ÉLÉVATIONS A DIEU SUR SON UNITE ET SA PERFECTION
PREMIÈRE ÉLÉVATION
L'être de Dieu.
De toute éternité Dieu est. Dieu est parfait, Dieu est heureux, Dieu est un. L'impie demande : Pourquoi Dieu est-il? Je lui réponds : Pourquoi Dieu ne serait-il pas ? Est-ce à cause qu'il est parfait : et la perfection est-elle un obstacle à l'être ? Erreur insensée! au contraire, la perfection est la raison d'être. Pourquoi l'imparfait serait-ii, et le parfait ne
' T. Il, p. 557. — 2 Ci-dessus.
serait-il pas? C'est-à-dire pourquoi ce qui tient plus du néant serait-il , et que ce qui n'en tient rien du tout ne serait pas?Qu'appelie-t-on parfait? Un être à qui rien ne manque. Qu'appelle-t-on imparfait? Un être à qui quelque chose manque. Pourquoi l'être à qui rien ne manque ne serait-il pas, plutôt que l'être à qui quelque chose manque? D'oiî vient que quelque chose est , et qu'il ne se peut pas faire que le rien soit, si ce n'est parce que l'être vaut mieux que le rien, et que le rien ne peut pas prévaloir sur l'être, ni empêcher l'être d'être? Mais parla même raison, l'imparfait ne peut valoir mieux que le parfait, ni être plutôt que lui , ni l'empêcher d'être. Qui peut donc empêcher que Dieu ne soit? et pourquoi le néant de Dieu, que l'impie veut imaginer dans son cœur insensé' , pourquoi, dis-je, ce néant de Dieu l'emporterait-il sur l'être de Dieu? et vaut-il mieux que Dieu ne soit pas, que d'être?
O Dieu! on se perd dans un si grand aveuglement. L'impie se perd dans le néant de Dieu , qu'il veut préférer à l'être de Dieu : et lui-même, cet impie, ne songe pas à se demander à lui-même pourquoi il est. Mon Ame, âme raisonnable , mais dont la raison est si faible, pourquoi veux-tu être, et que Dieu ne soit pas ? Hélas! vaux-tu mieux que Dieu ? Ame faible , âme ignorante, dévoyée, pleine d'erreur et d'incertitude dans ton intelligence, pleine dans ta volonté de faiblesse, d'égarement, de corruption, de mauvais désirs, faut-il que tu sois , et que la certitude, la compréhension, la pleine connaissance de la vérité, et l'amour immuable de la justice et de la droiture ne soit pas ?
11^ ÉLÉVATION
La perfection et l'éternité de Dieu.
On dit : Le parfait n'est pas : le parfait n'est qu'une idée de notre esprit, qui va s'élévant de l'imparfait qu'on voit de ses yeux, jusqu'à une perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur insensé , qui ne songe pas que le parfait est le premier, et en soi, et dans nos idées; et que l'imparfait en toutes façons n'en est qu'une dégradation. Dis-moi, mon âme, comment entends-tu le néant, sinon par l'être? Comment entends-tu la privation, si ce n'est par la forme dont elle prive ? Comment l'imperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit? Mon âme, n'entends-tu pas que tu as une raison, mais imparfaite , puisqu'elle ignore, qu'elle doute, qu'elle erre, et qu'elle se trompe? Mais commententends-tu l'erreur, si ce n'est comme privation de la vérité ; et comment le doute ou l'obscurité, si ce n'est comme privation de l'intelligence et de la lumière : ou comment enfin l'ignorance, si ce n'est comme privation du savoir parfait : comment dans la volonté, le dérèglement et le vice , si ce n'est comme privation de la règle, de la droiture et de la vertu ? Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien
' Ps. XIII, I.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
une règle, un ordre, avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces choses : en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut ; avant tout dérèglement, il faut qu'il y ait une chose qui est ellemême sa règle, et qui, ne pouvant se quitter soimême, ne peut non plus ni faillir, ni défaillir. Voilà donc un être parfait : voilà Dieu , nature parfaite et heureuse. Le reste est incompréhensible , et nous ne pouvons même pas comprendre jusqu'où il est parfait et heureux; pas même jusqu'à quel point il est incompréhensible.
D'où vient donc que l'impie ne connaît point Dieu ; et que tant de nations , ou plutôt que toute la terre ne l'a pas connu ; puisqu'on en porte l'idée en soi-même avec celle de la perfection ? D'où vient cela , si ce n'est par un défaut d'attention , et parlée que l'homme, livré aux sens et à l'imagination, ne veut pas ou ne peut pas se recueillir en soi-même, ni s'attacher aux idées pures , dont son esprit embarrassé d'images grossières ne peut porter la vérité simple?
L'homme ignorant croit connaître le changement avant l'immutabilité; parce qu'il exprime le changement par un terme positif , et l'immutabilité par la négation du changement même : et il ne veut pas songer qu'être immuable c'est être, et que changer c'est n'être pas : or l'être est , et il est connu devant la privation , qui est non-être. Avant donc qu'il y ait des choses qui ne sont pas toujours les mêmes, il y en a une qui, toujours la même, ne souffre point de déclin; et celle-là non-seulement est, mais encore elle est toujours connue, quoique non toujours démêlée ni distinguée, faute d'attention. Mais quand, recueillis en nous-mêmes, nous nous rendrons attentifs aux immortelles idées dont nous portons en nous-mêmes la vérité, nous trouverons que la perfection est ce que l'on connaît le premier ; puisque , comme nous avons vu , on ne connaît le défaut que comme une déchéance de la perfection.
Iir ÉLÉVATION.
Encore de l'être de Diea , et de son éternelle béatitude.
Je suis celui qui suis : celui qui est m'envoie à vous' : c'est ainsi que Dieu se définit lui-même; c'est-à-dire , que Dieu est celui en qui le non-être n'a point de lieu; qui par conséquent est toujours , et toujours le même : par conséquent immuable : par conséquent éternel : tous termes qui ne sont qu'une explication de celui-ci : Je suis celui qui est. Et c'est Dieu qui donne lui-même cette explication par la bouche de Malachie, lorsqu'il dit chez ce prophète : Je suis le Seigneur, et Je ne change pas*.
Dieu est donc une intelligence, qui ne peut nr rien ignorer, ni douter de rien, ni rien apprendre; ni perdre, ni acquérir aucune perfection : car tout cela tient du non-être. Or Dieu est celui qui est, celui qui est par essence. Comment donc peut-on penser que celui qui est ne soit pas, ou que l'idée qui comprend tout l'être ne soit pas réelle; ou que, pendant qu'on voit que l'imparfait
» Exod. III, U. — ' Mal. ui, C.
ÉLÉVATIONS SUR LfclS MYSTÈRP:S.
est, on puisse dire, on puisse penser, en entendant ce qu'on pense, que le parfait ne soit pas?
Ce qui est parfait est heureux; car il connaît sa perfection : puisque connaître sa perfection est une partie trop essentielle de la perfection pour manquer à l'être parfait. 0 Dieu ! vous êtes bien heureux! O Dieu! je me réjouis de votre éternelle félicité!'Toute l'Écriture nous prêche que l'homme qui espère en vous est heureux ' : à plus forte raison êtes-vous heureux vous-même, ô Dieu en qui on espère! Aussi saint Paul vous appelle-t-il expressément bienheureux : Je vous annonce ces choses selon le glorieux Évangile de Dieu bienheureux^. Et encore : C est ce que nous montrera en son temps celui qui est bienheureux , elle seul puissant , Roi des rois et Seigneur des seigneurs , gui seul possède l'immortalité, et habite une lumière inaccessible, à qui appartient la gloire et un empire éternel. Amen ^. O Dieu bienheureux! je vous adore dans votre bonheur. Soyez loué à jamais, de me faire connaître et savoir que vous êtes éternellement et immuablement bienheureux. Il n'y a dheureux que vous seul , et ceux qui connaissant votre éternelle félicité, y mettent la leur. Amen, amen.
IV ^ ÉLÉVATION
L'oailé de Dieu.
Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur 4 ; car il est celui qui est. Celui qui est est indivisible : tout ce qui n'est pas le parfait, dégénère de la perfection. Ainsi le Seigneur ton Dieu étant le parfait est seul ; et il n'y a point un autre Dieu que lui^. Tout ce qui n'est pas celui qui est par essence et par sa nature, n'est pas et ne sera pas éternellement, si celui qui est seul ne lui donne l'être.
S'il y avait plus d'un seul Dieu, il y en aurait une infinité. S'il y en avait une infinité, il n'y en aurait point. Car chaque Dieu n'étant que ce qu'il est, serait fini, et il n'y en aurait point à qui l'infini ne manquât : ou il en faudrait entendre un qui contînt tout, et qui dès là serait seul. Écoute, Israël : écoute dans ton fond : n'écoute pas à l'endroit où se forgent les fantômes : écoute à l'endroit où la vérité se fait entendre , où se recueillent les pures et simples idées. Écoute là, Israël : et là, dans ce secret de ton cœur, où la vérité se fait entendre, là retentira sans bruit cette parole : Le Seigneur notre Dieu est un seul Seigneur*^. Devant lui les deux ne sont pas : tout est devant lui comme n'étant point, tout est réputé comme un néanti, comme un vide, comme une pure inanité : parce qu'il est celui qui est, qui voit tout, qui sait tout, qui fait tout, qui ordonne tout, et qui appelle ce qui n'est pas comme ce qui est^.
V« ÉLÉVATION
La prescience et la providence de Dieu. Qui est celui qui appelle toute la suite des gêné-
« Ps. xxn, 9. Lxxxui, 13. — î /. Tint, i, il. — 3 Ibid. vi, 15, 10. — ' Deut. vr, 4. — * Ibid. m, 24. IV, 35, 39. — • Deut. Vî, 4. — ' Is. XL, 17, 22. 23. Pu. XXXVIM, 6. — » Rom. IV, 17.
BOS.SUET.— TOME IV
rationsdès le commencement? C'estmoile Seigneur, qui suis le premier et le dernier ■ ; qui dans le centre de mon éternité vois tout commencer et tout finir.
Babylone, assemble tes devins : quedis-je, tes devins.? assemble tes dieux : Qu'ils viennent: qu'ils nous annoncent les choses futures : qu'ils nous annoncent du moins tous les temps passés ( et qu'ils fassent la liaison des uns avec les autres) : nous serons attentifs à vos paroles. Dites-nous ce qui arrivera, que nous sachions les choses futures ; annoncez-ks-nous , et nous avouerons que vous ê/ex des dieux. Faites-nous du bien et du mal, si vous pouvez ' : car si vous le pouvez faire à votre gré , vous pouvez le prévoir et le deviner. Mais vous n'êtes rien, tant que vous êtes de faux dieux, rotrc ouvrage n'est rien non plus : il est au rang de ce qui n'est pas : celui qui vous choisit pour son Dieu est abominable^. C'est ainsi que le prophète Isaïe , et avec lui tous les saints, convainquent de néant les dieux des païens.
