SIXIÈME AVERT. SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
<i vérité ' , » qu'il n'y fallait après cela jamais retoucher : d'où suivait cette différence entre la vérité catholique et l'hérésie, que « la vérité catho- << lique venue de Dieu a d'abord sa perfection ; et « l'hérésie au contraire, comme une faible pro- » duction de l'esprit humain, ne se peut faire que « par pièces mal assorties », » et par de continuelles innovations.
Farces principes, l'Histoire des Variations n'était plus une simple histoire ou un simple récit des faits-, mais elle se tournait en preuve contre la réforme, puisqu'elle la convainquait d'avoir varié, « non pas seulement en particulier, mais en « corps d'Église, dans les livres qu'elle appelaitsym- « bdliques, c'est-à-dire dans ceux qu'elle a faits , « pour exprimer le consentement de ses prétendues « Eglises ; en un mot, dans ses propres Confessions « de foi ^ , » dans les décisions de ses synodes , et enfin dans ses actes les plus authentiques 4.
Les ministres ne pouvaient donc s'élever assez contre des principes si ruineux à la réforme; et le ministre Jurieu, qui s'est mis en possession de défendre seul la cause commune, après avoir fait longtemps le dédaigneux, selon sa coutume, et sur le livre des Variations et sur les Avertissements qui le soutenaient, comme sur des livres qui ne méritaient ni réponse ni même d'être lus , est enfin bénignement demeuré d'accord, dans son Tableau * : « qu'il était ici tout à fait de l'intérêt « de la vérité , de faire voir des variations considé- « râbles dans l'exposition de la doctrine des an- « ciens; afin de ruiner ce faux principe de M. de « Meaux , que la véritable religion ne peut jamais « varier dans l'exposition de sa foi. » Enfin donc il confessera qu'il était important de répondre , et que c'était par faiblesse qu'il faisait auparavant le dédaigneux.
On pourrait ici lui demander à qui donc il importait tant de détruire ce faux principe. Est-ce à une Église qui prétend ne varier pas ? Point du tout. Qu'on écrive tant qu'on voudra que la foi ne souffre point de variation , nous ne nous en offenserons jamais; parce que nous ne prétendons point avoir varié ni varier à l'avenir dans la doctrine : au contraire, nous applaudirons à cette maxime, et l'Église déclarera que sa règle est de croire ce qui a toujours été cru. Par une raison contraire , si la réforme ne peut souffrir qu'on lui propose la même règle et qu'on lui demande une doctrine stable et invariable , c'est qu'elle a varié , et ne veut pas se priver de la liberté de varier encore quand elle voudra. Elle ne peut donc pas trouver mauvais qu'on ait fait l'Histoire des Variations; et cet ouvrage n'est plus si méprisable que le ministre disait.
En effet, si on ne lui avait montré aucune variation dans la foi de son Église, ou si celles qu'on lui a montrées étaient seulement dans les paroles , ou en tout cas peu essentielles , il n'avait qu'à convenir du principe, sans troubler les siècles passés
" PriJ. de VHist. des Far. — ' Ibid. — 3 Ibid. — * Ibld. ~ » Tab. Lett. VI, p. 297.
et sans y ébranler jusqu'aux fondements. Mais dès qu'il a ouï parler des variations, il a cru tout perdu pour la réforme. Il a appelé tous les Pères à garant, sans épargner ceux des trois premiers siècles , encore qu'il les préférât à tous les autres sur la pureté de la doctrine; et il a cherché de tous côtés, dans ces saints hommes qui ont fondé le christianisme après les apôtres, ou des défenseurs ou des complices.
Et remarquez , mes chers frères , car ceci est tout à fait nécessaire pour établir l'état de notre question : remarquez, dis-je, qu'il ne s'agit pas d'accuser d'erreur quelques Pères en particulier; puisque mon principe, qu'on voulait combattre, était que l'Église ne varie jamais. li fallait donc, pour le réfuter, montrer des erreurs, non dans les particuliers, mais dans le corps : et c'est pourquoi le ministre, dès ses lettres de 1689, marquait les erreurs des Pères comme étant non d'un ni de deux, mais de tous ; ce qui l'oblige à parler toujours de leur théologie , comme étant celle de l'Église et de leur siècle '. Et pour ne laisser aucun doute de son sentiment, il vient encore d'écrire (ce qu'il ne faut pas oublier , et ce qu'on ne peut assez remarquer pour entendre notre dispute ) que l'erreur qu'il attribue aux trois premiers siècles était la théologie de tous les anciens avant le concile de Nicée, sans en excepter aucun ^ : sans quoi en effet il ne ferait rien contre ma pro])osition , et il ne prouverait pas les variations de l'Eglise, comme il l'avait entrepris.
