‹ uvres de BossuetChapitre 66 sur 140 · SUR LK FAIT DES GBECS · texte numérisé non relu

SUR LK FAIT DES GBECS

La même raison m'empêdie d'entrer plus avant dans ce qui regarde les Grecs. J'en ai dit assez sur ce sujet dans la précâlente Instruction pastorale, et je veux seulement vous faire observer que votre ministre n'a pu ni osé le contredire.

Il a cité l'endroit de cette Instruction • , où je reproche justement aux Grecs de n'avoir plus voulu dire comme ils faisaient dans les conciles généraux qu'ils ont tenus avec nous : Pierre a parlé par Léon ', Pierre a parlé par Agathon : Léon nous présidait à Clialcédoine, comme le chef préside à ses membres : les sainls canons et les lettres de N. S. P. et conserviteur Célestin nous ont forcés à prononcer cette sentence ^. C'est celle où Nestorius fut déposé à Éphèse, dans le troisième concile œcuménique, et dans l'action principale pour laquelle il était assemblé.

Le ministre a vu toutes ces paroles, même celles où le concile d'Épbèse a prononcé qu'il était contraint ik déposer Thérétique) par les saints canons, et par les lettres émanées canoniqueraent de la chaire de saint Pierre. Que demandons-nous davantage aux Grecs, et de quoi les accusons-nous, sinon d'avoir renoncé au sentiment où nous étions tous dans les premiers conciles généraux, que constamment nous avons tenus ensemble?

Voilà ce que je disais, ce que votre ministre a vu et cité. Écoutez ce qu'il y répond. Lisez seulement le titre qui est à la marge, vous y trouverez ces mots : Primauté de saint Pierre reconnue; et dans le corps du discours : les Grecs reconnaissent la primauté de saint Pierre 4.

Mais peut-être qu'en reconnaissant la primauté de saint Pierre^ qui ne peut venir que de Jésus- Christ , ils ne reconnaissaient pas également qu'elle eût passé à ses successeurs, évêques de Rome. Lisez encore dans le livTe de votre ministre, à la marge :5erttiment des Grecs; et dans lecorps ces paroles : « Que « M. de Meaux n'allègue pas les acclamations des « Grecs au concile de Clialcédoine, en faveur de « saint Pierre et de Léon le Grand : les Grecs ne « contestaient pas à saint Pierre sa primatie, ni à « l'évêque de Rome le premier rang dans les conci- « les où il était présent 5. » Ne nous arrêtons pas à ce qu'il voudrait insinuer sur la présence du pape. Il n'était présent, que par ses légats, ni à Éphèse , ni à Chalcédoine, où le concile disait qu'il prési- .dait comme chef aux évêques, qui étaient ses membres, et qu'il était contraint par ses lettres à prononcer la sentence. Mais enfln il est donc certain , de l'aveu de votre ministre , que les Grecs reconnaissaient dans le pape une primauté venue de saint Pierre, et par conséquent d'institution divine. Si donc ils ont changé de ton, et n'ont plus voulu la reconnaître dans la suite , j'ai eu raison de leur re-

* Inst. past. Réponse, t. Il , Z. 4 , c. 2 , n» 6 , etc. — * Epist. CoHc. Chatc. ad Léon. — ^ Conc. Ephes. Act. i. 4 T.li—, n' 0,p. 562. — ' T. II, n" 7, p. 563.

procher que c'est eux qui ont innové, et qui ont laissé tomber une institution qu'ils reconnaissaient auparavant, non-seulement comme ecclésiastique, mais encore comme divine et venue de Jésus-Christ même.

Mais allons encore plus avant , et voyons à quoi le ministre veut réduire la foi des Grecs. C'est qu'en leur faisant avouer la primauté divine de saint Pierre et de ses successeurs, ils nient seulement « qu'on doive leur être soumis, ou communier « avec les évêques romains , pour être l'Eglise ' ; >• et un peu après : « Ils ont toujours soutenu ( les « Grecs) que cette primauté de saint Pierre n'em- « porte ni soumission de la part des apôtres à saint « Pierre , ni obéissance de la part des évêques au « pape; et les actes des conciles, les registres pu- « blics de l'Église (ce sont ici mes paroles qu'il rap- « porte) en font foi ». » Il devait donc réfuter ou nier du moins ce que j'ai tiré de ces registres , et de la propre sentence que le concile d'Éphèse a prononcée contre Nestorius : contraint par les saints canons et par les lettres de saint Célestin. Il n'a pu ni osé nier que ces paroles ne se lisent effectivement dans ces registres authentiques de l'Église, que les Grecs ont dressés conjointement avec nous. Il y avait donc, de l'aveu commun de l'Orient et de l'Occident unis alors , et assemblés dans un concile général pour condamner l'hérésie de Nestorius; il y avait, dis-je, dans les lettres du pape, quelque chose qui, joint aux canons , contraint les esprits , c'est-à-dire , manifestement quelque chose qui a force et autorité dans les jugements de la foi que rendent les plus grands conciles , et il ne reste plus de ressource à votre ministre qu'en disant que cette contrainte catholique n'imposait ni déférence ni soumission à ceux qui la reconnaissaient.

Mais le ministre produit encore les « séparations « fréquentes des deux patriarches f d'Orient et d'Oc- « cident) , pour prouver que les Grecs ne croyaient « pas que la primauté de saint Pierre et de sa chaire « fût si nécessaire , qu'on y doive communier « pour être l'Église^; » de sorte qu'il faudrait croire , si l'on ajoutait foi à son discours , que les Grecs ne voulaient pas croire qu'il fallût, pour être l'Église, demeurer dans un état qu'eux-mêmes ils reconnaissaient établi par Jésus-Christ , et qu'on pouvait renoncer à ses institutions : absurdité si visible , qu'elle tombe par elle-même en la récitant.

Il ne faut donc pas tirer avantage des séparations des Grecs, puisque , s'ils se sont quelquefois séparés, ils sont aussi retournés à leur devoir, et ne se sont jamais rendus plus évidemment condamnables que lorsqu'ils ont semblé vouloir oublier à jamais l'état où ils étaient avec nous , et changer, par unfait certain et positif, la doctrine perpétuelle dans laquelle leurs pères avaient été élevés jusqu'au jour de leur rupture.

Voilà où votre ministre a réduit les Grecs , et

» Ibid. n' 6,p. 562. — ' /V. 7 , p. B63. — ^ Ibid.