Mais moi , dit le Seigneur par la bouche de ce saint prophète , comme je fais tout , je prédis ce que je veux. Qui sera celui qui le fera venir de l'orient : qui l'appellera de loin, afin qu'il le suive : qui dissipera devant son épée les nations comme de la pou.Hsière, et les armées devant son arc comme de la paille que le vent emporte ^ ? Je le ferai venir de l'aquihn et de l'orient *, celui que je sais et que je vois de toute éternité *. C'est Cyrus que j'ai nommé pour être le libérateur de mon peuple. // connaîtra mon nom : tous ks princes seront devant lui comme des gens qui amassent de la boue. Qui est-ce qui l'a annoncé dès le commencement ^ } C'est moi le Sel ■ gneur, c'est là mon nom .je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni ma louange aux idoles. Ce que f ai annoncé au commencement , et qui a paru le premier dans mes oracles, voilà qu'il arrive. Je découvrirai encore de nouvelles choses : devant qu'elles paraissait , je vous les ferai entendre! . Israël, tu es un peuple dissipé : qui t'a donné en proie à tes ennemis, si ce n'est le Seigneur lui-même, parce que nous avons péché? et il a répandu sur nous le souffle de sa colère *.
Et maintenant, dit le Seigneur 9, je te crée de nouveau, Jacob; et je te forme, Israël. Je suis le Seigneur ton Dieu et ton Sauveur, 6 Israël! Je suis. Il n'y a point de Dieu devant moi, et il n'y en aura point après. Je suis, je suis le Seigneur, et il n'y a que moi qui sauve. Dès le commencement je suis :je suis le Seigneur votre saint, le roi et le créateur d'Israël, Ne songez plus aux choses passées, j'en vais faire de nouvelles. J'ai formé ce
' Is. XU, 4.-2 Ibid. 22, 23. — 3 Jbid. 24.— * Ibid 2
— 5 Ibid. 25.
* M. Bossuet, en citant le t. 2 de ce chapitre, n'a pas exprimé le mot justitm, le juste , qui est dans le texte sacré. Ici il fait entendre que Cyrus était la figure de JésHs- Christ , et que c'était ce Juste par excellence que le Saint- Esprit faisait annoncer principalement- f Édit. de Oéfonn. )
'' Is. XLI, 2C. — ' Is. XUI , s, 0. - • Ibid. 2-2 24 25 -■^ Is. XUII, I, 3, 10. H, 13, 15, 18, 10, 21.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
peuple pour moi , et je veux qu'il raconte mes louanges.
Je suis le premier et le dernier , encore un coup ; et il n'y a de Dieu que moi seul. Je suis le Seigneur qui fais tout : qui rends inutiles tous les présages des devins : je leur renverse l'esprit , et je change leur sagesse en folie. Ma\s au contraire , j'exécuterai après plusieurs siècles, et je ferai revivre la parole du prophète mon serviteur que j'ai inspiré , et f accomplirai les prédictions de mes messagers. Je dis à Jérusalem ruinée et changée en solitude : Tu seras pleine d'habitants. Je dis aux villes de Juda : Fausserez rebâties , je relèverai vos ruines , et je remplirai vos rues solitaires et abandonnées. J'ai ditàCyrus : Fous êtes le prince que j'ai choisi : VOUS accomplirez ma volonté. J'ai dit à Jéru- .salent : Fous serez bâtie ; et au temple rédidt en cendres : Fous serez fondé de nouveaux J'ai nommé Cyrus pour accomplir cet ouvrage.
Foici ce qu'a dit le Seigneur à Cyrus : Mon oint , que j'ai pris par la main pour lui assujettir les nations, et mettre en fuite les rois devant lui ; je te livrerai les trésors cachés; ce qu'on aura recelé dans les lieux les plus cachés te sera ouvert ; afn gtœ tu saches que Je suis le Seigimir , le Dieu d'Israël, qui te nomme par ton nom. Je ne l'ai pas fait pour l'amour de toi ; mais pour l'amour de Jacob mon serviteur , et d'Israël que f ai choisi. C'est pour lia que je t'ai nommé par ton nom. Je t'ai représenté ,je t'ai figuré tel que tu es. Tu ne me connaissais pas : et moi je te revêtais de puissance, afin que du levant jusqu'au couchant on sache qu'il n'y a de Dieu que moi; et que moi, et non pas un autre. Je suis le Seigneur ; c'est moi qui crée la lumière, et qui répands les ténèbres .-je pardonne et jepunis :je disfribuele bien et le mal, la paix et la guerre , selon le mérite d'un chacun :je suis le Seigneur qui fais foutes ces choses ». Ainsi parlaitlsaïe. Etdeux cent cinquante ans après, Cyrus, vainqueur selon cet oracle, vit la prophétie, et publia cet édit : Foici ce que dit Cyrus , roi de Perse. Le Dieu du ciel, le Seigneur m' a livré tous les royaumes de la terre, et m'a commandé de rebâtir sa maison dans Jérusalem^.
Cent autres pareils exemples justifient la prescience et la providence de Dieu : mais celui ci comprend tout et ne laisse rien à désirer.
Vr ÉLÉVATION.
La toute-puissante protection de Dieu.
Montez à la cime d'une montagne élevée, vous qui évangélisez , vous gui annoncez à Sion la bonne nouvelle de son salut : élevez une voix puissante, vous qui annoncez à Jérusalem son bonheur : élevez votre voix , ne craignez pas. Dites aux villes de Juda : Foici votre Dieu qui vient à votre secours ; c'est votre Dieu qui vient avec force et avec un bras dominant: ilvient, et avec lui vient sa récompense , et son ouvrage ne manquera pas. Comme un pasteur patt son troupeau; comme il ramasse avec
' Is. XUV, G, 24, 25, 20, 28. — * It. XLV, I, 3, 4, B, 0, 7. — 3 JJ. Par. XXXVI, 22, 23. /. Esd., i, 1 , 2. VI, 2, 3.
son bras pastoral ses tendres agneaux , et qu'il porte lui-même les petits qui ne peuvent pas se soutenir : ainsi fer a le Seigneur ».
Qui est celui qui a mesuré l'immensité des eaux par sa main, et qui a pesé les deux avec son poignet, et avec trois doigts toute la masse de la terre'? Qui est celui qui a mis les montagnes et les collines dans une balance », et a pu faire que toute la terre, se servant à elle-même de contre-poids, demeurât dans l'équilibre au milieu des airs? Qui a aidé l'esprit du Seigneur , ou qui lui a servi de conseiller, et lui a montré dans ces grands ouvrages ce qu'il fallait faire ^ ? S'il faut lui offrir des sacrifices selon sa grandeur , le Liban n'aurapas assez de bois , ni la terre assez d'animaux pour son holocauste*. C'est-à-dire, que le cœur de l'homme, quoique plus grand que tout l'univers , et que toute la nature corporelle , n'aura pas assez d'amour ni assez de désirs à lui imtnoler. Le coeur de l'homme se perd , quand il veut adorer Dieu.
Savez-vous bien le commencement de toutes choses? Âvez-vous compris les fondements delà terre, ni comme Dieu se repose sur son vaste tour * , et en fait comme son siège , ou comme l'escabeau de ses pieds ? Levez les yeux, et voyez qtii a créé tous ces luminaires, qui lesjait marcher comme en ordre de bataille, et les nomme chacun par son no7n, sans en omettre un seul dans sa puissance. Jacob j qui , vous défiant de cette puissance , dites en vous-même : Mes voies sont cachées au Seigneur, il ne sait plus où je suis, et mon Dieu n'exercera pas son jugement sur moi, pour me punir ou pour me sauver : ignorez-vous que le Seigneur est éternel; qu'il a marqué et créé les limites de la terref Sans défaillance , sans travail , sans lassitude , il agit sans cesse, et sa sagesse est impénétrable. Il rend la force à celui qui est épuisé, il donne du courage et de la vertu à celui qui n'est plus. La jeunesse la plus robuste tombera en faiblesse malgré sa vigueur : mais ceucç qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour : quand ils croiront être à bout, et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle : ils courront, et ne se lasseront point : ils marcheront , et ils seront infatigables^. Marchez donc, âmes pieuses, marchez : et quand vous croirez n'en pouvoir plus , redoublez votre ardeur et votre courage.
Je vous tirerai , dit le Seigneur 7 , des extrémités de la terre. Je vous ai pris par la main, et je vous ferai revenir du bout du monde : je vous ai dit : Fous êtes mon serviteur, je vous ai choisi , et ne vous ai pas rejeté. Ne craignez donc rien , puisque je suis avec vous : ne vous laissez point affaiblir , puisque je suis votre Dieu. Je vous ai fortifié , je vous ai secouru ; et la droite de mon Juste , de mon Christ, a été votre soutieii. Tous vos ennemis seront confondus , et seront comme n'étant pas ; vous ? demanderez oii ils sont, et vous les verrez disparus : vos rebelles, qui vous livraient de continuels
' Is. XL, 0, 10, II. — ' Ihid. 12. — 3 Ibid. I."î. — < Ib. 16. — » Ibid. 21 , 22.-6 Ibid. 2a, etc. - ' Ibid. XM. 9, 10 tt
sitiv.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
(isscufs , seront comme n'étant pas; tous leurs effort a seront vains et comme un néant : parce que moi, qui suis le Seigneur , je vous ai pris par la main , et je vous ai dit dans le fond du cœur : Ne craignez point, je vous ai aidé. Jacob qui était petit et faible comme nn vermisseau qui à peine se peut traîner ; Israélites qui étiez languissants , abattus, et réduits au rang des morts , je vous ai ressuscites, moi le Seigneur , par mon secours tout puissant ; et je suis votre rédempteur , moi le Saint d'Israël. Fous mettrez vos ennemis en fuite : vous serez sur eux comme un chariot neuf, armé de tranchants de fer : vous détruirez leurs armées; fleurs forteresses, fussent-elles élevées comme des montagnes, vous les réduirez en poudre : vous pousserez vos ennemis devant vous, comme nn tourbillon fait la poussière : et vous vous réjouirezdans le Seigneur, et votre cœur transporté d'aise triomphera dans le Saint d'Israël.
Il ne faut pas dire que ce soient ici des miracles , des effets extraordinaires de la toute-puissance de Dieu. Dieu ne montre des effets sensibles de cette puissance , que pour nous convaincre de ce qu'il fait en toute occasion plus secrètement. Son bras n'est pas moins fort quand il se cache, que quand il se déclare; il est toujours et partout le tout-puissant, le triomphateur en Israël % comme il s'appelle lui-même , le protecteur invincible et toujours présent de ses amis.
Écoute donc, Jacob mon serviteur, Israël que fai élu. Foici ce que dit le Seigneur : Moi qui te forme, viol qui te crée, qui te tire du néant à chaque moment, qui suis ton secours dès le ventre de ta mère^, dès le commencement de ta vie, dans ta plus grande faiblesse, et parmi les plus impénétrables ténèbres; mon serviteur, quej'aiaimé , homme droit que j'ai clwisi , je t'enverrai du ciel mes consolations, ^■'epanc/terai des eaux abondantes sur celui qui axira soif, je verserai des torrents sur cette terre desséchée, je répandrai mon esprit sur toi,]& te rendrai fécond en bonnes œuvres, et^e ôe/urai tes productions. Écoutez ces paroles , âmes désolées , que Dieu semble avoir délaissées dans son courroux , mais que son ajnour cependant met à l'épreuve. Vous vivrez, c'est moi qui le promets, moi qui suis le véritable et le saint, le fidèle et le tout puissant : je fais tout ce que je veux. Le Seigneur a juré , et il a dit : Si ce que je pense n'arrive pas, si ce que je résous ne s'accomplit point, je ne suis pas Dieu : mais je suis Dieu , je suis le Dieu des armées , le Dieu qui fait tout ce qui lui plaît dans le ciel et dans la terre. Le Seigneur a prononcé; et qxti pourra anéantir son jugement^? le Seigneur a étendu son bras; et qui en pourra éviter les coups , ou en détourner l'effet?
