‹ uvres de BossuetChapitre 58 sur 140 · ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES · texte numérisé non relu

ÉTAT PRÉSENT DES CONTROVERSES

ET BE LjV religion PROTESTANTE,

TROISlèj(£ ET DERNIÈRE PARTIE DU SIXIÈME AVERTISSEKENT CONTRE M. JURIEU.

Mes chers frères,

Les égarements de votre ministre nous ont menés pins loin que je ne pensais : il ne faut pas le quitter sans en examiner les causes ; puisque même cette recherche nous conduit naturellement à la troisième partie de ce dernier Avertissement, où nous avons promis de représenter l'état présent de nos controverses et de toute la religion protestante.

Je dis donc que ce qui produit les variations , les incertitudes , les égarements de ce ministre et tous les autres excèsde sa licencieuse théologie, c'est la constitution de la réforme , qui n'a ni règle ni principe ; et que , par la même raison que tout le corps n'a rien de certain, la doctrine des particuliers ne peut être qu'irrégulière et contradictoire.

Il ne faut point se jeter ici dans une longue controverse, mais seulement se souvenir que la réforme a été bâtie sur ce fondement , qu'on pouvait retoucher toutes les décisions de l'Église et les rappeler à l'examen de l'Écriture , parce que l'Église se pouvait tromper dans sa doctrine, et n'avait aucune promesse de l'assistance infaillible du Saint-Esprit : de sorte que ses sentiments étaient des sentiments humains , sans qu'il restât sur la terre aucune autorité vivante et parlante, capable de déterminer le vrai sens de l'Écriture , ni de fixer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. Tel a été le fondement, tel a été le génie de la réforme; et Calvin l'a parfaitement expliqué, lorsque s'objectant à lui-même que , par la doctrine qu'il enseignait , tous les jugements de l'Église , et ses conciles les plus anciens , les plus authentiques devenaient sujets à la révision , en sorte « que tout le monde indiffé- « remment pût recevoir ou rejeter ce qu'ils auront « établi : » il répond « que leur décision pouvait ser- << vir de préjugé; mais néanmoins dans le fond qu'elle « n'empêchait pas l'examen'. »

Je n'ai pas besoin d'examiner si cette doctrine est bonne ou mauvaise : ce qu'il y a de bien certain , c'est

' Instit. Uv. 4 , f. 9.

qu'aussitôt que Luther et Calvin la firent paraître , on leur prédit qu'en renversant le fondement sur lequel se reposait la foi des peuples , les anciennes décisions de l'Église ne tiendraient pas plus que les dernières ; puisque , si l'autorité en était divine , elle attirait un respect égal à tous les siècles ; et, si elle ne l'était pas, l'antiquité des premières ne les mettait pas à couvert des inconvénients où toutes les choses humaines étaient exposées.

Par ce moyen, il était visible que les articles de foi s'en iraient les uns après les autres ; que les esprits , une fois émus , et abandonnés à eux-mêmes , ne pourraient plus se donner de bornes : ainsi, que l'indifférence des religions serait le malheureux fruit des disputes qu'on excitait dans toute la chrétienté , et enfin , le terme fatal où aboutirait la réforme.

L'expérience fit bientôt voir la vérité de cette prédiction. Les innovations de Luther attirèrent celles de Zuingle et de Calvin : on avait beau dire de part et d'autre que l'Écriture était claire ; on n'en disputait pas avec moins d'opiniâtreté , et personne ne cédait '. Quand les luthériens , qui étaient la tige de la réforme , désespérant de ramener par la prétendue évidence des livres divins ceux qui la divisaient dans sa naissance , voulurent en venir à l'autorité et faire des décisions contre les nouveaux sacraraentaires , on leur demanda de quel droit , et s'ils voulaient ramener l'autorité de l'Église dont ils avaient tous ensemble secoué le joug». Le bon sens favorisait cette réplique : Mélanchton , qui sentait le faible de son Église prétendue , empêchait autant qu'il pouvait qu'on ne fît ces décisions, que la propre constitution de la réforme rendrait toujours méprisables : il ne voyait cependant aucun moyen ni de terminer les disputes ni de les empêcher de s'accroître, si loin qu'il portât ses regards par sa prévoyance : il ne découvrait « que d'affreux combats de théolo- « giens , et des guerres plus impitoyables que celles <c des Centaures^. «Les disputes sociniennesavaient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'il remarquait dans les esprits, qu'elles seraient unjour poussées beaucoup plus loin : « Bon « Dieu! disait-il 4, quelle tragédie verra la posté- « rite, si on vient unjour à remuer ces questions, « si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne ! » Il s'en est bien remué d'autres : presque tout le christianisme a été mis en question : les sociniens inondent toute la réforme , qui n'a point de barrière à leur opposer; et l'indifférence des religions s'y établit invinciblement par ce moyen.

Pour en être persuadé il ne faut qu'entendre M. Jurieu, et écouter les raisons qui l'obligent à entreprendre ce parti. C'est premièrement le nombre infini de ceux dont il est formé. Car il y range les tolérants , peuple immense dans la réforme, qu'il appelle des indifférents ; parce qu'ils vont à la tolérance universelle des religions sous la conduite d'Épiscopius et de Socin.

On sait assez sur ce point la pente de l'Angleterre

' Hist. des Far. Uv. il. — ' Far.Jiv. viii. — ' Lih. 4. Ep. II. far. Uv. V, p. 598. — < Ihid.

SIXIÈME AVERTISSEMEINT

et de.Ia Hollande. Mais nous apprenons de M. Jurieu que nos prétendus réformés n'étaient pas exempts d'un si grand mal. Ils n'osaient le faire paraître dans un royaume oii les catholiques les éclairaient de trop près pour leur permettre de donner un libre essor à leurs sentiments. Mais enfin , dit M. Jurieu, « le rideau a été tiré, l'on a vu le fond de l'iniquité ; « et ces messieurs se sont presque entièrement dé- « couverts, depuis que la persécution les a dispersés, « en des lieux où ils ont cru pouvoir s'ouvrir avec lift berté'. «Voilà un aveu sincère , qui fait bien voir à la France ce qu'elle cachait dans son sein , pendant qu'elle y portait tant de ministres. Nous en soupçonnions quelque chose; et M. d'IIuissau , ministre de Saumur, célèbre dans la réforme pour en avoir recueilli ladiscipline, publia, il y a quinze ou vingt ans , une Réunion du christianisme sur le pied de la tolérance universelle , sans en exclure aucuns hérétiques , pas même les sociniens. Ce ministre fut déposé : et , encore qu'on fût averti de bien des endroits , que ce feu couvait sous la cendre plutôt qu'il n'était éteint dans la réforme , nous avions peine à croire qu'il y fût si grand. Mais aujourd'hui M. Jurieu nous ouvre les yeux : il nous apprend que M. Pajon, ministre d'Orléans , fameux dans son parti par sa réponse aux Préjugés légitimes de M. Nicole contre les calvinistes % et ceux qui établissaient avec lui toute l'opération de la grâce dans la seule proposition de la parole de Dieu , en niant l'opération et l'influence du Saint-Esprit dans les cœurs, étaient de ces soci. niens cachés et de ces indifférents, qui , dit-il , « for- « maient, dans les Églises réformées de France, « depuis quelques années , ce malheureux parti où « l'on conjurait contre le christianisme^. » Ce n'était donc plus seulement contre l'Église romaine; c'était contre le christianisme en général que la réforme s'armait secrètement. I^e ministre voudrait bien nous faire accroire que la persécution qu'on faisait à la prétendue réforme , l'empêchait de réprimer ces ennemis cachés de la religion chrétienne : mais, au contraire , c'était manifestement la crainte des catholiques qui les tenait dans le silence; car n'y ayant que le calvinisme qui fût toléré dans le royaume , les nouveaux pélagiens, les nouveaux paulianistes , et, en un mot , les sociniens et les indifférents avaient tout à craindre. Ils n'avaient donc garde de paraître tant qu'ils étaient parmi nous ; et aussi n'ont-ils éclaté qu'à leur dispersion , quand ils se sont trouvés dans des pays où , comme dit M. Jurieu , ih ont eu la liberté de parler 4 ; c'est-à-dire dans les pays où la réforme dominait.

Voilà donc manifestement cette cabale toute socinienne, comme l'appelle M. Jurieu*, çwi ne tendait pas à moins qu'à ruiner le christianisme : la voilà, dis-je, fortifiée par le soutien qu'elle trouve dans les pays protestants, où les réfugiés de France ont été dispersés. « Les jeunes gens, dit notre ministre 6, « venus tout nouvellement de France, gros delà « tolérance universelle de toutes les hérésies et de

'Ta 6. Lett.i, p.s. — ^ Examendes Préjugés légitimes. - ï Tab. du Socin. Lett. \,p.h.-* Ibid. p. 8. — 5 Ibid. p. 5 , 0. - « Tab. Lett. Vlll , p. 478.

« leur esprit de libertinage , ont cru que c'était i«î « le vrai temps et le vrai lieu d'en accoucher. » C'est ainsi que la jeunesse était élevée parmi nos prétendus réformés. Elle était grosse de l'indifférence des religions; et ce monstre, que les lois du royaume ne lui permettaient pas d'enfanter en France , a vu le jour, aussitôt que cette jeunesse libertine., comme l'appelle M. Jurieu' , a respiré en Hollande un air plus libre.

Combien est puissante cette secte dans le pays où écrit M. Jurieu, on peutle juger parla préface de son \\vx% Des deux Souverains. « Aujourd'hui, dit-il », le « monde est plein de ces indifférents et particulière- « ment dans ces provinces : les sociniens et les « remontrants le sont de profession : mille autbes le sont d'inclination.» Il nefautdoncpoint s'étonner si les réfugiés français sont enfin accoMcAes de ce nouveau dogme dans un pays si favorable à sa naissance; et on peut croire que le ministre ne parlerait pas de cette manière d'un pays qui lui a donné une retraite si avantageuse, si la force de la vérité ne l'y obligeait.

C'est en vain qu'il s'efforce ailleurs de diminuer cette cabale de la jeunesse française, en supprimant le grand nombre de ministres qui la composent. » « Le nombre, dit-iP, n'en est pas grand, et le soup- « çon ne doit pas tomber sur tant de bons pas- « teurs qui sont sortis de France. » Mais le mal éclatemalgré lui; cequi lui faitdire à lui-même «qu'on « fait publiquement les éloges de ces livres qui éta- « blissentla charité dans la tolérance du paganisme, « de l'idolâtrie et du socinianisme : » et encore :« Notre n langue n'était pas encore souillée de ces abomina- « tions; mais depuis notbe dispersion, la terre est « couverte de livres français qui établissent ceshéré- « sies 4. » Ainsi les indifférents n'osaient se déclarer étant en France, et on voit toujours que la dispersion a fait éclore le mal qu'ils tenaient caché. Depuis ce temps, poursuit-il ^ , « on voit passer dans « les mains de tout le monde les pièces qui établis- « sent cette tolérance universelle , laquelle enferme « la tolérance du socinianisme : et on voit sensible- « ment les tristes progrès que ces méchantes maxi- « mes font sur les esprits. » Le mal gagne déjà les parties nobles : « quand, dit-il'', le poison com- « mence à passer aux parties nobles , il est temps « d'aller aux remèdes : outre que le nombre de ces « indifférents se multiplie plus qu'on ne l'ose « DIRE : » par où on voit tout ensemble non-seulement la grandeur du mal, mais encore qu'on n'ose le dire; de peur de faire paraître la faiblesse de la réforme, que sa propre constitution'entraîne dans l'indifférence des religions. Cependant, quoiqu'on dissimule et qu'on n'ose pas avouer combien ces indifférents s'accroissent au milieu de la réforme, on est forcé d'avouer que ce n'est rien de moins qu'un torrent dont il faut arrêter le cours. « Ce qui est « très-certain, poursuit le ministre?, c'est qu'il est « temps de s'opposer 5 ce torrent impur , et de « découvrir les pernicieux desseins des disciples

' Tab. Lett, vui,p.479. — ' Des droits des deux Souverains. Avis au lecteur. — ^ Tab. Lett. vi, p. 8. — * Ibid. p. 48. — » Ibid. — • Ibid.p 9. — ' Ibid. p. II.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

« (VÉoiscopius et deSocin : il serait à craindre que « nos jeunes gens ne se laissassent corrompre : et « il se trouverait que notre dispersion aurait servi n à nous faire ramasser la chasse et la lie des « autres religions. »

Il est bien aisé d'entendre ce qui l'a jeté dans cette crainte. En un mot , c'est qu'il appréhende que la dispersion déjà prête à enfanter, comme il disait, l'indifférence des religions, n'achève de se gâter dans les pays où la liberté de dogmatiser n'a point de bornes , et par là ne vienne en effet à ramasser en Angleterre et en Hollande la crasse des fausses religions, dont on sait que ces pays abondent. Car d'abord, pour ce qui regarde l'Angleterre, « ces « dispersés l'ont trouvée, dit-il S sous des princes « papistes ou sans religion, qui étaient bien aises de « voir l'indifférence des religions et l'hérésie s'intro- « duire parmi les protestants, afin de les ramener plus « aisément à l'Église romaine. » C'est bien fait de charger de tout les princes/)a/}J5^(?5; car l'indifférence des religions était sans doute le meilleur moyen pour induire les esprits à la religion catholique, c'est-àdire, à la plus sévère et la moins tolérante de toutes les religions. Mais laissons M. Jurieu raisonner comme il lui plaira; laissons-lui caractériser à sa mode les deux derniers rois d'Angleterre; qu'il fasse, s'il peut, oublier atout l'univers ce que Hornebec et Hornius auteurs protestants , ont écrit des indépendants et des principes d'indifférence qu'ils ont laissés dans cette île ; et qu'il impute encore à l'Église romaine cette effroyable multiplicité de religions qui naissaient tous les jours, non pas sous ces deux rois que le ministre veut accuser de tout le désordre , mais durant la tyrannie de Cromwel, lorsque le puritanisme et le calvinisme y ont été le plus dominants. Sans combattre les raisonnements de notre ministre, je me contente du fait qu'il avoue. Quoi qu'il en soit, l'indifférence des religions avait la vogue en Angleterre quand les dispersés y sont arrivés, et si nous pressons le ministre de nous en dire la cause, il nous avouera franchement que c'est qu'on y estime Épiscopius. « C'est , dit-il > , ce qui a donné « lieu aux hétérodoxes de deçà la mer de calomnier « l'Église anglicane. Ils ont dit qu'on y expliquait « publiquement Épiscopius dans leurs universités " et qu'on n'y faisait pas de façon de tirer les soci- ^ niens du nombre des hérétiques. C'est , poursuit « M. Jurieu, ce qui m'a été dit à moi-même par « une infinité de gens. Celte fausse accusation est le « fruit du commerce trop étroit que quelques théo- « logiens anglais ont eu avec les œuvres d'Épisco- « plus. » A la fin donc il avouera que c'est par principes, à l'exemple d'Épiscopius , que l'Angleterre devient indifférente. Ce n'est pourtant que (/Me/ig-Mex théologiens anglais. Car il faut toujours exténuer le mal, et couvrir autant qu'on pourra la honte de la réforme chancelante , qui ne sait plus ce qu'elle veut croire, ni presque même si elle veut être chrétienne; puisqu'elle embrasse une indifférence qui, selon M. Jurieu, ne tend à rien moins qu'à renverser,

» Tab. Lelt. yt,p.S. - ' Jbid. p. 10.

le chritianisme. En effet, quoi qu'il puisse dire de ce petit nombre de théologiens défenseurs d'Épiscopius, le nombre en est assez grand pour faire penser à une infinité de gens , qui en ont assuré M. Jurieu , que l'Angleterre ne faisait point de façon de déclarer son indifférence, et de tirer les sociniens du nombre des hérétiques.

Voilà pour ce qui regarde l'Angleterre, où l'on voit que les dispersés indifférents ont trouvé le champ assez libre : voyons ce qu'ils auront trouvé en Hollande. « Ils ont abusé, dit notre ministre ' , de la tolé- « rance politique qu'on avait ailleurs pour les dif- « férentes sectes : » nous entendons ce langage et la liberté de ces pays-là, qui a fait dire, comme on vient de voir, à M. Jurieu que tout est plein d'indifférents dans ces provinces *. M. Basnage n'en a pas moins dit, puisqu'il nous assure que l'hérétique n'a rien à craindre dans ces bienheureuses contrées ^ : et sans besoin d'édits pour s'y maintenir, tout y est tranquille pour lui. Mais cette tolérance politique, dont on prétend que les dispersés ont abusé 4 , va bien plus loin qu'on ne pense, puisque, selon M. Jurieu 5, ceux qui l'établissent « ne « vont pas à moins qu'à ruiner les principes du vé-

« ritable christianisme, à mettre tout dans l'in-

« différence, et à ouvrir la porte aux opinions les « plus libertines ; » ce que le même ministre confirme en ajoutant, un peu après ^, « que par là on ouvre « la porte au libertinage , et qu'on veut se frayer le « chemin à l'indifférence des religions. »

Ainsi la tolérance civile, c'est-à-dire, l'impunité accordée par le magistrat à toutes les sectes , dans l'esprit de ceux qui la soutiennent est liée nécessairement avec la tolérance ecclésiastique; et il ne faut pas regarder ces deux sortes de tolérances comme opposégs l'une à l'autre, mais la dernière comme le prétexte dont l'autre se couvre. Si on se déclarait ouvertement pour la tolérance ecclésiastique, c'està-dire, qu'on reconnût tous leshérétiques pour vrais membres et vrais enfants de l'Église, on marquerait trop évidemment l'indifférence des religions. On fait donc semblant de se renfermer dans la tolérance ci vile. Qu'importe en effet, à ceux qui tiennent toute religion pour indifférente, que l'Église les condamne.' Cette censure n'est à craindre qu'à ceux qui ont des Églises, des chaires, ou des pensions ecclésiastiques à perdre : quant aux autres indifférents, pourvu que le magistrat les laisse en repos, ils jouiront tranquillement delà liberté qu'ils se donnent à eux-mêmes de penser tout ce qu'il leur plaît, qui est le charme par où les esprits sont jetés dans ces opinions libertines. C'est pourquoi ils font tant de bruit, lorsqu'on excite contre eux le magistrat : mais leur dessein véritable est de cacher l'indifférence des religions sous l'apparence miséricordieuse de la tolérance civile.

C'est ce qui fait dire à M. Jurieu , que « de tous « les voiles derrière lesquels se cachent les indif- « férents , le dernier et le plus spécieux c'est celui

' Tah. Lett. i , p. 8. — ' Droits des deux Sauver. Pré/. 'Ci-dessu?. — * Basn. 7. i, c. 6, p. 492. — » Tab. Lett. VIII ;/) 309. — « Ibid. p. 402.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

« (le la tolérance civile'.» Elle ne fait donc pas , encore un coup , dans la réforme un parti opposé à celui de l'indifférence des religions, mais fe voile sous lequel se cachent les indifférents , et le masque dont ils se déguisent.

Mnis si cela est, comme il est certain , et que le ministre le prouve par desarguments démonstratifs, on peut juger combien est immense le nombre des indifférents dans la réforme ; puisqu'on y voit les défenseurs de la tolérance civile se vanter publiquement qiïils sont mille contre un^.Et que ce ne soit pas à tort qu'ils s'en glorifient , l'embarras de M. Jurieu me le fait croire : car écoutons ce qu'il leur répond : « Ils se font, dit-iH, un plaisir de « voir je ne sais combien de gens qui paraissent les « flatter; et cela leur fait dire qu'ils sont mille con- « tre un : mais depuis quel temps et en quel pays? « Je leur soutiens qu'avant les sociniens et les ana- « baptistes, il n'y a pas eu un seul docteur de marque <i qui ait appuyé leur sentiment. » 11 ne s'agit pas de savoir ce qu'on pensait sur la tolérance avant les sociniens et les anabaptistes ; c'est-à-dire, si je ne me trompe , avant que le nombre en fût grossi au point qu'il est : il s'agit de répondre, s'il est vrai que les tolérants soient aujourd'hui mille contreun, comme ils s'en vantent : le ministre n'ose le nier, « et ne s'en tire qu'en biaisant. Nous sommes, di- « sent-ils, mille contre un : c'est , répond-il^ , une « fausseté ; et je ne connais pas de gens fort distin- » gués qui soient dans ce sentiment. » Quelque beau semblant qu'il fasse, et malgré le démenti qu'il leur donne, il biaise encore : les indifférents qu'il attaque se vantent , à ce qu'il dit, de la multitude, et il leur répond sur les gens de marque , sur la distinction des personnes. Mais si on lui demandait comment il définirait ces gens distingués , il biaiserait encore beaucoup davantage ; et on ne voit que trop , quoi qu'il en soit , que l'indifférence prend une force invincible dans la réforme , et que c'est là ce torrent impur auquel M. Jurieu s'oppose en vain.

Mais les actes du synode Vallon , tenu à Amsterdam le 23 aoilt et les jours suivants de l'an 1690, achèvent de démontrer combien ce torrent est enflé et impétueux. Trente-quatre ministres de France réfugiés en Angleterre se plaignent à ce synode du « scandale que leur causent ces ministres réfugiés, « qui, étant infectés de diverses erreurs, travaillent, « disent-ils^ , à les semer parmi le peuple. Ces er- « reurs, poursuivent-ils , ne vont à rien moins qu'à « renverser le christianisme, puisque ce sont celles « des pélagiens et des ariens , que les sociniens ont « jointes à leurs systèmes dans ces derniers siècles.» On voit qu'ils parlent en mêmes termes que le ministre Jurieu, et qu'ils reconnaissent comme lui la ruine du christianisme dans ces erreurs. Mais le reste s'explique encore beaucoup mieux. «Il y en a, « continuent-ils , qui soutiennent ouvertement ces

' Tuh. Lett. viit, art. i , p. 398. — » Ibid. et suiv. — ^ Ibid. 475, 495. — " Ibid. - » P. !}58. — « Lettres écrites au Syn. d' 4mst. par plus. Min rcfiig. à Londres. Tab. Lett. vin, p. 650,

« erreurs: il yenad'aulresquisecachent sous le voile « d'une tolérance sans bornes. Ceux-ci ne sont guère « moins dangereux que les autres ; et l'expérience « a fait voir jusqu'ici que ceux qui ont affecté une « si grande charité pour les sociniens, ont été soci- « niens eux-mêmes, ou n'ont point eu de religion. » « Enfin le péril est si grand, « et la licence est ve- « nue à un tel point, qu'il n'est plus permis aux « compagnies ecclésiastiques de dissimuler, et que « ce seraitrendre lemal incurable que de n'y apporter " que des remèdes palliatifs.»

Il ne faut donc plus cacher l'état triomphant où l'indifférence, qui est une branche du socinianisme, se trouve aujourd'hui dans la réforme sous le nom et sous la couleur de la tolérance, puisque les ministres qui sont à Londres crient à ceux qui sont en Hollande, qu'il est temps d'en venir aux derniers remèdes : et ce qu'il y a de plus remarquable dans leur plainte, c'est que nous ne voyons point, dans cette lettre de Londres, la souscription de plusieurs ministres des plus fameux que nous connaissons : on saitd'ailleurs que ces trente-quatre qui ont signé la lettre ne fontqu'une très-petite partie des ministres réfugiés en Angleterre. Le silence des autres fait bien voir quel est le nombre qui prévaut, et ce que la France nourrissait, sans y penser, de sociniens ou d'indifférents cachés pendant qu'elle tolérait la réforme.

Telle est la plainte que les trente-quatre réfugiés d'Angleterre portent au synode d'Amsterdano contre les indifférents : mais la réponse que fait le synode montre encore mieux combien est grand ce parti ; puisqu'on en parle comme d'un torrent dontil faut arrêter le cours'. On voit même qu'en Angleterre ces réfugiés dont on se plaint poussent leur hardiesse jusqu'à débiter leurs impiétés en public, les prêchant ouvertement; ce qui montre combien ils se sentent soutenus : et en effet on n'entend point dire qu'ils soient déposés.

Il ne faut pas s'imaginer que ce mal ne soit qu'en Angleterre. Les réfugiés de ce pays-là écrivent au synode Vallon, qu'il y en a en Hollande de ce caractère^ ; et le synode lui-même parle ainsi dans sa décision : « Nous apprenons par les mémoires et « les instructions de plusieurs Églises, que quelques « esprits inquiets et téméraires sèment dans « le public et dans le particulier des erreurs capita- « les, etd'autant plus dangereuses que sous le nom « affecté de la charité et de la tolérance , elles ten- « dent à faire glisser dans l'âme des simples le poi- « son du socinianisme et l'indifférence des religions. «Les avis ne viennent donc pas d'Angleterre' seulement, mais encore de plusieurs Églises des Pays- Bas protestants : le mal se répand partout en deçà et au delà de la mer ; et on exhorte les fidèles à résister courageusement à ce torrent^- C'est donc toujours U7i torrent dont le coursmenace la réforme : le synode aussi n'épargne rien de ce qui dépend de sa lumière et de son autorité : il suspend, il excommunie ; il suscite de tous côtés des observateurs pour veiller sur ce qui se dit , non-seulement dans

» Tab. Lett. VI , p. 503. — » P. 560. — ' P. 507.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

fes chaires , mais encore dans les conversations : il aiitorisç autant qu'il se peut les dénonciateurs; il lait en un mot ce que la réforme a tant blâmé dans la conduite de Rome , et ce qu'elle a tant appelé une tyrannie, une gêne des consciences. Encore n'est-ce pas assez-, et voici à quoi les exhorte M. Jurieu. « Il est juste, leur dit-il' , afin que peu de « gens soient suspects , que vous employiez des « voies sûres et non équivoques pour distinguer les « innocents des coupables. Les mesures que vous « avez prises dans votre dernière assemblée (c'est « celle dont on vient devoir la sévérité), quelque « bien concertées qu'ellesparaissent, ne se trouvent H pas encore suffisantes pour découvrir les enne- « mis de nos vérités , et pour soumettre ces esprits « qui méprisent vos derniers règlements avec tant « de hauteur. C'est pourquoi j'espère , poursuit-il , « que dans votre prochaine assemblée vous pren- « drez des résolutions encore plus fortes et plus « efficaces pour arrêter le mal : » par où nous • ovons tout ensemble et le peu d'effet du synode d'Amsterdam , et les nouvelles rigueurs qu'on prépare, non plus pour punir les tolérants déclarés , mais pour les discerner et les découvrir comme gens qui se cachent. La réforme change de méthode : tout s'y échauffe : ceux qu'on ne pourra convaincre d'être hérétiques , seront recherchés , seront punis comme suspects , rien ne sera à couvert de l'inquisition que M. .Turieu veut établir.

On demandera peut-être ici quel rapport il y a ou de l'indifférence au socinianisme , ou du socinianisme à l'indifférence : c'est ce que M. Jurieu explique très-nettement , lorsqu'il dit que la méthode des sociniens , qu'il entreprend de combattre, est d'insinuer, d'abord « qu'il ne s'agit de rien d'im- « portant entre eux et les autres protestants qui ont a abandonné le papisme : que ce sont des disputes « très-1 égères , et qu'on peut croire là-dessus tout «ce que Tonveut». Quand cela est fait, continue-t- « il, et qu'ils ont persuadé que le socinianisme est « une religion où l'on peut se sauver, il ne leur est « pas difficile d'achever et de pousser les esprits « dans la religion socinienne : parce que le socinia- ,. nisme estunereligiondeplain-pied, qui lève toutes les difficultés et aplanit toutes les hauteurs : » ce qui fait, conclut-il , « qu'on est bien aise de trou- « ver un lieu où l'on puisse se sauver , sans être « obligé de croire tant de choses qui ineommo- « dent* l'esprit et le cœur. » On ôte tous les mystères , on éteint les feux éternels , et on ne cherche qu'à se mettre au large. C'est ainsi que l'indifférence et le socinianisme sont liés, et il est aisé de comprendre que ce torrent débordé de sociniens ou d'indifférents dont la réforme se plaint elle-même et qu'elle ne peut retenir , entraîne naturellement les esprits à cette religion de plainpied qui aplanit toutes les hauteurs du christianisme.

Pour exténuer un mal à qui la réforme prépare déjà d'extrêmes remèdes, le ministre voudrait nous faire accroire qu'il nous est commun avec elle. » La

« communion de Rome a senti , dit-il" , ce torrent tt d'impiétéquiapresqueinoiidétoute l'Église :cequi « a obligé ses auteurs à écrire plusieurs ouvrages « pour prouver la vérité de la religion chrétienne. >• Sur ce fondement il nous donne « des déistes à la « cour et des sociniens dans l'Église en assez grand « nombre : » en sorte que nous n'avons rien à reprocher à la réforme de ce côté-là. Pour rendre les choses égales , il faudrait encore nous nommer les royaumes catholiques où l'on prêche publiquement le socinianisme et l'indifférence ; les conciles qu'on y tient contre ces erreurs , et les moyens extraordinaires dont on croit y avoir besoin pour en exterminer les sectateurs. Du moins peut-on assurer que les sociniens font peu de bruit dans le monde ; et pour moi , qui pourrais peut-être en rencontrer quelques-uns, s'il y en avait dans l'Église autant que dit le ministre, je n'en puis pas nommer un seul. Mais après tout , et pour le prendre de plus haut , la question n'est pas de savoir si le nombre des indifférents, c'est-à-dire, celui des impies s'augmente dans la chrétienté , et s'il peut y en avoir de cachés parmi nous : ce qu'il faut examiner, c'est d'où cette race est venue, de quel principe elle est née, et pourquoi elle se déclare hautement parmi les protestants. D'abord on avouera , pour peu qu'on ait de bonne foi , que l'Église romaine y est opposée par sa propre constitution. Une Église qui pose pour fondement qu'il n'y a de vie ni de salut que dans sa communion , sans doute est opposée par sa nature à l'indifférence des religions. Une Église qui a pour règle de la foi , qu'elle doit avoir aujourd'hui celle qu'elle avait hier , qui croit que celle d'hier est celle de tous les siècles passés et futurs , en sorte que la vérité régnera éternellement dans sa communion , et qu'il y a une promesse divine qui l'en assure, est incompatible par son propre fond avec toutes les nouveautés ; et d'autant plus opposée à celle des sociniens et des tolérants ou indifférents que leurs innovations sont plus hardies. Qu'on vienne dire à une telle Église qu'elle ne doit pas adorer le Fils de Dieu autant que le Père , ou que Jésus- Christ n'est pas proprement un rédempteur qui ait vraiment satisfait pour elle et payé un prix infini; ou que l'enfer n'est pas éternel comme la béatitude qui nous est promise ; ou qu'on puisse trouver son salut autre part qu'avec Jésus-Christ et son Église : elle bouchera ses oreilles pour ne point ouïr de tels blasphèmes , et repoussera de toute sa force ces novateurs avec un concours universel : il faut qu'ils sortent ou qu'ils se cachent si bien, qu'il ne leur reste d'asile que celui de l'hypocrisie, qui se condamne elle-mêjjie à des ténèbres éternelles. Voilà où en sont réduits tous les novateurs dans l'Église catholique. Qu'on laisse reposer les peuples sur cette foi et sur la promesse divine , jamais les nouveautés ne seront seulement écoutées. Mais que l'on commence à dire avec la réforme , qu'il y a sept ou huit cents ans, plus ou moins , que l'erreur et l'idolàtrii; rèpnentdans l'Église, c'en est fait; la cînîne est

Tab. Lclt. y\n, P- 397.

BOSStET. — TOMEIY

> Tab. Lett. i, ;'. 11, 12.

■JX

rompue ; la promesse est anéantie ; on ne ti(;nt plus à la succession. L'Antéchrist, qui ne commençait qu'au septième ou huitième siècle , si l'on veut , prendra naissance au cinquième et en la personne de saint Léon :si l'on veut , la corruption aura commencé au concile de Nicée : ce sera plus tôt , si l'on veut , et dès letemps qu'on a condamné Paul de Samosate, qui niait la préexistence du Fils de Dieu : il n'y a plus de digues à opposera cette pente secrète qui porte l'esprit de l'homme à cette religion de plainpied, qui supprime tout l'exercice de la foi ; et tout devient indifférent.

Qu'ainsi ne soit: mettons aux mains un de ces protestants indifférents , sociniens , pajonistes. arminiens, si l'on veut, car tous ces noms symbolisent forts , avec quelque bon réformé , avec M. Jurieu lui-même ; et voyons s'il pourra le vaincre par les principes communs de la réforme. Cet indifférent a trois règles : la première: // ne faut connaître ■nulle autorité que celle de l'Écriture : celle-là seule est divine : ne me parlez ni d'Église, ni d'antiquité, ni de synode : ce sont tous moyens papistiques; et la réforme m'apprend que tout cela n'est pas ma règle. La seconde règle de notre indifférent : l'Écriture pour obliger doit être claire; ce qui ne parle qu'obscurément ne décide rien et ne fait qu'ouvrir le champ à la dispute : telle est la seconde règle de l'indifférent. La troisième et la dernière : « Où «( l'Écriture paraît enseigner des choses inintelligi- 0 blés et où la raison ne peut atteindre, comme « une Trinité, une incarnation, et le reste ; il faut « la tourner au sens dont la raison peut s'accommo- « der , quoiqu'on semble faire violence au texte. » Tout roule sur ces trois maximes : mais voyons un peu plus dans le détail comment les indifférents les emploient , et si les vieux réformés pourront les ni«r ou en éviter les conséquences.

Par la première maxime , Nulle autorité que celte de l'Écriture, ils excluent d'abord toutes les Confessions de foi de la réforme, parce qu'elles sont faites , reçues , autorisées par des hommes sujets à errer comme les autres. Quand donc les trente-quatre réfugiés d'Angleterre pressent le synode d'Anasterdam de réduire les proposants et les ministres à la Confession Belgique ; premièrement , ils ne disent rien : car ils ne veulent les y soumettre que aans les articles capitaux , sans expliquer quels ils sont'. Secondement, ils demandent qu'on impose à ces proposants et à ces ministres un joug humain, et qu'on leur ôte la liberté que l'Évangile réformé leur a donné* de tout examiner, et mênie les résolutions et les décisions les plus authentiques de l'Église.

Cette raison met à couvert nos indifférents de la décision du synode même , lorsqu'il leur défend «> de rien supporter de ce qui pourra contrevenir à M la doctrine enseignée dans la parole de Dieu , dans « la Confession de foi , et dans le synode national « de Dordrect » : » car d'abord la parole de Dieu visiblement n'est mise là que pour la forme : autrement de deux choses l'une , Qu le synode leur dé-

SIXIÈME AVERTISSEMENT

fendrait de supporter les luthériens contre le décret de Charenton et le sentiment unanime de la réforme calvinienne, ou elle les forcerait à confesser que lar présence réelle , l'ubiquité et le reste , qu'il faut passer aux luthériens, n'est pas contraire à la parole de Dieu; puisque s'il y était contraire, selon les termes de ce synode, on ne pourrait plus le supporter.

Il en faudra donc venir à dire que la parole de Dieu n'est mise là qu'à condition de l'entendre selon lesinterprétationsdesConfessionsdefoietdusynode de Dordrect : ce qui est manifestement la doctrine que la réforme a improuvée dans les catholiques , et une restriction de la liberté qu'elle a donnée d'interpréter l'Écriture chacun selon son esprit particuUer.

Que si M. Jurieu répond , selon les principes deson Système que ces Confessions de foi n'obligent pas en conscience , mais à titre de confédération volontaire et arbitraire, comme il parle' , où Von a pu recevoir et d'où aussi l'on peut exclure qui l'on veut; il demeurera pour certain qu'on en peut croire en conscience tout ce qu'on voudra , et que le refus qu'on ferait d'y souscrire ne pourrait avoir que des effets politiques qui n'auraient aucune liaison avec le salut.

