en demeura pas là : il se tint encore un synode à Saint- Jean-d'Angely, où la question étant proposée « s'il était permis par la parole de Dieu « de prendre les armes pour la liberté de conscien- « ce, et pour délivrer le roi et la reine, contre « ceux qui violent les édits et contre les per- « turbateurs du repos public; il fut décidé qu'on « le pouvait 3. » Laissons à part les prétextes qui ne manquent jamais à la révolte , et dont aussi nous avons vu la vanité. Enfin le fait est constant , et un synode résolut, par la parole de Dieu, que des sujets peuvent armer sans ordre du prince, et se soulever contre lui , sous prétexte de le délivrer. Car on voulait le tenir pour captif entre les bras des princes du sang, à qui les états généraux l'avaient confié, et dans le sein, pour ainsi parler, de son parlement et de sa ville capitale. C'était là qu'il était captif selon la réforme, et il eût été entièrement libre entre les mains du prince de Condé et des huguenots. Le synode le décide ainsi ; et afin que rien ne manque à l'iniquité, la parole de Dieu y est employée. La même chose fut résolue dans un synode de Saintes, pour raffermir ceux qui doutaient « si cette guerre était licite; atten- « du que le roi et la reine sa mère ayant l'admi- « nistration du royaume par les états, et le roi « de Navarre, lieutenant général, représentant la « personne du roi , tenaient le parti contraire 4. » Voilà du moins le fait bien posé; et on supposait la régente bien revenue de l'erreur où son ambition inquiète l'avait plongée. Elle tenait le parti contraire, et demeurait bien unie avec le roi de Navarre , représentant la personne du roi par l'autorité des états. Mais le prince de Condé, son cadet, avait lui seul plus d'autorité que tout cela , parce

' r. I , //. part. ch. VI , /j. 619. ■— ' Mém. de Castelnau, t.m. — ^Thu.t.u, l. x\\,p. 104, an. 1562.- ♦ Thu. Ibid. Lu Pop. l. VIII, /. Ô32.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

qu'il se disait réformé, et qu'il était le chef du parti : en sorte que ce synode , où il y avait soixante ministres, résolut /?ar la parole de Dieu ( sans laquelle on ne résout rien dans la réforme) que la guerre n'était pas seulement permise et légitime, mais encore absolument nécessaire; ce qui fut ainsi décidé, pour user de leurs propres termes , toutes objections et doutes bieri débattus par tout droit divin et humain. Voilà, ce me semble , assez de synodes, assez d'assemblées et assez de décrets pour autoriser la guerre civile ; et néanmoins on en vint encore à la résolution du synode national de Lyon , que nous avons rapportée , qui confirma et exécuta toutes les résolutions précédentes, en leur donnant la dernière force qu'elles pouvaient recevoir dans le parti. Et après cela je suis \\n faussaire d'accuser toute la réforme d'avoir entrepris la guerre civile par principe de religion , et en corps d'Église !

Il n'y a encore qu'à se souvenir des décisions de Calvin. Il n'y a qu'à rappeler celles de Bèze, qui se glorifie « d'avoir averti de leur devoir, tant » en public par ses prédications , que par lettres « et de parole , tant M. le prince de Condé que M. « l'amiral et tous autres seigneurs et gens de tou- « tes qualités, faisant profession de l'Évangile, « pour les induire à maintenir, par tous moyens à « eux possibles, l'autorité des édits du roi et l'in- « nocence des pauvres opprimés : et depuis , pour- « suit ce réformateur, il a toujours continué dans « la même volonté , exhortant toutefois un chacun « d'user des armes en la plus grande modestie qu'il « est possible, et de chercher après l'honneur de « Dieu la paix sur toutes choses , pourvu qu'on " NE se laisse décevoir '. » C'cst assez, en autorisant la révolte, que d'y recommander la modestie; comme si on pouvait être à la fois et modeste et rebelle contre son roi.

Les ministres étaient si ardents à prêcher la guerre, que les Rochelois, résolus au commencement à demeurer dans l'obéissance, furent contraints de chasser Ambroise Faget , dont les prêches séditieux les animaient à prendre les armes. Le fait est constant par Aubigné' et par d'autres historiens. Il fallait bannir les ministres, lorsqu'on voulait demeurer dans son devoir; et nous avons vu qu'on ne put conclure la paix, après le siège d'Orléans, qu'en excluant les ministres de toutes les délibérations 3. Il ne faut donc plus demander si l'assemblée de Paris, où l'on résolut de prendre les armes , était gouvernée par les ministres ; et la protestation qu'ils publièrent contre cette paix fît bien voir de qui venaient les conseils de la guerre.

Je ne dois pas omettre ici la lettre que la prétendue Église de Paris écrivit à la reine Catherine 4, parce qu'elle est d'un style extraordinaire envers une reine , et confirme admirablement tout ce qu'on a vu de l'esprit de la réforme. Elle fut écrite en 1560, un peu avant la condamnation

» Ci-dessus , et Far. liv. \. Bez. Hist. liv. vi. — i Liv. m, f . 6. — 5 Ci-dessus. — ♦ Bez liv. n, j> 227.

d'Anne du Bourg : et la lellre porte « que si on « attentait plus outre contre lui et les autres chré- « tiens , il y aurait grand danger de troubles et « émotions, et que les hommes , pressés par trop « grande violence, ne ressemblassent aux eaux « d'un étang, la chaussée duquel rompue, les eaux « n'apportaient par leur impétuosité que ruine et « dommage aux terres voisines : non, poursui- « vaient-ils , que cela avînt par ceux qui dessous « leur ministère avaient embrassé la réformation « de l'Évangile, car elle devait attendre d'eux toute « obéissance ; mais pour ce qu'il y en avait d'autres, « en plus grand nombre cent fois , qui connaissant « les abus du pape , et ne s'étant encore rangés à « la discipHne ecclésiastique, ne pourraient sou- « FHiR la persécution : de quoi ils avaient bien « voulu l'avertir, afin qu'avenant quelque méchef , « elle ne pensât celui procéder d'eux. »

Bèze nous a conservé cette lettre , et on y remarque deux choses contraires. En apparence, on y promettait une obéissance inviolable. Le royaume n"a rien à craindre, disent les ministres, de ceux qui se sont soumis à leur ministère : il n'y a que ceux des réformés qui ne sont pas encore rangés à la A\sc\\)\mç^ ., qui ne pourront souffrir la persécution : les autres, à les ouïr, so nt à toute épreuve. Voilà parler en sujets, à qui la loi éternelle fait sentir leur devoir. Mais ils ne demeurent pas longtemps sur ce ton soumis : on les aurait crus trop endurants; et ils ajoutent aussitôt après qu'il y en a beaucoup d'autres parmi eux de qui tout est à craindre, jusqu'aux plus grands excès et jusqu'aux débordements les plus furieux : ainsi ils diront, si vous voulez, avec saint Paul, pour exagérer leur patience : Nous sommes comme des brebis destinées à la boucherie • : mais si vous les pressez, ils tiendront bientôt un autre langage, et vous diront hardiment : Ne vous y trompez pas : nous ne sommes pas si brebis ni si patients que vous pourriez croire : il est vrai qu'il y en a parmi vous dont vous n'avez rien à craindre: mais le nombre en est petit, le nombre des emportés est cen^/oi5p/tf5 grand. Que ne devait-on craindre de cette réforme ? Au lieu que les premiers chrétiens disaient aux empereurs et à tout l'empire, comme on a vu dans le précédent Avertissement » : Vous n'avez rien à craindre de nous; ceux-ci écrivent à la reine : Tout est à craindre. Leurs menaces ne furent pas vaines : tôt après on les vit suivies de la conjuration d'Amboise, de la prise universelle des armes , des décrets de trente synodes qui les autorisaient : tout, et peuples et ministres même, et synodes et consistoires, passa aux rangs de ces âmes indisciplinées dont on avait menacé la reine : on vit cette prétendue Église de Paris, qui promettait selon l'Évangile une soumission à toute épreuve , sonner le tocsin pour animer toutes les autres à la guerre; et les ministres, qui avertissaient que les peuples , comme les eaux d'un étang, pourraient enfin rompre leurs digues , furent les premiers à les lever.

' Rom. vui, 39. - » /^ Avert.

43? DÉFENSE

Cette seule lettre est capable de poussera bout les Jurieu , les Burnet , les Basnage , et en un mot tous les écrivains de la réforme. Car, d'un côté , la prétendue Église de Paris promet une obéissance à toute épreuve , et malgré la persécution ; ce qu'elle n'aurait pas fait, si elle ne s'y fût sentie obligée par la règle de la vérité : de l'autre , elle menace le roi , en la personne de la reine sa mère , et lui fait en effet la guerre un an ou deux ans après. Que diront donc les ministres.' qu'il est permis de prendre les armes contre son roi? la prétendue Église de Paris les confond par ses promesses : que leur parti est demeuré dans la soumission ? la même prétendue Église les dément par ses menaces : que la réforme n'a point varié dans ce dogme si essentiel à la tranquillité publique ? On voit toutes les variations , dont nous l'avons convaincue , ramassées dans une seule lettre, où, en même temps qu'elle établit la loi de l'obéissance, elle y déroge d'abord par ses discours menaçants , toute prête à l'anéantir par les actions les plus sanguinaires.

M. Basnage entreprend de justifier la réforme de l'assassinat du duc de Guise; et d'abord il réussit mal pour l'amiral. « On lui fait un crime, dit-il ', n d'avoir ouï quelquefois parler du dessein d'assas- « siner le duc de Guise, sans s'y être opposé forte- « ment. » 11 supprime le principal chef de l'accusation. L'amiral n'est pas seulement convaincu d'avoir ouï quelquefois parler de cet assassinat : il avoue lui-même que l'assassin lui a découvert son dessein en partant d'auprès de lui pour l'exécuter; et que, loin de l'en détourner, il lui donna de l'argent pour se monter, et pour vivre dans l'armée du roi , où il allait le commettre. C'est une complicité manifeste : c'est non-seulement nourrir l'assassin, mais lui fournir des moyens pour exécuter son traître attentat. Bèze nous a conservé la déclaration où se trouve cet aveu formel de l'amiral ». M. Basnage le tait , parce qu'il n'a rien à y répondre ; mais , avec tous SOS artifices, il n'a pu dissimuler deux faits décisifs : l'un , que l'amiral a su le crime ; l'autre , qu'il n'a voulu ni détourner ni découvrir le criminel. C'en est assez pour le condamner, selon la loi éternelle qui met au rang des coupables ceux qui consentent au crime , et ne prennent aucun soin de l'empêcher. L'amiral , dit M. Basnage 3, l'avait fait autrefois: je le veux, quoique je ne le sache que de la bouche de l'amiral même, qui s'en vante; mais, en tout cas, il devait donc continuer à bien faire , et à satisfaire à une loi dont il avait reconnu la force. Mais, ajoute M. Basnage, ce qui l'empêcha de découvrir cet assassinat , c'est que le duc de Guise avait attenté à sa personne. C'est l'amiral qui le dit , et le dit seul et le dit sans preuve : je l'ai fait voir dans l'Histoire des Variations < ; M. Basnage le dissimule , et il croit le crime du duc de Guise sur la seule déposition de son ennemi 5. Ce n'est pas ainsi que je procède, et j'ai convaincu l'amiral par l'aveu de l'amiral même. Mais après tout , et quoi qu'il en soit , la justice chrétienne

« Btn.p. 622. — ' Bèze, liv. Vi. Far. liv. x. n. 16, 18. — » Ubi $Hpra. — * Far. liv. x , 16 , 18. — * Basn. ibid.

souffre-t-elle qu'on permette d'attenter sur son ennemi , ni qu'on laisse périr son frère pour qui Jésus-Christ est mort, en lui permettant de courir à la trahison et au meurtre, sans seulement se mettre en peine de l'en détourner ; pour ne pas dire en lui fournissant de l'argent et du secours.? Mais je fais nos prétendus réformés d'une conscience trop délicate sur l'assassinat. On sait assez que d'Andelot ne s'excusa que faiblement du meurtre commis en la personne de Charri : l'amiral son frère n'en fut non plus ému que lui • : ces messieurs voulaient bien qu'on sût qu'il ne faisait pas bon s'attaquer à eux, et que leurs amis ne leur manquaient pas dans le besoin ; et le meurtre ne leur était rien , pourvu qu'on ne pût pas les en convaincre dans les formes. Ce ne sont pas là des soupçons, ce sont des assassinats bien avérés dans l'histoire. La prédiction d'Anne du Bourg coûta la vie au président Minard ». M. Basnage m'a demandé si j'étais assez crédule pour m'imaginer que Julien l'Apostat ait été tué par un ange : je pourrais bien à mon tour lui demander, s'il est si crédule que de croire que du Bourg ait été prophète, ou que quelqu'un des esprits célestes ait tué Minard. La réforme était toute pleine d'anges semblables. Les deux compagnonsdu président n'échappèrentà leurs mains que par hasard : mais Julien Frême ne s'en sauva pas : « Il portait, ^it Castelnau 3, des mé- « moires et papiers pour faire le procès à plusieurs « grands protestants et partisans de cette cause. » Il en mourut : les anges de la réforme ne manquèrent pas leur coup à cette fois, et l'envoyèrent avec le président Minard,

Je me suis senti obligé à remarquer ces assassinats dans l'Histoire des Variations , et je suis encore contraint de les répéter : si la réforme s'en fâche , je veux bien m'en taire à jamais, pourvu enfin qu'elle cesse de nous tant vanter ses héros et sa feinte douceur. M. Basnage nous veut faire accroire que tous ces meurtres infâmes, et même celui de Poltrot, fut hautement désavoué par les chefs du parti : il ne fut que faiblement désavoué, comme on a vu 4 , puisque l'amiral en avoue assez pour se déclarer complice. Il n'y a qu'à revoir l'Histoire des Variations , pour en demeurer convaincu. Pour Bèze, je lui fais justice; et je reconnais que Poltrot, après lavoir accusé d'abord, persista jusqu'à la mort à le décharger 5. M. Basnage le répète, et prouve parfaitement bien ce que personne ne lui conteste ; mais en récompense il ne dit mot sur ce qui charge la réforme de tous- ces crimes : c'est que Poltrot et les autres s'en expliquaient hautement, sans que personne les en reprît; ce qui montre combien la réforme était indulgente à ces pieux assassinats. J'ai aussi reproché à Bèze l'approbation qu'il avait donnée à l'entreprise d'Âmboise, sans comparaison plus criminelle que le meurtre de Poltrot '.

' Brant. Le Lab. addit. 1. 1, t. i, p. 388. — ' Far. liv. x.

— » Cast. i. I, ch. 5, p. 9. — * Basn p. 521. — ' Far, liv. X.

