‹ uvres de BossuetChapitre 49 sur 140 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Erreur du minisire, qui ne veut voir la parfaite immutabilité de Dieu ni dans les Pères ni dans l'Écriture même.

C'est bien là en vérité le discours d'un homme qui ne sait plus ce qu'il dit, et qui, en faisant le savant, n'a rien lu de l'antiquité qu'en courant, et dans un esprit de dispute. Car s'il avait lu posément le seul libre de Tertullien contre Praxéas, il y aurait trouvé ces paroles sur la personne du Fils de Dieu : « Étant Dieu, il faut le croire immuable, et incapa- « ble de recevoir une nouvelle forme, parce qu'il « est éternel '. » Mais qu'est-ce encore, selon cet auteur, que d'être immuable et éternel? « C'est ne « pouvoir être transfiguré ou changé en une autre « forme, parce que toute transfiguration est la mort « de ce qui était auparavant. Car, poursuit-il, tout « ce qui est transformé cesse d'être ce qu'il était, et « commence d'être ce qu'il n'était pas : mais Dieu « ne cesse point d'être , ni ne peut être autre cho se « que ce qu'il était. » Je voudrais bien demander à M. Jurieu si ses métaphysiciens d'awJoMrrf'/iMi, dont il veut tenir cette belle idée de la parfaite immutabilité de Dieu, plutôt que de l'Écriture et de l'anciennne et constante tradition de l'Église , lui en ont parlé plus précisément que ne vient de faire cet ancien auteur. Et si ce n'est pas assez, il ajoute encore que « la parole qui est Dieu , et la parole de « Dieu, demeure éternellement, et persévère tou. « jours dans sa propre forme. » Voilà celui qui , selon M. Jurieu , introduit un Verbe qui achève de se former avec le temps : voilà comme il ignorait l'immutabilité de Dieu , et en particulier celle de son Fils. Il conclut l'immutabilité de ce qu'il est, par l'immutabilité de ce qu'il dit. L'auteur du livre de la Trinité, qu'on croit être Novatien, suit les idées de Tertullien, et déclare, comme lui, qne tout ce qui change est mortel par cet endroit-là ». Il faudrait donc ôter aux anciens, avec l'idée de l'immutabilité, celle de l'éternité de Dieu, dont la racine, pour ainsi parler, est son être toujours immuable. De là vient qu'en disputant contre ceux qui mettaient la matière éternelle, ces graves théologiens leur démon-

' Âdv. Prax. n. 27. — ' De Trin. c. i.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

traient qu'elle ne pouvait l'être , parce qu'elle était sujette aux changements. ïertullien soutient contre Herniogène » , que << si la matière est éternelle, « elle est immuable et inconvertible, incapable de « tout changement; parce que ce qui est éternel « perdrait son éternité, s'il devenait autre chose que « ce qu'il était. Ce qui fait Dieu, poursuit-il , c'est qu'il « est toujours ce qu'il est : de sorte que si la matière « reçoit quelque changement, la forme qu'elle avait « est morte ; ainsi elle aurait perdu son éternité : « mais l'éternité ue peut se perdre. » Remarquez qu'il ne s'agit pas de changer quant à la substance et à l'être , mais quant aux manières d'être ; puisque c'est en présupposant que la matière n'était point muable dans le fond de son être , qu'on procède à faire voir qu'elle ne peut l'être en rien, et qu'on ne peut rien lui ajouter. Téophile d'Antioche procède de même » : « Parce que Dieu est ingéné- « rable, c'est-à-dire éternel, il est aussi inaltéra- « ble. Si donc la matière était éternelle, comme le « disent les platoniciens , elle ne pourrait recevoir « aucune altération, et serait égale à Dieu; car ce « qui se fait et ce qui commence est capable de « changement et d'altération : mais ce qui est éter- « nel est incapable de l'un et de l'autre. » Athénagore dit aussi que « la Divinité est immortelle, in- « capable de mouvement et d'altération ^ ; » ce qui emporte non-seulement l'immutabilité dans le fond de l'être, mais encore dans les qualités, et universellement en tout : d'où il conclut que le monde ne peut être Dieu, parce qu'il n'a rien de tout cela. Il ne faut pas oublier que ces passages sont tirés des mêmes endroits, d'où le ministre conclut ces prétendus changements dans Dieu et dans son Verbe. Pour se former une idée parfaite de l'immutabilité de Dieu, il ne faut que ce petit mot de saint Justin 4 : Qu'estce que Dieu? et il répond : « C'est celui qui est tou- « jours le même , et toujours de même façon , et « qui est la cause de tout : » ce qui exclut tout changement , et dans le fond et dans les manières : et cela est tellement l'essence de Dieu, qu'on en compose sa définition. Les autres anciens ne parlent pas moins clairement ; et si , occupé de toute autre chose que de l'amour de la vérité, le ministre ne veut pas se donner la peine de la chercher où elle est à toutes les pages, Bulluset son Scultetlui auraient montré dans tous les auteurs qu'il allègue , dans saint Hippolyte, dans saint Justin, dans Athénagore, dans saint Théophile d'Antioche, et dans saint Clément d'Alexandrie , que non-seulement le Père, mais encore nommément le Fils, est inaltérable, immuable, impassible, incapable de nouveauté, SOHS commencement * : et quand ils disent sans commencement ils ne disent pas seulement que lui-même ne commence pas , mais encore que rien ne commence en lui , comme ils viennent de nous l'expliquer; et c'est pourquoi ils joignent or-

