V« SEMAINE
BLÉVATIOiNS SUR LA CRÉATION DES ANGES, ET CELLE DE l'homme.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
La création des anges.
Dieu, qui est un pur esprit, a voulu créer de purs esprits comme lui : qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour : qui le connaissent et l'aiment, comme il se connaît et s'aime lui-même : qui comme lui soient bienheureux en connaissant et aimant ce premier être , comme il est heureux en se connaissant et aimant lui-même : et qui par là portent empreint dans leur fond un caractère divin par lequel ils sont faits à son image et ressemblance.
Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme lesautres: et dès là, toutes parfaites qu'elles sont, elles sont peccables par leur nature. Celui-là seul par sa nature est impeccable, qui est de luimême , et qui est parfait par son essence. Mais comme il est le seul parfait, tout est défectueux, excepté lui : Et il a trouvé de la dépravation même dans ses anges -*,
Ce n'est pourtant pas lui qui les a faits dépravés : à Dieu ne plaise! Il ne sort rien que de très-bon d'une main si bonne et si puissante : tous les esprits sont purs dans leur origine, toutes les natu-
' Joan. I, 1 , 3. T- * Gen. ni, l. — ' Dan. lU, 82, 83, 84, 85, 89, 87.-^ * JohlV, 10.
res intelligentes étaient saintes dans leur création ; et Dieu y avait tout ensemble formé la nature, et répandu la grâce.
Il a tiré, de ses trésors, des esprits d'une infinité de sortes. De ces trésors infinis sont sortis les anges : de ces mêmes trésors infinis sont sorties les âmes raisonnables , avec cette différence que les anges ne sont pas unis à un corps; c'est pourquoi ils sont appelés des esprits purs : au lieu que les âmes raisonnables sont créées pour animer un corps; et quoiqu'en elles-mêmes elles soient des esprits purs et incorporels , elles composent un tout qui est mêlé du corporel et du spirituel, et ce tout est l'homme.
0 Dieu! soyez loué à jamais dans la merveilleuse diversité de vos ouvrages. Vous qui êtes esprit, vous avez créé des esprits! et en faisant ce qu'il y a de plus parfait, vous n'avez pas dénié l'être à ce qu'il y a de plus imparfait. Vous avez donc fait également et les esprits , et les corps ; et comme vous avez fait des esprits séparés des corps , et des corps qui n'ont aucun esprit, vous avez aussi voulu faire des esprits qui eussent des corps; et c'est ce qui a donné lieu à la création de la race humaine.
Qui doute que vous puissiez et séparer et unir tout ce qui vous plaît.^ Qui doute que vous ne puissiez faire des esprits sans corps.? A-t-on besoin d'un corps pour entendre, et pour aimer, et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n'êtesvous pas immatériel et incorporel ? L'intelligence et l'amour, ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles , qu'on peut exercer sans être uni à un corps.^* Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte.? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.
Vous nous avez révélé que ces pures créatures sont innombrables '. Un de vos prophètes éclairé de votre lumière, et comme transporté en esprit parmi vos anges , en a vu un millier de milliers qui exécutaient vos ordres : et dix mille /ois cent mille qui demeuraient en votre présence ' , sans y faire autre chose que vous adorer, et admirer vos grandeurs. Il ne faut pas croire qu'en parlant ainsi il ait entrepris de les compter. Cette prodigieuse multiplication qu'il en a faite par les plus grands nombres nous signifie seulement qu'ils sont innombrables, et que l'esprit humain se perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit, que celles qu'on ne voit pas : et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes : et ce qu'il a de plus beau, c'est„ pour ainsi dire, ce qu'il prodigue le plus.
O mon Dieu! je vous adorerai devant vos saints anges : je chanterai vos merveilles en leur présence 3 : et je m'unirai en foi et en vérité à cette immense multitudedes habitants de votre sainttemple, de vos adorateurs perpétuels, dans le sanctuaire de votre gloire.
' Heb. xu, 22. — • Dan. vu, lo. — » Ps. cxxxvu, l, i.
ÉLÉVATlOiNS SUR LES MYSTÈRES.
O Dieu! qui avez daigné nous révéler que vous les avez faits en si grand nombre , vous avez bien voulu nous apprendre encore que vous les avez distribués en neuf chœurs; et votre Écriture, qui ne ment jamais, et ne dit rien d'inutile, a nommé des anges, des archanges, des vertus,des dominations, des principautés, des puissances , des trônes, des chérubins, des séraphins'. Qui entreprendra d'expliquer ces noms augustes, ou de dire les propriétés et les excellences de ces belles créatures ? Trop content d'oser les nommer avec votre Écriture toujours véritable , je n'ose me jeter dans cette haute contemplation de leurs perfections : et tout ce que j'aperçois, c'est que parmi ces bienheureux esprits les séraphins qui sont les plus sublimes, et que vous mettez à la tête de tous les célestes escadrons le plus près de vous , n'osent pourtant lever les yeux jusqu'à votre face. Votre prophète, qui leur a donné six ailes, pour signifier la hauteur de leurs pensées, leur en donne deux pour les mettre devant votre face : deux pour les mettre devant vos pieds *. Tout est également grand en votre nature, et ce qu'on appelle la face, et ce qu'on appelle les pieds; il n'y a rien en vous qui ne soit incompréhensible. Les esprits les plus épurés ne peuvent soutenir la splendeur de votre visage : s'il y a quelque endroit en vous par où vous seinbliez vous rapprocher d'eux davantage, et qu'on puisse par cette raison appeler vos pieds, ils le couvrent encore de leurs ailes , et n'osent le regarder. De six ailes , ils en emploient quatre à se cacher à eux-mêmes votre impénétrable et inaccessible lumière, et adorer l'incompréhensibilité de votre être; et il ne leur reste que deux ailes pour voltiger ', si on l'ose dire, autour de vous, sans pouvoir jamais entrer dans vos profondeurs, ni sonder cet abîme immense de perfection, devant lequel ils battent à peine des ailes tremblantes, et ne peuvent presque se soutenir devant vous.
O Dieu , je vous adore avec eux. Et , n'osant mêler mes lèvres impures avec ces bouches immortelles qui font retentir vos louanges dans tout le ciel , j'attends qu'un de ces célestes esprits me vienne toucher du feu des charbons qui brûlent devant votre autel. Quelle grandeur me montrez-vous dans ces esprits purifiants! et vous me montrez cependant que ces esprits qui nie purifient, sont si petits devant vous.
Ile ÉLÉVATION.
I>a chate des anges.
Tout peut changer, excepté Dieu. Rien n'est immuable (par soi-même) parmi ses saints : et les deux ne sont pas purs en sa présence <. Ceux qu'il avait créés pour le servir n'ont pas été stables : et il a trouvé de l'impureté et de la dépravation dans ses anges ^. C'est ce que dit un ami de Job : et il n'en est pas repris par cet homme irrépréhensible. C'était la doctrine commune de tout le monde , con-
« Pt. xc, II. au, 4. Matth. xviH, 10. /. Thess. iv, i6. Eph. I, 21. Coloss. I, 16. Is. YI, 2. xixvii, 16. — » Is. VI, 8. — » Ibid. — ♦ Job XV, 15. — * Ibiâ. ly, I8.
formément à cette pensée : Dieu, dit saint Pierre ' , n'a point épargné les anges pécheurs : mais il les a précipités dans les ténèbres infernales , où ils sont tenus comme par des chaînes de fer et de gros cordages , pour y être tourmentés et réservés aux rigueurs du jugement dernier. Et Jesus-Christ a dit lui-même, parlant de Satan : Il n'est pas demeuré dans la vérité ».
Comment êtes-vous tombé du ciel, 6 bel astre du matin 3? Fous portiez en vous le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et duneparfaite beauté; vous avez été avec tous les esprits sanctifiés dans le paradis de votre Dieu, tout couvert de pierres précieuses, des lumières et des ornements de sa grâce. Comme un chérubin a les ailes étendues, vous avez brillé dans la sainte montagne de Dieu au milieu des pierreries embrasées : parfait dans vos voies dès le moment de votre création, jusqu'à ce que l'iniquité s'est trouvée en vous ^. Comment s'y est-elle trouvée, par oii y est-elle entrée ? L'erreur a-t-ellepu s'insinuer au milieu de tant de clartés, ou la dépravation et l'iniquité parmi de si grandes grâces ? Vraiment tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié, mais non pas saint comme Dieu : vous étiez réglé d'abord, mais non pas comme Dieu, dont la volonté est sa règle, d'un libre arbitre indéfectible. Une de vos beautés était d'être doué d'un libre arbitre; mais non pas comme Dieu , dont la volonté est sa règle , et dont le libre arbitre est indéfectible. Esprit superbe et malheureux , vous vous êtes arrêté en vous-même : admirateur de votre propre beauté , elle vous a été un piège. Vous avez dit : Je suis beau, je suis parfait, et tout éclatant de lumière ; et au lieu de remonter à la source d'où vous venait cet éclat , vous avez voulu comme vous mirer en vous-même. Et c'est ainsi que vous avez dit : Je monterai jusqu'aux deux , et je serai semblable au Très-Haut s. Comme un nouveau Dieu , vous avez voulu jouir de vous-même. Créature si élevée par la grâce de votre créateur, vous avez affecté une autre élévation qui vous fût propre, et vous avez yoxxXnvous élever un trône au-dessus des astres, pour être comme le Dieu, et de vous-même, et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l'imitation de votre orgueil. Et voilà que tout à coup vous êtes tombé : et nous qui sommes en terre, nous vous voyons dans tabîjne au-dessous de nous. C'est vous qui l'avez voulu, ange superbe, et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection, que votre volonté propre.
Dieu n'a besoin ni de foudre, ni de la force d'un bras indomptable, pour atterrer ces rebelles; il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui , et qu'à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent eux-mêmes. Maudit esprit laissé à toi-même, il n'en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l'avez suivi, Dieu, sans vous ôter votre intelligence sublime , vous l'a tournée en supplice : vous avez été les ouvriers de votre malheur ; et dès que
' //. Pet. II, 4. — ^Joan. vili, 44. — ^ Is. XLV, 13. — » Ezeck. xxxviu, 12, 13, 14, 16. — » /s. xivi 13, 14, 1».
vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu , tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre Bublimité naturelle, vous n'avez plus eu qu'orgueil et ostentation : les lumières de votre intelligence se sonttournéesenfinesseetartiBces malins .-l'homme, que Dieu avait mis au-dessous de vous, est devenu l'objet de votre envie : et, dénués de la charité qui devait faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs , et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers: vous augmentez vos tourments eu leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses : votre tyrannie fait votre gloire, et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin , si on le peut appeler ainsi , que donne un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits privés d'amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s'est fait en vous ce grand changement.? Vous vous êtes retirés de Dieu, et il s'est retiré: c'est là votre grand supplice, et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore : il a tonné, il a frappé : vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains , la créature corporelle, qui vous était soumise naturellement , vous domine et vous punit : le feu vous tourmente ; sa fumée, pour ainsi parler , vous étouffe ; d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits, haïs de Dieu et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore , puisque vous voulez toujours être superbes , et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.
Créature , quelle que tu sois , et si parfaite que tu te croies, songe que tu as été tirée du néant : que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pécheresse , et dès là éternellement et infiniment malheureuse.
Superbes et rebelles , prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil; et voyez, et considérez , et entendez ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui , et dans tous ses sectateurs.
Fuyons , fuyons , fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant ; et mettons en Dieu notre pppui comme notre amour. Amen, amen.
Ille ÉLÉVATION.
La persévérance et la béatitude des saints anges : leur ministère envers les élus.
// y eut un grand combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon : le dragon et ses anges combattaient contre lui : et la force leur manqua : ils tombèrent du ciel, et leur place ne s'y trouva plus'.
Quel est ce combat ? Quelles sont les armes des
» 4fOC, XII, 7,8.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
puissances spirituelles ? Nous n'avons point à combattre contre la chair et. le sang , mais contre des malices spirituelles qui sont dans les deux.... et dans cet air ténébreux qa\ nous environne '.
Il ne faut donc point s'imaginer dans ce combat, ni des bras de chair, ni des armes matérielles, ni du sang répandu , comme parmi nous : c'est un conflit de pensées et de sentiments. L'ange d'orgueil , qui est appelé le dragon, soulevait les anges , et disait ; Nous serons heureux en nous-mêmes , et nous ferons comme Dieu notre volonté. Et Michel disait au contraire : Qui est comme Dieu"^ qui se peut égaler à lui ? d'où lui est venu le nom de Michel; c'est-à-dire, qui est comme Dieu.? Mais qui doute , dans ce combat , que le nom de Dieu ne l'emporte.? Que pouvez-vous, faibles esprits; faibles, dis-je , par votre orgueil.? que pouvez-vous contre l'humble armée du Seigneur qui se rallie à ce mot : Qui est comme Dieu ? Vous tombez du ciel comme un éclair; et votre place, qui était si grande , y demeure vide. 0 quel ravage y a fait votre désertion! quels vastes espaces demeurent vacants! ils ne le seront pas toujours , et Dieu créera l'homme pour remplir ces places que votre désertion a laissées vacantes. Fuyez, troupe malheureuse! Qui est comme Dieu? Fuyez devant Michel et devant ses anges.
Voilà donc le ciel purifié : les esprits hautains en sont bannis à jamais ; il n'y aura plus de révolte , il n'y aura plus d'orgueil , ni de dissension : c'est une Jérusalem , c'est une ville de paix , oii les saints anges unis à Dieu , et entre eux , voient éternellement la face du Père ' ; et , assurés de leur félicité, attendent avec soumission le supplément de leurs ordres qui leur viendront de la terre.