— 6 Jbid.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

r.z traître pouvait-il croire que ce fiit un crime de massacrer le ductle Cuise, après avoir vu tout le parti entrer par conjuration dans un semblable dessein contre ce prince, avec ^approbation des plus doctes théologiens de la réforme , et de Bèze luimême, qui en trouve, comme on a vu • , le dessein très-juste? C'est à quoi il fallait répondre ; mais le ministre ne l'entreprend pas. J'avais encore ajouté, ce qui est hors de tout doute, que Bèze, devant l'action, ne fit rien pour V empêcher, encore qiCil ne pût pas l'ignorer, puisque la déclaration en était publique; et qu'après qu'elle eut été faite, il n'oublia rien pour lui donner toute la couleur d'une action inspirée. Pour en être entièrement convaincu, il ne faut que lire l'Histoire des Variations, et voir en même temps le profond silence de M. Basnage. J'ai satisfait ce ministre sur ce qui regarde la France ; et le lecteur peut juger si son livre , où il laisse sans réplique ce qu'il y a de plus convaincant , et où il déguise le reste avec des faussetés si évidentes, mérite le nom de réponse. Il ne faut pas laisser croire à M. Burnet que sa petite critique sur l'Histoire des Variations soit meilleure. Il s'offense du juste reproche que je lui ai fait , de parler des affaires de France comme un protestant entêté et un étranger mal instruit. Je fais plus, car je lui fais voir qu'il a pris pour le droit français les murmures et les libelles des mécontents. Comment s'en peut-il laver , puisqu'après avoir été si bien averti , il tombe encore dans la même faute ? Il ne faut qu'entendre sa Critique, où il parle ainsi : n Si , dit-il • , M. de Meaux s'était donné la peine « de parcourir le xxiii^ livre de M. de Thou , « qui traite de l'administration des affaires sous « François II , il y aurait trouvé tout ce que j'ai « allégué concernant les opinions des jurisconsultes n français.» Sans doute je l'aurais trouvé; mais dans des libelles sans nom. Car, continue notre docteur, « M. de Thou fait un long extrait d'un livre écrit « sur la fin du mois d'octobre de l'an ISiiO, con- « tre la part qu'une femme et des étrangers prenaient « au gouvernement du royaume. » Il est vrai que tout cela se trouve dans cet extrait, et on y trouve encore que « les rois de France ne sont en âge de « régner par eux-mêmes qu'à vingt-cinq ans ^. » Mais on y trouve en même temps, que ce livre qu'on fait tant valoir, est iin libelle sans nom d'auteur, qu'on sema parmi le peuple pour l'émouvoir, et que M. de Thou a rapporté comme un fidèle historien , de même qu'il a apporté dans le même endroit, « les discours licencieux qu'on répandait ar- « tificieusement parmi le peuple , sous prétexte de « défendre la liberté publique. » Voilà les jurisconsultes de M. Burnet , et les sources où il a puisé les maximes du droit public des Français.

Mais puisque cent ans après que tous ces petits écrits sont dissipés, et que l'histoire en a reconnu la malignité , M. Burnet se met encore à la tête de ses réformés pour les défendre : venons au fond. C'est un fait constant que François II était reconnu

' Ci dessus. — = Crit. p. 35. — ^ Thuan. xxril, p. C2C.

BOSSIF.T. — TOME IV.

pour majeur dans tout le royaume ; la reine sa mère présidait à tous ses conseils; Antoine, roi de Navarre, premier prince du sang, qui fut sollicité de troubler le gouvernement, ne se laissa pas ébranler, non plus que les autres princes du sang ' : le seul prince de Condé, que ses liaisons avec l'amiral et les huguenots rendaient suspect dès lors, fit quelques démarches qui n'eurent aucun effet, et qu'on traita de séditieuses : tout était tranquille : on murmurait contre les princes de Guise, comme on fait contre les autres favoris, bons ou mauvais : que sert ici de parler des prétextes dont on se servit.^ le fond était que les mécontents voulaient obliger le roi à former son conseil à leur gré. Cependant on ne niait pas que le duc de Guise n'eût sauvé l'État en plusieurs rencontres, et qu'au grand bonheur de la France il n'eût été bien avant dans les affaires sous le règne précédent. Metz et Calais sont des témoins immortels de son zèle pour le bien de l'État : on s'obstinait néanmoins à lui trouver le cœur étranger malgré ses services, et encore que la branche d'où il était issu eût fait tige en France. Quoi qu'il en fût, ce qui décidait contre les auteurs du libelle, c'est que le gouvernement était reconnu par les armées et par les provinces , dans toutes les compagnies et dans tous les ordres du royaume : en sorte que les affaires allaient leur train sans contradiction jusqu'au tumulte d'Amboise, auquel tous ces libelles préparaient la voie.

Tous ces faits sont bien constants dans notre histoire, et en particulier dans celle de M. de Thou. Disons plus : M. Burnet ne nie pas lui-même que dès l'an 1374 il n'y eût une ordonnance de Charles V , surnommé le Sage , et en effet le plus avisé et le plus prévoyant de tous nos rois, qui réglait les majorités à quatorze ans, ou pour mieux dire à la quatorzième année. Notre auteur fait semblant de croire que cette ordonnance ne fut pas suivie ; mais c'est nier, non quelques faits particuliers, mais une suite de faits si constants , qu'il n'y a pas moyen de les désavouer ; puisqu'on sait non-seulement que cette ordonnance de Charles V a été souvent confirmée par ses successeurs, mais encore, dans le fait , que toutes les minorités arrivées depuis ont été réglées sur ce pied-là. Et d'abord Charles VI , fils de Charles V , fut déclaré majeur à l'âge qui y était porté. Les autres rois , jusqu'à Charles VIII, étaient venus à la couronne en âge viril : mais Charles VIII avait seulement treize ans et demi à la mort de Louis XI son père. Cependant il fut ordonné, dans les états de Tours, qu'Un'?/ aurait aucun régent en France » : sa personne fut confiée à madame de Beaujeu , sa sœur aînée , de quoi Louis, duc d'Orléans, ne fut pas content; mais la majorité du jeune roi n'en fut pas moins reconnue. Après les règnes de Louis XII , de François P-" et de Henri II, François II fut le premier qui tomba dans le cas de l'ordonnance de Charles V ; et encore qu'il n'eût que quinze ans, il fut naturellement et

' Thunn. xxin. p.

rois de Franci;.

2 DuTilk't, Citron. c!,Tvg. d.s

sans aucune contradiction reconnu majeur, conformément aux derniers exemples de Cliarles VI et de Charles YITF , où rautoritc des états-généraux avait passé. La maxime était si constante, qu'elle fut suivie sans difficulté sous Charles IX , frère et successeur de François II, qui fut aussi sans contradietion déclaré majeur dans saquatorzième année, et gouverna son royaume par les conseils de la reine sa mère, qui avait été régente. Car pour les reines, (]ue l^auteur sans nom du libelle séditieux voulait exclure absolument du gouvernement, il en était démenti par les exemples des siècles passés. Les régences, quoique malheureuses, de Frédégonde et de Brunehaut , ne laissent pas de faire connaître l'ancien esprit de nos ancêtres dès l'origine de la monarchie; et sans ici alléguer les autres régences, celle de la reine Blanche était en vénération à tous les peuples. Il y avait tant d'autres exemples ancieius et modernes d'une semblable conduite, qu'on ne pouvait les nier sans impudence. Ainsi le gouvernement n'eut rien d'extraordinaire ni d'irrégulier sous François II, et M. Burnet n'a pu l'improuver qu'en préférant les libelles aux ordonnances, et les cabales aux conseils publics.

C'est ainsi que Du Tillet, reconnu par tous les Français pour le plus savant et le plus fidèle interprète du gouvernement de France, est devenu odieux à cet auteur, à cause qu'il était du parti royal : il voudrait même nous faire accroire que M. de Thon censure Du Tillet , et favorise son adversaire ' ; mais il ne faut que ce seul endroit pour découvrir la mauvaise foi de M. Burnet, puisque, loin d'avoir censuré le livre d& Du Tillet, M. de ïhou lui donne au contraire ce grand éloge : que « ce livre, qu'on avait blâmé dans le temps qu'il o fut publié , en haine de ceux de Guise pour qui » il fut fait, fut rappelé en usage par le chance- « lier de l'Hospital durant la minorité de Charles « IX, et élevé à un si haut point d'autorité, qu'on « lui donna rang parmi les ordonnances de nos « rois '. » Ce qu'il dit, que ce livre de Du ïillet fut rappelé en usage, c'est qu'ayant été imprimé d'abord par ordre du roi , les cabales le décrièrent ; mais la face des choses étant changée, comme parle M. de Thou 3, et l'expérience ayant fait voir que ceux qui voulaient s'attirer l'autorité (durant la minorité des rois) avaieiitmis par leur ambition dans un extrême péril PÉtat divisé de factions; tout le monde connut clairement qu'il en fallait ïcvcnir aux maximes que Du Tillet avait établies par tant d'ordonnances et tant d'exemples : et en effet, après la décision d'un aussi grave chancelier quelMicliel de l'Hospital, ce qu'avait écrit cet auteur passa pour inviolable parmi nous , comme tiré des archives et des registres publies , qu'il avait maniés long-temps avec autant de fidélité que d'intelligence. Voilà comme M. de Thou a censuré Du Tillet, et voilà comnie M. Burnet lit ses auteurs.

Il n'a point trouvé d'autre remède à ce passage de M. de Thou que do le corrompre. Au lieu que M.

•• Crit p. il. — ' Thitan. xxni, p. 638. — ' Ibid,

DÉFENSE

de Thou dit précisément que « le livre de Du Tillet « fut rappelé en usage par le chancelier de l'Hospi- « tal, is liber in usum revoca tus fuit a Mîchai'le « Hospitalio, » il lui fait dire que c'est l'ordonnance de Charles V qui fut rappelée en usage par ce savant chancelier : au lieu que M. de Thou continue à dire que ce livre mérita tant d'autorité , qu'il fut mis au rang des ordonnances , M. Burnet lui fait dire que /'orf/onwancerfeCAarfes F(dont il n'est fait nulle mention en cet endroit de M. de Thou) fut insérée entre les édits royaux : comme si une ordonnance reçue tant de fois parles étatsgénéraux, et si constamment pratiquée, eût eu besoin de recevoir une nouvelle autorité du chancelier de l'Hospital; ou que ce fût une chose bien rare de mettre un édit royal si authentique parmi les édil» royaux. Ce qu'il y avait de rare et de remarquable, c'est de donner cette autorité au livre d'un particulier ; et c'est ce qui arriva , dit M. de Thou , à celui de Du Tillet : tant on le jugea rempli des sentiments et de la doctrine de toute la France.

Que M. Burnet cesse donc de parler de nos affaires, puisque, toutes les fois qu'il y met la main , il augmente sa confusion; et qu'il cesse d'attribuer à M. de Thou ses erreurs et ses ignorances , en falsifiant, comme il fait, un si grand auteur. Il triomphe cependant; et comme s'il avait fermé la bouche à tous les Français, il insulte au gouvernement de France •. Je ne daignerai lui répondre : ce n'est pas à un homme de cette trempe de censurer le gouvernement de la plus noble et de la plus ancienne de toutes les monarchies : et eatout cas, s'il nous veut donner pour modèle celui d'Angleterre, il devrait attendre qu'il eût pris une forme arrêtée, et qu'on y fût du moins convenu d'une règle stable et fixe pour la succession, qui est le fondement des États.

Je louerais la rétractation que fait cet auteur de l'erreur où il est tombé sur la régence prétendue du roi de Navarre ' ; mais on ne doit pas se faire honneur de si peu de chose, pendant qu'on persiste à soutenir des erreurs bien plus essentielles. Si M. Burnet avait à se repentir, c'était d'avoir donné son approbation aux révoltes des protestants : c'était d'avoir autorisé la plus noire des conjurations, c'est-à-dire celle d'Amboise; et, pour passer à d'autres matières , c'était d'avoir mis au rang des plus grands saints un Cranmer, qui n'a jamais refusé sa main, sa bouche, son consentement aux iniquités et aux violences d'un roi injuste; qui lui a sacrifié, durant treize ans, sa religion et sa conscience; qui en mourant a renié deux fois sa croyance, et dont on ose encore comparer la perpétuelle et infâme corruption à la faiblesse de saint Pierre, qui n'a duré qu'un moment, et qui fut si tôt expiée p;ir des larmes intarissables.

Il ne peut rester aucun doute sur les révoltes de la réforme en France : et les palliations de M. Burnet sont aussi faibles pour les excuser, que celles de M. Basnage; mais peut-être qu'il aOra mieux

' Cril. p. 37. - ' Ibid. p. 34, 35.

DE L'HISTOIRE DES VARIATFONS

réussi à colorer les rébellions de son pays. C'est ce qu'il est bon d'examiner pondant que nous sommes sur cette matière. Il est constant , dans le fait, que l'esprit de sédition et de révolte parut en Ecosse , comme en France et partout ailleurs , dès que la nouvelle réforme y fut portée. Elle se contint , comme en France , sous les règnes forts , tel que fut celui de Jacques V. Comme en France, elle s'emporta aux derniers excès sous les faibles règnes et dans les minorités; telle que fut celle de Marie Stuart, qui avait à peine six jours lorsqu'elle vint à la couronne. Une si longue minorité , et l'absence de la jeune reine, qui était en France, où elle épousa le dauphin François, donnèrent lieu aux réformés de son royaume' de tout entreprendre contre elle. Ils commencèrent à s'autoriser par l'assassinat du cardinal David Béton , archevêque de Saint-André, et primat du royaume. Il est constant, de l'aveu de tous les auteurs, et entre autres de M. Burnet', que le prétendu martyre de Georges Vischard , un des prédicants de la réforme , donna lieu à la conjuration par laquelle ce cardinal perdit la vie. On répandit une opinion qu'il était digne de mort, pour avoir fait mourir Vischard contre les lois » ; que si le gouvernement n'avait pas assez de force alors pour le punir, c'était aux particuliers à prendre ce soin, et que les assassins d'un usurpateur avaient de tout temps été estimés dignes de louanges. C'est ce que raconte M. Burnet. On reconnaît le génie de la réforme, qui a toujours de bonnes raisons pour se venger de ses ennemis et usurper la puissance publique. Les conjurés , prévenus de ces sentiments , entrèrent dans le château du cardinal ; et l'ayant engagé à leur ouvrir ia porte de sa chambre, où il s'était barricadé, ils le massacrèrent sans pitié. Ainsi ils joignirent la perfidie à la cruauté. « La mort de Béton , dit M. « Burnet , fît porter des jugements assez opposés. « Il se trouva des personnes qui voulurent justifier « les conjurés , en disant qu'ils n'avaient rien fait « que tuer un voleur insigne. D'autres , bien aises « que le cardinal fût mort , condamnaient pour- « tant la manière dont on l'avait assassiné, et y « trouvaient trop de perfidie et de cruauté. » S'il y en eût eu un peu moins , l'affaire aurait pu passer. C'estsur cet acte sanguinaire que la réformation a été fondée en Ecosse : et il est bon de remarquer comment il est raconté dans un livre imprimé à Londres, qui a pour titre : Histoire de la Ré/ormation d'Ecosse^. Après s'être saisis du château et de la chambre du cardinal , par la perfidie qu'on vient de voir, les conjurés « le trouvèrent assis « dans une chaire, qui leur criait : Je suis prêtre, " je suis prêtre , ne me tuez pas ! Jean Leslé , sui- « vaut ses anciens vœux, frappa le premier, et « lui donna un ou deux coups , comme fit aussi « Pierre Carmichaelle. Mais Jacques Mal vin, HOMME « d'un naturel doux et TRÈS-MODESTE, croyant « qu'ils étaient tous deux en colère, les ar- « rêta en disant : Cet œuvre et jugement de Dieu

' Hist. de la Réf. t. I, liv. ni, p. 461 et suiv. — ' Ibid. - a Hist. de la Rcf. d'Ecosse, h Londres, 1044, p. 7-2.

