‹ uvres de BossuetChapitre 72 sur 140 · SUB LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

SUB LE PÉCHÉ ORIGINEL

PREMIÈRE ÉLÉVATION

Tous les hommes dans un seul homme, premier fondement de la Justice de Dieu dans le péché originel.

Il a fait que toute la race humaine venue d'un seul homme, se répande sur toute la terre ^. C'est ici une des plus belles et des plus remarquables singularitésdela créationdel'homme. Nous ne lisons point que les animaux viennent de même d'un seul, ni que Dieu les ait réduits d'abord à un seul mâle et à une seule femelle ; mais Dieu a voulu que tant que nous sommes d'hommes répandus par toute la terre, dans les îles comme dans le continent, nous sortissions tous d'un seul mariage, dont l'homme étant le chef, un seul homme par conséquent est la source de tout le genre humain.

Le désir de nous porter tous à l'unité est la cause de Cxit ordre suprême de Dieu, et les effets en sont admirables.

Premièrement, Dieu pouvait donner l'être à tou»

Matih. XXV, 41. — ' Exod. xxxiir, 19. — ' Act. xvH,

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

les hommes , comme à tous les anges , indépendamment les uns des autres; surtout l'âme raisonnable ne pouvant, comme incorporelle, dépendre par elle-même d'aucune génération. Néanmoins il a plu à Dieu que non-seulement le corps, mais encore l'âme dépendit selon son être de cette voie , et que les âmes se multipliassent autant que les générations humaines ; et il a voulu encore que toutes les races humaines se réduisissent à la seule race d'Adam : en sorte que tous les hommes, et selon le corps et selon l'âme, dépendissent de la volonté et de la liberté de ce seul homme.

Foïts portez deux nations dans votre sein • , disait Dieu à Rébecca. Quel spectacle! en deux enfants encore enfermés dans les entrailles de leur mère, deux grandes et nombreuses nations, et la destinée de l'une et de l'autre. Mais combien est-il plus étonnant de voir en Adam seul toutes les nations, tous les hommes en particulier, et la commune destinée de tout le genre humain!

Dieu avait fait l'homme si parfait, et lui avait donné une si grande facilité de conserver, et pour lui et pour toute sa postérité, le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient qu'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants, qui devaient composer tout le genre humain, llegardons-nous tous en cette source : regardons-y notre être et notre bien-être, notre bonheur et notre malheur. Dieu ne nous voitqu'en Adam, dans lequel il nous a tous faits. Quoi qu'Adam fasse, nous le faisons avec lui , parce qu'il nous tient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne : s'il obéit, j'obéis en lui; s'il pèche, je pèche en lui : Dieu traitera tout le genre humain comme ce seul homme, où il a voulu le mettre tout entier, l'aura mérité. J'adore, Seigneur, votrejustice, quoique impénétrable à mes sens et à ma raison : pour peu que j'entrevoie ses règles sacrées , je les adore et je m'y soumets.

Ile ÉLÉVATION.

Le père récompensé et puni dans les enf&nls ; second fondement de la justice de Dieu dans le péché originel.

Quand Dieu fit l'homme si parfait, quand il voulut faire dépendre de lui seul l'être et la vie de toutes les nations, de toutes les races, de tous les hommes particuliers jusqu'à l'infini, si Dieu voulait, il mit en même temps une telle unité entre lui et ses enfants qu'il pût être puni et récompensé en eux , comme il serait en lui-même, et peut-être plus. Car Dieu a inspiré aux parents un tel amour pour leurs enfants, que naturellement les maux des enfants leur sont plus sensibles et plus douloureux que les leurs, et qu'ils aiment mieux les laisser en vie que de leur survivre : de sorte que la vie de leurs enfants leur est plus chère que la leur propre. La nature, c'est-àdire Dieu, a formé ainsi le cœur des pères et des mères ; et ce sentiment est si intime et si naturel, qu'on en voit même un vestige et une impression

* Gen. XX T, 23.

dans les animaux, lorsqu'ils s'exposent pcuT leurs petits et se laissent arracher la vie, plutôt que d'en abandonner le soin.