Saints et bienheureux esprits , qui vous a donné de la force contre cet esprit superbe, qui était un de vos premiers princes , et peut-être le premier de tous ? Qui ne voit que c'est le nom de Dieu , que vous avez mis à votre tête , en disant avec saint Michel : Qui est comme Dieu ? Mais qui vous a inspiré cet amour victorieux pour le nom de Dieu ? Ne nous est-il pas permis de penser que Dieu même vous a inspiré, comme il a fait aux saints hommes, cette dilection invincible et victorieuse qui vous a fait persévérer dans le bien ; et de chanter en action de grâces de votre victoire , ce que dit à Dieu un de ses saints : C'est à vous qu'ils doivent leur être ; c'est à vous qu'ils doivent leur vie ; c'est à vous qu'ils doivent de vivre justes ; c'est à vous qu'ils doivent de vivre heureux ^ 1 Ils ne se sont pas faits eux-mêmes meilleurs et plus excellents que vous ne les avez faits ; ce degré de bien qu'ils ont acquis en persévérant leur vient de vous. Et, comme dit un autre de vos saints : La même grâce qui a relevé l'homme tombé, a opéré dans les anges saints le bonheur de ne tomber pas : elle n'a pas délaissé l'homme dans sa chute; mais elle n'a pas permis que les anges bienheureux tombassent *.
« Ep1i£S. VI. 2. — > Matth. XVHI, 10. — J 5. Auj, ■^ * S. Bern. Scrm. x\u, in Cant. n. 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
J'adore donc la miséricorde qui les a faits heureux en les faisant persévérants; et, appelé par votre apôtre au témoignage des a/iges élus ' , je reconnais en eux comme en nous votre élection , en laquelle seule ils se glorifient. Car si je disais qu'ils se glorifient , pour peu que ce filt , en eux-mêmes, je craindrais , Seigneur (et pardonnez-moi si je l'ose dire) , je craindrais , en les rangeant avec les déserteurs, de leur en donner le partage.
Mais quoi donc, a-t-il manqué quelque chose aux mauvais anges du côté de Dieu.^ Loin de nous cette pensée! ils sont tombés par leur libre arbitre. Et quand on demandera : Pourquoi Satan s'est-il soulevé contre Dieu ? la réponse est prête : C'est parce qu'il l'a voulu. Car il n'avait point comme nous à combattre une mauvaise concupiscence qui l'entraînât au mal comme par force : ainsi sa volonté était parfaitement libre ; et sa désertion est le pur ouvrage de son libre arbitre. Et les saints anges , comment ont-ils persévéré dans le bien ? Par leur libre arbitre sans doute, et parce qu'ils l'ont voulu. Car n'ayant point cette maladie de la concupiscence, ni cette inclination indélibérée vers le mal dont nous sommes tyrannisés, ils n'avaient pas besoin de la prévention de cet attrait indélibéré qui nous incline vers le bien, et qui est, dans les hommes enclins à mal faire , le secours médicinal du Sauveur. Au contraire , dans un parfait équilibre la volonté des saints anges donnait seule , pour ainsi parler, le coup de l'élection; et leur choix que la grâce aidait, mais qu'elle ne déterminait pas, sortait comme de lui-même par sa propre et seule détermination. Il est ainsi, mon Dieu; et il me semble que vous me faites voir cette liberté dans la notion que vous me donnez du libre arbitre , lorsqu'il a été parfaitement sain.
Il était tel dans tous les anges ; mais cependant ce bon usage de leur libre arbitre , qui est un grand bien , et en attire un plus grand encore , qui est la félicité éternelle , peut-il ne pas venir de Dieu.? Je ne le puis croire ; et je crois , si je l'ose dire , faire plaisir aux saints anges , en reconnaissant que celui qui leur a donné l'être comme à nous, la vie comme à nous , la première grâce comme à nous , la liberté comme à nous, par une action particulière de sa puissance et de sa bonté , leur a donné comme à nous encore , par une action de sa bonté particulière , le bon usage du bien , c'est-à-dire le bon usage de leur libre arbitre , qui était un bien , mais ambigu , dont on pouvait bien et mal user , que Dieu néanmoins leur avait donné : et combien plus leur a-t-il donné le bien dont on ne peut pas mal user , puisque ce bien n'est autre chose que le bon usage i* Tout vient de Dieu ; et l'ange , non plus que l'homme , n'a point à se glorifier en lui-même ' par quelque endroit que ce soit ; mais toute sa gloire est en Dieu. Il lui a donné la justice commencée; et à plus forte raison la justice persévérante , qui est plus parfaite comme plus heureuse, puisqu'elle a pour sa récompense cet immuable affermissement
» i. Tim. V, 21. — » /. Cor. i, 29, 3i.
de la volonté dans le bien , qui fait la félicité éternelle des justes.
Oui , saints anges , je me joins à vous, pour dire à Dieu que vous lui devez tout, et que vous voulez lui tout devoir , et que c'est par là que vous avez triomphé de vos malheureux compagnons; parce que vous avez voulu tout devoir à celui à qui vous deviez l'être, la vie et la justice; pendant que ces orgueilleux , oubliant ce qu'ils lui devaient , ont voulu se devoir à eux-mêmes leur perfection , leur gloire, leur félicité.
Soyez heureux, saints anges. Venez à notre secours. Périssent en une nuit, par la main d'un seul de vous , les innombrables armées de nos ennemis » ! périssent en une nuit, par une semblable main, tous les premiers nés de l'Egypte, persécutrice du peuple de Dieu'!
Saint ange , qui que vous soyez , que Dieu a commis à ma garde , repoussez ces superbes tentateurs , qui pour continuer leur combat contre Dieu, lui disputent encore l'homme qui est sa conquête, et vous le veulent enlever. O saint ange, puissant protecteur du peuple saint, dont vous offrez à Dieu les prières comme un encens agréable ^ l O saint Michel , que je puisse dire sans fin avec vous : Qui est comme Dieu? O saint Gabriel , qui êtes appelé la force de Dieu , vous qui avez annoncé à Marie la venue actuelle du Christ 4, dont vous anez prédit à Daniel l'arrivée future 5, inspirez-nous la sainte pensée de profiter de vos prédictions. O saint Piaphaël ! dont le nom est interprété la médecine de Dieu ! guérissez mon âme d'un aveuglement plus dangereux que celui du saint homme Tobie : liez le démon d'impudicité, qui attaque les enfants d'Adam , même dans la sainteté du mariage ^ : liez-le , car vous êtes plus puissant que lui , et Dieu même est votre force. Saints anges , tous tant que vous êtes qui voyez la face de Dieu 7 , et à qui il a com- Tnandé de nous garder dans toutes nos voies ^ , développez sur notre faiblesse les secours de toutes les sortes que Dieu vous a mis en main pour le salut de ses élus, pour lesquels il a daigné vous établir des esprits administrateurs^.
O Dieu! envoyez-nous vos saints anges : ceux qui ont servi Jésus-Christ après son jeûne : ceux qui ont gardé son sépulcre , et annoncé sa résurrection '» : celui qui l'a fortifié dans son agonie" : car Jésus- Christ n'avait pas besoin de son secours pour luimême ; mais seulement parce qu'il s'était revêtu de notre faiblesse; et ce sont les membres infirmes que cet ange consolateur est venu fortifier en la personne de leur chef,
IVe ÉLÉVATION.
Sur la dignité de la nature humaine. Création de l'honime.
yous Pavez abaissé un peu au-dessous de l'ange : vous l'avez couronné d'honneur et de gloire
• ir. Reg. XIX, 35- Is. XXXVU, 36. — ' Exod. XU, 29. — 3 Jpoc. Vlli, 3. — * Luc. I, 2e. — ' Dan. X, 2, 22, 23, ek: — « Tob. V, 17,21, 27. VIII, 3. XI, 13, U, 15. — ' Mallh. Il», 10. — • Ps. xc. II. —^Heb. I, U. — ^'Malth. rv, 14. XXViii, 2, 5. — •' Luc. XXII, 43.
et vous l'avez préposé à tous les ouvrages de vos mains '. C'est ce que chantait David en mémoire de la création de l'iiomme. Et il est vrai que Dieu /'a mis un peu au-dessous des anges : au-dessous ; car uni à uti corps , il est inférieur à ces esprits purs : mais seulement un peu au-dessous ; car comme eux il a la vie et l'intelligence et l'amour ; et l'homme n'est pas heureux par la participation d'un autre bonheur que celui des anges : Dieu est la commune félicité des uns et des autres ; et de ce côté , égaux aux anges, leurs frères^ et non leurs sujets, nous ne sommes qu'un peu au-dessous d'eux.
Fous l'avez couronné d'honneur et de gloire , selon l'âme et selon le corps. Vous lui avez donné la justice, la droiture originelle, l'immortalité, et l'empire sur toute la créature corporelle. Les anges n'ont pas besoin de ces créatures , qui ne leur sont d'aucun usage, n'ayant point de corps. Mais Dieu a introduit l'homme dans ce monde sensible et corporel , pour le contempler et en jouir. Le contempler, selon que David le venait de dire par ces mots : Je verrai vos cieiix, qui sont l'œuvre de vos doigts : je verrai la lune et les étoiles, que vous avez fondées^, au milieu de la liqueur immense qui les environne, et dont vous avez réglé le cours par une loi d'une inviolable stabilité. L'homme doit aussi jouir du monde , selon les usages que Dieu lui en a prescrits ; du soleil , de la lune et des étoiles , pour distinguer les jours , les mois , les saisons et les années^. Tout le reste de la nature corporelle est soumis à son empire; il cultive la terre et la rend féconde : il fait servir les mers à ses usages et à son commerce ; elles font la communication des deux mondes qui forment le globe de la terre : tous les animaux reconnaissent son empire, ou parce qu'il /es dompte , ou parce qu'il les emploie à divers usages. Mais le péché a affaibli cet empire , et ne nous en a laissé que quelques malheureux restes.
Comme tout de^^iit être mis en la puissance de Vhomme, Dieu le crée après tout le reste, et l'introduit dans l'univers, comme on introduit dans la salle du festin celui pour qui il se fait, après que toutestprêt,etquelesviandessontservies. L'homme est le complément des œuvres de Dieu : et après l'avoir fait comme son chef-d'œuvre , il demeure en repos.
Dieu honore l'homme : pourquoi se déshonoret-il lui-même , en se rendant semblable aux bétes ^ , sur qui l'empire lui est donné ?
Ve ÉLÉVATION.
Sur les singularités de la création de l'homme. Première singularité dans ces paroles : Faisons l'homme.
Homme animal, qui te ravilis jusqu'à te rendre semblable aux bêtes^, et souvent te mettre dessous et envier leur état , il faut aujourd'hui que tu comprennes ta dignité par les singularités admirables de ta création. La première est d'avoir été fait, non point comme le reste des créatures par une parole
' Ps. VIII, 0, 7 - » Ap. XIX, 10. XXII, 9. — ' Pa. vm, 4. — 4 Gen. i, H. — * Ps. xi.viii, 13, 21. — « Jbid.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
de commandement : Jiat , que cela soit : mais par une parole de conseil -. fariamus , faisons ^ Dieu prend conseil en lui-même comme allant faire un ouvrage d'une plus haute perfection, et pour ainsi dire d'une industrie particulière , où reluisît plus excellemment la sagesse de son auteur. Dieu n'avait rien fait sur là terre ni dans la nature sensible , qui pût entendre les beautés du monde qu'il avait bâti , ni les règles de son admirable architecture : ni qui pût s'entendre soi-même, à l'exemple de son créateur; ni qui de soi-même se pût élever à Dieu, et en imiter l'intelligence et l'amour, et comme lui être heureux. Pour donc créer un si bel ouvrage , Dieu consulte en lui-même ; et voulant produire un animal capable de conseil et de raison , il appelle en quelque manière à son secours, parlant à un autre luimême, à qui il dit : Faisons; qui n'est donc point une chose faite, mais une chose qui fait comme lui, et avec lui ; et cette chose ne peut être que son Fils et son éternelle sagesse , engendrée éternellement dans son sein, par laquelle et avec laquelle il avait à la vérité fait toute chose ; mais qu'il déclare plus expressément en faisant l'homme.
Gardons-nous donc bien de nous laisser entraîner aux aveugles impulsions de nos passions , ni à ce que le monde appelle hasard et fortune. Nous sommes produits par un conseil manifeste ; toute la sagesse de Dieu, pour ainsi dire, appelée. Ne croyons donc pas que les choses humaines puissent aller un seul moment à l'aventure : tout est régi dans le monde par la Providence : mais surtout ce qui regarde les hommes est soumis aux dispositions d'une sagesse occulte et particulière; parce que, de tous les ouvrages de Dieu, l'homme est celui d'où son ouvrier veut tirer le plus de gloire. Soyons donc toujours aveuglément soumis à ses ordres, et mettons là toute notre sagesse. Quoi qu'il nous arrive d'imprévu, de bizarre et d'irrégulier en apparence, souvenons-nous de cette parole : /faisons l'homme; et du conseil particulier qui nous a donné l'être.
Vie ÉLÉVATION.
Seconde distinctton de la création de l'homme : dans ces paroles , à notre image et ressemblance.
Fa isons l'homme à notre image et ressemblance '. A ces admirables paroles , élève-toi au-dessus des cieux, et des cieux des cieux, et de tous les esprits célestes, âme raisonnable, puisque Dieu t'apprend que , pour te former, il ne s'est pas proposé un autre modèle que lui-même. Ce n'est pas aux cieux ni aux astres, ni au soleil, ni aux anges mêmes, ni aux archanges, ni aux séraphins, qu'il te veut rendre semblable : Faisons, dit-il, à notre image : et pour inculquer davantage : Faisons à noire ressemblance : qu'on voie tous nos traits dans cette belle créature , autant que la condition de la créature le pourra permettre.
S'il faut distinguer ici l'image et la ressemblance; ou si c'est, comme on vient de le proposer,
' Gen. I, 26. — ' Ihid.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
inculquer davantage cette vérité , que Dieu emploie ces deux mots à peu près de même force Je ne sais si on le peut décider. Quoi qu'il en soit, Dieu exprime ici toutes les beautés de la nature raisonnable, et à la fois toutes les richesses qu'il lui a données par sa grâce : entendement, volonté, droiture, innocence , claire connaissance de Dieu , amour infus de ce premier être, assurance de jouir avec lui d'une même félicité , si on eût persévéré dans la justice où l'on avait été créé.