« doit être fait avec une plus gfaiide gravité. Alors " présentant la pointe de l'épée au cardinal , il lui « dit : Repens-toi de ta mauvaise vie passée , et en n particulier d'avoir répandu le sang de ce nota- « ble instrument de Dieu, Georges Vischard, qui, « consumé par le feu devant les hommes , crie néaur « moins vengeance contre toi; et nous sommes « envoyés de Dieu pour en faire le châtiment. Car <i je proteste ici, en présence de mon Dieu^ que « ni la haine de ta personne , ni l'amour de tes « richesses, ni la crainte d'aucun mal que tu « m'aurais pu faire en particulier, he m'ont porté « ou ne me portent à te frapper ; mais seulement « parce que tu as été et que tu es encore un en- « nemi obstiné de Jésus-Christ et de son Évan- '^ gile. Ensuite il lui donna deux ou trois coups « d'épée au travers du corps. » On n'avait jamais vu encore de douceur ni de modestie de cette nature, ni la pénitence prêchée à un homme en cette forme, ni un assassinat si religieusement commis. On voit combien sérieusement tout cela est raconté dans ï Histoire de la Réformation d'Ecosse. C'est en effet par cette action que les réformés commencèrent à prendre les armes; et on lui donne partout dans cette histoire l'air d'une action inspirée pour l'honneur de l'Évangile.Tout |e monde fut persuadé que les ministres étaient du complot : mais, pour ne raconter ici que les choses dont M. Burnet demeure d'accord , il est certain que les conjurés s'étant emparés du château où ils avaient fait le meurtre, et y ayant soutenu le siège pour éviter la juste vengeance de leur sacrilège, quelques nouveaux prédicateurs allèrent s'y ré' fugier avec eux^. Cette marque d'intelligence et decomplicité est manifeste : les coupables du même crime cherchent naturellement un même refuge. Mais il faut voir de quelle couleur M. Burnet a voulu couvrir cette honteuse action de ses prédi» a cants. Ces nouveaux prédicateurs, dit-il *, lorsque « le coup eut été fait, aUèrent véritablement se ré* « fugier dans le château où les assassins s'étaient « mis à couvert ; mais aucun d'eux n'était entré « dans cette conjuration , pas même par un simple « consentement; et si plusieurs tâchèrent ensuite « de pallier l'énormité de ce crime , je ne trouve « point qu'aucun entreprît de le justifier. » On voit déjà deux faits constants : l'un , que ces nouveaux prédicateurs eurent le même asile que les meurtriers; et l'autre, qu'ils pallièrent l'énormité du meurtre. Voilà, de l'aveu de M. Burnet, les premiers fruits de la réforme : on y pallie, selon lui, les crimes les plus énormes. Hé, que voulaient-ils qu'ils fissent? qu'ils donnassent ouvertement leur approbation, pour se rendre exécrables à tout le genre hu* main! C'est ainsi que la réforme commence. Tout ce qu'on peut dire en faveur de ses auteurs, c'est qu'en palliant les assassinats les plus barbares ils n'en étaient pas venus jusqu'à l'excès de les approuver ouvertement. M. Burnet ajouteque « comme ces nou- « veaux prédicateurs appréhendèrent que le clergé

• Burn. ibid. — » Ibid.

DÉFENSE

•« ne vengeât sur eux la mort de Béton, ils se re- .< tirèrent dans le château » où ils s'étaient réfugiés. C'est , en voulant les excuser, achever de les convaincre. Car, je demande, quand a-t-on vu des innocents se ranger volontairement avec les coupables.? et si au lieu de se disculper, ou de se mettre à couvert de la vengeance publique , ce n'est pas là au contraire', en se déclarant complice, l'irriter davantage.? Quel exil ne devait-on pas plutôt choisir qu'un asile si infâme et pouvait-on s'éloigner trop de gens si indignes de vivre? Cependant M. Burnet raconte lui-même qu'un nommé Jean liough, un de ces nouveaux prédicateurs de l'Évangile, prit sa route en Angleterre' ; mais ce fut à cause qu'il ne put souffrir la licence des soldats de la garnison, de qui la vie faisait honte à la cause dont ils se couvraient , c'est-à-dire à la réforme. Ce ne fut ni l'assassinat commis avec perfidie sur la personne d'un cardinal et d'un archevêque, ni l'audace de le défendre par les armes contre la puissance publique, qui firent horreur à ce prédicant; mais seulement la licence des soldats : il aurait toléré en eux l'assassinat et la rébellion, si le reste de leur vie ertt un peu mieux soutenu le titre de réformés qu'ils se donnaient. Au surplus , et lui et les autres docteurs de la réforme se joignirent aux meurtriers , et ils cherchèrent des excuses à leur crime.

Je trouve au nombre de ceux qui se joignirent à ces assassins, Jean Knox, ce fameux disciple de Jean Calvin, etle chef des réformateursdel'Êcosse^ On le croit auteur de X Histoire de la Réjormation d'Ecosse, où l'on vient de voir l'assassinat étalé avec autant d'appareil et d'aussi belles couleurs qu'on aurait pu faire les actions les plus approuvées. Il est bien constantd'ailleurs que Jean Knox se retira comme les autres prédicants dans le château avec ks meurtriers ; et tout ce qu'on dit pour l'excuser, c'est qu'il ne s'y mit avec eux qu'après la levée du siège : comme si , en quelque temps que ce fût , je ne dis pas un réformateur, mais un homme de bien , n'eût pas dû avoir en horreur les auteurs d'un crime si énorme, et les éviter comme des monstres. Les plus zélés défenseurs de ce chef de la réforme d'Ecosse demeurent d'accord que cette action est insoutenable. M. Burnet n'a osé la remarquer, et il dissimule encore ce que raconte Buchanan, et après lui M. de Thou ^ , que Jean Knox reprenait i:eux du château des viols et des pilleries qu'ils faisaient dans le voisinage : mais sans qu'on ait remarqué que jamais, non plus que Jean Rough, il leur ait dit le moindre mot de leur assassinat.

Il aurait trop démenti sa propre doctrine. Car c'est lui qui, dans ce fameux Avertissement à la noblesse et au peuple d'Ecosse , ne craint point d'écrire CCS mots'i : « J'assurerai hardiment que les « gentilshommes , les gouverneurs , les juges et le « peuple d'Angleterre, devaient non-seulement ré- « sister à Marie, leur reine , cette nouvelle Jézabel, « dès lors qu'elle commença à éteindre l'Évangile ;

• P. 4G3. — ' Buchan. l. xv. Thuan. l. m. - ■ 3 Ihid, — ^ Ja. Knox Admon. ad noh. et pop. Scot.

«■ mais encore la faire mourir avec tous ses prêtres « et tous ceux qui entraient dans ses desseins. » Qui doute donc qu'avec ces principes un tel homme ne dût approuver le meurtre du cardinal Béton, puisqu'il aurait même approuvé celui de la reine d'Angleterre et de tous ses prêtres, non-seulement depuis qu'elle eut puni du dernier supplice les auteurs de la réforme , mais encore dès le moment qu'elle commença à la vouloir supprimer ?

Tels ontété les sentiments des auteurs, et, comme on les appelle dans le parti, des apôtres de la réforme, bien éloignés en cela, comme en tout le reste, des apôtres de Jésus-Christ. Ce Jean Knox est encore celui dont le violent discours anima tellement le peuple réformé de Perth à la sédition, qu'il en arriva des meurtres et des pilleries par toute la ville, que l'autorité de la régente ne put jamais apaiser. Depuis ce temps la révolte ne cessa de s'augmenter : la reine n'eut plus d'autorité, qu'autant, dit M. Burnet , qic'il plut à ses peuples de dépendre de ses volontés : ils secondèrent les desseins de la reine Elisabeth, et on sait jusqu'où ils poussèrent leur reine Marie Stuart.

On trouve, dans l'Histoire d'Ecosse, qu'après qu'elle eut été condamnée à mort, le roi son fils ordonna des prières pour elle; mais tous les ministres refusèrent de les faire. Il crut que la religion dont la reine faisait profession pouvait les empêcher d'obéir à ses ordres, et dressa lui-même cette formule de prière : qu'il plût à Dieu l'éclaircir par la lumière de la vérité, et la délivrer dti péril où elle était. Il n'y eut qu'un seul ministre qui obéit, à la réserve de ceux qui étaient domestiques du roi : les autres aimèrent mieux ne prier pas pour la conversion de leur reine, que dedemander à Dieu qu'il la délivrât du dernier supplice auquel ils la voyaient condamnée.

Ils ne furent pas plus tranquilles sous le roi Jacques son fds , qui crut être échappé des mains de ses ennemis , plutôt que de ses sujets, lorsque l'ordre de la succession l'appela de la couronne d'Ecosse à celle d'Angleterre. Tout le monde sait ce qu'il dit des puritains ou presbytériens, et de leurs maximes toujours ennemies de la royauté. Enfin il eût cru trouver la paix dans son nouveau royaume d'A n gleterre, s'il n'y eût pas trouvé cette secte, et le même esprit que Jean Knox et Buchanan avaient inspiré, aux Écossais. Mais enfin les puritains , qui en étaient pleins, ont dominé en Angleterre comme en Ecosse; et ils ont fait souffrir au fils et au petitfils de ce roi ce qu'on sait et ce qu'on voit. L'Angleterre a oublié ce qu'elle avait conservé de meilleur de l'ancienne religion; et il a fallu, comme nous l'avons montré ailleurs ' , que la doctrine de l'inviolable majesté des rois cédât au puritanisme. Toutes les conjurations que nous avons vues s'élever en Angleterre contre les rois et la royauté ont été notoirement entreprises par des gens de ce parti . Le même parti a renouvelé de nos jours l'assassinat du cardinal Béton , en la personne d'un de ses suc-

• f • Averl.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

cesseurs, archevêque do Saint-André, et primat d' l'.cosse comme lui. Les proclamations du meurtrier ■ et celles des autres fanatiques , contre les rois et l'État, n'ont point eu d'autres fondements que ceux que Jean Knox et Buchanan ont établis en Ecosse contre les rois et contre ceux qui en soutenaient l'autorité; et tout ce qu'ont fait ces fanatiques plus que les autres , a été de prêcher sur les toits ce que les autres se disaient mutuellement à l'oreille. Tels ont été, encore un coup, les fruits de !a réforme et de la prédication de Jean Knox et des calvinistes; et M. Burnet, qui les imite, a donné lieu à cette addition de l'Histoire des Variations de la réforme.

Afin de remonter à la source , il faut aller jusqu'à Luther, et, malgré les vaines défaites de M. Basnage , faire voir l'esprit de révolte dans l'Allemagne protestante. Cette dispute ira plus vite, parce qu'il y a moins de faits : mais d'abord il y en a un absolument décisif contre Luther, dans ses thèses de 1540, toutes pleines de sédition et de fureur, comme on le peut voir par la simple lecture ». INI. Basnage excuse Luther, en disant « qu'il y établit « l'obéissance due au magistrat, lors même qu'il per- « sécute ; et qu'il y a décidé qu'on devait abandon- « ner toutes choses plutôt que de lui résister ^. » Je l'avoue ; mais ce ministre ne connaît guère l'humeur de Luther, qui , après avoir dit quelques vérités pendant qu'il est un peu de sens rassis, entre tout à coup en ses furies aussitôt qu'il nomme le pape, et ne se possède plus. C'est pourquoi à ces belles thèses , où il avait si bien établi l'autorité du magistrat, il ajoute celles-ci, dont la fureur est sans exemple 4 : « Que le pape est un loup-garou « possédé du malin esprit; que tous les villages et « toutes les villes doivent s'attrouper contre lui : « qu'il ne faut attendre l'autorité , ni de juge ni de « concile , ni se soucier du juge qui défendrait de le « tuer : que si ce juge ou les paysans sont tués eux- « mêmes dans le tumulte par ceux qui potirsui- « vent ce monstre, ils n'ont que ce qu'ils méritent : « on ne leur a fait aucun tort, nihil înjiirix illis « illatum est. « Ne voilà-l-il pas le juge ou le magistrat bien en sûreté sous l'autorité de Luther! Il poursuit : « Qu'il ne faut point se mettre en peine si le «pape est soutenu par les princes, par les rois, « par les Césars mêmes : que qui combat sous un « voleur est déchu de la milice aussi bien que du « salut éternel : et que ni les princes, ni les rois, « ni les Césars ne se sauvent pas de cette loi , sous « prétexte qu'ils sont défenseurs de l'Église; parce « qu'ils sont tenus de savoir ce que c'est que l'E- « glise. >> M. Basnage passe tout cela , et ne craint pas d'assurer que Luther n'attaque que l'autorité usurpée et tyi-annique des papes ^ ; sans seulement daigner remarquer qu'il n'attaque pas moins violemment, non-seulement les juges et les magistrats, mais encore et nommément les rois et les

• Proclam, de Jean Russel. - ' Lttth. t. i, p. 407. Slcid. X\l. Far. liv. vni. - ' Basn. t. i, 11. p'^r^ '•^. vr, p. J6. - • Ibitl. th. BS tt seq. - ^ IbW. p- 506.

princes , et même les empereurs qui le soutiennent : qu'il les dégrade de la milice : qu'il les met au rang des bandits qui combattent sous un chef de voleurs , et qu'il abandonne leur vie au premier venu. Ce n'est pas là seulement permettre de prendre les armes pour se défendre des persécuteurs : c'est ouvertement se rendre agresseurs, et contre le pape et contre les rois qui défendront de le tuer; et ou ne peut pas pousser la révolte à un plus grand excès. Le chef des réformateurs a introduit ces maximes.

Ces thèses , soutenues d'abord en 1 540 , furent jugées dignes par Luther d'être renouvelées en 1545, quelques mois avant sa mort :et ce cygne mélodieux (car c'est ainsi qu'on prétend qiie le prophète Jean IIus a nommé Luther) répéta cette chanson en mourant. Elle fut suivie des guerres civiles de Jean-Fridéric, électeur de Saxe, et de Philippe, landgrave de Hesse, contre l'empereur, pour soutenir la ligue de Smalcalde'. M. Basnage fait semblant de me vouloir prendre par mes propres paroles, à cause de ce que j'ai dit» : que l'empereur témoignait que ce n'était pas pour la religion qu'il prenait les armes. C'était donc, dit M. Basnage^, une guerre politique. Il raisonne mal ; pour savoir le sentiment des protestants, il ne s'agit pas de remarquer ce que disait Charles V, mais ce que disaient les protestants eux-mêmes. Or j'ai fait voir 4, et ilest constant par leur manifeste, et par Sleidan qui le rapporte 5, qu'ils s'autorisaient du prétexte de la religion et de l'Évangile, que l'empereur, disaient-ils, attaquait en leurs personnes; mêlant partout l'Antéchrist romain, comme les thèses de Luther et tous ses autres discours le leur apprenaient : c'était donc , dans l'esprit des protestants , une guerre de religion, et on pouvait se révolter par ce principe.

M. Basnage en convient '>; mais il croit sauver la réforme en disant qu'outre le motif de la religion , les princes alléguaient encore les raisons d'État. Il raisonne mal, encore un coup; car il suffit , pour ce que je veux , sans nier les autres prétextes, que la religion en ait été l'un , et même le principal , puisque c'était celui-là qui faisait le fondement de la ligue , et dont les armées rebelles étaient le plus émues.

Le raisonnement du ministre a un peu plus d'apparence, lorsqu'il dit que les princes d'Allemagne sont des souverains? ; d'où il conclut qu'ils peuvent légitimement faire la guerre à l'empereur. Néanmoins il se trompe encore; et sans entrer dans la discussion des droits de l'Empire, dont il parle très-ignoramment, aussi bien que du droit des vassaux, Sleidan dit expressément en cette occasion, comme il a été remarqué dans l'Histoire des Variations», que le duc de Saxe, le plus consciencieux des protestants , « ne voulait pas que Char-

' Sleid. lib. XVI. — * f^ar. liv. viii, n. G5I. — ' Basn. ibid. 501. * Far. liv. viu. — ' Sleid. liv. xvu. — • Basn. Ibiri. 505. — ' Basn . ii>id. p. 501 et suiv. - « Slcid. liv. xviii- / «r. liv. vui.