VU" ÉLÉVATION
La bonté de Dieu , et son amour envers les siens. C'est un père , c'est une mère , c'est une nour-
^ Kc-g XV, 20. - ■ /.«. M.IV, I, 2, etc. — 3 Job XL, 3.
rice. Une mèr^ peut-elle oublier son enfant qu'elle a porté dans son sein ? Et quajid elle l'oublierait, je ne vous oublierai pas^,à\X. leSeigneur. Le Seigneur ton Dieu t'a porté sur ses bras coinme un petit enfanta Comme tmaigle qui porte ses petits, qui étend ses ailes sur eux, qui vole sur eux, et les provoque à voler: ainsi Dieu ne détourne point ses regards de dessus son nid , et le garde comme la prunelle de son œil ^. Il nous porte à ses mamelles pour nous allaiter, il nous met sur ses genoux : et , non content de nous nourrir, il joint à la nourriture les tendresses et les caresses : comme une mère caresse son enfant qui suce son lait , ainsi je vous consolerai'^, dit leSeigneur.
Plus que tout cela, c'est un amant passionné, c'est un tendre époux. Foici ce que dit le Seigneur à Jérusalem , à l'âme fidèle : Quand tu es vejiue au monde, tu étais dans F impureté de ton père Adan) , dont tu avais hérité la corruption et le péché. On ne f avait point coupé le nombril, tu n'avais point été lavée d'eau , ni salée de sel, ni enveloppée dans des langes : personne n'avait eu compassion de toi, ni ne t'avait regardée d'un œil de pitié : exposée et jetée à terre comme un avorton par un extrême mépris dès le jour de tu naissance, tu n'étais que pour ta perte, et personne n'avait soin de /oi 5. Voilà quelle est par ellemême la nature humaine, conçue en iniquité et dans le péché. Alors, dit le Seigneur, je fai vue en passant,pauvre et délaissée, et pendant que souillée^ encore de ton sang , et toute pleine de l'impureté de ta naissance, tu n'avais rien qui ne fît horreur, et que tu étais livrée inévitablement à la mort. Je t'ai dit : Je veux que tu vives. Fis, malheureuse âme , c'est moi qui le dis, vis tout horrible que tu es dans l'impureté de ton sang , dans l'ordure de ton péché. C'est ainsi que Dieu parle à l'âme qu'illave par le baptême.
Mais ce n'est pas là qu'il borne ses soins .• Tu croissais , dit le Seigneur ; ta raison se formait peu à peu, et tu devenais capable des ornements qu'on donne à déjeunes filles^, des vertus dont il faut parer les âmes dès leur jeunesse. Tu commençais à pouvoir porter des fruits : tes mamelles s'enflaient et se formaient , et tu étais parvenue à l'âge qui dorme des amants. TMais , de peur que tu n'en prisses qui fussent indignes de toi , je me suis présenté moi-même à tes désirs. J'ai passé, et je t'ai vue en cet âge : et quoique tu fusses nue et pleine encore de confusion , sans raison , sans règle par toi-même et dans tes premiers désirs , je t'ai épousée , je t'ai appelée dans ma couche , et à des embrassements qui purifient l'âme : j'ai contracté avec toi un mariage éternel. J'ai fait une alliance avec toi : j'ai juré par nia vérité que je ne t'abandonnerais pas, et tu es devenue mienne. Je t'ai lavée d'une eau sainte. Dès les premiers joursde ta naissance, où je t'avais ordonné de vivre, tu avais déjà été purgée par l'eau du baptême;
' Is. XLIX. 15. — ' Deut. I, 31. — 3 ibicl. XXKII, IC, II. — * Is. LXVI. 12, Ï3. — ^ Ezech. XVI, 2, 3, 4, 5, 6. — » Ibid. xvi,> 7, S, 9, 10.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
mais il a fallu te laver encore des mauvais désirs que la racine impure de ta convoitise poussait sans cesse; l'impureté du sang dont tu étais née était encore sur toi ; je l'ai ôtée par de saintes instructions, et j'ai mis sur toi toute la sainteté de ton baptême. Et je t'ai oint (Tune Am/e sainte, par l'abondance de mes grâces. Je Cai donné des habits de diverses couleurs : je l'ai ornée de toutes les vertus : et je t'ai chaussée avec soin des plus belles peaux. Je t'ai environnée d'habits de fin lin, qui sont les justices des saints , et je t'ai revêtm des choses les plus fmes^ : je t'ai ôté par ma grâce tes désirs grossiers et charnels.
Mon amour a été plus loin ; et ne voulant pas seulement que tu fusses nette et pure, mais encore riche et opulente, ;e t'ai donné les grands ornements, des bracelets dans tes bras, un riche collier cuitoier de ton col, des cercles d'or et des pierreries pendantes à tes oreilles, et une couronne svr ta tête. Tu reluisais toute d'or et d'argent , et tout était riche et magnifique dans tes habits. Je te nourrissais de ce qu'il y a de meilleur et de plus exquis : toutes les douceurs étaient servies sur ta table. Par ces ornements, par ces soins, fa beauté avait reçu un si grand éclat, que tout le vionde en était ravi. Je V ai élevée jusque dans le trône. Tout l'univers ne parlait que de ta beauié, de cette beauté quemoi seul je V avais donnée, ditle Seigneur Dieu », qui suis le beau et le bon par excellence, et l'auteur de toute beauté et de tout bien dans mes créatures.
Regarde, âme chrétienne, quel amant, quel épouxt'a été donné. Il t'a trouvée étant laide, il t'a fait belle ; il n'a cessé de t'embellir de plus en plus : il a prodigué sur toi tous ses dons, toutes ses richesses : il t'a placée dans son trône : il t'a fait reine : ses anges t'ont admirée comme l'épouse du Roi des rois, comme reçue dans sa couche, unie à son éternelle félicité. Comblée de sa gloire et de ses délices, qu'avais -tu à désirer , âme chrétienne, pour connaître toutes les bontés et tout l'amour de cet époux bienfaisant?
VHP ÉLÉVATION.
Bonté et amour de Dieu envers les pécheurs pénitents.
On dit par commun proverbe : Si un mari quitte sa femme, et que se retirant de lui elle épouse un autre mari , la reprendra-t-il ? Cette femme ne sera-t-elle pas souillée et abominable ? Et toi , âme pécheresse , tu Ves livrée à tous tes amants. Ce n'est pas moi qui t'avais quittée : non, je suis un époux iidèle , et qui jamais ne fais divorce de moi-même : c'est toi , âme infidèle , qui m'as abandonné , et t'es donnée non pas à un seul amant, mais à mille et mille corrupteurs. Reviens toutefois à moi, dit le Seigneur, et je te recevrai^.
Regarde de tous cdtés;ettant que ta vue se pourra étendre , tu ne verras que des marques de tes infamies. En quel lieu ne t'es-tu pas jrrostHuée , âme
» .4pi)c. XIX, 8. — ' Ezcc. XVI, II, 12, 13, 14. — ^Jerem. m, I.
impudique, et livrée à tous les désirs de ton cœur ? Tu étais comme exposée dans les chemins publics, et il n'y avait aucune créature qui ne captivât ton cœur. Te répéterai-je tes vengeances, tes envies, tes haines secrètes , ton ambition à laquelle tu sacrifiais tout , tes amours impures et désordonnées? Toute la terre a été souillée de tes prostitutions et de tes malices. Tu as le front d'une impudique, tu n'as pas rougi de tes excès. Reviens donc du moins dorénavant : appelle-moi mon père , mon époux , et le conducteur de ma virginité. Pourquoi veux-tu toujours t'éloigner de moi comme une femme courroucée , et veux-tu persister dans ton injuste colère^ Tu as dit que tu ferais mal, tu t'en es vantée, et tu l'as fait, et tu l'as pu '. Je t'ai abandonnée à tes voies. Reviens, infidèle! et je ne détournerai pas mes yeux de toi : parce que je suis le Saint, ditle Seigneur ; et ma colère ne sera pas éternelle. Connais seulement ton iniquité, et que tuas pré variqué contre le Seigneur. Il n'y a point d'arbre feuillu , dans la forêt , qui lie soit témoin de ta honte ; il n'y a point de vain plaisir qui ne t'ait déçue : et tu ne m'as point écouté, ditle Seigneur. Convertissez-vous, enfants rebelles, convertissez-vous*.
Revenez à la maison paternelle, enfants prodigues^, on vous rendra votre première robe, on célébrera un festin pour votre retour , toute la maison sera en joie; et votre père, touché d'une tendresse particulière, s'excusera envers les justes qui ne l'ont jamais quitté , en leur disant : Fous êtes toujours avec moi ; mais il faut que je me 7'é jouisse, parce que votre frère était mort , et il est ressuscité : il étaitperdu, et il a été retrouvé'^. Réjouissez-vous avec moi , et avec tout le ciel , qui fait une fête de la conversion des pécheurs, et conçoit une joie plus grande pour le retour d'un seul , que pour la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes , qui n'ont pas besoin de pénitence^.
Revenez donc, enfants désobéissants ; revenez , épouses infidèles , parce que je suis votre époux^. Est-ce ma volonté que l'impie périsse , et non pas qu'il se convertisse , et qu'il vive ? Convertissezvous, faites pénitence , et votre péché ne vous tournera pas à ruine. Éloignez de vous toutes vos prévarications et vos désobéissances, et faites-vous un cœur nouveau et un nouvel esprit. Et pourquoi voulez-vous mourir, maison d'Israël, pendant que moi , moi que vous avez offensé, je veux votre vie ? Non, je neveux point la mort dupéclieur , ditle Seigneur Dieu : revenez, et vivez i.
C'est moi , c'est moi-même qui efface vos iniquités pour l'amour de moi-même, et pour contenter ma bonté ;eO'^ '*^ "*^ ressouviendrai plus de tws péchés. Seulement souvenez-vous de moi. Entrons en jugement l'un avec l'autre : je veux bien me rabaisser jusque-là. Plaidez-votre cause :avezvousdequoiju.stifier vos ingratitudes^ , après que je vous ai pardonné tant de fois ? Jacob , souvenez-
' Jerem. nr,2, 3, 4, 5. — ' Ibid. 12, 13, 14.— ^Lne.w, 22, 23 et siiiv. — * Ibid. 31, 32. - » Ibid. 6, 7. — « Jcrem m, 14. — Ezcch. xvni, 23, 30, 31, 32. — » Is. XUII, 26.