Chrétiens, élevons-nous à notre modèle, et n'aspirons à rien moins qu'à imiter Dieu. Soyez miséricordieux, dit le Fils de Dieu , comme votre Père céleste estmiséricordieux '. Dieu est bon par sa nature ; il ne faitque le bien, et ne fait du mal àpersonne que forcé. Ainsi , faisons du bien à tout te monde, et même à tous nos ennemis, comme Dieu, qui/ait luire son soleil sur les bons et sur les mauvais, et pleut sur le champ du juste comme sur celui du pécheur ». Dieu est indulgent , et s'apaise aisément envers nous, malgré notre malice : pardonnons à son exemple. Il est saint : Soyez saints comme je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu^. En un mot, il est parfait : Soyez pafaits , comme votre Père céleste est parfait 4. Qui peut atteindre à la perfection de ce modèle .' Il faut donc croître toujours , et ne se donner aucun repos, ni aucun relâche. C'est pourquoi saint Paul s'avance toujours dans la carrière : oubliant ce qu'il laissait derrière, et ne cessant de s'étendre en avant ^ par de nouveaux et continuels efforts. Pesez toutes ces paroles, cet oubli, cette extension, cette infatigable ardeur. C'est au bout d'une telle course qu'on trouve la couromie et le prix proposés par la vocation divine en Jésus-Christ. Que nul chrétien ne s'imagine être exempt de ce travail; ou que cette perfection n'est pas pour lui. Cette voie demande, dit saint Augustin, des gens qui marchent sans cesse; elle ne souffre pas ceux qui reculent; elle ne souffre pas ceux qui se détournent ; enfin elle ne souffre pas ceux qui s'arrêtent, pour peu que ce soit. En quelque point qu'ils s'arrêtent , là les prend l'orgueil , là les prend la paresse : ils pensent avoir avancé , ou avoir fait quelque chose; et, dans ce relâchement, leur pesanteur naturelle les entraîne en bas et il n'y a plus de ressource.
Vile ÉLÉVATION.
L'image de la Trinité dans l'àme raisonnable.
Faisons l'homme ^ : nous l'avons dit , à ces mots l'image de la Trinité commence à paraître. Elle reluit magnifiquement dans la créature raisonnable : semblable au Père , elle a l'être : semblable au Fils , elle a l'intelligence : semblable au Saint-Esprit, elle a l'amour : semblable au Père, au Fils et au Saint- Esprit, elle a dans son être, dans son intelligence, dans son amour, une même félicité et une même vie. Vous ne sauriez lui en rien ôter, sans lui ôler tout. Heureuse créature, et parfaitement semblable, si elle
' Luc. V), 36. — » Afatth. v, 44,45. — » Levit. XIX, 2. — • MaU. V, 48. — 5 Philipp. ni, 13, 14. — « Gen. \, 26.
s'occupe uniquement de lui. Alors parfaite dans son être , dans son intelligence, dans son amour , elle entend tout ce qu'elle est, elle aime tout ce qu'elle entend : son être et ses opérations sont inséparables : Dieu devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son intelligence, et la vie de son amour. Elle ne dit comme Dieu qu'une parole , qui comprend toute sa sagesse : comme Dieu, elle ne produit qu'un seul amour, qui embrasse tout son bien : et tout cela ne meurt point en elle. La grâce survient sur ce fond, et relève la nature : la gloire lui est montrée, et ajoute son complément à la grâce. Heureuse créature , encore un coup , si elle sait conserver son bonheur! Homme, tu l'as perdu. Où s'égare ton intelligence, où se va noyer ton amour? Hélas! hélas! et sans finjiélas! reviens à ton origine.
Ville ÉLÉVATION.
L'empire de l'homme sur soi-même.
Faisons l'homme à notre image et ressemblance, afin qu'il commande aux poissons de la yner, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à toute la ferrie , et à tout ce qui se remue ou rampe dessus • . Troisième caractère particulier de la création de l'homme : c'est un animal né pour le commandement : s'il commande aux animaux, à plus forte raison se commande-t-il à lui-même, et c'est en cela que je vois reluire un nouveau trait de la divine ressemblance. L'homme commande à son corps, à ses bras , à ses mains , à ses pieds ; et dans l'origine nous verrons jusqu'à quel point tout était soumis à son empire. Il lui reste encore quelque chose du commandement absolu qu'il avait sur ses passions. Il commande à sa propre intelligence, qu'il applique à quoi il lui plaît : à sa propre volonté par conséquent, à cause de son libre arbitre, comme nous verrons bientôt : à ses sens intérieurs et extérieurs, et à son imagination qu'il tient captive sous l'autorité de la raison, et qu'il fait servir aux opérations supérieures. Il modère les appétits qui naissent des images des sens; et dans l'origine il était maître absolu de toutes ces choses. Car telle était la puissance de l'image de Dieu en l'âme, qu'elle tenait tout dans la soumission et dans le respect.
Travaillons à rétablir en nous-mêmes l'empire de la raison : contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes; par ce moyen nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre ; par ce moyen nous dominerons ces bas sentiments, et nous en corrigerons la bassesse. Ceux-là s'y laissent dominer, qui, toujours occupés de leur santé , de leur vie mortelle , et des besoins de leurs corps, sont plongés dans la chair et dans le sang, et se remuent sur la terre à la manière des reptiles ; c'est-à-dire, qu'ils n'ont aucuns mouvements, que ceux qui sont terrestres et sensuels. Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.
' Gen. I, 26.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Nous dominerons les animaux venimeux, quand nous saurons réprimer les haines, les jalousies et les médisances. Nous mettrons le frein à la bouche d'un cheval fougueux , quand nous réprimerons en nous les plaisirs. Quelle nécessité de pousser plus loin la similitude, ni de nous appliquer celle des poissons? Nous pourrons dire seulement que leur caractère particulier est d'être muets, de ne respirer jamais l'air, et d'être toujours attachés à un élément plus grossier. Tels sont ceux qui , possédés du démon sourd et muet • , n'écoutent pas la prédication de l'Évangile, et sont empêchés par une mauvaise honte de confesser leurs péchés. Ils sont toujours dans des sentiments grossiers, et entrevoient à peine la lumière du soleil. Sortons de ces mouvements charnels , où nous nageons , pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons; nous exerçons une espèce de basse liberté, en nous promenant d'une passion à une autre, et ne sortant jamais de cette basse sphère, pour ainsi parler, ni de cet élément grossier. Quoi qu'il en soit , dominons en nous tout ce qu'il y a d'animal , de volage , de rampant. S'il se faut servir de notre imagination , que ce soit en l'épurant de toutes pensées corporelles et terrestres, et l'occupant saintement des mystères de Jésus-Christ, des exemples des saints , et de toutes les pieuses représentations qui nous sont offertes par l'Ecriture; non pour nous y arrêter, mais pour nous élever plus haut, après en avoir tiré le suc, c'est-à-dire, les instructions dont nos âmes se doivent nourrir ; par exemple, des mystères de ta vie et delà passion de notre Seigneur, l'esprit de pauvreté, de douceur, d'humilité et de patience.
Pour donc corriger l'abus et l'égarement de notre imagination vagabonde et dissipée , il la faut remplir d'images saintes. Quand notre mémoire en sera pleine , elle ne nous ramènera que ces pieuses idées. La roue agitée par le cours d'une rivière , va toujours; mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin : si elles sont pures , elle ne portera rien que de pur : mais si elles sont impures, tout le contraire arrivera. Ainsi, si notre mémoire se remplit de pures idées , la circonvolution, pour ainsi dire, de notre imagination agitée ne puisera dans ce fonds et ne nous ramènera que des pensées saintes. La meule d'un moulin va toujours ; mais elle ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous : si c'est de l'orge, on aura de l'orge moulu ; si c'est du blé et du pur froment , on en aura la farine. Mettons donc dans notre mémoire tout ce qu'il y a de saintes et de pures images; et quelle que soit l'agitation de notre imagination, il ne nous reviendra, du iTwins ordinairement dans l'esprit , que la fine et pure substance des objets dont nous nous serons remplis. Remplissons-nous de Jésus-Christ, de ses actions , de ses souffrances, de ses paroles. Pour donner plus d'un objet à nos sens, remplissons-nous des saintes idées d'un Abra- )iam immolant son fils : d'un Jacob arrachant à pieu par un saint combat la bénédiction qu'il en
' A/aff IX, 2<.
espérait ; d'un Joseph laissant son habit entre les mains d'une impudique , pour en tirer son chaste corps : d'un Moïse, qui n'ose approcher du buisson ardent que le feu ne consume pas , et qui se déchausse par respect : d'un Isaïe qui tremble devantDieujusqu'àceque ses lèvres soientpurifiées: d'un Jérémie qui bégaye si humblement devant. Dieu , et n'ose annoncer sa parole : des trois jeunes hommes dont la flamme d'une fournaise brûlante respecte la foi : d'un Daniel aussi sauvé par la foi des dents des lions affamés : d'un Jean -Baptiste prêchant la pénitence sous la haire et sous le cilice : d'un Saul abattu par la puissante parole de Jésus qu'il persécutait ; et de toutes les autres belles images des prophètes et des apôtres. Votre mémoire et votre imagination, consacrées comme un temple saint par ces pieuses images , ne vous rapporteront rien qui ne soit digne de Dieu.
Prenez garde seulement de ne laisser jamais votre imagination s'échauffer trop , parce qu'excessivement échauffée et agitée, elle se consume ellemême par son propre feu , et offusque les pures lumières de l'intelligence, qui sont celles qu'il faut faire luire dans notre esprit; et à qui l'imagination doit seulement préparer un trône, comme elle fit au saint prophète Ezéchiel , et aux autres saints prophètes ses compagnons , inspirés du même esprit.
IX» ÉLÉVATIOiN.
L'empire de Dieu exprimé dans celui de l'âme sur le corps.
On passe toute sa vie dans des miracles continuels qu'on ne remarque même pas. J'ai un corps, et , sans connaître aucun des organes de ses mouvements, je le tourne, je le remue, je le transporte où je veux, seulement parce que je le veux. Je voudrais remuer devant moi une paille , elle ne branle, ni ne s'ébranle en aucune sorte :je veux remuer ma main , mon bras, ma tête, les autres parties plus pesantes , qu'à peine pourrais-je porter si elles étaient détachées , toute la masse du corps ; les mouvements que je commande se font comme par eux-mêmes, sans que je connaisse aucun des ressorts de cette admirable machine : je sais seulement que je veux me remuer de cette façon ou d'une autre , tout suit naturellement : j'articule cent et cent paroles entendues ou non entendues , et je fais autant de mouvements connus et inconnus des lèvres, de la langue, du gosier, de la poitrine , de la tête : je lève , je baisse , je tourne , je roule les yeux : j'en dilate, j'en rétrécis la prunelle, selon que je veux regarder de près ou de loin ; et sans même que je connaisse ce mouvement, il se fait, dès que je veux regarder ou négligemment , et comme superficiellement, ou bien déterminément, attentivement ou fixement quelque objet.
Qui a donné cet empire à ma volonté : et comment puis-je mouvoir également ce que je connais , et ce que je ne connais pas ? Je respire sans y penser, et en dormant : et quand je veux, ou je suspends ou je hâte la respiration , qui naturel-
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
lement va toute seule : elle va aussi à ma volonté : ut encore que je no connaisse ni la dilatation ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai , je les ouvre , je les resserre , j'attire , je repousse l'air avec uneégale facilité. Pour parler d'un ton plus aigu, ou plus gros, ou plus haut, ou plus bas, je dilate encore ou je resserre une autre partie dans le gosier, qu'on appelle trachée artère , quoique je ne sache même pas si j'en ai une : il sufQt que je veuille parler ou haut ou bas, afin que tout se fasse comme de soi-même : en un moment, je fais articulément et distinctement raille mouvements, dont je n'ai nulle connaissance distincte, ni même confuse le plus souvent : puisque je ne sais pas si je les fais , ou s'il les faut faire. Mais , ô Dieu ! vous le savez, et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul : et tout cela est l'effet du secret concert que vous avez mis entre nos volontés et les mouvements de nos corps : et vous avez établi ce concert inviolable, quand vous avez rais l'âme dans le corps pour le régir.
Elle y est donc, non point comme dans un vaisseau qui la contient , ni comme dans une maison où elle loge, ni comme dans un lieu qu'elle occupe : elle y est par son empire , par sa présidence, pour ainsi parler, par son action. Ainsi vous êtes en nous, et vous ne pouvez en être loin , puisque c'est par vous que nous vivons, que nous mouvons, et que nous sommes^. Et vous êtes de la même sorte dans tout l'univers : au-dessus en le dominant, au dedans en le remuant , et faisant concourir en un toutes ses parties ; au-dessous, en le portant, comme dit Moïse , avec vos bras éternels. Il n'y a point de Dieu comme Dieu, ajoute cet homme divin : par son empire magnifique les vents vont deçà et delà, et les nuées courent dans le ciel*. Il dit aux astres, Marchez : il dit à l'abîme et à la baleine, Rendez ce corps englouti : il dit aux flots , Apai- Kez-vous : il dit aux vents , Soufflez , et mettezmoi en pièces ces gros mâts; et tout suit à sa parole. Tout dépend naturellement d'une volonté : les corps et leurs mouvements dépendent naturellement d'un esprit et d'une intelligence toutepuissante : Dieu peut donner à la volonté , qu'il fait à l'image de la sienne, tel empire qu'il lui plaît ; et par là nous donner l'idée de sa volonté , qui meut tout et fait tout.
Rendons-lui l'empire qu'il nous donne : et au lieu de faire servir nos membres à l'iniquité , puisque c'est Dieu qui nous les soumet , faisonsles servir, comme dit saint Paul ^ , à la justice.
Xe ÉLÉVATION.
Autre admirable singularité de la création de l'hoouae. Dieu le forme de sa propre main et de ses doigts.