DÉFENSE

les V fût traité d'empereur dans le manifeste , par- « ce qu'autrement on ne pourrait pas lui faire la « guerre légitimement : alioqui cum eo belligerari « non licere. » M. Basniage passe cet endroit, selon sa coutume , parce qu'il est décisif et sans réplique. Il estvraique lelaHdgrave n'eut point ce scrupule: mais c'est qu'il n'avait pas la conscience si délicate, témoin son intempérance, et, ce qui est pis, sa polygamie, qui fait la honte de la réforme. Il est vrai encore que le duc de Saxe entreprit la guerre, ensuite du bel expédient , dont on convint, do ne traiter pas Charles V comme empereur, mais comme se portant pour empereur K Mais tout cela sert à èonfirmer ce que j'ai établi partout : que la réforme est toujours forcée par la vérité à reconnaître ce qui est dd aux puissances souveraines , et en même temps toujours prête à éluder cette obligation par de vains prétextes. M.Basnage n'a donc qu'à se taire , et il le fait : mais il faudrait donc renoncer à la défense d'une cause qui ne se peut souleriîr que par de telles dissimulations.

Il dissimule encore, ce qui est constant, que ces princes, proscrits par l'empereur comme de rebelles vassaux, furent contraints d'acquiescer à la sentence; que le duc en perdit son électoral et la plus grande partie de son domaine; que l'empereur donna l'un et l'autre ; que cette sentence tint et tient encore : en un mot, qu'il punit ces princes comme des rebelles , et les tint comme prisonniers non-seulement de guerre, mais encore d'État , sans que l'Allemagne réclamât , ni que les autres princes fissent autre chose que de très-humbles supplications et des offices respectueux envers l'empereur. M. Basnage soutient indéfiniment que les princes d'Allemagne, lorsqu'ils font la guerre à l'empereur, ne demandent ni grâce ni pardon *. Ceux-ci le demandèrent souvent , et avec autant de soumission que le font des sujets rebelles, et jurèrent à l'empereur une fidèle obéissance, comme une chose qui lui était due. Tout cela, dis-je, est constant par l'autorité de Sleidan et de toutes les histoires ' : ce qui montre dans cette occasion , quoi qu'en dise M. Basnage, une rébellion manifeste, pendant qu'il est certain d'ailleurs que la religion en fut le motif; qui est tout ce que j'avais à prouver.

Dans ce temps , après la défaite de l'électeur et du landgrave , arriva la fameuse guerre de ceux de Magdebourg , et le long siège que cette ville soutint contre Charles V. Les protestants se défendirent par maximes autant que par armes, et publièrent en 1550 le livre qui avait pour titre : Du droit des magistrats sur leurs sujets ; où ils soutiennent à peu près la même doctrine que le ministre Languet, sous le nom de Junius Brulus , que Buchanan , que David Paré , que les autres protestants, et depuis peu M. Jurieu , ont établie; c'est-à-dire celle qui donne aux peuples sujets \in empire souverain sur leurs princes légitimes,

' Sleid. Ibid. far. lib. viu. — ' Basn. iljid. p. 'M\ , - ^ éleid. xvii, xvm, xix , xx, xxiv.

aussitôt qu'ils croiront avoir raison de les appeler tyrans.

Il ne plaît pas à M. Basnage que Luther ait mis en feu toute l'Allemagne. Qu'on lise le ii'= livre des Variations ; on y trouvera que les luthériens furent les premiers qui armèrent pour leur religion , sans que personne songeât encore à les attaquer». Un traité imaginaire entre Georges, duc de Saxe, et les catholiques en fut le prétexte : il demeura pour constant que ce traité n'avait jamais été : cependant tout le parti prit les armes. Melanchton est troublé du scandale dont la bonne cause allait être chargée », et ne sait comment excuser les actions énormes que fit le landgrave, toujours peu scrupuleux , pour se faire dédommager d'un armement , constamment et de son aveu , fait mal à propos et sur de faux rapports. Mais Luther approuva tout ; et sans aucun respect ni ménagement pour la maison de Saxe, dont il était sujet, il ne menaça de rien moins le duc Georges , qui était un prince de cette maison , que de le faire exterminer par les autres princes. N'est-ce pas là allumer la guerre civile.' Mais M. Basnage ne te veut pas voir, et il passe tout cet endroit des Variations sous silence.

En voici un où il croit avoir plus d'avantage. On a rapporté dans cette histoire un célèbre écrit de Luther, où, « encore que jusqu'alors il eût en- « seigné qu'il n'était pas permis de résister aux. «puissances légitimes, » il déclarait maintenant, contre ses anciennes maximes , « qu'il était permis « de faire des ligues pour se défendre contre I'em- « PEREUR et contre tout autre qui ferait la guerre « EN SON NOM ; et que non-seulement le droit , « mais encore la nécessité et la conscience, met- « tait les armes en main aux protestants ^. » J'avais à prouver deux choses : l'une , que Luther fit cette déclaration après avoir été expressément consulté sur la matière; je le prouve par Sleidan , qui rapporte la consultation des théologiens et jurisconsultes, où il assista, et où il donna son avis tel qu'on vient de le rapporter-* : l'autre, que lé même Luther mit son sentiment par écrit , et que « cet écrit de Luther, répandu dans toute l'Alle- « magne, fut comme le son de tocsin pour exciter « toutes les villes à faire des ligues ; » ce sont les propres termes de Melanchton dans une lettre de confiance qu'il écrit à son ami Camérarius : et le fait que je rapporte est incontestable par le témoignage constant de ces deux auteurs.

Ajoutons que Melanchton même, quelque horreur qu'il eût toujours eue des guerres civiles, consentit à cet écrit. Car après avoir enseigné que tous les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues ; après s'être glorifié de les avoir dissipées l'année auparavant 5, comme il a été démontré dans l'Histoire des Variations par ses propres termes '^ : à

*^ Far. liv. M. Sleid. vc. - » f^ar. lib. II. lUel. iv. 70. 72. - !< P'ar. liv. IV. Sleid. lib. viii, init — • Sliid. ibid. - * M<1. Iw. IV, i?/^ 85, 110, m. - r«J-. liv. IV, liv. V-

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

la fin il s'y laisse aller, quoiqu'en tremblant et comme malgré lui. « Je ne crois pas, dit-il', qu'il faille « blâmer les précautions de nos gens .- il peut y « avoir de justes raisons de faire la guerre. Luther « a écrit très-modérément , et on a bien eu de la « peine à lui arracher son écrit : je crois que vous « voyez bien, mon cher Camérarius, que nous « n'avons point de tort. » Tout le reste, qu'on peut voir dans l'Histoire des Variations , est de même style. Ainsi , quoiqu'ils eussent peine à apaiser leur conscience, Luther et Melanchton même franchirent le pas : toutes les villes suivirent , et la réforme se souleva contre l'empereur par maxime.

M. Basnage m'objecte que « le passage de iMe- « lanchton que je cite est falsifié ' : Melanchton « se plaint, poursuit-il, qu'on a publié cet écrit « dans toute l'Allemagne, après l'avoir tronqué; «< M. de Meaux efface ce mot , qui détruit sa preu- « ve : car on sait bien que l'écrit le plus pacifique « et le plus judicieux peut produire de mauvais ef- « fets quand il est tronqué. » Voyons si ce mot ôté affaiblit ma preuve , ou même s'il sert quelque chose à la matière. Je ne cherchais pas dans Me^ lanchton le sentiment de Luther : il n'en parle qu'obscurément à un ami qui savait' le fait d'ailleurs. C'est de Sleidan que nous l'apprenons ; et ce sentiment deLuther était, en termes formels, de/?erniettrede se liguer pour prendre les armes même contre l'empereur. On en a vu le passage , qui ne souffre aucune réplique : aussi M. Basnage n'y en fait-il pas. De cette sorte ma preuve est complète : la doctrine de Luther est claire , et nous n'avons besoin de Melanchton que pour en apprendre les mauvais effets. Il nous les découvre en trois mots, lorsqu'il se plaint que l'écrit donna le signal à toutes les villes pour former de§ ligues ; ces ligues qu'il se glorifiait à'avoir dissipées , ces ligues que les gens de bien devaient tant haïr. Les ligues étaient donc comprises dans cet écrit de Luther, et les ligues contre l'empereur, puisque c'était celles dont il s'agissait , et pour lesquelles on était assemblé; l'écrit n'était pas tronqué à cet égard, et c'est assez. Qu'on en ait , si vous voulez , retranché les preuves dont Luther soutenait sa décision , ou que Melanchton se plaigne qu'on la laisse trop sèche et trop crue en lui ôtant les belles couleurs dont sa douce et artificieuse éloquence l'avait peutêtre parée : quoi qu'il en soit , le fait est constant ; et le mot que j'ai omis ou par oubli ou comme inutile , l'était en effet. Mais enfin rétablissons ce mot oublié , si M. Basnage le souhaite : quel avantage en espère-t-îl? Si cet écrit tronqué, qui soulevait toutes les villes contre l'empereur, déplaisait à Luther, que ne le désavouait- il? si la fierté de Luther ne lui permettait pas un tel désaveu , oii était la modération dont Melanchton se faisait honneur.? Était-ce assez de se plaindre à l'oreille d'un ami d'un écrit tronqué, pendant qu'il courait toute l'Allemagne , et y soulevait toutes les villes? Mais ni Luther, ni Melanchton même ne le désavouent ;

' Ephl. iio, m. - ^ Uasn. ibid. P. 606.

et malgré toutes les chicanes de M. B.isnage, ma preuve subsiste dans toute sa force, et la réforme est convaincue par ce seul écrit d'avoir passé la rébellion en dogme.

Le ministre revient à la charge; et il fait dire à Melanchton , que Luther ne fut point consulté sur la ligue \ Mais, à ce coup, c'est lui qui tronque, et d'une manière qui change le sais. Melanchton ne dit pas au lieu qu'il cite , c'est- à - dire dans la lettre cxi , que Luther ne fut pas consulté sur la ligue ; voici ses mots : « Personne , dit-il » , « ne nous consulte maintenant , ni Luther ni moi , « «ur les ligues. » Il ne nie pas qu'ils n'aient été consultés : il dit qu'on ne les consulte plus mal7itenant; ilavaitdit dans la lettre précédente : « On « ne nous consulte plus tant sur la question , s'il « est permis de se défendre par les armes ^. » On les avait donc consultés; on les consultait encore, mais plus rarement, et peut-ê4;re avec un peu de détour : mais toujours la conclusion était qu'on pouvait faire des ligues, c'est-à-dire prendre les armes contre l'empereur.

Ce n'était plus là le premier projet, ni ces beaux desseins de la réforme naissante , lorsque Melanchton écrivit au landgrave , c'est-à-dire à l'architecte de toutes les ligues : // vaut mieux périr, que d'émouvoir des guerres civiles, ou d'établir l'Évangile, c'est-à-dire la réforme, par les armes*; et encore : Tous les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues ^. On dit que Melanchton était faible et timide; mais que répondre à Luther, qui ne voulait que souffler pour détruire l'Antéchrist romain sans guerre, sans violence, en dormant à son aise dans son lit, et en discourant doucement au coin de son feu? Tout cela était bien changé , quand il sonnait le tocsin contre l'empereur, et qu'il donnait le signal pour former les ligues qui firent nager toute l'Allemagne dans le sang.

Mais, après tout, à quoi aboutit tout ce discours du ministre? Si on a eu raison de faire ces ligues, comme il le soutient , pourquoi tant excuser Luther de les avoir approuvées ? N'oserait-on approuver une bonne action ? Ou bien est-ce, malgré qu'on en ait , qu'on sent en sa conscience que l'action n'est pas bonne , et que la réforme , qui la défend le mieux qu'elle peut, ne laisse pas dans le fond d'en avoir honte ?

Il ne me reste qu'à dire un mot sur les guerres des paysans révoltés, et sur celles des anabaptistes qui se mêlèrent dans ces troubles. Le ministre s'échauffe beaucoup sur cette matière , et se donne une peine extrême pour prouver que Luther n'a point soulevé ces paysans; qu'au contraire, il a improuvé leur rébellion ; qu'il a défendu l'autorité du magistrat légitime, même dans son livre de la Liberté chrétienne , et ailleurs, jusqu'à soutenir qu'il n'est pas permis de lui résister, lors même qu'il est injuste et persécuteur; qu'il a toujours déteste

' Basil, ibid. p. 506. - ' ^fel. lib. \y,Ep. n\. — ^ Ibid. 110. - ' L. m, Ep. IG. — 5 I,. IV, Ep. 85, — « Basn.

ihiil.

DÉFENSE

les analiaptistes et leurs fausses prophéties, qu'il a traitées de folles visions; qu'il a combattu de tout son pouvoir Muncer, PHfer, et les autres séducteurs de cette secte. Il emploie un long discours à cette preuve : en un mot, il est heureux à prouver ce que personne ne lui conteste. Il a voulu avoir le plaisir de me reprocher deux ou trois fois hardiment mes calomnies ; mais c'a été en me faisant (lire ce que je ne dis pas , et en laissant sans réplique ce que je dis.

Et d'abord pour ce qui regarde les anabaptistes , pourquoi s'étendre à prouver que Luther les a détestés, et s'opposa avec chaleur à leurs visions ' ? Je le savais bien, et je l'ai marqué en plus d'un endroit de l'Histoire des Variations >. Comment Luther n'aurait-il pas rejeté Muncer et les siens, qui le traitaient de second pape et de second Antéchrist, autant à craindre que le premier contre lequel il se soulevait ? .T'ai reconnu toutes ces choses, et je n'ai pas laissé pour cela d'appeler les anabaptistes un rejeton de la doctrine de Luther^ : non en disant qu'il ait approuvé leurs sentiments, à quoi je n'ai pas seulement songé ; mais parce qu'encore qu'il les improuvât , i^ était vrai néanmoins que les anabaptistes ne s'étaient formés qu'en poussant à bout ses maximes.

C'est ce qu'il fallait attaquer ; mais on n'ose. Car qui ne sait que les anabaptistes n'ont condamné le baptême des petits enfants, et le baptême sans iuiniersion, qu'en poussant à bout cette maxime de Luther, que toute vérité révélée de Dieu est écrite, et qu'en matière de dogmes les traditions les plus anciennes ne sont rien sans l'Écriture ? Disons plus : Luther a reproché aux anabaptistes de s'être faits pasteurs sans mission : il s'est bien déclaré évangéliste par luj-même 4 ; et il n'a fait non plus de miracles pour autoriser sa mission extraordinaire, que les anabaptistes à qui il en demandait ^. Si Muncer et ses disciples se sont faits prophètes sans inspiration , c'est en imitant Luther, qui a pris le même ton sans ordre; et on n'a qu'à lire les "Variations pour voir qu'il est le premier des fanatiques''.

M. Basnage me fait dire que Luther n'était pas innocent des troubles de V Allemagne 7. Déjà , ce n'était pas dire qu'il les eût directement excités : mais j'ai dit encore quelque chose de moins; voici mes paroles : '< On ne croyait pas Luther innocent « des troubles de l'Allemagne ^ : » il fallait me faire justice, en reconnaissant que je ménageais les termes envers Luther comme envers les autres, et que je prenais garde à ne rien outrer. Car, au reste , on croyait si peu Luther innocent de ces troubles , je veux dire de ceux des paysans révoltés, comme de ceux des anabaptistes , que l'empereur en fit le reproche aux protestants en pleine diète, leur disant que « si on avait obéi au décret de Vomies , « où le luthéranisme était proscrit du commun

nnsn. 191). — » T'ar Uv. \\. - ' Ihid. — * Far. hv. i ' Ibiii. -- « lh\'f. — 1 Basil. 41)7. — « Far. liv. if.