' Cont.Herm. c. 12. — » Lib. ii, ad Aulol. — ' Légat, pro Christ, ad cale. Op. S. Jiist. p. 290. - * Dial. citm Tryph p. I05. - * Scult. Medul. PP. I. part. p. 7, 107, 114, 198, etc. Just. Apol. I, n. 6, p. 45. Dinl. cum Tryph. supra. Athen. apud Just. riem. Alex. Sirom. 4, 7, p. 703. Hip. Collcct. Anast.

dinairement à cette idée celle de tout parfait, wavteXtiç, pour montrer qu'on ne peut rien ajouter ni diminuer en Dieu : ce qui renferme la très-parfaite immutabilité de son être. La voilà dans les plus anciens auteurs, cette parfaite immutabilité que le ministre ne veut savoir que d'aujourd'hui; et la voilà dans tous ceux où il croit trouver le contraire, sans même qu'on puisse réfuter par l'Écriture leur bizarre théologie, comme il l'appelle.

Il ne veut donc pas que Tertullien , lorsqu'il a dit, avec tant de force, que « Dieu ne change ja- « mais, ni ne peut être autre chose que ce qu'il « était, à cause qu'il est éternel , » ait puisé cette belle idée de l'endroit où Dieu se nomme lui-même Celui qui est • : c'est-à-dire non-seulement celui qui est de lui-même, et celui qui est éternellement ; mais encore celui qui est éternellement tout ce qu'il est ; qui n'est point aujourd'hui une chose et demain une autre , mais qui est toujours parfaitement le même. Il ne veut pas que les anciens aient entendu la belle interprétation que le prophète Malachie a donnée à cette parole, Celui qui est, lorsqu'il fait encore dire à Dieu : Je suis le Seigneur, le Jehovah, et celui qui est, et je ne change poitit », c'est-à-dire manifestement , je ne change en rien parce que je suis celui qui est ; ce que je ne serais plus si je cessais un seul moment d'être ce que j'ai toujours été, ou, ce qui est la même chose, si je commençais à être ce que je n'étais pas.

Si on veut dire que l'antiquité n'ait pas vu un sens si clair dans les deux passages qu'on vient de citer, il faut donc encore les effacer du livre de Novatien ^ , qui en conclut que Dieu conserve toujours son état , sa qualité , et en un mot tout ce qu'il est; ilfaudra dire encore que les saints docteurs n'auront pas vu dans saint Jacques, que le Père des lumières ne reçoit ni de mutation, ni d'ombre de changement 4 : où il faudra que saint Jacques , à cause qu'il n'avait pas ouï ces philosophes d'aujourd'hui, qui ont appris à M. Jurieu de si belles choses sur la perfection de Dieu , n'ait pu nous donner comme eux une exacte idée de la parfaite exemption de tout changement, pendant que par ses paroles il en exclut jusqu'à l'ombre, et qu'il ne peut souffrir dans l'immutabilité de Dieu la moindre tache de nouveauté qui en ternisse l'éclat. Voilà ce qu'il faut penser pour écrire ce qu'a écrit votre ministre. Peut-on dans un docteur, pour ne pas dire dans un prophète , un plus profond étourdissement.?