Ce caractère paternel a dû se trouver principalement dans celui qui est non-seulement le premier de tous les pères, mais encore père par excellence , puisqu'il a été établi le père du genre humain. Après donc que dès l'origine, et nouvellement sorti des mains de Dieu, il eut transgressé ce commandement si facile , par lequel Dieu avait voulu éprouver sa soumission et l'avertir de sa liberté , il était juste qu'il le punît, non seulement en lui-même , mais encore dans ses enfants, comme étant une portion des plus chères de sa substance, et quelque chose qui lui est plus intimement uni que ses propres membres. De sorte que les enfants futurs de ce premier père, c'est-à-dire tout le genre humain, qui n'avait d'être ni de subsistance qu'en ce premier père, devinrent le juste objet de la haine et de la vengeance divine. Tout est en un seul , et tout est maudit en un seul : et ce père malheureux est puni dans tout ce qu'il contient en lui-même d'enfants depuis la première jusqu'à la dernière génération.

Si Dieu est juste à punir, il l'est encore plus à récompenser. Si Adam eût persévéré, il eût été récompensédanstous ses enfants, et la justice originelle eût été leur héritage commun. Maintenant ils ont perdu en leur père ce que leur père avait reçu pour lui et pour eux; et, privée de ce grand don, la nature humaine devient et malheureuse et maudite dar3 ses branches, parce qu'elle l'est dans sa tige.

Considérons la justice humaine : nous y verrons une image de cette justice de Dieu. Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants, surtout pour ceux qui sont à naître ; ils perdent en lui tous leurs biens, lorsqu'il mérite de les perdre. S'il est banni et exclu de la société de ses citoyens, et comme du sein maternel de sa terre natale, ils sont bannis avec lui à jamais. Pleurons, malheureux enfants d'un père justement proscrit, race dégradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu; et , bannis éternellement autant que justement de la cité sainte qui nous était destinée dans notre origine, adorons avec tremblement les règles sévères et impénétrables de la justice de Dieu dont nous voyons les vestiges dans la justice, quoique inférieure, des hommes. Mais voici le comble de nos niaux.

Ille ÉLÉVATION

La justice onsinclle dont Adam a élé privé pour lui eJ pour ses enfants : troisième fondement delà justice de Dieu ûmm le péché originel.

Dieu a fait l'homme droit , et il s' est enveloppé dans plusieurs questions^. Cette droiture où Dieu avait d'abord fait l'homme consistait premièrement dans la connaissance. Il n'y avait j)oint alors de question : Dieu avait mis dans le premier homme la droite raison, qui consistait en une lumière divine, par laquelle il connaissait Dieu directement, comme un être parfait et tout-puissont.

' Ecoles. y\\ 30.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

Cette connaissance tenait le milieu entre la foi et ia vision bienheureuse. Car encore que l'homme ne vît pas Dieu /ace à face, il ne le voyait pourtant pas comme nous le taisons, à travers une énigme, et comme par un miroir^. Dieu ne lui laissait aucun doute de son auteur, des mains duquel il sortait; ni de sa perfection, qui reluisait si clairement dans ses œuvres. Si saint Paul a dit que les merveilles invisibles de Dieu, et son éternelle puissance , et sa divinité, sont manifestes dans ses œuvres à ceux qui les contemplent; en sorte qu'ils sont inexcusables de ne le pas reconnaître et adorer* ^ combien plus Adam l'eût-il connu.? L'idée que nous portons naturellement dans notre fonds de la perfection de Dieu, en sorte que nous penchons naturellement à lui attribuer ce qu'il y a de plus parfait, était si vive dans le premier homme, que rien ne la pouvait offusquer. Ce n'était pas comme à présent, que cette idée, brouillée avec les images de nos sens, se recule pour ainsi dire, quand nous la cherchons : nous n'en pouvons porter la simplicité, et nous n'y revenons qu'à peine et par mille détours. Mais alors on la sentait d'abord; et la première pensée qui venait à l'homme dans tous les ouvrages et dans tous les mouvements qu'il voyait, ou au dedans, ou au dehors , c'est que Dieu en était le parfait auteur.

Par là il connaissait son âme , comme faite à l'image de Dieu , et entièrement pour lui ; et au lieu que nous avons tant de peine à la trouver, et que nous la confondons avec toutes les images que nos sens nous apportent , alors on la démêlait î'abord d'avec tout ce qui n'était pas elle.

De cette sorte on connaissait d'abord sa parfaite supériorité au-dessus du corps, et l'empire qui lui était donné sur lui : en sorte que tout y devait être dans l'obéissance envers l'àme , comme l'àme le devaitétre envers Dieu.

Une si grande et si droite lumière dans la raison était suivie d'une pareille droiture dans la volonté. Comme on voyait clairement et parfaitement combien Dieu est aimable , et que l'âme n'était empêchée par aucune passion ou prévention de se porter à lui, elle l'aimait parfaitement, et, unie par son amour à ce premier être, elle voyait tout audessous d'elle, principalement son corps, dont elle faisait sans résistance ce qu'elle voulait.