« consentement de tous les États de l'Empire , on « n'aurait pas vu les malheurs dont l'Allemagne « avait été affligée, parmi lesquels il mettait au « premier rang la révolte des paysans et de la secte « des anabaptistes. » C'est ce que raconte SIeidan, que j'ai pris à garant de cette plainte '. M. Basnage est si subtil , qu'il ne veut pas que Charles V ait chargé Luther des désordres qu'il imputait au luthéranisme. « M. de Meaux , dit-il * , ajoute du « sien que Luther fut chargé particulièrement de « ce crime dans l'accusation de l'empereur; ce qui « n'est pas : » et sur cela il s'écrie : « Est-il per- « mis d'ajouter et de retrancher ainsi à l'histoi- « re ? » Sans doute , lorsqu'on trouve dans l'histoire les malheurs attribués au luthéranisme , il sera toujours permis d'ajouter que c'est à Luther qu'il s'en faut prendre. Quoi qu'en dise M. Basnage, les protestants répondirent mal à ce reproche de l'empereur, lorsqu'ils se vantèrent d'avoir condamné et puni les anabaptistes, comme ils firent les paysans révoltés ; car l'empereur ne les accusait pas d'avoir trempé dans leur révolte, comme le veut notre ministre ^ ; mais d'y avoir donné lieu en rejetant le décret de Vormes , et en soutenant Luther et sa doctrine, que l'Empire avait proscrite. Les effets parlaient plus que les paroles : l'Empire était tranquille avant Luther : depuis lui on ne vit que troubles sanglants , que divisions irrémédiables. Les paysans qui menaçaient toute l'Allemagne étaient ses disciples , et ne cessaient de le réclamer. Le fait est constant par SIeidan 4, Les anabaptistes étaient sortis de son sein , puisqu'ils s'étaient élevés en soutenant ses maximes et en suivant ses exemples : qu'y avait- il à répondre, et que répondront encore aujourd'hui les protestants? Diront-ils que Luther réprimait les rebelles par ses écrits, en leur disant que Dieu défendait la sédition? On ne peut pas me reprocher de l'avoir dissimulé dans l'Histoire des Variations, puisque j'ai expressément rapporté ces paroles de Luther*. Mais j'ai eu raison d'ajouter en même temps , « qu'au commencement de la sédition il avait autant « flatté que réprimé les paysans soulevés ^ : » c'està-dire, en les réprimant d'un côté, qu'il les incitait de l'autre , tant il écrivait sans mesure. Est-ce bien réprimer une populace armée et furieuse , que d'écrire publiquement qu'on « exerçait sur elle une « tyrannie.qu'elle ne pouvait, ni ne voulait, ni ne « devait plus souffrir 7 ? » Après cela , prêchez la soumission à des gens que vous voyez en cet état , ils n'écoutent que leur passion , et l'aveu que vous leur faites , qu'ils ne peuvent ni ne doivent pas souffrir davantage les maux qu'ils endurent. Mais Luther passe plus avant, puisqu'après avoir écrit séparément aux seigneurs et à leurs sujets rebelles; dans un écrit qu'il adressait aux uns et aux autres, il leur « criait qu'ils avaient tort tous deux ; et que

' Sleid. lib. VHi. Far. lib. ii.- » Basn \h\(\. ~ ^ Ibid. - < Sh-id. l. v. Far. liv. n. ~ i Jbid. — « Fur. tii:. ij. S'fid. l. \. - ■ Far. ibid.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

« s'ils ne posaiont les armes , ils seraient tous « damnés'. » Parler en cette sorte, non pas aux ! sujets rebelles seulement comme il fallait , mais aux sujets et aux seigneurs indifféremment , à ceux dont les armes étaient légitimes et 5 ceux dont elles étaient séditieuses; c'est visiblement enfler le cœur des derniers et affaiblir le droit des autres. Bien plus, c'est donner lieu aux rebelles de dire : Nous désarmerons quand nous verrons nos maîtres désarmés : c'est-à-dire qu'ils ne désarmeront jamais; à plus forte raison les princes et les seigneurs ne désarmeront pas les premiers. Ainsi cet avis bizarre de Luther était propre à faire qu'on se regardât l'un l'autre, et que, loin de désarmer, on en vînt aux mains; ce qui en effet arriva bientôt après. Qui ne voit donc qu'il fallait tenir un autre langage, et, en ordonnant aux uns de poser les armes , avertir les autres d'en user avec clémence, même après la victoire ? Mais Luther ne savait parler que d'une manière outrée : après avoir flatté ces malheureux jusqu'à dire les choses que nous venons d'entendre, il conclut à les passer tous dans le combat au fil de l'épée, même ceux qui auront été entraînés j)ar force dans des admis séditieuses^ , encore qu'ils tendent les mains ou le cou aux victorieux. On en pourra voir davantage dans l'Histoire des Variations. Il y fallait répondre ou se taire , et ne se persuader pas que Luther eût satisfait à tous ses devoirs en parlant en général contre la révolte. Mais encore , d'oii lui venaient des mouvements si irréguliers , si ce n'est qu'un homme, enivré du pouvoir qu'il croit avoir sur la multitude, fait paraître partout ses excès ; ou, pour mieux dire, qu'un homme qui se croit prophète, sans que le bon esprit du Seigneur soit tombé sur lui, s'imagine qu'à sa parole les bataillons hérissés baisseront les armes , et que tous , grands et petits , seront atterrés ?

Pour ce qui regarde le livre de la Liberté chrétienne; je reconnais avoir écrit « qu'on prétendait que « ce livre n'avait pas peu contribué à inspirer la ré- « bellion à la populace^. » M. Basnage s'en offense^ , et entreprend de prouver que Luther y a bien parlé de l'autorité des magistrats. Loin de le dissimuler, j'ai remarqué en termes exprès : qu'en parlant indistinctement en plusieurs endroits de son livre « contre les législateurs et les lois, il s'en sauvait en « disant qu'il n'entendait point parler des magistrats, « ni des lois civiles. » Mais cependant dans le fait deux choses sont bien avérées, tant par les demandes des rebelles, que par Sleidan qui les rapporte * : l'une, que ces malheureux, entêtés de la liberté chrétienne que Luther leur avait tant prêchée, se plaignaient « qu'on les traitait de serfs, quoique tous « les chrétiens soient affranchis par le sang de Jésus- « Christ. » Il est bien constant qu'ils appelaient servitudes , beaucoup de droits légitimes des seigneurs ; et quoi qu'il en soit, c'était pour soutenir cette liberté chrétienne qu'ils prenaient les armes. Il n'en faudrait pas davantage pour faire voir conTment ils

' Slcid. il)id.

ihid. p. B(t7. ~

Far. lib. II. — 2 Ibid.

* Sleid lib. V.

Ibid.

Basn

prenaient ces belles propositions de Luther : « Le « chrétien est maître de tout : le chrétien n'est sujet « à aucun homme : le chrétien est sujet à tout « homme'. » On voit assez les idées que de tels discours mettent naturellement dans les esprits. Ce n'est rien moins que l'égalité des conditions , c'està-dire la confusion de tout le genre humain. Quand après on veut adoucir par des explications ces paradoxes hardis , le coup est frappé , et les esprits qu'on a poussés dans des excès n'en reviennent pas à votre gré. M. Basnage excuse ces propositions en disant que selon Luther « le chrétien , selon l'âme, « est libre et ne dépend de personne ; mais qu'à l'é- « gard du corps et de ses actions, il est sujet à tout « le monde. » Tout cela est faux à la rigueur : car ni tout homme n'est sujet à tout homme selon le corps , puisqu'il y a des seigneurs et des souverains, sur le corps desquels les sujets ne peuvent attenter sans crime en quelque cas que ce soit; ni l'indépendance de l'âme n'est si absolue , qu'il ne soit vrai en même temps que toute âme doive être soumise aux puissa7ices supérieures et à leurs commandements , jusqu'au point d'en être liée même dans Idconscience, selon saint Paul *. Ce n'est donc point enseigner, mais tromper les hommes , que de leur tenir en cette sorte de vagues discours; et on peut juger de ce qu'opéraient ces propositions toutes crues , comme Luther les avançait, puisqu'elles sont encore si irrégulières avec les excuses et les adoucissements de M. Basnage.

Mais le livre de la Liberté chrétienne produisit encore un autre effet pernicieux.il inspirait tant de haine contre tout l'ordre ecclésiastique, et même contre les prélats qui étaient en même temps souverains , qu'on croyait rendre service à Dieu lorsqu'on en secouait le joug, qu'on appelait tyrannique. L'erreur passait aisément de l'un à l'autre : je veux dire, comme il a été remarqué dans l'Histoire des Variations^, que mépriser les puissances soutenues « par la majesté de la religion , était un moyen d'af- « faiblir les autres. » C'est précisément ce qui arriva dans la révolte de ces paysans : ils commencèrent par les princes ecclésiastiques , comme il paraît par Sleidan4; et la révolte attaqua ensuite sans mesure et respect tous les seigneurs. C'en est trop pour faire voir qu'on avait raison Aq prétendre que le livre de la Liberté chrétienne n'avait pas peu contribué à inspirer la rébellion^.

Et puisque M. Basnage nous met sur cette matière, il faut encore qu'il voie un beau discours de Luther. Lorsque les séditieux semblaient n'en vouloir qu'aux seuls ecclésiastiques , et qu'ils n'avaient même pas encore pris les armes , Luther leur parlait en cette sorte : Ne faites point de sédition : il fallait bien commencer par ce bel endroit ; car sans cela qui aurait pu le supporter ? Mais voici comme il continue ^ : « Bien que les ecclésiastiques paraissent « en évident péril , je crois ou qu'ils n'ont rien à « craindre , ou qu'en tout cas leur péril ne sera pas

» Lutli. de Lih. Christ. — * Rom. xiil, I, 6. — ^ Liv. il, n. 030. -- ' Skid. lib. y. — ' r«r. lib. ii. - « Slcid. liv. t.

DÉFEiNSE

« tel, qu'il pénètre dans tous leurs États, ou qu'il « renverse toute leur puissance. Un bien autre péril « les regarde; et c'est celui que saint Paul a prédit « après Daniel, qui est que leur tyrannie tombera, a sans que les hommes s'en mêlent , par l'avènement « de Jésus-Christ et par le souffle de Dieu : c'était « là, poursuivait-il, son fondement; c'est pour cela « qu'iL NE s'était pas beaucoup opposé à ceux « qui prenaient les armes : car il savait bien que leur « entreprise serait vaine; et que si on massacrait « quelques ecclésiastiques, cette boucherie ne s'é- « tendrait pas jusqu'à tous. «

On voit , en passant , l'esprit de la réforme dès son commencement : chaque temps a son prophète, et Luther faisait alors ce personnage : tout était alors dans saint Paul et dans Daniel , comme tout est présentement dans l'Apocalypse : sur la foi de la prophétie, il n'y avait qu'à laisser faire les séditieux contre les ecclésiastiques : ils n'en tueraient guère : et Luther se consolait de les voir périr d'abord en si petit nombre, parce qu'il était assuré d'une vengeance plus universelle qui allait éclater d'en-haut sur eux. Si c'est dans cette vue qu'il les épargne, que deviendront-ils , hélas ! pour peu que tarde la prophétie? Quoi! le saint nom des prophètes sera-t-il toujours le jouet de la réforme , et le prétexte de ses violences et de ses révoltes? 3Iais laissons ces plaintes, et renfermons-nous dans celles de notre sujet. On nous demande quelquefois la preuve des séditions causées par la réforme, et poussées dès son commencement contre les catholiques et contre les prêtres jusqu'à la pillerie : les voilà poussées jusqu'au meurtre ; et c'est Luther , témoin non suspect, qui le dépose lui-même. On l'accuse d'y avoir du moins connivé : on n'a pas besoin de preuve ; et c'est lui-même qui nous avoue qu'Une s'y est opposé que faiblement, sans se mettre beaucoup en peine d'arrêter le cours de la sédition armée. Il lui laissait massacrer un petit nombre d'ecclésiastiques, et c'était assez que la boucherie ne s' étendit pas sur tous. Peut-on nier, sous couleur de réprimer la sédition , que ce ne soit là lui lâcher la bride? Je n'avais point rapporté cet étrange discours de Luther dans l'Histoire des Variations : on pense me faire accroire que j'y exagère les excès de la réforme : on voit , loin d'exagérer, que je suis contraint de supprimer beaucoup de choses ; et on verra dans tous les endroits qu'on attaquera de cette Histoire, qu'on a si peu de moyens d'en affaiblir les accusations , que la réforme au contraire paraîtra toujours plus coupable que je ne l'ai dit d'abord , à cause que j'étais contraint à donner des bornes à mon discours.

Cependant on ne rougit pas de m'accuser de mauvaise foi\ et même de calomnie. Ces reproches m'ont fait horreur , je l'avoue : j'écris sous les yeux de Dieu; et on a pu voir que je tache de mesurer toutes mes paroles , en sorte que mes expressions soient plutôt faibles qu'outrées. S'il faut user de termes forts , la force de la vérité me les

« Dasn. ibid.

arrache. M. Basnage m'objecte une contradiction sensible •, en ce que Je veux çwe Luther, dès l'an 1625, ait soulevé ou entretenu la rébellion des paysans, pendant que j'avoue ailleurs^ que jusqu'à la ligue de Smalcalde, qui se fit longtemps après, il n'y avait rien de plus inculqué dans ses écrits que cette maxime, qu'on ne doit jamais prendre les armes pour la cause de l'Évangile. Je reconnais mes paroles. Certainement je n'avais garde d'accuser Luther d'avoir au commencement rejeté l'obéissance due au magistrat , et même au magistrat persécuteur : puisqu'au contraire j'avoue que, bien éloigné d'en venir d'abord à cet excès, il enseigna les bonnes maximes ; et c'est par où je le convaincs d'avoir varié lorsqu'il en a pris de contraires. Il fallait que la réforme fût confondue par elle-même dès son principe; et que la loi éternelle la forçât d'abord à établir l'obéissance, qu'elle devait réjeter dans la suite. Le bien ne se soutient pas chez elle; il n'y prend point racine, pour ainsi parler, parce qu'il n'y a jamais toute sa force : de là vient aussi qu'elle se dément dans le temps même qu'elle dit la vérité. Luther fomentait la rébellion qu'il semblait vouloir éteindre ; et en un mot, connue on vient de voir, il inspirait plus de mal qu'il n'en conseillait en effet dans ce temps-là. Mais dans la suite il ne garda point de mesure : il enseigna ouvertement qu'on peut armer contre les souverains, sans épargner ni rois, ni Césars; toute l'Allemagne protestante entre dans ces sentiments; la contagion gagne l'Écossse et l'Angleterre : la France ne s'en sauve pas : la réforme remplit tout de sang et de carnage ; dans les vains efforts qu'elle fait pour effacer de dessus son front ce caractère si visiblement antichrétien, elle succombe, et ne trouve plus de ressource qu'à chercher même parmi nous de mauvais exemples : comme si réformer le monde était seulement prendre un beau titre, sans valoir mieux que les autres.

Mais si on ne voulait pas éviter soi-même les abus qu'on reprenait dans l'Église, il ne fallait pas du moins approuver ses propres égarements , ni s'en faire honneur. Nous détestons parmi nous tout ce que nous y voyons de mauvais exemples , en quelque lieu qu'ils paraissent et de quelque nom qu'ils s'autorisent : les rébellions des protestants sont passées en dogmes et autorisées par les synodes : ce n'est point un mal qui soit survenu à la réforme vieillie et défaillante : c'est dès son commencement et dans sa force, c'est sous les réformateurs et par leur autorité, qu'elle est tombée dans cet excès; et des abus si énormes ont les mêmes auteurs que la réforme.