Que la terre produise des herbes et des plantes : que les eaux produisent les poissons et les oiseaux : que ta terre produise les animaux 4. Tous les animaux sont créés par commandement ,
' Ad. XVII. 28. — ' Deut.WsMi, 26, 27. — ^ Rom. ri, 19. — < Gen.l, U, 20,24.
sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut former le corps de l'homme, il prend lui-même de la boue' entre ses doigts, et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de mains : Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui des autres animaux : mais il nous montre seulement dans celui de l'homme, un dessein et une attention particulière. C'est parmi les animaux le seul qui est droit, le seul tourné vers le ciel, le seul oii reluit par une si belle et si singulière situation l'inclination naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venu à l'homme cette singulière beauté sur le visage, dans les yeux , dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force ; d'autres , plus de vitesse et plus de légèreté , et ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme, et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face.
Xle ELEVATION.
La plus excellente distinction de la création de l'homme dans celle de son àme.
Encore un coup, Dieu a formé les autres animaux en cette sorte : Que la terre, que les eaux produisent les plantes et les animaux » ; et c'est ainsi qu'ils ont reçu l'être et la vie. Mais Dieu après avoir pris dans ses mains toutes-puissantes la boue dont le corps humain avait été formé , il n'est pas dit qu'il en ait tiré son âme : mais il est dit, qu^il inspira sur sa face un souffle de vie; et quec'e*^ ainsi quHlen a été fait une âme vivante^. Dieu fait sortir chaque chosede ses principes : il produit de la terre les herbages et les arbres, avec les animaux , qui n'ont d'autre vie qu'une vie terrestre et purement animale : mais l'âme de l'homme est tirée d'un autre principe, qui est Dieu. C'est ce que veut dire ce souffle de vie que Dieutirede sa bouche pour animer l'homme. Ce qui est fait à la ressemblance de Dieu , ne sort point des choses matérielles; et cette image n'est point cachée dans ces bas éléments pour en sortir, comme fait une statue du marbre ou du bois. L'homme a deux principes : selon le corps, il vient de la terre; selon l'âme, il vient de Dieu seul; et c'est pourquoi, ditSalomon, pendant que le corps re/oî/rne en la terre d'où il a été tiré , l'esprit retourne à Dieu qui Va donnée. C'est ainsi qu'il vient de Dieu ; non qu'il soit en Dieu en substance, et qu'il en sorte, comme quelques uns l'ont imaginé ; car ces idées sont grossières et trop corporelles ; mais il est en Dieu , comme dans son seul principe et sa seule cause ; et c'est pourquoi on dit qu'il le donne. Tout le reste est tiré des éléments; car tout le reste est terrestre et corporel. Ce qu'on appelle les esprits dans les animaux , ne sont que des parcelles détachées, et une vapeur du sang : ainsi tout vient de la terre. Mais l'âme raisonnable, faite à l'image de Dieu, est donnée de lui , et ne peut venir que de cette divine bouche.
Hélas! hélas! l'homme, qui a été mis dans un
' Gen. Il, 7. — ' Ibid. 20, 24. - 3 ibid. 7. — •< Eccle. xii, 7.
si grand honneur, distingué des animaux par sa création, s'est égalé aux bêtes insensées , et leur a été fait semblable ' .
Ve SEMAINE.
suite des singularités de la création de l'homme.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Dieu met l'homme dans le paradis, et lui amène tous les animaux pour les nommer.
' Après avoir formé l'homme, Dieu commence à lui faire sentir ce qu'il est dans le monde, par deux mémorables circonstances : l'une en lui plantant de sa propre main un jardin délicieux qu'on appelle paradis, où il avait ramassé toutes les beautés delà nature, pour servir au plaisir de l'homme, et par là l'élever à Dieu qui le comblait de tant de biens : l'autre en lui amenant tous les animaux comme à celui qui en était le maître , afin de lui faire voir que non-seulement toutes les plantes et tous les fruits de la terre étaient encore à lui ; mais tous les animaux, qui par la nature de leurs mouvements semblaient moins sujets à son empire.
Pour le paradis , Dieu ordonna deux choses à l'homme : l'une , de le cultiver, et l'autre , de le garder » : c'est-à-dire, d'en conserver la beauté; ce qui revient encore à la culture. Car au reste , il n'y avait pas d'ennemi qui pût envahir ce lieu tranquille et saint : Ut operaretur, etcustodiret illum. Dieu apprenait à l'homme , par cette figure , à se garder soimême, et à garder à la fois la place qu'il avait dans le paradis. Pour la culture, ce n'était pas cette culture laborieuse qui a été la peine de notre péché , lorsqu'il a fallu comme arracher dans la sueur de notre front, du sein de la terre, le fruit nécessaire à la conservation de notre vie : la culture donnée à l'homme pour son exercice était cette culture comme curieuse, qui fait cultiver les fruits et les fleurs, plus pour le plaisir que pour la nécessité. Par ce moyen l'homme devait être instruit de la nature des terres et du génie des plantes, de leurs fruits ou de leurs semences : et il y trouvait en même temps la figure de la culture des vertus.
En amenant les animaux à l'homme ^ , Dieu lui fait voir qu'il en est le maître, comme un maître dans sa famille qui nomme ses serviteurs , pour la facilité du commandement. L'Écriture, substantielle et courte dans ses expressions, nous indique en même temps les belles connaissances données à l'homme, puisqu'il n'aurait pas pu nommer les animaux sans en connaître la nature et les différences, pour ensuite leur donner des noms convenables, selon les racines primitives de la langue que Dieu lui avait apprise.
' Ps. XLVni, 1-3, 21. — î Gen. ii, 13. — î Jbid. 18.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
C'est donc alors qu'il connut les merveilles de la sagesse de Dieu, dans cette apparence et cette ombre de sagesse , qui paraît dans les industries naturelles des animaux. Louons Dieu avec Adam, et considérons un moment toute la nature animale, comme l'objet de notre raison. Qui a formé tant de genres d'animaux, et tant d'espèces subordonnées à ces genres, toutes ces propriétés, tous ces mouvements, toutes ces adresses, tous ces aliments, toutes ces forces diverses , toutes ces images de vertu , de pénétration, de sagacité et de violence.' Qui a fait marcher, ramper, glisser les animaux.^ Quia donné aux oiseaux et aux poissons ces rames naturelles, qui leur font fendre les eaux et les airs ? Ce qui peutêtre a donné lieu à leur créateur de les produire ensemble , comme animaux d'un dessein à peu près semblable; le vol des oiseaux semblant être une espèce de faculté de nager dans une liqueur plus subtile, comme la faculté de nager dans les poissons est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse. Le même auteur a fait ces convenances et ces différences : celui qui a donné aux poissons leur triste, et, pour ainsi dire, leur morne silence , a donné aux oiseaux leurs chants si divers , et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier une espèce de lyre et de guitare, pour annoncer, chacune leur mode , les beautés de leur créateur. Qui n'admirerait les richesses de sa providence, qui fait trouver à chaque animal , jusqu'à une mouche , jusqu'à un ver, sa nourriture convenable.? En sorte que la disette ne se trouve dans aucune partie de sa famille; mais au contraire que l'abondance y règne partout , excepté maintenant parmi les hommes, depuis que le péché a introduit la cupidité et l'avarice.
Par la considération seconde, tous les animaux sont à l'usage de l'homme, puisqu'ils lui servent à connaître et à louer Dieu. Mais outre cet usage plus universel, Adam connut dans les animaux des propriétés particulières , qui leur donnaient le moyen d'aider par leur ministère celui que Dieu faisait leur seigneur. ODieu,j'ai considéré vos ouvrages, et j'en ai été effrayé! Qu'est devenu cet empire que vous nous aviez donné sur les animaux ? On n'en voit plus parmi nous qu'un petit reste, comme un faible mémorial de notre ancienne puissance, et un débris malheureux de notre fortune passée.
Pvendons grâces à Dieu detousies biens qu'il nous a laissés dans le secoursdes animaux ; accoutumonsnous à le louer en tout. Louons-le dans le cheval qui nous porte ou qui nous traîne ; dans labrebis qui nous habille et qui nous nourrit ; dans le chien qui est notre garde et notre chasseur; dans le bœuf qui fait avec nous notre labourage. N'oublions pas les oiseaux, puisque Dieu les a amenés à Adam comme les autres animaux; et qu'encore aujourd'hui, apprivoisés par notre industrie, ils viennent flatter nos oreilles par leur aimable musique; et, chantres infatigables et perpétuels, ils semblent vouloir mériter la nourriture que nous leur donnons. Si nous louons les animaux dans leur travail, et pour ainsi dire dans leurs occupations, ne demeurons pas inutiles; travaillons, gagnons notre pain chacun dans Son
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
exercice , puisque Dieu l'a mis à ce prix depuis le péché.
Ile ÉLÉVATION.
La création du second sexe .
En produisant les autres animaux , Dieu a créé ensemble les deux sexes ; et la formation du second est une singularité de la création de l'homme.
Que servait à l'homme d'être introduit dans ce paradis de délices , dans tout un vaste pays que Dieu avait mis en son pouvoir, et au milieu de quatre grands fleuves dont les riches eaux traînaient des trésors : au reste , sous un ciel si pur, que sans être encore obscurci par ces nuages épais qui couvrent le nôtre, et produisent les orages, il s'élevait de la terre, par une bénigne chaleur, une vapeur douce qui se distillait en rosée, et qui arrosait la terre et toutes ses plantes? L'homme était seul, et le plus seul de tous les animaux ; car il voyait tous les autres partagés et appareillés en deux sexes ; et , dit l'Écriture, il n'y avait (|ue l'homme à qui on ne trouvait point d'aide semblable à lui'. Solitaire, sans compagnie, sans conversation, sans douceur, sans espérance de postérité , et ne sachant à qui laisser, ou avec qui partager ce grand héritage , et tant de biens que Dieu lui avait donnés, il vivait tranquille, abandonné à sa providence, sans rien demander. Et Dieu aussi de lui-même , ne voulant laisser aucun défaut dans son ouvrage , dit ces paroles : // n'est pas bon que l'homme soit seiU : donnons- lui une aide semblable à hd^.
Peut-être donc va-t-il former le second sexe, comme il avait formé le premier ; non : il veut donner au monde, dans les deux sexes, l'image de l'unité la plus parfaite , et le symbole futur du grand mystère de Jésus-Christ. C'est pourquoi il tire la femme de l'homme même, et la forme d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Mais pour montrer que c'était là un grand mystère , et qu'il fallait regarder avec des yeux plus épurés que les corporels; la femme est produite dans une extase d'Adam ; et c'est par un esprit de prophétie qu'il connut tout le dessein d'un si bel ouvrage. Le Seigneur Dieu envoya un sommeil à Adam : un sommeil , disent tous les saints, qui fut un ravissement et la plus parfaite de toutes les extases ; et D'\e,\x prit une côte d'Adam, et il en remplit de chair la place ^. Ne demandez donc point à Dieu pourquoi, voulant tirer de l'homme la compagne qu'il lui donnait , il prit un os plutôt que de la chair; car s'il avait pris de la chair, on aurait pu demander de même pourquoi il aurait pris de la chair plutôt qu'un os. Ne lui demandons non plus ce qu'il ajouta à la côte d'Adam pour en former un corps parfait; la matière ne lui manque pas : et quoi qu'il en soit , cet os se ramollit entre ses mains. C'est de cette dureté qu'il voulut former ces délicats et tendres membres , où dans la nature innocente il ne faut rien imaginer qui ne fût aussi pur qu'il était beau. Les femmes n'ont
• Gen. ir, 20. - ' Ibid. 18. — ' Ibid. 2i.
qu'à se souvenir de leur origine ; et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu'elles viennent d'un os surnuméraire , où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.
Mon Dieu! que de vains discours je prévois dans les lecteurs , au récit de ce mystère ! Mais pendant que je leur raconte un grand et mystérieux ouvrage de Dieu, qu'ils entrent dans un esprit sérieux , et , s'il se peut , dans quelque sentiment de cette admirable extase d'Adam, pendant laquelle il édifia, il bâtit en^ femme la côte d'Adam ' : grav/ expression de l'Écriture, pour nous faire voir dans la femme quelque chose de grand et de magnifique , et comme un admirable édifice où il y avait de la grâce , de la majesté , des proportions admirables, et autant d'utilité que d'ornement.
La femme ainsi formée est présentée de la main de Dieu au premier homme, qui ayant vu dans son extase ce que Dieu faisait : C'est ici, dit-il d'abord , l'os de mes os, et la chair de ma chair : elle s'appellera Virago , parce qu'elle est formée de l'homme; et Fhomme quittera son père et sa mère, et il s'unira à sa femme ». On peut croire par cette parole, que Dieu avait formé la femme d'un os revêtu de chair; et que l'os seul est nommé con^me prévalant dans cette formation.
Quoi qu'il en soit, encore une fois, sans nous arrêter davantage à des questions curieuses, et remarquant seulement en un mot ce qui paraît dans le texte sacré; considérons en esprit cette épouse mystérieuse, c'est-à-dire, la sainte Église, tirée et comme arrachée du sacré côté du nouvel Adam pendant son extase, et formée, pour ainsi parler, par cette plaie, dont toute la consistance est dans les os et dans les chairs de Jésus- Christ, qui se l'incorpore par le mystère de l'incarnation , et par celui de l'eucharistie qui en est une extension admirable. Il quitte tout pour s'unir à elle : il quitte en quelque façon son père qu'il avait dans le ciel , et sa mère la synagogue d'où il était issu selon la chair, pour s'attacher à son épouse ramassée parmi les gentils. C'est nous qui sommes cette épouse; c'est nous qui vivons des os et des chairs de Jésus-Christ, par les deux grands mystères qu'on vient de voir. Cesf nous qui sommes, comme dit saint Pierre ^ , cet édifice spirituel et le temple vivant du Seigneur, bâti en esprit dès le temps de la formation d'Eve notre mère , et dès l'origine du monde. Considérons dans le nom d'Eve, qui signifie mère des vivants, et l'Église mère des véritables vivants , et la bienheureuse Marie la vraie mère des vivants, qui nous a tous enfantés avec Jésus-Christ, qu'elle a conçu par la foi. O homme! voilà ce qui t'est montré dans la création de la femme, pour prévenir, par ce sérieux , toutes les frivoles pensées qui passent dans l'esprit des hommes au souvenir des deux sexes , depuis seulement que le péché en a corrompu l'institution. Revenons à notre origine, respectons
' Gen. u, 22. - ' Ibid, 23, 24. — ' /. Pet. il, 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
l'ouvrage de Dieu et son dessein primitif; éloignons les pensées de la diair et du sang-, et ne nous pion, geons point dans cette boue, pendant que, dans le récit qu'on vient d'entendre, Dieu prend tant de soins de nous en tirer.