ÉLÉVATIONS SUR LES iMYSTÈRES.
voiis-en , ne m'oubliez pas. fai effacé comme un nuage vos iniquités : j'ai dissipé vos péchés , comme le soleil dissipe un brouillard. Pécheurs, retournez à moi , parce que je vous ai rachetés. O deux , chante:^ ses louanges : ferre, faites retentir vos louanges d'une extrémité à l'autre : montagnes , portez vos cantiques jusques aux nues , parce que leSeignetcr a fait miséricorde '. Autant que le ciel est élevé au-dessus de la ferre, autant a-t-il exalté et affermi ses miséricordes : autant que le levant est loin du couchant, autant a-t-il éloigné de nous nos iniquités. Comme un père a pitié de ses enfants , ainsi Dieu a eu pitié de nous , parce qu'il connaît nos faiblesses , et de quelle masse nous sommes pétris. Nous ne sommes que boue et poussière; nos jours s'en vont comme une herbe, et tombent comme une fleur : et notre âme , plus fragile encore que notre corps, n'a point de consistance ».
IX« ÉLÉVATION
L'amour de Dieu méprisé et Implacable.
Parce que vous n'avez pas voulu servir le Seigneur votre Dieu avec plaisir et dans la joie de votre cœur, dans l'abondance de tous biens, vous serez assujetti à un ennemi implacable que le Seigneur enverra sur vous , dans la faim et dans la soif, dans la nudité et dans la disette ; et il mettra sur vos têtes un joug de fer dont vous serez accablé....^. Et comme le Seigneur a pris plaisir de vous bie?i faire, de vous multiplier, de vous enrichir à pleines mains ; ainsi il prendra plaisir de vous perdre, de vous détruire, de vous écraser^. Pesez ces paroles : la mesure de vos tourments sera l'amour méprisé.
Pourquoi criez-vous vainement, et que vous sert de pousser jusqu'au ciel vos plaintes inutiles sous la main qui vous brise.' rotre fracture est incurable; la gangrène est dans votre plaie, et il n'y a plus de remède : il n'y a plus pour vous de baume ni de ligature. Je vous aifrappéd'un coup d'ennemi 5 d'une plaie cruelle : non d'un châtiment paternel pour vous corriger, mais du coup d'une main vengeresse et impitoyable, pour contenter une inexorable justice. Fos péchés sont devenus durs par la dureté de votre cœur, par vos habitudes invétérées, par votre inflexibilité dans le mal. Et moi aussi, dit le Seigneur, je m'endurcirai sur vous, et j'oublierai que je suis père. Vous implorerez en vain ma miséricorde, poussée à bout par vos ingratitudes : votre insensibilité fait la mienne. Je vous ai fait ce cruel et insupportable traitement , à cause de la multitude de vos crimes, et de vos durs péchés^ \ à cause de la dureté inflexible de votre cœur rebelle et opinâtre.
U est temps que le jugement commence par la maison de Dieu7 : Amenez-moi Jérusalem, amenez-moi cette âme comblée de tant de grâces : je la
' Is. XLIV, 21, 22, 23. — * Ps. Cil, U, 12, 13, H, 15. — ' Devt. XXVIII, 47, 48. — «'* Ibid. C3. — » Jtrem. XX.X, 12, 13, 14. — * Ibiil. 15. — ' /. Pet. IV, 17.
perdrai : je l'effacerai comme on efface une écri ture dont on ne veut pas qu'il reste aucun trait : je passerai et repasserai un stylet dejer sur son visage^., et il n'y restera rien de sain et d'entier.
X« ÉLÉVATION
La sainteté de Dieu : Dieu est le Saint d'Israël , le très-saint, trois fois saint.
Dieu se délecte particulièrement dans le nom de saint. Il s'appelle très-souvent le Saint d'Israëb. Il veut que sa sainteté soit le motif, soit le principe de la nôtre : Soyez saints, parce que je suis saint ^. Sa sainteté, qui fait la consolation de ses fidèles, fait aussi l'épouvante de ses ennemis. A qui est-ce que tu t'attaques, Rabsace insensé? de qui as-tu blasphémé le nom? contre qui as-tu élevé ta voix , et lancé tes regards superbes ? contre le Saint d'Israël. Pendant quetu t'emportais comme un furieux contre moi, ton orgueil est monté jusqu'àmes oreilles. Je mettrai unfreiyi à ta bouche, et un cercle de fer à tes narines; et je te ramènerai au chemin par où tu es venu ^.
Et ailleurs : Le vigilant et le saint est descendu du ciel^; c'est un ange, si vous voulez : quoi qu'il en soit, sa puissance est dans sa sainteté. La sentence est partie d'en haut ;e? il a criépidssamment: Coupez l'arbre , abattez ses branches : il a été ainsi ordonné dans l'assemblée de ceux qui veillent toujours : c'est la sentence des saints, dont la force est dans leur sainteté. Et après : Le royaume a été donné au peuple des saints du Très-Haut ^, parce qu'il est saint, et le tout-puissant protecteur de la sainteté. Les païens même savaient la puissance attachée à la sainteté du nom divin. La reine vint dire au roi Balthasar : Ily a un homme dans votre royaume qui a en lui-même fe.fprit des saints dieuxi ; c'était à dire l'esprit de prédiction et d'une efficace divine.
J'ai vu le Seigneur assis sur un trône élevé et haut, et ce qui était au-dessous de lui remplissait le temple. Des séraphins étaientautour ; l'un avait six ailes, et l'autre autant .-deux ailes couvraient la face du Seigneur, deux voilaient ses pieds, et les deux autres servaient à voler. Et ils criaient l'un à l'autre, et ils disaient: Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu des armées; toute la terre est remplie de sa gloire. Et les gonds des portes tremblaient à la voix de celui qui criait; et la maison fut remplie de fumée^. Voilà donc la sainteté de Dieu, voilà pourquoi il est appelé /e^ajn^rf'y^raé/. Il se manifeste à son prophète comme le très-saint, le trois fois saint, dans ses trois personnes : et la gloire et la majesté qui remplissent toute la terre sont l'éclat de sa sainteté , dont il est revêtu comme d'un vêtement^, dit David. Et saint Jean dans l'Apocalypse voit quatre animaux qui ne cessaient de crier jour et nuit : Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu tout-puissant, qui était, et qui est, et
• IF. Reg. xxi , 12. — ' Ps. lxx, 22. Is. xxil, 6 et ailleurs. — 3 Lev. XI, 44, 45 Xix, 2 et ailleurs — < IF. Reij. .\\\^ 22, 28. Is. XXXVII, 23, 29. — » Dftn. IV, 10, 1 1 , 14. — « Ibid. VU ', 1 8, -22 . — ' Ibid. V, 10, II . — » Is. VI, 1,2,3, 4. --»Ps. UII, ^l
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
qui doit venir'. Remarquez ce cri partout : il n'y a rien qu'on publie avec un cri plus grand et plus persévérant, rien qui éclate plus hautement dans tout l'univers, que la sainteté de Dieu.
La sainteté est l'abrégé, et comme un précis des perfections divines. Le Fils de Dieu même dans sa dernière oraison parlant à son Père , conmie pour renfermer en un seul mot ses perfections, l'appelle mon Père saint, mon Père juste ^ : et on ne trouve pas, dans son Évangile, qu'il lui ait donné d'autre titre que ces deux, qui n'en font qu'un. Lui-même estconnu sous le nom de saint et de juste : La chose sainte qui naîtra en vous sera appelée le Fils de Dieu^. Les démons parlent comme l'ange : Je sais qtci vous êtes, le Saint de Dieu^. Daniel l'avait nommé en esprit, à cause de son onction, le Saint des saints^. Isaïe l'appelle le Juste^. Saint Pierre unit ensemble ces deux qualités, en disant : Fous fivez renié le Saint et le Juste 7 .
XP ÉLÉVATION.
Ce qu'on entend par la sainteté.
La sainteté est en Dieu une incompatibilité essentielle avec tout péché, avec tout défaut, avec toute imperfection d'entendement et de volonté.
Premièrement. L'injustice , l'iniquité , lepéchéne peutêtreenlui : il estla règle, et bon par essence, sans qu'il puisse y avoir en lui aucun défaut. Il n'entend et ne veut que ce qu'il faut entendre et vouloir ; son entendre et son vouloir sont sa nature, qui est toujours excellente. Sa perfection morale et sa perfection naturelle ne sont qu'un : il est également indéfectible par son être, et infaillible dans son intelligence et sa volonté : par conséquent incompatible avec tout péché, avec tout défaut.
Secondement. Il appartient à lui seul de purifier du péché les consciences souillées : il est saint et sanctificateur :'û est juste et justifiant le pécheur, comme dit saint Paul 8.
;" Troisièmement. Il est incompatible avec les pécheurs, et les rejettededevant lui par toute sa sainteté, et par toute son essence. Le matin , et dans le temps que les pensées sont les plus nettes, et qu'on en doit offrira Dieu les prémices, ^eig'neMr, ditlePsalmiste, je me présenterai devant vous, el je verrai c\d\rQment, dans votre lumière, que vous êtes un Dieu qui ne voulez point l'iniquité. Le malin n'habite point auprès de vous; elles injustes ne subsisteront point devant vos yeux. Fous haïssez fous ceux qui commettent des péchés; vous perdrez tous ceux qui profèrent des mensonges d'homme sanguinaire et l'homme trompeur sont en abomination devant le Seigneur 9.
Quatrièmement. Les pécheurs l'attaquent inutilement par leur rébellion : et sa sainteté demeure in- •violableau milieu des impiétés, des blasphèmes,
' Apoc. IV , «. — » Joan. xvii , M , 25. — ' Luc. i , 35. — * ![tcrc. I, 21. -^ 5 Dan. rx,2i. — • /s. XLV, 21. — ' Act. m, U. — » Rom. m, 25. - 0 Ps. V, 5, 6, 7.
des impuretés, dont tout l'univers est rempli par la malice des hommes et des démons.
Cinquièmement. Il demeure saint, quoique pour punir les pécheurs il les livre à leurs mauvais désirs ; parce que les y livrer n'est pas les produire. Dieu ne fait que se soustraire lui-même à un cœur ingrat; et cette soustraction est sainte , parce que Dieu se soustrait justementlui-même à ceux qui le quittent, et punit leur égarement volontaire en les frappant d'aveuglement. Il fait tout dans l'homme, excepté le seul péché , où son action ne se mêle point. Celui qu'il permet ne le souille point, parce que lui seul il en peut tirer un bien infini , et plus grand que n'est la malice de tous les péchés ensemble : comme quand il tire de la malice des Juifs un sacrifice si saint, qu'il y a de quoi expier tous les crimes.
Sixièmement. Il purifie les justes par mille épreuves : il les met dans le creuset et dans le feu, dans le feu de cette vie, dans le feu de l'autre : et rien de souillé n'entre en son royaume • .
Enfin, sa sainteté est la conviction de toute l'iniquité des hommes. Malheur à moi, s'écrie Isaïe » , après avoir vu la majesté du trois fois saint : malheur à moi avec mes lèvres impures, aumilieud'mi peuple souillé! J'ai vu de mes yeux le roi des armées. Fa , dit-il, et dis à ce peuple : Écoutez , et ne comprenezpas. Jveugle le cœur de cepeuple, appesantisses oreilles , ferme ses yeux. C'est l'effet delà sainteté de Dieu, lorsqu'elle a été méprisée. Je serai sanctifié au milieu d'eux en les punissant, je laverai mes mains dans leur sang, et majuste vengeance fera éclater ma sainteté.