Qu'ainsi ne soit : selon ce ministre, on pouvait régler de telle manière ces confédérations des Églises , par exemple, de Genève et de Suisse, que les pélagiens et semi-pélagiens n'en auraient pas été exclus : « et ce qui est bien certain , dit-il , c'est qu'on- « n'a pas eu dessein de damner ceux qui embras- « seraient le semi-pélagianisme' : » en les excommuniant on ne les exclut que de cette confédérationparticulière, de cette Égliseet de ce troupeau particulier , et non pas en général de la société de l'Église et encore moins du salut. On est donc encore libre en conscience de croire ce qu'on voudra de ces Confessions de foi : quoiqu'elles se soient déclarées contre les semi-pélagiens, on peut encore être ou n'être pas de cette secte. Ainsi il en faut toujours revenir au fond; et les censures lancées sur le fondement de ces confédérations arbitraires ne regardent qu'une police extérieure de l'Église, qui ne gêne en aucune sorte la liberté intérieure delà conscience.

Il en faut dire autant de tous les synodes , et même de celui de Dordrect, le plus authentique de tous. A quelque autorité qu'on s'efforce de l'élever dans la réforme, le plus rigide des intolérants, c'est-à-dire, M. Jurieu , se contente qu'on lui accorde que ce synode « a pu obliger, non tous les membres de « LA SOCIÉTÉ , mais au moins tous ces docteurs , « prédicateurs et autres gens qui se mêlent d'ensei- « gner , sans pourtant obliger à la même chose les « autres Églises et les autres communions '. » Ses décrets ne sont donc pas une règle de vérité proposée à tout le monde; mais une police extérieure

' Préj. Icg. p. 6. Sjfst. p. 240 et suiv. 25i et nuit'. Hisl, rfeî Far. liv. xv — ' Hisl. dex Fnr. liv. xiv. —^Jir. sur (es Mvlhodes, sect. 18, />. 159, loo.

SUR LES LETTRES UE M. JURtEU.

au calvinisme, qui, selon les principes de la réforme, ne peut lier les consciences.

Ainsi les indifférents ont gagné leur cause contre les synodes et les Confessions de foi : et à parler sincèrement , il ne faudrait les presser que par l'Écriture selon les anciens principes de la réforme.

Venons au second principe des indifférents : L'Ecriture pour obliger doit être claire. Ce principe n'est pas moins indubitable dans la réforme que le précédent ; puisque c'est sur ce fondement qu'elle a •tant dit que l'Ecriture était claire , et qu'il n'y avait personne, pour occupé ou pour ignorant qu'il fût , qui n'y pût trouver les vérités nécessaires, en considérant par lui-même attentivement les passages , et les conférant avec soin les uns avec les autres. C'est par là qu'on flattait le monde et qu'on soutenait la réforme : mais c'est maintenant ce qui la perd. Car l'expérience a fait sentir aux simples fidèles , et même aux plus présomptueux , aux plus entêtés, qu'en effet ils n'entendaient pas ce qu'ils s'imaginaient entendre : ils se sont trouvés si embarrassés entre les raisonnements des vieux réformés et ceux des arminiens , des sociniens , des pajonistes, pour ne point parler ici des catholiques et des luthériens , qu'on a été obligé de leur avouer qu'au milieu de tant d'ignorances , de tant de distractions et d'occupations nécessaires, l'examen de discussion leur était aussi peu possible , que d'ailleurs il leur était peu nécessaire.

C'est ce que M. Juriea a expressément avoué : car, non content d'avoir enseigné dans son Système que' la discussion n'est nécessaire ni à ceux qui sont déjà dans l'Église , ni à ceux qui veulent y entrer, et qu'i/ ne /a pew^conse^r ni aux uns ni aux autres', il ajoute en termes formels , qu'M» simple n'en est pas capable* ; et encore plus expressément : « Cette « voie de trouver la vérité n'est pas celle de l'examen ; « car je suppose avec M. Nicole qu'elle est absurde , « impossible, ridicule, et qu'elle surpasse entière- « ment la portée des simples ^. »

Il ne faut pourtant pas ôter à nos prétendus réformés le mot d'examen, dont on les a toujours amusés. Outre l'examen de discussion, on sait que M. Jurieu en a trouvé encore un autre , qu'il appelle , « d'attention ou d'application de la vérité à l'esprit , « qui , dit-il ^ , est le moyen ordinaire par lequel la « toise forme dans les fidèles. Cela consiste, dit- « il , dans ce que la vérité , qui proprement est la « lumière du monde intelligible, vient s'appliquer « à l'esprit , tout de même que la lumière sensible « s'applique aux yeux corporels : » ce qu'il explique en un autre endroit encore plus précisément ^ , lorsqu'il dit que « ce qui fait proprement le grand ef- « fet pour la production de la foi , c'est la vérité « même qui frappe l'entendement comme la lumière « frappe les yeux. »

A la vérité , ou ne voit pas bien pourquoi cette application de la vérité s'appelle examen; puisque les y-eux bien assurément n'ont point à examiner si

» Syst. liv. U, c. 22 , p. 401 , 403 et êuiv. — ' Jbid. liv. m', c. 5, p. 472. — » Jbid. liv. II, c. 13, p. 337. — ♦ Ibid. liv. Ilj <:. 10, p. 383, 381 el suiv. — ' P. 383.

c'est la lumière qu'ils découvrent , et qu'ils ne font d'autre chose que s'ouvrir pour la recevoir. Mais sans disputer des mots , ni raffiner sur les réflexions dont M. Jurieu prétend que cette application de la vérité est accompagnée , souvenons - nous seulement que «• cet examen , qu'il appelle d'attention et « d'application , n'est rien que le goût de l'âme qui « distingue le bon du mauvais, le vrai du faux, « comme le palais distingue l'amer du doux '. »

C'est ce qu'il appelle ailleurs la voie d'adhésion ou d'adhérence', et plus ordinairement la voie dimpression, de sentiment, ou de goût, qu'il reconnaît être la même dont s'était servi M. Claude'. Par cette voie on rend aux réformés la facilité dont on les a toujours flattés de se résoudre par euxmêmes, et on leur donne un moyen aisé de trouver tous les articles de la foi , non plus par la discussion, qu'on reconnaît impossible et peu nécessaire pour eux, mais par sentiment et par goût 4. H ne faut que leur proposer un amas de vérités , un sommaire de la doctrine chrétienne : alors, indépendamment de toute discussion, et même, ce qu'il y a de plus remarquable , « indépendamment du li- « vre où la doctrine de l'Évangile et de la véritable « religion est contenue 5,» c'est -à-dirê constaniment de l'Écriture, la vérité leur est claire; « on la sent <• comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l'amer quand on en mange. » C'est ce qu'a dit M. Jurieu, c'est ce qu'a dit M. Claude et c'est à quoi se réduit toute la défense de la réforme.

Ce moyen est aisé sans doUte : mais par malheur la même expérience qui a détruit la discussion, détruit encore ce prétendu goût, ce prétendu sentiment. Ne disons donc point aux ministres ce que nous leur avons déjà objecté * , que tout cela se dit en l'air et sans fondement, contre les propres principes de la réforme, avec un péril inévitable de tomber dans le fanatisme '.laissons les raisonnements et tenons-nous-en à l'expérience. Ce qu'il y aura • de gens sensés et de bonnefoi dans la réforme avoueront franchement qu'ils ne sentent pas plus ce goût, <;ette évidence de la \ét\lé aussi claire que la lumière du soleil, dans les mystères de la Trinité , de l'incarnation et les autres , qu'ils ont senti par la discussion le vrai sens de tous les passages de l'Écriture : on flattait leur présomption en leur disant qu'ils entendaient l'Écriture par la discussion des passages; on les flatte d'une autre manière en leur disant qu'ils goûtent et qu'ils sentent la vérité des mystères avec autant de clarté qu'on sent le blane et le noir, l'amer et le doux. Rien ne peut les empêcher de s'apercevoir de l'illusion qu'on leur fait , ni de sentir qu'on n'a fait que changer les termes ; que ce qu'on appelle goût et sentiment n'est au fond que leur prévention et la soumission qu'on leur inspire pour les sentiments qu'ils ont reçus de leuj:

' Syst. liv. Il, c. 24, p. 413. — » Ibid. bv. u, c. 20, 21, as . liv. III, c. 5, 9, 10. — ' Ibid. liv. m, c. 2, V. 6. — * lôid. liv. Il, c. 25, p. 428, i33etsuiv. Far. liv. XV ^? Sffst. ibid. p. 45.3. — « f<^r. liv. x? .

SIXIÈME AVEUTISSEMENT

Église el do leurs ministres; qu'on les mène en aveugles, et que quelque nom qu'on donne à la recherclie qu'on leur propose de la vérité, soit celui de discussion ou celui de sentiment et de goût, on les remet par un autre tour sous l'autorité dont on leur a fait secouer le joug.

En cet état un socinien ou rigide ou mitigé vient doucement et sans s'échauffer vous proposer son troisième et dernier principe, qui renferme toute la force ou plutôt tout le venin de la secte : je le répète : « Où l'Écriture paraît enseigner des choses '< que la raison ne peut atteindre par aucun endroit , « il la faut tourner au sens dont la raison s'accom- « mode, quoiqu'on semble faire violence au texte. » .Te soutiens qu'un prétendu réformé tombe nécessairement dans ce piège : car, dit-il, la Trinité et l'incarnation sont mystères impénétrables à ma raison : tout mon esprit, tous mes sens se révoltent contre : l'Écriture, qu'on me propose pour me les faire recevoir, fait le sujet de la dispute : la discussion m'est impossible et mes ministres l'avouent : l'évidence de sentiment dont ils me flattent n'est qu'illusion : ils ne me laissent sur la terre nulle autorité qui puisse me déterminer dans cet embarras : que reste-t-il à un homme dans cet état , que de se laisser doucementaller à cette religion de plaiii-pied qui aplanit toutes les hauteurs , comme disait M. Jurieu? On y tombe naturellement, et il ne faut pas s'étonner si la pente vers ce parti est si violente , et le concours si fréquent de ce côté-là.

Mais le rusé socinien ne s'en tient pas là; et il soutient au calviniste, qu'il ne peut nier son principe. « Pourquoi, dit-il ' , ne croyons-nous pas que « Dieu ait des mains et des yeux , ce que l'Écriture « dit si expressément ? c'est parce que ce sens est « contraire à la raison. Il en est de même de ces pa- « rôles : Ceci est mon corps : si votes ne viangez ma « chair et ne buvez mon sang, » etc. Ce sont les paroles du subtil auteur, quiadonné aupublicdes avis sur le Tableau du socinianisme ». Il engage M. Jurieu dans son principe par un exemple qu'il ne peut rejeter. Dans ces paroles , Ceci est mon corps, tout le calvinisme reconnaît une figure , pour éviter la violence que la lettre fait à la raison et au sens humain : qui peut donc après cela empêcher le socinien d'en faire autant sur ces paroles : Le Verbe était Dieu, le Verbe a été fait chair : et ainsi des autres? S'il faut de nécessité mettre au large la raison humaine, et que ce soit là le grand ouvrage de la réforme, pourquoi ne pas l'affranchir de tous les mystères et en particulier de celui de la Trinité ou de celui de l'incarnation, comme de celui de la présence réelle, puisque la raison n'est pas moins choquée de l'un que de l'autre?

M. Jurieu déteste cette proposition deFauste Socin sur la satisfaction de Jésus-Christ : « Quand « cela se trouverait écrit non pas une fois , mais . souvent dans les écrits sacrés , je ne croirais pour- « tant pas que la chose allât comme vous pensez : « car, comme cela est impossible, j'interpréterais les

• Avis sur le Tab. du Soc. 1. Traité. — » Ihii. art. I.p.ia.

» passages en leur donnant un sens commode, « comme je fais avec les autres en plusieurs autres « passages de l'Écriture '. » Notre ministre déleste, et avec raison, cette parole de Socin. Car, en suivant la méthode qu'il nous y propose, il n'y a plus rien de fixe dans l'Écriture : à chaque endroit difficile on sera réduit à soutenir thèse sur l'impossibilité ; et au lieu d'examiner en simplicité de cœur ce que Dieu dit, il faudra à chaque moment disputer de ce qu'il peut.

On ne saurait donc rejeter trop loin cette méthode, qui soumet toute l'Ecriture et toute la foi au raisonnement humain. Mais voyons si la réforme peut s'exempter de cet inconvénient.

L'auteur des Avis demande à M. Jurieu , comment il dispose son cœur dans les mystères que la raison ne peut atteindre par aucun endroit *. Et ce ministre lui répond : « Je sacrifie à Dieu , qui est la pre- « mière vérité, toutes les résistances de ma raison : la « révélation divine devient ma souveraine raison^. » Cette réponse serait admirable dans une autre bouche; mais , pour la faire avec efficace à un socinien, il faut donc poser pour principe, que partout où il s'agit de révélation on doit imposer silence au raisonnement humain , et n'écouter qu'un Dieu qui parle. Ainsi , lorsqu'il s'agira de la présence réelle etdusens de ces paroles : Ceciestmon corps, il n'est plus permis de répondre , comme fait M. Jurieu * : « L'Eglise romaine croit avoir une preuve invincible « de présence réelle, dans ces paroles de Jésus-Christ : « Si quelqu'un ne mange ma chair, etc. Prenez, « mangez , ceci est mon corps. Cette prétendue « manducation nous conduit à des prodiges, à ren- « verser les lois de la nature , l'essence des choses , « la nature de Dieu , et l'Écriture sainte , à nous « rendre mangeurs de chair humaine. De là je con- « dus, sans balancer, qu'il y a de l'illusion dans la « preuve et de la figure dans le texte. » Mais , je vous prie , que fait autre chose le socinien ? Ne trouve-t-il pas dans la Trinité, dans l'incarnation, dans l'immutabilité de Dieu , dans sa prescience, dans le péché originel, dans l'éternité des peines, des prodiges, des renversements de la nature de Dieu et de l'essence des choses? Faut-\\ donc entrer avec lui dans cette discussion, et jeter de simples fidèles dans la plus subtiiri et la plus abstraite métaphysique? Où est donc ce sacrifice de résistance de notre raison, qu'on nous promettait? Et s'il nous faut disputer et devenir philosophes, que devient la simplicité de la foi ?

M. Jurieu dira peut-être : J'emploie, il est vrai, la résistance de la raison contre la présence réelle : mais c'est aussi que la raison y résiste plus qu'à la Trinité, à l'incarnation et aux autres mystères que le socinien rejette. Vous voilà donc, encore un coup, à disputer sur le plus et sur le moins de la résistance : il faut faire argumenter le simple fidèle , il en faut faire un philosophe, un dialecticien, et

' Tab. Lett. ni, p." 107. Socin. lib. Ill.rfe Servatore, c. 2 ef 6, — ' 2V. 1 , art. i , p. 15. — » Letl. m , p. 131. — « Des deux Souv. c. 8, p. 162.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

celui dont vous ne voulez pas charger la faiblesse ou l'ignorance , de la discussion de TÉcriture , est jeté dans la discussion des subtilités de la philosophie la plus abstraite et la plus contentieuse. Estce là ce chemin aisé et cette voie abrégée de conduire le chrétien aux vérités révélées?

Mais , direz-vous , il ne s'agit pas de raisonnement : j'ai les sens mêmes pour moi ; et je vois bien que du pain n'est pas un corps. Ignorant, qui n'entendez pas que toute la difficulté consiste à savoir si Dieu peut réduireuncorpsàunesi petite étendue! Le luthérien croit qu'il le peut ; et si vous vous obstinez à vouloir conserver le pain avec le corps , il le conserve , et donne aux sens tout ce qu'ils demandent. Vous n'avez donc rien à lui dire de ce côté-là, et vous voilà à disputer sur la nature des corps ; à examiner jusqu'à quel point Dieu a voulu que nous connussions le secret de son ouvrage , et s'il ne voit pas dans la nature des corps comme dans celle des esprits quelque chose de plus caché et de plus foncier , pour ainsi dire , que cequ'il en a découvert à notre faible raison. Il faut donc alambiquer son esprit dans ces questions de la possibilité ou impossibilité , c'est-àdire, dans les plus fines disputes où la raison puisse entrer, ou plutôtdans les plus dangereux labyrinthes où elle puisse se perdre. Et après tout , s'il se trouve vrai que Dieu puisse réduire un corps à une si petite étendue, qui doute qu'il ne puisse le cacher où il voudra, et sous telle apparence qu'il voudra? il a bien caché ses anges, des esprits si purs, sous la figure des corps , et fait paraître son Saint-Esprit sous la forme d'une colombe ? pourquoi donc ne pourrait-il pas cacher quelque corps qu'il lui plaira sous la figure , sous les apparences, sous la vérité s'il le veut ainsi , de quelque autre corps que ce soit ; puisqu'il les a tous également dans sa puissance? Donc le sens ne décide pas : donc c'est le raisonnement le plus abstrait qu'il faut appeler à son secours, et la plus fine dialectique. Mais s'il'faut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien, je veux l'être partout, dira le socinien : je veux soumettre à ma raison tous les passages de l'Écriture où je la trouverai choquée, et autant ceux qui regardent la Trinité et l'incarnation, que ceux qui regardent la présence réelle. On peutdiscourir, on peut écrire, on peut chicaner sans fin ; mais à un homme de bonne foi ce raisonnement n'a point de réplique.

M. Jurieu dira sans doute que ce n'est pas la raison seule , mais encore l'Écriture sainte qu'il oppose au luthérien et au catholique sur ces paroles : Ceci est mon corps. Mais outre, comme nous verrons, que le socinien en fait bien autant , voyons ce qui a frappé M. Jurieu, et répétons le passage que nous venons de citer sur ces paroles : Ceci est mon corps : le sens de la présence réelle « nous conduit, dit-il, à des prodiges, à renver- " ser les lois de la nature , l'essence des choses , <' la nature de Dieu , l'Écriture sainte ; à nous ren- « dre mangeurs de chair humaine. » L'Écriture est nommée ici , je l'avoue ; car aussi pouvait-on l'omettre sans abandonner la cause ? Mais l'on voit' par où ion commence , ce qu'on exagère, ce qu'on met

. devant l'Écriture, cequ'on met après; et on ressent manifestement que ce qui choque et ce qui décide en cette occasion, c'est enfin naturellement la raison humaine. On sent qu'elle a succombé à la tentation de ne pas vouloir se résoudre à croire des choses où elle a tant à souffrir : c'est en effet ce qui frappe tous les calvinistes. Un catholique ou un luthérien conmience avec eux une dispute : forcé par l'impénétrable hauteur des mystères dont la croyance est commune entre nous tous, le calviniste reconnaît qu'il ne faut point appeler la raison humaine dans les disputes de la foi. Là-dessus on lui demande qu'il la fasse taire dans la dispute de l'eucharistie comme dans les autres. La condition est équitable : il faut que le calviniste la passe. C'en est donc fait : ne parlons plus de raison humaine , ni d'impossibilité, ni des essences changées ; que Dieu parle ici tout seul. Le calviniste vous le promettra cent fois ; cent fois il vous manquera de parole, et vous le verrez toujours revenir auï peines dont sa raison se sent accablée : Mais je ne vois que du pain? Maiscommentuncorps humain en deuxlieux etdans cet espace? Je n'en ai jamais vu un seul qui ne se replongeât bientôt dans ces difficultés , qui , à vrai dire, sont les seules qui les frappent. Calvin, comme les autres, promettait souvent aux luthériens , lorsqu'il disputait avec eux sur cette matière • , de ne point faire entrer de philosophie ou de raisonnement humain dans cette dispute : cependant à toutes les pages il y retombait. Si les calvinistes se font justice, ils avoueront qu'ils n'en usent pas d'une autre manière , et qu'ils en reviennent toujours à des pointillés du raisonnement humain.

Mais n'allèguent-ils pas l'Écriture? Sans doute, de la même sorte que font les sociniens : Je suis la vigne, je suis la porte; la pierre était Christ : ils prouvent parfaitement bien qu'il y a dans l'Écriture des façons de parler figurées : donc celle-ci , Ceci est mon corps , est de ce genre. C'est ainsi qu'un socinien raisonne : il y a tant de façons de parler où il faut admettre une figure; pourquoi celle-ci, Le Ferbe était Dieu, le Ferbe a été fait chab' , ne serait-elle pas de ce nombre ? Ils sauront fort bien vousdire que Jésus-Christ étant sur la terre le représentant de Dieu, revêtu de sa vérité, inondé de sa vertu toute-puissante , on le peut aussi bien appeler Dieu et vrai Dieu , que le pain de l'eucharistie est appelé corps. Vous voilà donc dans les discussions, dans la conférence des passages, dans l'enibarras des disputes , auxquelles vous ne vouliez pasvous assujettir.

Mais , direz-vous , l'Écriture est claire pour vaoi ;c'est la question. Le socinien ne prétend pas moins à cette évidence que vous : voilà donc toujours la foi dépendante des disputes, et ce moyen abrégé de l'établir tout d'un coup et sans discussion vous échappe. IMais enfin si l'Écriture est si claire en cette matière , d'où vient que le luthérien ne peut l'entendre depuis plus de cent cinquante ans de disputes ? Vous ne direz pa^ que c'est un profane , en-

' Cont. Hesk. Cont f'ist.

iiemi de t>ieu , de qui iî retire ses lumières , comme vous pourrez le dire d'un socinien. 11 est du nombre des enfants de Dieu , du nombre de ceux qu'il enseigne, qu'il reçoit à sa table et dans son royaume. Voulez-vous faire dépendre la foi d'un simple fidèle, d'une dispute qui demeure encore indécise après un si long temps ? Avouez donc la vérité : sentez-la du moins : ce n'est pas l'Écriture qui vous détermine, la méthode socinienne vous entraîne ;etde deux sens qu'on donne à ces paroles. Ceci est mon corps , vous vous résolvez par celui qui flatte la raison humaine. Ainsi seront entraînés tous ceux qui mépriseront les décisions de VÈtrlise; et tant qu'on ne voudra point fonder sur une promesse certaine une autorité infaillible, qui arrt'te la pente des esprits, la facilité déterminera , et la religion où il y aura le moins de mystères àera nécessairement la plus suivie.

Mais voici dans les écrits des indifférents un attrait plus inévitable pour les calvinistes. L'auipur des .-/fis demande à M. Jurieu une règle pour discerner les articles fondamentaux d'avec les autres'. Car il est constant, et le ministre en convient» qu'outre les vérités fondamentales, l'Écriture « contient cent et centvéritéspE droit et de fait , « dont l'ignorance ne saurait damner'. » Il s'agirait donc de savoir si , en lisant l'Écriture , le peuple , les ignorants et les simples, c'est-à-dire, sans comparaison laplus grande partie de ceux que Dieu appelle au salut, pourraient trouver cette règle pour discerner les vérités dont l'ignorance ne damne pas , d'avec les autres , et connaître par conséquent quelles erreurs on peut supporter, et jusqu'où l'on doit étendre la tolérance : en un mot, quelle raison il y a d'en exclure les sociniens plutôt que les luthériens. C'est ce qu'il faudrait pouvoir établir par l'Écriture ; mais c'est à quoi les ministres ne songent seulement pas. Au lieu de nous faire voir dans les saints livres la désignation de ces articles fondamentaux, le sommaire qui les ramasse , ou la marque qui les distingue de tous les autres objets de la révélation, M. Jurieu se jette dans un long raisonnement où il prétend faire voir sans dire un mot de l'Écriture , qu'il y a trois caractères pour distinguer ces vérités fondamentales^ : le premier est la révélation; le second est le poids et l'importance; le troisième est la liaison de certaines vérités avec la fin de la religion.

Une faut pas s'arrêter au caractère de révélation , qui est le premier , puisque c'est là que le ministre est d'accord qu'il y a cent et cent vérités de droit et de fait révélées dans l'Écriture , qui néanmoins ne sont pas fondamentales : ce caractère n'est donc pas fort propre à distinguer ces vérités d'avec les autres. Passons au second , qui est le poids et l'importance; où d'abord il est certain qu'il faut entendre un poids et une importance qui aille jusqu'à rendre ces vérités nécessaires au salut : car le ministre ne dira pas que Dieu qui se glorifie par son

• Avh, Tr. \,art. 1,r 19 — ' Tab. Leit. ni, p. IIO. -

SIXIÈME AVKRTISSEME^T

prophète A'' enseigner des choses utiles : Je suis , dit-il ' , le Seigneur ton Dieu , qui t'enseigne des choses utiles, prenne le soin d'en révéler de peu importantes. Ce n'est donc rien de prouver en gv4néral que ces vérités soient importantes, si l'on ne prouve qu'elles le sont jusqu'à être de la dernière nécessité pour le salut. Cela posé, écoutons ce que nous dira le ministre : « Sur le second caractère , qui « est le poids et l'importance, il faut savoir que le « bon sens et -la raison seule en peuvent juger. «■ Dieu a donné à l'homme un discernement capable « déjuger si une vérité est importante ou non à la « religion : tout de même qu'il lui a donné de§ « yeux pour distinguer si un objet est blanc ou noir , <' grand ou petit, et des mains pour connaître si « un corps est pesant ou léger. » Voilà de ces évidences que la réforme nous proche. M. Claude nous les expliquait d'une autre façon, et nous disait : qu'on sent naturellement que l'âme est suffisam-: ment remplie delà vérité, comme on sent naturellement que le corps a pris une nourriture suffisante. Ces ministres pensent par là trouver un asile où l'on ne puisse les forcer. Car qui osera disputer avec un homme sur ce qu'il vous dit de son goût , ou prouver à un entêté de sa religion quelle qu'elle soit , qu'il n' a pas ce goût qu'il nous vante , et qu'H ne sent pas comme à la main le poids des vérités du christianisme jusqu'à savoir discerner celles qui sont nécessaires au salut d'avec les autres ? Sans doute ils ont trouvé là un beau moyen de chicaner. Mais ce qu'il y a d'abord à leur dire , c'est que , sous prétexte de cette évidence de goût et de sentiment, ils renoncent formellement à prouver par l'Écriture l'importance et la nécessité des vérités fondamentales. M. Jurieu y est exprès : « Il est très- « certain , dit-il » , qu'il est très-important de savoir « si Jésus-Christ est Dieu, ou s'il ne l'est pas ; s'il « est mort pour satisfaire à la justice de Dieu pour « nous; si Dieu connaît les choses à venir, s'il est « infini ou non , s'il est l'auteur de tout le bien qui « se fait en nous. » Et un peu après : « Si l'Écriture « sainte ne dit pas que ces vérités soient de la « dernière importance et nécessaires au sa- « LUT , c'est parce que cela se voit et se sent assez : « on ne s'avise point , quand on fait des philoso- « phes, de leur dire que le feu est chaud et que la «neige est blanche, parce que cela se sent^. » Ce n'est donc point par l'Écriture qu'on prouve les articles fondamentaux ; chacun les connaît à sor^ goût , c'est-à-dire , chacun les désigne à sa fantaisie , sans qu'on le doive ou qu'on le puisse convaincre ou désabuser sur ces articles.

Que si on sent que ces articles sont nécessaires au salut , à plus forte raison doit-on sentir qu'ils sont véritables. Si on sent , par exemple, comme M. Jurieu vient de le dire , qu'il est nécessaire nu salut de croire que Dieu est l'auteur de tout le bien qui se fait en nous, à plus forte raison doit-on sentir que c'est une vérité constante; car il est clair que la croyance d'une fausseté ne peut pas

/s. XLVril. 17, - » Lelt. m, p. I25. - ' Ibid. p. «26.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

être nécessaire au salut. Voilà les controverses bien abrégées : on n'a qu'à dire qu'on sent et qu'on goûte, pour se mettre hors de toute atteinte, et par la même raison , vous avez beau dire à un homme : Cela se goûte , cela ce sent ; s'il n'a ni ce sentiment ni ce goilt, il vous quittera bientôt , et sa perte sera sans remède comme ses erreurs.

Qu'ainsi ne soit : à quoi sentez-vous que la présence réelle confessée par les luthériens ne soit pas une erreur fondamentale, et qu'ils puissent impunément être des mangeurs de chair humaine? Mais ce dogme de l'ubiquité , « monstre affreux , énorme « et horrible , comme vous l'appelez vous-même ' , « d'une laideur prodigieuse en lui-même , et encore '< plus prodigieuse dans ses conséquences, puisqu'il n ramène au monde la confusion des natures en « Jésus-Christ , et non-seulement celle de l'âme « avec le corps , mais encore celle de la divinité avec « l'humanité , et en un mot l'eutychianisrae détesté « unanimement de toute l'Église : » à quoi sentezvous, je vous prie , que le poids d'une telle erreur, si grossière , si charnelle et si manifestement contraire à l'Écriture, ne précipite pas les âmes dans l'enfer.? Mais cette erreur abominable d'ôter à la créature toute liberté, et de faire Dieu en termes formels , auteur de tous les péchés, conmient la pardonnez-vous à Luther.' Vous l'en avez convaincu; vous lui avez démontré que c'est un blasphème qui tend au manichéisme qui renverse toute religion » , et dont néanmoins il ne s'est jamais rétracté. Oii était le goût de la vérité dans ce chef des réformateurs lorsqu'il blasphémait de cette sorte ? Mais où était-il dans les autres réformateurs, qui constanmient blasphémaient de même ^ ? Et par quel goût sentez-vous que cette impiété ne les empêchait pas d'être fidèles serviteurs de Dieu? On a démontré plus clair que le jour aux luthériens, dans l'Histoire des Variations et dans le troisième Avertissement-*, qu'ils sont devenus semi-pélagiens , en attachant la grâce de la conversion à une chose qui, selon eux, ne dépend que du libre arbitre , c'est-àdire, au soin d'assister à la prédication, ce qui est, en termes formels, attribuer à nos propres forceslecommencementdenotresalutjSans que la grâce y soit nécessaire. J'ai rapporté les endroits de Beaulieu , fameux ministre de Sedan , oiî il a convaincu les luthériens de cette erreur ^. M. Basnage l'a reconnue^, et il passe à M. de Meaux cette insigne variation de la réforme. Mais l'aveu de M. Jurieu est encore ici plus considérable, puisque dans sa Consultation au docteur Scultet, il entreprend de lui démontrer ce semi-pélagianisme des luthériens en les convainquant d'enseigner que, pour avoir la grâce de la conversion, il faut que l'homme fasse auparavant le devoir de se convertir

' Jur. Cnnsult. p. 242. rar. Addit. au liv. xiv, p. 126. — » Ib. Addit. p. 123, 124 e< suiv. Jur. Consult. II. part, c. 8, p. 219 et sviv. II' Avert. p. 203, 204 et suiv. — 3 rar. liv. xrv. p, 98 et suit:. Addit. ibid. — ♦ Far. liv. Ylll, p. 662, 663 et suiv. Liv. XIV, p. 119 et suiv. III' Avert. p. 225 et suiv. — ' Far. liv. xiv, n. 119. — » Basn, T. n, l. 3, ci, n. 4.

par ses forces et ses connaissaiices naturelles • : ce qui est le pur et franc semi-pélagianisme , et enferme tout le venin de l'hérésie pélagienne. Ainsi le fait est constant ; de l'aveu des ministres et de M. Jurieu lui-même.

J'en reviens donc à demander à ce ministre, que ferez-vous encetteocasion? Vous n'oseriez abandonner les luthériens , à qui , en termes précis , vous offrez la communion et la paix, malgré cette erreur». Que direz-vous donc pour les excuser? que la révélation du dogme opposé au semi-pélagianisme n'est pas évidente ; et qu'il n'est pas clair, dans l'Écriture , que c'est Dieu qui commence le salut , comme c'est lui qui l'achève par sa grâce ? Mais y a-t-il rien de plus clair que cette parole de saint Paul : Celui qui commence en vous la bonne œuvre., t'accomplira ^ ; pour ne point parler ici des autres passages? Ou bien est-ce que cette erreur des pélagiens et des luthériens n'est pas importante? ÎMais vous nous contiez tout à l'heure cette vérité , que Dieu est l'auteur de tout le bien qui est en nous 4 , par conséquent du commencement comme du progrès et de l'accomplissement de notre salut , parmi celles qu'on sent d'abord comme nécessaires au salut; en sorte qu'on n'a pas besoin de les prouver. Comment donc le luthérien , vrai enfant de Dieu , selon vous, l'a-t-il oublié , et commenta-t-il varié? Vous dites tout ce qui vous plaît , et votre théologie n'a point de règle.

Mais voici bien pis : vous-même vous variez avec les luthériens; puisque ce point important de la nécessité de la grâce , qui était autrefois si fondamental , a cessé de l'être depuis que les luthériens l'ont rejeté, et qu'en étant à Dieu le commencement du salut, ils ne lui en ont plus réservé que l'accomplissement. Comment pourrai-je me fier à ce goût auquel vous me renvoyez , si vous-même vous variez dans votre goût? si, en nous disant d'un côté que jamais homme de bien nivraicK^étien ou vrai dévot ne fut pélagien ou semi-pélagien, vous ne laissez pas de nous dire encore qu'un luthérien franc semi-pélagien, selon vous, peut soutenir son erreur sans préjudice de son salut , et sans être exclus du pain de vie ^P Mais n'avez-vous pas démontré à ce même luthérien qu'il ruine la nécessité des bonnes œuvres, qu'il en ravale le prix; que, selon lui, l'exercice de l'amour de Dieun'estnécessaire pour être sauvé ni à la vie ni à la mort <>? A quoi reconnaissez-vous que ces dogmes luthériens sont de poids pour le salut, et que tant d'autres n'en sont pas? Ne voyez-vous pas que vous avez un poids et un poids, chose abominable devant le Seigneur! , et que vous peseï les erreurs avec une balance trompeuse et inégale?

De là vient que le ministre lui-même , à la fin , ne se fie pas à c€tte balance , où il pèse les vérités fon-

• Jur. ConsulUp. 117, H8. Far. Addit. p. 126. IIP Avert, p. 225 et suiv. — » CansUtt. ibid. — ' Philip, i: 6. — 4 Cidessus. — ''Jur. Méth. sect. 16, p. 113, 121. Far liv.xtv, p. 114. elsuiv. lie, in et suiv. — ^ Far. Addit. p. 125. Jur. Consult. II. part. c. 2, p. 243. //' Avert. p. 214 et aUiv. — '• Prov. M, 10.

SIXIEME AVERTISSEMENT

«iamentales. « Je sais, dit il ■ , que les préjugés sont « capables de corrompre ce discernement , et que « nous jugeons les articles et les vérités impor- « tantes selon nos passions et nos préventions. « Mais preniièrement, le bon sens ne peut être •< corrompu qu'à certain degré. » Vous voilà donc à examiner en quel degré la prévention peut avoir corrompu votre goût et votre bon sens : qui nous expliquera cette énigme.' « Mais ces vices, poursuit- «■ il , ne peuvent aller à faire paraître une montagne « comme un grain de sable , ou un grain de sable « comme une montagne. Il en est de même du « jugement qui distingue l'important de ce qui ne « l'est pasen toute matière. »D'où vientdonc que le luthérien trouve la présence réelle et même l'ubiquité si importante, pendant que le calviniste méprise l'une et l'autre? Ou d'où vient que le calviniste trouve si importante la nécessité de la grâce et celle de l'amour de Dieu , lorsque le luthérien ne la sent pas? Ou pourquoi est-ce que le calviniste lui-même se relâche en faveur du luthérien , et ne trouve plus essentiel ce qui l'était auparavant ? Avouez que votre bon goût et votre évidence de sentiment est uneillusiondont vous amusez les entêtés. Mais voici dans le discours de M. Jurieule dernier excès de l'extravagance et le renversement entier des maximes de la réforme. « De plus , continue-t-il », quand « le bon sens pourrait être corrompu tout outre dans « quelques sujets, comme il l'est en effet, la plu- « ralité n'ira jamais de ce côté-là ; » et il le prouve par cet exemple : « U y aura dans une grande ville vingt yeux viciés qui verront vert et jaune ce qui « est blanc ; mais le reste des habitants , qui surpasse « infiniment en nombre, rectiûeront le mauvais ju- « gement de ces vingt yeux , et feront qu'on ne les << en croira pas. » Vous voilà donc, à la fin , réduits à compter les voix. Et où en était la réforme lorsqu'elle s'est séparée, et qu'on l'appelait au concile œcuménique de l'Église qu'elle quittait ? Mais, quoi ! si les sociniens prévalent enfin dans la réforme, si ce torrent, dont on ne peut arrêter le cours, s'enfle tellement qu'il prévale, et qu'ils en viennent à être surtous les articles mille contre un, comme ils s'en vantent déjà sur la tolérance qui renferme tout le venin de la secte , sans qu'on ose les contredire , le socinianisme sera véritable , ou du moins indifférent? Mais cela, direz-vous , n'arrivera pas: la réforme est devenue infaillible contre les tolérants. Aveugles,neverrez-vous jamais qu'avec ces illusions vous ne contenterez que des entêtés , et que tous les gens de bon sens de votre communion se donneront aux indifférents, si vous n'avez recours à d'autres principes ?