Ille ÉLÉVATION.
Dieu donne à l'homme un commandement, et l'avertit de son franc arbitre , et tout ensemble de sa sujétion.
Fous mangerez de tous les fruits du paradis; mais vous ne mangerez point de l'arbre de la science du bien et du mal : car, au jour que vous en mangerez , vous mourrez de mort ' : la mort vous sera inévitable.
Eve fut présente à ce commandement, quoique, par anticipation, il soit rapporté avant sa production; ou, en tout cas, il fut répété en sa présence, puisqu'elle dit au serpent : Le Seigneur nous a commandé de ne point manger ce fruit ^ : si ce n'est qu'on aime mieux croire qu'elle apprit d'Adam la défense de Dieu ; et que dès lors il ait plu à Dieu de nous enseigner que c'est un devoir des femmes d'interroger, comme ditsaintPaul, dans la maison et en particulier leurs maris ^, et d'attendre d'eux les ordres de Dieu. ( Quoi qu'il en soit , Dieu fait deux choses par ce commandement : il enseigne à l'homme premièrement son libre arbitre , et secondement sa sujétion.
Le libre arbitre est un des endroits de l'homme où l'image de Dieu paraît davantage. Dieu est libre à faire ou ne faire pas au dehors tout ce qui lui plaît; parce qu'il n'a besoin de rien, et qu'il est supérieur à tout son ouvrage : qu'il fasse cent mille mondes , il n'en est pas plus grand ; qu'il n'en fasse aucun , il ne l'est pas moins. Au dehors, le néant ou l'être lui est égal; et il est maître ou de ne rien faire, ou de faire tout ce qui lui plaît. Que l'âme raisonnable puisse aussi faire d'elle-même, ou du corps qui lui est uni, ce qui lui plaît, c'est assurément un trait admirable , et une admirable participation de l'être divin. Je ne suis rien ; mais parce qu'il a plu à Dieu de me faire à son image , et d'imprimer dans mon fond une ressemblance quoique foible de son libre arbitre , je veux que ma main se lève , que mon bras s'étende, que ma tête, que mon corps se tourne, cela se fait : je cesse de le vouloir, et je veux que tout se tourne d'un autre côté ; cela se fait de même. Tout cela m'est indifférent; je suis aussi bien d'un côté que d'un autre ; et de tout cela il n'y en a aucune raison que ma volonté ; cela est , parce que je le veux ; et je le veux , parce que je le veux ; et c'est là une dernière raison , parce que Dieu m'a voulu donner cette faculté; et quand même il y a quelque raison de me déterminer à l'un plutôt qu'à l'autre, si cette raison n'est pas pressante, et qu'il ne s'agisse pour moi que de quelque commodité plus ou moins grande , je puis aisément ou me la
« Gai. n, 16, 17. — ' Gen. m, 3. - » Cor. xiv, 35.
donner, ou ne mêla donner pas; et je puis ou me donner ou m'ôter de grandes commodités , et si je veux , des incommodités et des peines aussi grandes. Et tout cela , parce que je le peux ; et Dieu a soumis cela à ma volonté; et je puis même user de ma liberté, jusqu'à me procurer à moi-même de grandes souffrances, jusqu'à m' exposer à la mort, jusqu'à me la donner: tant je suis maître de moimême, par ce trait de la divine ressemblance qu'on appelle le libre arbitre. Et si je rentre au dedans de moi, je puis appliquer mon intelligence à une infinité d'objets divers , et à l'un plutôt qu'à l'autre, et à tout successivement, à commencer par où je veux; et je puis cesser de le vouloir, et même vouloir le contraire , et d'une infinité d'actes de ma volonté je puis faire ou celui-ci ou celui-là , sans qu'il y en ait d'autre raison , sinon que je le veux ; ou s'il y en a d'autre raison , je suis le maître de cette raison pour m'en servir ou ne m'en servir pas , ainsi queje le veux. Et par ce principe de libre arbitre , je suis capable de vertu et de mérite; et on m'impute à moi-même le bien queje fais , et la gloire m'en appartient.
Il est vrai queje puis aussi me détourner vers le mal , et mon œuvre m'est imputée à moi-même. Et je commets une faute dont je puis aussi me repentir ou ne me repentir pas; et ce repentir est une douleur bien différente des autres que je puis souffrir. Car je puis bien être fâché d'avoir la fièvre , ou d'être aveugle , mais non pas me repentir de ces maux, lorsqu'ils me viennent malgré moi. Mais si je mens, si je suis injuste ou médisant, et que j'en sois fâché, cette douleur est un repentir que je puis avoir et n'avoir pas : heureux , si je me repens du mal , et que volontairement je persévère dans le bien!
Voilà dans ma liberté un trait défectueux , qui est de pouvoir mal faire ; ce trait ne me vient pas de Dieu , mais il me vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut , je dégénère de Dieu qui m'a fait : car Dieu ne peut vouloir le mal ; et le Psalmiste lui chante : Fous êtes un Dieu qui ne voulez pas l'iniquité '. Mon Dieu , voilà le défaut et le caractère de la créature! Je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu , je suis seulement fait à l'image : j'en ai quelque trait, mais parce queje suis , je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance; mais je ne suis pas une ressemblance, puisqu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le défaut par mille endroits , par l'imperfection , parla multiplicité , par la variabilité de mes actes; tout cela n'est pas en Dieu, et je dégénère par tous ces endroits; mais l'endroit où je dégénère le plus, le faible, et pour ainsi dire la honte de ma nature, c'est que je puisse pécher.
Dieu dans l'origine m'a donné un précepte ; car il était juste que je sentisse que j'étais sujet. Je suis une créature à qui il convient d'être soumise; je suis né libre, Dieu l'a voulu ; mais ma liberté n'est pas une indépendance : il me fallait une liberté sujette , ou si l'on aime mieux parler ainsi avec un
' Ps. V, 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Père de l'Église, une servitude libre sous un seigneur souverain : Libéra servitus : et c'est pourquoi il me fallait un précepte pour me faire sentir que j'avais un maître. O Dieu ! le précepte aisé que vous m'avez donné d'abord; parmi tant d'arbres et de fruits, était-ce une cliose si difficile de m'abstenir d'un seul? Mais vous vouliez seulement me faire sentir par un joug aisé , et avec une main légère, que j'étais sous votre empire. ODieu ! après avoir secoué le joug , il est juste que je subisse celui des travaux, de la pénitence et de la mort que vous m'avez imposé. 0 Dieu ! vous êtes mon roi : faites-moi ce que vous voudrez par votre justice , mais n'oubliez pas vos miséricordes.
IVe ÉLÉVATION.
Sur l'arbre de la science da bien et du mal ; et sor l'arbre de vie.
On peut entendre que Dieu avait produit de la terre , tout arbre beau à voir, et agréable au goût; et il avait mis aussi dans le milieu duparadis Farbre de vie , et l'arbre de la science du bien et du mal '. Dieu pouvait annexer aux plantes certaines vertus naturelles par rapport à nos corps : et il est aisé à croire que le fruit de l'arbre de vie avait la vertu de réparer le corps par un aliment si proportionné et si efficace , que jamais on ne serait mort en s'en servant. Mais pour l'arbre de la science du bien et du mal , comme c'était là un effet qui passait la vertu naturelle d'un arbre , on pourrait dire que cet arbre a été ainsi appelé par l'événement, à cause que l'homme, en usant de cet arbre contre le commandement de Dieu, a appris la malheureuse science qui lui fait discerner par expérience le mal que son infidélité lui attirait, d'avec le bien où il avait été créé, et qu'il devait savoir uniquement, s'il eût persévéré dans l'innocence.
On peut encore penser que la vertu de donner à l'homme la science du bien et du mal , était dans cet arbre une vertu surnaturelle semblable à celle que Dieu a mise dans les sacrements, comme dans l'eau la vertu de régénérer l'intérieur de l'homme , et d'y répandre la vie de la grâce.
Quoi qu'il en soit , sans rechercher curieusement le secret de l'œuvre de Dieu , il me suffit de savoir que Dieu avait défendu absolument et dès l'origine, l'usage de l'arbre de la science du bien et du mal , et non pas l'usage de l'arbre de vie. Voici ses paroles : Mangez du fruit de tous les arbres du paradis; mais ne mangez point de celui de l'arbre de la science du bien et du mal '. Il n'y avait donc que ce seul fruit qui fût défendu , et celui de l'arbre de vie ne le fut qu'après le péché , conformément à cette parole: Prenons garde qu'il ne mette encore la main sur l'arbre de vie, et qu'il ne vive éternellement ^.
O Dieu! je me soumets à vos défenses; je renonce à toute science curieuse , puisque vous m'en défendez l'usage ; je ne devais savoir par expérience
' Gen. II, 9. — » Ibid. IG, 17. - 3 Gen.
lU, 22.
que le bien : je me suis trop mal trouvéd'avoirvoulu savoir ce que vous n'aviez pas voulu m'apprendre; et je me contente de la science que vous me voulez donner. Pour l'arbre de vie , vous m'en aviez permis l'usage , et je pouvais être immortel avec ce secours, et maintenant vous me le rendez par la croix de mon Sauveur. Le vrai fruit de vie pend à cet arbre mystérieux, et je le mange dans l'eucharistie de dessus la croix , en célébrant ce mystère selon le précepte de Jésus-Christ , en mémoire de sa mort , conformément à cette parole : Faites ceci en mémoire de moi •; et celle-ci de saint Paul : Toutes les fois que vous mangerez de ce pain céleste , et que vous boirez de cette coupe bénite , vous annoncerez , vous publierez , vous célébrerez la mort du Seigneur >. C'est donc ici un fruit de mort et un fruit de vie ; un fruit de vie , puisque Jésus-Christ a dit : Fos pères ont mangé la manne, et ils sont morts : mais quiconque mangera du pain que je vous donnerai, ne mourra jamais ^. L'eucharistie est donc un fruit et un pain de vie. Mais en même temps c'est un fruit de mort, puisqu'il fallait pour nous vivifier que Jésus goûtât la mort .pour nous tous 4 , et que , rappelés à la vie par cette mort, nou^ portassions continuellement en nos corps la mortification de Jésus ^ , par la mort de nos passions , et en mourant à nous-mêmes et à nos propres désirs, pour ne vivre plus qu'à celui qui est mort et ressuscité pour nous ^. Pesons ces paroles et vivons avec Jésus-Christ, comme lui mortifiée selon la chair, et vivifiés selon l'esprit, ainsi que disait saint Pierre?,
Ve ÉLÉVATION.
Dernière singuralité de la création de Phcnaine dans son immortalité.
Nous ne comptons plus les admirables singularités de la création de l'homme, tant le nombre en est grand ; mais la dernière est l'immortalité. O Dieu! quelle merveille! tout ce que je vois d'animaux autour de moi sont sujets à la mort ; moi seul avec un corps composé des mêmes éléments , je suis immortel par mon origine.
Je pouvais mourir cependant , puisque je pouvais pécher; j'ai péché, et je suis mort : mais je pouvais ne pas mourir, parce que je pouvais ne pas pécher, et que c'est le péché seul qui m'a privé de l'usage de l'arbre de vie.
Quel bonheur! quelle perfection de l'homme! Fait à l'image de Dieu par un dessein particulier de sa sagesse ; établi dans un paradis , dans un jardin délicieux où tous les biens abondaient, sous un ciel toujours pur et toujours bénin; au milieu des riches eaux de quatre fleuves ; sans avoir à craindre la mort, libre, heureux, tranquille, sans aucune difformité ou infirmité, ni du côté de l'esprit , ni du côté du corps ; sans aucun besoiu
' Luc. xxu, 19. — » /. Cor. XI, 26. - 3 joan. w, 49, 60. — * Heb. Il, ». — * H. Cor. n, 10. — « Ibid. v, 15. — ' / Pet III, 18.
ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES
d'habits, avec une pure et innocente nudité; ayant mon salut et mon bonheur en ma main ; le ciel ouvert devant moi pour y être transporté quand Dieu voudrait, sans passer par les ombres affreuses de la mort! Pleure sans fin, homme misérable qui as perdu tous ces biens, et ne te console qu'en Jésus-Christ qui te les a rendus ; et encore dans une plus grande abondance!
VP SEMAINE.
ÉLÉVATIONS SUR LA TENTATION ET LA CHUTE DE l'homme.
PREMIÈRE ELEVATION
Le serpent.
Le serpent était le plus fin de tous les animaux ' . Voici, dans la faiblesse apparente d'un commencement si étrange du récit de nos malheurs , la profondeur admirable de la théologie chrétienne. Tout paraît faible; osons le dire, tout a ici en apparence un air fabuleux ; un serpent parle ; une femme écoute; un homme si parfait ettrès-éclairé se laisse entraîner à une tentation grossière; tout le genre humain tombe avec lui dans le péché et dans la mort : tout cela paraît insensé. Mais c'est ici que commence la vérité de cette sublime sentence de saint Paul : Ce qui est en Dieu une folie (apparente) est plus sage que la sagesse des hommes ; et ce qui est en Dieu une faiblesse apparente est plus fort que la force de tous les hommes ».