II" INSTRUCTION PASTORALE

«'est sur ce fondement qu'il leur accorde sans peine « la succession apostolique et la présence mira- « culeuse de Jésus-Christ , si elle est promise aux « pasteurs qui ont pris la place des apôtres '. » A la bonne heure; ils ont donc pris la place des apôtres, et n'en ont point interrompu la succession : votre ministre le veut lui-même ainsi. Commencez donc par avouer que cette succession leur était nécessaire, et laissez là vos Églises, à qui elle manque si visiblement.

Quand donc , en expliquant la promesse, Je suis avec vous, j'ai dit que saint Pierre y était compris avec la prérogative de sa primauté *, le ministre ne devait pas dire que « cette lumière ne sort « pas de l'oracle ni de la promesse de Jésus-Christ, « mais de l'esprit subtil de M. de Meaux ^ ; » puisqu'il fait lui-même convenir les Grecs de la primauté divine de saint Pierre passée à ses successeurs, et si certaine d'ailleurs , que ses plus grands adversaires ne peuvent la désavouer.

Je n'ai donc rien pris dans mon esprit, et je n'ai fait qu'expliquer l'Évangile par l'Évangile, et une vérité par une autre qui n'est pas moins assurée ; et si vous le permettez, j'ajouterai, mes chers Frères, ce seul mot : que des deux causes principales que les Grecs allèguent pour sauver leur rupture avec Rome , la première étant la procession du Saint-Esprit ; et la seconde, la primauté de saint Pierre passée à ses successeurs ; dans la première , vous êtes des nôtres par votre propre Confession de foi ; puisqu'elle porte en termes formels que le Saint-Esprit procède éteniellement du Père et du Fils ^ : et pour la seconde, qui regarde la primauté de saint Pierre, votre ministre vous vient d'avouer, nonseulement qu'on la trouve dans les registres publics des conciles œcuméniques , mais encore que les Grecs en étaient d'accord. Il sait bien, en sa conscience , que je pourrais soutenir cet aveu des Grecs par cent actes aussi positifs que ceux qu'on a rapportés; mais je me suis renfermé exprès dans ceux qui sont avoués par votre ministre. Pourquoi donc en appeler sans cesse aux Grecs, si ce n'est pour vous détourner du vrai état de la question, par des faits où il se trouve, après tout, sans consulter autre chose que l'Évangile et l'aveu de votre ministre , que la vérité est pour nous ?

RÉMARQUES

stJB l'Histoire de l'arianisme.

J'ai réservé, à la fin de cette Instruction, le grand argument du ministre, qu'il a répandu dans tout son livre : c'est celui qu'il tire de l'oppression de l'Église, sous les règnes de Constance et de Valens : « On marquait , dit-il ^ , alors le point fixe oii une « parcelle combattait contre le tout : » à quoi il ajoute : » Ce point fixe était l'année de la mort de « Constance : l'Église étendue et visible changea la

' T. II, p. r.fi.-î. — ' l. Inst. past. — a T. il , c. 2, m" 5, ;,. 5(11. — • Art. 0. — ' r. Il, p. 5'J8.

« doctrine dont elle faisait profession le jour précè- « dent. » C'est-à-dire, selon le ministre, que d'arienne qu'elle était hier sous ce prince , dès le lendemain, sans plus tarder, elle redevint catholique; et il ne veut pas seulement songer qu'un changement si subit ne sert qu'à faire sentir qu'il ne se fit rien dans les formes ni par raison sous ce prince , mais que l'injustice et la force ouverte y régnaient toujours.

11 est fâcheux , je l'avoue , d'avoir à repasser sur des faits si souvent éclaircis par nos docteurs ; mais la charité nous y force , puisque l'aveu du ministre, et les tours qu'il donne à ces faits , vont mettre la vérité dans un si grand jour, qu'il n'y aura qu'à ouvrir les yeux pour l'apercevoir.

D'abord donc, lorsqu'il joint la persécution de Valens avec celle de Constance, il veut grossir les objets. L'Église fut tourmentée d'une cruelle manière sous l'empereur Valens , arien , qui régnait en Orient; mais sans aucun péril pour la succession, puisque dans le même temps tout était paisible en Occident, sous Valentinien, son frère aîné. Et même du côté d'Orient , les grands évêques de cet empire, un Athanase, un Basile, les Grégoires de Nazianze et de Nysse , un Eusèbe de Samosate , et tant d'autres qui sont connus, illustraient la foi par leur doctrine et par leurs souffrances. Les évêques catholiques, chassés de leurs Églises, ne faisaient que porter la foi du lieu de leur résidence à celui de leur exil. Le ministre dit quelquefois que l'Église perdait alors de son étendue et de sa visibilité'. Ce n'est rien dire. On sait ce qu'opérait la persécution : le sang des fidèles, que versaient les empereurs chrétiens, n'était pas moins fécond que celui des autres martyrs : et quoi qu'il en soit , il ne s'agit pas de savoir si l'Église peut devenir ou plus ou moins étendue, ni éclater davantage en un temps qu'en un autre ; mais si elle peut cesser d'être étendue et visible, malgré la protection de celui qui a promis d'être tous les jours avec elle.

Laissant donc les temps de Valens, arrêtonsnous à Constance, sous qui la confusion parut plus grande; et puisqu'il faut ici établir des faits, faisons si bien que nous ne posions que ceux qui seront constants , et même avoués par le ministre.

La déduction en sera courte, puisque je les réduis à deux seulement , mais qui seront décisifs. Le premier est ainsi posé dans ma première Instruction pastorale * ; « que quelque progrès qu'ait pu faire « l'arianisme, on ne cessait de leramener au temps « .du prêtre Arius , où l'on comptait par leur nom « le petit nombre de ses sectateurs; c'est-à-dire « huit ou neuf diacres , trois ou quatre évêques : en « tout , treize ou quatorze personnes qui s'élevé- « rent contre la doctrine qu'ils avaient apprise et « professée dans l'Église , sous leur évêque Alexan- « dre , qui , joint avec cent évêques de Libye , leur « dénonçait un anathème éternel adressé à tous « les évêques du monde, de qui il était reçu, v C'est donc à ce temps précis et marqué qu'on ramenait les ariens; et il suffit pour les mettre au rang de

' 7". II , ». 580 , 091 , cy2, Gys. — ' p. M».

SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE

ceux qui , contre le précepte de saint Jude et de saint Paul , se séparent et se condamnent eux-mêraes ', en condamnant la doctrine qu'ils avaient reçue à leur baptême et à leur sacre.

Voilà le fait précis et constant de la rupture d'Arius ; à quoi il faut attacher un fait de même nature, et aussi certain qu'est celui du concile de Nieée , qui sept ans après opposa à cinq ou six évê- (fues seulement, delà faction d'Arius, lacondamnation de trois cent dix-huit évéques avec qui tout l'univers communiquaitdanslafoi, et qui aussi était reconnu par toute la terre pour universelle ; en sorte qu'il n'y avait rien de plus constant que le point de la séparation d'Arius et des ariens.