Enfin, le troisième caractère , par où on distingue les articles fondamentaux d'avec les autres, c'est, selon M. Jurieu^, la liaison de certaines vérités avec lajin de la religion, c'est-à-dire, avec la gloire de Dieu, avec la sanctification et le salut de l'homme. .le le veux : la fin de la religion en général c'est 1", dites-vous, de ne croire qu'un Dieu : le

' Tab du Soc p. 119. - ^ Jbid. - 3 P. I20, ICI , 126, Vi".

socinien n'en croit qu'un, et il vous accuse d'en croire trois; 2» de n'adorer que lui : ce qu'il faut entendre sans doute d'une adoration souveraine : le socinien le fait, et il vous accuse de rendre cette adoration à un homme pur. N'importe que vous le croyiez Dieu; vous voulez bien quelecalholique soit idolâtre en adorant dans l'eucharistie Jésus-Christ qu'il y croit présent. Vous direz que c'est une erreur damnablederendreà Jésus-Christ, homme, un culte inférieur qui se rapporte à Dieu : vous damnez donc tous les Pères du quatrième siècle, à qui néanmoins vous faites invoquer les saints et honorer leurs reliques sans préjudice de leur sainteté ni de leur salut. La 3<^ fin de la religion, c'est, dit le ministre, de regarder Dieucomme cehii qui gouverne le monde. Le socinien le nie-t-il? Vous sentez-vous si faible contre lui , que vous ne puissiez le combattre qu'en déguisant sa doctrine? 4° D'attendre de lui des peines ou des récompenses après la mort. Le socinien n'en attend-il pas? et pouvez-vous lui objecter qu'il rejette absolument les peines de l'autre vie, à cause qu'il ne les croit pas éternelles? Voilà pour les caractères essentiels à la religion en général; mais il y en a , dit M. Jurieu ' , « qui sont particuliers à la « religion chrétienne, et qui la distinguent de toute « autre , comme de croire que Jésus est le Messie ; » le socinien le croit : que ce Messie est le Fils de Dieu et Dieu éternel comme le Père : c'est la question que vous ne devez pas supposer comme résolue , pendant que vous vous donnez tant de peine à la résoudre : qu't/ a satisfait pour les péchés des hommes; autre question à examiner, et non pas à supposer avec le socinien et avec ceux qui le favorisent : que les morts ressusciteront , qu'?7 ij aura un jugement dernier à la fin du monde; vous calomniez le socinien , si vous l'accusez de nier ces vérités : savoir s'il les reconnaît dans toute leur étendue , et si ce qui manque à sa foi est fondamental, c'est de quoi vous avez promis de nous instruire, et vous ne faites que le supposer : tant vous êtes forcé à reconnaître que les principes, pour fermer la bouche au socinien , manquent à votre réforme.

Et ce qui prouve, plus clair que le jour, que le ministre ne sait où il en est, c'est ce qu'il ajoute, que « les vérités que les sociniens veulent ôter à « la religion, sont révélées et clairement révélées*. » Si elles sont révélées et clairement révélées, si les articles fondamentaux sont si évidents et si aisés à trouver dans l'Écriture, pourquoi en craignezvous la discussion pour le peuple? Pourquoi le renvoyez-vous à son goût, à son sentiment? goût et sentiment que vous lui donnez avant même qu'il ait ouvert l'Écriture sainte. Continuons : « Ces articles « sont clairement révélés, et en même temps ils « sont de la dernière importance. » Mais déjà, pour la vérité et pour l'évidence de la révélation, le ministre déclare souvent dans toutes ses lettres , qu'il n'y veut pas encore entrer. « On voit, dit-iP, où « un tel projet nous mènerait. Au lieu d'un petit

» P. 12-^ - » P. )2:i. - ^ V>id.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

« ouvrage à l'usage des moins savants , il faudrait « faire un gros livre qu'à peine les savants auraient « le loisir de lire. » Mais si cette discussion est si difficile aux savants mêmes, combien est-il manifeste que les moins savants s'y perdraient! Que fera-t-il donc? 11 se réduira à deux articles, çwi es/ celai de la divinité de Jésus-Christ et de sa satisfaction. Mais songera-t-il du moins à vous en proU' ver la vérité? Point du tout; il va entreprendre de vous en prouver Y importance • , et vous en fera voir la vérité dans une seconde partie qu'il ne trouve |)as à propos de traiter. Voilà cette rare méthode. Il vous prouvera qu'un article est important avant que de vous montrer qu'il est véritable et clairement révélé. C'est où se termine aujourd'hui toute la théologie réformée.

Vous direz peut-être, mes frères , que votre ministre, sans vouloir entrer dans le fond, suppose la vérité et l'évidence de la révélation , comme une chose dont les tolérants qu'il attaque , demeurent d'accord. Mais, visiblement, il leur impose: au contraire l'auteur des Avis., auteur que votre ministre voulait réfuter, avait raisonné en cette sorte : n Je pose, lui avait -il dit» , le principe de la réfor- « mation, qui est celui du bon sens : c'est que Dieu « ayant donné sa parole aux hommes afin de les con- « duire au salut, et Dieu appelant à ce salut beau- « coup plus de peuple que de grands et de savants, « il s'ensuit nécessairement que ceux du peuple qui « ne sont pas privés entièrement de sens commun « peuvent se déterminer sur ces objets fondamen- « taux , par la lecture de la parole de Dieu. » Ce principe présupposé, il raisonne ainsi : « Cela étant , « il me semble que l'on en peut conclure que tous « ces dogmes, sur lesquels les savants ont tant de o peine à se déterminer, quoiqu'ils travaillent de « bonne foi à leur salut, ne sont pas de cette né- « cessité absolue dont nous parlons. Car si les sa- « vants, qui ne sont pas la millième partie du peu- « pie , trouvent tous ces embarras , qui retiennent « les plus sages d'entre eux indéterminés, comment « les simples , sans étude et sans application , pour- « ront-ils voir avec certitude que la foi demande ces « objets obscurs et douteux aux savants? »

On voit donc que les adversaires de M. Jurieu ne supposent pas que les articles dont il s'agit soient si clairs : au contraire, ils présupposent qu'ils ne le sont pas au peuple; puisqu'ils excitent tant de disputes parmi les savants, et que les plus sages d'entre eux sont encore indéterminés : et quand même ces savants conviendraient que ces articles leur paraissent clairs dans l'Écriture , il ne s'ensuit pas qu'ils les crussent clairs pour tout le peuple ; au contraire, l'auteur des Avis conclut ainsi : « Plus « j'y pense, plus je me persuade que les préjugés « tirés des catéchismes , plutôt qu'une connaissance « puisée dans la parole de Dieu , sont aujourd'hui « presque l'unique fondement de la foi des peuples. » Ce n'est donc pas l'évidence de la révélation, mais

" Tnh. Lvlt. II. — ' Ibid. MI clsuiv. Avis sur k Tableau, art. M. />. 20.

les catéchismes et les préjugés de la secte , c'est-àdire, une autorité humaine qui les persuade.

Enfin, l'auteur des Avis finit son raisonnement par ces paroles : « 'Je crois que l'on peut conclure « après cette réflexion, que les points fondamentaux « de la religion ne sont pas à beaucoup près en si « grand nombre que plusieurs se l'imaginent aujour- « d'hui : autrement je croirais que la voie d'examen, n qui est le fondement de notre réformation , serait « un principe impossible au peuple, et par consé- « quent injuste et faux. J'attends avec impatience « quelque éclaircissement là-dessus. »

Voilà ce qu'attendaient les tolérants. Ils supposaient que les peuples ne pouvaient pas voir assez clair pour prendre parti sur les articles qui partageaient les savants. Par là donc ils insinuaient qu'il fallait réduire les articles fondamentaux à ceux dont tout le monde et les sociniens comme les autres sont d'accord; c'est-à-dire qu'ils les réduisaient à croire que Dieu est un, et que Jésus est son Christ : car c'est de quoi conviennent tous les chrétiens. Que si le ministre avait à leur donner une autre marque d'évidence que ce consentement universel, c'était à lui à le prouver, et à ne pas ruiner sa cause en supposant comme prouvé ce qui était en question.

L'exemple des luthériens vient ici fort à propos. On demande à M. Jurieu et aux calvinistes, si la certitude du salut, l'inamissibilité de la justice, la nécessité de la grâce pour commencer le salut, aussi bien que pour l'achever et les autres points décidés dansle synode de Dordrect; si la nécessité des bonnes œuvres et celle de l'amour de Dieu; si cet article important de la réforme, que Jésus-Christ en tant qu'homme est uniquement renfermé dans le ciel, sont choses obscurément et douteusement ou clairement révélées? Si ces articles leur paraissent obscurément révélés, où en est le calvinisme? Où en sont les décisions du synode de Dordrect? Aura-til excommunié tant de ministres, bons protestants d'ailleurs, pour des articles obscurs et obscurément révélés? Que si tous les points qu'on vient de réciter paraissent aux calvinistes évidemment révélés, pourquoi le doute des luthériens les ébranle-t-il assez pour les obliger à la tolérance? ou pourquoi comptent- ils pour rien les doutes des autres, aussi malaisés à résoudre que ceux des luthériens ?

Le ministre croit avoir abattu les tolérants, quand il leur dit : Est-il possible que Dieu ait voulu révéler la divinité de Jésus-Christ, sans obliger it la reconnaître? ou qu'il ait satisfait pour nous, sans imposer aux hommes la nécessité d'accepter ce payement par la foi » ? Comme si on ne pouvait pas dire de même : Est-il possible que Dieu ait voulu que nous dussions tout notre salut, et autant le commencement que la fin , à la grâce de Jésus- Christ, et que ce soit là le principal fruit de sa mort, et que, néanmoins, il ne veuille pas que tout le monde reconnaisse cette vérité , et qu'il faille tolérer les luthériens qui la rejettent? Ne pourrait-on pas dire

'y. 21. -' Lctt. lY, art. 2, u. b, 6.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

aussi : E&t-il possible que Jésus-Christ ait voulu se rendre réellement présent selon son corps et selon son sang dans le pain et dans le vin de l'eucharistie , et qu'il n'ait pas voulu nous obliger à reconnaître une présence si merveilleuse et à lui rendre grâces d'un témoignage si étonnant de son amour ? Cependant vous voulez persuader aux luthériens, qui reconUfiissent cette présence , de vous supporter, vous qui, loin de la reconnaître , en faites le sujet de vos railleries, c'est-à-dire, selon eux, de vos blasphèmes , jusqu'à traiter ceux qui la croient de mangeurs de chair humaine.

Il ne faut point ici dissimuler une misérable chicane deM.Jurieu, qui soutient que l'article de la présence réelle et de l'union corporelle des fidèles avec Jésus-Christ ne peut pas être fondamental ; parce que les luthérienseux-mèmesiie disent pas que cette union corporelle de Jésus- Christ avec ses membres soit absolument nécessaire. Il est donc clair , conclut-il , que les calvinistes ne nient rien de fondamental et de nécessaire selon les luthériens^.

Ce ministre ne veut jamais entendre en quoi consiste la difficulté qu'on lui propose. Il est vrai que les luthériens ne disent pas que cette union corporelle du fidèle avec Jésus-Christ soit absolument nécessaire, parce qu'ils ne disent pas non plus que la réception de l'eucharistie le soit ; mais, si les luthériens ne croyaient pas que la foi de cette imion corporelle fût nécessaire à celui qui reçoit l'eucharistie , pourquoi exclueraient-ils de leur communion les calvinistes avec une inexorable sévérité ? Ilfautdonc bien qu'ils croient absolument nécessaire à toutchrétien la foi de cette union et de la présence réelle , et qu'ilstiennent ceux qui la nient pour coupables d'une erreur intolérable.

Ainsi , il se pourrait très-bien faire qu'on ne crût pas la communion absolument nécessaire, comme, en effet , elle ne l'est pas de la dernière et inévitable nécessité ; et qu'on- crût absolument nécessaire , quand on communie, de savoir ce qu'on y reçoit , et ne pas priver le fidèle delà foi de la présence réelle ; n'y ayant rien de plus ridicule et de plus impie que de tenir pour indifférent , si ce qu'on reçoit sous le pain et avec le pain, comme parle le luthérien, est ou n'est pas Jésus-Christ même selon la propre substance de son corps et de son sang ; pu#sque c'est faire tomber son indifférence sur la présence ou sur l'absence de Jésus-Christ même et de son humanité sainte.

Ainsi, quoi que puisse dire votre ministre , j'en reviens toujours à vous demander s'il n'est d'aucune importance de savoir que Jésus-Christ , en tant qu'homme , soit vraiment présent ou non sous les symboles sacrés. Mais ce serait en vérité être trop profane que de pousser son indifférence jusque-là, et de croire si Jésus-Christ homme a voulu être présent avec toute la réalité que croit le luthérien , que cela puisse devenir indifférent à ses fidèles. Que si vous êtes^ enfin forcé d'avouer que c'est là un point important et très-important, mais

' De VVn. de l*£(jl. T. 6 , r. 5 , p. &60.

non pas de cette importance qui rend un article fondamental et absolument nécessaire pour lesalut, puisque même la réception de l'eucharistie n'est pas de cette nécessité ; vous ne nous échapperez pas par cette évasion : car toujours on ne cessera de vous demander ce que vous diriez d'un homme qui, sous prétexte que la cène ou la communion n'est pas absolument nécessaire , rejetterait ce sacrement , en disant qu'il le faut ôter des assemblées chrétiennes, et qu'il n'est pas nécessaire de le conserver dans l'Église. Vous n'oseriez soutenir qu'avec cette erreur il fût digne du nom chrétien ni de la société du peiiplede Dieu, dont il rejetterait le sceau sacré. Car , par la même raison , sous prétexte qu'on peut absolument être sauvé sans le baptême lorsqu'on y supplée par la contrition ou par le martyre , et que même sans y suppléer par ces moyens on croit parmi vous que ce sacrement n'est pas nécessaire au salut des enfants des fidèles , il faudrait aussi tolérer ceux qui cesseraient de le donner , ou qui , à l'exemple de Fauste Socin , ne le croiraient plus nécessaire à l'Église de Jésus-Christ, en disant, avec ce téméraire hérésiarque , qu'il n'a été institué que pour les commencements du christianisme. Or, autant qu'il est nécessaire de conserver dans l'Église le sacrement de l'eucharistie, autant est-il nécessaire d'y conserver la connaissance de la chose sainte qu'elle contient; puisque même saint Paul condamne expressément ceux qui la mangent sans la discerner'.

Vous dites que le socinien détruit la gloire de Dieu, ^n le faisant impuissant, ignorant, changeant ^ : la détruit-on moins en le faisant , avec les réformateurs, auteur du péché ? et en niant , comme font encore les luthériens , qu'il soit auteur de tout le bien qui se fait en nous , ne l'étant pas du commencement de notre salut ? Le socinien , poursuivez-vous , 6te la sanctification en détruisant les motifs qui y portent , comme sont la crainte des peines éternelles : et les luthériens ne vous reprochent-ils pas que vous ôtez aussi ces motifs par votre certitude du salut et votre inamissibilité de la justice ? Quelle différence mettez-vous entre ôter les peines éternelles , et obliger le fidèleà croire avec une entière certitude qu'elles ne sont pas pour lui , puisqu'en quelque excès qu'il tombe , il est assuré de ne mourir pas dans son péché ? Le socinien Ole la consolation : demandez au luthérien s'il ne trouve point de consolation dans la foi de la présence réelle, et s'il ne vous accuse pas de ravir aux enfants de Dieu cet exercice de leur foi , et ce doux soutien de leurs âmes durant leur pèlerinage. Vous accusez le socinien de nier le mérite de Jésus-Christ et de sa mort : le socinien ne le nie pas absolument. Vous argumentez , et vous dites qu'il nie le mérite par voie de satisfaction; ce qui est, en quelque façon, le nier : et n'est-ce pas aussi le nier en quelque façon, et encore d'une façon très-criminelle, que deVroire avec les luthériens le commencement du salut indépendant de la grâce que cette mort

< I Cor. XI. 29. - ' Tab. Litl. lU , p. 1^7.

SUR LES LETTRES DE M. JURIËU

sm.

nous a méritée? Et d'ailleurs que répondrezvous à vos frères les Anglais protestants, et à cette opinion qu'on dit se glisser parmi eux? Mais quelle est cette opinion que vous coulez si doucement? « C'est, dites-vous ', que Jésus-Christ n'a pas « proprement satisfait pour nos péchés, et qu'il n'est a pas mort afin que ses souffrances nous fussent « imputées. « Voilà cette opinion qui se glisse en Angleterre, selon le ministre. « Sur quoi, pour- « suit-il , ils tournent en ridicule , à ce qu'on m'écrit, « la justice imputée, avec autant de violence que «les papistes ignorants. » Ces théologiens , dont ou vous écrit , qui nient ouvertement que Jésus- Christ ait proprement satisfait , et tournent en ridicule votre justice imputée avec autant de violence que pourrait faire un papiste , apparemment ne se cachent pas. rous avez peine, dites-vous , à distinguer cette théologiede l'impiété des sociniens, et vous souhaitez qu^on la flétrisse : mais cependant , on ne dit mot à des gens qui nient si ouvertement la satisfaction de Jésus-Christ : on laisse glisser celte opinion parmi les docteurs, d'oii elle passera bientôt au peuple; et l'Église anglicane ne se croit pas obligée de régler ses censures par vos décisions. Criez tant que vous voudrez que ces articles sont révélés et clairement révélés ; vous en devez dire autant de tous les articles que vous soutenez contre les luthériens : et si, enfin, vous répondez que les articles que vous opposez au luthéranisme , à la vérité sont révélés et clairement révélés, mais qu'ils ne sont pas pour cela fondamentaux ni de l'importance qu'il faut pour être nécessaires au salut , nous en voilà donc revenus à examiner l'importance des articles révélés. Par quelles règles et sur quels principes? Le ministre n'en a aucun à nous donner; et, dans sa cinquième Lettre, oiî il fait les derniers efforts pour éclaircir cette matière, après avoir épuisé toutes ses subtilités , il n'y voit plus autre chose à faire que d'en revenir enfin à compter les voix, comme il i'avaitdejà proposé dans sa troisième Lettre.

Mais plus il s'explique sur cette matière , plus çon embarras est visible ; car voici ce qu'il écrit dans cette cinquième Lettre : « Il se peut donc «faire, dit-il», qu'il y ait en effet quelques per- « sonnes qui soient aveuglées à ce point de pou- « voir croire que la divinité de Jésus-Christ et « sa satisfaction sont des vérités; mais que ce qe « sont pas des vérités essentielles à la religion cbré- « tienne. Mais nous ne croyons pas que cet entéte- « ment puisse aller loin ni s'étendre à beaucoup de « personnes : » à cause , dit-il , que c'est un état « trop violent «de croire que certaine personne soit « Dieu , et de croire qu'on ne lui fait pas de tort en « le regardant comme une créature. » Voilà votre dernier refuge : vous en appelez au grand nombre , et vous voulez que les tolérants dcmeuient toujours le plus petit. Mais si ce torrent \ous inonde, si l'expérience réfute vos raisonnements et qu'enpn la tolérance l'emporte, où en serez- vous? Or,

' Tab. Letl. VHI, p. 578. - • P. 203.

certainement au train qu'elle prend, il faudra bien qu'elle prévale, si vous n'avez à lui objecter que le petit nombre de ceux qui la suivent, c'est-à-dire, selon la réforme une autorité purement humaine , et le plus faible de tous les secours. Qu'ainsi ne soit: écoutons la suite'. « On doitsavoir quenous portons « ce jugement (que le nombre des tolérants sera « toujours le plus petit) des docteurs et des théo- " logiens; car autrement je suis bien persuadé qu'il « y a MILLE ET MILLE BONNES GENS daus lescom- « munions de nos sectaires qui unissent fort bien « ces deux propositions : Jésus-Christ est Fils éter- « nel de Dieu , mais il n'est pas nécessaire de le « croire pour être sauvé. Car de quoi ne sont pas ca- « pables LES peuples et les gens qui ne sont pas de « profession a s'appliquer , NI de capacité à « PÉNÉTRER? Et même entre ceux qui sont appe-

« lés A ENSEIGNER les AUTRES, COMBIEN PEU Y

« EN A-T-iL quisoient capables de voir le fond d'un « sujet! » Voilà donc, de votre aveu propre, tnille et mille bonnes gens , et non-seulement parmi les peuples , mais encore parmi ceux qui sont appelés à enseigner les autres, qui ne voient pas l'importance que vous voulez qui saute aux yeux. C'est pour ces mille et mille bonnes gens, pour ces gens qid ne sont pas de profession à s'appliquer , ni de capacité à pénétrer, pour ces gens , dis-je, dont il est certain que toutes les communions sont pleines, c'est pour eux et pour le grand nombre même des docteurs que vous jugez incapables de voir le fond d'un sujet, c'est pour eux , encore un coup, que je vous demande une règle. Quelle sera-t-elle? L'Écriture? Mais ils ne sont pas de profession à s'y appliquer, ni de capacité à la pénétrer. Les docteurs ? Mais ce sont ceux-là qui les embarrassent par leurs divisions, et qui, après tout, ne sont que des hommes sujetsà faillir , et en particulier , et en corps; des hommes, enfin, dont le plus grand nombre n'est pas capable , selon vous , de voirie fond d'un sttjet. Que pouvez-vous donc donner pour règle à ce grand nombre d'ignorants? La multitude? qu'ils voient croître tous les jours et en train de se grossir beaucoup davantage. Le goût et le sentiment? C'est ce qui les perd : car ils ont tant de goût pour la liberté ; la tolérance leur paraît si belle , si douce , si charitable, et par là si chrétienne! Quoi donc, enfin? Les synodes , les consistoires , les censures ? Tous ce'smoyens sont usés et trop faibles, trop décriés dans la réforme. Il ne reste plus à opposer que les magistrats ; et c'est à quoi M. .Turieu travaille de toute sa force dans ses derniers ouvrages.

Cependant, dans l'embarras où il est sur les moyens d'établir les articles fondamentaux , il semble quelquefois se repentir d'avoir avoué si souvent qu'il ne les trouve pas marqués dans l'Écriture. Car il prétend, pai exemple, que l'absolue nécessité de croire la divinité de Jésus-Christ, à peine d'être damné, est clairement marquée par ces paroles : Celui qui ne croit pas au Fils éternel de Dieu est condamné : où il suppose le mot de fils éternel au

• P.Wi.

SIXIEME AVERTISSEMENT

lieu de celui àefils unique • ; et donne occasion aux tolérants de lui reprocher qu'il n'a pu trouver la condamnation expresse des sociniens dans les passages qu'il produit, sans les altérer. ïl produit encore ce passage de saint Jean : Celui qui nie que Jésus soitvenu enchair, est l'Antéchrist^. Mais que conclut ce passage pour les articles fondamentaux, puisque, de l'aveu du ministre, saint Léon et ses premiers successeurs ont été le vrai Antéchrist , sans préjudice de leur sainteté et de leur salut : par conséquent sans nier aucun article fondamental ? Il aura souvent sujet de se repentir d'avoir avancé une proposition si insensée : mais, après tout, la question demeure toujours ce que c'est que venir en chair ? Si c'est donner à Jésus , comme ont fait les marcionites et les manichéens , au lieu d'une chair humaine une chair fantastique, les sociniens sont à couvert de ce passage. On sait d'ailleurs ce que c'est, selon eux, que venir en chair : et sans excuser leurs réponses , que je trouve aussi mauvaises que M. Jurieu , il est question de sauver de leurs vaines subtilités ce nombre infini de gens, parmi les savants aussi bien que parmi le peuple, qu'on exclut de la discussion des passages de l'Écriture; parce qu'ils n'ont ni le loisir ni la capacité de la faire , ainsi que le ministre vient encore d'en convenir.

On voit donc combien est faible la seule barrière qu'il met entre lui et les tolérants, qui est celle des points fondamentaux. Il nous renvoie à ce qu'il en a dit au traité vi de son livre de l'Unité de l'Église ^ ; mais il n'y dit pas autre chose que ce qu'il répète dans ses Lettres ; et il ne fait que l'étendre , comme il en demeure d'accord. Parcourons néanmoins ce traité : nous n'y trouverons que de nouveaux embarras sur cette matière. Après avoir supposé que les articles fondamentaux sont les principes essentiels du christianisme, il met trois choses non fondamentales : « 1° L'explication des mystères : T <« les conséquences qui se tirent de ces mystères : « 3" et les vérités théologiques qu'on puise dans « l'Écriture ou dans la raison humaine, mais qui « ne sont pas essentiellement liées avec les princi- « pes 4, » Je ne veux rien lui disputer sur cette division : je remarquerai seulement quelques conséquences qu'il met parmi les choses non fondamentales : « Le principe du christianisme, dit-il ^ , c'est « que l'homme étant tombé volontairement dans « la misère par le péché , il lui fallait un rédemp- « teur que Dieu lui a envoyé en Jésus-Christ. De ce « principe les uns tirent ces conséquences, que « l'homme par son péché avait entièrement perdu « toute sa force pour faire le bien et pour tendre à " sa fin surnaturelle : les autres les nient. » Ce n'est donc pas un principe du christianisme que l'homme ait perdu par le péché toute sa force pour le Inen et pour tendre à sa fin surnaturelle : ce n'est qu'une conséquence nonfo7idamentale, comme l'aupelle le

• De rVn.'Tr. 6, <?. 5, p. &50. Joan. III. 18. — ^ De l'Vn. Hiid. Tah. Lett. iv, p. 169. IL Joan. 7. — ^ Ihid. Ill, , . 11«. - < Ibid. De l'Un. Tr. 0,V. I, p. l'Jfl. - 5 Ibid. p i'J7.

ministre', sur laquelle il convient aussi que les chrétiens sont partagés; et il est permis de dire que la nature tombée a des forces pour faire le bien jusqu'à le pouvoir commencer, ainsi qu'on a vu » , par elle-même, et tendre à sa fin surnaturelle : ce qui rétablit en honneur le semi-pélagianisme, comme on l'a vu souvent.

Voici encore une des conséquences non fondamentales que le ministre donne pour exemple. De ce principe , qu'on avait besoin d'un rédempteur, « les uns concluent, dit-il, que la satisfaction était « d'une absolue nécessité, les autres n'en veulent « pas tomber d'accord ^. » C'est donc une chose libre de croire qu'on ait besoin de la satisfaction de Jésus-Christ par une absolue nécessité, ou de croire qu'on pouvait s'en passer : ce qui seul renverse de fond en comble le système du ministre.

Car quand il viendra nous dire dans la suite que, « pour croire un rédempteur comme fournissant h « tous nos besoins, il faut croire qu'il a satisfait « parfaitement à la justice de Dieu ; puisque c'est « là un des besoins que la nature et la loi lui fai- « saient sentir 4 : » il sera aisé de lui répondre que tout le bien que nous sentons est celui que Dieu nous pardonne nos péchés , en quelque manière que ce soit, ou par la satisfaction de Jésus-Christ ou sans elle : ce qui fait ranger au ministre même parmi les choses indifférentes l'opinion qui ne veut pas reconnaître que la satisfaction de Jésus-Christ soit d'une absolue nécessité.

Mais dès-là tout son système et celui de M. Claude est à bas. Car voici leur raisonnement : L'homme sentait son péché : par conséquent il sentait que Dieu était irrité contre lui, et que sa justice demandait sa mort; qu'il fallait donc que cette justice fût parfaitement satisfaite : donc par un mérite infini ; donc par une personne infinie ; donc par un Dieu-Homme :donc il fallait qu'il y eût en Dieu plus d'une personne; donc l'homme sentait par son besoin qu'il y avait une Trinité et une incarnation; que ces mystères étaient nécessaires à son salut, et par conséquent fondamentaux ^. Voilà ce qu'on sent dans la réforme. Encore que tout ce discours ne soit qu'un tissu de raisonnements et de conséquences , il se faut bien garder d'appeler cela raisonnement : car autrement il y faudrait de la discussion et de la plus fine ; et c'est ce qu'on veut exclure : il faut dire qu'on sent tout cela comme on sent le froid et le chaud , le doux et l'amer, la lumière et les ténèbres; et si on ne le sentait de cette sorte, la réforme ne saurait plus où elle en serait , ni comment elle montrerait les articles fondamentaux.

En vérité,c'est tropse moquer du genre humain, que de vouloir lui faire accroire qu'on sente de cette sorte une Trinité et une incarnation. Car, supposé qu'on sentît qu'on a besoin d'un Dieu qui satisfasse pour nos péchés, en tout cas on ne sent pas là le Saint-Esprit ni une troisième personne, et il suffit

» ' Tab. Lett. m, p. 4^- ' Ci-do5SUS>. - » DeVUn. Tr. e, c. l, ^. 407. - ' Ibid. c. 3, ;). 5J7. - » Ibid. Sijsl. liv. ii, c. 25. p. 429.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

qu'il y en ait deux. ^lais cette seconde personne dont on sent, dit-on, qu'on a besoin, sent-on encore qu'on ait «besoin qu'elle soit engendrée? et ne peut-on satisfaire à Dieu si on n'est son fils, quoique d'ailleurs on lui soit égal? Quoi donc! le Saint- Ksprit serait-il indigne de satisfaire pour nous, s'il avait plu à Dieu qu'il s'incarnât? Mais sent-on encore , je vous prie , que pour faire une incarnation , il faille reconnaître en Dieu la pluralité des personnes? Et quand on n'en concevrait qu'une seule, ne concevrait-on pas qu'elle pourrait s'incarner? liais, direz-vous, il faut deux personnes pour accomplir l'œuvre de la satisfaction : car une même personne ne peut se satisfaire à elle-même. Aveugles , qui ne sentez pas qu'il faut bien que le Fils de Dieu ait satisfait à lui-même aussi-bien qu'au Père et au Saint-Esprit ; et si vous dites que comme homme il a satisfait à lui-même comme Dieu , qui empêche qu'on n'en dise autant quand il n'y aurait en Dieu qu'une personne ?

Je ne parlerai point ici des autres difficultés de cette satisfaction, qui faitdireàuntrès-grand nombre et peut-être à la plupart des théologiens : Que la satisfaction de Jésus-Christ est un mystère d'amour, oîi Dieu exerce plutôt sa miséricorde en acceptant volontairement la mort de son Fils , qu'il ne satisfait à sa justice selon les règles étroites; et comme parle l'école , ad strictos juris apices. Je laisse toutes ces choses et cent autres aussi difficiles, comme le savent les théologiens qu'on veut pourtant faire sentir aux plus ignorants du peuple. II me suffit d'avoir fait voir qu'on n'a senti jusqu'ici dans le discours de M. Jurieu ni la personne du Saint-Esprit, ni même celle du Fils, ni la procession de l'un, ni l'éternelle génération de l'autre; choses pourtant qui appartiennent aux fondements de la foi.

Mais en poussant encore les choses plus loin , pour sentir le besoin qu'on a d'un Dieu incarné, il fait sentir en même temps que Dieu ne nous peut sauver ni nous pardonner nos péchés que par cette voie : autrement si l'on sent qu'il y en a d'autres , on nesentpas le besoin qu'on a nécessairementdecellelà. Il faut donc pouvoir dire à Dieu : Oui,je sens que vous ne pouvez me sauver qu'en faisant prendre chair humaine à un Dieu qui satisfasse pour mes péchés ; et vous n'aviez que ce seul moyen de les pardonner. Cependant M. Jurieu lui-même n'a osé nous obliger à croire que cette voie de sauver les hommes par une satisfaction soit de nécessité absolue • : et quand ce ministre ne nous aurait pas donné cette liberté, qui ne voit que le bon sens nous la donnerait; puisqu'il n'y a point d'homme assez osé pour proposer aux chrétiens comme un article fondamental de la religion, qu'il n'était pas possible à Dieu de sauver riiomme par une pure condamnation et rémission de ses péchés , ni autrement qu'en exigeant de son Fils la satisfaction qu'il lui a offerte?

Avouons donc de bonne foi , que nous ne sentons ni la Trinité ni l'Incarnation. Nous croyons ces ado-

» ci-dessus.

^ râbles mystères, parce que Dieu nous l'a ainsi révélé et nous l'a dit : mais que nous les sentions par nos besoins, et encore que nous les sentions comme on sent le froid et le chaud , la lumière et les ténèbres, c'est la plus absurde de toutes les illusions. Et pour faire voir à M. Jurieu, s'il en est capable, l'absurdité de ses pensées, il ne faudrait que lui remettre devant les yeux la manière dont il croit sentir l'ascension du Fils de Dieu. « C'est , dit-il •, que, « si on le croit ressuscité; ne le trouvant plus sur « la terre, il faut nécessairement croire qu'il est « monté dans les cieux : » ajoutez , car c'est là l'article, «et qu'il est assis à la droite de son Père, » pour, de là, gouverner tout l'univers et exercer la toute-puissance qui lui est donnée dans le ciel et dans la terre. Vous sentez tout cela , si nous voulons vous en croire, parce que , ne trouvant plus Jésus-Christ sur la terre , il ne peut être que dans le ciel et à la droite du Père : il n'était pas possible à Dieu de le mettre en quelque autre part ; si l'on veut avec Élie et avec Énoc , qu'on ne trouve point sur la terre, et que néanmoins on ne place pas à la droite du Père éternel dans le ciel. Dieu ne pouvait pas réserver au dernier jour à placer son Fils dans le ciel , lorsqu'il y viendrait accompagné de tous ses élus et de tous ses membres, après avoir jugé les vivants et les morts. Mais encore où sentez-vous ce jugement que le Fils de Dieu rendra comme Fils de l'homme *? Dieu ne pouvait-il pas juger le genre humain par lui-même ? et fallait-il nécessairement que Jésus -Christ descendît du ciel une seconde fois? Sentez-vous encorecela dans vos besoins, et soutiendrez-vous àDieu qu'il ne lui était pas possible de faire justice autrement? Quelle erreur parmi tant de mystères incompréhensibles, d'aimer mieux dire, /e/es sens, quededire tout simplement , Je les crois ? comme on nous l'avait appris dans le symbole !

Mais s'il faut dire ici ce que nous sentons , et donner notre sentiment pour notre règle , je dirai sans balancera M. Jurieu , que s'il y a quelque chose au monde que je sente, c'est que je n'ai par moi-même aucune force pour m'élever à ma fin surnaturelle, et que j'ai besoin de la grâce pour faire la moindre action d'une sincère piété. Cependant M. Jurieu nous permet de ne pas sentir ce besoin : il permet, dis-je, au luthérien de ne pas sentir qu'il ait besoin d'une grâce intérieure et surnaturelle pour commencer son salut ^ : mais moi je sens au contraire que si j'en ai besoin pour l'accomplir, j'en ai besoin pour le commencer, et que ces deux choses me sont ou également possibles ou également impossibles. Je pourrais dire encore à M. Jurieu : Je sens que si j'ai besoin que Jésus-Christ soit ma victime, il faut, pour accomplir son sacrifice, qu'il me présente cette victime à manger, non-seulement en esprit, mais encore aussi réellement, aussi substantiellement qu'elle a été immolée; autrement je ne sentirais pas assez que c'est pour moi qu'elle l'a été, et qu'elle est tout à fait mienne :

^ De l'Un. 2V. , 6 , c. 3 , p. 527. - ' Joan. y. Î7. - 3 Cidessus.

ainsi cette manducation était nécessaire ; et quand jesupporterais celui qui l'ignore, je ne dois pas supporter celui qui la nie Voilà, dirai-je,ce que je sens aussi vivement que M. Jurieu se vante de sentir tout le reste. Le luthérien le sent comme moi : le calviniste sent tout le contraire. Mais pourquoi son sentiment prévaudra-t-il au nôtre , puisque nous sommes deux contre lui seul; et que constamment du moins nous l'emportons par le nombre, dont nous avons vu tout à Pheure que M. Jurieu fait tant de cas ?