Commençons par la finesse du serpent ; et ne la regardons pas comme la finesse d'un animal sans raison, mais comme la finesse du diable, qui, par une permission divine , était entré dans le corps de cet animal. Comme Dieu paraissait à l'homme sous une figure sensible, il en était de même des anges. Dieu parle à Adam , Dieu lui amène les animaux , et lui amène sa femme, qu'il venait de tirer de luimême ; Dieu lui paraît comme quelque chose qui se promène dans le paradis. Il y a dans tout cela une figure extérieure , quoiqu'elle ne soit point exprimée: et il était juste, l'homme étant composé de corps et d'âme , que Dieu se fît connaître à lui selon l'un et l'autre, selon les sens comme selon l'esprit. Il en était de même des anges , qui conversaient avec l'homme en telle forme que Dieu permettait, et sous la ligure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler un serpent , comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paraître sous une forme sensible; elle sentit qu'un ange lui parlait, et seulement il paraît qu'elle ne distingua pas assez si c'était un bon ou un mauvais ange , n'y ayant aucun inconvénient que dès lors l'ange de ténèbres se transfigurât en ange de lumière 3,
Voilà donc de quoi s'élever à quelque chose de
« Gen.m, l. - ^ /. Cor. i, 25. - 3 //. Çor. xi, !4.
plus haut que ce qui paraît:etil faut considérer dans cette parole du serpent une secrète permission de Dieu , par laquelle l'esprit tentateur se présente à Eve sous cette figure.
Pourquoi il détermina cet ange superbe à paraître sous cette forme, plutôt que sous une autre; quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Écriture nous l'insinue , en disant que le serpent était le plus fin de tous les animaux; c'est-à-dire, celui qui s'insinuait de la manière la plus souple , et la plus cachée, et qui, pour beaucoup d'autres raisons que la suite développera , représentait mieux le démon dans sa malice, dans ses embûches, et ensuite dans son supplice.
Les hommes ignorants voudraient qu'Eve , au lieu d'entendre le serpent , se fût d'abord effrayée , comme nous faisons à la vue de cet animal; sans songer que les animaux soumis à l'empire de l'homme , n'avaient rien d'affreux pour lui dans l'origine ; au contraire , pour ainsi dire , rampaient devant lui, aussi bien que le serpent, par une marque divine comme imprimée sur sa face qui les tenait dans sa sujétion. Le démon n'avait donc garde de se servir de la forme du serpent pour effrayer Eve , non plus que pour la fléchir à ses volontés par une espèce de force : mais cet esprit cauteleux alla par adresse, et par les subtiles insinuations que nous allons voir.
Jusqu'ici il ne paraît rien que d'excellent dans la nature de l'homme , à qui tous les animaux paraissent soumis, et même ceux qui à présent nous font naturellement le plus d'horreur. Jésus-Christ a rétabli cet empire d'une manière plus haute , lorsqu'il a dit , racontant les prodiges que fera la foi dans ceux qui croient : Ils dompteront les serpents ; et les poisons qu'ils boiront ne leur nuiront pas ' . Ce miracle s'accomplira en nous d'une façon admirable, si parmi tant d'erreurs , tant de tentations, tant d'illusions, et, pour ainsi dire, dans un air si corrompu , nous savons , avec la grâce de Dieu, conserver notre cœur pur, notre bouche simple et sincère , nos mains innocentes.
Ile ÉLÉVATION.
La tentation : Eve est attaquée avant Adam.
Seigneur, faites-moi connaître les profondeurs de Satan, et les finesses malignes de cet esprit, à qui il vous a plu de conserver toute sa subtilité, toute sa pénétration , toute la supériorité naturelle du génie qu'il a sur nous , pour vous en servir aux épreuves où vous voulez mettre notre fidélité, et faire connaître magnifiquement la puissance de votre grâce.
Voici le premier ouvrage de cet esprit ténébreux. Sa malignité et sa jalousie le portent à détruire l'homme que Dieu avait fait si parfait et si heureux, et à subjuguer celui à qui il avait donné tant d'empire sur toutes les créatures corporelles,
' Marc. XVI, 17.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
afin que, ne pouvant renverser le trône de Dieu en lui-même , il le renverse autant qu'il fieut dans riionime qu'il a élevé à une si haute puissance.
Nous avons donc à considérer par quels moyens il a réussi dans cet ouvrage, afln de connaître ceux par lesquels nous lui devons résister, et nous relever de noire chute; c'est-à-dire, relever en nous l'empire de Dieu abattu.
Nous étions à la vérité au-dessous de l'ange, mais, comme nous avons vu , un peu au-dessous • ; car nous lui étions égaux dans le bonheur de posséder le souverain bien; et nous avions comme lui une intelligence et un libre arbitre aidé de la grâce, capable avec cette grâce de s'élever à cette bienheureuse jouissance. Nous pouvions donc aisément résister à Satan , qui l'avait perdue , et qui voulait nous la faire perdre. Quelque avantage qu'il eût sur nous du côté de l'intelligence, loin de pouvoir nous forcer, la grâce que nous avions , et qu'il avait rejetée et entièrement perdue par sa faute, nous rendait ses supérieurs en force et en vertu : ainsi il ne pouvait tien contre nous que par persuasion ; et c'était aussi ce qui flattait son orgueil , de soumettre notre esprit au sien par adresse, de nous faire donner dans les pièges qu'il nous tendait.
Le premier effet de cet artifice est d'avoir tenté Adam par Eve, et d'avoir commencé à nous attaquer par la partie la plus faible. Quelque parfaite que fût et dans le corps et encore plus dans l'esprit la première femme immédiatement sortie des mains de Dieu, elle n'était, selon le corps, qu'une portion d'Adam , et une espèce de diminutif. Il en était à proportion à peu près de même de l'esprit: car Dieu avait fait régner dans son ouvrage une sagesse qui y rangeait tout avec une certaine convenance. Ce n'est point Eve, mais Adam qui nomma les animaux : c'était à Adam et non point à Eve qu'il les avait amenés. Si Eve , comme sa compagne chérie , participait à son empire , il demeurait à l'homme une primauté qu'il ne pouvait perdre que par sa faute et par un excès de complaisance. Il avait donné le nom à Eve comme il l'avait donné à tous les animaux , et la nature voulait qu'elle lui fût en quelque sorte sujette. C'était donc en lui que résidait la supériorité de la sagesse; et Satan le vient attaquer par l'endroit le moins fort, et pour ainsi dire le moins muni.
Si cet artifice réussit à cet esprit malicieux , il ne faut pas s'étonner qu'il le continue , et qu'il tâche encore d'abattre l'homme par les femmes , quoique d'une autre manière, parce qu'il n'avait point encore de concupiscence. Il suscita contre .Tob sa propre femme, et souleva contre lui cette ennemie domestique, pour pousser à bout sa patience. Tobie , qui devait être après lui le modèle de cette vertu , eut dans sa maison une semblable persécution. Les plus grands rois sont tombés par cet artifice. Qui ne sait la chute de David et de Salomon? Qui peut oublier la faiblesse d'Hérode, et la meurtrière de saint Jean-Baptiste.' Le diable, en attaquant Eve , se préparait dans la femme un
' Ps. vni,6.
BOSSBKT. — TOJ»E IT.
des instruments les plus dangereux pour perdre le genre humain : et ce n'est pas sans raison que ie Sage a dit qu'e//e avait assujetti les plus puissante et donné la mort aux plus courageux '.
nie ÉLÉVATION.
Le tentateur procède par interrogation, et tâclie d'abord d'introduire un doute.
Pourquoi le Seigneur vous a-t-il déjendu de manger de cet arbre? Et un peu après : Fous ne mourrez pas ». La suite de ces paroles fait voir qu'il voulait induireÈve à erreur; mais s'il lui avait proposé d'abord l'erreur où il voulait la conduire, et une contradiction manifeste au commandement et à la parole de Dieu, il lui aurait inspiré plus d'horreur que de volonté de l'écouter : mais avant que de proposer l'erreur , il commence par le doute : Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu? Il n'ose pas dire. Il vous a trompés; son précepte n'est pas juste; sa parole n'est pas véritable : il demande, il interroge, comme pour être instruit lui-même, plutôt que pour instruire celle qu'il voulait surprendre. Il ne pouvait commencer par un endroit plus insinuant ni plus délicat.
La première faute d'Eve, c'est de l'avoir écouté, et d'être entrée avec lui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de la justice de Dieu, elle devait fermer l'oreille et se retirer. Mais la subtilité de la demande l'ayant rendue curieuse , elle entra en conversation , et elle y périt. L:i première faute de ceux qui errent , ou par l'erreur de l'esprit, ou par la séduction et l'égarement de leurs sens, c'est de douter. Satan dit tous les jours, et aux hérétiques , et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions , ce malheu- . reux pourquoi : et s'il lui a réussi contre Eve avant la concupiscence et les passions, faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieux avec ce secours ? Fuyons , fuyons : et dès le premier pourquoi , dés le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille; car pour peu que nous chancelions , nous périrons.
IVe ÉLÉVATION.
Réponse d'Eve , et réplique de Satan qui se découvre.
Nous mangeons de tous les fruits du paradis; mais pour l'arbre quiest au milieu. Dieu nous a défendu d'en manger le fruit , et d'y toucher , sous peine de mort ^. Telle fut la réponse d'Eve , où il n'y arien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seigneur. Il ne s'agit donc pas de bien répondre , ni de dire de bonnes choses , mais de les dire à propos. Eve eût dû ne point parler du tout au tentateur, qui lui venait demander des raisons d'un commandement suprême , où il n'y avait qu'à obéir , et non pointa raisonner. Combien de fois s'y est-on trompé? Tout en disant de bonnes choses, on s'entretient avec la tentation ; mais il faut rompre com-
' Prov. vn, 26.
' Gen. III, I, 2, 3,1. - » Ibid. 2.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
inerce à l'instant. C'était le cas, non de réciter, noais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur , de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Écriture qu'il allègue ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur , mais un refus précis, avec cette exécration : Fa-fen, Satan^. k\x lieu qu'Eve curieuse veut raisonner et entendre les raisonnements du serpent.
Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Comme il vit qu'Eve était éblouie de la nouveauté , et que déjà elle entrait dans le doute qu'il lui voulait suggérer , il ne garde plus de mesures , et lui dit sans ménagement : f^ous ne mourrez pas ; car Dieu sait qu'au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts , et vous serez comme des dieux, sachant le bien etlemah. Il insinuait par ces paroles que Dieu avait attaché au fruit de cet arbre une divine vertu , par où l'homme serait éclairé sur toutes les choses qui pouvaient le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. Et alors, dit-il , par une si belle connaissance, vousdeviendrez $i parfaits , que voîis serez comme des dieux. De cette sorte, il flatte l'orgueil, il pique et excite la curiosité. Eve commence à regarder ce fruit défendu , et c'est un commencement de désobéissance : far le fruit que Dieu défendait de toucher , ne devait pas même être regardé avec complaisance. Elle vit , dit l'Écriture , qu'il était beau à la vue , bon à manger, agréable à voir^ : elle n'oublie rien de ce qui pouvait la satisfaire. C'est vouloir être séduite, que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avait été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu, et comme convaincue que Dieu était trop sévère de leur défendre l'usage d'une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature , puisque Dieu n'en avait point fait ni n'en pouvait faire dételles; mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manqua pas de joindre la suggestion , et pour ainsi dire, le sifflement intérieur à l'extérieur ; et il tâcha d'allumer la concupiscence, qu'Eve jusqu'alors ne connaissait pas. Mais dès qu'elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis; à ce commencement d'infidélité, on peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce, et que la concupiscence des sens suivit de près le désordre qu'Eve avait déjà introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit , et le serpent demeura vainqueur. Il ne poussa pas plus loin la tentation du dehors; et, content d'avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Eve séduite. Remarquez qu'il lui avait parlé non seulement pour elle , mais encore pour son mari , en lui disant , non point , Tu seras; et, Pourquoi Dieu t'a-t-il défendu? mais : Pous serez comme des dieux; et : Pourquoi vous a-t-on fait cette défense? Le démon ne se trompa pas en
' Miitlh. IV, 10. — ' Gen. ni, 4, 5. — » Ibid. Ô.
croyant que cette parole portée par Eve à Adam aurait plus d'effet que s'il la lui eût portée lui-même. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies. L'orgeuil entra avec ces paroles : Fous serez comme des dieux. Celles-ci : Foussaurez le bien et le mal, excitèrent la curiosité. Et ces regards attentifs sur l'agrément et sur le bon goût de ce beau fruit , firent entrer jusque dans la moelle des os l'amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fait tous les maux particuliers dont nous sommes affligés; et saint .lean les a ramassés dans ces paroles : N'aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde , parce que tout ce qui est dans le moiide est, ou la concupiscence de la chair^ , c'est-à-dire manifestement la sensualité , ou la concupiscence des yeux, qui est la curiosité , ou enfin l'ambition et l'orgueil répandu dans toute la vie, qui est le nom propre du troisième vice dont la nature et la vie humaine est infectée.
ye ÉLÉVATION.
La tentation et la chate d'Adam. Réflexions de saint Paul.
Eve prit le fruit et le mangea, et en donna à son mari qui en mangea*. La tentation et la chute d'Adam passe en ce peu de mots. Le premier et le plus beau commentaire que nous ayons sur cette matière, est celui-ci de saint Paul : Jdam n'a pas été séduit, et Eve a été séduite dans sa prévarication^. Il faut ici entendre en deux sens , qu'Adam ne fut point séduit. Il ne fut point séduit , premièrement , parce que ce n'est point à lui que s'attaqua d'abord le séducteur : secondement, il ne fut pas séduit, parce que d'abord , comme l'interprètent les saints docteurs , il céda plutôt à Eve par complaisance que convaincu par ses raisons. Les saints interprètes, et entre autres saint Augustin , disent expressément qu'il ne voulut point contrister cette seule et chère compagne : Sociali necessitudiniparuissei : ni se laisser dans son domestique et dans la mère future de tous ses enfants une éternelle contradiction. A la fin néanmoins il donna dans la séduction : prévenu par sa complaisance , il commença lui-même à goûter les raisons du serpent, et conçut les mêmes espérances que sa femme , puisque ce n'était que par lui qu'elles devaient passera tous ses enfants, oii elles ont fait tous les ravages que nous voyons encore parmi nous.