Les choses saintes sont pour les saints, s'écriait-on autrefois avant la communion. // n'y a qu'un saint, un seul Seigneur, un seul Jésus- Christ, répondait le peuple. G Seigneur! sanctifieznous , afin que nous sanctifiions et glorifiioîis votre nom. En vérité, en vérité, je vous le dis : Je ne vous connais pas : retirez-vous de moi, vous tous qui opérez l'iniquité ^.
Approchez , pécheurs pénitents : purifiez-vous dans la source de la pureté. Si vos péchés sont rouges comme l'écarlate,je les blanchirai comme la neigea. Quel merveilleux changement! l'Éthiopien n'a plus la peau noire, elle éclate d'une céleste blancheur : la sainteté de Dieu a fait cet ouvrage. Soyez donc saints, parce que je suis saint, dit le Seigneur 5. Soyez saints, ministres de Dieu et de ses autels, dispensateurs de sa parole et de ses mystères , parce que Dieu vous a choisis pour sanctifier son peuple. Peuple de Dieu, soyez saint, parce que Dieu habite au milieu de vous ^ : sanctifiez vos ûmes otj il veut établir sa demeure, et vos corps qui sont les temples de son Saini- Esprit.
I Apoc. XXI, 27. — = /s. VI, 5, 9, 10. - » Matth. VII, 26. — '^ Is. I, IS. - * LevU. XI, 43, 44. /. Petr. l, J6. — • tmf XXVI, 2. I. Cor. m, 16, 17. //. Cor. vi, 10.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES IP SEMAINE
fitÉVATlONS A LA. TBÈS-SAINTE TRIMITÉ.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Dieu estféooQd:Diieuauaûls.
Pourquoi Dieu n'aurait-il pas de fils? Pourquoi celte nature bienheureuse manquerait-elle de cette parfaite fécondité qu'elle donne à ses créatures? Le nom de père est-il si déshonorant et si indigne du premier être, qu'il ne lui puisse convenir selon sa propriété naturelle? Moi qui fais enfanter les autres , ne pourrai-je pas enfanter moi-même ' ? Et s'il est si beau d'avoir, de se faire des enfants par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d'en engendrer par nature?
Je sais bien qu'une nature immortelle n a pas besoin, comme la nôtre mortelle et fragile, de se renouveler, de se perpétuer, en substituant a sa place des enfants qu'on laisse au monde quand on le quitte. Mais en soi-même, indépendamment de cette nécessaire réparation, n'est-il pas beau de produire un autre soi-même par abondance , par plénitude, par l'effet d'une inépuisable communication, en un mot par fécondité, et par la richesse d'une nature heureuse et parfaite?
C'est par une participation de cette bienheureuse fécondité que l'homme est fécond. Quand il serait demeuré immortel , selon le premier dessein de sa création; quand il eût plu à son créateur de consommer au temps destiné sa félicité sur la terre; on entend toujours que de soi il est beau d'être fécond , et d'engendrer de soi-même, et de sa propre substance, un autre soi-même. Qu'où laisse cette féconde efficacité dans sa pureté primitive et originaire, elle pourra cesser quand Dieu voudra, quand le nombre d'hommes qu'il veut rendre heureux sera complété; mais d'elle-même elle sera toujours regardée comme riche et comme parfaite. Et d'où viendrait cette perfection, sinon de celle de Dieu toujours fécond en lui-même et toujours père?
Quand le Sage a prononcé ces paroles : Qui est celui qui est élevé au plus haut des deux par sa puissance, et qui en descend continuellement par ses soins? qui tient les vents en ses mains, qui tient la mer dans ses bornes, et mesure les extrémités de la terre? Quel est son nom , et quel est le nom de son fils , si vous le savez ' ? Ce n'est pas là une simple idée, et des paroles en l'air : il a prétendu proposer un mystère digne de Dieu , et quelque chose de très-v«ritable et de très-réel, quoique en même temps incompréhensible. Dans sa nature infinie il y a vu un père qu'on ne com-
• Is. Lxvi, 9. - ' Prov. XXX, 4.
prend pas , et un lils dont le nom n'est pas connu. Il n'est donc plus question que de le nommer, et on le doit reconnaître , pourvu qu'on avoue qu'il est ineffable.
C'est-à-dire que, pour connaître le Fils de Dieu, il faut s'élever au-dessus des sens, et de tout ce . qui peut être connu et nommé parmi les hommes : il faut ôter toute imperfection au nom de fils, pour ne lui laisser que ceci , que tout fils est de même nature que son père, sans quoi le nom de fils ne subsiste plus. Un enfant d'un jour n'est pas moins homme que son père : il est un homme moins formé, moins parfait; mais pour moins homme cela ne se peut, et les essences ne se peuvent pas diviser ainsi. Mais si un homme et un fils de l'homme peut être imparfait , un Dieu et un Fils de Dieu ne le peut pas être. Otons donc cette imperfection au Fils de Dieu , que demeurera-t-il autre chose, sinon ce qu'ont dit nos Pères dans le concile de Nicée, et dès l'origine du christianisme, qu'il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu devrai Dieu : fils parfait d'un père parfait, d'un père qui, n'attendant pas sa fécondité des années, est père dès qu'il est; qui n'est jamais sans fils : dont le fils n'a rien de dégénérant, rien d'imparfait, rien à attendre de l'âge ; car tout cela n'est que le défaut de la naissance des hommes.
Dieu le Père n'a non plus le besoin de s'associer à quelque autre chose que soi, pour être père et fécond : il ne produit pas hors de luimême cet autre lui-même; car rien de ce qui est hors de Dieu n'est Dieu. Dieu donc conçoit en lui-même; il porte en lui-même son fruit, qui lui est coéternel. Encore qu'il ne soit que père, et que le nom de mère , qui est attaché à un sexe imparfait de soi et dégénérant , ne lui convienne pas, il a toutefois un sein comme maternel où il porte son fils : Je t'ai, dit-il', engendré aujourd'hui d'un sein maternel, ex utero. El le Fils * s'appelle lui-même le Fils unique qui est dans le sein du Père » : caractère uniquement propre au Fils de Dieu. Car où est le fils, excepté lui, qui est toujours dans son père, et ne sort jamais de son sein ? Sa conception n'est pas distinguée de son enfantement; le fruit qu'il porte est parfait dès qu'il est conçu , et jamais il ne sort du sein qui le porte. Qui est porté dans un sein immense est d'abord aUssi grand et aussi immense que le sein où il est conçu, et n'en peut jamais sortir. Dieu l'engendre. Dieu le reçoit dans son sein , Dieu le conçoit. Dieu le porte , Dieu l'enfante : et la sagesse éternelle , qui n'est autre choso que le Fils de Dieu, s'attribue, dans Salomon, et d'feYre conçue, et dHétre enfantée ^ : et tout cela n'est que la même chose.
Dieu n'aura jamais que ce fils, car il est parfait , et il ne peut en avoir deux : un seul et unique
' Ps. cix, 3. — ♦ CVst saint Jean-Baptiste qm parle aiiiù du Verbe incarné. (Édit. de Déforis.) — ' Joan. l, IS. — i Prvv VIII, 2i, 25.
ÉLÉVAïlOiNS SUR LES MYSTERES.
eniantenienl de cette nature parfaite en épuise toute la fécondité, et en attire tout l'amour. C'est pourquoi le Fils de Dieu s'appelle lui-même l'Unique, le Fils unique, Unigenitus^ : par oii il démontre en même temps qu'il est Fils, non par gnice et par adoption , mais par nature. Et le Père , confirmant d'en haut cette parole du Fils , fait partir du ciel cette voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis plu * : c'est mon fils , je n'ai que lui , et aussi de toute éternité je lui ai donné et lui donne sans fin tout mon amour.
II« ÉLÉVATION
Dieu de Dieu : le Fils de Dieu ue dégénère pas.
Un Dieu peut-il venir d'un Dieu? Un Dieu peut-il avoir l'être d'un autre que de lui-même? Oui, si ce Dieu est fils. Il répugne à un Dieu de venir d'un autre comme créateur qui le tire du iiéant; mais il ne répugne pas à un Dieu de venir d'un autre, comme d'un père qui l'engendre de sa propre substance. Plus un fils est parfait, ou, si l'on peut ainsi parler, plus un fils est fils, plus il est de même nature et de même substance que son père, plus il est un avec lui : et s'il pouvait être de même nature et de même substance individuelle , plus il serait fils parfait. Mais quelle nature peut être assez riche, assez infinie, assez immense pour cela , si ce n'est la seule infinie et la seule immense, c'est-à-dire la seule nature divine? C'est ainsi qu'il nous a été révélé que Dieu est père, que Dieu est fils, et que le Père et le Fils sont un seul Dieu, parce que le Fils engendré de la substance de son Père , qui ne souffre point de division et ne peut avoir de parties, ne peut être rien moins qu'un Dieu , et un même Dieu avec son Père; car qui dit substance de Dieu la dit toute, et dit par conséquent Dieu tout entier.
Qui sort de Dieu de cette sorte, c'est-à-dire de toute sa substance, possède en même temps son éternité tout entière, selon ce que dit le prophète : Sa sortie est dès le commencement, dès les jours de l'éternité ^ , parce que l'éternité est la substance de Dieu ; et quiconque est sorti de Dieu et de sa substance en sort nécessairement avec une même éternité, une même vie, une même majesté. Car Si un père transmet à son fils toute sa noblesse , combien plus le Père éternel comniuniquet-ilàsonFils toute la noblesse avec toute la perfection et l'éternité de son être ? Ainsi le Fils de Dieu nécessairement est coéternel à son Père : car il ne peut y avoir rien de nouveau ni de temporel dans le sein de Dieu. La mutation et le temps, dont la nature est de changer toujours , n'approche point de ce sein auguste ; et la même perfection , la même plénitude d'être qui en exclut le néant, en exclut toute nature changeante. En Dieu tout est permanent, tout est immuable; rien ne s'écoule dans son être, rien n'y arrive de nouveau ;
" Jean. I, 18. - ' Luc. \\, .là. — ' MUh. V, 2.
et ce qu'il est un seul moment , si on peut parler de moment en Dieu , il l'est toujours. '
Au commencement le Ferbe était '. Remontez à l'origine du monde, le Ferbe était. Remontez plus haut si vous pouvez , et mettez tant d'années que vous voudrez les unes devant les autres, il était: il est comme Dieu celui qui est. Saint Jean disait dans l'Apocalypse » : La grâce vous soit donnée 'par celui qui n'est autre que celui qui est, qui était et qui viendra : c'est Dieu. Et un peu après , c'est Jésus-Christ , dont saint Jean dit : Le voilà qui vient da7is les nues. Et c'est lui qui prononce ces paroles : Je suis l'alpha et l'oméga , le commencement et la fin, dit le Seigneur Dieu, qui est et qui était, et qui viendra. Jésus-Christ est donc, comme son Père, celui qui est et qui était: il est celui dont l'immensité embrasse le commencement et la fin des choses : et comme Fils , et étant de même nature, de même substance que son Père , il est aussi de même être, de même durée et de même éternité.
Iir ÉLÉVATION.