Par toutes ces raisons et par cent autres qui peuvent aisément venir en ^ pensée , il est plus clair que le jour, lorsque le fninistre nous dit : « On sent « bien que tout cela est essentiel à la religion chré- « tienne • n et encore : « Pour distinguer les arti- « clés fondanrteritaux d'avec les autres, il ne faut « que la lumière du bon sens qui a été donné à « l'homme pour distinguer le grand du petit , le « pesant du léger, et l'iniportant de ce qui ne l'est « pas»; « qu'il faut prendre tous ces beaux discours pour un aveu de son impuissance à établir ces articles par une autre voie , et une excuse qu'on fait aux réformés de ce qu'on ne peut les trouver dans l'Écriture, coninie le ministre est contraint de le reconnaître.

Au défaut de l'Ecriture, il leur propose encore un autre moyen. Les articles fondamentaux sont connus , dit-il ^ , « par le respect que les mystères « de la religion impriment naturellement par leur n majesté , par leur hauteur et par leur antiqui- « té. » Naturellement; ce mot m'étonne : les mystères dé la religion, selon saint Paul, étaient par leur hauteur, ou, si vous voulez , par leur apparente bassesse, scandale aux Juifs, et folie aux Gentils 4; et n'étaient sagesse qu'à ceux qui avaient commencé par captiver leur intelligence sous l'obéissance de la foi 5. Mais, sans nous arrêter davantage à cet effet des mystères dont nous venons de parler, c'est ici leur antiquité que le ministre nous donne pour règle. 11 s'en explique en ces termes dans le traité de l'Unité oii il nous renvoie : « C'est, dit-il <>, « quetout c^queles chretiensontcru unanimement « et croient encore , est fondamental. » Vous voilà donc, mes chers frères, réduits à l'autorité et à une autorité humaine i ou bien il faut avouer, avec les catholiques que l'autorité de tous les chrétiens et de l'Église universelle qui les rassemble est une autorité au-dessus de l'homme.

Qu'ainsi ne soit : écoutez comme parle votre ministre : « M. Tiicole, dit-il 7 , suppose que les so- « ciniens pourraient rendre le monde et l'Église « socinienne ; et moi je suppose que la providence « de Dieu ne peut pa.s permettre cela. >» Mais pourquoi ne le peut-elle pas permettre? pourquoi î)'\eu ne pourra-t-il plus comme autrefois laisser les nations aller dans leurs voies « ; si ce n'est qu'il s'est engagé à toute autre chose, par l'alliance qu'il

' De l'Un. Tr.6, c. 3, page 526. - * P. 529, 530. — ' Tub. Luit, y , p. 199. - * Cor. 1, 23. - ' //. Cor. x. 6. — ^ Tr. 6, <: fi, p. 561. Syst. liv. Il , c. l p. 237. — ' Be l'Un. Tr. 6, Ibid. p. 6C7. - ' ^Ct. XIV, 15.

SIXIÈME AVÉRTISSEMENt

a contractée avec son Église, et par la promesse! qu'il a faite de la mettre à couvert de l'erreur : ce qui est en termes formels l'infaillibilité que nous vous prêchons.'

Vous voyez donc plus clair que le jour, qu'il faut emprunter de nous tout ce qu'on dit pour vous affermirdans les fondements de la foi. Mais cependant ces vérités sont si étrangères à la réforme, qu'elle ne sait comment s'en servir.

Quelquefois M. Jurieu semble vouloir dire, que pour connaître un article comme fondamental ii nous suffit de le voir reçu actuellement de notre temps par tous les chrétiens de l'univers ; et c'est pourquoi il a dit, comme vous venez de l'entendre, que Dieu ne peut pas permettre aux sociniens d'oc^ cuper aujourd'hui toute l'Église. Remarquez qu'il ne le dit pas pour une fois et dans le seul traité de l'Unité; il avait déjà dit dans son Système' que « Dieu NE SAURAIT PERMETTKE quc de grandes « sociétés chrétiennes se trouvent engagées dans « des erreurs mortelles , et qu'elles y persévèrent « longtemps. » Ce n'était donc pas seulement l'Églisei universelle, c'est-à-dire , selon ce ministre, l'amas des grandes sociétés chrétiennes ; c'est encore chaque grande société qui est faillible à cet égard. Enfin le même ministre , dans ses Lettres pastorales de la troisième année * , a rangé encore « parmi les « suppositions impossibles celle où l'on dirait que « le socinianisme ait pu gagnée tout le monde « ou une partie , comme a fait le papisme. »

Remarquez bien , mes chers frères , encore un coup : non-seulement Dieu ne peut pas avoir permis que l'hérésie qui rejette la divinité de Jésus-Christ ait occupé tous les siècles passés , mais encore il ne peut pas permettre aujourd'hui aux derniers défenseurs de cette hérésie , qui sont les sociniens, dé tenir, je ne dis pas la première place , mais même une grande place dans la chrétienté, en sorte*qu'il nous suffit de voir cette hérésie actuellement rejetéè par le gros des chrétiens d'aujourd'hui, et même par une grande société chrétienne , pour conclure sans avoir besoin de remonter plus haut, que cette hé« résie est fondamentale.

Mais s'il est ainsi , mes -diers frères , s'il n'est pas possible à Dieu ( après ses promesses )'de laisser tomber les grandes sociétés chrétiennes dans le socinianisme , comment peut-on imaginer qu'il les ait laissé tomber dans l'idolâtrie ? C'est néanmoins ce qui serait arrivé, si c'était une idolâtrie d'invoquer les saints , et d'en honorer les reliques comme fait l'Église romaine, puisqu'il est certain que cette praitique lui est cominune avec les Grecs , les nestoriens, les eutychiens , et en un mot avec toutes les communions que M. Jurieu a rangées parmi les grandes communions des chrétiens.

Et il ne faut pas répondre que les luthériens et les calvinistes , qui sont aussi de grandes sociétés , s'opposent à cette doctrine : car il faut prendre les choses comme elles étaient avant votre séparation il y a envhron deitx cents ans. Or, en cet état, mes

' Syst. liv. U.c. I , p. Î37. — » lett. X , p. 79.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEÛ

iit

frères, celte invocation des saints était universelle parmi les chrétiens : le fait est constant : M. Jiirieu en convient : « Il y a deux cents ans , dit-il ' , qu'on « eût eu bien de la peine de trouver une commu- « nion qui n'edt pas invoqué les saints. » Par conséquent , de deux choses l'une : ou Dieu avait laissé tomber non pas une communion , mais toutes les communions chrétiennes dans l'idolâtrie, ou c'est une calomnie de donner ce nom à l'irivocatiort des saints dont nous usons.

Kt il ne sert de rien de répondre que ce ministre ne dit pas absolument qu'il n'y avait point de communion qui n'invoquât pas les saints, mais qu'on eût eu delà peine à en trouver; car cette expression ne sert qu'à faire voir qu'il voudrait bien pouvoir déguiser un fait qui l'accable. En effet, il est bien constant que s'il y avait eu alors quelque grande société qui n'eût pas invoqué les saints, on n'eût point eu de peine à la trouver : ces grandes sociétés éclatent aux yeux de tout le monde ; et leur culte, aussi public que la lumière du soleil, ne peut être ignoré : ainsi on n'a pas de peine à le trouver pour peu qu'on le cherche.

C'est donc en effet , mes frères , qu'avant votre séparation il n'y avait point de pareilles sociétés chrétiennes , où l'on n'invoquât pas les saints : vous n'oseriez nous compter pour quelque chose lesvaudois réduits à quelques vallées , et quelques hussites renfermés dans un coin de la Bohême; car il faudrait nous trouver degî-andes sociétés , des sociétés étendues , et qui fissent figure dans le monde, comme parle voire ministre» : or celles-ci , toin d'être étendues , étaient réduites à de petits coins de très-petites provinces , et ne faisaient non plus de figure dans le monde que les sociniens, qui, selon le même ministre, n'en ont jamais fait, malgré les Églises qu'ils ont eues dans la Pologne, et qu'ils ont peut-être encore en Transylvanie.

C'est ici que le ministre accablé ne veut plus que le consentement actuel des sociétés chrétiennes soit un préjugé certain de la vérité : « Ce consentement « ne fait preuve, dit-iP, que quand le consente- « ment des premiers siècles de l'Église y entre ; » ce qui , selon lui , ne couvient pas à la prière des saints , inconnue dans son sentiment aux trois premiers siècles. Je le veux : mais , premièrement , vous perdez d'abord votre cause contre les sociniens sur l'immutabilité de Dieu et sur l'égalité des trois Personnes, puisque vous ôtez aux trois premiers siècles la connaissance de ces articles , comme on a vu 4. Secondement , vous perdez encore contre les mêmes hérétiques un avantage présent que vous aviez en les faisant voir , par un fait certain et palpable , qu'ils sont hérétiques , et d'une liérésie capitale, puisque nulle ÏLgIise chrétienne qui ait quelque nom n'est aujourd'hui de leur sentiment. En troisième lieu, je reviens encore contre vous , et je ne cesse de vous dire : Si vous trouvez inapos-

' De l'Un. Tr. 6, c. 6, n. 567. - ' Stfst. liv. \1,c. l , p. 336. - 3 De l'Un. Tr. C, c. 6, p. 567. — * Foyez le sixième Avfrt. /. part, art. I et sutv. Art. 3 et suiv^,-

sible que l'Église devienne socinienne, comment trouvez-vous plus impossible^qu'elle devienne idolâtre? Par conséquent, tout ce que vous dites de notre idolâtrie n'est qu'illusion. En quatrième lieu , je vous soutiens que, par la même raison que l'erreur n'a pu dominer dans les siècles précédents , elle ne peut non plus dominer dans le nôtre, ou dans quelque autre qu'on puisse assigner : puisque, s'il n'y a point de promesse de préserver l'Église d'erreur , tous les siècles y sont sujets ; et s'iJ y a une promesse, tous les siècles en sont exempts. En cinquième et dernier lieu, sans cela le ministre ne dit rien. Son dessein est d'en venir au discernement des articles fondamentaux par le sentiment unanime de l'Église chrétienne, comme par un moyen facile au peuple ; par conséquent sans discussion, selon ses principes. Or est-il que la discussion serait infinie, s'il fallait examiner par le menu la foi de tous les siècles précédents. Il faut donc trouver le moyen de faire, pour ainsi dire, toucher au doigt à chaque fidèle dans le siècle où il est , en lui disant que par la promesse divine la foi d'aujourd'hui est la foi d'hier et celle de tous les siècles tant précédents que futurs ; ce qui est précisément la doctrine de l'Église catholique.

M. Jurieu voudrait bien dire , dans une de ses Lettres pastorales , qxxQ ce n'est ni au peuple , ih aux simples , mais seulement aux savants, qu'il propose ce moyen de discerner les articles fondamentaux : mais en cela il continue à montrer qu'il raisonne sans principes, et qu'il parle sans sincérité : puisqu'il vient encore d'écrire le contraire dans la cinquième lettre de son Tableau, où, après avoir établi , comme on a vu, que l'importance des mystères rejetés par les sociniens se connaît entre autres choses par leur antiquité, il ajoute que « les peuples= « sachant que c'est la foi universelle de l'Église de « tous les temps , ne peuvent que très-malaisément « être induits à croire que ces mystères sont indif- « férents : au lieu , poursuit-il , que si l'on permet « que le dogme de l'indifférence devienne général , « le peuple, qui n'aura plus de digue à franchir, « se jettera sans difficulté dans le précipice». « Ce sont donc , en termes formels , les peuples qui savent la foi universelle de l'Église de tous les temps. Ils ne la savent point par la discussion de l'histoire de tous les sièdes; ils ne peuvent donc la savoir que par l'uniformité que la promesse de Dieu y entretient, et parce que la foi de l'Église appuyée sur cette promesse est infaillible et invariable : san* cette digue , poursuit le ministre , les peuples se jetteraient dans le précipice de l'indifférence de» religions. Il n'y a donc que cette autorité qui puisse les retenir sur ce penchant : il n'y a que ce moyeu de fixer les articles de la religion : il en faut donc nécessairement revenir à la voie de l'autorité, comme font les catholiques ; et de l'aveu du ministre , i» religion chrétienne n'a que cet appui.

Cependant comme ce principe est étranger à> la réforme, quoiqu'elle soit réduite à s'en servir»

' S'Ann. Lett. Xi, p. 83. Tab. Leit. y. j». WO.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

M. Jui'ieu y commet deux fautes essentielles. T.a première , c'est qu'il étend l'effet de la promesse de Dieu et de l'assistance de son Saint-Esprit sur toutes les sociétés considérables par leur nombre et qui font figure dans le monde, comme il parle». Dieu ne peut pas, dit-il, abandonner une telle société jusqu'à y laisser manquer les fondements du salut. Or cela , c'est une erreur manifeste. Car il s'ensuivrait que les ariens , à qui même nos adversaires ne rougissent pas de donner en un certain temps tout l'univers, mais qui, sans exagérer, ont fait longtemps une société considérable, ayant occupé des nations entières, comme les Vandales, les Hérules, les Visigotbs , les Ostrogoths, les Bourguignons, auraient conservé le fondement de la foi en persistant à nier la divinité de Jésus-Christ.

L'erreur est d'associer les sectes séparées à des promesses qui originairement ont été données à la tige d'où elles se sont détachées. Par exemple cette promesse , Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles', suppose une société qui ait toujours été avec Jésus-Christ , parce que Jésus-Christ aussi a toujours voulu être avec elle. Mais , les sectes séparées , par exemple la nestorienne ou celle des Cophtes et des Abyssins, que le ministre met au rang de celles que Dieu ne peut pas abandonner, s'est désunie du tout à qui la promesse avait été faite. On la doit donc regarder comme déchue des promesses : ce n'est donc pas là qu'il faut chercher l'effet des promesses et de l'assistance divine; il faut remonter à la source et rechercher avant toutes choses le principe de l'unité, comme l'enseignent les catholiques.

La seconde erreur du ministre, c'est de restreindre les vérités, que Jésus-Christ s'est obligé à conserver dans son Église , à trois ou quatre ; comme si les autres étaient inutiles, et que Jésus-Christ, qui a envoyé son Saint-Esprit pour les révéler toutes à son Église , ne s'en souciât plus. Lorsque V Esprit consolateur sera venu , il vous apprendra toute vérité, dit le Sauveur ^ : Je suis avec vous 4, indéfiniment et sans y apporter de restriction : Les portes d'enfer 7ie prévaudront pas ^ ; encore sans restriction, pour montrer qu'elles ne pourront prévaloir en rien, ni jusqu'à éteindre quelque vérité , loin de pouvoir les éteindre toutes : d'où vient aussi que l'Église est appelée encore sans restriction la colonne et le soutien de la vérité^ ; ce qui enferme indéfiniment toute vérité révélée de Dieu et enseignée aux apôtres par le Saint-Esprit. Interpréter avec restriction et réduire à de certaines vérités la promesse de Jésus-Christ, c'est établir gratuitement une exception qu'il n'a pas faite : c'est donner à sa fantaisie des bornes à sa parole : c'est accuser sa toute-puissance , comme s'il ne pouvait accomplir au pîed de la lettre et dans toute son étendue ce qu'il a promis. Quand donc, conformément à cette promesse, on dit dans le Symbole des apôtres qu'on croit l'Église catholique , c'est-à-dire qu'on

' royez ci-dessus— ' Malth.xxwi. 20. —^Joan, iv. 313. ■ *M(illh. xxvin. 20. — » Ibid. \vi. i8 - * I. Tim. ni. 15.

la croit en tout; et que si elle avait perdu quelque vérité de celles qui lui ont été révélées , elle ne serait plus la vraie Église : qui est précisément notre doctrine , dont l6 ministre par conséquent ne peut s'éloigner qu'en détruisant les fondements qu'il avait posés.

C'est en vain que le ministre nous objecte que l'Église romaine elle-même distingue les points fondamentaux d'avec les autres ' ; car il sait bien que le dessein de cette Église n'est pas de retenir dans son sein ceux qui, en recevant ces points principaux, nieraient les autres qu'elle a reconnus pour expressément révélés : au contraire , dès qu'on rejette quelqu'un de ces articles, quel qu'il soit, elle croit qu'on renverse le fondement, et qu'on ébranle autant qu'il est en soi la pierre sur laquelle la foi du fidèle est appuyée. L'Eglise romaine avoue donc qu'il y a quelques articles principaux qu'il n'est pas permis d'ignorer; et la même autorité de l'Église, qui lui en fait trouver la vérité dans la parole de Dieu, lui en apprend aussi la conséquence : mais elle ne dit pas pour cela , qu'il soit permis de nier les autres points également révélés et unanimement reçus; parce qu'il n'y en a aucun qui ne soit d'une extrême importance, nécessaire au corps de l'Eglise, et même aux particuliers , en certains cas , comme nous l'avons dit ailleurs.

On peut voir ce qui est écrit sur cette matière dans le livre xv des Variations , et dans notre premier Avertissement. IMaintenant il me suffit d'avoir fait voir, par l'exemple de M. Jurieu, d'un côté, que la réforme est contrainte de se servir contre ses propres principes de la voie d'autorité; et de l'autre , qu'elle ne sait pas comment il faut s'en servir, et qu'elle en doit apprendre l'usage de l'Église catholique dont elle l'a empruntée.

Il est maintenant aisé de voir combien elle est éloignée de ses premières maximes. On n'y entendait autrefois que ces plausibles discours par lesquels on flattait le peuple : nous ne vous en imposons pas : lisez vous-mêmes , examinez les Écritures : vous entendrez tout; et les secrets vous en sont ouverts, du moins pour les vérités nécessaires. Le même langage subsiste; mais la chose est bien changée. On veut, mes frères, que vous portiez, à la lecture des saints livres, votre foi toute formée par la voie d'autorité. On vous propose cette autorité dans le consentement unanime de l'Église universelle : ce qu'on y a ajouté de ce goût , de cette adhésion, de ce sentiment qui vous rend toute vérité aussi manifeste que la lumière du soleil , n'est encore que l'autorité expliquée en d'autres termes. Tout cela ne signifie autre chose, à parler français, si ce n'est que vos préjugés et vos Confessions de foi vous déterminent ou, comme disait tout à l'heure l'auteur des Avis*, que l'autorité de vos catéchismes et de votre Église vous emporte. En effet , il est bien constant que les remontrants furent d'abord excommuniés comme suivant une doctrine contraire aux Confessions de foi et

• De l'Un. Tr. G. c. 3, 537 et suiv. — ' /'. 20.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

aux catéchismes reçus dans les Provinces-Unies. C'est ce qui est posé en fait comme constant, dans l'Histoire des Variations', c'est ce que M. Basnage n'a osé nier dans la réponse qu'il y fait, on n'a qu'à lire les endroits où il traite cette matière '. Bien plus : comme les remontrants se servaient des maximes de la réforme pour prouver que les synodes qu'on tiendrait contre eux ne lieraient pas leur conscience, celui de Delpht leur répondit que « Jésus-Christ, qui avait promis à ses apôtres l'esprit « de vérité, avait aussi promis à son Église d'être « toujours avec elle'; » d'où il concluait que « lorsqu'il s'assemblerait de plusieurs pays, des « pasteurs pour décider, selon la parole de Dieu, ce « qu'il faudrait enseigner dans les Églises, il fal- « lait, avec une ferme confiance, se persuader que « Jésus-Christ serait avec eux selon sa pro- « messe. »

M. Basnage a vu ce passage dans l'Histoire des Variations, et sa réponse aboutit à trois points. Il soutient; premièrement, qu'être avec l'Église, ce n'est pas « la conduire tellement qu'elle ne puisse « errer : » secondement, que « cette infaillibilité « quand elle serait promise par ces paroles, neserait « pas pour cela communiquée à une certaine assem- « blée de prélats : » troisièmement, « que les réfor- « mes espèrent bien de la grâce de Dieu , que l'Église « n'errera pas dans ses jugements; qu'ils le pré- « sument par un jugement de charité ; qu'ils ont « même quelque confiance que Dieu conduira l'É- « glise par son esprit, afin que ses décisions soient « conformes à la vérité : mais ils ne disent pas que « leurs synodes ne peuvent errera. » C'est ce que j'admire, que n'osant le dire en ces mêmes mots, ils le disent équivalemment. Car le synode provincial de Delpht, lu et approuvé dans le national et comme œcuménique de Dordrect, ainsi qu'on l'appelle dans la réforme, ne parle pas deprésomption et à' espérance, mais de confiance; et ce n'est pas quelque confiance qu'il veut qu'on ait en cette occasion, comme le tourne M. Basnage, mais une ferme confiance fondée sur la promesse de Jésus-Christ : et ce n'était pas en général à toute l'Église qu'il attachait cette pi'omesse , mais à une certaine assemblée depasteurs qui s' assembleraient de divers pays : et ce qu'il veut qu'on en croie avec une si ferme confiance, c'est que Jésus-Christ^era^Y acec eux selon sa promesse; ce qui sans doute ne serait pas vrai , s'il les livrait à l'erreur , et s'il les abandonnait à eux-mêmes. Voilà de quoi on flattait les peuples de la réforme, dans le scandale qu'y excitait la querelle des arminiens. Leurs docteurs leur proposaient, à l'exemple des catholiques, l'assistance du Saint-Esprit, infailliblement attachée aux synodes : les remontrants avaient beau crier aux ministres, que contre les maximes de leur religion, ils rétablissaient le papisme, avec l'infaillibilité de l'Église et des conciles : la nécessité les y forçait; et on n'avait plus d'autre frein pour rete-

» Far liv. xiv. — 'T. H , liv. ni, c. 2, />. 3. - » Syn. Pvlph. Ac.t. Dord. Syn. p. 16. Far. ibid. '— T. n, liv. m, c. 3,p 91.

BOSSf ET. — TOME IV.

nir les esprits. On passa pour étourdir le vulgaire par les plus grands mots, à établir, dans le synode de Dordrect, l'autorité d'un concile comwie œcuménique et général^ y par conséquent, en quelque sorte, au-dessus du concile national; et la prétendue Eglise réformée n'oubliait rien pour imiter ou pour contrefaire l'Église romaine catholique. Il s'élevait de toutes parts , jusque dans son sein , des cris continuels : Laissez , disait-on, ces moyen» à Rome : ce sont ses principes naturels, qu'elle suit par conséquent de bonne foi; mais nous, qui l'avons quittée pour cela même , pouvons-nous ainsi nous démentir.' On n'entendait retentir dans la bouche des remontrants , que cabales, mauvaise foi , politique , pour ne pas dire tyrannie et oppression; et plus la réforme voulait se donner d'autorité contre ses règles , moins elle en avait dans le fond.

C'est la conduite qu'on tient encore aujourd'hui avec les tolérants : ils sentent bien qu'on ne veut plus les mener que par autorité : l'auteur des Avis sur le Tableau le reproche en se moquant à M. Jurieu, et le prie de ne le pas traiter comme le peuple : Nous ne sommes pas peuple, dit-il » , nous sommes de bons réformés , qui voulons être menés selon les règles de notre réiforme par l'évidence de la raison, ou par celle de la révélation expresse.

Mais on sent l'autorité si nécessaire , que Bullus, protestant anglais, oppose aux sociniens l'autorité infaillible du concile de Nicée. « Car, « dit-il ' , si dans un article principal on s'ima- « gine que tous les pasteurs de l'Église auront « pu tomber dans l'erreur et tromper tous les «fidèles, comment pourra-t-on défendre la pa- « rôle de Jésus-Christ qui a promis à ses apôtres , « et en leurs personnes à leurs successeurs , d'être « toujours avec eux? Promesse, poursuit ce docteur, « qui ne serait pas véritable , puisque les apôtres ne « devaient pas vivre si longtemps , n'était que leurs « successeurs sont ici compris en la personne des « apôtres mêmes. » Voilà donc manifestement l'Église infaillible, et son infaillibilité établie sur la promesse de Jésus-Christ , par un si habile protestant : il ne reste qu'à lui demander si ces divines promesses n'avaient de force que jusqu'au quatrième siècle, et si la succession des apôtres s'est éteinte alors.

Mais voici encore sur l'autorité une rare imagination de M. Jurieu : « On voit, dit-iH, une provi- « dence admirable en ce que Dieu , dans les qua- « trièmeet cinquième siècles, qui sont les derniers « de la pureté de l'Église a pris soin de mettre à cou- « vert et la Trinité et l'incarnation sous l'autorité « de plusieurs conciles assemblés de toutes les parties « de l'Église. » Remarquez en passant, mes frères, que les quatrième et cinquième sont les dentiers de la pureté de l'Église, où néanmoins le même ministre, qui leur donne cette louange, prétend vous faire trouver le règne de l'idolâtrie antichrétienne ,

' Prœf. ad Ecc. ante Syn. Dordr. Far. liv. xrv — * Ibii — ^ Bull. Def. fid. Nie. proœm. n. i, p. 2. Far. liv. XV. — ♦ Tab. Lett. v, p. 198, 199.

su

SIXIÈME AVERTISSEMENT

comme nous l'avons observé ailleurs. Poursuivons : Dieu savait, continue-t-il, que l'esprit de t' Antéchrist allait entrer dans l'Église : le ministre oublie" ses principes : il y était déjà entré; et c'est par l'Antéchrist même, par saint Léon , que fut tenu ïe concile de Chalcédoine, un de ceux où la foi de l'incarnation fut si puissamment affermie : le ministre poursuit : « Dieu savait donc que l'Antéchrist al- « lait entrer dans l'Église, qu'il ruinerait la foi, qu'il « entreprendrait d'attaquer les parties les plus au- « gustes du christianisme, qu'il anéantirait et la con- <■ naissance et presque l'autoritédes livres sacrés, qu'il «■ établirait pour fondement de la foi, des traditions « humaines, des jugements d'hommes, des conciles « sujets à erreur. » Laissons-lui étaler ces calomnies contre l'Église catholique : comme il les suppose sans preuve, laissons-les passer sans répHque, et voyons la conséquence qu'il en tire : « Avant que « cet esprit entrât dans l'Église, Dieu, par une sa- « gesse profonde , mit les articles fondamentaux à « l'abri de la seule autorité qui devait être respectée « dans ce christianisme antichrétien; et sans cela, « poursuit-il, tout le inonde serait aujourd'hui arien n et socinien, parce qu'il n'y a jwint d'esprit qui na- « turellement n'aime à secouer le joug. » Grâces à la divine miséricorde, c'est donc ce joug salutaire de l'autorité des conciles qui a tenu dans le respect /es esprits naturellement indociles; c'est à l'abri de cette autorité sacrée que les fondements de la foi sont demeurés en leur entier. En effet, il n'y a qu'à voir aussitôt que la réforme s'est opposée à cette autorité des conciles , quelle licence a régné dans les esprits, avec quelle audace fit quel concours la Trinité et l'incarnation ont été attaquées : sans le respect qu'on avait pour ces conciles, tout le monde, dit le ministre, et les réformés comme les autres, serait aujourd'hui arien et socinien. Mais pourquoi donc n'attribuer un secours si nécessaire au christianisme, qu'à un christianisme antichrétien et ne pas vouloir qu'un tel secours si grand, si nécessaire, si essentiel, soit donnédèsson origine à l'Église chrétienne? IMais si ce secours était si nécessaire au christianisme, selon M. Jurieu, pourquoi le même ministre foule-t-il aux pieds les décisions de ces saints conciles et celle du concile d'Éphèse, qui est celui où la foi de l'incarnation a été le plus puissamment affermie? Ce saint concile décida que la sainte Vierge était mère de Dieu, et ne trouva point de terme plus propre que celui-là pour fermer le bouche à Nestorius ; comme le concile de Nicée n'en avait point trouvé de plus énergique contre les chicanes des ariens, que celui de consubstantiel. Mais M. Jurieu ne craint pas de dire que « ce fut aux « docteurs du cinquième siècle une témérité mal- " heureuse d'avoir appelé la sainte Vierge mère de « Dieu'. » Voilà comme il s'oppose au dessein de Dieu, qui voulait, comme ill'avoue, se servir de l'autorité de ce concile pour affermir la foi de l'incarnation : et alin que rien ne manque au mépris qu'il

• \" Ann. Lell. XVl.p. 130, I3l. f" Avert. p. 186.

inspire pour cette assemblée, il ajoute qu'aussi « Dieu n'a pas versé sa bénédiction sur la fausse « sagesse de ces docteurs : au contraire, continue- « t-il, il a permis que la plus criminelle et la plus « outrée de toutes les idolâtries ( il veut dire la dévo- « tionà la sainteVierge) aitpris son origine de là. » Voilà donc ce saint concile, un des appuis, selon lui , des fondements de la foi , livré à Vidolâtrie, et encore à l'idolâtrie la plus outrée, en punition de sa décision : la corruption du monde et l'antichristianisme en fut le fruit. Mais si le concile d'Éphèse est si hautement méprisé, on n'a pas plus épargné celui de Nicée. M. .Turieu a entrepris d'y trouver l'inégalité des Personnes, l'imperfection de la naissance du Fils de Dieu , et un changement manifeste dans le sein de la Divinité'. La porte à l'apostasie est ouverte, et ce ministre ébranle avec la révérence des premiers conciles, les fondements de la foi des peuples, que l'Antéchrist avait respectés. Car quel respect veut-il qu'il nous reste pour le concile de Chalcédoine, qu'il faittenir à l'Antéchrist même , et en général pour le quatrième et le cinquièmesièclesoù,selonlui,ridolâtrieantichrétienne et les doctrinesdes démons ont régné impunément? Les trois premiers siècles sont pleins d'ignorance, ariens ou pis qu'ariens; les deux suivants plus éclairés, et les derniers de la pureté, sont idolâtres et autichrétiens , et iln'yariendesain dans le christianisme. Vous recommencez, dira-t-il, trop souvent le même reproche: qu'il y réponde une fois et nous nous tairons.

Autant donc qu'il est évident , par toutes ces choses, que la réforme ne se peut passer de la voie d'autorité, autant est-il véritable qu'il ne lui est pas possible de la soutenir : elle lui est trop étrangère, trop incompatible avec ses maximes. Tout y respire la liberté de dogmatiser : on ne songe qu'à se mettre au large sur les articles de foi ; ce qui est le chemin manifeste au socinianisme, ou plutôt, et à ne rien déguiser , le socinianisme lui-même.

Que ce soit là l'esprit du parti , M. Jurieu nous en est un grand exemple; puisque nous venons de voir que déjà il fait régner dans les trois premiers siècles de l'Église des erreurs manifestement sociniennes. M. Basnage le seconde dans ce dessein : lorsque je lui nie que les anciens aient enseigné les dogmes pernicieux que son collègue M. Jurieu leur attribue, il me reproche que je nie les choses les plus claires ; et il se réduit comme son confrère à soutenir que malgré ces erreurs des prélats, la foi de l'Église n'était pas périe^.

Il n'y a qu'à prendre un ton de confiance pour éblouir nos réformés : mais qu'on pénètre ce qui est caché sous ces grands mots de M. Basnage ; on y trouvera qu'il adopte les sentiments de son confrère, c'est-à-dire, qu'il fait nier aux anciens docteurs l'égalité et la coéternité des trois Personnes divines.

M. Burnet n'est pas plus favorable à l'antiquité. Il prétend que « les Pères et les docteurs de l'école « ontdemeuré long-temps à faire un système complet

• FI" Avert. I. pari. p. 424 et suiv. — ' DéJ. de la Réf. cont. les Far. T. i, ^r. u, c 5, p. 478. ^79.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

« de leurs notions à l'égard delà Divinité' : ■> c'està-dire, à ne rien dissimuler, et à ôter les embarras affectés de cette expression , qu'on a passé plusieurs siècles sans avoir une notion complète de Dieu; et à dire vrai , sans le bien connaître. Non-seulement il veut « que j'apprenne duPèrePétau combien les « idées des Pères des trois premiers siècles étaient « obscures sur la Trinité, » mais encore il ne craint point d'assurer que « même après le concile de Nin cée on a été long-temps avant que de mettre Pi- « déedel'unitéde l'essence divine dans l'état où elle « est depuis plusieurs siècles. » Nous entendons ce langage : nous n'ignorons pas qui sont les protestants d'Angleterre, qui prétendent quel'unitéqu'on reconnaissait dans la nature divine était semblable à celle des autres natures, c'est-à-dire, qu'il n'y avait qu'tmeunité d'espèce ou degenre; si bien qu'à proprement parler il y avait plusieurs dieux , comme il y a plusieurs bommes. Voilà les erreurs que M. Burnet attribue aux premiers siècles, en sorte qu'il n'y avait nulle connaissance certaine et nulle confession claire de l'unité ni de la perfection de Dieu non plus que de la Trinité de ses personnes. C'est à peu près dans la foi la même imperfection que reconnaît M. Jurieu : c'est ce qu'il avait appelé la Trinité informe.

La réforme a aujourd'hui trois principaux défenseurs : M. Jurieu, M. Burnetet M. Basnage : tous trois ont donné les premiers Sècles pour fauteurs aux hérésies des sociniens : nous avons vu les conséquences de cet aveu , d'où l'on induit nécessairement la tolérance universelle. M. Burnet l'a ouvertement favorisée dans sa préface sur un traité <}u'il a traduit de Lactance, et nous produirons bientôt d'autres preuves incontestablesde son sentiment. Pour ce qui est de M. Basnage, nous avons vu comme il s'est déjà déclaré pour la tolérance civile, qui, selon M. Jurieu , a une liaison si nécessaire avec l'indifférence des religions. Il a loué les magistrats sous qui l'hérétique n'a rien à craindre'. Nous avons ouï (le sa bouche que la punition de Servet, quoique impie et blasphémateur, était un reste de papisme^. Par là il met à couvert du dernier supplice les blasphémateurs les plus impies : ce qui favorise une des maximes de ta tolérance , où l'on ne tient pour blasphémateurs que ceux qui s'attaquent à ce qu'ils reconnaissent pour divin; directement contre saint Paul , qui se nomme blasphémateur : quoique ce fdt, comme il le dit, dans son. ignorance^, et même contre l'Évangile , qui range aussi au nombre des blasphémateurs ceux dont les langues impudentes chargeaient d'injures le Sauveur 5, quoiqu'ils le fissent par ignorance^ , sans connaître le Seigneur de gloire; et que le Sauveur lui-même les ait excusés envers son Père , en disant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient T.

Le grand principe des sociniens, et l'un de ceux que M. Jurieu attaque le plus 8, c'est qu'on ne peut nous obliger à croire ce que nous ne connais-

• Crit. de l'flisl. des Var. — ' Basn. t. i, c. G, p. 492. Ci-dessus. — 3 D^f. de VHist. des Var. - « /. Tim. 1. 13. — ^ Math. XXVll. 3<j. — « Act. lui. 7. — ' Luv. XXUl. 3i. — « Tuh. Lett. III. p. 31.

sons pas clairement. C'était aussi le principe des manichéens; et saint Augustin, qui s'est attaché à le détruire en plusieurs de ses ouvrages, a persuadétoutle monde, excepté les sociniens et M. Basnage. Je remarquerai ici en passant un endroit où, en rapportant les vaines promesses des manichéens, « qui s'engageaient à conduire les hommes à la « connaissance nette et distincte de la vérité , et « qui avaient pour principe qu'on ne doit croire vé- « ritables que les choses dont on a des idées claires « et distinctes; » tout d'un coup, sans qu'il en fût question, ou que son discours l'y menât par aucun endroit, il s'avise de dire que « saint Augustin ré- « fute ce principe de la manière du monde la plus « pitoyable». » C'était peu de dire la plus faible, ou s'il voulait la plus fausse; pour insulter plus hautement à saint Augustin, il fallait dire la plus pitoyable, et cela sans alléguer la moindre preuve, sans se mettre du moins en peine de dire mieux que saint Augustin, ni détruire un principe dont il sait que les sociniens aussi bien que les manichéens font leur appui. Il leur a voulu faire le plaisir de leur donner gain de cause contre saint Augustin, et persuader à tout le monde qu'un docteur si éclairé est demeuré court en attaquant le principe qui fait tout le fondement de leur hérésie.