Adam crut donc qu'il saurait le bien et le mal , et que sa curiosité serait satisfaite. Adam crut qu'il serait comme un dieu, auteur par son libre arbitre de la fausse félicité qu'il affectait, ce qui contenta son orgueil; d'où tombé, dans la révolte des sens , il chercha de quoi les flatter dans le goût exquis du fruit défendu. Qui sait si alors déjà corrompu , Eve ne commença pas à lui paraître trop agréable.' Malheur à l'homme qui se peut plaire en quelque autre chose qu'en Dieu! tous les plaisirs
• 1. Joan. Il, 16. — ' Gcn. m, C. — ' / Tim. ii, u. — Aiig. de CivUaie Dei, lib. XIV, cil, w. 2.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
l'assiègent , et tour à tour ou tous ensemble ils lui font la loi. Quoi qu'il en soit , la suite va faire paraître que les deux époux devinrent un piège l'un s l'autre ; et leur union , qui devait être toujours honnête, s'ils eussent persévéré dans leur innocence, eut quelque chose dont la pudeur et l'honnêteté fut offensée.
Vie ÉLÉVATION.
Adam et Eve s'aperçurent de leur nudité.
lit aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s' étant aperçus qu'ils étaient nus , ils se couvrirent de feuilles de figuier cousues ensemble , et se firent mie ceinture: l'original porte : un habillement autour des reins '. Hélas! nous commençons à n'oser parler de la suite de notre histoire , où il commence à nous paraître quelque chose qu'une bouche pudique ne peut exprimer , et que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Ecriture s'enveloppe ici elle-même , et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur nudité innocente ne leur faisait point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait.^ Considérez comme ils se couvrent , et de quoi. Ce n'est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent de feuilles; Dieu leur donna dans la suite des habits de peau pour cet usage, et fes en revêtit lui-même ». Ici ce n'est que des yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Ils n'ont besoin que de feuilles, seulement ils en choisissent des plus larges et des plus épaisses, que la vue puisse moins percer. Ils s'en avisent d'eux-mêmes , et c'est ainsi que leurs yeux furent ouverts 3 : non qu'auparavant ils fussent aveugles , comme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l'eussent été , ni Adam n'eût vu les animaux ou Eve même qu'il nomma : ni Eve n'aurait vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que les yeux leur furent ouverts , c'est une manière honnête et modeste d'exprimer qu'ils sentirent leur nudité, et c'est par là qu'ils commencèrent en effet, mais pour leur malheur, à connaître le mal. En un mot, leur esprit, qui s'est soulevé contre Dieu, ne peut plus contenir le corps auquel il devait commander. Et voilà, incontinent après leur péché, la cause de la honte que jusqu'alors ils ne connaissaient pas. Achevons, pour ne pas revenir à ce désordre honteux. Nous en naissons tous , et c'est par là que notre naissance et notre conception , c'est-à-dire , la source même de notre être, est infectée par le péché originel. 0 Dieu ! où en sommes-nous , et de quel état sommes-nous déchus!
Vile ÉLÉVATION.
Ënormité du péché d'Adam.
Qui pourrait dire combien énorme a été le crime d'être tombé , en sortanttout récemment des mains de Dieu, dans une si grande félicité , dans une si grande facilité de ne pécher pas? Voilà déjà deux
' Gen. ni, 7. — ' Ibid. 21. — » Ibid 7-
causes de rénormité : la félicité de l'état d'où tout besoin était banni; la facilité de persévérer dans ce bienheureux état; d'où toute cupidité, toute ignorance , toute erreur, toute inflrmité était ôtée. Le précepte, comme on a vu , n'était qu'une douce épreuve de la sujétion , un frein léger du libre arbitre, pour lui faire apercevoir qu'il avait un maître, mais le maître le plus bénin, qui lui imposait par bonté le plus doux et le plus léger de tous les jougs. Il est tombé néanmoins; et Satan en a été le vainqueur. Quoiqu'on ait peine à connaître par où le péché a pu pénétrer, c'est assez que l'homme ait été tiré du néant , pour en porter la capacité dans son fonds ; c'est assez qu'il ait écouté, qu'ilaithésité pour en venir à l'effet.
A ces deux causes de l'énormité du péché d'Adam, ajoutons-y l'étendue d'un si grand crime qui comprend en soi tous les crimes , en répandant dans le genre humain la concupiscence qui les produit tous; par lequel il donne la mort à tous ses enfants qui sont tous les hommes, qu'il livre tous au démon pour les égorger, et coopère avec celui dont le Fils de Dieu a dit, pour cette raison , qu'?7 a été homicide dès le commencement'. Mais s'il a été homicide, Adam a été le parricide de soi-même et de tous ses enfants qu'il a égorgés , non dans le berceau , mais dans le sein de leur mère , et même avant la naissance ; il a encore égorgé sa propre femme , puisqu'au lieu de la porter à la pénitence qui l'aurait sauvée, il achève de la tuer par sa complaisance. O le plus grand de tous les pécheurs, qui te donnera le moyen de te relever d'une si affreuse chute ! quel asile trouveras-tu contre ton vainqueur? A quelle bonté auras-tu recours? A la seule bonté de Dieu : mais tu ne le peux ; et c'est là le plus malheureux effet de ta chute; tu ne peux que fuir Dieu comme on va voir, et augmenter ton péché. Craignons donc du moins dans notre faibless le péché qui nous a vaincus dans notre force.
VIIP ÉLÉVATION.
Pri'sencede Dieu redoutable aux pécheurs : nos premiers parents augmentent leur crime eu y cherchant des excuses.
Comme Dieu se promenait dans le paradis (car pour les raisons qui ont été dites , nous avons vu qu'il leur apparaissait sous des flgures sensibles) , ils en entendirent le bruit. Adam et Eve se cachèrent de devant la face du Seigneur, dans l'épaisseur du bois duparadis. Et le Seigneur Dieu appela Adam, et lui dit : Où. es-tu ? et Adam lui répondit : J'ai entendu dans le paradis le bruit de votî-e présence, et je l'ai redoutée, parce que fêtais nu, et je me suis caché. Et Dieu lui dit : Mais qui t'a montré que tu étais nu, si ce n'est que tuas mangé du fruit que je t'avais défendu^?
Il est dit dans l'Écriture que Dieu se promenait à Pair durant le midi. Ces choses en elles-mêmes si peu convenables à la majesté de Dieu , et à l'idée de perfection au'il nous a donnée de lui-même,
« joan. vin, 44. — ' Gen. m, 8,9, 10 . l i
nous avertissent d'avoir recours au sens spirituel, I Le midi, qui est le temps de la grande ardeur du jour, nous signifie l'ardeur brillante de la justice de Dieu, lorsqu'elle vient se venger des pécheurs; et quand il est dit que Dieu dans cette ardeur se promène à l'air , c'est qu'il tempère par bonté l'ardeur intolérable de son jugement. Car c'était déjà un commencement de bonté de vouloir bien reprendre Adam ; au lieu que, sans le reprendre, il pouvait le précipiter dans les enfers, comme il a fait l'ange rebelle. Adam n'avait pas encore appris à profiter de ces reproches , et comme à respirer à cet air plus doux : plein des terreurs de sa conscience , il se cache dans la forêt , et n'ose paraître devant Dieu.
Nous avons vu l'homme pécheur qui ne peut pas se souffrir lui-même; mais sa nudité ne lui est jamais plus affreuse que par rapport , non point à lui-même , mais à Dieu , devant qui tout est à nu et à découvert ' , jusqu'aux replis les plus intimes de sa conscience. Contre des yeux si pénétrants, des feuilles ne suffisent pas. Adam cherche l'épais des forêts, et encore n'y trouve-t-il pas de quoi s'y mettre à couvert. Il ne faut pas s'imaginer qu'il crût se soustraire aux yeux invisibles de Dieu : il lâcha du moins de se sauver de sa présence sensible qui le brûlait trop ; à peu près comme feront ceux qui crieront au dernier jugement :.¥o«/a9'/i€s, tombez surnous : collines, enterrez -nous ^ Mais la voix de Dieu le poursuit. Adam, où es-tu? Combien loin de Dieu et de toi-même ! Dans quel abîme de maux, dans quelles misères, dans quelle ignorance, dans quel déplorable égarement!
A cette voix , étonné , et ne sachant où se mettre : Je me suis caché, dit-il , parce que j'étais nu. Mais qui t'a dit que tu étais nu, dit le Seigneur, si ce n'est que tu as mangé du fruit défendu? Adam lui répondit: La femme que vous m'avez donnée pour ■ compagne m'a présenté du fruit, et fen ai mangé 3. C'est ici que les excuses commencent ; vaines excuses qui ne couvrent pas le crime , et qui découvrent l'orgueil et l'impénitence. Si Adam, si Eve avaient pu avouer humblement leur faute , qui sait jusqu'où se serait portée la miséricorde de Dieu.? Mais Adam rejettela faute sur la femme , et la femme sur le serpent, au lieu de n'en accuser que leur libre arbitre. De si frivoles excuses étaient figurées par les feuilles de figuier, par l'épaisseur de la forêt dont ils pensaient se couvrir. Mais Dieu fait voir la vanité 41e leur excuse. Que sert à l'homme de dire : La femme que vous m'avez donnée pour compagne ? Il semble s'en prendre à Dieu même. Mais Dieu lui avait-il donné cette femme pour compagne de sa désobéissance ? Ne devait-il pas la régir, la redresser? C'est donc le comble du crime , loin de l'avouer, d'en vouloir rejeter la faute sur sa malheureuse compagne, et sur Dieu même qui la lui avait donnée.
Ne cherchons point d'excuse à nos crimes : ne les rejetons pas sur la partie faible qui est en nous ; confessons que la raison devait présider et dominer
à ses appétits : ne cherchons point à nous couvrir : mettons-nous devant Dieu ; peut-être alors que sa bonté nous couvrira d'elle-même, et que nous serons de ceux dont il est écrit : Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises, et dont les péchés ont été couverts ' .
IXe ÉLÉVATION.
Ordre de la Justice de Dieu.
Il faut ici distinguer l'ordre du crime d'avec l'ordre de la justice divine. Le crime commence par le serpent, se continue en Eve, et se consomme en Adam ; mais l'ordre de la justice divine est de s'attaquer d'abord au plus capital. C'est pourquoi il s'en prend d'abord à l'homme , en qui se trouvait , dans la plénitude de la force et de la grâce , la plénitude de la désobéissance et de l'ingratitude. C'était à lui qu'était attachée la totalité de la grâce originelle; c'était à lui que les grands dons avaient été communiqués; et à lui qu'avait été donné et signifié le grand précepte : c'est donc par lui que Dieu commence; l'examen passe ensuite à la femme; il se termine au serpent; et rien n'échappe à sa censure.
Xe ÉLÉVATION.
Suite des excuses.
Et Dieu dit à Eve : Pourquoi avez-vous fait cela? Elle répondit : Le serpent m'a trompée*. Mais pourquoi vous laissiez-vous tromper? N'a viez-vous pas tout ensemble votre libre arbitre et ma grâce? Pourquoi avez-vous écouté? La conviction était facile ; mais Dieu en laisse l'effet à la conscience d'Eve ; et se tournant vers le serpent, dont l'orgueil et l'obstination ne lui permettait pas de s'excuser; sans lui demander de Pourquoi, ainsi qu'il avait fait à Adam et à Eve, il lui dit décisivement et tout court : Parce que vous avez fait cela , vous serez maudit parmi tous les animaux : vous marcherez sur votre estomac, et la terre sera votre nourriture ^. Voilà trois caractères du serpent : d'être en exécration et en horreur plus que tous les autres animaux ; c'est aussi le caractère de Satan , que tout le monde maudit : de marcher sur son estomac , de n'avoir que des pensées basses, et, ce qui revient à la même chose, de se nourrir de terre , c'est-à-dire , de pensées terrestres et corporelles, puisque toute son occupation est d'être notre tentateur, et de nous plonger dans la chair et dans le sang. La suite marque encore mieux le caractère du diable, qui le pousse à porter des plaies en trahison, et à attaquer par l'endroit le plus faible ; c'est ce que Dieu explique par ces paroles : Tu lui dresseras des embûches, et lui mordras le tahn^. Comme donc les caractères du diable doivent être représentés par ceux du serpent. Dieu, qui le prévoyait, le détermina à se servir de cet animal pour parler a Eve, afin qu'étant l'image du diable par ses embû-
lleb. IV, 13. — » Luc. \\\u, 30 — î Gen. la, 10, il , I2 < 15.
' Ps. xxxi, I. - ' Gen. m, 13. - ^ lUd. 14. - * Ibid.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
ches, il en représentât encore le juste supplice; en sorte que ces caractères que nous venons de marquer, convinssent au serpent en parabole, et au diable en vérité.
Considérez un moment comment Dieu atterre cet esprit superbe, enflé de sa victoire sur le genre humain. Quel autre en a remporté une plus entière? Par un seul coup tout le genre humain devient le captif de ce superbe vainqueur. Vantez-vous de vos conquêtes , conquérants mortels : Dieu , qui a humilié le serpent au milieu de son triomphe, saura vous abattre.
Xl« ÉLÉVATION.
Le supplice d'Eve : et comment il est changé en remède.