Dira-t-il qu'on démontre bien dans les Écritures la parfaite immutabilité de Dieu , mais non pas celle de son Fils? Le Fils n'est donc pas Dieu, ou il est un autre Dieu que le Père ; et il faudra reconnaître un Dieu qui sera parfaitement inmiuable, et un Dieu qui ne le sera qu'imparfaitement. Mais que veut donc dire ce verset du Psaume , que saint Paul , assurément très-bon interprète , applique directement à la personne du Fils de Dieu : Pour

» Exod. III, M. - 5 Mal. m, G. - 3 ^g Trin. cap. 4. — * J<rr. I, 17.

vous. Seigneur, vous êtes toujours le mêni€\ et toujours ce que vous êtes ? Par où il nous fait entendre ce qu'il avait dit au commencement de l'Épître , qu'il était l'éclat de ta gloire, et l'empreinte de ta substance de son Père » : par conséquent également grand , également éternel , également immuable en tout ce qu'il est.

Le ministre veut-il renoncer à convaincre les sociniens par tous ces passages de l'Écriture; mais veut-il renoncer encore éprouver par l'Écriture ses propres articles de foi : lisons la Confession des prétendus réformés; nous y trouverons à la tête, que Dieu est une seule et simple essence, spirituelle, éternelle , immuable^. Il n'en faut pas davantage : fermons le livre. Le ministre veut-il se dédire de la maxime constante de sa religion , que tous les articles de foi , principalement les articles aussi essentiels que celui-ci, sont prouvés , et clairement prouvés, par l'Écriture : il doit donc , selon lui-même, être bien prouvé par l'Écriture que Dieu est parfaitement immuable ; et si cette vérité y est claire contre M. Jurieu , les Pères à qui il la fait nier sont bien réfutés.

Il lui reste pourtant encore une échappatoire : car il est vrai qu'il ne s'est pas engagé à nier qu'on puisse prouver par l'Écriture l'immutabilité en général , mais la parfaite immutabilité 4. Basse et pitoyable chicane s'il en fut jamais; puisque ce nom d'immuable , exclusif de tout changement, consiste dans l'indivisible , comme celui d'éternel ; et ainsi , de tous les noms divins , il n'y en a point qui porte en lui-même plus sensiblement le caractère de perfection que celui-ci , o\x l'on voudrait mettre du plus ou du moins. On pourrait dire de même , et à plus forte raison , qu'on prouvera bien par l'Écriture que Dieu est bon , mais non pas parfaitement bon ; sage , mais non pas parfaitement sage ; heureux, mais non pas parfaitement heureux; et, pour ne rien oublier, parfait, mais non pas parfaitement parfait : et au lieu que nous concevons qu'il faut étendre naturellement tout ce qui se dit de Dieu , et toujours l'élever au sens le plus haut, parce que, quoi qu'on puisse dire ou penser de sa perfection, l'on demeure toujours infiniment au-dessus de ce qu'il est; ce nouveau docteur nous apprend , à l'exemple des sociniens , à tout ravilir et à tout restreindre : en sorte que, par les idées que Dieu nous donne de lui-même dans son Écriture, nous ne puissions pas même comprendre sa parfaite immutabilité, c'està-dire celui de ses attributs dont on peut moins je dépouiller, et sans lequel on ne sait plus ce que Dieu serait , puisque même il ne serait pas véritablement éternel.

Le ministre en revient toujours à l'enfant, qui, sortant parfait du sein de sa mère, n'acquiert pas par sa naissance un nouvel être; mais une nouvelle manière d'être ; et il croit satisfaire atout, an disant que la seconde naissance du Fils de

« Ps. CI, 20. Heb. I, 10, 1 1. — » Ibid. I, 3. - 3 Conf. de foi, art. I. — < Tab. Lett. yt,p. 208.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