C'est ce point qu'on ne perdit jamais de vue ; et pour montrer que l'Église, malgré la persécution de Constance et le concile de Rimini , où le ministre prétend que la succession fut interrompue, était demeurée en état, je pose ce second fait également incontestable : que deux ou trois ans après ce concileet la mort de cet empereur, saintAthanase écrivait encore à l'empereur Jovien : Cest cette foi (de Nieée que nous confessons ) qui a été de tout temps ; et c'est pourquoi, continue-t-il, « toutes les Églises « la suivent (en commençant par les plus éloignées), « celles d'Espagne , de la Grande-Bretagne , de la « Gaule , de l'Italie , de la Dalmatie, Dacie, Mysie, « Macédoine ; celles de toute la Grèce , de toute « l'Afrique , des îles de Sardaigne , de Chypre , de « Crète; la Pamphilie, la Lycie, l'Isaurie, l'Hlgypte, « la Libye , le Pont , la Cappadoce : les Églises « yoisines ont la même foi ; et toutes celles d'O- « rient » (c'est-à-dire de la Syrie , et les autres du patriarcat d'Antioche), « à la réserve d'un très-pe- « tit nombre : les peuples les plus éloignés pensent « de même^; » c'était à dire non seulement tout l'empire romain , mais encore tout l'univers jusqu'aux peuples les plus barbares. Voilà l'état oij était l'Église sous l'empereur Jovien, trois ans après la mort de Constance et le concile de Rimini. Ainsi , ni ce concile , ni les longues et cruelles persécutions de l'empereur, ni le support violent qu'il donna pendant vingt-cinq ans aux ariens , ne purent leur faire perdre le caractère de la parcelle séparée du tout. «Tout l'univers, poursuit saint « Athanase , embrasse la foi catholique , et il u'y a « qu'un très-petit nombre qui la combatte. »

Cela veut dire, qu'après la rupture, qui montre à l'hérésie son innovation contre les prédécesseurs I immédiats , et les met visiblement au rang de ceux \ qui se séparent eux-mêmes , Dieu permet bien des tentations, des ébranlements et même des chutes affreuses dans les colonnes de l'Église, qui causent durant un temps quelque sorte d'obscurité; mais, comme j'ai déjà dit, on ne perd jamais le point de vue qui met toujours manifestement les hérétiques au rang de ceux qui se séparent eux-mêmes. Il n'y adonc qu'à comparer l'un avec l'autre ces deux faits ^ toujours constants , l'un de la rupture précise et de l'innovation dans les hérésies, et l'autre de la con-

P. 408. — - Ephl. Athan. ad Jov.

itnp.

sistanceet succession perpétuelle de l'Eglise, pour voir sans discussion et sans embarras, d'un côté la vérité catholique et universelle, et de l'autre la partialité et le schisme.

Le fait de la rupture posé de la manière qu'on vient d'entendre dans la précédente Lettre pastorale, a été vu et avoué par mon adversaire; mais voici ce qu'il y répond : « Renvoyer les artisans, « les laboureurs, les soldats et les femmes chercher « dans les archives de l'Église d'Alexandrie si « Arius n'avait que treize ou quatorze sectateurs ; « c'était jeter les simples dans les embarras d'un « examen plus difficile que celui de la vérité par « l'Écriture'. «C'est toute la réponse du ministre; où l'on voit qu'il avoue le fait, que personne aussi ne peut nier, et se contente de dire qu'il ne peut être connu des simples.

Je vous plains en vérité , mes chers frères , si ceux qui se chargent de votre instruction sont assez aveugles pour croire ce qu'ils vous disent ; et je vous plains encore davantage, si, ne pouvant croire des faussetés si visibles, ils osent vous les proposer sérieusement. Je vous demande", est-ce à présent un embarras desavoir qu'avant Luther, avant Zuingle, avant Calvin, il n'y avait point de Confession d'Augsbourg , ni d'Églises protestantes ; et les catholiques ont-ils jamais été obligés à prouver ce fait.? Point du tout : il a passé pour constant; et jusqu'ici, je ne dirai pas personne ne s'est avisé de le nier, mais je dirai que personne ne s'est avisé de dire qu'il n'en savait rien. Si ce fait demeure pour constant deux cents ans après, et le sera éternellement sans pouvoir être nié , à plus forte raisou, du temps d'Arius et du concile de Nieée, le fait dont il s'agit fut connu et avoué par toute la terre. Il ne fallait pas aller feuilleter les registres de l'Église d'Alexandrie : les lettres d'Alexandre, évêque d'Alexandrie, et les décrets de Nicée étaient entre les mains de tout le monde; mais ces faits une fois posés, ne se peuvent jamais effacer. Il en est de même de toutes les autres hérésies , on les sait dans le temps ; c'est l'affaire du jour, qu'on apprend à coup sûr du premier venu. Ainsi, comme je l'ai dit, le point de la rupture est toujours marqué et sanglant : chaque secte porte sur le front le caractère de son innovation : le nom même des hérésies ne le laisse pas ignorer, et c'est trop vouloir abuser le monde, que de proposer une discussion où il n'y a qu'à ouvrir les yeux, et où jamais on ne trouvera la moindre dispute.

Le fait de la rupture d'Arius étant ainsi avéré, du consentement du ministre, et la conséquence étant assurée par la faiblesse visible de sa réponse, il faudrait peut-être voir encore ce qu'il dit sur l'état de l'Eglise après la mort de l'empereur Constance. Mais nous l'avons déjà vu dans ces paroles» : '< On marquait alors (après la mort du persécuteur) « le point fixe où la parcelle combattait contre le « tout; ce temps fixe était l'année de la mort de « Constance : l'Église étendue et visible » ( qu'il suppose avoir été arienne sous ce prince ) « changea

' r. U , p. ci: , 618. — = Ibid. p. 598.

1I« INSTRUCTION PASTORALE

« la doctrine, dont elle-même faisait profession le «jour précédent: » il ne fallut ni effort ni violence : •toute l'Église par elle-même se trouva catholique, c'est-à-dire qu'elle se trouva dans son naturel; et cependant ce ministre veut imaginer qu'elle avaitperdu sa succession.