Le Seigneur dit à la femme : Je multiplierai tes calamités et tes enfantements; tu enjanteras dans la douceur^. La fécondité est la gloire de la femme; c'est là que Dieu met son supplice : ce n'est qu'au péril de sa vie qu'elle est féconde. Ce supplice n'est pas particulier à la femme. La race humaine est maudite; pleine, dès la conception et dès la naissance , de confusion et de douleur, et de tous côtés environnée de tourments et de mort ; l'enfant ne peut naître sans mettre sa mère en péril ; ni le mari devenir père sans hasarder la plus chère moitié de sa vie. Eve est malheureuse et maudite dans tout son sexe , dont les enfants sont si souvent les meurtriers : elle était faite pour être à l'homme une douce société, sa consolation, et pour faire la douceur de sa vie; elle s'enorgueillissait de cette destination, mais Dieu y mêle la sujétion : et il change en une amère domination cette douce supériorité qu'il avait d'abord donnée à l'homme. Il était supérieur par raison; il devient un maître sévère par humeur; sa jalousie le rend un lyran; la femme est assujettie à cette fureur, et dans plus de la moitié de la terre les femmes sont dans une espèce d'esclavage. Ce dur empire des maris , et ce joug auquel la femme est soumise, est un effet du péché. Les mariages sont aussi souvent un supplice qu'une douce liaison; et on est une dure croix l'un à l'autre , et un tourment dont on ne peut se délivrer ; unis et séparés , on se tourmente mutuellement. Dans le sens spirituel , on n'enfante plus qu'avec peine; toutes les productions de l'esprit lui coûtent, les soucis abrègent nos jours; tout ce qui est désirable est laborieux.
Par la rédemption du genre humain, le supplice d'Eve se change en grâce. Sa première punition lui rendait sa fécondité périlleuse; mais la grâce, comme dit saint Paul , fait qu'elle est sauvée par la production des enfantsK Si sa vie y est exposée, son salut y est assuré , pourvu qu'elle soit fidèle à ce que demande son état; c'est-à-dire, qu'elle demeure dans la foi conjugale , dans un amour chaste de son mari , dans la sanctification a la piété, comme naturelle à son sexe; bannissant les vanités de la parure et toute mollesse, par la sobriété, la modé-
• Gcn. m, 16. — ' /. Tivi. n, 15.
ration et la tempérance, comme ajoute le même saint Paul.
Xlle ÉLÉVATION.
Le supplice d'Adam, et premièrement le travail.
Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la parole de ta femme^. C'est par où commence l'accusation : l'homme est convaincu d'abord d'une complaisance excessive pour la femme ; c'est la source de notre perte, et ce mal ne se renouvelle que trop souvent. Continuons : Parce que tu as mangé du fruit que je t'avais interdit, la terre est maudite dans ton travail; tu ne mangeras ton pain qu'avec la sueur de ton visage ; et le reste. C'est par où commence le supplice ; mais il est exprimé par des paroles terribles : La terre est maudite dans ton travail : la terre n'avait point péché ; et si elle est maudite , c'est à cause du travail de l'homme maudit qui la cultive : on ne lui arrache aucun fruit, et surtout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.
7'oM5 les jours de ta vie ». La culture de la terre est un soin perpétuel qui ne nous laisse en repos ni jour ni nuit , ni en aucune saison : à chaque moment l'espérance de la moisson et lé fruit unique de tous nos travaux peut nous échapper : nous sommes à la merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le tendre épi , non-seulement les eaux nourrissantes de la pluie , mais encore la rouille inhérente et consumante de la niellure.
La terre te produira des épines et des buissons ^. Féconde dans son origine et produisant d'elle-même les meilleures plantes , maintenant si elle est laissée à son naturel, elle n'est fertile qu'en mauvaises herbes; elle se hérisse d'épines; menaçante et déchirante de tous côtés , elle semble même nous vouloir refuser la liberté du passage , et on ne peut marcher sur elle sans combat.
Tu mangeras l'herbe de la terre *. Il semble que, dans l'innocence des commencements, les arbres devaient d'eux-mêmes offrir et fournir à rhonnne une agréable nourriture dans leurs fruits ; mais depuis que l'envie du fruit défendu nous eut fait pécher, nous sommes assujettis à manger l'herbe que la terre ne produit que par force ; et le blé dont se forme le pain qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : Tu mangeras l'herbe; et ton pain te sera donné à la sueur de ton visage. Voilà le commencement de nos malheurs : c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.
Jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été formé, et que tu deviennes /JowssîVre 5. Tl n'y a point d'autre fin de nos travaux ni d'autre repos pour nous, que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts : la terre même
' Gcn. m, 17, 18, 19. — * Ibid. — 3 Ihid. 18. — ' Ihxô.. ! - » Ihid. 19.
ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES
que nous cultivons nous la met incessamment devant la vue : c'est l'esprit de cette parole : L'homme ne cessera de travailler la terre dont il est pris ' , et où il retourne.
Homme, voilà donc ta vie : éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant; jusqu'à ce qu'elle te reçoive toimême et que tu ailles pourrir dans son sein. O repos affreux! ô triste fin d'un continuel travail !
XlIIe ÉLÉVATION.
Les habits , et les injures de l'air.
Et le Seigneur Dieu fit à Adam, et à sa femme, des habits de peaux ; et il les en revêtit ». L'homme ne devient pas seulement mortel , mais exposé par sa mortalité à toutes les injures de l'air, d'où naissent mille sortes de maladies. Voilà la source des habits que le luxe rend si superbes : la honte de la nudité les a commencés ; l'infirmité les a étendus sur tout le corps; le luxe veut les enrichir, et y mêle la mollesse et l'orgueil. O homme! reviens à ton origine! pourquoi t'enorgueillir dans tes habits ? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir : plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles, infirme et nu que tu es , tu te trouves d'abord à l'emprunt : ta disette est infinie; tu empruntes de tous côtés pour te parer. Mais allons à l'origine, et voyons le principe du luxe : après tout, il est fondé sur le besoin; on tâcheen vain de déguiser cette faiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.
L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier et de couvrir en les ornant. Les maisons qu'on décore par l'architecture, dans leur fond ne sont qu'un abri contre la neige et les orages , et les autres injures de l'air • les meubles ne sont dans leur fond qu'une couverture contre le froid : ces lits qu'on rend si superbes, ne sont après tout qu'une retraite pour soutenir la faiblesse, et soulager le travail par le sommeil : il y faut tous les jours aller mourir, et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie.
XÏVe ÉLÉVATION.
Suite du supplice d'Adam : la dérision de Dieu .
Et Dieu dit : Voyez Adam qui est devenu comme un de nous , sachant le bien et le mal ; prenons donc garde qu'Une mette encore la inain sur te fruit de vie, et ne vive éternellement^. Cette dérision divine était due à sa présomption. Dieu dit en lui-même et aux personnes divines, et si l'on veut, aux saints anges : Voyez-moi ce nouveau Dieu , qui ne s'est pas contenté de la ressemblance divine que Dieu avait imprimée au fond de son âme; il s'est fait Dieu à sa façon : voyez comme il est savant, et qu'en effet il a bien appris le bien et le mal à ses dépens ! prenons garde qu'après nous avoir si bien dérobé la science , il ne nous dérobe
' rjcn. III, '23. — ' Ibid. 21. — 3 Ibid. 22.
encore l'immortalité. Remarquons que Dieu ajoute la dérision au supplice. Le supplice est drt à la révolte; mais l'orgueil y attirait la dérision. Je vous ai appelés, et vous avez refusé d'entendre ma voix ;f ai tendu le bras, et personne ne m'a regardé; vous avez méprisé tous mes conseils, vous avez négligé mes avis et mes reproches, et moi aussi à mon tour je rirai dans votre perte ; je me moquerai de vos malheurs et de votre mort '. C'est, direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté ; je l'avoue : mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté a été méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains dans le sang du pécheur. Tous les justes entreront dans cette dérision de Dieu : Et ils riron t sur l'impie, et ils s'écrieront : f'oilà l'homme gui n'a pas mis son secours en Dieu; mais quia espéré dans l'abondance de ses richesses; et il a prévalu par sa vanité '. Cette vanité insensée lui offrait une flatteuse ressemblance de la divinité même. Adam est devenu comme un de nous : il a voulu être riche de ses propres biens ; voyez qu'il est devenu puissant ! Ainsi ces redoutables et saintes dérisions de la justice divine, suivies de celles des justes, ont leur origine dans celle où Dieu insulte à Adam dans son supplice. Jésus-Christ , qui nous a mis à couvert de la justice de Dieu , lorsqu'il en a porté le poids , a souffert cette dérision dans son supplice : S'il est le fils de Dieu, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui; que Dieu, qu'Use vante d'avoir pour père, le délivre ^. C'est ainsi que lui insultaient les impies dans son supplice , mêlant à la cruauté l'amertume de la moquerie : de cette sorte il a expié la dérision qui était tombée sur Adam et sur tous les hommes.
C'est au milieu de cette amère et insultante dérision que Dieu le chasse du paradis de délices, pour travailler à la terre d'où il a été pris 4. Et voilà à la porte de ce paradis délicieux une chérubin qui roule en sa main un épée de feu ^ : en sorte que ce même lieu, auparavant si plein d'attraits , devient un objet d'horreur et de terreur.
XVe ÉLÉVATION.
La mort, vraie peine du péché.
Au jour que vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez de mort^. Dans l'instant même vous mourrez de la mort de l'âme, qui sera incontinent séparée de Dieu , qui est notre vie , et l'âme de l'âme même. Mais encore que votre âme ne soit j)as actuellement séparée de votre corps à l'instant même du péché, néanmoins à cet instant elle mérite de l'être : elle en est donc séparée quant à la dette , quoique non encore par l'effet : nous devenons mortels : nous sommes dignes de mort : la mort nous domine : notre corps dès là devient un joug à notre âme, et nous accable de tout le poids de la mortalité et de l'infirmité qui l'accompagnent. Justement, Seigneur, justement : car l'âme qui a
• Prov. 1,21,25,26. - » 7*5. LI, fl, 9. — ' Matth. xxvil, 40,42,43.--' Ce». III, 23. - ' Ccn. III , 24. — '' ié/d. Il, !"•
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
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|»erdu volontairement Dieu, qui était son âme, est j)unie de sa défection par son inévitable séparation d'avec le corps qui lui est uni ; et la perte que fait le corps par nécessité , de l'àme qui le gouverne et le perfectionne, est le juste supplice de celle que l'âme a faite volontairement de Dieu, qui la vivifiait par son union.
Justice de Dieu , je vous adore ! il était juste que, composé de deux parties dont vous aviez rendu l'union immuable tant que je demeurerais uni à vous par la soumission que je vous devais, après que je me suis soulevé contre vos ordres inviolables, je visse la dissolution des deux parties de moi-même auparavant si bien assorties , et que je visse mon corps en état d'aller pourrir dans la terre , et de retourner à sa première boue. O Dieu , je subis la sentence; et toutes les fois que la maladie m'attaquera, pour petite qu'elle soit, ou que je songerai seulement que je suis mortel , je me souviendrai de cette parole : Tu mourras de mort; et de cette juste condamnation que vous avez prononcée contre toute la nature humaine. L'horreur que j'ai naturellement de la mort, me sera une preuve de mon abandonnement au péché : car. Seigneur, si j'étais demeuré innocent, il n'y aurait rien qui pût me faire horreur. Mais maintenant je vois la mort qui me poursuit, et je ne puis éviter ses affreuses mains. O Dieu! faites-moi la grâce que l'horreur que j'en ressens , et que votre saint fils Jésus n'a pas dédaigné de ressentir, m'inspire l'horreur du péché qui l'a introduite sur la terre. Sans le péché, nous n'aurions vu la mort que peut-être dans les animaux : encore un grand et saint docteur ' semble-t-il dire , qu'elle ne leur serait point arrivée dans le paradis, de peur que les yeux innocents des hommes n'eussent été frappés de ce triste objet. Quoi qu'il en soit, ô Jésus ! je déteste le péché plus que la mort , puisque c'est par le péché que la mort a régné sur tout le genre humain , depuis Adam » notre premier père , jusqu'à ceux qui vous verront arriver dans votre gloire.
XVle ÉLÉVATION.
La mort éternelle.
Mais la grande peine du péché , celle qui est seule proportionnée, c'est la mort éternelle : et cette peine du péché est enfermée dans le péché même. Car le péché n'étant autre chose que la séparation volontaire de l'homme qui se retire de Dieu , il s'ensuit de là que Dieu se retire aussi de l'homme, et s'en retire pour jamais, l'homme n'ayant rien par où il puisse s'y rejoindre de lui-même : de sorte que, par ce seul coup que se donne le pécheur, il demeure éternellement séparé de Dieu , et Dieu forcé par conséquent à se retirer de lui , jusqu'à ce que, par un retour de sa pure miséricorde, il lui plaise de revenir à son infidèle créature. Ce qui n'arrivant que par une pure bonté que Dieu ne doit point
' 5. Aug. conlr. Jul. lih. iii,n. 147. —"^ Rom. v, 12, 14
au pécheur, il s'ensuit qu'il ne lui doit autre chose qu'une éternelle séparation et soustraction de sa bonté, de sa grâce , et de sa présence ; -mais dès-là son malheur est aussi immense qu'il est éternel.
Car que peut-il arriver à la créature privée de Dieu , c'est-à-dire de tout bien ? Que lui peut-il arriver, sinon tout mal.^ Allez, maudits, au feu éternel^: et où iront-ils ces malheureux repoussés loin de la lumière, sinon dans les ténèbres éternelles? Où iront-ils éloignés de la paix, sinon au trouble, au désespoir, an grincement de dents? Où irontils, en un mot, éloignés de Dieu, sinon en toute l'horreur que causera l'absence et la privation de tout le bien qui est en lui , comme dans la source ? Je te montrerai tout le bien^, dit-il à Moïse, en me montrant mol-même. Que pourra-t-il donc arriver à ceux à qui il refusera sa face et sa présence désirable, sinon qu'il leur montrera tout le mal, et qu'il le leur montrera non-seulement pour le voir, ce qui est affreux; mais ce qui est beaucoup plus terrible, pour le sentir par une triste expérience.' Et c'est là le juste supplice du pécheur qui se retire de Dieu, que Dieu aussi se retire de lui, et par cette soustraction le prive de tout le bien, et l'investisse irrémédiablement et inexorablement de tout le mal. O Dieu! ô Dieu! je tremble : je suis saisi de frayeur à cette vue. Consolez-moi par l'espérance de votre bonté : rafraîchissez mes entrailles, et soulagez mes os brisés , par Jésus-Christ votre Fils , qui a porté la mort pour me délivrer de ses terreurs et do toutes ses affreuses suites, dont la plus inévitable est l'enfer.