Dieu lui donne aussi , comme à cet enfant , non un nouvel être, mais une nouvelle manière d'être^. Aveugle, qui ne voit pas que nous-mêmes, quand nous changeons de pensées et de sentiments, nous ne changeons pas autrement que dans des manières d'être. N'est-ce donc pas une erreur d'attribuer à Dieu de tels changements ? Ou bien sera-ce une erreur légère que l'Écriture ne rejette pas ? Et nous faudra-t-il endurer cette tache et cette ombre en Dieu, malgré la parole de saint Jacques } Il faudra donc encore , de ce côté-là , donner gain de cause aux sociniens, puisque lorsqu'ils font changer Dieu de situation , ou de sentiment et de pensée , ce que M. Jurieu trouve si mauvais avec raison * , ils répondront qu'après tout ils ne font point changer Dieu , en lui donnant ni un nouvel être, ni une nouvelle substance ; mais en lui donnant seulement de nouvelles manières d'être, c'est-à-dire des mouvements, des sentiments et des pensées ; ce qui ne dérogerait pas, selon le ministre Jurieu, à l'immutabilité que l'Écriture nous a révélée. Mais tout cela est pitoyable; puisqu'enfin ces manières d'être qu'on supposerait de nouveau en Dieu , ou seraient peu dignes de sa nature ( et en ce cas , pourquoi les y mettre) , ou si elles en sont dignes, elles sont par conséquent intinies, immenses, et, en un mot, vraiment divines , dignes de toute adoration et de tout honneur : auquel cas Dieu n'est plus Dieu, si elles lui manquent un seul moment; comme il le faudrait supposerdans la doctrine que le ministre attribue aux saints. Car le Fils de Dieu serait-il, comme dit saint Paul , au-dessus de totct. Dieu éternellement béni^, et par conséquent très-parfait, s'il attendait du temps sa dernière perfection, et quelque chose au-dessus de ce qu'il est dans l'éternité ? Mais serait-il heureux , s'il avait encore à attendre et à désirer quelque chose ? Son Père le serait-il , s'il était lui-même sujet au changement ; ou si son Fils, en qui il a mis ses complaisances, devait changer dans son sein , et qu'en attendant il manquât de la dernière perfection et de son bonheur accompli? Et l'un et l'autre seraient-ils le Dieu tout-puissant et créateur, s'ils ne pouvaient rien créer, ni changer le non-être en être, sans se changer et s'altérer eux-mêmes? Et si ces absurdités ne peuvent être réfutées par les Écritures , comme l'assure M. Jurieu, quels secours laisserat-il donc à notre ignorance? Les catholiques auraient encore la tradition ; et il est vrai que, pour expliquer et déterniiner le sens de l'Écriture même , les savants protestants se servent souvent de la manière dont elle a toujours été entendue dans l'Église chrétienne : mais ce refuge leur est ôtc comme tous Us autres, puis(ju'on ravit aujourd'hui aux trois premiers siècles la connaissance d'un Dieu parfaitement immuable. Si donc on ne connaît Dieu et la perfection de ses principaux attributs, ni par les termes de l'Écriture, ni par la foi de l'Église et de ses docteurs, où est cette perfection du christianisme , que le ministre veut porter

' p. 250. — ' Tab. duSvcin. Lett. i, u, etc. — >Rom. il, h.

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si haut? et que devient le reprodie qu'il fait aux sociniens d'en anéantir les grandeurs ' ? Mais que sert à ce ministre de leur reprocher qu'ils nous font un Dieu dont Platon et les philosophes ne s'accommoderaient pas , et qu'ils trouveraient audessous de leurs idées , s'il en vient à la Gn lui-même à la même erreur ; et si , pour connaître Dieu , il est contraint de nous renvoyer à nos lumières naturelles, qu'une mauvaise philosophie peut obscurcir " ? C'est donc enfin la philosophie qui doit redresser nos idées, et la foi ne nous suffit pas pour savoir ce qu'il faut croire de la perfection de la nature divine.

Il se dit maître en Israël , et il ^nore ces choses ; et pendant qu'il marche à tâtons , se heurtant à chaque pas , et contre tous les principes de la religion , il triomphe, et il ose dire : Je ne me pique de rien , que d'avoir des jyrincipes bien concertés ^. Qu'il est modeste ! Il ne se pique de rien , que de raisonner toujours parfaitement juste. Si vous en doutez, il est prêt à coucher en jeu quelque chose qui vaille la peine. Dans les affaires du monde, le serment fait la décision ; en matière de théologie , dorénavant , ce sera la gageure. Et enfin , qui que vous soyez qui accusez M. Jurieu de contradiction, catholiques et M. de Meaux, ou protestants (car on s'en mêle aussi parmi vous ; et , dit M. Jurieu , cela devient fort à la mode) ; mais enfin , qui que vous soyez , auteur de la Lettre de l'an passé, auteur de l'Avis venu de Suisse, auteur de l'Avis aux Réfugiés; M. deBeauval, qui vous déclarez , et cent autres qui n'osez vous nommer ; il s'engage à vous confondre au jugement de six témoins. Peut-être s'il les dioisit : si ce n'est qu'il se confonde lui-même, comme il fait à chaque page de ses écrits. Où rêve-t-on ces manières de défendre ses contradictions.' Est-ce là comme on traite la théologie.'

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