C'est, en un mot, je l'ai dit souvent et je le répète sans crainte; c'esf, dis-je, que la réforme n'a point de principe universel contre les hérésies, et ne produit aujourd'hui aucun auteur où l'on ne trouve quelque chose de socinien : mais celui qui en a le plus, très-certainement c'est M. Jurieu. Avant lui on n'avait ouï parler d'une Trinité informe. Personne n'avait encore dit que la doctrine de la grâce fût informe et mêlée d'erreurs , devant saint Augustin , ou qu'il faillit encore aujourd'hui prêcher à la pélagienne». Voilà ce qu'enseigne ce grand adversaire des sociniens. Il enseigne qu'on ne peut condamner ceux qui font la Trinité nouvelle, et deux de ses Personnes nouvellement produites; qui font dans l'éternité la nature divine imparfaite, divisible, changeante, et les Personnes inégales dans leur opération et leur perfection; ceux qui disent que le concile de Nicée, loin de réprouver ces erreurs, y a consenti et les a autorisées par ses décrets; que la doctrine de l'immutabilité de Dieu est une idée d'aujourd'hui , et qu'on ne peut réfuter par l'Écriture ni accuser d'hérésie ceux qui la rejettent ^.

Il est vrai qu'il a pris la peine de répondre à ce dernier reproche, et il soutient qu'il n'a voulu dire autrechose sinon que « les lumières naturelles achè- « vent ce que l'Écriture sainte avait commencé là- « dessus^. » Un autre aurait dit que l'Écriture confirme et achève ce que la lumière naturelle avait commencé : notre ministre aime mieux attribuer le commencement à l'Écriture et la perfection à la raison : comme si les écrivains sacrés n'avaient pas eu la raison ; et par-dessus la raison, la lumière du Saint-Esprit qui en perfectionnait les connaissances.

' Basn. t. I, 1, pari. c. 4. Jrt. 2, p. I27. — » Voy. FI' Jvert. I. part. art. 2. 3, 4, 5. — ' Ibid. art. 6 et siiiv. — * Tab. Lett. vill, p. 580.

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SIXIÈME AVERTISSEMENT

Mais , après tout, ce n'est pas là ce qu'avait dit le ministre : il avait dit, en termes formels , que les anciens, en donnant au Verbe une seconde génération, lui donnaient non un nouvel être, mais une nouvelle manière d'être^ \ que cette nouvelle manière d'être ajoutait la perfection au Verbe et accomplissait sa naissance, imparfaite jusque-là : qu'on devait pourtant « bien bemarquer que l'on « ne saurait réfuter PAR l'Écriture cette bizarre « théologie des anciens ; et c'est, disait-il, unerai- « son pourquoi on ne leur en saurait faire une hé- « résie : il n'y a que la seule idée que nous avons au- « jouhd'hui de la parfaite immutabilité de Dieu qui « nous fasse voir la fausseté de ces hypothèses». » L'Écriture n'était donc pas suffisante pour nous faire voir un Dieu immuable. Qu'il ne chicane point sur ce mot de/aire voir^ comme si l'Écriture nous faisait croire seulement l'immutabilité de Dieu, et que la raison nous la/î^ voir. Car il avait dit clairement que ces hypothèses des Pères ne sauraient être réfutées par V Écriture : l'Écriture ne pouvait donc , ni faire voir , ni faire croire, que Dieu fût immuable : l'idée de ï immutabilité est une idée d'aujourd'hui, qui n'était ni dans les saints livres, ni dans la doctrine de ceux qui nous avaient précédés. On a vu quelle est l'ignorance et l'impiété d'une telle proposition. Mais le ministre qui la désavoue ne sait encore qu'en croire : puisqu'au lieu de dire à pleine bouche que nous voyons dans l'Écriture l'immutabilité de Dieu il se contente de dire, qu'il n'a « jamais dit que l'Écriture ne servît de rien à en « former l'idée. Car, poursuit-il, puisque l'Écriture « sert infiniment à nous donner l'idée de l'être in- « Animent parfait , elle sert aussi sans doute à nous « faire comprendre la parfaite immutabilitéde Dieu. » Vous diriez que l'Écriture ne nous dise pas en termes assez formels que Dieu est immuable, jusqu'à exclure de ce premier être, même l'ombre du changement^; mais qu'elle serve seulement à nous le faire comprendre, et que ce soit là une conséquence qu'il faille comme arracher de ses autres expressions. Je ne m'étonne donc plus si l'auteur des Avis prend à témoin M. Jurieu des belles lumières que nous recevons de la philosophie moderne. « M. Jurieu « sait, dit-iH, qu'avant la philosophie de l'incom- « parable Descartes, on n'avait aucune juste idée de « la nature d'un esprit : » sans doute, avant ce philosophe, nous ne savions pas que Dieu fût esprit, ni de nature à n'être aperçu que par la pure intelli- {çence , ni que notre âme fût faite à son image , ni qu'il y eût des esprits administrateurs : sans Descartes, ces expressions de l'Écriture étaient pour nous des énigmes; on ne trouvait pas dans saint Augusiin, pour ne point parler des autres Pères, la distinction de l'âme et du corps : on ne la trouvait pas même dans Platon. M. Jurieu lésait bien : car, si nous n'entendons que d'aujourd'hui l'immutabilité de Dieu, pourquoi entendrions-nous mieux sa spiritualité, qui seule le rend immuable, puisqu'un

' Tab. Lftt. VI, p. 20G et suiv. — ^ FP Avert. T. part. art. 1. Tiih. f.etf. V! , p. 208. — 3 Jan i, 17. — • Avis sur Ir Tab. art i

corps, qui de sa nature estdivisible et mobile, ne le peut pas être. Que la réforme, qui ne sait rien de tout cela , et qui l'apprend d'aujourd'hui , est éclairée ! L'aveuglement de ses docteurs ne la fera-t-il jamais rougir.? Mais ne comprendra-t-elle jamais combien l'esprit du socinianisme domine en elle, puisque M. Jurieu y est entraîné comme par force en le combattant ?

Pour ce qui regarde la tolérance , il n'y a qu'à se souvenir avec quelle évidence nous venons, de démontrer que ce ministre l'a autorisée même en voulant la combattre. Et, pour ne point répéter ce qu'on en a dit ' , on ajoutera seulement que M. Jurieu est lui-même le plus grand exemple qu'on puisse jamais proposer de la tolérance du parti. On lui tolère toutes les erreurs qu'on vient de voir, quoiqu'elles n'emportent rien moins qu'un renversement total des fondements du christianisme , et même des principes de la réforme.

On lui tolère de dire qu'on se peut sauver dans une communion socinienne : c'est une accusation que je lui ai faite dans l'Histoire des Variations et dans le premier Avertissement ». Il n'est pas nécessaire d'en répéter ici la preuve ; puisque après avoir beaucoup chicané, le ministre a enfin passé condamnation. « Il conclut (l'évêque de Meaux) son pre- « mier Avertissement par des preuves , que selon « moi on peut être sauvé dans une communion soci- « nienne. Il n'y a pas plus de bonne foi là-dedans que « dans le reste. Si l'on pouvait conclure quelque « chose de mes écrits, ce serait qu'un homme qui, « sans être socinien et en détestant les hérésies soft ciniennes, vivrait dans la communion externe des « sociniens n'en pouvant sortir, serait sauvé : c'est « ce que je ne nie pas 3. » H avoue donc en termes formels le crime dont on l'accuse , qui est qu'on se peut sauver dans une communion socinienne.

Car être à l'extérieur dans cette communion , c'est y recevoir les sacrements , c'est y assister au service , aux prêches , aux catéchismes , aux prières, comme font les autres , avec les marques extérieures de consentement : il n'y a point d'autres liens extérieurs de communion que ceux-là : or, si cela est permis, on ne sait plus ce que veulent dire ces paroles : Retirez-vous des tentes des impies ^ ; ni celles-ci de saint Paul : Je ne veux point que vous soyez en société avec les démons : vous ne pouvez boire le calice du Seigneur et le calice des démons : vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons'^; ni enfin celles-ci, du même apôtre : Quelle communion y nt-il entre la justice et Vinicpdtéf ou quelle convention entre Jésus-Christ et Bélialf ou quel accord peut-il y avoir entre le temple de Dieu elles idoles ^ ? S'il est permis d'être uni parles liens extérieurs de la religion avec l'assemblée des impies, tous ces préceptes de l'apôtre, toutes ces fortes expressions du Saint-Ksprit, ne sont plus qu'un son inutile, et le ministre manifestement les réduit à rien. Ainsi la limitation qu'il

' FP Avert. II. part. - ' Far: liv. xv. I" Avcri. — ' Tab. Lett. Vl, p. 2!)8. « Num. XVI, 2C. — ' /. Cor. x, 20. — « II. Cor. VI, U.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEÛ

apporte à sa'proposition : en supposant que celui qu'il met dans une communion socinienne , n'y sera qu'extérieurement, et détestera dans son cœur les hérésies de cette secte, ne sert qu'à les condamner davantage. Car un tel homme sera nécessairement un hypocrite, qui sans être socinien fera semblant de l'être : or c'est encore pis , s'il se peut , de sauver un tel hypocrite que de sauver un socinien ; puisqu'on peut être socinien par ignorance et avec une espèce de bonne foi; au lieu qu'on ne peut être hypocrite que par une expresse perfldie et une malice déterminée.

La condition qu'il appose, qu'on demeure innocemment à l'extérieur dans cette communion, n'en pouvant sortir , met le comble à l'impiété. Car elle suppose qu'on est excusé de se lier de communion avec les impies lorsqu'on ne peut en sortir, c'est-à-dire manifestement, lorsqu'on ne le peut sans mettre sa vie ou ses biens ou son honneur en péril : or, si on reçoit cette excuse , tous les exemples des martyrs sont des excès ; tous les préceptes de l'Évangile, qui obligent à mourir plutôt que de trahir la vérité et sa conscience , sont des préceptes outrés, qui ne sont propres qu'à envoyer les gens de bien à la boucherie.

Que si enfln le ministre se sent forcé à répondre que cet homme, qui communie à l'extérieur avec les sociniens , n'en déteste pas seulement les erreurs dans sa conscience, mais déclare publiquement l'horreur qu'il en a; il renverse la supposition. Car cet homme très-constamment n'est plus dans la communion extérieure des sociniens , puisqu'il y renonce expressément par la profession qu'il fait d'une foi contraire. Un tel homme se gardera bien de faire la cène avec eux , ni de prendre le pain sacré de la main de leurs pasteurs , qu'il regarde comme des impies : et s'il assiste à leurs prêches , ce sera comme un étranger qui irait voir ce qui se passe dans leurs assemblées, ou qui entrerait, si l'on veut, dans une mosquée par simple curiosité.

Que si l'on assiste sérieusement au service des sociniens avec le même extérieur que les autres membres de leurs assemblées , et on un mot, qu'on en fasse son culte ordinaire, on pourra assister de même au culte des mahométans ou des idolâtres : les catholiques, les luthériens, les calvinistes pourront se tromper ainsi les uns les autres , sans préjudice de leur salut; et tout l'univers sera rempli de profanes et d'hypocrites qu'on ne laissera pas de compter parmi les élus. Voilà où aboutit la doctrine du plus rude en apparence des intolérants ; et il s'engage dans tous ces blasphèmes pendant qu'il tâche le plus de s'en justifler, tant il est secrètement dominé par cet esprit d'irréligion et d'indifférence.

On peut voir sur ce sujet-là ce qui est écrit dans le livre XV* des Variations, et dans le premier Avertissement ' : mais on y peut voir encore de plus grands excès du ministre ; puisqu'on y trouve que « damner « tous ces chrétiens innombrables qui vivaient dans « la communion externe de l'arianisme, dont les uns

1 Far. liv. XV. /" Averti

« en détestaient les dogmes, les autres les igno- « raient , les autres les toléraient en esprit « DE PAIX, les autres étaient retenus dans le si- « lence par la crainte et par l'autorité : damner, « dis-je, tous ces gens-là, c'est une opinion de bour- « reau, etquiest digne de la cruauté du papisme». » Le dogme des ariens est donc de ces dogmes qu'on peut tolérer en esprit de paix. On a objecté ce passage à M. Jurieu de tous cotés. Il n'y répond pas un seul mot; et voilà, de son aveu, les ariens, c'està-dire les ennemis de la divinité de Jésus-Christ et de celle du Saint-Esprit, parmi ceux qu'il faut comprendre dans la tolérance.

Il nous donne pour marque àe socinianisme , de dire que cette secte était moins mauvaise que le papisme * : et néanmoins il dit lui-même qu'il est plus difOcile de se sauver parmi les catholiques que parmi les ariens ^ , qui soutenaient les principaux dogmes des sociniens.

Si les ariens sont compris dans la tolérance, les nestoriens et eutychieiis ne pouvaient pas en être exclus. Le ministre les y reçoit en termes formels, et met les sociétés où la confusion des deux natures et la distinction des Personnes sont soutenues en Jésus-Christ , au nombre des communions où Dieu se conserve des élus 4.

Si cela est, cette merveilleuse sagesse de Dieu , que le ministre reconnaît dans les quatre premiers conciles , qui , dit-il , ont mis à l'abri les fondements de la foi, ne sera plus rien; puisque les erreurs condamnées par ces grands conciles n'empêchent pas le salut de ceux qui en seraient infectés , et ne les excluent pas de la tolérance.

Voilà donc , par la doctrine de votre ministre , la tolérance établie en faveur de ceux qui renversent les fondements de la foi , même ceux qu'on a reconnus dans les quatre premiers conciles, qui, de l'aveu du ministre , et par les Confessions de foi de tous les protestants , sont les plus essentiels au christianisme.

Outre ces intolérables erreurs qu'on ne tolère qu'à lui, il y en a d'autres qu'il faut tolérer par les principes de la secte. Les tolérants s'étonnent qu'où lui laisse dire qa'on croit parce qu'on veut croire , par goût, par adhésion, par sentiment, et non pas par discussion ni par examen des passages de l'Écriture. Mais que pourrait reprendre dans cette doctrine un synode de protestants, puisqu'ils n'ont de dénoûment contre nous que celui-là? M. Jurieu leur dira : Voulez-vous obliger à la discussion ceux à qui leur expérience fait connaître qu'ils n'ont ni la capacité ni le loisir de la faire ? Ils se moqueront de vous. Les renverrez-vous à l'autorité de l'Église.' vous renverserez votre réforme. Ne voyez-vous donc pas plus clair que le jour, que le goût et le sentiment que M. Claude et moi avons introduit, est le seul refuge qui nous reste , et que si vous le^ condamnez , tout est perdu pour la réforme ?

' Préj. légit. p. 22. Far. liv. \\. — » Tab.Lett. i, p.T Préj. légit. I.parl. c. i.—^Syst. p. 225. Far. liv. XV.175. — *Préj.c. i, p. IG.Sgst.p. 146, 150, 154. rar. liv. XV. Tab, Lclt. V, p. 198,.

Je ne m'étonne pas non plus qu'on laisse avancer à M. .Turieu tant d'étranges propositions sur le mariage : c'est qu'en effet la réforme les soutient. Ce n'a pas été assez aux prétendus réformateurs d'abandonner la sainte doctrine de toute l'Église d'Occident sur l'entière indissolubilité du mariage , même dans le cas d'adultère. Pour adoucir les difficultés du mariage, si grandes qu'elles faisaient dire aux apôtres : Maître , s'il est ainsi, il vaut mieuxne point se marier ' ; on y permet tous les jours , pour beaucoup d'autres sujets , « de rompre des « mariages faits et consommés dans toutes les for- <« mes , et de permettre à un mari et à une femme « de prendre un autre époux et une autre épouse « l'autre étant vivante ', » et très-constamment vivante. Le ministre rapporte un fameux arrêt de la cour de Hollande, en 1G30^ où, du consentement des parties présentes , on résolut un mariage contracté dans toutes les formes : un mari eut la liberté d'épouser une autre femme que la sienne, et sa femme de demeurer avec celui qu'elle avait épousé, sur la fausse présomption de la mort de son véritable mari. La désertion est une autre cause de rompre le mariage. C'est la « pratique constante de « l'Église de Genève, qui, dit-iM, est la source de u notre droit canon. On en a, poursuit-il, un exem- « pie tout récent dont je crois que tout le monde a « ouï parler : on ne nommera pas les personnes , à « cause du scandale; » mais cependant, quelque grand qu'il soit , on passe par- dessus dans les jugements. « On nommera, continue-t-il *, la demoi- « selle Sève, qui , eu 1677 , épousa un nommé M. « Misson, fils d'un ministre de Normandie, lequel, « après avoir demeuré quelque temps avec elle, l'a- • bandonna. Elle a obtenu permission de se rema- « rier ; ce qu'elle fit. « Je ne vois pas après cela qu'on puisse s'empêcher de rompre les mariages pour des maladies incurables ou des incompatibilités aussi sans remèdes. Pour justifier ce libertinage, il suffit à M. Jurieu de dire que les maximes contraires « sont « prises de la théologie romaine , selon laquelle le « mariage est un sacrement 6. » On voit donc bien la raison qui a inspiré à la réforme de crier avec tant de force contre le sacrement de mariage : elle voulait anéantir cette salutaire contrainte que Jésus-Christ avait établie dans les mariages chrétiens, et s'ouvrir une large porte à les casser. C'est donc inutilement que Jésus-Christ a prononcé, que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uniT. On prétend, à la vérité, qu'il y a lui-même apporté une seule exception ; et c'est celle du cas d'adultère : mais la réforme licencieuse ne s'en est pas contentée, et n'a pas craint d'ajouter à cette unique exception, qui peut avoir quelque couleur dans l'Évangile , une si grande multitude d'autres exceptions dont on n'y en trouve pas le moindre vestige; c'est-à-dire qu'on a excepté non-seulement, à ce qu'on prétend , selon l'Évangile , mais encore très-expressément contre l'Évangile : et M. Jurieu

' Math. XIX, 10. — 2 Tah. Lelt. vi , p. 303. — ' Ibid. 306, — < Ibid. — 5 Ibid. 303, 304. — « Pag. 301. — ' Matth. xix, 0.

ne craint point de dire ', « que la bonne foi et les « lois du prince sont les interprètes des excep- « TiONS qu'on peut apporter à la loi évangélique « qui défend le divorce , et qu'elles suffisent pour « mettre la conscience en repos. » Les consciences sont si endormies et les cœurs si appesantis dans la réforme , qu'on y demeure en repos, malgré les décisions de l'Évangile sur les exceptions qu'y apportent des lois et une autorité humaine. Ce n'est pas ici le sentiment d'un m-inistre particulier ; c'est celui de Genève , d'où est né le droit canon de la réforme; c'est celui de l'Église anglicane, qui en est la principale partie, comme l'appelle notre ministre : et M. Le Grand vient de faire voir à M. Burnet, que, selon les lois de cette Église, « on fait « divorce pour avoir abandonné le mariage, pour « une trop longue absence, pour des inimitiés capi- « taies, pour les mauvais traitements ; et qu'on peut « se remarier dans tous ces cas^ » Voilà quatre exceptions à l'Évangile , tirées du code des lois ecclésiastiques d'Angleterre ^ , résolues et passées en loi dans une assemblée où prêchait Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry, le grand réformateur de ce royaume. Quel mariage demeure en sdreté contre ces exceptions, puisqu'on reçoit jusqu'à celle qui se tire des aversions invincibles; ce qui enferme manifestement l'incompatibilité des humeurs? Je ne m'étonne donc plus si ce grand réformateur a rompu tant de mariages , et je m'étonne seulement qu'il ne l'a pas fait avec encore moins de façon. Sans recourir au Lévitique , qui , de l'aveu des plus grands auteurs de la réforme, ne faisait loi que pour les Juifs ; et sans acheter à prix d'argent tant de consultations contre le mariage de Henri et de Catherine, il n'y avait qu'à alléguer l'aversion implacable de ce roi. Mais peut-être qu'on n'osait encore, et que la réforme n'avait pas acquis toute la force dont elle avait besoin contre l'Évangile. On trouverait néanmoins si l'on voulait ces exceptions dans les autres réformateurs , dans un Luther, dans un Calvin, dans un Bucer, dans un Bèze. Voilà à quoi aboutit cette prétendue délicatesse de la réforme. Elle se vante d'une observation étroite de l'Évangile ; elle s'élève avec fureur contre les papes, sous prétexte qu'ils ont dispensé de la loi de Dieu , à quoi néanmoins il est certain qu'ils n'ont seulement jamais songé : et cette fausse régularité se termine enfin à trouver eux-mêmes des exceptions de la loi évangélique. Un ministre le dit hautement^ ; et aucun synode , aucun consistoire , aucun ministre ne l'en reprend. Il ne se trouve à relever cette erreur qu'un jeune avocat , qu'il traite impimément avec le dernier mépris : pourquoi? parce que les ministres, et les synodes, et les consistoires savent bien que ce ministre ne fait qu'établir la théologie commune de toutes les Églises protestantes, et , en particulier, de celle de Genève, qui est la source du droit canon, c'està-dire , de la licence effrénée du calvinisme.

' Tab. Lett. vi, p. 308. — ' Lell. de M. Le Gnind a M. Burnet, p. 37. — ' Leg. Ecc. Ang. c. 8, 9, lo, 1 1, p. 60, cdil. Lvnd. lOio. — ' Jur. Jvis cvnt. M. de Beuvv.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

C'est donc en vain qu'on s'élève contre lui dans le parti, et qu'on le défère aux synodes. Après tout , il ne soutient rien qui ne soit , ou de l'esprit de la réforme, ou nécessaire à sa défense. Mais, quoi! ces «logmes affreux contre l'immutabilité de Dieu et l'égalité des Personnes divines né répugnent-ils pas clairement aux Confessions de foi des protestants.' Ils y répugnent, je l'avoue , et j'en ai moi-même rapporté les témoignages ; mais après tout , s'il eût supprimé ces endroits de sa doctrine , où voulicz-vous qu'il trouvât des variations? Et pour en montrer dans l'ancienne Église , ne fallait-il pas tout ensemble en accuser et en excuser les docteurs ? Les accuser, pour montrer qu'on variait; et à la fois les excuser, pour n'étendre pas l'intolérance jusqu'à eux. Soutenir une telle cause sans se contredire soi-même, est-ce une chose possible? Mais les synodes auront encore de bien plus fortes raisons pour épargner M. Jurieu , le seul défenseur de la religion protestante. Pouvait-on se passer de lui dans un parti où l'on voulait soulever les peuples contre leur roi, et les enfants, si l'on eût pu, contre les pères? Il fallait bien assurer que Dieu s'en mêlait : qui était plus affirmatif que notre ministre ? «C'est être pélagien, dit-il', de ne pas vouloir « apercevoir des miracles de la Providence dans les « révolutions d'Angleterre, dans celle de Savoie et « dans les délivrances de nos frères des Vallées. » Dieu se déclarait visiblement pour la réforme ; la France allait succomber sous ces coups du ciel ; et le nier, c'était alors une hérésie. Mais maintenant que sera-ce donc , et faudra-t-il croire encore tous ces miracles après ce que nous voyons? Il fallait un Jurieu pour pousser l'assurance jusque-là. Mais quel autre était plus capable d'émouvoir les peuples, que celui qui leur faisait voir jusque dans leur rage le soutien de leur foi'? Était-il aisé de trouver un homme qui attaquât aussi hardiment et avec moins de mesure la majesté des souverains? qui sût mieux allumer le feu d'une guerreci vile ? qui sût, pour tromper les peuples , si bien soutenir de faux miracles , ou débiter avec un plus grand air de confiance des prophéties qu'il avait prises dans son cœur ? Pour cela , ne fallait-il pas avoir le courage de hasarder des prédictions , et de s'immoler pour le parti à la risée inévitable de tout l'univers ? Mais quel autre l'eût voulu faire ? quel autre eût voulu donner à ses prédictions cet air mystérieux dont notre prophète a paré les siennes , en feignant que par ses désirs, par l'ardeur et la persévérance de ses vœux , il s'était enfin ouvert l'entrée dans le secret des prophéties ; et que s'il ne disait pas tout, c'est qu'il ne voulait pas tout dire? Il s'est vanté d'avoir prédit à un prince qu'avant que l'année fût révolue il se verrait la couronne sur la tête. Sans doute il avait trouvé l'Angleterre bien désignée dans l'A pocaly pse, et l'année 1689 y était clairement marquée, ^'a-til pas été u»i grand prophète , d'avoir promis un heureux succès à un prince qui remuait de si grands ressorts ? Car, après tout , qu'avait-il à craindre eu

' Lclt. Ill,i». I2'J.

les Chrétiens.

^ Accomp. des Proph. A vis ù tous

hasardant cette prédiction? ou quel mal lui arrivct-il pour avoir si mal deviné dans toutes les autres? Le prince qu'il voulait flatter avait bien parmi ses papiers de meilleures prophéties que celles d'un ministre. Mais qui ne connaît l'usage que les hommes de ce caractère savent faire des prédictions; et combien cependant ils méprisent dans leur cœur, et les dupes qui les croient, et les fanatiques qui les rêvent, ou les séducteurs qui les inventent? M. Jurieu s'est mis au-dessus de tout cela; il a sacrifié sa réputation à la politique du parti : ébloui du grand nom de prophète , qu'on lui a donné jusque dans des médailles, il ne peut encore s'en défaire; et après tant d'illusions, dont tout le monde se moque dans son parti même , il ose encore prophétiser que « les rois de France, d'Espagne , l'eiiipereur et « tous les princes papistes doivent sans doute en- « trer quelque jour dans l'esprit où entrèrent les <■ rois d'Angleterre, d'Ecosse, de Suède, de Dane- « marck, dans le siècle passé '. » Il ne faut plus que vingt ou trente ans pour accomplir cette merveille , et tout s'y dispose, comme on voit. Si toutefois les succès ne répondent pas à son attente , et que les conquêtes de son héros n'avancent pas, autant qu'il pense, le règne de mille ans après lequel il soupire, il s'est préparé une réponse contre les événements qui ne voudront pas cadrer assez juste. On sera toujours reçu à dire que Dieu n'y prend pas garde de si près^ ; et lors même que tout sera manifestement contraire aux prédictions, M. Jurieu en tout cas sera toujours aussi grand prophète qu'un Cotterus et tant d'autres semblables trompeurs convaincus de faux , selon lui-même, dont néanmoins il ne laisse pas d'égaler les visions à celles d'Ezéchiel et d'Isaïe. Que diront donc les synodes à un homme dont la réforme a tant de besoin? Luther n'y fut jamais plus nécessaire. Elle commençait à languir ; et la grâce de la nouveauté lui étant ôtée, il ne faut pas s'étonner si, loin de faire de nouveaux progrès, elle reculait en arrière : le fait du moins est constant par M. Jurieu, qui vient de faire publiquement ce triste aveu : « La réformation dans ce siècle n'est « point avancée, elle était plutôt diminuée qu'aug- « mentée ' : » de peur qu'elle ne tombât tout à fait, il en fallait revenir aux impétuosités, aux emportements, aux inspirations, aux prophéties de Luther. La complexion d'un Calvin pouvait bien, avec son aigreur, avec sou chagrin amer et dédaigneux, produire des emportements, des déchaînements, d'autres excès de cette nature : mais elle ne pouvait fournir ces ardeurs d'imagination qui font les prophètes des fausses religions. II fallait quelqu'un qui sût émouvoir l'esprit des peuples, tromper leur crédulité, les pousserjusqu'autransportetà la fureur. Si le succès n'a pas répondu à la volonté; si par la puissante protection de Dieu il s'est trouvé dans le monde une main plus forte que toutes celles qu'on a lâché vainement d'armer contre elle, ce n'est pas la faute de M. Jurieu; et les synodes, qui n'ont

» Tah. Lelt. vui, p. 505, 506.— ' Accomp. des Propfu Avis à lous les Ckrct. — ^ Tab. Lelt. Viu, p. 506.

SIXIEME AVERTISSEMENT

rieo à lui imputer, ne peuvent aussi rien faire de moins que de se taire comme ils font en sa faveur.

Si cependant on méprise ces faibles synodes , et qu'une si timide politique achève de leur faire perdre le peu de crédit qu'ils avaient dans la réforme , ce n'est pas là aussi que M- Jurieu met sa confiance : c'est aux princes et aux magistrats qu'il a recours; et il leur rend le droit de persécuter, qu'il leur avait ravi. J'avais autrefois demandé, dans une lettre particulière, qu'il a imprimée, quelle raison on avait d'excepter les hérétiques du nombre de ces malfaiteurs contre lesquels saint Paul a mis aux princes l'épée en main. Le ministre m'avait répondu : « Ce n'est pas à nous à vous montrer que les « hérétiques ne sont pas de ce nombre : c'est à vous , " messieurs les persécuteurs, à nous prouver qu'ils « y sont compris' ; car , poursuivait-il» , les mal « sentants et les malfaiteurs ne sont pas la même « chose. » Alors donc le magistrat était sans pouvoir contre les mal sentants, et ce n'était pas pour cela qu'il était lieutenant de Dieu. Mais maintenant cela est changé : les princes et les magistrats sont, dit-iP , « les images et les oints de Dieu, et ses lieu- <t tenants en terre. •> Sans doute , ils ont ces beaux titres dans les Écritures ; et pour nous arrêter au dernier , saint Paul nous les représente comme ordonnés de Dieu pour lui faire rendre obéissance comme ses ministres et ses lieutenants, qtii ne portent pas sans cause l'épée qu'il leur a mise en main. « Mais ce sont d'étrangeslieutenantsde Dieu , pour- « suit le ministre, s'ils ne sont obligés à aucun devoir « par rapport à Dieu en tant que magistrats : com- « ment donc peut-on s'imaginer qu'un magistrat « chrétien ,qui est le lieutenant de Dieu, remplisse « tous ses devoirs en conservant pour le temporel « la société à la tête de laquelle il se trouve , et « qu'il ne soit pas oblige d'empêcher la révolte con- « tre ce Dieu dont il est le lieutenant, afin que le « peuple ne choisisse unautre Dieu, ou ne serve le " vrai Dieu autrement qu'il ne veut être servi ?» Le voilà donc redevenu lieutenant de Dieu contre ceux qui ne veulent pas le reconnaître, ou reconnaître son vrai culte , et , en un mot , contre les mal sentants aussi bien que contre les malfaiteurs. Que si , par rÉpître aux Romains, il est le ministre et le lieutenant de Dieu contre les hérétiques aussi bien que contre les autres coupables , c'est donc contre eux aussi qu'il a l'épée en main; et l'évêque de Meaux n'avait pas tort lorsqu'il l'interprétait de cette sorte.

Le ministre a trouvé ici une belle distinction : c'est que le prince a l'épée en main contre les hérétiques ; mais pour les gêner seulement , pour les bannir, et non pas pour leur donner la mort. Mais les tolérants lui demandent où il a trouvé ces bornes qu'il donne à sa fantaisie au pouvoir des princes. Il n'était pas ici question de faire le doux , et de vouloir, en apparence , épargner le sang. Il ne fallait point , disent-ils , poser des principes d'où l'on tombe pas à pas dans les dernières rigueurs.

• Jur. LcH. pnst. de la \" ann. Lett.p. 7, 8. — ^ II* Lett. p. \l. Ibhl. - 3 Tab. Lctt. vi», p. 445, 4iG.

Qu'ainsi ne soit , n'avez-vous pas dit « que ces aver- « sions, que produit la diversité des religions, pro- « duisent aussi la guerre et la division, et qu'e/Zes en « sont unesemence'? » Quand vous le nieriez, le fait est trop criant pour être révoqué en doute. Si le parti hérétiquedevient inquiet, mutin et séditieux ; s'il est à charge à l'État , et toujours prêt à enfanter les guerres civiles, dont il porte la semence dans son sein, le prince ne pourra-t-il jamais en venir aux derniers remèdes , et porfera-t-il l'épée sans cause'? Vous vous aveuglez vous-même, si vous croyez pouvoir donner aux puissances légitimes des bornes que vous ne trouvez point dans les passages que vous produisez. Vous nous alléguez ce passage : Otez d'entre vous le méchant^. Vous vous trompez, d'adresser aux princes ce précepte de l'apôtre , qui , visiblement, ne s'entend que des censures ecclésiastiques : mais si vous voulez l'étendre aux magistrats, et que ce soit à eux à ôter le méchant , laissez donc à leur prudence les voies de l'ôter. Qui vous a donné le pouvoir de les réduire à des peines légères , à des gênes à des prisons ; peut-être au bannissement , tout au plus ? Il faut , disent toujours les tolérants -», ou, comme nous, leur ôter tout pouvoir de contraindre les hérétiques; ou, comme les catholiques, leur permettre d'en user selon l'exigence des cas. Car s'ils jugent par leur prudence que ce ne soit pas assez ôter le méchant que de le bannir , pour faire pulluler ailleurs ses impiétés, comme celles de Nestorius se sont répandues en Orient par son exil et celui de ses adhérents , qui êtes-vous , pour donner des bornes à leur puissance.? Et espérez-vous de réduire à des règles invariables ce qui dépend des cas et des circonstances .' Aussi ne savez-vous où vous renfermer; et vous le faites clairement paraître par ces paroles ; « Dieu veut user de clémence avec les « idolâtres et les hérétiques , et qu'on épargne leur « vie autant qu'il se peut^. » C'est éluder manifestement la difficulté. Car quelqu'un a-t-il jamais dit que la clémence fût interdite aux souverains , ou qu'ils ne soient pas obligés à épargner autant qu'il se peut la vie humaine? Si la seule règle qu'on peut leur donner, selon vous , est de l'épargner autant qu'Use peut; il ne faut donc pas , comme vous faites, diminuer leur pouvoir, mais leur laisser examiner ce qu'ils peuvent faire avec raison.