Au surplus, il fait paraître tant de joie d'avoir trouvé cette grande et notable variation dans la doctrine des Pères du deuxième, du troisième et même du quatrième siècle 3, qu'il ne croit plus dorénavant avoir rien à craindre du coup que je lui portais, et il s'en vante en ces termes : « Cet argu- « ment est un coup de foudre qui réduit à néant « l'argument tiré contre nous de nos variations : « c'est un argument si puissant, qu'il vaut tout « seul tout ce qu'on peut dire pour anéantir ce « grand principe de M. de Meaux , que la vérita- « ble Église ne saurait jamais varier dans l'exposi- « tion de sa foi. »
Pendant qu'il me foudroie de cette sorte, et que , cherchant des variations dans les points les plus essentiels, il a poussé l'erreur des anciens jusqu'à leur faire nier l'égalité des trois personnes divines, pour ne point encore parler des autres impiétés aussi capitales ; on a vu dans son parti même les inconvénients de sa doctrine. On a vu qu'il faisait errer les trois premiers siècles sur les fondements de la foi , contre ses propres maximes, qui en rendaient la croyance invariable dans tous les siècles : et ce qui est plus fâcheux pour lui, on a vu qu'il ne pouvait plus refuser la tolérance aux sociniens, ni les exclure du salut; puisqu'il était forcé d'avouer, en termes exprès , que ces étranges variations , qu'il attribuait aux anciens , n'étaient
' 3* Ann. Lett. vi, p. 44, 45, etc. — ' Tab. Leli. vi , p. 251. - > Ibid. 280.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
pas essentielles et fondamentales \ Les non-tolérants se sont élevés contre lui d'une terrible manière On a senti ses excès jusque dans son parti. On sait ce qu'a écrit M. de Beauval , en abrégeant ces Avertissements dans son Histoire des Ouvrages des Savants >. On a vu ses vigoureuses réponses contre les durs avis de M. Jurieu : et s'il se tait à présent, pour n'avoir plus à combattre contre un homme qui ne se défend qu'à coups de caillou, c'est en lui remettant encore devant les yeux toutes ses erreurs 3. On sait aussi qu'un ministre en a représenté la liste à tout un synode , et qu'il n'a rien moins reproché à M. Jurieu , que l'arianisme tout pur dans celte inégalité des trois Personnes 4. Mais, pour montrer qu'il ne cède pas, M. Jurieu ajoute encore aujourd'hui , dans la sixième lettre de son Tableau , que l'erreur des Pères , quoiqu'elle emporte en termes formels cette détestable inégalité, ne ruine pas le fondement, et non-seulement n'est condamnée par aucun concile, pas même par celui de Nicée ; mais encore qu'elle ne peut être réfutée par V Écriture, et qu'on ne peut en faire une hérésie^.
On peut maintenant apercevoir pourquoi il prenait tant son air de mépris , et déclarait si hautement qu'il ne daignerait me répondre^. Malgré ses fiertés affectées, il sentait bien l'embarras où il s'était mis , et que pris dans ses propres lacets, plus il ferait d'efforts pour se dégager, plus il redoublerait les nœuds qui le serrent. 11 n'entre donc que forcé dans cette dispute; et il est comme obligé de l'avouer, lorsqu'il dit, dans son Avis à M. de Beauval : A cet endroit, lorsqu'on en sera aux avantages que les sociniens et les tolérants tirent continuellement de ce qu'il a opposé à mes Yariations, il n'y aura pas ynoyen d'éviter M. de Meauxi. Yous l'entendez, mes chers frères, la rencontre de cet ennemi , qu'il n'y a plus moyen d'éviter, lui paraît importune. Ce n'est pas moi qu'il redoute, c'est la vérité qui le presse par ma bouche : c'est qu'il fallait se dédire, comme on verra qu'il a fait, de ce qu'il avait assuré en 1689, et bâtir un nouveau système , qui ne se soutiendrait pas mieux que le premier. Comme il ne peut plus reculer, et que malgré lui il faut commencer un combat où son désordre ne peut manquer d'être sensible, il ne se possède plus. De là ces exclamations, de là ces fureurs. L'ignorance, la fourberie, la friponnerie lui paraissent encore trop faibles pour exprimer sa colère ; et il n'y a calomnie ni outrage où il ne s'enrporte.
Laissons là ses emportements , et examinons ses réponses, maintenant que le lecteur est au fait, et qu'il a devant les yeux , avec la suite de notre dispute, l'état de la question dont il doit juger. Elle se partage en deux points. Le premier, si le ministre pourra soutenir les variations qu'il impute à l'an-
' y Ann. LM. VI, p. 44. — ' Uist. dcsOuvrag. des Savants. Mai 1690, art. 13, p. 390. —' Ibid. Juillet, 1690, art. 9, p. DOI. — * Hép. de M. de La Conseill. p. 6. Fact. de M. de La Conseill. p. 37. - ^ Tab. Lelt. Vl, art. .3, p. 268, 271, 273. - * Jur. Lett. sur M. Papiii, p. 16. —'' P- l.
cienne Église , sans renverser en même temps ses propres principes et le fondement de la foi . Le second , s'il pourra se défendre des conséquences que les tolérants tireront de son aveu pour la tolérance universelle. Nous verrons après si cette querelle est seulement de M. Jurieu, ou celle de tout le parti. Je ne crois pas qu'il y eut jamais une dispute plus essentielle à nos controverses.