Mais, dit-il ', « les ariens avaient vanté la cons- « tante et paisible possession de leurs dogmes, criant « à Libérius : Vous êtes le seul : pourquoi ne com- « muniez-vous pas avec toute la terre? »

Encore un coup , mes chers frères , on vous doit plaindre, si vous êtes capables de croire qu'au temps que les ariens parlaient ainsi à Libérius , ils pussent se vanter de la constante et paisible possession de leurs dogmes. C'était en l'an 355 que ce pape eut avec l'empereur l'entretien célèbre où votre ministre leur fait tenir ce discours : il n'y avait pas encore trente ans que le concile de Nicée avait été célébré; car il le fut , comme on sait , en 325 : la foi de Nicée vivait par toute l'Église; il n'y avait pas douze ans que le grand concile de Sardique, comme l'appelait saint Athanase, en avait renouvelé les décrets : ce concile était vénérable, pour avoir rassemblé trente-cinq provinces d'Orient et d'Occident, le pape à la tête , par ses légats , avec les saints confesseurs qui avaient déjà été l'ornement du concile de Nicée. Le scandale de Rimini , où les ministres veulent croire que tout fut perdu , et que l'Église visible fut ensevelie, n'était pas encore arrivé, et ce concile ne fut tenu que douze ans après l'an 339, et l'année qui précéda la mort de Constance. Cependant on voudrait vous faire accroire que les ariens se glorifiaient dès-lors d'une constante et tranquille possession de leurs dogmes, pendant que la résistance des orthodoxes, sous la conduite de saint Athanase et des autres , était la plus vive.

Mais ils ne portaient pas si loin leur témérité : et voici ce qu'on objectait à Libérius : Je souhaite (c'est Constance qui lui parle ainsi), que vous rejetiez la communion de l'impie Athanase, puisque tout l'unicers , après le concile (de Tyr) , le croit condamnable 2; et un peu après : tout l'univers a prononcé cette sentence , et ainsi du reste. 11 s'agit donc simplementdu fait de saint Athanase; et encore que ce fût en un certain sens attaquer la foi, que d'en condamner le grand défenseur : à ce seul titre, il y a une distance infinie entre cette affaire et la tranquille possession des dogmes de l'arianisme.

Mais était-il vrai , du moins , que tout l'univers ei1t condamné saint Athanase? Point du tout. Constance abusant des termes, et tirant tout à son avantage , veut appeler tout le monde tout ce qui cédait à ses violences : il veut compter pour tout l'univers le seul concile de Tyr, où il avait ramassé les ennemis déclarés de saint Athanase. Mais Libérius , au contraire , lui demande un jugement légitime où Athanase soit ouï avec ses accusateurs ; et bien éloigné de croire que tout le monde l'ait condamné, il se promet la victoire dans ce jugement. Il n'y a donc

' T. II, p. 5f)S. — ' Theod. Hisl. eccl. Ub. 11. cap, IG.

rien de plus captieux, ni visiblement de plus faux, que cette tranquille possession du dogme arien.

Mais que dirons-nous de la chute de Libérius et de la prévarication du concile de Rimini ? L'Église conserva-t-elle sa succession , lorsqu'un pape rejeta la communion d' Athanase , communia avec les ariens, et souscrivit à une Confession de foi , quelle qu'elle soit, où la foi de Nicée était supprimée?

Pouvez-vous croire, mes frères, que la succession de l'Église soit interrompue par la chute d'un seul pape , quelque affreuse qu'elle soit , quand il est certain dans le fait que lui-même il n'a cédé qu'à la force ouverte , et que de lui-même aussi il est retourné à son devoir ? Voilà deux faits importants qu'il ne faut pas dissimuler, puisqu'ils lèvent entièrement la difficulté. Le ministre répond sur le premier, que la violence qu'il souffrit fut légère ; et tout ce qu'il en remarque , c'est qu'il ne put supporter la privation des honneurs et des délices de Rome '. Il fait un semblable reproche aux évêques de Rimini \ Mais fallait-il taire les rigueurs d'un empereur cruel , et dont les menaces traînaient après elles non-seulement des exils , mais encore des tourments et des morts? On sait , parle témoignage constant de saint Athanase ^ et de tous les auteurs du temps, que Constance répandit beaucoup de sang; et que ceux qui résistaient à ses volontés, sur le sujet de l'arianisme, avaient tout à craindre de sa colère, tant il était entêté de cette hérésie. .Te ne le dis pas pour excuser Libérius; mais afin qu'on sache que tout acte qui est extorqué par la force ouverte est nul de tout droit , et réclame contre luimême.

Mais si le ministre déguise le fait de la cruauté de Constance, il se tait entièrement du retour de Libérius à son devoir. Il est certain que ce pape , après un égarement de quelques mois , rentra dans ses premiers sentiments, et acheva son pontificat, qui fut long, lié de communion avec les plus saints évêques de l'Église, avec un saint Athanase, avec un saint Basile, et les autres de pareil mérite et de même réputation. On sait qu'il est loué par saint É-piphane 4, et par saint Ambroise, qui l'appelle par deux fois le pape Libérius de sainte mémoire ^, et insère dans un de ses livres, avec cet éloge, un sermon entier de ce pape , où il célèbre hautement l'éternité, la toute-puissance, en un mot la divinité du Fils de Dieu , et sa parfaite égalité avec son Père. L'empereur savait si bien qu'il était rentré dans la profession publique de la foi de Nicée , qu'il ne voulut pas l'appeler au concile deRimini, et craignit de pousser deux fois un personnage de cette autorité, et qu'il n'avait pu abattre qu'avec tant d'efforts.

Le ministre n'altère pas moins le concile de Rimini. Il convient qu'il n'a été composé que des évêques d'Occident^. C'est donc d'abord un fait avoué, qu'il n'était pas œcuménique ; mais il ne fallait pas oublier qu'il ne fut pas même de l'Occident tout

' T. », p. C9C. — ' P. B98. — ' Àpol. ai Const. etc. - ' Epiph. hœr. 75. lias. lip. 74.— =■ .-Imb. de firg. lib. ni, cap. I, n. 2, 3. — " T. H, p. 697, etc.

SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE

entier, puisque l'on convient que le pape, qui en est le chef particulier, pour ne point parier des autres évêques, n'y fut pas même appelé '. Le second fait avoué , c'est que le premier décret de ce concile fut un renouvellement du concile de Nicée et de la condamnation desariens. Le ministre passe en un mot sur un fait si essentiel , mais enfin il en convient ». Il ne fallait pas oublier la vive exhortation, que le concile fait à l'empereur, de ne plus troubler la foi de l'Église, ni affaiblir le concile de Nicée qui avait été assemblé par le grand Constantin , son père. Le ministre sembleavoir peine à faire voir la sainte disposition du concile, tant qu'il agit naturellement et en liberté. Après vinrent les menaces et les fraudes. A la faveur des proclamations , où l'on déclarait la génération éternelle du Fils de Dieu, non pas du néant, mais de son Père à qui il était coéternel , et né avant tous les siècles et tous les temps, on coula la trompeuse proposition , qu'eV n'étaitpas créature, comme les autres créatures 3. Les évêques, que l'on pressait avec violence, à la réserve d'un petit nombre, ne furent pas attentifs au venin caché sous ces paroles , dont la malignité semblait effacée par le dogme précédent. Le ministre déguise ce fait , et semble ne vouloir pas le recevoir ; mais il est constant, et nous verrons ailleurs ce qu'il en dît. Ce qu'il fallait le moins oublier, c'est que les évêques retournèrent dans leurs sièges , oii, réveillés par le triomphe des hérétiques, qui se vantaient par toute la terre d'avoir enfin rangé le Fils de Dieu au nombre des créatures , en lui laissant seulement une faible distinction , ils gémirent d'avoir donné lieu par surprise, et sans y penser, à ce triomphe de Tarianisme ; et c'est ce que saint Jérôme voulait exprimer par cette parole célèbre, que le monde avait gémi d'être arien : c'était à dire, que tout s'était fait par surprise et non de dessein. Quoi qu'il en soit, ils revinrent tous à la profession de la foi catholique qu'ils avaient déclarée d'abord, et qu'ils portaient dans le cœur. Ce changement , qui est appelé par saint Ambroise leur seconde correction 4 , fut aussi prompt qu'il était heureux ; et ce Père dit expressément qu'zVs révoquèrent aussitôt ce qu'ils avaient fait contre l'ordre , statim s : ce fait n'est pas contesté. Votre ministre avoue bien que les évêques revinrent manifestement et bientôt 6 ; mais il passe trop légèrement sur les circonstances : il ne devait pas taire que ce fut alors une question dans l'Église, non pas si ces évêques étaient ariens, car tout le monde savait qu'ils ne l'étaient pas , mais si on les laisserait dans l'épiscopat ; ou si, en les dégradant, on les mettrait au rang des pénitents 7. Mais les peuples ne voulurent point souffrir qu'on leur ôtât leurs évêques, dont ils connaissaient la foi opposée àl'arianisme, et firent pencher l'Église au sentiment le plus doux. Le seul Lucifer, évêque de Cagliari en Sardaigne , se sépara de l'Église par un zèle outré , à cause qu'elle conservait

• So2. lil). IV, cap. 17, 18. Theod. lib. ii, cap. 22. — ' P. 698, hic. — 3 Hier. DM. adv. Lucif. cap. 7. — * .4mh. lib. I , de Fid. cap. I8, n" 122. — * Id. pp. lib. t;ep. x\i, n" 15. — * J. n, p. 697. — ' Hier. adv. Luciftc. cap. 7.

dans leurs sièges les évêques qui se repentaient de s'être laissés surprendre, et on l'accusait d'avoiirenfermé toute l'Lglise dans son île. C'est tout ce que lui reprochèrent les orthodoxes par la bouche de saint Jérôme '. Mais qu'eût nui ce reproche à Lucifer, s'il était vrai que l'Église pût perdre sa visibilité et son étendue? On présupposa le contraire dans toute l'Église, lorsque l'on y condamna le schisme des lucifériens , et il n'y eut de rupture que par cet endroit. Jusqu'ici le fait est constant ; et encore que le ministre en ait tu ou dissimulé les plus avantageuses circonstances, il n'en a pu nier le fond , qui consiste en ces quatre mots : D'abord naturellement les Pères de Rimini soutinrent la foi dej^icée : ils l'affaiblirent par force et par surprise; ils s'y réunirent d'eux-mêmes peu de temps après, et l'Église se retrouva comme auparavant avec la même étendue que saint Athanase a représentée. Est-ce là ce qu'on appelle une interruption de la foi ou de la succession apostolique.?

Qu'a donc enfin prouvé le ministre par tout son discours, et par tant de faits inutiles qu'il a encore altérés en tant de manières ? qu'a-t-il , dis-je , prouvé par tous ces faits.? Quoi? qu'il y a eu de grands scandales? C'était là un fait inutile»; nous n'en doutons pas mous ne prétendons affranchir l'Église que des maux dont Jésus-Christ a promis de la garantir : et loin de la garantir des scandales, il a prédit au contraire qae jusqu'à la fin il en paraîtrait dans son royaume ^. Ce qu'il a prorais d'empêcher, c'est l'interruption dans la succession des pasteurs ; puisqu'il a promis , malgré les scandales , qu'il sera toujours avec eux. Mais puisqu'on cette occasion il ne s'agit en façon quelconque de la succession, et que toute l'Église catholique, à la réserve des seuls lucifériens , jugea que les évêques de Rimini, trop visiblement surpris et violentés, après la déclaration de leur foi, demeureraient dans leurs places , il faut avouer que tant de longues dissertations sur ce concile ne touchent pas seulement la question que nous traitons.

En un mot, nous avouons les scandales; et nous en attendonsdeplus grands encore en ce dernier temps , où nous savons qu'il doit arriver que les élus mêmes, s'il était possible, soientdéçus 4. Mais nous nions que tous les scandales qui pourront jamais arriver soient capables de donner atteinte à ia succession des ministres des sacrements et de la parole , avec qui Jésus-Christ promet d'être tous les jours ; et aussi ne voyons-nous pas, dans ces faits tant exagérés sur Libérius et sur le concile de Rimini, qu'il y ait l'ombre seulement d'une interruption semblable.

Les autres faits sont bien moins relevants; etlo ministre en a rempli le récit de faussetés manifestes. H prouve que tous les peuples dont les évêques étaient hérétiques devaient être ariens, sur ce principe général qu'il nous attribue, que les peuples sont obligés de soumettre leur foi à celle de leur évêque 9. C'est nous imposer. On ne doit rien à

' Hier. ibid. — - Malih. xni, il. — ^ Ibid. xxiv, 2i. — T. 11,/). 016, 018.

IP INSTRUCTION PASTORALE

des évêques intrus , à des évèques mis par violence en chassant les légitimes pasteurs , à des évêques dont la succession n'est pas constante, ou qui s'arrachent de l'unité par une rupture. « Il y eut , dit-il' , « des évêchés où plusieurs prélats sesuccédèrent l'un « à l'autre également hérétiques. » Que veut-il conclure de là , puisque leur succession n'est qu'une continuation de la violence ? Le bannissement d'un Athanase , d'un Hilaire , d'un Eusèbe de Verceil et de Samosate, d'un Paulin de Trêves, d'un Lucius de Mayence, et de tant d'autres illustres exilés , ne leur ôtait pas leurs sièges, et ne donnait point d'autorité à ceux qui les usurpaient. Le peuple tenait par la foi à ses légitimes pasteurs, à quelque extrémité du monde qu'ils fussent chassés. Ainsi ta succession subsistait toujours , et même d'une manière très éclatante. Quelle difficulté y peut-on trouver ? On objecte les dix provinces d'Asie qui étaient pleines, disait saint Hilaire, de blasphémateurs *. Sans doute elles étaient pleines de ces blasphémateurs que Constance avait établis par la force, et dont le titre emportait leur condamnation. Que nuit à la succession une pareille violence ?

