XI« SEMAINE
l'avènement de saint JEAN-BAPTISTE, PBÉ- CUBSSUB DE JÉSUS-CHBIST.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Les hommes avaient besoin d'élre préparés à la venue du Sauveur.
Quelle merveille, dit saint Augustin*! saint Jean n'était pas la lumière : non eral ille lux ; mais il était envoyé pour rendre témoignage à la lumière : Sed ut tesiimonium perhiberet delumine^. La lu-
' Is. XLV, 14, 15. — ' Malac. ni, I. — * Malac. iv, 5, 6. — ♦ ^poc. xxn, 17, 20. — ' S. Aug. inJoan. Tract, il, «. 7 et seq. — • Joan. I, 8.
mière a-t-elle besoin qu'on lui rende témoignage? Faut-il que quelqu'un nous dise : Voilà le soleil ? Ce bel astre n'attire-t-il pas assez les regards , sans qu'on nous le montre au doigt? Il est ainsi toutefois, dit saint Augustin. Jésus-Christ était le soleil, et saint Jean un petit flambeau ardent et luisant ', comme l'appelle le Sauveur; et voilà que nous allons chercher le Sauveur par le ministère de Jean , et nous cherchons le jour avec un flambeau. La faiblesse de notre vue en est la cause. Le grand jour nous éblouirait, si nous n'y étions préparés et accoutumés par une lumière plus proportionnée à notre infirmité : Tam infirini sumus ;per lucernam quxrimus diem ». Le monde est trop affaibli par son péché, pour soutenir dans toute sa force le bonheur que Dieu lui envoie. Confessons notre faiblesse et notre impuissance : c'est là le commencement de notre salut. Abaissons-nous vers saint Jean, et apprenons à élever peu à peu nos yeux faibles et tremblants à Jésus-Christ.
Ile ÉLÉVATION.
Quatre circonstances de la vie et de la Ynortde saint Jean, préparatoires à la vie et à la mort de Jésus-Christ.
Je découvre quatre choses dans saint Jean , par où il me prépare à Jésus-Christ : premièrement, sa conception et sa nativité : secondement, sa vie étonnante dans le désert , dès son enfance : troisièmement, sa prédication avec son baptême : quatrièmement , la persécution qu'on lui fait souffrir, sa prison et sa mort. Quatre mémorables circonstances de l'histoire de saint Jean-Baptiste , que nous remarquerons chacune à sa place, pour nous préparer à voir la gloire du Sauveur.
Suivons donc le saint précurseur, et voyons-le devancer en tout et partout le Fils de Dieu, tant dans sa vie que dans sa mort. Il va être conçu et paraître au monde. Marchez devant lui , saint précurseur, et prévenez les merveilles de la conception et de la naissance de votre maître. Mon âme , sois attentive au grand spectacle que Dieu prépare à ta foi! Seigneur, soyez loué à jamais pour les admirables préparations par lesquelles vous nous disposez à recevoir votre Christ!
nie ÉLÉVATION.
Première circonstance préparatoire de la vie de saint Jean- Baptiste : sa conception.
Mon Sauveur devait naître d'une vierge. Quelle plus belle préparation à ce mystère, que défaire naître saint Jean-Baptiste d'une stérile? Jésus- Christ ne devait avoir de Père que Dieu. Après Dieu, et sous sa puissance, que pouvait-on donner à saint Jean-Baptiste qui en approchât davantage , qu'un sacrificateur qui fût en même temps un sain t ? Ce fut le caractère de saint Zacharie , père de saint Jean-Baptiste. Il est dit de lui qu'il était sacrificateur , et encore sacrificateur de la race d'Abia,
» Joan. V, 35. — » S. Aug. in Joan. Tract. Il, n. 8.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
qui était la plus excellente. Sa sainteté répondait à celle de son ministère; et aDn que tout se ressente ici de l'esprit de sainteté, ce fut durant l'exercice de sa fonction que Dieu lui envoya son ange , pour lui annoncer la conception de saint Jean-Baptiste'.
Jésus-Christ devait avoirune mère vierge : c'était là sa prérogative. Et qu'y avait-il qui approchât davantage de cet honneur , que de naître d'une stérile , comme un autre Isaac , comme un Samson , comme un Samuel ? ces enfants miraculeux de femmes stériles sontdes enfants degrâceetde prières. Et c'est par là que fut consacrée la naissance de saint Jean-Baptiste , pour être l'avant-courrière de celle du Fils de Dieu.
Sainte Elisabeth était, comme son mari, d'une vie sainte et irréprochable devant Dieu et devant les hommes'. Comme lui , elle était au.ssi tille d'Aaron et de la race sacerdotale, qui était , dans la tribu de Lévi , aussi distinguée que la tribu de Lévi était élevée parmi les tribus d'Israël. Tout relève la naissance de saint Jean-Baptiste; et rien ne pouvait mieux préparer les voies au Messie qui devait venir.
Outre la stérilité d'Elisabeth, elle était , comme Zacharie , avancée en âge : tout s'opposait au fruit qu'elle devaitporter. Seigneur, nous sommes stériles : accablées de la vieillesse d'Adam et des anciennes habitudes de la corruption, nous ne pourrons produire aucun fruit. Mais Dieu se plaît à tout tirer du néant.
La vertu ne vient jamais parmi les hommes que des lieux naturellement stériles : Et où le péché abonde , c'est là que la grâce veut surabonder^ : c'est à l'humilité à l'attirer. Confessons notre impuissance ; et Jean , c'est-à-dire la grâce et la colombe , ou le Saint-Esprit, nous sera donné.