Mais , direarvous, la douceur chrétienne doit prévaloir. Sans doute, vous répliqueront les tolérants, dans tous les cas où vous-même vous ne la jugez pas préjudiciable. Mais vous permettez qu'on procède «jusqu'à la peine de mort, lorsqu'il y a des « preuves suffisantes de malignité, de mauvaise foi , a de dessein de troubler l'Église et l'État, et enfin « d'impiété et de blasphème conjoint avec audace , « impudence et mépris des lois*».» Vous ajoutez que « la plupart des hérésiarques sont impies, et ne se « révoltent contre la foi que par un motif d'am- « bition , d'orgueil , de domination : quand dans « ces dispositions ils passent jusqu'à l'outrage et

• Lettre vrii, p. 519. — * Rom. VHI, 4. — ' Lettre VHI, p. 457. — ♦ Lettre venue de Suisse. — * Lett. vin, p. 45<. — « P. 422.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

«au blasphème, T^'^giise doit les abandonner au « magistrat pour en user selon sa prudence. » C'est ce que dit le ministre : ceux qui abandonnent les hérésiarques à la prudence du magistrat, jusqu'aux dernières rigueurs , n'ont pas d'autres motifs que ceux-là : il ne reste qu'à tirer de là le traitement qu'on peut faire aux partisans de ces hérésiarques, et, enfin , aux imitateurs de leur séditieuse et indocile fierté. Pourquoi donc disputer plus longtemps contre un homme qui détruit lui-même ses principes? Il avoue qu'il y a des provinces des « Pays-Bas qui n'ont pas même de connivence pour « les papistes. Quand on les découvre, dit-il' , on « ne les protège pas contre la violence des peuples. » On entend bien ce langage : mais vaut-il mieux abandonner à la violence ceux qu'on prétend hérétiques, et les laisser déchirer à une aveugle fureur , que de les soumettre aux jugements réguliers du magistrat ? On voit donc que ce ministre ne sait ce qu'il dit. Il n'y a qu'à l'écouter sur le sujet de Servet. Tantôt il n'approuve pas que Genève l'ait condamné au feu, à la poursuite de Calvin ; il en dédit ses docteurs, et ildécideque c'était là un reste de papisme». Mais quelquefois il revient de cette extrême mollesse : et, dit-iH, « ceux qui condamnent « si hautement le supplice de Servet ne savent pas n toutes les circonstances de son crime. » Laissons donc peser ces circonstances au magistrats. L'État est'maitre de ses pebies, dit-il en un autre endroit^ , et c'est aux princes à les régler selon leur prudence. Mais tous les grands arguments de la réforme doivent toujours être tirés de l'Apocalypse. Pour bannir éternellement la peine de mort dans le cas de religion, voici comme parle le ministre * : « Wauraa t-on jamais honte de cette barbarie antichrétienne, « et ne reconnaîtra-t-on jamais que c'est le caraco tère de la bête de l'Apocalypse, qui s'enivre du « sang des saints, qui dévore leur chair, qui leur fait « la guerre , qui les surmonte , et qui , à cause de « cela, est appelée bête, lion, ours, léopard? Car « il faut avoir renoncé à la raison, à l'humanité, et « être devenu une bête, pour en user envers les « chrétiens comme l'Église romaine en use envers « nous. » Voilà donc , en apparence, tous les chrétiens à couvert du dernier supplice. Cela irait bien pour les tolérants , si la suite de son passage et de son interprétation n'en ruinait pas le commencement. Car, selon lui ^ , les dix rois qui détruiront la prostituée 7 seront des rois réformés : et que feront-ils pour « réformer la religion dans leurs n États? Ils haïront la prostituée, ils la désoleront, « ils la dépouilleront, ils en mangeront les chairs, « et ils la consumeront par le feu. Et les oiseaux « du ciel seront appelés pour manger les chairs des « rois et les chairs des capitaines , et les chairs des « braves soldats, et celles des chevaux et des cava- « liers , et des petits et des grands, et des esclaves et <• des hommes libres ' ! » Voilà, ce me semble, assez de

' Lett. VIII, p. 432, 433. — ' l" Ann. Lett. n , p. il. — ' Lett. VIII, p. 42-2. — 4 />. 428. — ' 1" Ann. LeU. l,p. 12. — » Tab. Lett. \m, p. 505, 506. — - Apoc. XVII, C. — « Apoc XIX, 17, 18.

carnage, assez de sang répandu , assez de chairs dévorées, assez de feux allumés : mais, selon M. Jurieu , tout cela sera l'ouvrage des rois réformés : c'est par là que s'accomplira la réformation, jusqu'ici trop faiblement commencée; la réforme fera souffrir tous ces maux à des chrétiens, sans doute, puisque ce sera à des papistes : ce ne sera pas seulement sur des particuliers, mais sur toute l'Église romaine, qu'on exercera ces cruautés. Il ne reste plus qu'à dire qu'il n'appartient qu'aux rois de la réforme d'user de l'épée contre les sectes qu'ils croient mauvaises, et que tout leur est permis contre la prostituée. Mais s'il ne tient qu'à trouver des noms odieux pour les sociétés hérétiques et rebelles , l'Écriture en fournirait d'assez forts pour animer contre elles le zèle des princes catholiques.

Au reste , afin que M. Jurieu n'aille pas ici se jeter à l'écart , et renouveler toutes les plaintes des protestants contre la France; ce n'est pas là de quoi il s'agit, mais en général de la question de la tolérance civile, c'est-à-dire quel droit peut avoir le magistrat d'établir des peines contre les hérétiques. C'est sur cette grande question que les protestants sont partagés : et je ne craindrai point d'assurer qu'ils se poussent à bout les uns les autres. Les tolérants poussent à bout M. Jurieu, en lui démontrant qu'il se contredit lui-même, et qu'il faut ou abandonner la doctrine de l'intolérance, ou permettre au magistrat autant les derniers supplices qu'il lui défend, que les moindres peines qu'il lui permet '. Car aussi, lui dit-on, oîi a-t-il pris et où ont pris les intolérants mitigés ces bornes arbitraires qu'ils veulent donner à un pouvoir qu'ils reconnaissent établi de Dieu en termes indéfinis ? Ou il faut prendre les preuves dans toute leur force, ou il faut les abandonner tout à fait. Vous croyez fermer la bouche à M. de Meaux, en lui disant* : <■ Si l'Église a droit d'implorer le bras séculier pour « la punition des hérétiques , pourquoi saint Paul « dit-il simplement : Évite F homme hérétique^ ? que « ne dit-il : Livre-le au bras séculier, afin qu'il soit « brûlé ? Saint Paul ne savait-il pas que dans peu « les princes seraient chrétiens, et qu'ils auraient « le glaive en main? n'a-t-il donc donné des précep- « tes que pour le temps et pour l'état présent? » On vous rend vos propres paroles. Saint Paul ne savaitil pas que le magistrat allait devenir chrétien? pourquoi donc u'ajoute-t-il pas à l'obligation d'éviter l'homme hérétique celle de le gêner, de le contraindre dans l'exercice de sa religion, et enfin de le bannir s'il refuse de se taire < ?Il vous plaît maintenant de nous objecter les exemples des rois d'Israël qui brisaient les idoles, chassaient et punissaient les idolâtres ^. Mais ne les punissaient-ils pas jusqu'à employer contre eux le dernier supplice? Qui a borné sur cela le pouvoir des souverains ? C'est, diton , qu'en ce temps-là , et sous l'ancien Testament, l'idolâtrie était la vraie félonie contre Dieu, qui était alors le vrai Roi de son peuple : et le ministre

' Comm. philos. Lett. ven. de Suisse. Apol. des vrais Tolér. - » 1« Ann. LeU. i. — » Tit. m, lO. -« Apol. des Tolér. Lett. ven. de Suisse. — » Tab. Lett. vni , p. iii, 452, 46'J et suiv.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

répond : « Est-ce qu'aujourd'hui Djeu n'est pas le « Roi des nations chrétiennes, tout autrement qu'il « ne l'est des peuples païens et infidèles? Retourner « à l'inlidélité et au paganisme ou à l'idolâtrie, « n'est-ce pas aujourd'hui félonie et rébellion contre « Dieu? » Pourquoi donc n'emploiera-t-on pas le même supplice contre le même crime ? et en est-on quitte pour dire, sans preuve , comme fait M. Jurieu ',que Dieu, maintenant, a relâché de sa sévérité et de ses droits? Où est donc écrit ce relâchement ? et en quel endroit voyons-nous que la puissance publique ait été affaiblie par l'Évangile?

Lorsqu'il s'agissait de blâmer les persécutions du papisme, le ministre nous alléguait la tolérance qu'on avait eue autrefois pour les sadducéens dans le judaïsme, et il disait que le Fils de Dieu ne s'y était jamais opposé ». Si cet argument prouve quelque chose, il prouve non-seulement qu'on doit éparj^ner les derniers supplices, mais encore jusqu'aux moindres peines , puisqu'on n'en imposait aucune aux sadducéens. Il prouve même beaucoup davantage ; puisque , de l'aveu du ministre , on vivait avec les sadducéens dans te même temple et dans la même communion^. Ainsi il est manifeste que cet argument prouve trop, et par conséquent ne prouve rien. Cela est certain , cela est clair; mais le ministre ne veut jamais avoir failli. Pour soutenir son argument des sadducéens, il attaque jusqu'à la maxime : Qui prouve trop ne prouve rien; c'est-àdire que vous arrêtez où il vous plaît la force de vos raisonnements, et que vous ne donnez à cette monnaie que le prix que vous voulez.

En passant , nous remarquerons , sur cet argument des sadducéens , cette étrange expression de notre ministre, que pour certaines raisons notre Seigneur Jésus-Christ s'est beaucoup moins déchainé contre les sadducéens que cont7'e les pharisiens i. Je vous demande si un homme sage a jamais parié de la sorte ? N'est-ce pas faire de notre Sauveur comme un lion furieux qui rompt ses liens , et se déchaîne lui-même contre ceux dont il reprend les excès? On voit doncquecet auteur emporté ne songe pas même à ce qu'il doit à Jésus-Christ, et s'abandonne à l'ardeur de son imagination. Mais revenons à la tolérance.

Les tolérants démontrent à M. Jurieu, non-seulement qu'il se contredit lui-même, mais encore qu'il contredit les principaux docteurs delà réforme, puisque M. Claude ne craint pas d'assurer que « saint Augustin flétrit sa mémoire lorsqu'il sou- « tint qu'il fallait persécuter les hérétiques, et les « contraindre à la foi orthodoxe , ou bien les exter- « miner; qui est, poursuit ce ministre, un senti- « ment fort terrible et fort inhumain *. » Saint Augustin ne proposait pas les derniers supplices ; et s'il voulait qu'on exterminât les donatistcs, ce n'était que par les moyens que M. Jurieu approuve à présent. Si donc c'est le sentiment des principaux docteurs de la réforme, que saint Augustin a flé-

• p. 4fi«. — ' Uisl. du Papisme, II. pari. c. 8. h'it. viii, ;>. 416, 420 et miv. — ' h:U VIII, ibid. — ♦ Paij. 419. — ' M Cl. de la Lcd. des PP. Lett. dàSimsc, p. 20.

tri sa mémoire par cette doctrine, les tolérants concluent de même que M. Jurieu se déshonore en conseillant des rigueurs qu'il avait autrefois tant condamnées.

C'est en vain qu'il semble quelquefois vouloir épargner les sociétés déjà établies: car les tolérants prouvent au contraire, « que, s'il est vrai qu'on « soit en droitde poursuivre un hérétique qui vient « semer ses sentiments dans un lieu où il n'a aucun « exercice, à plus forte raison doit-on travailler à « l'extirpation des sociétés entières ; parce que plus « une société est nombreuse, plus elle ade docteurs , « et plus aussi elle est en état de tout gâter et de « tout perdre par le venin de ses hérésies '. »

Par tels et semblables raisonnements les tolérants démontrent à M. Jurieu que la persécution qu'il veut établir n'a point de bornes , et qu'avec tout le beau semblant de son intolérance mitigée il en viendrait bientôt au sang, pour peu qu'on lui résistât ou qu'il fût le maître. Avec une telle doctrine, si les protestants i'embras.sent , il leur faudra bientôt changer leur ton plaintif, et les aigres lamentations par lesquelles dès leur naissance ils ont tâché d'émouvoir toute la terre. Ils ne se vanteront plus d'être cette Église posée sous la croix , que Jésus-Christ préfère à toutes les autres : les sociétés des hérétiquesjouiront du même privilège: la réforme persécutée deviendra persécutrice, et ta souffrance ne sera plus qu'un signe équivoque du véritable christianisme.

M. Jurieu, d'autre côté, ne poussera pas moins loin les tolérants ; car, quelque mine qu'ils fassent, il les forcera à approuver tout le Commentaire philosophique, c'est-à-dire, à confesser, premièrement, que le magistrat doit la liberté de conscience à toutes les sectes, et non-seulement à la socinienne , comme ils en conviennent aisément , mais encore à la mahométane : car ou la règle est générale , que le magistrat ne peut contraindre les consciences; ou s'il y a des exceptions , on ne sait plus à quoi s'en tenir ni où s'arrêter.

Les tolérants se moquent de M. Jurieu , quand il dit que la tolérance n'est due qu'à ceux qui reçoivent les trois symboles * : car ils le poussejit à bout en lui demandant où sont écrites ces bornes. Mais s'ils réduisent la tolérance à ceux qui font profession de reconnaître Jésus-Christ pour le Messie , il leur demandera à son tour où est écrite cette exception. Si le magistrat est persuadé qu'il n'a point d'autorité sur la religion, ou, comme parlent les tolérants, que la conscience n'est pas de son ressort, et qu'il s'élève sous son empire quelques dévots de l'Alcoran , pourra-t-il leur refuser une mosquée ^ ? Voilà déjà une conséquence du Commentaire philosophique qu'il faut recevoir : mais on n'en demeurera pas là ; car le subtil commentateur revient à la charge : et si , dit-il , ce socinien , ce mahomctan se croit obligé en conscience de prêcher sa doctrine et de se faire convertisseur, il faudra bien le laisser faire, pourvu qu'il se comporte modestement et

■ Lclt. de Suisse, p. iVi. — > !"= Jaii. Lett. il,/). 11. De rt'ii. Tr. 0, c. 6. — ' Corn, philos, ch. 7 et suiv.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

qu'il ne soit point séditieux ; autrement on le gênerait dans sa conscience , ce qui par la supposition n'est pas permis. Voilà donc tous les États obligés à tolérer les prédicanls de toutes les sectes , c'està-dire, à supporter la séduction, sous prétexte qu'elle fera la modeste jusqu'à ce qu'elle ait pris racine , et qu'elle ait acquis assez de force pour attaquer ou pour opprimer tout ce qui pourra s'opposer à ses desseins. Ou s'il est permis de prévoir et de prévenir ce mal , il est donc permis de l'étouffer dès sa naissance , aussi bien que de le réprimer dans son progrès; et la tolérance n'est plus qu'un nom en l'air.

Mais quand on sera venu à cet aveu, et qu'on aura accordé au commentateur qu'il faut laisser croire et prêcher tout ce qu'on voudra , alors il demandera sans plus de façon l'indifférence des religions, c'està-dire, qu'on n'exclue personne du salut, et que chacun règle sa foi par sa conscience. Les tolérants mitigés ou dissimulés se récrieront contre cette dernière conséquence, qu'ils protestent de ne jamais vouloir admettre. Mais en ce point M. Jurieu les pousse à bout, en leur disant • : « Quand un « homme est bien persuadé qu'un malade a la peste, « qu'il peut perdre tout un pays et causer la mort « à une infinité de gens, il ne conseillera jamais » qu'on mette un tel homme au milieu de la foule, « et qu'on permette à tout le monde de l'approcher : « et s'il permet à tous de le voir, ce sera une mar- « que qu'il croira la maladie légère et nullement « contagieuse. » La suite n'est pas moins pressante. « Ils veulent que nous les croyions, quand ils di- « sent qu'ils n'estiment pas qu'on peut être sauvé « en toutes religions, et qu'il y a des hérésies qui don- « nent la mort. S'ils pensent cela , où est la charité .< de vouloir permettre à toutes sortes d'hérétiques « de prêcher, pour infecter les âmes et pour les » damner? »

Le ministre passe plus loin , et il démontre aux tolérants, par une autre voie, que, selon les principes qu'ils supposent avec le commentateur, il n'est pas possible qu'ils s'en tiennent à la tolérance civile , où ils semblent vouloir se réduire. Car, ditil *, ce qu'ils promettent de plus spécieux dans leur tolérance civile, c'est la concorde entre les citoyens (}ui se supportent les uns les autres, et la paix dans les États. Mais pour en venir à cette paix , il faut encore établir « qu'on est sauvé en toutes religions. « J'avoue, poursuit-il, qu'avec une telle théologie (> on pourrait fort bien nourrir la paix entre les di- .. verses religions. Mais tandis que le papiste me « regardera comme un damné, et que jeregarde- « rai le mahométan comme un réprouvé, et le soit cinien comme hors du christianisme, il sera im- « possible de nourrir la paix entre nous. Car nous « ne saurions aimer, souffrir, ni tolérer ceux qui » nous damnent. Nos messieurs sentent bien cela; ■ c'est pourquoi très-assurément leur but est de " nous porter à l'indifférence des religions, sans « laquelle leur tolérance civile ne servirait de rien ' du tout à la paix de la société. «

■ Tab. Lett. ym,p. 402. — ^ Lclt. VUI, p. H9.

Ainsi, l'état où se trouve le parti protestant est que les intolérants et les tolérants se poussent également aux dernières absurdités , chacun selon ses principes. Les tolérants veulent conserver la liberté de leurs sentiments, et demeurer affranchis de toute sorte d'autorité capable de les contraindre; ce qui en effet est le vrai esprit de la réforme et le charme qui y a jeté tant de monde : M. Jurieu les pousse jusqu'à l'indifférence des religions. D'autre côté, malgré les maximes de la réforme, ce ministre sent qu'il a besoin sur la terre d'une autorité contraignante ; et ne pouvant la trouver dans l'intérieur de son Église ni de ses synodes, il est contraint de recourir à celle des princes : et voilà en même temps que les tolérants le poussent malgré qu'il en ait , et de principe en principe, jusqu'aux excès les plus odieux et les plus décriés dans la réforme.

En effet , que répondra-t-il à ce dernier raisonnement, tout tiré de ses principes et de faits constants ? Si le magistrat réformé emploie l'épée qu'il a en main pour gêner les consciences , ou il le fera à l'aveugle , et sans connaissance du fond , sur la foi des décisions de son Église; ou il examinera par lui-même le fond des doctrines qu'il entreprendra d'abolir. Le premier est absolument contraire aux principes de la réforme, qui ne connaît point cette soumission aux décisions de l'Église : le magistrat de la prétendue réforme serait plus soumis à l'autorité humaine, telle qu'estselon ses principes celle de l'Église, que le reste du peuple ; et on tomberait dans l'inconvénient tant détesté par M. Jurieu , que les synodes seraient les juges, et les princes les exécuteurs et les bourreaux'. L'autre parti n'est pas moins absurde, parce que si le magistrat n'est point de ceux dont parle M. Jurieu , qui n'ont pas la capacité d'examiner les dogmes , il est du moins de ceux qui n'en ont pas le loisir, et à qui pour cette raison la discussion ne convient pas.

L'exemple des empereurs chrétiens que le ministre propose aux magistrats de la réforme est inutile. Il est vrai que ces empereurs, comme dit M. Jurieu, « ont proscrit et relégué aux extrémités de « l'empire les hérétiques dont la doctrine avait été « condamnée par les conciles : » mais c'est qu'après que les conciles avaient prononcé, ces princes religieux en recevaient la sentence comme sortie de la bouche de Dieu même, ainsi que l'empereur Constantin reçut le décret de Nicée» : mais c'est qu'ils ne croyaient pas qu'il filt permis de douter ou de disputer lorsque l'Église s'était expliquée dans sesconciles; et ilsdisaientquec^rc^er encoreaprès leurs décisions, c'était vouloir trouver le mensonge; comme Marcien le déclarait du concile de Chalcédoine ^. En un mot, ils vivaient dans une Église où , comme nous l'avons dit souvent dans ce discours , comme nous l'avons démontré ailleurs et sans que personne nous ait contredit •*, on prenait pour règle de la foi : qu'il fallait tenir aujourd'hui celle qu'on tenait hier; où la souveraine raison

« \"Jnn. Lelt. u,p. II. — ' tiuj. Hhl. liccl. lib. x, c. 5. — ' Edict. Fui. et Marc. Conc. Chalced. p. 3, n. i:Eil. Lab, t. IV, coi. 840.— * 1" Jvcrt.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

était de dire : Nous baptisons dans la même foi dans laquelle nous avons été baptisés , et nous croyons dignes d'anathème tous ceux qui en condamnant leurs prédécesseurs croient avoir trouvé l'erreur en règne dans l'Église de Jésus-Christ. En ces temps et selon ces principes , il est aisé de régler la foi ; puisque tout dépend du fait de l'innovation dont tout le monde est témoin. Mais comme la réforme a quitté ce principe salutaire et cet inviolable fondement de la foi des peuples , il faut que son magistrat, comme les autres, et plus que les autres , examine toutes les questions naissantes ; autrement il se mettrait au hasard de tourmenter des innocents, et de prêter son ministère à l'injustice. Ne lui parlons pas de luthéranisme, d'arminianisme, ni du socinianisme vulgaire : encore qu'il y ait pour lui dans toutes ces sectes des labyrinthes inexplicables , puisqu'il ne lui est jamais permis de supposer que la réforme n'ait pu se tromper dans tous ses synodes et dans toutes ses Confessions de foi. Tantôt on lui prouvera , par une fine critique, qu'un passage et puis un autre ont été fourrés dans l'Évangile. 11 ne saura où cela va , et il est clair que cela va à tout. Tantôt on lui fera voir que ni les prophètes, ni les évangélistes , ni les apôtres n'ont été véritablement inspirés ; qu'il ne faut point d'inspiration pour raisonner comme fait un saint Paul ; et qu'il en faut encore moins pour raconter ce qu'on a vu , comme a fait un saint Matthieu ; en un mot, qu'il n'y a rien de certainement inspiré que ce qui est sorti de la propre bouche du Sauveur : encore s'est-il accommodé aux opinions du vulgaire en citant les prophètes et les autres écrivains sacrés comme vraiment inspirés de Dieu , quoiqu'ils ne le fussent pas. Tout cela c'est impiété , dira-t-on ; c'est néanmoins de quoi il s'agit aujourd'hui avec les sociniens : mais laissons-les là. Le magistrat n'aura pas meilleur marché des autres docteurs. Les ennemis déclarés de la grâce intérieure , c'est-à-dire les pélagiens, très-bons protestants d'ailleurs, lui demanderont la même tolérance qu'on accorde aux demi-pélagiens en la personne de ceux de la Confession d'Augsbourg : M. Jurieu l'assure déjà qu'il fautprêcher à la pélagienne ; le même lui dira qu'on ne peut prouver par l'Écriture l'immutabilité de Dieu, ni par conséquent condamner ceux qui la nient, et qui assurentsurcefondementl'inégalitédes trois Personnes divines. Si on vient à s'opiniâtrer, et que cette doctrine fasse secte , voilà le magistrat à chercher. Nous avons vu ce ministre trouver des exceptions à l'Évangile : s'il y en a pour les mariages, pourquoi non en d'autres points aussi importants.î* Voilà des questions que nous voyons nées; mais il y en a d'infinies que nous nepouvonspas prévoir : car qui pourrait deviner toutes les rêveries des anabaptistes , des trembleurs et des fanatiques , ou tout ce que peuvent inventer les sectes présentes ou futures ? 11 n'y a qu'à voir dans Hornebeck et dans Hornius les nouvelles religions dont l'Angleterre , la UollandeetrAllemagnesont inondées; lameragitéen'apasplusdevagues, la terre ne produilpas plus d'épiucset plus do chardons. L'Église, dira-t-on,

décidera; mais le magistrat n'en sera pas moins obligé à recevoir les points résolus. Il lui faudra perpétuellement rouler dans son esprit des dogmes de religion dans une Église qui ne cesse d'en produire continuellement de nouveaux , et il passera sa vie dans lesdisputes;ou, pour avoir plus tôt fait, il laissera tout le monde à sa bonne foi , au gré et selon les vœux des tolérants.

A cela , il faut l'avouer , il n'y aura jamais de repartie , selon les maximes de la réforme ; mais il n'y en a non plus à ce qu'objecte M. Jurieu. Vous voulez dire que les princes en matière de religion ne peuvent user de contrainte : et sur quoi subsiste donc notre réforme ? En même temps il leur fait voir plus clair que le jour, et par les actes les plus authentiques de leur religion , «qu'en effet Genève, les Suisses , « les républiques et villes libres , les électeurs et les «princes de l'Empire, l'Angleterre et l'Ecosse, « la Suède et le Daneniarck, » (voilà , ce me semble , un dénombrement assez exact de tous les pays qui se vantent d'être réformés ) « ont employé « l'autorité du souverain magistrat pour abolir le « papisme , et pour établir la réformation '. »

Il n'y a point à s'étonner après cela si les princes ont fait la loi dans la réforme. Nous avons vu que Calvin s'est élevé inutilement contre cet abus» , le plus grand à son avis qu'on pût introduire dans la religion , sans y voie aucun remède. On s'en plaignait de tous côtés, et les plus zélés ministres s'écriaient : « Les laïques s'attribuent « tout, et le magistrat s'est fait pape. »

Mais pourquoi tant se récrier.? Le magistrat avait raison de vouloir être le maître dans une religion que son autorité avait établie. Voilà cet ancien christianisme ; voilà cette Église réformée sur le modèle de l'Église primitive : cette Église qui se vantait d'être sous la croix et dans l'humiliation , pendant qu'elle ne songeait qu'à mettre l'autorité et la force de son côté. Pour achever le tableau, il ne faudrait plus qu'ajouter les motifs particuliers de ces changements que nous avons démontrés ailleurs par le témoignage des chefs de la réforme, c'est-à-dire , la licence , le libertinage , la mutinerie des villes, qui de sujettes avaient entrepris de se rendre libres ; les bénéfices devenus la proie des princes, et le reste qu'on peut revoir, pour peu qu'on en doute, dans l'Histoire des Variations^: mais nous n'en avons pas besoin pour l'affaire que nous traitons. Sans s'arrêter à tous ces motifs, les tolérants trouvent très-mauvais et très-honteux à la réforme , qu'elle doive son établissement à l'autorité ou plutôt à la violence, et qu'on ait engagé les princes à la nouvelle religion en les rendant maîtres de tout, et même de la doctrine : « Nous croyons, « dit M. Jurieu 4, mettre la réforme à couvert quand « nous prouvons que partout elle s'est faite par « l'autorité des souverains. Mais voici des gens (les « tolérants ) qui nous enlèvent cette retraite , et « qui disent que c'est là l'opprobre de la réforma- « tiou, de ce qu'elle s'est faite par l'autorité des

' Tab. Lett. vni, p. MO. — ' Far. liv. V.— ^ Ibtd. —^Lell. VIII, p. 602.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

« magistrats , « parce qu'en effet c'est ce qui fait voir que c'est un ouvrage humain , qui doit sa naissance à l'autorité et aux intérêts temporels.

Mais le ministre oppose à des raisons si évidentes des faits qui ne le sont pas moins : « car » il est vrai, poursuit-il' ,que la réforme s'est faite « par l'autorité des souverains : ainsi s?est-elle faite « à Genève par le sénat ; en Suisse , par le con- » seil souverain de chaque canton ; en Allemagne, " par les princes de l'Empire ; dans les Provin- « ces-Unies , par les états ; en Danemarck , en « Suède , en Angleterre , en Ecosse , par l'auto- « rite des rois et des parlements : et cette auto- « rite ne s'est pas resserrée à donner pleine liberté « aux réformés : elle a passé jusqu'à ôter les « ÉGLISES AUX PAPISTES et à briscr leurs ima- « ges, à défendre l'exercice public de leur culte,

« ET CELA GÉNÉBALEMENT PARTOUT ; et même,

« en plusieurs lieux , cela est allé jusqu'à défendre « par autorité l'exercice particulier du papisme. « Que peuvent dire les tolérants ? Le fait est cer- « tain. Voilà , leur dit le ministre , selon leurs prin- » cipes, non une partie, mais toute la réformation » établie dans le monde par la violence , par la con- « trainte, par des voies injustes et criminelles. Mais « la conséquence en est terrible : ces messieurs , « poursuit ce ministre, sont de bonnes gens, de « vouloir bien demeurer dans une religion ainsi

« faite Voilà notre réformation qu'on livre pieds

« et poings liés à toute la malignité de nos ennemis , « et à toute l'ignominie dont on la veut couvrir. « II y a bien apparence, conclut-il, que Dieu ait « permis qu'un ouvrage dans lequel eux-mêmes re- « connaissent le doigt de Dieu fût fait universel- « lement par des voies antichrétiennes.»

Il paraissait ici une échappatoire « pour la ré- " formation de la France , qui s'est faite sans l'au- « torité des souverains : » mais le ministre y sait bien répondre : car , dit-il» , « premièrement , c'est « si peu de chose , qu'elle ne doit pas être com- « parée à tout le reste. Secondement, quoique la « réformation ait commencé en France sans l'au- « torité des souverains , cependant elle ne s'est « point établie sans l'autorité des grands ; et, pour- « suit-il, si les rois de Navarre , les princes du sang « et les grands du royaume ne s'en fussent mêlés » [ en se révoltant contre leurs rois , et en faisant nager leur patrie dnas le sang des guerres civiles ) , « la véritable religion aurait entièrement succombé, « comme elle a fait aujourd'hui. » Ne voilà-t-il pas une religion bien justiûée ? La force et l'autorité sont si nécessaires à la réforme , qu'au défaut de la puissance légitime il a fallu emprunter celle que les armes et la sédition donnent aux rebelles : mais enfin les faits sont constants , et les tolérants n'ont rien à y répliquer.

Vantez-vous , après cela , que , pour attirer ce grand nombre qui a suivi la réforme, il n'a fallu que montrer la lumière de l'Évangile, claire par ellemême, et écouter les réformateurs comme de nou-

' LtU. vni, p. 50-2 , 503, 504. - ^ Tub. Lett. VIU, ;». 505.

veaux apôtres, du moins comme des hommes extraordinairement envoyés pour ce grand ouvrage : les tolérants se riront de ces vains discours ; et quelque violence que vous leur fassiez, ils sentiront bien dans leur cœur que vos vrais réformateurs sont les magistrats ignorants au gré de qui la réforme a été construite.

Cependant les voilà pressés d'une étrange sorte , ou plutôt tous les protestants se portent mutuellement des coups mortels. L'un dit que la religion universellement introduite par l'autorité et la contrainte n'est pas une religion, mais une hypocrisie; et que forcer en cette sorte les consciences , c'est le pur et véritable anticlu-istianisme. L'autre dit : Soxtez donc de la réforme , qui constamment n'a point eu un autre établissement : Vous êtes de bonnes gens, de vouloir bien demeurer dans une religion ainsi faites

M. Jurieu ne demeure pas en si beau chemin : dans le besoin qu'il a d'une autorité pour fixer la religion , il prétend qu'il appartient au magistat de décider de la foi ; et , en cela , il faut avouer qu'il ne fait rien de nouveau. Malgré les anciennes maximes de la réforme , il avait déjà enseigné ailleurs, comme nous l'avons démontré », queles synodes ne peuvent point prononcer de jugement en ces matières; que les pasteursnesontpointdes juges, et qu'on les écoute seulement comme des experts. Il avait encore enseigné (jue les confédérations, qui forment les Églises particulières, sont des établissements arbitraires que les princes font et défont , augmentent et diminuent à leur gré ; en sorte que tout dépend de leur autorité dans les Églises. C'est ce qu'il avait appris de Grotius : mais ce qu'ildisait alors confusément et eu général , il le confirme maintenant par des exemples^; et non content d'étaler avec soin les maximes outrées de son auteur , sans presque y rien changer, il accable les tolérants par un décret des états , où ils prononcent tout court sur la foi, sur la vocation , sur la prédestination : le fait est incontestable , les paroles du décret sont précises , et le ministre l'avoue ■*.

Il est vrai qu'avant que de prononcer , les états ont écouté les ministres : mais il ne faut pas s'y tromper, iis les ont écoutés seulement comme conseillers: fc^^/we/s, disent-ils, leur ont donné LEURS CONSEILS far écrit. Voilà donc le partage des pasteurs, qui est de donner leurs conseils: mais à l'égard de l'autorité , l'État se l'attribue tout entière : « Sur quoi , disent-ils , usant de l'autorité « qui nous appartient en qualité de souverains « magistrats , SELON la sainte parole de Dieu, « et en suivant les exemples des rois, princes et villes

o qui ontembrassé la réformation delà religion »

Ils n'hésitent donc point à se rendre les arbitres de la religion , ils posent pour indubitable que tous les princes réformés ont cette puissance par la parole, de Dieu et de droit divin.

liCs tolérants s'y opposent , et ils ne peuvent

• Tab. Lett. viii, p. 560, 5W et suiv. — » far. liv. xv, - ^ Letf. VIII. —* Ibid. p. 4G5, 481,482,483. iJcc. Ord. ap. Grot. I. m, p. m.

souffrir que les princes soient reconnus pour chefs de la religion. Cette prétention des princes de la réforme est détruite par des raisons invincibles'. Ce n'est point aux potentats, mais aux apôtres et à leurs disciples , que le Saint-Esprit a confiéle dépôt de lafoi* : si quelqu'un en doit juger, ce sont ceux à qui la prédication en est commise; en rendre les princes maîtres , c'est faire de nouveaux papes plus absolus que celui dont on voulait secouer le joug, et sacrifier la foi à la politique. Si ces raisons ne suffisent pas , les tolérants ont en main les écrits de Calvin et des autres réformateurs, qui ont attaqué cette autorité que les princes s'attribuaient : ils ont la décir.ion expresse du synode national de la Rochelle, de 1671, qui condamne en termes formels ceux qui soutiennent que le magistrat est chef de l'Église, avec toutes les suites de cette doctrine que le ministre Jurieu entreprend de faire revivre dans le calvinisme. Il y a même encore aujourd'hui parmi les protestants un parti assez courageux pour soutenir en ce point les anciennes maximes du calvinisme et la liberté de l'Église : « 11 y a, dit notre ministre^, les puri- « tains et les rigides presbytériens, qui en arrachant « la juridiction au pape et aux évêques,ont voulu « la transférer au presbytère et aux synodes ; mais « avec tant de rigueur, qu'ils ont prétendu que les « magistrats n'avaient aucun droit de se mêler des « affaires de l'Église qu'ils n'y fussent appelés , et « que comme la juridiction civile appartient au seul « magistrat , la juridiction ecclésiastique appartient « uniquement aux pasteurs, aux consistoires et « aux synodes. » Le même ministre nous apprend que le clergé réformé des Provinces-Unies dans le fond est de cet avis : il remarque « les démêlés qui ont o été de tout temps dans ce pays-ci entre lemagis- « trat et le clergé là-dessus 4 ; et il ne veut pas qu'on « oublie combien la politique de Grotius a causé de « bruit et de murmures de la partduclergé^ : "jusqu'à faire regarder cet auteur, en effet plus jurisconsulte que théologien , comme l'oppresseur de l'Église. A'msi, a parler de bonne foi , c'est une question encore indécise , même dans la réforme , si les princes ont ce droit ou s'ils l'usurpent : tout le clergé protestant des Pays-Bas le leur dénie ; et ce parti est si fort, que le ministre déclare, par deux fois, qu'il ne veut pas entrer dansée démêlé''. Mais visiblement il se moque, et, tout en disant qu'il n'y entre pas, il déclare , « qu'il est certain , selon « son sens, que pour le fond , la théologie de Gro- « tins est fondée en raison et en pratique?. » Il donne aussi pour tout avéré , « que les princes sont « chefs-nés de l'Église chrétienne aussi bien que de « la société civile , également maîtres de la religion « comme de l'État ^. » Il semble oublier ce qu'il avait dit , que les empereurs à la vérité proscrivaient les hérétiques ; mais ceux-là seulement que les conciles avaient condamnés^. Grotius l'a converti ; et il approuve, à son exemple, « que les empe-

» Tract, de Toler. — » //. Tim. u, 2, etc. - ^ Tab. Lett. Tin, p. 401. — * P. 484. — * P. 478. - « P. 478 , 484. — ' P. 478. ~ * P. 402. — 9 P. 424.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

« reurs,pour ne pas subir le joug tyranuique du « clergé, aientfaitquelquefoiseux-mêmesdesformu- « laires de foi pour la décision des controverses ', » indépendamment de l'Église : autrement on ne prouverait rien ; et l'Église serait la maîtresse de la religion , contre la prétention de ces auteurs.

Il faut ici remarquer que ces exemples de formulaires de foi des enipereurs , produits par Grotius , et approuvés , comme on voit, par son disciple Jurieu , sont les hénotiques , les types , les ecthèses, et les autres semblables décrets faits par les princes hérétiques , et détestés unanimement par les orthodoxes. Voilà les exemples que nous produit le ministre , après son maître Grotius : voilà l'excès où s'emporte ce flatteur des princes, quand il a besoin de leur autorité contre ses adversaires.

Il ne tient rien toutefois : la cause est en son entier ; et si on laisse la liberté des sentiments , par les principes de la réforme celui des tolérants l'emportera. Il leur sera du moins permis de suivre en cette matière les sentiments du clergé protestant des Provinces-Unies : il leur sera , dis-je , permis de le suivre, puisque M. Jurieu, de peur de le condamner, fait semblant , comme on vient de voir, de ne pas entrer dans cette question. Il passe encore plus avant en un autre endroit , où il déclare « qu'EW bonne « JUSTICE l'Église devrait être maîtresse de ses « censures etdela tolérance ecclésiastique , et l'État « aussi maître de sespeinesetde la tolérance civile». Voilà donc par son sentiment les deux puissances établies maîtresses chacune dans son détroit , selon que nous avons vu qu'il avait été décidé par les synodes ; et les décisions des magistrats , en matière de foi, n'ont point de lieu.