Images dans la nature : de la naissance du lils de Dieu,
Voyez cette délicate vapeur que la mer doucement touchée du soleil , et comme imprégnée de sa chaleur, envoie jour et nuit comme d'elle-même vers le ciel, sans diminution de son vaste sein. C'est pourtant le plus pur de sa substance , et quelque chose de même nature , quoique non de même matière, que les eaux qu'elle se réserve. Ainsi , dit Salomon , la sagesse que Dieu engendre dans l'éternité est une vapeur de sa toute-puissante vertu , et une très-pure éma^iation de sa clarté ^.
On peut entendre encore, par cette vapeur, la chaleur même qui sort du soleil , dont nul ne se peut cacher ^ , comme dit David. Quoi qu'il en soit, on voit que le Sage cherche, par toutes ces comparaisons , à nous faire entendre une génération qui n'altère ni n'entame point la substance ; et dans le Père et le Fils , une distinction qui n'en ôte point l'unité. C'est ce qui ne se trouve pas dans les créatures, et encore moins dans les créatures corporelles : mais il nous propose pourtant ce qu'il y a de plus épuré dans la nature sensible , pour en tirer des images les plus dégagées qu'il sera possible de l'altération qui paraît dans les productions ordinaires.
Considérez cet éclat , ce rayon , cette splendeur qui est la production et comme le fils du soleil : elleen sort sans le diminuer, sans s'en séparer ellemême, sans attendre le progrès du temps. Tout d'un coup, dès que le soleil a été formé , sa splendeur est née et s'est répandue avec lui , et on y voit toute la beauté de cet astre. Ainsi , ditsait Salomon , la sagesse sortie du sein de Dieu est la délicate vapeur, la très -pure émanation, le vif re-
' Jonn. l, I. - * ^Jpoc. I, 4, 7, 8. - ' Sap. Vil, 26. - ♦ pê. XV m, 7
ELEVATlOiNS SUR LES MYSTERES.
jaillissement, réclut de sa lumière éternelle ' : ou, comme parle saint Paul , c'est le rayon resplendissant de la gloire de Dieu et l'empreinte de sa substance^. Dès que la lumière est, elle éclate : si l'éclat et la splendeur du soleil n'est pas éternelle , c'est que la lumière du soleil ne l'est pas non plus : et par une contraire raison , si la lumière était éternelle , son éclat et sa splendeur le seraient aussi. Or, Dieu est une lumière où il n'y a pas de ténèbres; une lumière qui , n'étant point faite, subsiste éternellement par elle-même , et ne connaît ni commencement ni déclin. Ainsi son éclat, qui est son Fils, est éternel comme lui, et ne se divise pas de sa substance. Tous les rayons , pour ainsi parler, tiennent au soleil; son éclat ne se détache jamais : ainsi , sans se détacher de son Père , le Fils de Dieu en sort éternellement : et mettre Dieu sans son Fils , c'est mettre la lumière sans rayon et sans splendeur.
Mais passons à l'autre expression de saint Paul. Le Fils de Dieu, dit l'apôtre , est le caractère et l'empreinte de la substance de son Père ^. Lorsqu'un sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du sceau qui s'imprime en elle , en tire la ressemblance tout entière, et se l'incorpore , en sorte qu'on ne peut plus l'en séparer. Regardez-la bien, aucun trait ne lui est échappé, et cependant tout est demeuré dans le sceau sous lequel elle a pris sa forme. Ainsi le Fils de Dieu a tout pris du Père sans lui rien ôter : il en est la parfaite image , l'empreinte , l'expression tout entière non desaflgure, car Dieu n'en a point; mais, comme parle saint Paul , de sa substance : selon la force de l'original, on pourrait traduire, de sa p€rso7uie. Il en porte tous les traits : c'est pourquoi il dit. Qui me voit, voit mon Père^; et ailleurs : Comme le Père a la vie en soi, aijisi il a donné à son Fils d'avoir la vie en soi^. Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la- vie, aussi le Fils donne la vie à qui il lui plaît^. Et il n'exprime pas seulement son Père dans les effets de sa puissance; il en exprime tous les traits , tous les caractères naturels et personnels ; en sorte que, si on pouvait voir le Fils sans voir le Père , on le verrait tout entier dans son Fils.
Mais qui pourrait expliquer quels sont ces traits et ces caractères du Père éternel qui reluisent dans son Fils? Cela n'est pas de cette vie : et tout ce qu'on en peut dire, c'est que n'y ayant rien en Dieu d'accidentel , tous ces traits du Père que le Fils porte empreints dans sa personne sont de la substance ou de la personne du Père. Il est cette impression substantielle que le Père opère de tout ce qu'il est ; et c'est en opérant cette impression qu'il engendre son Fils.
Voici dans le Sage quelque chose de plus délicat. La sagesse, éternellement conçue dans le sein de Dieu , est un miroir sans tache de sa majesté , et l'image de sa bontés. C'est quelque chose de trop
« Sap. vil, 25. — * Heb.f, 3. — » Ibid. 3. - * Joan. xrv, Ç. — * IbJd. V, 26. — •> Ibié. V, 21. — ' S<tp. VI, a«.
grossier pour le Fils de Dieu , que l'impression d'un cachet, ou que l'expression de la ressemblance dans une image qu'on taille avec un ciseau, ou qu'on fait avec des couleurs. La nature a quelque chose de plus délicat : et voici, dans de claires eaux et dans un miroir, un nouveau secret pour peindre et faire une image. Il n'y a qu'à présenter un objet, aussitôt il se peint lui-même, et cet admirable tableau nedégénèreparaucunendroitde l'original : c'est en quelque sorte l'original même. Cependant rien ne dépérit ni à l'original , ni à la glace polie oii il s'est imprimé lui-même tout entier. Pour achever ce portrait , on n'a pas besoin du secours du temps, ni d'une ébauche imparfaite : un même instant le commence et l'achève ; et le dessin comme le fini n'est qu'un seul trait.
IVe ÉLÉVATION.
Image plus épurée dans la créature raisonnable
Tout cela est mort : le soleil , son rayon , sa chaleur ; un cachet, son expression ; une image ou taillée ou peinte; un miroir et les ressemblances que les objets y produisent, sont choses mortes. Dieu a fait une image plus vive de son éternelle et pure génération; et afin qu'elle nous fût plus connue, c'est en nous-mêmes qu'il l'a faite.
Il l'a faite, lorsqu'il a dit : Faisons l'homme^. Il voulut alors faire quelque chose où fût déclarée l'opération de son Fils , d'un autre lui-même, puisqu'il dit : Faisons. Il voulut faire quelque chose qui fût vivant comme lui, intelligent comme lui, saint comme lui , heureux comme lui : autrement , on ne saurait ce que voudrait dire, Faisons l'homme à notre image et ressetnblance. A notre image, dans le fond de sa nature ; à notre ressemblance, par la confonnité de ses opérations avec la nôtre, éternelle et indivisible.
C'est par l'effet de cette parole. Faisons l'homme à notre image, que l'homme pense ; et penser, c'est concevoir. Toute pensée est conception et expression de quelque chose : toute pensée est l'expression; et par là une conception de celui qui pense, si celui qui pense pense à lui-même et s'entend luimême : et c'en serait une conception et une expression parfaite , éternelle, substantielle, si celui qui pense était parfait , éternel , et s'il était par sa nature tout substance, sans rien avoir d'accidentel en lui-même , ni rien qui puisse être surajouté à sa pure et inaltérable substance.
Dieu donc, qui pense substantiellement, parfaitement , éternellement , et qui ne pense , ni ne peut penser qu'à lui-même, en pensant connaît quelque chose de substantiel , de parfait et d'éternel comme lui : c'est là son enfantement , son éternelle et parfaite génération. Car la nature divine ne connaît rien d'imparfait ; et en elle la conception ne peut être séparée de l'enfantement. C'est donc ainsi que Dieu est Père ; c'est ainsi qu'il donne la naissance
' Gen. 1,26.
ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES
à un Fils qui lui est égal : c'est rà cette éternelle et parfaite fécondité, dont l'excellence nous a ravi, dès que sous la conduite de la foi nous avons osé y porter notre pensée. Concevoir et enfanter de cette sorte , c'est être la perfection et l'original : et concevoir et enfanter comme nous faisons à notre manière imparfaite , c'est être fait à l'image et ressemblance de Dieu.
Nous pouvons donc maintenant répondre à la question de Saiomon : Dites-nous son nom, et le nom de son Fils , si vous le savez'. TS'ous le savons à présent qu'il nous l'a appris. Son nom est le rerbe\ la parole : non une parole étrangère et accidentelle ; Dieu ne connaît rien de semblable ; mais une parole qui est en lui une personne subsistante, coopératrice, concréatrice , composa»/ et arrangeant toutes choses avec lui^, comme dit le même Saiomon : une personne qui n'a point commencé, puisque, dit saint Jean, au commencement elle était ^ : une personne qui est un avec Dieu , puisque, dit le même saint Jean , elle est Dieu, et que Dieu essentiellement est un : une personne qui est pourtant distincte de Dieu, puisque, continue le même apôtre , elle est en Dieu , avec Dieu, chez Dieu , apud Deum , son Fils unique qui est dans son sein, in sinu Fatris^, qu'il envoie au monde, qu'il fait paraître dans la cbair comme le Fils unique de Dieu. Voilà son nom : c'est le Verbe, c'est la parole, la parole, dis- je, par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est, et conçoit, et engendre, et enfante tout ce qu'il dit; enfante par conséquent un parfait, un coétemer,iiiï coessentiel et consubstantiel.
Ne trouvons point ce mystère indigne de Dieu, puisqu'il ne lui attribue rien qui ne soit parfait : ne trouvons point incroyable que Dieu ait révélé je mystère de son éternelle génération à ceux qu'il avait faits à sa ressemblance, en qui il avait imprimé une faible image de cette éternelle et parfaite production. Soyons attentifs à nous-mêmes, à notre conception , à notre pensée ; nous y trouverons une idée de cette immatérielle , incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Evangile nous a révélée.
Sans cette révélation , qui oserait porter ses yeux sur cet admirable secret de Dieu? Mais après la foi , nous osons non-seulement le contempler, mais encore en voir en nous une image : nous osons en quelque sorte transporter en Dieu cette conception de notre esprit, et la dépouillant de toute altération, de tout changement, de toute imperfection, il ne nous reste que la pure , que la parfaite , l'incor- |)oreUe , l'intellectuelle naissance du Fils de Dieu : et dans son Père , une fécondité digne du premier fAre par sa plénitude, par son abondance, par l'infinité d'une nature parfaite, et parfaitement communioative, non-seulement au dehors, où tout ce qu'elle produit dégénère jusqu'à l'infini, parce qu'au
' Prov. XXX, 4. — ' Joan. i, 2. — 3 Prov, VUl, 27, 3o.— *Joan. I, 1 , 2. - * lOid. 18.
fond il vient du néant, et ne peut perdre la bassesse de cette origine; mais encore en elle-même, et au dedans, où tout ce qu'elle produit , étant produit de sa substance , et de toute sa substance lui est nécessairement égal en tout.
ye ÉLÉVATION.
Le Saint-Esprit : la Trinité tout entière.