On peut voir beaucoup d'autres choses également convaincantes sur cette matière dans un livre intitulé Avis aux Réfugiés, qui vient de tomber entre mes mains, quoiqu'il ait été imprimé en Hollande au commencement de l'année passée. Cet ouvrage semble être bâti sur les fondements de W/pologie des Catholiques', qui n'a laissé aucune réplique aux

' Basn. Uncl. p. 500. - * Far. l. iv.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

piotestants; mais, pour leur ôter tout prétexte, on y ajoute en ce livre non-seulement ce qui s'est passé depuis, mais encore tant d'autres preuves de ces excès de la réforme , et une si vive réfutation de ses sentiments , qu'elle ne peut plus couvrir sa confusion. Si l'auteur de ce bel ouvrage est un protestant, comme la préface et beaucoup d'autres raisons donnent sujet de le croire, on ne peut assez louer Dieu de le voir si désabusé des préventions où il a été nourri , et de voir que sans concert nous soyons tombés lui et moi dans les mêmes sentiments sur tant de points décisifs. Je ne dois pas refuser cette preuve de la vérité; elle se fait sentir à qui il lui plaît; et lorsqu'elle veut faire concourir les pensées des hommes au même but, nulle diversité d'opinions ou de pensées ne lui fait obstacle. Les protestants peuvent voir dans cet ouvrage ' avec quelle témérité M. Jurieu les vantait, il y a dix ans, comme les plus assurés et les plus fidèles sujets ». On lour montre dans cet ouvrage l'affreuse doctrine de leurs auteurs contre la majesté des rois etcontrelatranquilUté des États. Toute la ressource de la réforme était autrefois de désavouer, quoique avec peu de sincérité, tous ces livres que l'cspri t de rébellion avait produits , ceux d'un Buchanan , ceux d'un Paré, ceux d'un Junius Brutus, et tant d'autres de cette nature ; mais maintenant on leur ôte entièrement cette vaine excuse, en leur montrant qu'ils ont conflrmé, et qu'ils confirment encore par leur pratique constante, cette doctrine qu'ils désavouaient; et que l'Église anglicane, qui de toutes les protestantes avait le mieux conservé la doctrine de l'inviolable majesté des rois, se voit contrainte aujourd'hui de l'abandonner 3. On n'oublie pas que M. Juriéu, le même qui nous vantait il y a dix ans la fidélité des protestants à toute épreuve, jusqu'à dire « que tous les hugenots étaient prêts de signer de « leur sang que nos rois ne dépendent pour le tem- « porel de qui que ce soit que de Dieu , et que sous » quelque prétexte que ce soit les sujets ne peuvent « être absous du serment de fidélité •i; » à la fin a embrassé le parti de ceux qui donnent tout pouvoir aux peuples sur leurs rois : qu'il leur laisse par conséquent le pouvoir de s'absoudre eux-mêmes , et sans attendre personne , de tout serment de fidélité et de toute obligation d'obéir à leurs souverains ; et qu'il s'est par ce moyen réfuté lui-même, pi us que n'auraient jamais pu faire tous ses adversaires ensemble. Par là on découvre clairement que la réforme n'a rien de sincère ni de sérieux dans ses réponses, qu'elle les accommode au temps , et les fait au gré de ceux qu'elle veut flatter. Ce qui donnait prétexte aux protestants de préférer leur fidélité à celle des catholiques, était la prétention de papes sur la temporalité des rois. Mais outre qu'on leur a fait voir dans ce livre que toute la France, une aussi grande partie de l'Église catholique, fait profession ouverte de la rejeter^; on montre encore plus clair

' ^vis, etc. p. 77. — ^ Palitiq. du Clergé. — •' Avis, p. Sien siiiv. — * Avis, p. 81 et suit: Politiq. du Clergé, p. 217. ^ Politiq. etc., p. 210, 211, 214.

que le jour que s'il fallait comparer les deux sentiments, celui qui soumet le temporel des souverains aux papes, et celui qui le soumet au peuple; ce dernier parti , oii la fureur, où le caprice, où l'ignorance et l'emportement domine le plus, serait aussi sans hésiter le plus à craindre. L'expérience a fait voir la vérité de ce sentiment ; et notre âge seul a montré , parmi ceux qui ont abandonné les souverains aux cruelles bizarreries de la multitude, plus d'exemples et plus tragiques contre la personne et la puissance des rois , qu'on n'en trouve durant six à sept cents ans parmi les peuples qui en cepoint ont reconnu le pouvoir de Rome. Enfin la réforme, poussée à bout pour ses révoltes, produisait pour dernière excuse l'exemple des catholiques sous Henri le Grand : mais on l'a encore forcée dans ce dernier retranchement * , non-seulement en lui faisant voir combien il était honteux , en se disant réformés , de faire pis que tous ceux qu'on était venu corriger; mais encore en montrant dans le bon parti , qui é tait celui du roi, des parlements tout entiers composés de catholiques, une noblesse infinie de même croyance , et presque tous les évêques, desquels nulle autorité et nul prétexte de religion n'avait rien pu obtenir contre leur devoir : au lieu que parmi les protestants , lorsqu'on y a attaqué les souverains, )a défection a été universelle et poussée jusqu'aux excès qu'on a vus. Joignez à toutes ces choses , si évidemment démontrées par un protestant dans YJvis aux Réfugiés, ce que j'ai dit dans ces deux derniers Avertissements en me renfermant, comme je devais , dans la défense des Variations contre M. Jurieu et M. Basnage qui les attaquaient, l'histoire de la réforme paraîtra affreuse et insupportable, puisqu'on y verra toujours l'esprit de révolte, en remontant depuis nos jours jusqu'à ceux des réformateurs.

Ainsi, par un juste jugement, Dieu livre au sens réprouvé , et à des erreurs manifestes , ceux qui prennent des noms superbes contre son Église, et entreprennent de la réformer dans sa doctrine. Témoin encore le mariage du landgrave, l'éternelle confusion de la réforme, et l'écueil inévitable où se bri-: seront à jamais tous les reproches qu'elle nous fait des abus de nos conducteurs. Car y en a-t-il un plus grand que de flatter l'intempérance jusqu'à autoriser la polygamie, et d'introduire parmi les chrétiens des mariages judaïques et mahométans? Vous avez vu les égarements du ministre Jurieu sur ce sujet, si étranges et si excessifs , que plusieurs bons protestants en ont eu honte. J'ai vu les écrits de M. de Beauval , que IM. Jurieu tâche d'accabler par son autorité ministrale; j'ai vu la lettre imprimée d'un ministre sur ce sujet. J'ai cru que c'était M. Basnage , confrère de M. Jurieu dans le ministère de Roterdam : on m'assure que c'est un autre , je le veux; et quoi qu'il en soit, ce ministre, qui m'est inconnu , pousse vigoureusement M. Jurieu, qui de son côté ne l'épargne pas. Le mariage du landgrave et l'erreur prodigieuse des réformateurs a excité ce

' Avis, p. 2»2 et stiir.

4ii

DÉFENSE

tumulte parmi les ministres. M. Basnage lui-même, qui ne veut pas être l'auteur de la lettre publiée contre son confrère , prend un autre tour que le sien dans sa réponse aux Variations ; voyons s'il réussira mieux, et poussons encore ce ministre par cet endroit-là : ce sera autant d'avancé sur la réponse générale qu'il lui faudra faire, et elle sera déchargée de cette matière. Voici donc comme il commence • : « Il faut rendre justice aux grands hommes « autant que la vérité le permet; mais il ne faut « pas dissimuler leurs fautes. J'avoue donc que « Luther ne devait pas accorder au landgrave de « Hessela permission d'épouser une seconde femme, « lorsque la première était encore vivante : et M. de « Meaux a raison de le condamner sur cet article. » C'est quelque chose d'avouer le fait , et de condamner le crime sans chicaner; mais il en fallait davantage pour mériter la louange d'une véritable et chrétienne sincérité : il fallait encore rayer Luther, Bucer etMelanchton, ces chefs des réformateurs, du rang de grands hommes. Car encore que les grands hommes en matière de religion et de piété, qui est le genre où l'on veut placer ces trois personnages , puissent avoir des faiblesses , il y en a qu'ils n'ont jamais, comme celle de trahir la vérité et leur conscience , de flatter la corruption , d'autoriser l'erreur et le vice connus pour tels ; de donner au crime le nom de la sainteté et de la vertu; d'abuser pour tout cela de l'Écriture et du ministère sacré ; de persévérer dans cette iniquité jusqu'à la fin, sans jamais s'en repentir ni s'en dédire , et d'en laisser un monument authentique et immortel à la postérité. Ce sont là manifestement des faiblesses incompatibles , je ne dis pas avec la perfection des grands hommes, mais avec les premiers commencements de la piété. Or, tels ont été Luther, Bucer et Melanchton:ils onttrahi la vérité et leur conscience : c'est de quoi M. Basnage demeure d'accord , et en pensant les excuser il met le comble à leur honte. « Je re- « marquerai, dit-il », trois choses : la première, « qu'on arracha cette faute à Luther; il en eut « honte, et voulut qu'elle fût secrète. » Bucer et Melanchton ont la même excuse ; mais c'est ce qui les condamne ; car ils n'ont donc pas péché par ignorance : ils ont donc trahi la vérité connue : leur conscience leur reprochait leur corruption; ils en ont étouffé les remords, et ils tombent dans ce juste reproche de saint Paul :Leur esprit et leur conscience sont souillés ^. Voilà les héros de la réforme et les chefs des réformateurs. Si c'est une excuse de cacher les crimes qui ne peuvent pas même souffrir la lumière de ce monde , il faut effacer de l'Écriture ces redoutables sentences : Nous rejetons les crimes honteux qu'on est contraint de cacher^-, et encore : Ce qui se fait parmi eux, et, qui pis est, ce qu'on y approuve, ce qu'on y autorise, est honteux même àfiire 5; et enfin cette parole de Jésus-Christ même: Celui qui/ait mal hait la lumière ^. Ainsi , qui veut découvrir le faux de la réforme , et la faible idée

' £a.vt. I. t. II. part. ch. m. p. 443. — ' Ihid. — ■> TU. I, 15. ~ * 11. Cm'. IV, 2. — 5 Eph, V. 12. — « Joan. m, 20.

qu'on y a du vice et de la vertu , n'a qu'à entendre les vaines excuses dont elle tâche de diminuer ou de pallier les faiblesses les plushonteuses de ses prétendus grands hommes.

Mais ils ne connaissaient peut-être pas toute l'horreur du crime qu'ils commettaient? C'est ce qu'on ne peut pas dire en cette rencontre. Car ils savaient que leur crime était d'autoriser une erreur contre la foi , de pervertir le sens des Écritures , d'anéantir la réforme que le Fils de Dieu avait faite dans le mariage. Ils savaient la conséquence d'une telle erreur, puisqu'ils reconnaissaient expressément que si leur déclaration venait aux oreilles du public, ils n'auraient rien de moins à craindre que d'être mis au rang des mahométans et des anabaptistes qui se Jouent du mariage ■ . C'est en effet en ce rang qu'ils ne craignent pas de se mettre , pourvu que le cas soit secret. L'erreur qu'ils autorisent eijt quelque chose de pis qu'un adultère public, puisqu'ils aiment mieux que la femme qu'ils donnent au landgrave passe pour une impudique et lui pour un adultère, que de découvrir l'infâme secret de son second mariage. Par leur Consultation ils ne justifient pas ce prince. Car un aveugle qui se laisse conduire par d'autres aveugles n'en est pas quitte pour cela, et il tombe avec eux dans l'abîme. Ils damnent donc celui qui leur confiait sa conscience, et ils se damnent avec lui. Ils le damnent, dis-je, d'autant plus inévitablement , qu'il se flatte du consentement et de l'autorité de ses pasteurs, qui n'étaient rien de moins dans le parti que les auteurs de la réforme. .Te ne vois rien de plus clair ni ensemble de plus af^ freux que tous ces excès.

On leur arracha cette faute , dit M. Basnage. Quoi! leur fit -on violence, pour souscrire à cet acte infâme qui ternit la pureté du christianisme, où un adultère public est appelé du saint nom de mariage? Leur fit-on voir des épées tirées ? Les enferma-t-on du moins? Les menaça-t-on de leur faire sentir quelque mal ou dans leurs personnes ou du moins dans leurs biens? C'est ce qu'on eilt pu appeler en quelquefaçon leur arracher unefaute, quoique dans le fond on n'arrache rieu de semblable à un parfait chrétien , et il sait bien mourir plutôt que de céder à la violence. Mais il n'y eut rien de tout cela dans la souscription des réformateurs : on leur promit des monastères à piller » : que la réforme en rougisse : le landgrave, l'homme du mondequi avait le plus conversé avec ces réformateurs , et qui les connaissait le mieux , les gagne par ces promesses : et voilà toute la violence qu'il leur fait. Il est vrai qu'il leur fait aussi entrevoir qu'il pourrait les abandonner, et s'adresser ou à l'empereur ou au pape même. A ces mots, la réforme tremble : « No- « tre pauvre petite Église, misérable et abandonnée, « a besoin, dit-elle 3, de princes-régents vertueux : » de ces vertueux qui veulent avoir ensemble deux épouses : il faut tout accorder à leur intempérance, de peur de les perdre : une Église qui s'appuie sur

• Consull. n. 10, n. Pur. Hv. vr. -- • Far. fiv. vi. - * Consult. n, a. Far. (iv. \i.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

rhoinmc , et sur lo bras de la chair, ne peut résister à de semblables violences. C'est ainsi que Luther , Bucer et Mclanchton , ces colonnes de la réforme , sont violentés selon M. Basnage ; et cela, qu'est-ce autre chose qu'avouer en autres termes qu'ils sont violentés par la corruption de leur cœur ?

Elle fut si grande et leur assoupissement si prodigieux, qu'ils ne se réveillèrent jamais : ils sentaient qu'ils laissaient un acte de célébration de mariage , la première femme vivante , oiî il était énoncé qu'on le faisait : « en présence de Melancli- « ton , de Bucer et de Mélander ', le propre pasteur « et prédicateur du prince, » et de l'avis de plusieurs autres prédicateurs, dont la consultation était jointe au contrat de mariage, signé en effet de sept docteurs, à la tête desquels étaient Luther, Melanchton et Bucer, et à la fin le même Denis Mélander, le propre pasteur du landgrave ». Ces deux actes furent déposés dans les registres publics , attestés autlientiquement par des notaires , «^ pour éviter le scan- « dale et conserver la réputation de la fille que le « landgrave épousait , et de toute son honorable pa- « rente ^. « Ces actes étaient donc publics, et on supposait qu'ils devaient paraître un jour, comme regardant tout ensemble et l'honneur d'une famille considérable, et même l'intérêt d'une maison souveraine. Cependant, loin de les avoir jamais révoqués, Luther et ses compagnons y persistent. Ce secret honteux ne fut pas si bien gardé , qu'on en ait fait le reproche au landgrave et à Luther de leur vivant : ils s'en sauvent par des équivoques ; et Luther y ajoute fièrement, à son ordinaire, que le landgrave est assez puissant, eta des gensassez savants, pour le défendre 4 : ce qui est joindre la menace au crime et insulter à la raison, à cause que le mépris en est soutenu par la puissance. Tout cela est démontré si clairement dans l'Histoire des Variations, qu'on n'a rien eu à y répliquer : telle a été la conduite de ces grands hommes, et il faut du moins avouer qu'il n'y en a de cette figure que dans la réforme.