Mais enfin le ministre en a besoin : tout ce qu'il dit au contraire n'est que feinte ; et il sent bien dans le fond qu'il ne peut se passer d'autorité. Au reste , il n'y a point de raisonnement à lui opposer. Les états ont décidéque c'est à eux à juger les points de foi. Nous en avons vu le décret exprès rapporté par ce ministre. Nous avons vu que ce décret reconnaît le même droit dans tous les États protestants ; et si un seul décret ne suffit pas , le ministre en a une infinité à nous produire. En un mot , « tous « les décrets d'union entre les provinces, comme « est celui d'Utrecht , portent expressément que « chaque province demeurera maîtresse de la « RELIGION, pour la régler et l'établir selon ql'el- « le jugera a propos *. » Pouvait-on assujettir en termes plus forts la religion à l'État : et quelle réplique reste-t-il aux tolérants ?

C'est ainsi que les deux partis ne se laissent mutuellement aucune défense.. Les tolérants se soutiennent parles maximes constantes de la réforme : les intolérants s'autorisent par des faits qui ne sont pas moins incontestables : chaque parti l'emporte tour à tour. La réforme a fait tout le contraire de ce qu'elle s'était proposé : elle se vantait de persuader les Iwrames par l'évidence de la vérité et de la parole de Dieu , sans aucun mélange d'autorité hu-

■ Pag. 488. Grot. piet. Onl. dejvr. polest. in sacr. t. m. - '/». 428. — ' P. 481.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

maine : c'était là sa maxime : mais dans le fait, elle u'a pu ni s'établir ni se soutenir sans cette autorité qu'elle venait de détruire ; et l'autorité ecclésiastique ayant chez elle de trop débiles fondements, elle a senti qu'elle ne pouvait se fixer qift par l'autorité des princes : en sorte que la religion, comme un ouvrage purement humain, n'ait plus de force que par eux , et qu'à dire vrai elle ne soit plus qu'une politique. Ainsi la réforme n'a point de principe, et , par sa propre constitution , elle est livrée à une éternelle instabilité.

C'est ce qui paraît clairement dans tout le parti , de quelque côté qu'on le regarde : l'indifférence gagne partout ; et les Français réfugiés en Allemagne , dans les États de M. l'électeur de Brandebourg, y trouvent autant cet esprit que nous l'avons vu en Angleterre et en Hollande. Je ne l'aurais pas voulu assurer, quelque rapport qu'on m'en eût fait de divers endroits, si je n'avais vu moi-même ce qu'on enseigne hautement dans l'académie de Francfort-sur-l'Oder. Mais on y débite publiquement un petit écrit que le docteur Samuel Strimésius, un des professeurs en théologie de cette académie, met à la tête des Thèses de Théologie ;de Conrad Bergius, autrefois professeur en théologie de la même université, pour y servir de préface'. Ce docteur y propose sans façon la réunion, non-seulement « en particulier de tous les protestants les uns avec « les autres , mais encore plus universellement de « TOUS CEUX QUI SONT BAPTISÉS, en Soumettant « à l'examen de l'Écriture tous les symboles " , » c'est-à-dire toutes les professions de foi , « tous les « décrets des conciles œcuméniques , quelque vé- « nérables qu'ils soient par leur antiquité , par le « consentement de la multitude, par une plus docte « et plus exacte explication des dogmes , et par " leur zèle singulier contre la fureur des hérétiques, » et en se tenant simplement aux paroles de l'Écriture^, dont on sait bien que les chrétiens conviendront toujours , sans rien exiger de plus.

C'est ce qu'il déduit clairement des principes de la réforme en cette sorte. Il pose d'abord pour fondement avec tous les protestants , « la clarté et «l'intelligibilité de l'Écriture, si parfaite, qu'a- « vec la grâce de Dieu commune à tous , et sans « aucune explication ajoutée au texte, soit publique, * soit particulière , tout homme y peut trouver <^ tout ce qu'il faut croire et faire pour être sauvé*: « d'où il conclut que l'Écriture est très-suffisante « et très-claire non-seulement en ce qui regarde f le fond des dogmes , mais encore dans les fa- « çons de parler dont il les fautexpliquer^; ce qu'on « ne peut nier, continue-t-il , sans nier en même n temps la clarté , la perfection et la suffisance de « l'Écriture , et sans introduire avec le papisme la « source de tous les maux et la torture des con- « sciences.»

Sur ce fondement , il conclut , selon le raisonnement de Jean Bergius , qu'il appelle un grand

' ConradiRergii Themata Theologica, § 2, p. 13. - 'S i, p. 8 — 3 Ibid. p. 9. —* Conradi, etc. S 3, p. I5. — ' Pag. l«, 10.

théologien , et très-zélé pour la paix de l'Église • : « Que si les socinienset les ariens persistent sans « contention dans les expressions de l'Écriture, sans « les détourner ni les tronquer, et aussi sans y « ajouter leurs explications et leurs conséquences; « on ne devrait pas les condamner, encore qu'ils ne « voulussent pas recevoir nos explications ou nos « façons de parler humaines : » c'est-à-dire, selon le style de ces docteurs; celles qui ne sont pas tirées de l'Écriture. Car ils posent pour fondement , qu'on ne peut contraindre personne « à d'autres phrases « ou expressions qu'à celles de l'Écriture». Ce qu'il «faut, dit Strimésius^, principalement appliquer « aux sociNiENs modérés, et aux autres qui dou- « tent des dogmes fondamentaux , ou plutôt des ex- « plications orthodoxes de ces dogmes ; lesquels , « poursuit cet auteur, on doit recevoir comme « des infirmes dans la foi , quoiqu'ils révoquent en « doute les propositions des orthodoxes qui ne se « trouvent pas expressément dans l'Écriture, et « qu'ils se croient obligés à s'en abstenir par respect : « pourvu qu'ils se renfermentdans celles qui s'y trou- « vent, et qu'ils ne s'emportent pas, comme font « les plus rigides d'entre eux , jusqu'à nier les choses « que l'Écriture ne nie pas. »

Ainsi , selon ce docteur et selon les autres docteurs de sa religion, qu'il cite en grand nombre pour ce sentiment, les sociniens qu'ils appellent modérés , qui n'avouent non plus que les alitres la divinité de Jésus-Christ ni celle du Saint-Esprit, ni l'incarnation, ni le péché originel, ni la nécessité de la grâce, ni l'éternité des peines , ni tant d'autres articles de foi qui sont 'connus , ne diffèrent pas tant d'avec nous dans les dogmes fondamentaux, que dans l'explication de ces dogmes ; ce qui oblige nécessairenwnt à les recevoir au nombre des vrais fidèles : et quand il faudrait reconnaître (ce qui en effet ne devrait pas être mis en contestation ) qu'ils rejettent les articles fondamentaux, on n'a pas droit d'exiger d'eux , non plus que des ariens et des autres hérétiques , qu'ils confessent , avec les Pères de Nicée et de Constantinople, « que le Fils de Dieu soit de même « substance que son Père , ou qu'il soit engendré « de sa substance , ou qu'il ne soit pas tiré du « néant ; ou que le Saint- Esprit soit ce Seigneur « égal au Père et au Fils , qu'il faille pour cette « raison adorer et glorifier avec eux : » car tout cela constamment ne se lisant point expressément dans l'Écriture , on tombe par tous ces discours , disent ces auteurs , dans le cas de vouloir parler mieux que Dieu niême^. En un mot, il faut effacer par un seul trait tout ce que les premiers conciles même œcuméniques ont inséré dans leurs symboles ou dans leurs anathématismes , s'il ne se trouve dans l'Écriture en termes formels. Car c'est là ce que ces docteurs appellent « parler le lan- « gage de Babylone , établir une autorité humaine, « et un autre nom que celui de Dieu ^ , » n'y ayant rien de plusabsurde, disent-ils «, que défaire accroire

'S 5, p. 37. - î Ibid, g 4. p. 24. - 3 Pag. 37. - ♦ Conradi, etc., g 4 , p. 28. — 5 Ibid. p. 31 , 32. -^ • Ibid. p. 26.

SIXIÈME AVERTISSEMEIST

« à celui qui sait tout , qu'il n'a pas eu la science des « mots lorsqu'il a inspiré les auteurs sacrés , ou que « la force n'en était pas présenteàson esprit,pu qu'il « n'y a pas pris garde, ou qu'il n'a pu faire entrer « son lecteur dans sa pensée : en sorte qu'il lui « faille pardonner d'avoir parlé ignoramment et « inconsidérément; et que les hommes aient droit o de soutenir qu'il fallait choisir d'autres termes « que les siens pour bien faire entendre sa pensée , « ou du moins pour éviter et convaincre les héré- « sies; et que les leurs enfin sont plus propres à « conserver et à défendre ses vérités , que ceux dont «il s'est servi lui-même : » ce qui, disent-ils', •B n'est autre chose que de vouloir enseigner Dieu, « et lui apprendre à parler de ses vérités, au lieu « que nous le devrions apprendre de lui. »

Telle est la doctrine qu'on enseignait en Allemagne dans les académies de l'État de Brandebourg; celle de Striniésius, professeur en théologie de l'université deFrancfort-sur-l'Oder; celle de Conrad Bergius , ci-devant professeur en théologie de la même université, dont il publiait les écrits et recommandait la doctrine ; celle de Jean Bergius, de Grégoire Franc, une des lumières de la même académie, comme il l'appelle; celle de Martin Hundius ; celle de Thomas Cartvright , Anglais : celle de toute l'académie de Duisbourg dans le duché de Clèves, et de plusieurs autres docteurs célèbres dans la réforme , et qu'il cite aussi avec honneur. L'abrégé et le résultat de leur sentiment est « qu'il « ne faut ni tenir ni appeler personne hérétique, « lorsque dans les matières de la foi il souscrit à « toutes les expressions et manières de parler de « l'Écriture, et qu'il n'ose rien affirmer ou nier « au delà; mais qu'il se croit obligé à s'abstenir de « tout autre terme par une crainte religieuse, et de « peur de parler mal à propos des choses saintes : « et au contraire, on doit tenir pour schismatiques « tous ceux qui séparent un tel homme, comme « hérétique, de leurs assemblées et de leur culte ^. »

On voit par là où tous ces docteurs, la fleur du parti protestant, réduisent le christianisme contre les sociniens. Il n'est pas permis d'exiger d'eux la souscription des conciles de Nicée et de Constantinople, pour ne point ici parler des autres, ni de leur faire avouer, en termes formels , que le Saint-Esprit soit une personne et quelque chose de subsistant , ni qu'il soit égal au Père et au Fils, ni que le Fils lui-même soit proprement Dieu sans figure et dans le sens littéral , ni, en un mot, d'opposer aux fausses interprétations qu'ils donnent à l'Écriture, d'autres paroles que celles dont ils abusent pour tromper les simples. Ils n'ont qu'à répondre que s'ils refusent ces expressions , nécessaires pour découvrir leurs équivoques, et qu'ils ne veuillent pas dire, par exemple, que le Père, le Fils et le Saint- Esprit soient vraiment et proprement un seul Dieu éternel , c'est par respect pour l'Écriture et pour ses dogmes; c'est pour ne point enseigner Dieu, et entreprendre de parler mieux que lui de ses mys-

Conradi, elc, p. 25, 28. — » Jbid. g 4, n. 0, p. 3i.

tères : il faudra les recevoir dans les assemblées chrétiennes sans aucune note ; ce seront ceux qui les refuseront qu'il faudra noter comme schismatiques , et mettre prfr conséquent dans ce rang les conciles de Nicée et de Constantinople , et tous les autres qui ont obligé de souscrire à leurs formules de foi sous peine d'anathème.

Il ne sert de rien de répondre qu'on les reçoit, à la vérité, mais comme des infirmes dans la foi ; car ce serait être trop novice en celte matière, que d'ignorer que ces hérétiques n'en demandent pas davantage. Ces sociniens, qu'on appelle modérés, c'està-dire, dans la vérité, les plus déliés et les plus zélés de celte secte, ne vous iront pas dire à découvert que le Fils ou le Saint-Esprit , à proprement parler, ne sont pas Dieu. Ils vous diront simplement qu'ils n'osent assurer qu'ils le soient, ni mieux parler que le Saint-Esprit, ou se servir de termes qui ne soient pas dans l'Écriture. Ils tiennent le même langage sur tous les autres mystères. Au reste, vous diront-ils avec un air de modestie qui vous surprendra , ils ne veulent pas faire la loi , ni imposer à personne la nécessité de les en croire : trop heureux qu'on veuille bien les supporter, du moins à litre d'infirmes. Car, après tout, que leur importe sous quel nom ils s'insinuent dans les Églises.^ Dès qu'on leur permet de douter, on lève toute l'horreur qu'on doit avoir de leurs dogmes : l'autorité de la foi est anéantie, et il n'y a plus qu'à tendre le bras à toutes les sectes.

On voit donc en toutes manières que la pente de la réforme c'est l'indifférence. Car, à ne point se flatter, elle doit sentir que la doctrine qu'on vient de voir est tirée de ses principes les plus essentiels et les plus intimes. En effet , que pourraitelle répondre à ces docteurs, lorsqu'ils objectent que, d'imposer aux consciences la nécessité de souscrire à des expressions qui ne sont pas de l'Écriture , c'est leur imposer un joug humain ; c'est déroger à la plénitude et à la perfection des saints livres, et les déclarer insuffisants à expliquer la doctrine de la foi ; c'est attribuer à d'autres paroles qu'à celles de Dieu la force de soutenir les consciences chancelantes ' ? Mais si il'on admet ces raiso nnements tirés du fond et , pour ainsi dire , des entrailles du protestantisme , les fraudes des hérétiques n'ont point de remède, et l'Église leur est livrée en proie. Il faut donc avoir recours à d'autres maximes; il faut croire et confesser avec nous l'assistance perpétuelle de l'esprit donné à l'Église, non-seulemer)t pour conserver dans son trésor , mais encore pour interpréter les Écritures. Car si l'on n'est assuré de cette assistance, l'Église pourra se tromper dans ses interprétations : on ne saura si le consubstantiel est bien ou mal ajouté au Symbole : on ne pourra y souscrire avec une entière persuasion, ou, comme parle saint Paul , avec la plénitude de la foi » : on sera contraint d'en demeurer aux termes dont les hérétiques abusent , et on n'aura rien à dire à ceux qui offriront de souscrire à l'Écriture ; ce que nulle secte chrétierme ne refusera.

' Conradi, etc. , § 4, p. 30. — » Rom. iv, 20, Hebr. xi, 22.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

Il ne sert de rien de répliquer que ces auteurs ou quelques-uns d'eux semblent reconnaître « qu'on « a pu très-rarement et avec le consentement una- « nime de toute l'Église ajouter à l'Ecriture quel- « ques locutions ou quelque phrase, à condition « que l'équipoUence de ces locutions avec celles de « l'Ecriture serait manifeste, et presque sanscontro- « verse '. » Car cela visiblement ce n'est rien dire ; puisquesi ces expressions n'ajoutaient rien du tout à l'Écriture, et ne servaient pas à serrer de plus près les hérétiques , on les introduirait en vain : et toujours , quoi qu'il en soit , pour obliger les chrétiens à les recevoir, il faudrait présupposer une entière et indubitable infaillibilité « dans le consen- « teinent unanime de l'Église, et même dans un « consentement qui serait presque sans contro- « verse, » et de la plus grande partie; ce qui ne peut convenir avec l'esprit de la réforme. C'est pourquoi dès son origine elle a répugné à toutes ces additions et interprétations de l'Église. Il n'y en eut jamais de plus nécessaire à fermer la bouche aux ennemis de la divinité de Jésus-Christ, que celle du consubstantiel. Voici néanmoins ce qu'en dit Xuther » : « Si mon âme a en aversion le terme de « consubstantiel, il ne s'ensuit pas que je sois héré- « tique.... Ne me dites pas que ce terme a été reçu « contre les ariens : plusieurs et des plus célèbres « ne l'ont pas reçu, et saint Jérôme souhaitait « qu'on l'abolît. « C'est imposera saint Jérôme, c'est mentir à la face du soleil que de parler de cette sorte, à moins de vouloir compter parmi les plus excellents hommes de l'Église les ariens et les demiariens, qui seuls se sont opposés au consubstantiel de Nicée. Luther continue : « Il faut conserver la « pureté de l'Écriture : que l'homme ne présume « pas de prononcer de sa bouche quelque chose de « plus clair et de plus pur que Dieu n'a fait de la « sienne. Qui n'entend pas la parole de Dieu, lors- « qu'il s'explique par lui-même des choses de Dieu, « ne doit pas croire qu'il entende mieux l'homme , « lorsqu'il parlera des choses qui lui sont étran- « gères. » C'est précisément ce que nous disaient les auteurs qu'on vient de citer; et on voit, plus clair que le jour, qu'ils n'ont fait que prendre le sens et répéter les paroles du chef de la réforme. Il poursuit : « Personne ne parle mieux « que celui qui entend le mieux le sujet dont il « parle. Mais qui pourrait entendre les choses de « Dieu mieux que Dieu même? Qu'est-ce que les « hommes sont capables d'entendre dans les choses « divines? Que le misérable mortel donne donc « plutôt gloire à Dieu , en confessant qu'il n'entend « passes paroles; et qu'il cesse de les profaneb

« PAB DES termes NOUVEAUX ET PARTICULIERS,

« afin que l'aimable sagesse de Dieu nous demeure « toute pure et dans sa forme naturelle. » On voit par là qu'en conséquence des fondements sur lesquels il avait bâti sa réforme, il regarde comme opposé à la sagesse de Dieu le terme de consubstantiel ajouté à l'Ecriture dans le Symbole de la foi , et

' Citnradt, etc. p. TH. — ^ Luth, cont, Latom. BOSSUET. — TOlttE IV.

traite de profanation et de nouveauté cette addition si nécessaire du concile de Nicéc.

Selon ce même principe , Calvin a improuvé dans ce concile Dieu de Dieu, lumière de lumière , vrai Dieu du vrai Dieu, comme nous l'avons remarqué ailleurs; et dans un autre endroit, il donne pour règle , que « lorsqu'il s'agit de Diou , nous ne « devons pas être moins scrupuleux dans nos ex- « pressions que dans nos pensées : parce que tout « ce que nous pouvons penser par nous-mêmes d'un « si grand objet n'est que folie ; et tout ce que nous « en pouvons dire est insipide ' : » ce qui lui fait regarder les expressions qu'on ajoute à l'Ecriture <i comme étrangères , et comme une source de que- « relies et de disputes. » C'est encore ce que nous disent les sociniens sur le terme de consubstantiel et sur celui de Trinité , bien qu'ils soient consacrés depuis tant de siècles par l'usage de tout ce qu'il y a eu de chrétiens: en quoi ils suivent encore l'exemple de Luther, qui ne trouve « rien de plus froid « que ce petit mot Trinité, qu'aussi on ne lit point « dans l'Écriture 2. » C'était donc l'esprit de la réforme, dès sa première origine, d'ôter à l'Église toutes les interprétations qu'elle ajoutait à l'Écriture, quelque nécessaires qu'elles fussent, et de rompre toutes les barrières qu'elle avait mises entre elle et les hérétiques.

Conformément à cette doctrine de Luther et de Calvin , Zanchius , un des principaux réformateurs, donne pour règle « qu'il n'est pas permis d'interpré- « ter l'Écriture par d'autres termes que ceux dont « elle se sert , et qu'en avoir usé autrement a été la « causede tous les maux de l'Église ^ : « se servir de phrases humaines, c'est donner lieu, selon lui, à des sentiments humains 4. Cet auteur, sans contestation un des premiers delà réforme, ne se contente pas de poser le même fondement que Strimésius et les autres que nous avons cités; mais il en tife les mêmes conséquences en faveur des sociniens, puisque dans sa lettre à Grindal, archevêque d'York , qu'il fait servir de préface au livre qu'il lui dédie sur la Trinité, il parle des sociniens en ces termes : « Quelques-uns d'eux sont tombés dans ce senti- <i ment , non pas de bon cœur, mais par quelque « sorte de religion, à cause qu'ils craignentque, s'ils « confessaient et adoraient Jésus-Christcorame vrai « Dieu éternel, ils ne fussent blasphémateurs et « idolâtres. Il faut avoir quelque égard pour des « gens de cette sorte, puisque Jésus-Christ est venu « au monde pour eux, lui qui n'yest point venu pour « les réprouves^. » Voilà donc manifestement , selon cet auteur, ceux qui ne veulent ni croire ni adorer Jésus-Christ comme vrai Dieu éternel , exclus du nombre des réprouvés. Ils n'ont qu'à dire , ce qu'ils disent tous , que c'est par crainte de blasphémer et d'idolâtrer : Zanchius les sauve; et tous nos docteurs allemands n'ont fait que le copier, comme on a vu Il est donc, encore une fois, plus clair que le

» Instit. Uh. I , c. 13 , w. 3. — ' PosUlla maj. dam. Trin. - 3 ZuTwh. t. VIII, Tract, de Scrip. quœst. 12, c. a, rcj. 7. — * Reip. ad Examen. — * Zanch. Epist. ad Grhid.

SIXIEME AVERTISSEMENT

jour, qu'en rejetant l'autorité et l'infaillibilité de l'Eglise , la réforme a posé le fondement de l'indifférence des religions : de sorte que les protestants, qui entrent aujourd'hui en foule dans ce sentiment, ne font que suivre les pas des réformateurs et prendre le vrai esprit de la réforme.

M. Jurieu ne veut pas croire que les protestants d'Angleterre soient favorables à cette doctrine. Outre les preuves qu'on a tirées de l'aveu de ce ministre, j'ai pris soin de faire traduire fidèlement de l'anglais le témoignage d'un des plus célèbres auteurs de l'Église anglicane , dont le livre, intitulé La religion des protestants une voie sûre au salut, fut dédié par son auteur à Charles F'' , et dans la suite s'est rendu célèbre par le grand nombre d'éditions qu'on en a faites, et depuis peu par les extraits qu'on en a donnés au public. Il pose pour fondement ' que « comme pour bien juger de la religion catholique , « il faut la chercher non dans Bellarmin ou Baro- « nius , ou quelque autre de nos docteurs ; et l'ap- « prendre non de la Sorbonne , ni des jésuites , ni « des dominicains et des autres compagnies parti- « culières, mais du concile de Trente, dont les ca- « tholiques romains font tous profession de rece- « voir la doctrine : ainsi, pour connaître la religion « des protestants , il ne ifaut prendre ni la doctrine « de Luther, ni celle de Calvin ou de Mélanchton , « ni la Confession d'Augsbourg ou de Genève , ni « le Catéchisme de Heidelberg, ni les Articles de « l'Église anglicane, ni même l'Harmonie de toutes « les Confessions protestantes; mais ce à quoi ils « souscrivent tous comme à une règle parfaite de « leur foi et de leurs actions, c'est-à-dire, la Bible. « Oui, LA Bible, continue-t-il , la Bible seule « est la religion des protestants : tout ce qu'ils « croient au delà de la Bible et des conséquences

« NÉCESSAIRES, incontestables ET INDUBITA-

« BLES qui en résultent, est matière d'opinion et non « matière de foi. » Voilà déjà, comme on voit, tous ceux qui se disent chrétiens bien au large, de quelque secte qu'ils soient, puisqu'ils n'ont rien à souscrire ni à recevoir comme de foi , que la Bible seule et ses conséquences incontestables et indubitables , ce qui ne ferme la porte à aucune secte. « C'est la « mesure, dit-il , qu'il prend pour lui-même , c'est « celle qu'il propose aux autres ; et je suis , poursuit- » il, bien assuré que Dieu ne m'en demande pas da- « vantage. »

Dans la suite, il y appose la condition, non-seulement de croire que l'Écriture est la parole de Dieu, mais aussi de tâcher d'en trouver le sens et iVy conformer sa vie » : ce qui n'exclut encore aucun chrétien ; n'y en ayant point qui ne tâche ou jie se vante de tâcher de bien entendre l'Écriture et d'en trouver le vrai sens : de sorte qu'on ne peut exclure nulle secte du christianisme, puisqu'elles professent toutes ce qui seul est jugé nécessaire et suffisant pour le salut.

Ilappuie encore sur ce principe, en disant : « Que " les protestants conviennent de ces trois articles :

• Chap. C, « 2D. — 2 Ihid. n. 37.

1° Que les livres do l'Ecriture dont on n'a jamais douté sont certainement la parole de Dieu : 2» Que le sens que Dieu a eu dessein de renfermer dans ces livres est certainement vrai : 3" Qu'ils doivent faire tous leurs efforts pour croire l'Écriture dans son vrai sens, et y conformer leur vie : d'où il conclut qu'aucune erreur ne peut nuire au salut de ceux qui sont disposés de cette sorte; puisque les vérités mêmes à l'égard desquelles ils sont dans l'erreur, ils ne laissent pas de les croire d'une foi implicite : et pourquoi, demandet-il à un" catholique, une foi implicite en Jésus- Christ et en sa parole ne suffirait-elle pas aussi bien qu'une foi implicite à votre Église ' ? » Il n'y a personne qui n'entende la différence qu'il a entre le catholique qui Ait, je croisée que croit l'Église, et notre protestant qui dit, je crois ce que Jésus-Christ veut que je croie, et ce qu'il a voidu enseigner dans sa parole : car il est aisé de trouver ce que croit l'Eglise, dont les décisions expresses sur chaque erreur sont entre les mains de tout le monde; et s'il y reste quelque obscurité, elle est toujours vivante pour s'expliquer : de sorte qu'être disposé à croire ce que croit l'Église, c'esl expressément se soumettre à renoncer à ses propres sentiments, s'ils sont contraires à ceux de l'Église, qu'on peut apprendre aisément : ce qui emporte un renoncement à toute erreur qu'elle a condamnée. ISIais le protestant qui erre est bien éloigné de cette disposition; puisqu'il a beau dire, .Tecrois tout ce que veut Jésus-Christ et tout ce qui est dans sa parole : Jésus-Christ ne viendra pas le désabuser de son erreur, et l'Ecriture ne prendra non plus une autre forme que celle qu'elle a pour l'en tirer : tellement que cette foi implicite , qu'il se vante d'avoir en .Tésus-Christ et à sa parole, n'est au fond qu'une indifférence pour tous les sens qu'on voudra donnera l'Ecriture; et se contenter d'une telle profession de foi, c'est expressément approuver toutes sortes de religions

Ainsi dans cette demande du protestant, qui paraît si spécieuse , Pourquoi la foi implicite en Jésus-Christ n'est-elle pas aussi suffisante que la foi en votre Église! on peut voir quelle illusion est cachée dans les propositions qui ont la plus belle apparence. Mais sans disputer davantage, et pour s'attacher seulement à bien entendre notre docteur, il nous suffit d'avoir vu que cette foi dont il est content , Je crois ce que veut Jésus- Christ, ou ce qiC enseigne son Écriture, n'est autre chose que dire , Je crois tout ce que je veux et tout ce qu'il me plaît d'attribuer à Jésus-Christ et à sa parole : sans exclure de cette foi aucune religion ou aucune secte de celles qui reçoivent l'Écriture sainte , pas même les Juifs; puisqu'ils peuvent dire, comme nous , Je crois tout ce que Dieu veut , et tout ce qu'il a fait dire du Messie par ses prophètes : ce qui enferme autant toute vérité, et en particulier la foi en Jésus- Christ, que la proposition dont notre protestant s'est contenté.

' Ué}>. à la Tpréf. de son udvers. w. 2C.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

On peut encore former sur ce modèle une autre foi implicile que le mahométan et le déiste peut avoir comme le Juif et le chrétien : Je crois tout ce que Dieu sait : ou si l'on veut encore pousser plus loin, et donner jusqu'à l'athée, pour ainsi parler, une formule de foi implicite : Je crois tout ce qui est vrai, tout ce qui est conforme à la raison : ce qui implicitement comprend tout, et même la foi chrétienne; puisque sans doute elle est conforme à la vérité, et que notre culte, comme dit saint Paul ', est raisonnable.

Mais, pour nous restreindre aux termes de notre protestant anglais , on voit combien est vague sa foi implicite : Je crois Jésus-Christ et son Écriture, et quelle indifférence elle établit : d'où il conclut j que, « dans les contradictions apparentes qui se ! « rencontrent souvent entre l'Écriture, la raison et « l'autorité d'une part; et l'Écriture, la raison et « l'autorité d'autre part : si à cause de la diversité « des tempéraments , des génies, de l'éducation et « des préjugés inévitables par lesquels tous les es- « prits sont différemment tournés, il arrive qu'ils o embrassent des opinions différentes dont il ne «se peut que quelques-unes ne soient erronées, « c'est faire Dieu un tyran , et mettre l'homme au « désespoir, que de dire qu'on soit damné pour ce- « la ; il suffit , dit-il , pour le salut , que chacun , « autant que son devoir l'y oblige , tâche de croire « l'Écriture dans son vrai sens *. » Ce qu'il appuie enfin de ce raisonnement : « En matière de religion, « pour se soumettre il faut avoir un juge dont nous « soyons obligés de croire que le jugement est jus- « te : en matière civile, il suffit d'être honnête « homme pour pouvoir devenir juge ; mais en fait de « religion, il faut être infaillible. Ainsi n'y ayant « point déjuge infaillible, selon les maximes com- « munes de tous les protestants , il n'y a point de « juge à qui on doive se soumettre en fait de religion. « D'où il suit que dans ces matières chacun peut «garder son sentiment. Je puis, dit-il, garder « mon sentiment sans vous faire tort : vous pouvez « garder le vôtre sans me faire tort ; et tout cela « peut se faire sans nous apporter à nous-mêmes « aucun préjudice ^. »

Ce qu'il dit, qu'il n'y a point déjuge infaillible PU matière de religion, fait bien voir qu'il ne reconnaît point l'Écriture pour un vrai juge : car, d'ailleurs, il est bien certain qu'il la reconnaît pour infaillible; mais c'est qu'il entend bien que l'Écriture est une loi infaillible, et non pas un juge infaillible : puisqu'il ne faut qu'un peu de bon sens et de bonne foi pour voir qu'un juge est celui qui prononce sur les différentes interprétations de la loi ; ce que la loi elle-même visiblement ne fait pas , ni l'Écriture non plus.

Il est maintenant aisé de concevoir tout le raisonnement de notre auteur, et le voici en bonne forme : Quelque évidence qu'on veuille poser dans l'Écriture, elle n'est pas telle qu'il n'y ait diverses manières de l'entendre, dont quelques-unes sont des

' Rom. xri, I . - ' Rép. à la pr^f. n. 26.- ^ Ibid. c. 2. n. 17.

erreurs contre la foi; c'est pourquoi il y a deux règles suffisantes pour sauver les hommes : la première , de recevoir le texte de l'Écriture avec toutes ses conséquences nécessaires , incontestables et indubitables; la seconde, dans tout le reste où l'on pourrait errer contre la foi , de tâcher de croire l'Écriture selon son vrai sens, sans se condamner les uns les autres .- parce que pour condamner il faut être juge; et en matière de religion, juge infaillible : or, il n'y a point de juge de cette sorte. L'Église n'est pas infaillible : chaque particulier l'est encore moins dans ses sentiments : donc qu'on ne se juge point les uns les autres, et que chacun demeure innocemment et impunément dans son sens ; ce qui est en termes formels l'assurance du salut de chaque chrétien dans sa religion, déduite manifestement de ce qu'il n'y a point déjuge infaillible. Il n'y a donc point de milieu entre croire l'Église infaillible et sauver tout le monde dans sa religion; et ne pas être catholique, c'est nécessairement être indifférent.

Il ne faut pourtant pas dissimuler qu'en disant que chacun se sauve dans son sentiment, notre auteur y apporte la restriction, « que la différence « qui sera entre nous ne concerne aucune chose né- « cessaire au salut ; et que nous aimions tellement « la vérité, que nous ayons soin d'en instruire n notre conscience . et que nous la suivions cons- « tamment '. » Mais il faut voir quelles sont ces choses nécessaires au salut, et voici comment il les explique : « Touchant la difficulté de distinguer les « erreurs damnables d'avec celles qui ne damnent « pas, et les vérités fondamentales d'avec celles « qui ne sont pas fondamentales, je réponds que la « dispute qui est entre les protestants sur cette « question peut être facilement terminée. Car ou « l'erreur dont on parle est tout à fait involon- « taire, ou elle est volontaire à l'égard de sa cause. « Si la cause de l'erreur est quelque faute volon- « TAIRE et évitable, l'erreur même est criminelle, « et par conséquent damnable en elle-même. Mais « si je ne suis coupable d'aucune faute de cette na- « ture, SI j'aime la vérité, si je la cherche « AVEC SOIN , si je ne prends point conseil de la « chair et du sang pour choisir mes opinions , mais « de Dieu seul et de la raison qu'il m'a don- « NÉE ; si , dis-je , je suis disposé de cette sorte , et n que cependant, par un effet de l'infirmité humaine, « je tombe dans l'erreur, cette erreur ne peut être « damnable. » Voilà en termes formels la distinction des erreurs fondamentales et non fondamentales établie, non du côté des objets de la religion, ou sur la nature même de ces erreurs , mais sur la disposition de ceux qui y sont; et ce qui tranche en un mot la question des articles fondamentaux, cet auteur les réduit tous à celui-ci, de croire l' Écriture, et de tâcher de la croire dans son vrai sens > : voilà, dit-il, en un motfe catalogue des articles fondamentaux, et ce qui suffit au salut de tout homme : où l'on voit une tolérance parfaite,

' Hép. à lapréf. c. 3 , M 52. — '^Thid. n. 27,

SIXIÈME AVERTISSEMENT

et le salut accordé sur le fondement commun des indilférents, qui est de sauver tous ceux qui se servent de leur raison pour chercher la vérité dans l'Écriture.

Il n'y a qu'un seul remède à une si dangereuse maladie, qui tend manifestement à l'extinction du christianisme et de toute religion : c'est de chercher la vérité non par sa seule raison , mais avec l'Église , sous son autorité , sous sa conduite. Car s'il y a au monde un fait constant, c'est que la chercher tout seul , même dans la sainte Écriture, par son propre esprit , par son propre raisonnement, et non pas avec le corps et dans l'unité de l'Église, c'est la source de tous les schismes et de toutes les hérésies : et s'il y a un moyen solide d'éviter ce mal et toute innovation dans la foi , c'est celui de soumettre , non pas Dieu et son Écriture , comme on voudrait nous faire accroire que nous le pratiquons, mais son sentiment particulier sur l'intelligence de cette Écriture à celui de l'Église universelle ; et s'il y a un besoin pressant que l'expérience nous rende sensible, c'est celui que nous avons d'un tel secours.

Faute de vouloir s'en servir, notre protestant anglais, avec son amour prétendu pour la raison, pour la vérité , pour l'Écriture , est tombé comme les autres dans l'abîme de l'indifférence : comme les autres il a ôté à l'Église le moyen de discerner et de convaincre les hérétiques, en la réduisant avec eux aux termes précis de l'Écriture, et bannissant les interprétations qu'elle oppose aux mauvais sens qu'on lui donne. « Cette présomption , dit- « il • , avec laquelle on attribue le sens des hom- « mes aux paroles de Dieu , le sens particulier des « hommes aux expressions générales du Saint- « Esprit; et on oblige la conscience à les rece- « voir, sous peine de mort et de damnation : cette '<■ vaine imagination, que nous pouvons mieux « PARLER des choses de Dieu que par les paroles « de Dieu; cet orgueil qui nous porte à cano- « niser nos propres interprétations, et à user de « tyrannie pour les faire recevoir aux autres; n cette manière dont on ose restreindre la pa- « rôle de Dieu , la tirer de son étendue et de « SA GÉNÉRALITÉ, et ôter à l'entendement des « hommes cette liberté que Jésus-Christ et les « apôtres lui ont laissée: tout cela, dis-je,estet * a toujours été la seule source de tous les « SCHISMES de l'Église; c'est ce qui les rend im- « mortels; c'est ce qui met le feu dans tout le « monde chrétien ; c'est ce qui déchire en pièces « non-seulement la robe , mais encore les entrail- « les et les membres de Jésus-Christ, au grand « plaisir des Turcs et des Juifs : ridente Turca, « me dolente Judœo. Otez cette muraille de sÉ- <' pahation, et en un moment tous les chhé- « tiens SERONT UNIS : ôtez CCS manières de per- « sécuter, de brûler, de maudire, de damner les « hommes, parce qu'ils ne souscrivent pas aux

« paroles des HOMMES COMME AUX PAROLES DE

' Epp. à la pré/, n. 27, ci, n. 16.