Dieu est donc fécond; Dieu a un fils. Mais ouest ' ici le Saint-Esprit? et où est la Trinité sainte et parfaite, que nous servons dès notre baptême? Dieu n'aime-t-il pas ce Fils, et n'en est-ïl pas aimé? Cet amour n'est ni imparfait, ni accidentel à Dieu ; l'amour de Dieu est substantiel comme sa pensée : et le Saint-Esprit qui sort du Père et du Fils, comme leur amour mutuel , est de même substance que l'un et l'autre, un troisième consubstantiel , et avec eux un seul et même Dieu.
Mais pourquoi donc n'est-il pas Fils, puisqu'il est par sa production de même nature ? Dieu ne l'a pas révélé. Il a bien dit que le Fils était unique' , car il est parfait , et tout ce qui est parfait est unique : ainsi le Fils de Dieu, Fils parfait d'un Père parfait, doit être unique; et s'il pouvait y avoir deux fils, la génération du fils serait imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus fils : et ne viendra point par génération , quoique de même nature. Que sera-ce donc que cette finale production de Dieu ? C'est une procession , sans nom particulier : le Saint-Esprit procède du Père ' , le Saint-Esprit est l'esprit commun du Père et du Fils : le Saint-Esprit prend du Fils 3 ; et /e Fils l'envoie 4 comme le Père. Taisez-vous , raisonnements humains : Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était une véritable et parfaite génération : ce que c'était que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire , ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une action si substantielle , et tout ensemble si singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.
G Dieu Saint-Esprit! vous n'êtes pas le fils , puisque vous êtes l'amour éternel et subsistant du Père et du Fils : qui supposez par conséquent le Fils engendré, et engendré comme Fils unique, à cause qu'il est parfait. Vous êtes parfait aussi , et unique en votre genre et en votre ordre : vous n'êtes pas étranger au Père et au Fils, puisque vous en êtes l'amour et l'union éternelle : vous procédez nécessairement de l'un et de l'autre , puisque vous êtes leur amour mutuel : qui vous voudrait séparer d'eux les séparerait eux-mêmes entre eux , et diviserait leur règne éternel.
Vous êtes égal au Père et au Fils , puisque nous sommes également consacrés au nom du Père , et du Fils, et du Saint-Esprit »; et que vous avez avec eux un même temple qui est notre âme, notre corps <"•, tout ce que nous sommes. Rien d'inégal , ni d elran-
' Joan. 1,18.--» Joan. XV, 2(!. — ' Joan. xvi, H. - * Ihid. 7. - » Mtttth. xxviu, 19. - « /. Cor. ui, 18, I7, vi, 19.
ÉLÉVATIOINS SUR LES MYSTÈRES
ger au Père et au Fils, ne doit être nommé avec eux en égalité : je ne veux pas être baptisé et consacré au nom d'un conserviteur, je ne veux pas être je temple d'une créature : ce serait une idolAtrie de lui bâtir un temple , et à plus forte raison d'être et se croire soi-même son temple.
VP ÉLÉVATION.
Trinité créée iinase del'incréée, et oomine elle incompréhensible.
Revenons encore à nous-mêmes : nous sommes, nous entendons, nous voulons. D'abord, entendre et vouloir. Si c'est quelque chose, ce n'est pas absolument la même chose; si ce n'était pas quelque chose , ce ne serait rien, et il n'y aurait ni entendre ni vouloir : mais si c'était absolument la même chose, on ne les distinguerait pas ; mais on les distingue , car on entend ce qu'on ne veut pas , ce qu'on n'aime pas, encore qu'on ne puisse aimer ni vouloir ce qu'on n'entend point. Dieu même entend et connaît ce qu'il n'aime pas , comme le péché : et nous , combien de choses entendons-nous que nous haïssons, et que nous ne voulons ni faire ni souffrir, parce que nous entendons qu'elles nous nuisent? Nous entendonsceque c'estque se précipiter du hautd'une tour, et ce mouvement n'est pas moins bien entendu que les autres: mais cependant on ne le veut pas, à cause qu'il nous est nuisible.
Nous sommes donc quelque chose d'intelligent, quelque chose qui s'entend et s'aime soi-même; qui n'aime que ce qu'il entend , mais qui peut connaître et entendre ce qu'il n'aime pas : toutefois en ne l'aimant pas , il sait et entend qu'il ne l'aime pas : et cela même il veut le savoir, et il ne veut pas l'aimer, parce qu'il sait ou qu'il croit qu'il lui est nuisible ; mais au contraire il veut ne l'aimer pas. Ainsi entendre et aimer sont choses distinctes ; mais tellement inséparables, qu'il n'y a point de connaissance sans quelque volonté. Et si l'homme semblable à l'ange connaissait tout ce qu'il est, sa connaissance serait égale à son être : et s'aimant à proportion de sa connaissance , son amour serait égal à l'un et à l'autre. Et si tout cela était bien réglé , tout cela ne ferait ensemble qu'un seul et même bonheur de la même âme, et, à vrai dire, la même âme heureuse : en ce que par la droiture de sa volonté , conforme à la vérité de sa connaissance, elle serait juste. Ainsi ces trois choses bien réglées , être, connaître et vouloir, font une seule âme heureuse et juste , qui ne pourrait ni être sans être connue, ni être connue sans être aimée; ni distraire de soi-même une de ces choses, sans se perdre tout entière avec tout son bonheur. Car que serait-ce à une âme que d'être sans se connaître; et que serait-ce de se connaître, sans s'aimer de la manière qu'il faut s'aimer pour être véritablement heureux; c'est-à-dire sans s'aimer par rapport à Dieu , qui est tout le fondement de notre bonheur ?
Ainsi , à notre manière imparfaite et défectueuse, nous représentons un mystère incompréhensible.
Une Trinité créée que Dieu fait dans nos âmes nous représente la Trinité incréée , que lui seul pouvait nous révéler; et pour nous la faire mieux représenter, il a mêlé dans nos âmes, qui la représentent, quelque chose d'incompréhensible.
Nous avons vu qu'entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes très-distingués : mais le sontils tellement, que ce soient choses entièrement et substantiellement différentes? Cela ne peut être : la connaissance n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une certaine façon ; et la volonté n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une autre. Quand je change ou de pensée et de volonté , ai-je cette volonté et cette pensée sans que ma substance y entre? Sans doute elle y entre, et tout cela , au fond , n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de différentes manières ; mais dans son fond toujours la même. Car, en changeant de pensée , je ne change pas de substance; et ma substance demeure une, pendant que mes pensées vont et viennent , et pendant que ma volonté va se distinguant de mon âme, d'où elle ne cesse de sortir : de même que ma connaissance va se distinguant de mon être, d'où elle sort pareillement : et pendant que tous les deux , je veux dire ma connaissance et ma volonté , se distinguent en tant de manières , et se portent successivement à tant de divers objets , ma substance est toujours la même dans son fond , quoiqu'elle entre tout entière dans toutes ces manières d'être si différentes.
Voilà déjà en moi un prodige inconcevable ; mais ce prodige s'étend dans toute la nature. Le mouvement et le repos, choses si distinctes, ne sont dans le fond que la substance qui se meut et qui se repose; qui change à la vérité , mais non dans son fond , quand elle passe du mouvement au repos, et du repos au mouvement. Car ce qui se meut maintenant, c'est la même chose qui se reposera bientôt : et ce qui se repose en ce moment est la même chose qui bientôt sera mise en mouvement. Et le mouvement droit, et l'oblique , et le circulaire, sont des mouvements divers entre eux , mais qui n'ont qu'une seule et même substance ; et cent circulations successives d'un même corps ne sont au fond que ce même corps agité en cercle. Et tout cela est distinct et un ; un en substance , distinct en manières. Et ces manières , quoique différentes , n'ont toutes qu'un même sujet, un même fond, une seule el même substance.
Je ne sais qui se peut vanter d'entendre cela parfaitement : ni qui pourra se bien expliquer à soimême ce que les manières d'être ajoutent à l'être : ni d'où vient leur distinction dans l'unité et indentité qu'elles ont avec l'être même : ni comment elles sont des choses , ni comment elles n'en sont pas. Ce sont des choses : puisque si c'était un pur néant, on ne pourrait véritablement ni les assurer ni les nier ; ce n'en sont point, puisqu'en elles-mêmes elles ne subsistent pas. Toutcela nes'entend pas bien; tout cela est pourtant chose véritable : el tout cela nous est une preuve que, même dans les choses naturelles,
ÉLÉVATlOiNS SUR LES MYSTÈRES.
l'unité est un principe de multiplicité en elle-même, et que l'unité et la multiplicité ne sont pas autant incompatibles qu'on le pense.
O Dieu, devant qui je me considère moi-même, et me suis à moi-même une grande énigme ! j'ai vu en moi ces trois choses , être , entendre , vouloir. Vous voulez que je sois toujours, puisque vous m'avez donné une âme immortelle , dont le bonheur ou le malheur sera éternel : et si vous vouliez , j'entendrais et voudrais toujours la même chose ; car c'est ainsi que vous voulez que je sois toujours , quand vous me rendrez heureux par votre présence. Si je ne voulais et n'entendais éternellement que la même chose , comme je n'ai qu'un seul être, je n'aurais aussi qu'une seule connaissance et une seule volonté, ou si l'on veut, un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connaissance et mon amour, ou ma volonté , n'en seraient pas pour cela moins distingués entre eux', ni moins identifiés; c'est-à-dire n'en seraient pas moins un avec le fond de mon être, avec ma substance. Et mon amour ou ma volonté ne pourraient pas ne pas venir de ma connaissance : et mon amour serait toujours une chose que je produirais eu moi-même , et je ne produirais pas moins ma connaissance : et toujours il y aurait en moi trois choses , l'être produisant la connaissance, la connaissance produite, et l'amour aussi produit par l'un et par l'autre. Et si j'étais une nature incapable de tout accident survenu à sa substance , et en qui il fallût que tout fût substantiel, ma connaissance etmon amour seraient quelque chose de substantiel et de subsistant : et je serais trois personnes subsistantes dans une seule substance; c'està-dire je serais Dieu. Mais comme il n'en est pas ainsi, je suis seulement fait à l'image et à la ressemblance de Dieu , et un crayon imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble Père , Fils et Saint-Esprit : substance incompréhensible dans sa trine divinité , qui n'est au fond qu'une même chose, souveraine, immense, éternelle, parfaitement une en trois personnes distinctement subsistantes , égales, consubstantielles; à qui est dû un seul culte, une seule adoration, un seul amour; puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils, ni aimer le Fils sans aimer son Père, ni les aimer tous deux sans aimer leur union éternellement subsistante, et leur amour mutuel. Et pour aider la foi qui m'attache à ce mystère incompréhensible , j'en vois en moi-même une ressemblance qui , tout imparfaite qu'elle est, ne laisse pas d'avoir quelque chose queje ne puis comprendre; et je me suis à moi-même un mystère impénétrable. Et pour m'ôter toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension, je commence par la perdre premièrement , non-seulement dans tous les ouvrages de la nature , mais encore dans moi-même plus que dans tout le reste.
VIP ÉLÉVATION.
Fécondité des arts.
' Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte ; fai mon art, j'ai mon dessein ou mon idée; j'ai le
choix et la préférence queje donne à cette idée par un amour particulier. J'ai mon art, j'ai mes règles, mes principes, queje réduis, autant que je puis, à un premier principe qui est un , et c'est par là que je suis fécond. Avec cette règle primitive et ce principe fécond qui fait mon art, j'enfante au dedans de moi un tableau , une statue , un édifice, qui dans sa simplicité est la forme, l'original, le modèle immatériel de ce que j'exécuterai sur la pierre, sur le marbre , sur le bois, sui-une toile où j'arrangerai toutes mes couleurs. J'aime ce dessein, cette idée , ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif. Et tout cela ne fait de moi qu'un seul peintre, un seul sculpteur, un seul architecte; et tout cela se tient ensemble et inséparablement uni dans mon esprit ; et tout cela dans le fond , c'est mon esprit même, et n'a point d'autre substance; et tout cela est égal et inséparable.
Lequel des trois que l'on ôte, tout s'en va. Le premier, qui estl'art, n'est pas plus parfait que le second, qui est l'idée, ni le troisième, qui est l'amour. L'artproduitl'unetl'autre, etonsuppose qu'il existe quand il les produit. On ne peut dire ce qui est plus beau, ou de commencer ou de terminer, ou d'être produit ou de produire. L'art, qui est comme le père, n'est pas plus beau que l'idée, qui est le fils de l'esprit; et l'amour qui nous fait aimer cette belle production est aussi beau qu'elle : par leur relation mutuelle chacune a la beauté des trois. Et quand il faudra produire au dehors cette peinture ou cet édifice, l'art, et l'idée, et l'amour y concourront également, et en unité parfaite ; en sorte que ce bel ouvrage se ressentira également de l'art, de l'idée, et de l'amour ou de la secrète complaisance qu'on aura pour elle.
Tout cela, quoique immatériel, est trop imparfait et trop grossier pour Dieu. Je n'ose lui en faire l'application : mais de là, aidé de la foi, je m'élève et je prends mon vol; et cette contemplation de ce que Dieu a mis dans mon âme quand il l'a créée à sa ressemblance, m'aide à faire mon premier effort.
VHP ÉLÉVATION.
Sagesse essentielle , personnelle , engendrante et engendrée.
Dieu ni' a possédée, dit la Sagesse • : c'est-à-dire Dieu m'a engendrée, conformément à cette parole d'Eve, quand elle enfanta Caïn : J'ai, dit-elle, possédé un homme par la grâce de Dieii*. Il m'a engendrée, avant que de rien faire : Je suis ordonnée, et garde mon rang de toute éternité et de toute antiquité, avant que la terre fût faite : les abîmes n'étaient pas encore, et j'étais déjà conçue. Dieu m'enfantait devant les collines 3; c'est-à-dire devant tous les temps et de toute éternité , parce qu'il n'y a que l'éternité avant tous les temps. Mais Dieu n'a-t-il de sagesse que celle qu'il engendre.' A Dieu ne plaise !
' Prov. VIII, 22. — > Gen. rv, I.
ai, 2&.
' Prov. vni. 22, ',!'i,
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
car nous mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure, s'il n'y avait en nous un fond de raison dont notre verbe est le fruit : à plus forte raison y a-t-il en Dieu une sagesse essentielle, qui, étant primitivement et originairement dans le Père, le rend fécond pour produire dans son sein cette sagesse qui est son Verbe et son Fils, sa parole, sa raison, son intelligence, son conseil; l'idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages; le bouillonnement, pour ainsi dire, ou la première effusion de son cœur; et la seule production qui le fait nommer vraiment Père avant tous les temps. C'est de là donc , dit saint Paul, que vient toute paternité dans le ciel et dans la terre '. C'est de là que nous est donnée, à nous gui croyons au Fils unique, la puissance d'être enfants de Dieu à son image, en naissant non du sang , ni de la volonté de la chair, ni de la volonté deChomme, mais de Dieu » , qui, par sa bonté et par la grâce de son adoption , a daigné nous associer à son Fils unique.
LXe ÉLÉVATION.
La iK'aliludc de l'àme : image de celle de Dieu , heureux dans la Iriiiité de ses personnes.
Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance, il m'a fait pour être heureux comme lui, autant qu'il peut convenir à une créature; et c'est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses , moi-même qui suis fait pour être heureux, l'idée de mon bonheur, et l'amour ou le désir du mêtne bonheur. Trois choses queje trouve inséparables en moi-même, puisque je ne suis jamais, sans être une chose qui est faite pour être heureuse , et par conséquent qui porte en soi-même, et l'idée de son bonheur, et le désir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée.
Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrais perdre plutôt que l'autre, je ne satn-ai que répondre. Car premièrement, je ne veux point perdre mon être : je veux, pour ainsi parler, encore moins perdre mon bonheur, puisque sans bonheur il vaudrait mieux pour moi queje ne fusse pas, conformément à cette parole du Sauveur sur son malheureux disciple : // vaudrait mieux à cethoinme de n'avoir jamais été ^. Je ne veux donc non plus perdre mon bonheur que mon être , ni non plus perdre l'idée et l'amour de mon bonheur que mon bonheur, puisqu'il n'y a point de bonheur sans cette idée et cet amour.
S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours été avec moi-même, c'est cette idée, et cet amour de mon bonheur; car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisait, et désirer ce qui m'était convenable ; ce qui ne peut provenir que du désir d'être heureux , et de la crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paraître dès l'enfance; et comme on l'apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu , quoique plus obscurément et plus sourdement, jusque dans le sein de la mère.
' Ephes. nr, 15. - ' Joan. i, 12, 13. - ' Matth. xxvi, 24.
Voilà donc une idée qui naît en nous avec nous et un sentiment qui nous vient avec cette idée; et tout cela est en nous avant tout raisonnement et toute réflexion.
Quand la raison commence à poindre, elle ne fait autre chose que de chercher les moyens , bons ou mauvais , de nous rendre heureux : ce qui montre que cette idée et cet amour du bonheur est dans le fond de notre raison.
D'une certaine façon, cette idée qui nous fait connaître notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentiments se rapportent à celui-là : et pour l'idée du bonheur, il n'est pas moins clair que c'en est une suite, puisque ce n'est que pour remplir celle-là que nous nous rendons attentifs à toutes les autres. Supposons donc que Dieu, qui nous donne tout et peut aussi nous èter ce qui lui plaît, nous ôtetout, excepté notre être, et l'idée de notre bonheur, et le désir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose de fort simple; mais dans notre simplicité nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple , mais plutôt qui concourront toutes trois à sa perfection.
Alors serons-nous heureux .î» Hélas! point du tout. Nous désirerons seulement de l'être , et par conséquent nous ne le serons pas, puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin , dont le désir est la preuve.
Que faut-il donc ajouter à tout cela pour nous rendre heureux } il faut ajouter à l'idée confuse que j'ai du bonheur la connaissance distincte de l'objet où il consiste , et en même temps changer le désir confus du bonheur en la possession actuelle de ce qui le fait.
INIais où peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connaîtrai , si je la puis posséder } Ce que je connais le plus parfait , c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir si je le puis posséder. Mais qu'est-ce que le posséder, si ce n'est le connaître? Se possède-t-il autrement lui-même qu'en connaissant sa perfection } Je suis donc capable de le posséder, puisque je suis capable de le connaître , pourvu qu'en le connaissant je me porte aussi à l'aimer : puisque le connaître sans l'aimer, c'est le méconnaître en effet.
Après cette heureuse addition qui s'est faite à la connaissance et à l'idée que j'avais de mon bonheur, serais-je heureux.' Point du tout. Mais quoi ! je connais et j'aime Dieu, et cela même, avonsnous dit , c'est le posséder, et c'est posséder ce que je connais de meilleur; et nous avons dit que cela est être heureux : je le suis donc ? Cependant si j'étais heureux, je n'aurais rien à désirer ; puis-je dire queje n'ai rien à désirer? Loin de moi cet aveuglement! je ne suis donc pas heureux.
Il faut donc encore chercher en moi-même ce qui me manque. Je connais Dieu , je l'avoue , maie
très- imparfaitement : ce qui fait que mon amour pour lui est trop faible ; et de là aussi me vient la faiblesse de désirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à désirer de connaître Dieu plus parfaitement que je ne fais : De le connaître , comme dit saint Paul , ainsi que j'en suis connu ' ; de le connaître à nu , à découvert, en un mot de le voir face à face » , sans ombre , sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela, qu'il me dise comme à Moïse : Je te montrerai tout bien ^ ; alors je dirai avec saint Philippe : Maître, cela nous suffit 4. Mais cela n'est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n'aurons rien à désirer pour la connaissance : mais pour l'amour, que serace ? Quand nous verrons Dieu face à face , pourronsnous faire quelque chose de plus que l'aimer ? Non sans doute : et saint Paul a dit que Tamoeir demeure éternellement, sans jamais se perdre^. Qu'aura donc de plus notre amour dans cette étarnelle et bienheureuse occupation, sinon qu'il sera parfait, venant d'une parfaite connaissance? Et il ne pourra plus changer comme il peut changer en cette vie : et il absorbera toutes nos volontés dans une seule, qui sera celle d'aimer Dieu : Il n'y aura plus de gémissement, et 710S larmes seront essuyées pour jamais ^ , et nos désirs s'en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons réduits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image delà Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être , et se manifestant luimême, produira en nous la vision bienheureuse qui sera en un sens Dieu même , lui seul en étant l'objet comme la cause : et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même , vu et possédé : et Dieu sera tout en tousi, et il sera tout en nous-mêmes, un seul Dieu uni à notre fonds, se produisant en nous par la vision, et se consommant en un avec nous par un éternel et parfait amour.
Alors s'accomplira notre parfaite unité en nousmêmes , et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un , c'est que nous serons , et nous verrons , et nous aimerons; et tout cela sera en nous tous une seule et même vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur. Comme vous, mon Père , êtes en moi et moi en vous , ainsi ils seront un en nous ^ : un en eux-mêmes , et un avec tous les membres du corps del'l'^lise qu'ils composent.
Formons donc en nous la Trinité sainte , unis à Dieu, connaissant Dieu, aimant Dieu. Et comme notre connaissance, qui à présent est imparfaite et obscure , s'en ira ; et que l'amour est en nous la seule chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra point, aimons, aimons, aimons : faisons Sans fin ce que nous ferons sans fin; faisons sans fin, dans le temps , ce que nous ferons sans fin dans l'éternité.
• /. Cor. xiu, 12. —.5 ir. Cor. u, 18. — 3£xod. xxrni, ro. — 4 Joan. XIV, 8. t- ' /. Cor. xni, 8.-6 y4poc. vu, W. — ' /. Cor. XV, 28.-8 Joan. xvu, 2i.
ÉLÉVATIONS SUR LKS MYSTÈRES
Oh! que le temps est incommode! Que de besoins accablants le temps nous apporte ! Qui pourrait souffrir les distractions, les interruptions, les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins? Mais celles des tentations, des mauvais désirs, qui n'en seraithonteux autant qu'affligé ? Ma/Aew/'eMa- Aomme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ' ?0 Dieu , que le temps est long , qu'il est pesant , qu'il est assommant ! O Dieu éternel, tirez- moi du temps, fixez-moi dans votre éternité! En attendant , faites-moi prier sans cesse, et passer les jours et les nuits dans la contemplation de votre loi , de vos vérités, de vousmême, qui êtes toute vérité et tout bien. Amen, amen.
IIP SEMAINE.