Au reste, il ne faut point chicaner sur la violence, ni insinuer qu'on ne voit pas dans les cœurs , pour discerner ceux qui dissimulent d'avec ceux qui croient de bonne foi. La violence paraîtassez quand on ne change que par force , et qu'on revient à son naturel aussitôt qu'on est en sa liberté. C'est ce qui arriva du temps de Constance. Le ministre en est d'accord, et il répète par deux fois qu'on changea d'un moment à l'autre par la seule mort de l'empereur 3. On ne peut donc pas douter de l'état violent où tout était.

On ne veut pas croire la surprise. L'arianisme, dit-on ^ , était trop connu pour s' tj laisser tromper. Cependant le fait est constant. Dans le temps que les donatistes objectaient à l'Église l'obscurcissement qui arriva sous Constance : « Qui ne sait, leur « répondit saint Augustin ^ , qu'en ce temps plu- « sieurs hommes de petit sens furent trompés par « des paroles obscures , en sorte qu'ils croyaient « que les ariens (qui affectaient de parler comme « eux ) étaient aussi de même créance ? »

Saint-Hilaire explique plus amplement ce mystère d'iniquité, et il disait aux ariens: « Pourquoi « imposez-vous à l'empereur, aux comtes (et aux « officiers de l'empire), et pourquoi circonvenez-vous « l'Église de Dieu par les artifices de Satan ? Que ne « parlez-vous franchement? Ou avouez ouvertement « ce que vous voulez avouer, ou niez ouvertement « ce que vous voulez nier ^ . »

En général, tout novateur est artificieux; et pour ôter au peuple l'idée de son innovation odieuse , il tâche de faire passer ses dogmes sous la figure et l'expression des dogmes anciens. C'est la pratique ordinaire de tous les hérétiques , qui savent si bien se cacher, que les plus fins y sont pris ; et dans les innovations du seizième siècle les équivoques de

' P. 616. — ' T. II, p. 618, 67! , 673. — ' P. 598, 699. — * Ihid. 699. — » Ep. \cm, col. XLVlii, ffdf Fincenl. n" 31 , t. \ l, col. 244. — « EpisL ad Atix.

j Bucer sur la présence réelle en pourraient être un exemple. Quoi qu'il en soit , c'est ainsi que furent déçus les évêques de Rimini. II ne faut pas dire que l'arianisme était trop connu; les ariens, et, entre les autres, Ursaceet Valens, qui avaient fait plus d'une fois une feinte abjuration de l'arianisme , et dont le dernier la renouvela solennellement dans le concile de Rimini , étaient de si subtils dissimulateurs et si féconds en expressions trompeuses , que les évêques trop simples, « hérétiques sans le « savoir, sine conscientia hxretici , tombèrent, « dit saint Jérôme ' , dans leurs nouveaux pièges, « Arimenensibus dolis îrretiti ; » et ce Père, après avoir raconté « qu'ils appelaient à témoin le corps « du Seigneur et tout ce qu'il y a de saint dans « l'Église , » qu'ils n'avaient rien soupçonné qui fût douteux dans la foi de ceux qui les avaient engagés à souscrire, les fait parler en cette sorte : « Nous pensions que leur sens s'accordait avec « leurs paroles : nous n'avons pu croire que dans « l'Église de Dieu , où règne la bonne foi et la « pure confession de la vérité , on cachât dans le « cœur autre chose que ce qu'on avait dans la « bouche : nous avons été trompés par la trop « bonne opinion que nous avons eue des méchants, « decepit nos bona de nialis existimatio : nous « n'avons pu croire que des ministres de Jésus- « Christ s'élevassent contre lui-même. » Voilà dans le fait ce que disaient ces évêques : et si j'ajoute un seul mot à leurs discours , le ministre peut me convaincre à l'ouverture du livre : ce que j'ose bien assurer qu'il n'entreprendra pas.

Mais , dit-il , pourquoi alléguer la violence, si c'est une affaire de surprise? comme si l'on n'eût pas pu mêler ensemble ces deux injustes moyens , et faire servir les menaces à rendre les esprits moins attentifs à l'artifice. Quoi qu'il en soit, le fait est positif, et il n'est pas permis d'y opposer de si vaines conjectures.

Mais encore , poursuit le ministre , « des évêques « si aisés à surprendre étaient-ils fort propres à « assurer la foi des peuples ? » Sans doute dans ce moment ils manquèrent à leur devoir d'une manière déplorable ; mais peu de temps auparavant, et tant qu'ils furent en liberté , ils avaient si bien enseigné la foi de Nicée , à laquelle aussi ils revinrent aussitôt après , que les peuples savaient à quoi s'en tenir , et que la foi de leurs évêques leur était connue. Je pourrais en confirmation vous alléguer d'autres faits aussi constants ; et je suis certain que personne n'osera soutenir que je raconte autre chose que ce qu'on trouve dans saint Athanase , dans saint Hilaire, dans saint Jérôme, dans saint Augustin et dans tous les auteurs du temps , sans en excepter un seul.

Mais voici le dernier effort des objections du ministre. La maxime ( que l'Église ne peut jamais perdre sa visibilité ni son étendue) est de saint Augustin; ce sont ses paroles, et de son aveu nous avons déjà pour nous un si grand homme : mais , ajoute-t-il, elleest évidemment fausse, à causequ'e/fe

■ Hier, adv. Lucif. cap. 7.

SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE

est contraire à saint Grégoire de Nazianze ; ce qu'il appuie en ces termes : Que messieurs les prélats se déterminent entre ces deux Pères, ils seront assez embarrassés. II nomme dans la même cause saint Hilaire et saint Âthanase '.