Nous éprouvons encore un reste de cet empire que nous avions sur nos corps. Nous emportons sur lui beaucoup de choses contre la disposition de la machine, par la seule force de la volonté; à force de s'appliquer, l'esprit demeure détaché des sens, et semble ne communiquer plus avec eux. Combien plus en cet heureux état , sans aucun effort , et par la seule force de la raison toujours maîtresse par elle-même , tenait-on en sujétion tout le corps ?

Il n'y avait qu'une dépravation volontaire qui pût troubler cette belle économie , et faire perdre à la raison son autorité et son empire. Quand l'homme s'est retiré de Dieu , Dieu a retiré tous ses dons. La première plaie a été celle de l'ignorance; ces

• /. Cvr. xn\, 12

» Rnm. f, 20.

vives lumières nous ont été ôtées : Nous sommés livrés aux questions^ ; tout est mis en doute , jusqu'aux premières vérités. La raison étant devenue si faible par la faute de la volonté , à plus forte raison la volonté , qui avait commis le péché , s'affaiblit-elle elle-même. Le corps refusa l'obéissance à l'âme, qui s'était soustraite à Dieu. Dans ledésordredes sens , la honte , qui n'était pas encore connue, se flt bientôt sentir : chose étrange ! nous l'avons déjà remarqué ; mais cette occasion demande qu'on repasse encore un moment sur ce triste objet.

Nos premiers parents ne furent pas plutôt tombés dans le péché , qu'ils connurent leur nudité; et contraints de la couvrir d'une ceinture , dont nous avons déjà montré l'usage, ils témoignèrent par là où la révolte et la sédition intérieure et extérieure s'était mise. Comment avez-vous connu , et qui vous a indiqué que vous étiez nu? D'où vient que vous vouscachiez dans l'épaisseur de la forêt ', pour ne point paraître à mes yeux ? Craigniez-vous que je ne trouvasse quelque chose de mal et de déshonnête dans mon ouvrage , moi qui ne puis rien faire que de bon , et qui en effet, en revoyant ce que j'avais fait , en avais loué la bonté? Étrange nouveauté dans l'homme, de trouver en soi quelque chose de honteux ! Ce n'est pas l'ouvrage de Dieu , mais le sien, et celui de son péché. Et quels yeux craignait-il en se cachant? Ceux de Dieu , ceux de la compagne de son crime et de son supplice, les siens propres. O concupiscence naissante , on ne vous reconnaît que trop !

Mais quoi ! disons en un mot que c'est de là que nous naissons. Tout ce qui naît d'Adam lui est uni de ce côté-là ; enfants de cette révolte , cette révolte est la première chose qui passe en nous avec le sang. Ainsi , dès notre origine , nos sens sont rebelles : dès le ventre de nos mères , où la raison est plongée et dominée par la chair, notre âme en est l'esclave , et accablée de ce poids. Toutes les passions nous dominent tour à tour, et souvent toutes ensemble , et même les plus contraires. Dieu retire de nous les lumières, comme il avait fait à Adam , et encore plus. Ainsi nous sommes frappés de la plaie de l'ignorance et de celle de la concupiscence ; tout le bien , jusqu'au moindre , nous est difficile; tout le mal , quelque grand qu'il soit, a des attraits pour nous.

Toutes les pensées de l'homme penchaient au mal en tout temps ^. Pesez ces paroles : Toutes les pensées, et celles-ci : En tout temps. Nous ne faisons pas tout le mal, mais nous y penchons ; il ne manque que les occasions, et les objets qui y déterminent : l'homme laissé à lui-même n'éviterait aucun mal. Ajoutez ces paroles qui précèdent : La malice des hommes était grande sur la terre ; et celles-ci : Mon esprit ne demeurera pas en l'homme, parcequ'il est chaire.

Je l'avais fait pour être spirituel même dans \\ chair, parce que l'esprit y dominait : et maintenant il est devenu charnel même dans l'esprit *, que la

• Eccle. vri, 30. — » Gen. ni, 19.

VI, 3. — * Rom, VH, 11 , 15 , e7 seq.

* Gc/î.vi, 4 —i rbid.