•< Dieu; demandex seulement aux chrétiens de « croire en Jésus-Christ, et de n'appeler leur « maître qui que ce soit que lui seul. Que ceux qui « de bouche renoncent à l'infaillibilité , y re- « noncent aussi par leurs actions ; rétablissez les « chrétiens en leur pleine et entière liberté, de « ne captiver leur entendement qu'A l'Écriture « seule : et alors, comme les rivières quand elles « ont un libre passage courent toutes à l'Océan, « ainsi l'on peut espérer de la bénédiction de Dieii « que cette liberté universelle réduira incon- « tinent tout le monde chrétien à la vérité et à « l'unité. »

A qui en veut ce docteur, sinon manifestement à ceux qui voudraient obliger les ariens, les pélagiens, les sociniens et tous les autres hérétiques, à dire que Jésus-Christ est Dieu éternel ? que le Père , le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu souverainement et uniquement adorable, d'une même majesté et d'une même nature.? à dire quo Dieu et l'homme en Jésus-Christ sont une même et seule personne, à qui est due une seule et même adoration avec le Père et le Saint-Esprit? à dire qu'il y a un péché originel véritablement transmis de notre premier père jusqu'à nous ? a dire que la grâce intérieure est absolument nécessaire à chaque action de piété? à dire que les damnés auront à souffrir la peine d'un feu étemel autrement que saint Jude ne l'a dit des habitants de Sodome et de Gomorrhe = , ou autres choses semblables ? et, en un mot, à qui en veut-il , si ce n'est à ceux qui voudraient pousser les hérétiques, quels qu'ils soient, au delà des expressions de l'Ecriture, qu'ils détournent, comme dit saint Pierre % à un mauvais sens; et les tirer de leur étendue et de leur généralité, comme parle notre Anglais.?

C'est sur ce pied qu'il travaillait à la réunion du christianisme : sur le pied de M. d'Huisseau, ministre de Saumur, que nos prétendus réformés ont condamné : très-bien, selon les principes de l'Église catholique; mais très-mal, selon les principes delà réforme : très-bien , en présupposant que l'Église est infaillible dans ses interprétations , et qu'elle a droit d'obliger tous les chrétiens à s'y soumettre ; mais très-mal , en s'attribuant à eux-mêmes , par leurs actions , une infaillibilité qu'ils renonçaient en paroles, selon que leur reproche cet Anglais : car c'est en présupposant cette autorité et infaillibiHté de l'Église, qu'ils condamnent des chrétiens prêts à souscrire à l'Écriture sainte et à toutes ses expressions , sans en refuser aucune , sans aussi y rien ajouter : pour cette raison seulement qu'ils ne veulent pas se soumettre aux interprétations de l'Église, ni renoncer à la liberté qu'ils prétendent que Dieu a donnée de s'en tenir précisément à la parole de l'Écriture dans sa généralité.

C'est ainsi , connne l'on a vu , que l'ont entendu non-seulement Strimésius et les auteurs qu'il allègue , mais encore, dès l'origine de la réforme, Luther, Calvin, Zanchius, et les protestants anglais

' Jud. 7. — » II. Petr. i\\, 10.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

in

ronime les autres. Chillingworth , qui est celui qu'on vient d'entendre, en est une preuve convaincante, parce que son livre a paru avec une approbation authentique et des éloges extraordinaires des théologiens d'Oxford. Aussi est-ce un des plus suivis de tous leurs docteurs. Il s'est formé en Angleterre , sur ses principes , une secte qui est répandue dans toute l'Église anglicane protestante, où l'on ne parle que de paix et de charité universelle. Les défenseurs de cette paix se donnent eux-mêmes le nom de latitudinariens, pour exprimer l'étendue de leur tolérance, qu'ils appellent charité et modération , qui est le titre spécieux dont on couvre la tolérance universelle. On ne peut nier que cette doctrine ne se rende commune en Angleterre : et s'il faut , parmi ceux qui la défendent à présent, que je produise un auteur connu, je nommerai, sans hésiter, M. Burnet. C'est lui qui , pour lier les mains au magistrat sur les affaires de la religion , donne pour principe général que « nos pensées, qui regardent Dieu , « et les actions , qui sont les effetsde ces pensées, ne « sont point de son ressort ' . » M. Jurieu , qui montre aujourd'hui tant de zèle pour l'autorité du magistrat, n'a qu'à s'attaquer à cet auteur. Mais il lui dira beaucoup d'autres choses qui lui déplairont davantage. Il lui dira que l'hérésie n'est rien du tout « que l'opiniâtreté dans une erreur, aprèsêtre con- « vaincu que c'est une erreur : » ce qui réduit l'hérésie à rien; puisque, selon cette définition, il n'y a rien en soi qui soit hérétique , et par conséquent aucune erreur qu'il ne faille tolérer. Il lui dira que « selon lesprincipes de l'Église romaine, qui se croit « infaillible, l'intolérance est plus aisée à soutenir » ; » mais qu'elle ne peut subsisterdans une Église comme la leur, «qui ne prétend rien davantage qu'un pou- « voir d'ordre et de gouvernement , et qui ne nie « pas qu'elle ne puisse se tromper. » Il conclura de ce principe , qu'on ne doit « pas être trop prompt « <\ juger mal de ceux qui sont d'un autre senti- « ment que nous , ou agir avec eux d'une manière « rigoureuse; puisqu'il est possible qu'ils aient

« BAISON ET QUE NOUS AYONS TOBT ^ : « ce qui

lui fait appeler la rigueur de ce qu'on appelle l'Église anglicane, envers les non-conformistes,

LABAGEli'UNE PEBSÉCUTION INSENSÉE^.

Pour sauver les variations qu'on ifnpute aux protestants, il répond qu'ils n'ont jamais varié swr le Symbole des apôtres , ni sur les dix commandements * : deux pièces où sont contenus tous les ar- .ticlcs de foi ; le reste , qu'on a inséré dans les Confessions de foi des protestants , n'étant, selon lui, que des vérités théologiques dont les principes de la réforme ne permettent pas qu'on impose les décisions aux autres hommes , ni qu'on les oblige à les signer, ni à en Jurer l'observation.

Voilà bien, pour M. Jurieu, un autre adver- .saire qu'un M. Huet, et que les autres ministres qu'il étonne par ses injures, qu'il accable par la crainte d'être déposés. Celui-ci méprise autant ses

• Prèf. sur Lad. p. 18. - ^'ttbid. p. 30. - ^ Ibid. p. 39 , 40. — ' Jbid. p. 46 , 47. — * Rem. sur les Méth. dtt cierge de France i Méth. 16 , p- 168, art. 3.

censures que ses emportements et sa véhémence : et s'étant si hautement déclaré pour la tolérance universelle, il ne trouvera pas mauvais que M. Papin rende publiques les lettres qu'il lui a écrites pour autoriser cette doctrine, et le discours de Strimésius qu'on vient de citer, c'est-à-dire l'indifférence la plus déclarée qu'on ait jamais vue.

Il ne reste plus maintenant que de trancher , en un mot , une équivoque de quelques-uns de ces docteurs protestants qui ne veulent pas qu'on les mette au nombre des indifférents , parce que , disentils, bien éloignés d'admettre l'indifférence des religions, ils reconnaissent qu'il y en a une meilleure que les autres , plus certaine , plus vraie , si l'on veut , à laquelle il faut tâcher de parvenir par l'intelligence de l'Écriture , qui est la protestante ou la réformée ; mais tout cela c'est se moquer, puisqu'on a vu qu'en tâchant et en s'etfforçant , à la manière qu'ils disent , de bien entendre l'Écriture, on n'en est pas moins sauvé , bien qu'on demeure toujours, et jusqu'au dernier soupir, comme on était ; qui est précisément ce qu'on appelle l'indifférence des religions, puisque dans le fond on se sauve en toutes; et l'expérience fait voir qu'il n'v a , ni ne peut y avoir, aucun remède à un si grand mal, qu'en croyant , avec les catholiques, que jamais on ne tâche et on ne s'efforce comme il faut, jusqu'à ce qu'on en vienne enfin , par ses efforts , à soumettre de bonne foi son jugement à celui de l'Église.

Après cela , mes chers frères , il ne faut point s'étonner que tout tende, dans votre réforme , à l'indifférence des religions, ni qu'une infinité de gens aient dit à M. Jurieu que l'Église anglicane, qu'il appelle l'honneur de la réforme, y tende visiblement comme les autres, puisque nous venons de voir, dans ces principaux docteurs, des témoignages si précis de ce sentiment.

Sans encore sortir de l'Angleterre, la secte des indépendants est venue manifestement de la même source ; et Jean Hornebeck , un des plus célèbres docteurs de l'académie d'Utrecht , en est un bon témoin, lorsqu'il écrit, dans le livre où il fait le recueil des sectes ' , « qu'ils rejettent toutes les for- « mules , tous les catéchismes , tous les symboles , « même celui des apôtres. Ils croient, dit-il, qu'il « faut éloigner toutes ces choses comme apocry- « phes , pour ne s'en tenir qu'à la seule et unique « parole de Dieu. » Un autre, que le même auteur met au rang des enthousiastes , ou prétendus inspirés, qui n'était point ignorant, principalement en hébreu , ni de mauvaise vie , disait qu'il n'y avait « plus d'Église depuis les apôtres , parce qu'il n'y « avait plus d'infaillibilité sur la terre, et que les « docteurs qui n'en avaient point ne s'en vantaient « pas moins de parler au nom de Dieu. » Un autre concluait de là, « que jusqu'à ce qu'on fût «convenu quelle doctrine on aurait à suivre, il « fallait établir des assemblées où Ton ne lût que le « simple texte de l'Écriture sans glose ni exposi- « tions ; qu'on ne prononcerait autre chose dans les

• Summa Controv. Ub. U) de BrvvHislri, p. 6^6.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

« chaires, et que tous les livres de religion, ex- « cepté l'Écriture seule, seraient portés au magis- <■ trat '. » Sur ce fondement, il faisait \eplan d'une Église non partiale : il avait même composé un livre sous ce titre, et un autre qu'il intitulait La diminution des sectes. C'était visiblement le même dessein où sont entrés les docteurs qu'on vient de produire. Il n'y avait, pour unir les sectes, que de permettre de croire , de dire et d'écrire tout ce qu'on voudrait. C'est sauver tous les hérétiques sans les convertir, sans les ramener à la tige d'où toutes les sectes sont sorties, sans y songer seulement; et, au contraire, en laissant oublier aux chrétiens, s'il se pouvait, ce principe d'unité sur lequel le Fils de Dieu a fondé son Église, pour substituer à sa place le caractère de division, qui est dans le royaume de Satan le principe de sa désolation inévitable, conformément à cette parole : Tout royaume divisé en lui-même sera désolé, et les maisons en tomberont les unes sur les autres'. On voit par là quels prodiges l'ennemi du genre liumain voulait introduire sous prétexte de piété ; c'est le vrai mystère d'iniquité, ^ c'est-à-dire la plus dangereuse hypocrisie, sous couleur de rendre respect à la parole de Dieu, et parla l'indifférence des religions, afin de préparer la voie à la grande apostasie qui doit arriver ,> et à la révélation de r Antéchrist^ : et tout cela fondé sur cette maxime, que les interprétations de l'Église ne pouvant être plus infaillibles qu'elle-même, il demeure libre aux chrétiens de rejeter les plus authentiques, et de ne se réserver que le simple texte, à condition de le tourmenter et le tordre à sa fantaisie , jusqu'à ce qu'enfin on l'ait forcé à ne plus violenter le sens humain; qui est le but où se termine le socinianisme, et, comme on a vu , le parfait accomplissement de la réforme des protestants.

C'est par là aussi qu'il s'élève de tous côtés au milieu d'eux tant de sectes de fanatiques : parce que d'un côté étant constant que l'Écriture, dont on abuse en tant de manières, a besoin d'interprétation, et, de l'autre, celles de l'Église paraissant douteuses ou suspectes aux protestants par les principes de la secte; on est contraint, pour avoir un interprète infaillible , de s'attribuer une inspiration, un instinct venu du Saint-Esprit : d'où l'on est mené pas à pas au mépris du texte sacré, comme l'expérience le fait voir ; tous ces inspirés prétendant enfin être affranchis delà lettre, comme d'une sujétion contraire à la liberté des enfants de Dieu : et ainsi, par la plus grossière de toutes les illusions, une révérence malentendue de l'Écriture conduit enfin les esprits à la mépriser.

Pour éviter ces extrémités si visiblement pernicieuses, l'Église catholique, toujours assurée de l'esprit qui l'anime et la dirige, n'a aussi jamais hésité à donner dès les premiers temps comme a u thentiques ses interprétations unanimes : en quoi, loin de croire qu'elle eût dérogé à l'autorité des livres

' Sumnia Contrôla hb. lo de BrovnUlri, p. 43fi, 437. — » Luc. XI, 17. - ' //. Thess. Il, 7. — * Ibid.

saints, elle a au contraire toujours regardé ses explications comme étant le pur esprit de l'Écriture , et ses traditions constantes et universelles comme faisant avec l'Écriture un seul et même corps de révélation.

C'est le seul moyen laissé aux fidèles , dans une doctrine aussi haute que celle du christianisme , et dans une aussi grande profondeur que celle de l'Écriture, d'entretenir parmi eux l'unité que leur ordonne saint Paul , en leur disant : Soyez d'un même cœur et d'une même âme, ayant tous les mêmes sentiments '. Ce qui devait commencer par la foi ; puisque le même saint Paul a dit encore : Un setd corps et un seul esprit, un seid Seigneur, une seule foi, un seul baptême *. Pour trouver cette unité de la foi dans une si effroyable multiplicité de sentiments et de sectes, on voit à quoi il faut réduire la foi chrétienne , et dans quelle généralité il faut prendre l'Écriture. Nos indifférents, qui en ont honte, et des divisions où l'on tombe par la méthode qu'ils proposent pour entendre ce divin livre , croient y trouver un remède en faisant peu de cas des dogmes spéculatifs et abstraits, comme ils les appellent , et ne vantant que la doctrine des mœurs. C'est la maxime de ces latitudinaristes dont nous venons de parler, qui disent que c'est dans les mœurs qu'il faut rétrécir la voie du ciel , en la dilatant pour les dogmes. Tout consiste à bien vivre, disent nos indifférents ; et l'Écriture n'a làdessus aucune obscurité , ni le christianisme aucun partage. Mais c'est encore, sous le prétexte de la piété, la plus fine et la plus dangereuse hypocrisie. Car, d'abord, pourquoi ne vouloir pas que captiver son intelligence, sous des mystères impénétrables à l'esprit humain , soit une chose qui appartienne à la doctrine des mœurs , et une partie principale du culte de Dieu, puisque c'est un des sacrifices qui coûte le plus à la nature, et qui est en soi des plus parfaits ? Et pourquoi ne sera-ce pas encore un des exercices de la charité, de réduire les vrais chrétiens à la même foi , en rendant obéissance à la même Église, et par là étouffer les dissensions, les inimitiés, les aigreurs et les autres maux de cette nature, parmi lesquels saint Paul a compté les hérésies et les sectes^ , comme une source immortelle des divisions que l'esprit de Jésus-Christ devait éteindre? C'est de cela néanmoins que nos parfaits chrétiens font peu d'état; et ils ne parlent que de bien vivre , comme si bien croire n'en était pas le fondement. Mais pour nous restreindre simplement à ce qu'ils appellent les mœurs, où ils semblent vouloir renfermer toute la religion : les sociniens , et les autres qui les vantent tant, n'ont-ils pas été les premiers à censurer les commencements de la réforme , où l'on avait refroidi la pratique des bonnes œuvres, en enseignant clairement qu'elles n'étaient pas nécessaires à la justification ni au salut, non pas même l'amour de Dieu; mais la seule foi des promesses, ainsi que nous l'avons souvent démontré ? Les mêmes sociniens ne prouvaient-ils pas invinciblement, aussi bien que les catholiques, qu'il

» Phil. 11, 3. — ' Eph. IV, 4, 6. - ' Gai. V, 20.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

n'y aricii de plus pernicieux aux bonnes mœurs que l'inamissibilité de la justice, la certitudedu salut, et enfla l'imputation de la justice de Jésus-Christ, de la manière dont on l'enseignait dans la réforme ? C'en est assez pour les convaincre qu'il peut se trouver dans l'Écriture , sur les mœurs comme sur les dogmes, de ces généralités où se cachent tant d'opinions et tant d'erreurs différentes. Que si l'on se met à raisonner (et on ne le fait que trop) sur la doctrine des mœurs , sur les inimitiés, sur les usures , sur la mortification , sur le mensonge , sur la chasteté, sur les mariages; avec ce principe qu'il faut réduire l'Écriture sainte à la droite raison , où n'ira-t-on pas? N'a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les protestants , et en spéculation et en pratiques ? Et ne sera-t-il pas aussi facile de persuader aux hommes que Dieu n'a pas voulu porter leurs obligations au delà des règles du bon sens , que de leur persuader qu'il n'a pas voulu porter leur croyance au delà du bon raisonnement ? Mais quand on en sera là , que sera-ce que ce bon sens dans les mœurs ; sinon ce qu'a déjà été ce bon raisonnement dans la croyance, c'est-à-dire, ce qu'il plaira à un chacun? Ainsi nous perdrons tout l'avantage des décisions de Jésus-Christ : l'autorité de sa parole , sujette à des interprétations arbitraires , ne fixera non plus nos agitations , que ferait la liberté naturelle de notre raisonnement ; et nous nous reverrous replongés dans les disputes interminables , qui ont fait tourner la tête aux philosophes. De cette sorte, il faudra tolérer ceux qui erreront dans les mœurs comme ceux qui erreront sur les mystères ; et réduire le christianisme, comme font plusieurs , à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain, en quelque sorte qu'on l'applique et qu'on le tourne après cela. Combien ont dogmatisé les anabaptistes et les autres enthousiastes ou prétendus inspirés , sur les serments , sur les châtiments , sur la manière de prier, sur les mariages , sur la magistrature et sur tout le gouvernement ecclésiastique et séculier : choses si essentielles à la vie chrétienne! Les sociniens , qui ne vantent avec les indifférents que la bonne vie et la voie étroite dans les mœurs , combien se mettent-ils au large lorsqu'ils ne soumettent aux peines de la damnation et à la privation de la vie éternelle que les habitudes vicieuses : Jusque-là que Socin lui-même n'a pas craint de dire que « le meurtrier, ou l'homicide qui est jugé digne « de mort, et qui ne peut avoir de part à la vie « éternelle , n'est pas celui qui a tué un homme ou « qui a commis un acte d'homicide , mais celui qui a « contracté quelque habitude d'un si grand crime • ! » Il n'y a rien de plus inculqué dans ses ouvrages que cette doctrine. C'est aussi le sentiment de la plupart de ses disciples, et entre autres de Crellius, un des plus célèbres , et qui est estimé parmi eux un des plus réguliers sur la doctrine des mœurs : et néanmoins il fait consister dans ïhabitude ta nature du

' Soc. m cap. 3, i. Ep. Jo. il, 6, t. i. Bib. Frat. p. 194. Ibid. ad V, 14, p. 202. Ibiii. quod rrgtii Pot. etc. i, p. I9i, etc.

péché qui exclut de la vie éternelle' : et encore plus expressément il distingue deux sortes de péchés , « dont les premiers , dit-il, sont très-griefs et très- « énormes de leur nature ou en approchent beaur « coup, dans lesquels celui qui espère la vie éternelle « et qui a la crainte de Dieu , ou ne tombe jamais, « ou il n'y tombe que lorsqu'il est fort pressé par « les désirs de la chair, ou faute d'y penser et par « quelque sorte d'imprudence. » On voit d'abord que ces péchés , quelque énormes qu'il les représente, ne lui paraissent incompatibles ni avec la crainte de Dieu , ni avec l'espérance du salut , que lorsqu'on y tombe souvent, et avec une malice déterminée. « Et pour les autres péchés , continue-t-il , qui ne « sont pas si énormes et où l'on tombe plus facile- « ment, comme la colère, le désir des voluptés il- « licites qui ne va point jusqu'à l'acte, et l'ambition « désordonnée : si on ne les combat pas dans leur « naissance et qu'on leur lâche la bride, je ne crois « pas qu'on puisse espérer le salut. Mais si l'on « combat avec sa passion et qu'on s'occupe à la ré- « primer , en sorte qu'on gagne deux choses sur « soi-même, l'une souvent de l'éteindre et la bannir « de son esprit, l'autre de l'affaiblir et d'en empê- « cher en quelque sorte l'effet : je n'dte pas à un « tel homme l'espérance du salut. »

On voit par là de quelle indulgence il use envers les péchés. Car pour ce qui regarde les plus énormes, lors même qu'on les commet en effet, il ne veut pas qu'ils excluent la crainte de Dieu ni l'espérance du salut , si l'on y tombe rarement , et que ce soit par emportement et par quelque sorte d'inconsidération : car il ne veut même pas que l'inconsidération soit pleine et entière ; et pour les péchés de pensée, de consentement ou de volonté, tel qu'est par exemple le désir d'un plaisir illicite , encore que Jésus-Christ ait égalé ce désir à un adultère » : selon ce nouveau docteur, pour ne pas être damné par un tel crime, il suffit de ne pas lâcher tout à fait la bride à sa convoitise, et d'en empêcher, comme il le dit, non pas entièrement , mais en quelque sorte, l'effet; qui est un des plus grands affaiblissements qu'on pût inventer de la doctrine de l'Évangile. Mais de peur encore d'en dire trop , ou de rendre trop difficile le chemin du ciel , il excuse ces sortes de pécheurs, lorsqu'ils sont entraînés au péché par de violentes tentations venues ou du naturel ou de l'habitude. Il est vrai qu'il y ajoute deux conditions : l'une, de n'avoir /ja* e?* ew soi-même plusieurs de ces dispositions criminelles; l'autre, d'en récompenser le péché par d'excellentes vertus, comme font la charité et l'aumône. Mais cela lui paraît encore trop dur : « et quand , « dit-il , on aurait plusieurs de ces mauvaises dispo- « sitions , et qu'on n'aurait point de ces excellentes « vertus , je n'oserais ni accorder ni refuser le salut « à des hommes qui seraient en cet état. »

Il n'est pas ici question de les sauver de la damnation par une sincère et véritable pénitence de

> Eth. Christ, lib. H, r. 5, /. IV, p. 287. Resp. ad 3. Sto. in quœst. — ' Miitlh. V, 28.

leurs fautes, car c'est de quoi on ne parle pas dans tous ces discours; et on sait que tous les péchés, même les plus énormes , comme les plus délibérés et les plus fréquents, sont pardonnables en cette sorte : il s'agit de trouver dans le péché des excuses au péché même; et voilà ce qu'en ont pensé ceux de tous les protestants qui se piquent le plus de conserver entière la règle des mœurs. On voit en cet endroit combien ils sont relâchés; ailleurs ils sont rigoureux jusqu'à l'excès, puisqu'ils s'accordent avec les anabaptistes à condamner parmi les chrétiens les serments, la magistrature, la peine de mort et la guerre, quoique entreprise par autorité publique , quelque juste qu'elle paraisse d'ailleurs '.

Ceux de qui nous venons de voir d'un côté les relâchements , et de l'autre les rigueurs excessives , sont constamment ceux des protestants qui ont le plus secoué le joug de l'autorité : ce sont aussi visiblement ceux qui se sont le plus égarés , non-seulement dans les mystères de la religion , mais encore dansladoctrinedes mœurs, qu'ils se vantentde mieux observer que tous les autres. Socin , Wolzogne, et les autres, disent que l'usure n'est pas un péché selon les lois chrétiennes » : en quoi il faut avouer qu'ils ne dégénèrent pas de la doctrine commune des prolestants. Sans parler des autres erreurs des sociniens dans la matière des mœurs , on sait la liberté qu'ils se donnent tous les jours sur la dissimulation et sur le mensonge ; et cela dans la matière la plus sérieuse qu'on puisse traiter parmi les hommes , qui est celle de la religion. Pour peu que les princes grondent , ils se cachent sous tel manteau que vous voulez, et ne s'embarrassent point de l'hypocrisie. On voit donc plus clair que le jour, que pour soutenir les mœurs , comme pour soutenir la foi , il y faut ce ferme fondement d'une autorité infaillible, qui empêche l'esprit de s'égarer dans les interprétations qu'une vaine subtilité pourra donner à l'Écriture sur cette matière comme sur toutes les autres; et vanter les mœurs sans cela, c'est, sous prétexte de les établir, les détruire et en laisser la règle à l'abandon.

C'est aussi pour obvier à tous ces maux qu'on nous avait donné dans le Symbole Vartide de l'Eglise catholique, où nous trouvons tout ce que saint Paul nous avait montré par ces paroles : Un seul corps et un seul esprit, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ^. Mais la réforme a mis les mains sur cette unité qui devait être inviolable : elle a transformé l'Église universelle en un amas de sociétés ennemies, qui ne laissent pas, dit M. Jurieu, d'être « unies au corps de l'Église chrétienne, « fussent-elles en sehisme les unes contre les autres « jusques aux épées tirées <. » C'est ainsi qu'il nous a formé le royaume de Jésus-Christ sur le modèle de celui de Satan. Les autres ont poussé à bout le prin-

' Soc. Tracl. de Magist. cont. Pal. t. il , p. 5. H'olzog. imtr. ad util. Icct. N. T. c. 4, 2. <. I, p. 251, 290. Annot. fiU quasi de Magist. ibid. 65 et seq. — * Soc. ad Christoph. Morst. Ep. 4, t.i,p. 455. TVolzog. comni- in Luc. c. 6,v. 3V, 1. 1, p. &92. - 3 Eph. IV. 4, 6. — ♦ Prrjug. p. 5. Far. liv.

cipe que ce ministre avait posé : ils ne trouvent ce seul corps ni ce seul esprit de saint Paul , qu'en s'accordant à compter pour rien , par rapport au salut éternel , toutes les divisions sur les mystères : ni V unité de la foi , qu'en la faisant consister dans les pliK vagues généralités, et en s'élevant au-dessus de toutes les décisions et interprétations de l'Église : ni enfin celle du baptême, qu'en sauvant généralement toutes les sectes où on le reçoit; sans remonter à la source d'où est dérivée cette eau salutaire, et d'où tous les hérétiques l'ont emportée.

Que si maintenant on veut savoir comment nos indifférents sont disposés envers l'Église romaine , qui seule se tient à la tige de son unité primitive, il ne faut qu'entendre Strimésius que nous avons tant cité, ou plutôt Jean Bergius, un de sjBs auteurs, qui parle ainsi : « Si les papistes ne voulaient point nous « obliger à leurs propres et particulières explications, « et qu'ils cessassent de nous juger sur cela, mais « qu'ils nous laissassent jouir des paroles et des ex- « plications de Jésus-Christ , tout irait bien • : » c'est-à-dire qu'îV les faudrait recevoir du moins à titre d'infirmes *, Gomme on fait les sociniens (car c'est de quoi il s'agissait ) , et les mettre par conséquent au rang des vTais chrétiens, qui pourraient se sauver dans leur religion. Ainsi l'Église romaine pourrait avoir part à cette commune confédération des chrétiens , que l'on propose aujourd'hui sous le nom de tolérance , si , sans obliger personne aux interprétations qu'elle a reçues de tout temps, elle voulait se contenter d'une souscription générale, aux termes de l'Écriture , qu'elle pourrait faire avec aussi peu de peine que les autres religions. Car encore qu'elle reconnaisse des traditions non écrites, tout le monde lui rend ce témoignage, qu'elle fait profession de ne rien admettre qui soit contraire à l'Écriture : son fondement étant celui-ci , qu'il y a une parfaite uniformité dans tout ce qu'ont dit les apôtres, soit de vive voix, soit par écrit. Elle souscrit donc sans difficulté, avec tout le reste des chrétiens, à l'Écriture sainte, comme à un livre inspiré de Dieu et immédiatement dicté par le Saint- Esprit; et elle ne se trouve excluse de cette prétendue société, qu'à cause qu'elle est et sera toujours par sa propre constitution opposée à l'indifférence des religions, et en un mot, comme parle M. Jurieu, la plus intolérante de toutes les sectes chrétiennes^.

De cette sorte on voit clairement que ce qui rend cette Église si odieuse aux protestants , c'est principalement, et plus que tous les autres dogmes, sa sainte et inflexible incompatibilité , si on peut parler de cette sorte; c'est qu'elle veut être seule, parce qu'elle se croit l'épouse , titre qui ne souffre point de partage ; c'est qu'elle ne peut souffrir qu'on révoque en doute aucun de ses dogmes , parce qu'elle croit aux promesses et à l'assistance perpétuelle du Saint-Esprit. Car c'est en effet ce qui la rend si sévère, si insociable, et ensuite si odieuse

> Slrim. Themata. Theolog. S 2, p. 38. - • ' lUd. a^ — ' Jur. Letl. paslor. auxfld. de Paris, clc.

SDR LES LETTRES DE M. JURIEU

à toutes les sectes séparées, qui la plupart au commencement ne demandaient autre chose sinon qu'elle voulût bien les tolérer, ou du moins ne les pas frapper de ses anathèmes. INIais sa sainte sévérité et la sainte délicatesse de ses sentiments ne lui permettaient pas cette indulgence , ou plutôt cette mollesse; et son inflexibilité, qui la fait haïr par les sectes schismatiques , la rend chère et vénérable aux enfants de Dieu ; puisque c'est par là qu'elle les affermit dans une foi qui ne change pas, et qu'elle leur donne l'assurance dédire en tout temps comme en tout lieu : Je crois l'Église catholique : parole qui ne veut pas dire seulement , je crois qu'il y a une Église catholique et une société où tous les enfants de Dieu sont recueillis; mais encore et expressément , je crois qu'il y a une Église catholique et une société unique, universelle, indivisible, où la vérité de Jésus-Christ, qui est la vie et la nourriture des chrétiens , est toujours immuablement enseignée : ce qui emporte non-seulement, je crois qu'elle est , mais encore, je crois sa doctrine, sans laquelle elle ne serait pas , et perdrait le nom d'Église catholique. Et de même que Jésus-Christ disait hautement et sans craindre d'être repris : Qui devons tne convaincra dépêché^? ce qui était un des caractères de sa divinité ; ainsi l'Église catholique, sa vraie et unique épouse, appuyée sur sa protection et sur sa promesse , dit hardiment à toutes les sectes qui ont rompu avec elle : Qui de vous me convaincra d'avoir innové? Et c'est là ce qui rend sensible que Dieu est en elle. Car comme ce qui vériOe cette parole du Sauveur, Qui de vous me convaincra de péché? c'est- qu'encore qu'on ait pu dire en général , Cet homme est un séducteur, et autres choses semblables ; dans le fait particulier on n'a jamais pu ni le convaincre d'aucune erreur dans sa doctrine , ni marquer avec tant soit peu de vraisemblance aucune irrégularité dans sa vie. De même , si on ose en quelque façon lui comparer son Église, soutenue de son secours et éclairée de son esprit, on a bien pu en général lui reprocher des innovations; mais on n'a jamais pu ni on ne pourra jamais lui démontrer, par aucun fait positif, ni qu'elle ait changé aucun de ses dogmes, ni qu'elle ce soit jamais séparée du tronc où elle avait été insérée, ou de la pierre sur laquelle elle avait été bâtie. Au lieu donc qu'elle n'a jamais vu naître de secte à qui elle n'ait pu dire aussitôt , hardiment et sans qu'on le pût nier : Voilà votre auteur, voilà votre date, et vous n'étiez pas hier ; en sorte qu'elle leur montre à toutes sur le front le caractère ineffaçable de leur nouveauté : personne n'a jamais pu et par conséquent ne pourra jamais lui montrer la même chose par aucun fait positif. Car elle a fait en tout temps et fait encore une si haute profession de ne jamais rien changer dans sa doctrine, que pour peu qu'elle y eût changé, ou qu'elle y changeât, elle ne pourrait soutenir son caractère, et perdrait tous ses enfants. C'est donc là le fondement inébranlable et la pierre sur Inquelle est appuyée la

• yonn. vni, 48.

foi des humbles chrétiens ; c'est que , par la constitution de l'Église où ils ont à vivre, la nouveauté dans la doctrine leur y est toujours sensible; et, comme nous l'avons dit, toujours réduite à ce fait constant : on croyait hier ainsi; et on varie dans la foi , si aujourd'hui on ne croit de même. Sur ce fondement, il est clair que ne point vouloir varier et demeurer dans l'Église, c'est la même chose. C'est ce qui fait que l'Église ne varie jamais ; et la maxime contraire fait que les fausses Églises , et en particulier la réformée , est exposée à varier toujours : puisque , dès qu'elle a trouvé un seul moment où elle est forcée d'avouer qu'il fallait changer la foi de ceux par qui on avait été instruit , baptisé , communié, ordonné, c'est-à-dire, la foi d'hier; elle n'a plus de raison de ne pas changer celle qu'elle embrasse aujourd'hui.

Aussi , lorsqu'on lui objecte des variations , on peut voir ce qu'elle répond. « Quand tout ce que dit « M. de Meaux serait vrai, » quand il aurait bien prouvé les variations de nos Églises, « il n'aurait « gagné, dit M. Burnet ', que ce que nous lui accor- « dons, sans qu'il se donne la peine de le prouver; « c'est que nous ne sommes ni inspirés ni infailli- « blés : nous n'y aspirâmes jamais. » Sur ce fondement il conclut « que les réformés , après que leurs « Confessions de foi ont été formées , s'y sont peut- « être attachés avec trop de roideur, et qu'il sera « plus facile de montrer qu'ils devaient avoir varié, a que de prouver qu'ils l'ont fait , et qu'ils sont blâ- « mables en cela. » Voilà ce qu'a écrit M. Burnet; et cela qu'est-ce autre chose , à parler franchement, que d'avouer qu'on n'a rien de fixe; et que, loin de s'étonner d'avoir varié, on s'étonne plutôt de n'avoir pas varié beaucoup davantage? Mais de là où tombe-t-on , si ce n'est dans l'inconvénient marqué par saint Paul , de flotter comme des en/an/s et de tourner à tout vent de doctrine *? qui est la marque la plus sensible d'une âme égarée. Telle est pourtant la réponse, non-seulement de M. Burnet, ce grand historien de la réforme , mais encore celle de M. Jurieu 3, qui en est le principal défenseur; et aGn que rien n'y manque, c'est encore celle de M. Basnage ^ : c'est, en un mot, celle de tous les protestants que nous connaissons, qui, en effet, ne peuvent rien dire de plus spécieux selon leurs principes : Quelle merveille que nos Églises aient varié, puisque nous ne les reconnaissons pas pour infaillibles? Comme s'ils disaient : Nous sommes une secte humaine, qui ne fonde sa stabilité sur aucune promesse de Dieu : quelle merveille que nous changions, et que nos propres Confessions de foi n'aient rien de fixe ? Mais la conséquence va bien loin. On voit l'état présent de la réforme , et la pente de ces Églises prétendues, qui ont pour fondement qu'il n'y a rien de vivant ni dépariant sur la terre, à quoi on doive s'assujettir en matière de religion. Le socinianisme s'y déborde comme un torrent, sous

le nom de tolérance ; les mystères s'en vont les uns

» Burn. Crit. des Far. p. 7 , 8. Ibid. ~ ' Eph. iv, !4. — s Lett. D , 6, 7 e< 8 de 1689. — ♦ Basn. Rép. aux Far. Pr^. etc.

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