Vous le voyez , mes chers frères : toute l'adresse de vos ministres n'est qu'à mettre aux mains les saints docteurs les uns contre les autres sur des articles capitaux. Ils ne veulent trouver dans leur doctrine que doutes et incertitudes , notamment sur les promesses de Jésus-Christ. C'est aussi ce que doivent faire ceux qui n'y croient pas , et qui veulent en éluder l'évidence. Mais il n'y a là aucun embarras: car que dit saint Augustin, et que disent ces autres Pères } Saint Augustin dit que si la visibilité et l'étendue de l'Église était éteinte par toute la terre avant saint Cyprien et Donat, il n'y aurait pluseu d'Église qui eût pu enfanter saint Cyprien, et de qui Donat eût pu naître : Donatus unde ortus est? Cyprianum qiix peperit? et encore , pour faire voir que la succession n'a pu manquer , il y avait, dit-il , sans doute une Église qui pût enfanter saint Cyprien : erat Ecclesia qux pareret Cyprianum' , et ainsi du reste. Si cette doctrine est douteuse, ce n'est pas au seul saint Augustin qu'il s'en faut prendre : saint Jérôme disait comme lui aux lucifériens, avec tous les orthodoxes : « Si « l'Église n'est plus qu'en Sardaigne,d'oii espérez- « vous, comme un nouveau Deucalion, retirer le « monde abîmé 3.? » Tous les Pères grecs etlatins ont raisonné de la même sorte ; et on a pu voir dans l'Instruction précédente 4 leur doctrine , que le ministre laisse en son entier , sans même songer à y répondre. Voyons si saint Athanase, si saint Grégoire de Nazianze , si saint Hilaire ont dit ou pu direquela succession ait manqué de leur temps. Mais au contraire nous venons d'ouïr saint Athanase , qui , trois ans après l'affaire de Rimini , nous fait voir l'Église étendue par toute la terre , et les ariens toujours réduits au petit nombre.

Mais il a blâmé les ariens , qui se vantaient de la multitude de leurs peuples, de leurs évêques et de leurs temples. Oui, dans quelques endroits de l'Orient il a vu des peuples entièrement oppressés, des évêques intrus , des temples et des Églises arrachés par force aux catholiques , dont les fondateurs témoignaient la foi des ancêtres. Il ne veut point qu'on se vante de tels temples; des trous, des cavernes leur sont préférables, et il vaut mieux être seul, comme un Noé , comme un Lot, que d'être avec une telle multitude. C'est ce que dit saint Athanase; c'est ce que dit saint Hilaire; c'est ce que dit saint Grégoire de Nazianze. Veulent-ils dire par là, qu'en effet on demeure seul.!" Et qu'a tout cela de contraire à la doctrine de saint Augustin sur la perpétuité et l'étendue de l'Église ?

Il ne faut pas croire pour cela , que les saints évêques abandonnassent les Églises , ni qu'ils en tinssent la possession pour indifférente; au con-

' r. Il, p. 667, 668,671, 672. — "> Epist.XCm , ad Vinc. n" 27, etc., col. 246. — ' HieroH, Dial. adv. Lucif. cap. i. — ' I. Insl. past.

traire , ils la, regardaient comme des titres de l'anqui té de la foi . On sait les combats de saint Ambroise, pour ne point livrer les catholiques que les ariens voulaientlui ôter par l'autorité de l'impératrice Justine. « Qu'on nous les enlève par force, répondait- « il', je ne résisterai pas; mais je ne les livrerai «jamais; je ne livrerai pas l'héritage de Jésus- « Christ; . . . je ne livrerai pas l'héritage de nos pè- « res, l'héritage de Denis qui est mort en exil pour « la cause de la foi , l'héritage d'Eustorge le confes- « seur, l'héritage de Myrocles et des autres évê- « ques fidèles, mes prédécesseurs. » Ils conservaient donc autant qu'ils pouvaient les temples sacrés que leurs prédécesseurs avaient bâtis ; et comme nous ils prouvaient par ces monuments l'antiquité de la foi catholique. Quand ils leur étaient ravis par force, ils se contentaient de garder la foi , qui ne laissait pas néanmoins de demeurer établie par ces temples mêmes, quoiqu'entre les mains des hérétiques; parce que tout le monde savait qu'ils n'avaient point été dressés pour eux. C'est ce que nous disons encore , et nous employons ces témoignages dans le même esprit que les Pères.

J'ai donc achevé l'ouvrage que la charité m'imposait pour le salut de nos frères réunis, et il ne me reste qu'à prier Dieu, comme j'ai fait au commencement, qu'il leur donne des yeux qui voient , et des oreilles qui écoutent. Pour peu qu'ils les ouvrent et qu'ils se rendent attentifs à la vérité , elle ne leur sera pas longtemps cachée. Les promesses de l'Évangile , que je les prie de considérer, sont courtes, claires, précises : on a vu qu'elles ne demandent aucun examen pénible; et si j'ai voulu entrer dans quelques faits qui dépendent de l'histoire ecclésiastique , comme ils sont connus, incontestables, et dans le fond avoués par le ministre , ils ne peuvent plus causer aucun embarras.

En effet, considérons encore une fois devant Dieu, et en éloignant l'esprit de dispute, ce qu'on a prouvé par tant de faits, tirés par exemple de l'histoire de l'arianisme. Quoi ? qu'il y aura eu des tentations, des scandales, des chutes affreuses, de longues persécutions, sous prétexte de piété, et par de faux frères soutenus de l'autorité de quelques rois chrétiens ? Nous le savons ; nous avons été avertis que nous avions tout à craindre, même de nos pères, de nos mères, de nos frères, et des domestiques de la foi». C'est pourquoi , s'il s'est trouvé parmi les persécuteurs , des Nérons, des Domitiens, ouvertement infidèles; s'il s'y est trouvé des apostats et des déserteurs de la foi; il s'y est aussi trouvé, et bientôt après , des Constances , des Valens , des Anastases , qui ont affligé l'Église sous l'apparence d'un christianisme trompeur; et nous avons déjà remarqué que nous attendions encore à la fin des siècles quelque chose de plus séduisant. Mais que l'on puisse perdre pour cela la trace de la succession apostolique ; loin de nous l'avoir prédit, .lésus-Christ nous a promis le contraire, et l'expérience du temps passé aide encore à nous confirmer pour l'avenir.

' Amb. Ep. Ub. i; cp. xxi, n" 18. — ' Matth. x, 35, 38.

Ile INSTRUCTION PASTORALE

Ainsi l'on n'est pas même obligé à savoir ces taits , qu'on exagère si fort ; les promesses fondamentales de l'Évangile sur la durée de l'Église étant, comme on a vu, très-intelligibles par ellesmêmes , il ne faut , pour toute réponse à ceux qui cherchent des difficultés dans leur accomplissement, que l'exemple d'Abraham, qui, comme disait saint Paul ' , « n'a point vacillé dans la foi , <■ mais au contraire s'y est affermi, donnant « gloire à Dieu , et demeurant pleinement persuadé « qu'il était assez puissant pour accomplir ( à la « lettre ) tout ce qu'il avait promis. »

Si donc on a peine à croire qu'au milieu de tant de traverses, et des changements qui arrivent sous le soleil, Dieu conserve sans interruption la succession des apôtres et la suite du ministère ecclésiastique, en sorte que toute rupture et toute innovation soit une conviction d'erreur et de schisme, sans même avoir besoin de remonter jamais plus haut : si , dis-je ,ona peine à croire que cela se puisse exécuter, et qu'on y cherche des difficultés ou des embarras, il n'y a qu'à se souvenir que Jésus-Christ nous a donné sa toute-puissance pour garant d'une promesse si merveilleuse, et conclure avec Abraham, selon saint Paul , qu'i7 est puissant pour accomplir ce qu'il a promis.