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ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

clair domine et emporte. Cela commence dès le ventre de la mère: Erraverunt ab utero ^. Dieu voit le mal dans sa source , et il se repent d'avoir fait l'homme ». L'homme n'était plus que péché dès sa conception : Je suis conçu en iniquité; via mère m'a conçu enpéché^. Tout est uni au péché d'Adam , qui passe parle canal de la concupiscence. L'homme livré à la concupiscence la transmit à sa postérité , et ne pouvait faire ses enfants meilleurs que lui. Si tout naît avec la concupiscence, tout naît dans le désordre; tout naît odieux à Dieu : et nous sommes tous naturellement enfants de colère^.

lye ÉLÉVATION.

Les suites affreuses du péché originel par le chapitre XL de l'Ecclésiastique.

Il y a une grande affliction et un joug pesant sur les enfants d'Adam, depuis le jour de leur sortie du sein de leur mère Jusqu'au jour de leur sépulture dans le sein de la mère commune^. Nos misères commencent avec la vie , et durent jusqu'à la mort : nul ne s'en exempte. Quatre sources intarissables les font couler sur tous les états et dans toute la vie : les soucis, les terreurs, les agitations d'une espérance trompeuse, et enfin le jour de la mort. Les maux qui viennent de ces quatre sources empoisonnent toute la vie. Tout en ressent la violence et la pesanteur, depuis celui qui est assis sur le trône , jusqu'à celui qui est abattu à terre et sur la poussière; depuis celui qui est revêtu de pourpre et des plus belles couleur s, jusqu'à celui qui est couvert d'une toile grossière et crue : on trouve partout fureur, jalousie, tumulte, incertitude et agitation d'esprit, les menaces d'une mort prochaine, les longv£s et implacables colères, les querelles et les animosités. Quelle paix parmi tant de furieuses passions ? Elles ne nous laissent pas en repos pendant le sommeil. Dans le silence et la tranquillité de la nuit , dans la couche où l'on se refait des travaux du jour, on apprend, on expérimente un nouveau genre de trouble. A peine a-t-on goûté un moment les douceurs d'unpremier sommeil, et voilà qu'il se présente à une imagination échauffée toutes sortes de fantômes et de monstres , comme si l'on avait été mis en sentinelle dans une tour. On se trouble dans les visions de son cœur. On croit être poursuivi par un ennemi furieux , comme dans un jour de combat ; on ne se sauve de cette crainte qu'en s'éveillant en sursaut; on s' étonne d'une si vaine terreur, et d'avoir trouvé tant de périls dans une entière sûreté.

On a peine à se remettre d'une si étrange épouvante, et on sent que sans aucun ennemi on se peut faire à soi-même une guerre aussi violente que des bataillons armés. Les songes nous suivent jusqu'en veillant. Qu'est-ce que les terreurs qui nous saisissent sans sujet, si ce n'e-st un songe effrayant? Mais qu'est-ce que l'ambition etune espérance fallacieuse , qui nous mène de travaux en travaux , d'illusion en

' Ps. LVii , 4. - * ('"•n . VI, G — 3 Ps. L, 7 — ^ Ephcx. u , 3. — * EccU. la., 1 cl siq.

illusion , et nous rend le jouet des hommes, sinon une autre sorte de songe qui change de vains plaisirs en des tourments effectifs ? Que dirai-je des maladies accablantes, qui inondent sur toute chair, depuis l'homme jusqu'à la bête, et cent fois plus encore sur les pécheurs? Et où arrive-t-on par tant de maux, et à quelle mort? Laisse-t-on du moins venir la mort doucement et comme naturellement , pour nous être comme une espèce d'asile contre les malheurs delà vie.? Non ; l'on ne voit que des morts cruelles , dans le combat , dans le sang, l'épée, l'oppression, la famine, la peste, l'accablement , tous les fléaux de Dieu : toutes ces clwses ont été créées pour les méchants , et le déluge est venu pour eux. Mais le déluge des eaux n'est venu qu'une seule fois : celui des afflictions est perpétuel , et inonde toute la vie dès la naissance.

