JOS. XXII
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
Que cette Église ait quelque part des membres cachés, qu'elle s'obscurcisse, qu'elle périsse même quelque part , sa perpétuelle universalité ne laissera pas de subsister : la promesse ne sera pas anéantie pour cela ; et une marque que les objections qu'on vient d'entendre n'appartiennent seulement pas à la question que nous traitons , c'est qu'on peut vous accorder tout ce que vous dites sur les fidèles cachés, sans que notre doctrine ait reçu la moindre atteinte.
Les sept mille vous servent si peu , que même vous ne sauriez vous mettre à leur place. Si la messe, ou toute autre chose que vous voudrez imaginer, est le Baal devant lequel les sept mille n'avaient pas fléchi le genou, quand Luther ou Zuingle ou OEcolampade ou Bucer ou Calvin ont éclaté, les sept mille, qui croyaient comme eux secrètement, ont dû venir leur déclarer cette secrète créance, et leur dire : Nous étions déjà dans ces sentiments; vous n'avez fait que nous rallier, et nous donner la hardiesse de nous découvrir. Mais loin d'en trouver sept mille qui leur tinssent ce langage, nous avons pressé vos ministres d'en nommer un seul. J'en ai moi-même interpellé M. Claude, et il a dit : M. de Meaux croit-il que tout soit écrit? Je l'ai demandé à M. Juricu, et il a répondu : Que nous importe^ J'ai mis ce fait sous les yeux de tous les lecteurs de mon troisième Avertissement contre M. Jurieu'. Sans vous obliger à recourir à ce livre, et pour renfermer dans ce seul écrit toute la force de ma preuve , interrogez-vous vous-mêmes , si jamais on vous a nommé, non pas sept mille hommes et un nombre considérable, mais deux ou trois hommes, mais un seul homme qui ait déclaré aux réformateurs qu'il n'avait jamais étéd'uneautre créance que de celle qu'ils leur annonçaient. Pressez de nouveau vos ministres les plus curieux, les plus savants , les plus sincères, de vous éclaircir d'un fait si essentiel à la décision de cette cause : si vous ne voyez clairement leur embarras; si, loin de vous montrer un seul homme qui, avant Luther ou OEcolampade, ait cru comme Luther et OEcolampade , ils ne sont à la fin contraints de vous avouer de bonne foi que Luther même et OEcolampade, Bucer et Zuingle s'étaient faits prêtres ou même religieux de bonne foi, et qu'ils avaient innové non-seulement sur les pasteurs précédents, mais encore sur eux-mêmes, je ne veux plus mériter de vous aucune créance. Ils n^avaient donc pour eux ni les visibles, ni les invisibles, ni les connus, ni les inconnus; et il faut que vous confessiez qu'en cela semblables à tous les hérésiarques qui furent jamais, vos auteurs, quand ils ont paru, n'ont rien trouvé sur la terre qui pensât comme eux.
Dès-là donc, pour justifier le schisme qu'ils avaient fait avec tous leurs prédécesseurs et avec tous les vivants, il a fallu s'intéresser pourle schisme même, et en adoucir l'horreur; par ce moyen les sept mille sont devenus schismatiques sans péril de leur salut :
les saints prophètes étaient séparés de la suite du
• III*. Avert.
BOSSUET. — TOME IV
sacerdoce et de l'Église, sans scrupule et sans aucune diminution de leur sainteté : il a fallu faire voir qu'il n'y avait nulle nécessité que les Églises fussent si unies : chaque Église se doit former par ellemême : des Églises on en viendra aux particuliers : nul ne doit régler sa foi sur son prochain non plus que sur les Églises, pas même sur celle oij Ton est. Chacun n'a à consulter que son cœur et sa conscience Vous voyez par expérience où l'on va par ce chemin; et si la suite inévitable n'en est pas toujours la religion arbitraire ou l'indifférence des religions , sans en excepter le socinianisme ni le déisme.
REMARQUES
SUR iE FAIT DE PASCHA.SE KADBEBT, OÙ le ministre tâche de marquer une innovation positive.