Pour éluder un raisonnement si pressant , votre ministre propose cette trompeuse maxime : l'événement est interprète de la promesse *. On voit bien où ces- messieurs en veulent venir. C'est à éluder l'effet évident et te sens certain de la promesse de Jésus-Christ, en alléguant des interruptions telles qu'on voudra , en inventant des innovations sur la doctrine, et en attribuant à l'Église des idolâtries qu'elle n'eut jamais. Mais si l'on veut, par exemple, lui imputer à idolâtrie l'honneur qu'elle rend aux saints , à leurs reliques et à leurs images , il faudra comprendre non-seulement l'Église romaine, mais encore l'Église grecque, dans cette accusation ; puisque c'est elle qui a célébré avec Rome même, et qui compte encore aujourd'hui parmi ses conciles le concile de Nicée , oii tout cela est contenu. Qu'était donc devenue alors la promesse de Jésus-Christ? Pour soutenir ces idolâtries prétendues universelles dans l'Église, il faudrait dire de deux choses l'une, ou que Jésus-Christ avait été tous les jours avec une Église idolâtre , ou que ce mot, tous les jours , n'exclut pas toute interruption, et que Jésus-Christ (ce qu'à Dieu ne plaise) a jeté en l'air de grands mots qui n'ont point de sens.

On me fait accroire que j'entreprends de donner des bornes à la promesse de Jésus-Christ par rapport aux Grecs , et on croit avoir droit , à mon exemple , de lui en donner par rapport aux Latins. Mais c'est là une pure chicanerie, et j'ai déjà dit que la promesse de .Tésus-Christ n'est astreinte par elle-même , ni aux Grecs, ni aux T-atins, ni à aucune nation particulière; mais qu'il suffit, pour la vérifier, que la succession des apôtres subsiste toujours par toute

' Rom. 1 . 20, 21.

T. Il , p. 5(55 , 683.

la terre, en quelque peuple que ce soit. Si on prétend que l'événement démente cette promesse^ on argumente contre Jésus-Christ , et oo Change le sens naturel de ses paroles.

Laissons donc là ce commentaire par l'événement. J'avouerai peut être que l'événement pourra, en second, servir d'interprète à des prophéties obscures et paraboliques. Mais pour la promesse fondamentale de l'Évangile, qui est conçue en termes si clairs, elle s'interprète elle-même; et pour toute interprétation, il n'y a qu'à dire : Jésus-Christ est assez puissant pour faire tout ce qu'il apromis : et la restreindre par l'événement , c'est la démentir.

La promesse de Dieu à Abraham : Je multiplierai ta postérité, était absolue; et Dieu avait déterminé que cette postérité lui serait donnée par Isaac ' : le cas arriva qu'Abraham allait l'immoler par ordre de Dieu ; mais ce terrible événement ne fit chercher à Abraham aucune restriction à la promesse : il n'en crut pas moins que sa race lui serait comptée dans cet Isaac qa'W é\.d\t prêt d'égorger; à cause qu'tV crut, dit saint Paul » , que Dieu le pouvait ressusciter. C'est-à-dire qu'il faut croire tout ce qu'il y a de plus incroyable , plutôt que d'affaiblir des promesses claires , contre leur sens manifeste. Toute puissance m'est donnée : allez donc avec assurance; et, sans vous jeter dans la recherche des faits particuliers , croyez d'une ferme foi que votre ouvrage n'aura ni fin ni interruption , puisque c'est moi qui le dis.

Contre la simplicité ,- la précision , la clarté de ces paroles, on n'allègue que chicanerie , illusion, dissimulation : on appelle au secours la Synagogue , avec laquelle en ce point l'Église chrétienne n'a rien de commun : on critique chaque parole , et visiblement on ne dit rien : et il demeure si clair , par la promesse de Jésus-Christ, que tout ce qui rompt la chaîne, tout ce qui s'écarte de la ligne de la succession , est schismatique, qu'il a fallu en venir enfin à défendre ouvertement le schisme , à le trouver digne des saints et des prophètes , et à séparer ces grands hommes de la société du peuple de Dieu, et du sacerdoce institué par Moïse. Jugez maintenant , mes frères , qui sont les vrais défenseurs de la promesse de Jésus-Christ , ou ceux qui la prennent comme nous dans toute son étendue, ou ceux qui, contraints d'en déguiser ou violenter toutes les paroles, après yavoir cherché toute sorte d'inconvénients , à la fin se laissent forcer à trouver la sainteté dans les schismatiques.

Au contraire, la gloire de l'Église ne lui peut être ôtée. Luther et les autres novateurs du seizième siècle savent bien, en leur conscience, qu'ils l'ont trouvée en pleine possession lorsqu'ils s'en sont séparés , et que d'abord ils avaient été nourris dans son sein. J'en dis autant des vicléfites, des bohémiens , des vaudois , des albigeois , de Bérenger et des autres. Si nous remontons aux Grecs, le mn nistre u'a pu nier que nous n'ayons vécu ensemble,

' Gcn. XXI. 12. Rom. IX , 7. —^Ilebr. xxi, I»

SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE

et reconnu d'un commun accord la chaire de saint Pierre. Ils se sont donc faits, en la quittant, novateurs comme les autres, et leur défection est notée. Nous sommes à couvert de tels reproches ; et l'Église catholique se peut glorifier d'ctre la seule société sur la terre à qui , parmi tant de sectes, on ne peut jamais montrer, en quelque point que ce soit, par aucun fait positif, qu'elle se soit détachée des pasteurs qui étaient en place, ou du corps du christianisme qu'elle a trouvé établi. Elle est donc la seule qui n'est point sortie de la suite promise par Jésus-Christ, et qui par la succession écoute encore dans les derniers temps ceux qui ont ouï les apôtres, et Jésus-Christ même. Quelle plus belle distinction peut-on trouver dans le monde .î* quelle plus grande autorité? Mais les errants la craignent, parcequ'elleesttrop contraignante pour leurs esprits licencieux.

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