Après cela peut-on croire que l'enfance soit innocente.? O Seigneur! vous jugez indigne de votre puissance de punir les innocents '. Pourquoi donc répandez-vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître.? A qui a-t-il fait tort.? de qui a-t-il enlevé les biens? A-t-il corrompu la femme de son prochain ? Quel est son crime? Et pourquoi commencer à l'accabler d'un joug si pesant ? Répétons encore : Un joug pesant sur les enfants d'Adam^. Il est enfant d'Adam : voilà son crime. C'est ce qui le fait naître dans l'ignorance et dans la faiblesse , ce qui lui a mis dans le cœur la source de toutes sortes de mauvais désirs : il ne lui manque que de la force pour les déclarer. Combien faudra-t-il le tourmenter pour lui faire apprendre quelque chose? Combien sera-t-il de temps comme un animal ? N'est-il pas bien malheureux d'avoir à passer par une longue ignorance, à quelques rayons de lumière? « Regardez, disait un saint^, cette enfance laborieu- « se : de quels maux n'est-elle pas opprimée? Par- « mi quelles vanités , quels tourments , quelles er- « reurs et quelles terreurs prend-elle son accrois- « sèment? Et quand on est grand , et même qu'on « se consacre à servir Dieu , que de dangereuses « tentations, par l'erreur qui nous veut séduire, « par la volupté qui nous entraîne, par la douleur « et l'ennui qui nous accable, par l'orgueil qui nous « enfle ! Et qui pourrait expliquer ce joug pesant « dont sont accablés les enfants d'Adam ; ou croire « que, sous un Dieu bon, sous un Dieu juste, « on dût souffrir tant de maux , si le péché originel « n'avait précédé ? »

Ve ÉLÉVATION.

Sur un autre passage, où est expliquée la pesanteur de l'Ame accablée d'un corps mortel.

Le corps qui se corrompt appesantit l'âme : et cette demeure terrestre rabat l'esprit qui voudrait penser beaucoup, et s'occuper de beaucoup de soins importants. Nous trouvons difficile de juger des choses de la terre; et nous trouvons avec peine les choses que nous avons devant les yeux : mais

I Sap. XII, 15. — ' Eccli. XL. — ' S. Atig. Ub. IV, contra Julian., rnp. xvi, n. 83.

ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES

qui pourra pénétrer celles qui sont dans le ciel ' ? C'est pourtant pour celles-là que je suis né. Mais que je suis malheureux! je veux me retirer en moimême, je veux penser, je veux m'élever à la contemplation dans un doux recueillement, et aux vérités éternelles : ce corps mortel m'accable ; il «^mousse toutes mes pensées , toute la vivacité de mon esprit; je retombe dans mes sens; et, plongé dans les images dont ils me remplissent, je ne puis retrouver mon cœur qui s'égare , et mon esprit qui se dissipe.

C'est cet état malheureux de l'âme asservie sous la pesanteur du corps , qui a fait penser aux philosophes que le corps était à l'âme un poids accablant, une prison , un supplice semblable à celui que ce tyran faisait souffrir à ses ennemis , qu'il attachait tout vivants à des corps morts à demi pourris. Ainsi, disent ces philosophes, nos âmes vivantes sont attachées à ce corps , comme à un cadavre. Ils ne pouvaient concevoir qu'un tel supplice se pût trouver dans un monde gouverné par un Dieu juste , sans quelque péché précédent; et ils donnaient aux âmes une vie hors du corps avant la naissance , où , s'abandonnant au péché, elles fussent précipitées des cieux dans cette prison du corps. Voilà ce qu'on pouvait dire quand on ne connaissait pas la chute du genre humain dans son auteur. Les mêmes philosophes se plaignaient encore contre la nature, comme étant non pas une bonne mère, mais une marâtre injuste, qui nous avait formés avec un corps nu, fragile, inflrme et mortel, et un esprit faible à porter les travaux, aisé à troubler par les terreurs, inquiet dans les douleurs, et enclin aux cupidités les plus déréglées. De dures expériences ont fait connaître à ces philosophes le joug pesant des enfants d'Adam ; et, sans en savoir la cause, ils en sentaient les effets. Adorons donc ce Dieu qui nous en révèle les principes; adorons les règles sévères de sa justice, et acquiesçons en tremblant à la rigoureuse sentence du ciel.

Vie ÉLÉVATION.

Sur d'autres passages , où est expliquée la tyrannie de la mort.

Souvenez-vovs que la mort ne tarde pas : connaissez la loi du sépulcre, et que rien ne vous la fasse oublier. Elle est écrite sur tous les tombeaux, et dans tout le monde : Quiconqite naît mourra de mort ».

C'est une loi établie à tous les hommes de mourir une fois; et après viendra le jugement^.

L'empire est donné au diable sur tous les mortels durant toute leur vie : il tient captifs som la terreur de la mort tous ceux qui vivent asservis à cette dure loi i.

Voilà deux terribles servitudes que nous amène l'empire de la mort. On ne peut avoir de repos sous sa tyrannie : à chaque moment elle peut venir, et

' Sap. X, 15, 16.

4 Ibia. li, 14. 15.

— ' Eœli. xrv, 12. — 3 ficb. IX, 27.

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