Pour détourner vos oreilles d'une doctrine si simple, on vous accable de faits inutiles. Mais il n'y a que deux faits qui servent àvotresâlut,^t ils sont constants : l'un est que vos prétendus réformateurs ont établi vos Églises en se séparant de la communion de ceux qui les avaient baptisés et ordonnés , et en rejetant , à l'exemple de toutes les hérésies, la doctrine de tous les pasteurs qui étaient en place lorsqu'ils ont paru'; l'autre, que l'Église catholique n'a jamais rien fait de semblable. Il fallait donc écarter tous les autres faits qui ne servent qu'à détourner la question , et ensuite n'étourdir le monde ni des Chinois, ni des Grecs, ni de Claude de Turin, ni de la morale sévère, ni de la morale relâchée, ni des maximes du clergé de France, ni des jansénistes ni des quiétistes, ni du cardinal Sfondrateet de ses nouveautés sur le péché originel, ou sur les autres matières semblables , ni même des albigeois ni des vaudois, que la réforme confesse ellemême, comme on vient de voir, qu'elle ne connaissait pas quand elle est venue, et qui d'ailleurs ne se trouvaient pas moins embarrassés que vous à nommer leurs prédécesseurs. Il fallait donc, ou nommer la suite des vôtres sans interruption , ce que vous n'entreprenez seulement pas ; ou , pour convaincre par un fait certain l'Église romaine de rupture avec ses auteurs, y marquer dans sa suite un point fixe et déterminé où l'on se soit vu contraint, pour soutenir sa doctrine , de renoncer à la leur. Voilà , dis-je, précisément ce qu'il fallait avoir prouvé : sinon, l'on dispute en l'air ; et l'Église subsiste toujours , sans pouvoir être troublée dans son état. Votre ministre a senti cequi manquait à sa preuve ; et je vous prie , mes chers frères , de bien entendre ses paroles, qui vous mettront dans la voie de votre salut , si vous les voulez comprendre ; les voici de mot à mot.
« M. de Meaux soutient mal à propos qu'on ne « peut marquer à la vraie Église, c'est-à-dire à l'É- « glise romaine, son commencement par aucun fait « positif, qu'en remontantaux apôtres, à saintPierre
' I. Inst. pastor.
IP INSTRUCTION PASTORALE
« et à Jésus-Christ; et si cela était vrai, il aurait « raison'. » Pesez bien, encore une fois, que s'il y a une Église à laquelle on ne puisse montrer son innovation par aucun fait positif, ce sera la véritable Église. Le ministre en est convenu, et il ne se sauve qu'eu niant que cet avantage appartienne à l'Église catholique; il se sent donc obligé à donner des dates précises de chaque dogme de l'Église. « Oui,pour- « suit-il, on marque précisément les innovations, « le commencement et le progrès des erreurs , des « faux cultes , et de l'idolâtrie par laquelle l'Église « romaine se distingue de la réforme. » Si c'était assez de dire, il serait trop aisé de gagner sa cause : mais ouvrez son livre, lisez la page citée, où il promet d'établir ces dates, considérez le texte et lamarge : ni dans le texte ni dans la marge vous ne trouverez aucune preuve, je ne dis pas établie, mais indiquée. Il confond le vrai , le faux , le douteux , ce qui est de foi et de discipline, c'est-à-dire ce qui peut changer et qui est invariable; et au lieu de montrer la rupture qu'il pose en fait, sans raisonner il suppose que nous avons tort. Est-ce ainsi qu'on établit les faits comme constants, comme positifs , comme avérés? Il sent donc qu'il n'a rien à dire; puisque, entreprenant de marquer ces faits, il demeure court dans la preuve. Lisez vous-mêmes, et jugez.