Grâce à Dieu, ceux que nous reconnaissons parmi nous pour de grands hommes ne sont pas tombés dans des excès où l'on voie de la perfidie, de l'impiété , une corruption manifeste, et une lâche prostitution de la conscience. Mais , sans parler dos grands hommes, je pose en fait , parmi tant de fautes dont les protestants ont chargé quelques papes à tort ou à droit, qu'ils n'en nommeront jamais un seul, dans un si grand nombre, et dans la suite de tant de siècles , qui soit tombé dans un abus de cette nature. Qu'ainsi ne soit : M. Basnage, qui pousse en cette occasion la récrimination le plus loin qu'il peut, n'a eu à nous objecter que deux décrets des papes : l'un de Grégoire II, et l'autre de Jules II. Or, pour commencer avec lui par le dernier, il nous objecte la dispense que ce pape accorda à Henri FUI ^ , pour épouser la veuve de sen frère Arthus ; et comme s'il avait prouvé qu'il fût constant que cette dispense fût illégitime, il s'écrie en cette sorte : « Faut-il

* Var. liv. vi. — ' Instrum., copul., à la fin du même livre, tom. xix, p. 39C et suiv. — > Ibid. p. 3!)8, 399. — < Far. liv. vi. — * Basn. ibid. 443.

« moins de sainteté pourêtre vicaire de Jésus-Christ « et le chef de l'Église, que pour réformer quelque « abus .' ou l'inceste est-il un crime moins énorme « qu'un double mariage? » Il renouvelle ici le fameux procès du mariage de Henri VIII avec Catherine d'Aragon ; mais visiblement il n'y a nulle bonne foi à comparer ces deux exemples. Afin qu'ils fussent égaux, il faudrait qu'il fût aussi constant que le mariage contracté avec la veuve de son frère est réprouvé dans l'Évangile, qu'il est constant que le mariage contracté avec une seconde femme, la première encore vivante, y est rejeté. Mais M. Basnage sait bien le contraire; il sait bien, disje, qu'il est constant entre lui et nous que la polygamie est défendue dans l'Évangile, et qu'ime femme surajoutée à celle qu'on a déjà ne peut être légitime. Oserait-il dire qu'il soit de même constant, entre nous, que l'Evangile ait défendu d'épouser la veuve de son frère, ou que le précepte du Lévitique , qui défend de tels mariages, ait lieu parmi les chrétiens? Mais il sait , loin que cela soit constant parmi nous, qu'il ne l'est pas même parmi les protestants. Nous en avons rapporté , dans l'Histoire des Variations ' , les témoignages favorables au mariage de Henri VIII et à la dispense de Jules II. Melanchton et Bucer ont approuvé cette dispense, et conséquemment ont improuvé le divorce de Henri VIII. Castelnau, dont nous avons vu l'autorité alléguée par M. Basnage, dit expressément que « ce roi en- « voya en Allemagne et à Genève, offrant de se faire « chef des protestants , mener dix mille Anglais à « la guerre, et contribuer cent mille livres sterling, « qui valent un million de livres tournois ; mais ils « ne voulurent jamais approuver la répudiation ». » Selon le témoignage de ce grave auteur, la répudiation fut improuvée non-seulement en Allemagne, mais encore à Genève même ; c'est-à-dire dans les deux partis de la. nouvelle réforme. Si Calvin a introduit depuis ce temps un autre sentiment parmiles siens, il ne laisse pas demeurer pour constant que la dispense de Jules II était si favorable, qu'elle fut même approuvée de ceux qui cherchaient le plus à critiquer la conduite des papes.

M. Basnage reproche à Jules II d'avoir accordé cette dispense hautement et à la face du soleil ; au lieu que Luther a eu honte de celle qu'il a donnée , et tâcha de la cacher : ce qui est , selon ce ministre , bien moins criminel. Sans doute quand le crime est manifeste , l'audace de le publier en fait le comble. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Jules II n'avait garde de rougir de sa dispense, ou de la cacher , à l'exemple des chefs de la réforme, puisqu'au contraire il la donnait hautement comme légitime ; qu'ellefut publiquement acceptée par toutleroyaume d'Angleterre, oii elle demeura sans contradiction durant vingt ans ; et qu'en effet les fondements s'en trouvèrent si solides , que les plus passionnés ennemis des papes les crurent inébranlables. Voilà ce que l'on compare à la scandaleuse consultation de Luther.

' Far. liv, vu. — ' Mém. de Caslelnaii, L i, ck. n, » 29. Le Lab.

DÉFENSE

I.e ministre nous objecte que « le concile de « Trente prononce anatliènie contre ceux qui lui <■ disputeront le pouvoir de dispenser dans les de- « grés d'affinité défendus par la loi de Dieu '. » D'où il conclut que « l'Église romaine se donnei « l'autorité de faire des choses directement con- « traires à la loi de Dieu. » Il dissimule qu'il s'agit ici de l'ancienne loi et de sa police, et que, dans ce décret du concile, la question n'était pas, si l'Église pouvait dispenser de la loi de Dieu, ce que les Pères de Trente n'ont jamais pensé; mais si Dieu lui-même avait abrogé la loi ancienne à cet égard. Nous prétendons qu'une partie des empéciiements du mariage portés par le Lévitique sont de la loi positive et delà police de l'ancien peuple, dont Dieu nous a déchargés : en sorte que ces empêchements ne subsistent plus que par des coutumes et des lois ecclésiastiques. Ce n'est qu'en cette manière et dans cette vue que l'Église en dispense : et c'est par conséquent une calomnie de dire qu'elle iS'élève au-dessus de la loi de Dieu, ou qu'elle en prétende dispenser.

M. Basnage nous oppose un second décret de pape , et il est bon d'entendre avec quel air de décision et de dédain il le fait. « M. de Meaux se « trompe, dit-il ', quand il assure si fortement (au « sujet de la consultation de Luther) que ce fut la « première fois qu'on déclara que Jésus- Christ n'a « point défendu de semblables mariages (où l'on a • deux femmes ensemble) : il faut le tirer d'erreur, « en lui apprenant ce que fit Grégoire II; lequel « étant consulté si l'Église romaine croyait qu'on « pût prendre deux femmes, lorsque la première , « détenue par une longue maladie, ne pouvait souf- « frir le commerce de son mari , décida , » selon la vigueur du Siège apostolique, que, lorsqu'on ne pouvait se contenir , il fallait prendre une autre femme, pourvu qu'on fournît les aliments à la première. On voit déjà, en passant, que ce n'est pas là prendre deux femmes , comme M. Basnage veut le faire entendre ; mais en quitter une pour une autre : ce qui est bien éloigné de la bigamie dont il s'agit €ntre nous. Au reste , ce curieux décret , que M. Basnage daigne bien m'apprendre , n'est ignoré de personne : toutes nos écoles en retentissent , et nos novices en théologie le savent par cœur. Après deux autres passages aussi vulgaires que celui-là, M. Basnage, avec un ton fier et avec un air magistral, nous avertit qu'il ne les rapporte «que pour « apprendre à M, de Meaux qu'il ne doit pas se faire « honneur de l'antiquité, qu'il n'a pas examinée 3. » felui laisse faire le savant tant qu'il lui plaira; et il aura bon marché de moi, tant qu'il ne me reprocliera que de l'ignorance : je ne trouve rien de 4)lus bas ni de plus vain parmi ies hommes, que de se piquer descience; maisaussi nèfaut-il pasen avoir beaucoup pour répondre à M. Basnage. Cette décision de Grégoire II se trouve parmi ses lettres 4 , «t encore dans le décret de Gratien , avec cette note

' Btisn. ibid. p. 443. Cotic. Trid. Sess. xxiv, Can. 3. — » P. 443. — 3 Bas». Ibid. p. 444. — < Grcijor. I!. Kp. ix. l t Ct»ic. Call.

au bas: lUudCregor'ù mcrls canonibus, imoevan' gelicve et apostolicce doctrinx penitits reperitur adversum • : c'est-à-dire : « Cette réponse de Grégoire est contraire aux saints canons , et même à la « doctrine évangélique et apostolique. » Les papes ne sont donc pas si jaloux qu'on pense de maintenir comme inviolables toutes les réponses de leurs prédécesseurs; puisqu'on trouve celle-ci avec cette note dans le décret imprimé par l'ordre de Grégoire XIII, et que les réviseurs qu'il avait nommés n'y trouvent rien à redire. Ainsi, sans nous arrêter à ce que d'autres ont dit sur ce passage , contentons-nous de demander à M. Basnage ce qu'il en prétend conclure. Quoi ? que ce pape a approuvé, comme Luther, qu'on eût deux femmes ensemble pour en user indifféremment.? C'est tout le contraire : c'est autre chose de dire, avec ce pape, que le mariage soit dissous en ce cas; autre chose de dire , avec Luther , que sans le dissoudre on en puisse faire un second : l'un a plus de difficulté, l'autre n'en eut jamais la moindre parmi les chrétiens; et Luther est le premier et le seul à qui la corruption a fait naître un doute sur un sujet si éclairci. Que si, parmi les protestants , d'autres ou devant ou après lui ont soutenu en spéculation la polygamie , il est le seul qui ait osé pousser la chose jusqu'à la pratique.

Mais enfin, dira-t-on, quoi qu'il en soit, un pape se sera trompé : est-ce là de quoi il s'agit.? M. Basnage connaît-il quelqu'un parmi nous qui entreprenne de soutenir que les papes ne se soient jamais tronjpés , pas même comme docteurs particuliers.? Et quand il voudrait conclure que celui^ ci se serait trompé même comme pape, à cause qu'il parle, comme il dit lui-même, vigore Sedis apostolicx, avec la force et la vigueur du Siège apostolique : sans examiner s'il est ainsi , et si c'est là toutcequ'on exige pour prononcer, comme on dit, ex cathedra : enfin tout cela n'est pas notre question. Ce n'est pas une ignorance, ou une surprise de Luther , que nous objectons à la réforme ; il n'y aurait rien là que d'humain : c'est une séduction faite de dessein , dans un dogme essentiel du christianisme, par une corruption manifeste, contre la vérité et sa conscience. Il n'en est pas ainsi de Grégoire II ; ce n'est point pour flatter un prince qu'il a écrit de cette sorte : c'est dans une difficulté assez grande une résolution générale : on ne lui a fait espérer, pour le corrompre, ni le pillage d'un monastère , ni de secourir son parti; il ne se croit pas obligé de cacher sa réponse t s'il s'est trompé , aussi »€ le suit-on pas , et on le reprend sans scrupule : mais enfin il a dit naturellement ce qu'il pensait : M. Basnage n'a pu le convaincre , ni lui ni les antres papes , d'avoiif décidé contre leur conscience , comme Luther et ses compagnons sont convaincus de l'avoir fait, et parles reproches de la leur, et de l'aveu de M. Basnage; et ainsi , les réformateurs de la papauté n'y ont pu trouver aucun abus qui égalait ceux qu'ils oat commis.

» Dec. II. part, caits. 32, qiue.it. vir, cap. 18 : Quod pro-

ponuisti.

DE LniSTOTRE DES VARIATIONS.

Le ministre n'a point trouvé de pape : il a cru trouver un empereur. « Valenlinien, dit-il ',fit " publier dans toutes les villes de l'empire une loi « en faveur de la bigamie; et, en effet, il eut deux < fentmes , sans encourir l'excommunication de « son clergé. » Qu'appelle-t-il son clergé? Ce sont les évêques du quatrième siècle. N'est-ce pas aussi le clergé de M. Basnage; et veut-il, à l'exemple de M. Jurieu , livrer à l'Antéchrist ce clergé auguste, qui comprend les colonnes du christianisme? Veutil dire que tant de saints, et un siècle si plein de lumière, ait approuvé une loi si étrange et si inouïe, je ne dis pas seulement dans l'Église catholique, mais dans l'empire romain ; ou qu'on ait pu douter un seul moment que la polygamie fdt défendue? Il n'oserait l'avoir dit , et il sait bien qu'on l'accablerait de passages qui lui prouveraient le contraire. Mais enfin il y a une loi? Je n'en crois rien, non l>lus que Baronius et M. Valois, et tous nos habiles critiques. Socrate, qui le dit s<aul S ne mérite pas assez de croyance pour établir un fait si étrange; M. Basnage sait bien qu'il en hasarde bien d'autres, dont il est dédit par tous les savants. Sozomène, qui le suit presque partout , se tait ici ; Théodoret de même : en un mot, tous les auteurs du temps ou des temps voisins gardent un pareil silence , et on ne trouve ce fait que dans ceux qui ont copié Socrate quatre à cinq cents ans après. Il ne faut pas oublier deux auteurs païens qui ont écrit vers les temps de Valentinien. C'est Amraian Marcellin et Zozime : le premier est constamment peu favorable à ce prince, qu'il semble même vouloir déprimer, en haine du mépris qu'il témoignait poui Julien l'Apostat , le héros de cet historien ^ : et néanmoins parmi toutes ses fautes, qu'il marque avec un soin extrême, non seulement il ne marque pas celle-ci, mais il semble même qu'il ait dessein d« l'exclure , puisqu'il rend ce témoignage à Valentinien : que ce prince, « toujours attaché aux règles d'une vie pu- « dique , a été chaste au dedans et au dehors de sa '< maison , sans avoir jamais souillé sa conscience « par aucune action malhonnête et impure; ce qui » même le rendait sévère à réprimer la licence de ' la cour*. » Aurait-on rendu ce témoignage à un prince qui eût entrepris de faire une loi , et de donner un exemple pour autoriser la, polygamie que les Romains , même païens , ne jugeaient digne que des Barbares; queValérien, que Dioclétien et les autres princes avaient réprimée par des lois expresses qu'on trouve encore dans le Code?

Si Valentinien en avait fait une contraire , Zozime u'aimait pas assez cet empereur pour nous le cacher. En parlant de Valentinien et du dessein qu'il avait de composer un corps de lois , il en remarque une qu'il fut contraint d'abolir^ ; c'était le cas de parler de celle-ci , si elle avait jamais été. Aussi ne se trouvet-elle ni dans le Code ni nulle part : ni on ne voit qu'elle ait jamais été reçue , ni on n'écrit qu'elle ait été abolie : il n'en est resté ni aucun usage dans

* Basn ibid. p. 444. — ' Socr. lib. iv.cap. 31. — ' Amm. Marc. lih. xxvi, svb fin. xxvii. — < Ilid. xxx. — ^ Lib. n, init.

l'empire , bien qu'on prétende qu'elle ait été publiée dans toutes les villes, ni aucune marque parmi les jurisconsultes , ni enfin aucune mémoire parmi les hommes. Jamais les Pères ne l'ont reprochée , ni durant la vie ni après la mort, ni à Valentinien ni à Justine, cette prétendue seconde femme, quoique, devenue arienne et persécutricedes catholiques, elle n'avait pas mérité d'être flattée. Quand nous n'aurions aucune autre preuve contre cette fable, le nom même d'un empereur si grave , si sérieux , si chrétien, y résisterait : il n'aurait pas déshonoré son empire , si glorieux d'ailleurs, par une loi nonseulement si criminelle même dans l'opinion des païens, mais encore si impertinente. Qui en voudra voir davantage sur ce sujet peut consulter Baroniu-s, qui même convainc de faux cette historiette de Socrate en plusieurs de ses circonstances , comme par exemple lorsqu'il nous donne cette Justine pour fille dans le temps que Valentinien l'épousa , elle qu'on sait avoir été veuve du tyran Magnence. C'est Zozime qui le rapporte au quatrième livre de son histoire : « Le jeune fils de Valentinien , que ce « prince avait eu de la veuve de Magnence , fut , dit- « il' , fait empereur à l'âge de cinq ans. » Et encore vers la fin du même livre : « Le jeune Valentinien « se retira auprès de Théodose avec sa mère Justine, « qui, comme nous avons dit, avait été femme de a Magnence , et épousée après sa mort par Valen- « tinien pour sa beauté. » Trouver deux fois dan» un historien , plutôt ennemi que favorable à Valentinien , ce mariage avec Justine , sans qu'il en marque cette honteuse circonstance , ce serait , quand nous n'aurions autre chose , une preuve plus que suffisante de sa fausseté. Était-il permis à M. Basnage de dissimuler toutes ces choses : de nous donner comme un fait constant ce qu'il sait avoir été rejeté par tant d'habiles gens, et par des raisons si solides : et encore de me reprocher l'ignorance de l'antiquité , parce que , lorsque j'en marquais les sentiments sur la pluralité des femmes , je n'avais daigné tenir compte , ni d'un fait si mal fondé , ni de cette prétendue loi de Valentinien? Et, après tout , que peut-il conclure de tout ce fait , quand i-1 serait aussi véritable qu'il est manifestement convaincu de faux? Le public n'en verrait pas moinsde quelle absurdité il était à trois prétendus réformateurs de remettre eu usage, après tant de siècles , une loi entièrement oubliée d'un empereur.

M. Basnage nous cite pour dernier passage celui des Constitutions apostoliques , où il est ordonné , dit-il» , de recevoir paisiblement à la comvtunion la concubine d'un infidèle , qui n'a commerce qu'avec lui. Il croit donc que les Églises de Jésus- Christ ont approuvé de tels commerces hors du mariage, et ne craint point de souiller la sainteté des mœurs chrétiennes, et dans les temps les plu» purs, par ces indignes soupçons. Faut-il apprendre à ce faux savant la distinction triviale des femmes épousées solennellement , et d'autres femmes qu'on appelait concî^î'nei, parce qu'elles étaient épousée»

' Lib. rv, circœ med. — » Ibkl. Const. Af. VIU, 33.

DÉFENSE

avec moins de solennité, quoiqu'elles fussent vraies femmes sous un nom moins honorable ? Toutes les lois en sont pleines, tous les jurisconsultes en conviennent, on en voit même des restes en Allemagne ; on la trouve jusque dans l'Écriture; et ce grand docteur l'ignore, ou , ce qui est pis , il fait semblant de l'ignorer. C'est qu'il cherchait une occasion de nous objecter « que le droit canon , dont les lois « sont si sacrées à Rome, autorise le concubinage, « puisqu'il permetde coucher avecune fille, lorsqu'on « n'a point de femme '. « S'il voulait dire des faussetés, il devait tâcher du moins de les expliquer en termes plus modestes. Mais oii est cet endroit du droit canon? M. Basnage demeure court, et n'en a cité aucun endroit. C'est qu'en effet il n'y en a point : il n'a même osé citer ce fameux canon du concile de Tolède, où l'on permet une concubine, au sens qu'on vient de rapporter, parce qu'il sait que cette grossière équivoque est maintenant reconnue de tout le monde ; et cependant , sur un fondement si léger , il remue sans nécessité toutes ces ordures , et il ose calomnier la doctrine de l'Église catholique.

Voilà toutes les excuses qu'il a pu trouver pour la réforme, dans ce honteux mariage du landgrave. }1 se donne encore la peine d'excuser ce prince , non de son incontinence, qui est avérée ; maisd'avoir eu de ces maladies qu'on ne nomme pas , et qu'il avait lui-même tâché de cacher. Il est vrai , je l'avais remarqué en passant dans l'Histoire des Variations*, comme une circonstance qui n'était pas indifférente au fait que je rapportais, et je l'avais fait, avec tout le ménagement qui est dû en ces occasions aux oreilles d'un lecteur. Mais puisque M. Basnage m'entreprend ici comme tm calomniateur qui ai corrompu un passage de Melanchton, que je produis, il me contraint à la preuve. Ce ministre veut nous faire accroire qu'on cachait, non point la nature de la maladie du landgrave , mais sa maladie elle-même , « de peur d'alarmer le parti , dans f un temps où sa présence était absolument néces- ' « saire, et où le délai de son voyage , pour se trou- « ver avec les autres princes , donnait déjà quelque « alarme 3. » M. Basnage ne s'aperçoit pas, tant ses lumières sont courtes, qu'il est pris par son aveu. Dès qu'une personne publique, principalement un souverain, et un souverain d'une si grande action, cesse tout à fait de paraître , quoiqu'il soit au milieu de ses États; dès qu'on n'admet dans le cabinet que le domestique ou les gens plus affidés et plus familiers, et que l'antichambre est muette, on ne demande pas s'il est malade. Plus ce souverain est attendu dans une assemblée solennelle, et plus sa présence y est nécessaire , plus on sent qu'il est malade lorsqu'il y manque ; et loin d'en faire finesse , c'est alors qu'il le faut plutôt découvrir, de peur qu'on n'attribue son absence à une autre cause. Enfin, si ce n'était pas la qualité du mal que l'on cachait , que veulent dire ces paroles de Melanchton, puisqu'enfin

' fliiU. Const. Ap. vni, 32. - ' Fur. liv. vi.

ma.

^ Basil.

on me contraint à les traduire : « On cache la nia- « ladie , et les médecins disent que l'espèce n'en est « pas des plus fâcheuses' ? « Cependant j'ai corroynpu Melanchton, dit notre ministre , à cause que la bienséance m'avait empêché de le traduire grossièrement, et de mot à mot. Mais, après tout, que nous importe.'' quand on aura défendu un prince si réformé d'un mal honteux , l'aura-t-on défendu par là d'une intempérance encore plus honteuse? Il la confesse lui-même; il avoue, dans l'Instruction qu'il envoie à Luther parBucer, que, « quelques « semaines après son mariage, il n'a cessé de se plon- « ger dans l'adultère , et qu'il ne voulait ni ne pou- « vait se corriger d'une telle vie, à moins qu'on ne « lui permît d'avoir deux femmes ensemble* : » et remarquons que la lettre qu'on vient de voir de Melanchton , cette lettre où il est parlé de la maladie qu'on ne nommait pas , est datée du commencement de 1539 : l'Instruction est de la fin de la même année, et il y dit que cette belle résolution , de demander la permission d'avoir deux femmes, est la suite des réflexions qu'il a faites dans sa dernière maladie^. Il dit encore, et il a voulu qu'on l'écrivît, en l'an 1540, dans l'acte de son second mariage, que ce mariage lui était nécessaire pour la santé de son âme et de son corps 4 . Qu'on t'amasse ces circonstances, et qu'on juge si c'est moi qui fais une calomnie au landgrave, comme le dit M. Basnage ^ , ou si c'est M. Basnage qui me fait une honteuse chicane. Il dit encore que M. de Thou justifie ce prince : parce qu'en disant qu'ilavait une concubine avec sa femme, par le conseil de ses pasteurs, il ajoute qu'à cela près il était fort tempérant. Mais assurément le témoignage de M. de Thou ne prévaudra pas sur l'aveu du landgrave, qu'on vient d'entendre. C'est une honte à ce prince et à la réforme d'avouer ce commerce comme approuvé par ses pasteurs. Et néanmoins ce que l'on cachait était encore plus infâme , puisque c'était la débauche sous le nom de la sainteté , et un adultère public sous le voile du mariage.

Pour purger les chastes oreilles des idées d'un mariage scandaleux, et tout ensemble effacer les soupçons qu'on a voulu donner de l'ancienne Église, comme si elle était capable d'en approuver de semblables ou d'aussi mauvais : disons avec saint Augustin et les autres Pères , à la gloire de la sagesse divine, que les lois éternelles qu'elle a établies pour la multiplication de la race humaine ont été dispensées dans l'exécution avec divers changements ; que pour réparer les ruines de notre nature, presque tout ensevelie dans les eaux du déluge , il a été convenable, au commencement, de permettre d'avoir plusieurs femmes ; et que cette coutume venue de cette origine s'est conservée et se conserve encore en plusieurs contrées , et dans plusieurs nations : qu'elle s'est conservée en particulier dans le peuple saint, à cause qu'il devait se multiplier par les mêmes voies que le genre hu-

• Lib. IV, fp. 2Ii. Far. liv. VI. — * Far. ibid. 7ms/. du Land. n. 1,2. - ' /\,r. lib. vi. — * Ibid. - ' Ibid.

DE L'HISTOIRK DES VARIATIONS

main , c est-à-dire par le sang : que toutes les raisons qu'on vient de dire , sont la cause des mariages de nos pères les patriarches , à commencer depuis Abraham, qui devait être ïepère de tant de nations : que Jacob , en qui devait commencer la multiplication du peuple saint par la naissance des douze patriarches pères des douze tribus, usa de cette loi , et fut suivi par tous ses descendants et tout le peuple de Dieu : que le désir de revivre dans une longue et nombreuse postérité fut fortifié par celui de voir enfin sortir de sa race ce Christ tant promis : qu'après même qu'il fut déclaré qu'il sortirait de Juda et de David , chacun pouvait espérer d'avoir part à sa naissance par les filles de sa race, qu'on pourrait marier dans ces familles bénites ; et qu'ainsi le même désir de multiplier sa race subsistait toujours dans l'ancien peuple, nonseulement par l'espérance de revivre dans ses enfants , mais encore par celle d'avoir en leur nombre le Désiré des nations. Les saintes femmes étaient touchées du même désir, tant de celui de revivre dans leur postérité, que de celui d'être comptées parmi les aïeules du Christ , ce qui , comme on sait , a illustré Thamar, Ruth et Bethsabée. Par ces raisons, et parla constitution de l'ancien peuple, la stérilité était un opprobre, et la virginité était sans gloire : c'était la cause du désir qu'on voit dans les saintes femmes qui avaient ensemble un seul époux, de devenir mères; et comme ce désir des femmes pieuses était chaste et nécessaire en ce temps, les saints patriarches leurs époux avaient raison d'y condescendre. C'est aussi par là qu'on doit conclure que la jalousie ne régnait point en elles , non plus que la sensualité qui en est la source, mais le seul désir d'être mères, naturel dans son fond et raisonnable en ses manières, selon la disposition de ces temps-là : on voit paraître ce même esprit dans les saints patriarches leurs époux; et ainsi, comme le remarquent saint Chrysostôme et saint Augustin • , et comme l'apercevront aisément ceux qui regarderont de près toute leur conduite , ce n'était pas le désir de satisfaire les sens, mais l'amour de la fécondité , qui présidait à ces chastes mariages , lesquels aussi étaient la figure de la sainte union de Jésus-Christ avec les âmes fidèles , qui s'unissant avec lui portent des fruits éternels. Par une raison contraire, depuis que la Synagogue eut enfanté Jésus-Christ, que les anciennes figures furent accomplies, et qu'on vit paraître le peuple qui ne devait plus se multiplier par la trace du sang , mais par l'effusion du Saint-Esprit, les choses devaient changer : rien n'empêchait plus que le mariage ne fût rétabli , comme il l'a été en effet par Jésus-Christ, en sa première forme, et tel qu'il était en Adam et en Eve, où deux seulement, et non davantage, devenaient une seule chair. Par une suite infaillible de cette institution , la stérilité n'était plus une honte, et la virginité était comblée de gloire,

» Chrys. hom. xxXTiil, 1.11, in Genesim, etc. tom. iv, p. 382 el seq. S. Aug. cont. Faust, lib. xxii, cap. 40 et seq. tom. VIU, col. 687 et seq.

BOSSUET. — TOME IV

d'autant plus qu'en la personne de la sainte V ierge elle avait fait une mère, et une mère de Dieu. H devait aussi paraître alors , d'une manière éclatante , que toutes les âmes que le Saint-Esprit rendrait fécondes, seraient unies en Jésus-Christ , et composeraient toutes ensemble une seule Église, figurée dans le mariage chrétien , par la seule et fidèle épouse d'un seul et fidèle époux. On a vu depuis ce temps , et selon ces chastes lois du mariage réformé par Jésus-Christ , que partout oiî son Évangile fut reçu, les anciennes mœurs furent changées : les Perses qui l'ont embrassé , dit un chrétien des premiers siècles , n'épousent plus leurs sœurs; lesParthes ont renoncé à la coutume d'avoir plusieurs femmes; comme les Égtjptiens , à celle d'adorer Apis et des animaux. Ainsi pariait Bardesane , ce savant astronome , dans l'admirable discours qu'Eusèbe rapporte • : ainsi parlent If s autres auteurs ecclésiastiques , d'un commun con^ sentement; et le mariage, réduit à la parfaite société de deux cœurs unis , a été un des caractères du christianisme : ce qui a fait dire à saint Augustin =>, que cen était pas un crime d'avoir plusieiir,<i femmes lorsque c'était la coutume. La disposition des temps y convenait : la loi tie le défendait pas; mais maintenant c'est un crime, parce que cette coutume est abolie. Les temps sont changés : les mœurs sont autres ; et on ne peut plus se plaire, dans la multitude des femmes, que par un excèn de la convoitise.

On peut voir maintenant, non-seulement par l'autorité, mais encore par l'évidence de la doctrine céleste, combien est digne d'être détestée la Consultation de Luther, qui , non contente de nous ramener à l'imperfection des anciens temps , nous met encore beaucoup au-dessous ; puisque même dans ces temps-là, où le mariage plus libre unissait plusieurs épouses à un seul époux par un même lien conjugal , on a vu que ce n'était pas la licence , mais la seule fécondité, qui dominait ; au lieu que, dans ce nouveau mariage , autorisé par Luther et les autres réformateurs , le landgrave , content de la lignée des princes que lui avait donnés sa première femme , ne recherchait, dans la seconde qu'on lui accordait, qu'un moyen d'assouvir l'ardeur que l'Évangile lui ordonnait de modérer.

La réforme, peu régulière, et, on le peut dire sans hésiter, peu délicate sur cette matière , a introduit dans la chrétienté un tel abus. On l'a poussé plus loin qu'on ne pense. M. Jurieu, qui a établi ces honteuses nécessités , que je ne veux pas répéter, pour apprendre aux chrétiens à multiplier leurs femmes, les a soutenues par la discipline de tous les États réformés 3. M. de Beauval et les autres s'y opposent en vain; M. Jurieu lui déclare , « qu'il « ne changera pas de sentiment pour ses n"^chanteS « plaisanteries; qu'au reste, ce n'est pas à lui à défi cider avec cet air de maître^; » que lui et tous

' Eus. Prœp. Ev. l. vi, cap. 10. - * Cont. Fau.<!t, lib. xxu, cap. 4. — ' Lett. pastor. — ♦ Avis de VAut. des Leit. pas- Ivr. à M. de Benmal, p. 7.

DÉFENSE DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

SCS amis dont il vante les conseils sont des néants ; et qu'enfin il n'appartient pas a un jeune avocat gui ne sait ce qu'il dit, et qui parle de ce qu'il ne saitpas , d'opposer son sentiment à ce/wi d'unthéoèoyien aussi grave que M. Jurien. Puis, lui parlant au nom de la réforme , ou de tout l'ordre des ministres : « Qu'il ne fasse point , dit-il , si fort le « maître : nous n'en voulons point pour avocat : « nous défendrons bien la pureté de nos mariages « sans lui. » En cet endroit M. de Beauval a raison de se souvenir de l'incomparable chapitre de V Accomplissement des Prophéties • , où , dans la plus grande ferveur de ses dévotions , et même au milieu de ses lumières prophétiques , l'âme pénétrée de la plus vive douleur qu'on puisse imaginer sur les malheurs de la réforme , M. Jurieu avoue qu'il ressent le plaisir de la vengeance , et paraît nager dans la joie en maltraitant un auteur qui l'avait piqué dans quelque endroit délicat. Mais M. de Beauval a beau relever le ridicule de son adversaire dans ses prophéties, dans les miracles qu'il conte, et dans tous les autres excès de ses sentiments outrés , l'autorité de M. Jurieu prévaut : les synodes et les consistoires se taisent sur la doctrine que ce ministre leur attribue. C'est qu'il €st vrai dans le fond que les Églises protestantes se donnent des libertés excessives sur les mariages ; et ceux qui se vantent de réformer l'Église catholique ont besoin d'apprendre d'elle en cette matière, comme dans les autres également importantes, la régularité et la pureté de la morale dirétienne.

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