Le fait qu'il articule le plus nettement, c'est la prétendue innovation de Paschase Radbert. « On mon- « tre, dit-il ^, le point fixe où une parcelle se séparait « de la tige sur l'eucharistie, lorsque Paschase était « presque le seul, au neuvième siècle, qui ensei- « gnait la présence réelle. » S'il voulait montrer ce point fixe de séparation, il devait donc dire de qui Paschase s'était séparé, qui lui avait dit anathème, qui avait fait alors un corps à part : il n'en dit mot, parce qu'il sait bien en sa conscience qu'il n'y eut rien de semblable; et qu'au contraire Paschase avançait positivement à la face de toute l'Église, sans f'tre repris par qui que ce soit, « qu'encore que quel- « ques-uns (remarquez ce mot) errassent par igno- « rance sur cette matière de la présence réelle , né- « anmoins il ne s'était encore trouvé personne qui « osât ouvertement contredire ce qui était cru et « confessé par tout l'univers 3. » Voilà ce qu'écrit Paschase, sans craindre d'être démenti ; et, en effet, il resta si bien dans la communion de toute l'Eglise, que ni sa doctrine, ni ses livres, ni sa mémoire n'ont jamaisété notés d'aucune censure. Au lieu detrouver Paschase d'un côté, et, comme le ministre l'avait promis , presque tout le monde de l'autre, il trouve Paschase avec tout le monde; et de l'autre, quelques-uns. Voilà ce point fixe de séparation , où le ministre avait mis son espérance.
Il y revient encore une fois, et encore une fois il ne dit rien. Avant Paschase., dit-il, la transsubstantiation était inconnue. Si elle eût été inconnue, tout le monde se serait donc élevé contre, comme on a fait contre toutes les autres nouveautés : on
' T. Il, l. i, c. 4, n" 15, p. 598. — ' T. H, p. 599. — ' Epist. ad. Fruit. p. lU-U.
nommerait ou le pape ou le concile qui aurait condamné le novateur. Mais non, on ne dit rien de tout cela, et l'on n'y songe même pas. Il est vrai que le ministre dit bien qu'on cria : Paschase au neuvième siècle « parut avec son dogme de la présence « réelle, et alors on cria fort contre la nouveauté de « sa doctrine". » Il le dit; mais du moins rapporterat-il quelque acte authentique , comme il fallait faire pour marquer ce pom^y?jje de la séparation qu'il avait promis? Non ; et voici tout ce qu'il en sait : « L'Église gallicane, poursuit-il, avait toujours été « dans une créance très-différente de l'eucharistie. » On attendait sur cette matière quelque décret authentique d'une Église si éclairée; mais le ministre tourne tout court , pour nous dire en l'air : « Tout ce qu'il y avait de grands hommes en ce « temps-là, quoique divisés sur la grâce, se réuni- « rent pour défendre l'ancienne doctrine sur l'eu- « charistie. » Mais que firent-ils? Tout se va réduire au seul livre de Ratramne , qu'on n'ose nommer , parce que son autorité n'est pas assez grande pour montrer un consentement décisif, et que d'ailleurs on n'est pas d'accord de son sentiment, ni du sujet du livre ambigu qu'il fit par ordre de Charles le Chauve. Le ministre n'ignore pas les disputes entre les savants sur le sujet de ce livre, et dit seulement : « Charles le Chauve entra dans cette dispute : ce « fut par son ordre qu'on écrivit : et ceux qu'il avait « chargés de cette commission combattirent la pré- « sence réelle contre Paschase'. » C'est la question que l'auteur suppose , sans preuve décidée en sa faveur. « Ce qui achève, conclut-il, de faire voir que c'é- « tait là le parti le plus autorisé et le plus nomce breux. » C'est tout ce qu'il a pu dire de ce point fixe de séparation qu'on lui demandait, et qu'il entreprenait de montrer; comme si un ordre d'écrire donné par un empereur , sur une matière de foi , était une approbation de ce prince ; ou que cette approbation, quand elle serait véritable, fût un acte authentique de l'Église. Quoi qu'il en soit, le ministre n'en a pas su davantage. C'est en vain que j'entrerais dans un fait avancé en l'air, et dans les autres jetés à la traverse. Il faut abréger les voies du salut, et ne pas faire dépendre votre instruction d'une critique inutile, où , quand j'aurai l'avantage qui suit toujours la bonne cause , je n'aurai fait que perdre le temps. Il suffit qu'il soit véritable que si l'on avait Une fois trouvé dans le fait ce moment d'interruption, la mémoire ne s'en serait jamais effacée parmi les hommes ; et l'Église catholique, ou, si l'on veut, l'Église romaine, porterait empreinte sur le front la date de sa nouveauté et de son schisme ; au lieu qu'elle y porte le témoignage immémorial de sa perpétuelle et invariable succession.
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