IV« ÉLÉVATION
La conception de saint Jean-Baptiste , comme celle de Jésus- Christ , est annoncée par l'ange saint Gabriel.
Je suis Gabriel, un des esprits assistants devant Dieu , que le Seigneur vous a envoyé pour vous parler , et vous annoncer ces heureuses nouvelles^. Dieu destinait à ce saint archange une bien plus haute ambassade , puisqu'il devait annoncer l'enfantement d'une vierge ; mais afin de tout préparer , et donner foi aux paroles de son ange , Dieu lui fit auparavant annoncer l'enfantement d'une stérile ; et avant que de promettre le Christ, il le chargea de promettre son saint précurseur.
Un des caractères des œuvres de Dieu est de prendre le temps convenable ; et c'est là un des traits des plus remarquables de sa sagesse. Zacharie était dans l'exercice le plus pur de la fonction sacerdotale, qui était celui d'offrir les parfums au dedans du temple, sur l'autel destiné à cette fonction ; et tout le peuple était au dehors , en attente du saint sacrificateur qui devait sortir du temple, après avoir accompli le ministère sacré. Ce fut à
• Luc. i. 5 , 6 «< Keq. — ' Ihid. — î Rom. v, 2o. *— ♦ Luc. I, 19.
B06SCET. — TOHE IT.
ce moment que l'ange du Seigneur lui apparut du côté droit de l'autel où il officiait'.
Le trouble dont il fut saisi à la vue de l'ange, est l'effet de cette crainte religieuse dont l'âme est occupée, lorsque Dieu se rend présent par quelques nwyens que ce soit. L'impression des choses divines fait rentrer l'âme dans son néant; elle sent plus que jamais son indignité : la frayeur qui accompagne ce qui est divin la dispose à l'obéissance.
Ne craignez point, lui dit cet ange. Comme le premier effet de la présence divine est la frayeur dans le fond de l'âme , le premier effet de la parole portée de la part de Dieu est de rassurer celui à qui elle est adressée, rotre prière est exaucée , et votre femme concevra un fils » . 11 l'avait donc demandé à Dieu; et Jean, comme Samuel, fut le fruit de la prière. Mon âme , prie avec foi et persévérance; l'ange du Seigneur viendra; une douce confiance se formera ; quelque lumière céleste apparaîtra dans le cœur, et Jean, qui est la grâce, en sera le fruit. Il faut demander ; c'est un acte nécessaire de la soumission qu'on doit à Dieu ; c'est une reconnaissance de sa puissance et de sa bonté : la confiance, qui est le fruit d'un pur et fidèle amour, s'y fait ressentir; c'est-à-dire qu'elle fait ressentir Dieu.
rous lui donnerez le nom de Jean. Le même ange dit à Marie : f^ous aurez un fils , et vous lui donnerez le nom de Jésus 3 : et l'imposition du nom de Jean , qui est ordonnée par l'ange , est la préparation à un plus grand nom.
Cet enfant vous mettra dans la Joie et dans le ravissement ; et la multitude se réjouira à sa naissance^. C'est ce que l'ange promet, c'est ce que nous verrons bientôt accompli.
Usera grand devant le Seigneur^. Le même ange, en annonçant Jésus-Christ, répète la même parole : Usera grand ; mais il ajoute : et il sera nommé le Fils du Très- Haut ^. Jésus sera grand comme le fils ; Jean sera grand comme un serviteur, comme un héraut qui marche devant son maître , et inspire le respect à tout le monde. Jésus est grand par essence; et Jean sera grand par un éclat et un rejaillissement de la grandeur de Jésus. // ne boira point de vin , ni de tout ce qui peut enivrer ; et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mèrei. Commençons à voir dans Jean le caractère de la pénitence et de l'abstinence. Seigneur, je le reconnais : c'est lui qui prépare les voies à Jésus , et la pénitence est sa vraie avant-courrière.
C'est aussi un caractère de Nazaréen, c'est-àdire un caractère de saint, de s'abstenir du vin et de tout ce qui enivre. Tout ce qui flatte les sens et les transporte, est un obstacle à la sainteté : si vous évitez l'ivresse et la joie des sens , une autre ivresse vous sera donnée ; comme Jean , vous serez rempli du Saint-Esprit , et transporté d'une joie céleste. Ne vous laissez doncpoint^nivrer aux charmes des sens; n'attendez pas que le vin, que la joie du monde vous renverse entièrement la raison : dès
' Luc.\, 9. — ' Ihid. 13. - 3 Ihid. 31. — « Ibid. It. — » Ibid. 15. — « Ibid. 32. — ' Ih. 15.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
que vous la goûtez, vous commencez à perdre le goût (le la grAcc , et vous êtes déjà tout troublé : une épaisse vapeur vous offusque les sens; elle est douce, il est vrai ; mais c'est par là qu'elle est pernicieuse ; tout se brouille dans notre cerveau; et c'est hasard si nous ne tombons dans quelque étrange désordre. Fuyons, fuyons : dès que levinconimenceàhrilleret à pétiller dans la coupe, il nous trompe en flattant nos sens ; mais à la fin il nous mordra comme nue couleuvre , et son poison se portera jusqu'à notre cœur ' .
Ve ÉLÉVATION.
Suite des paroles de l'ange : l'effet de la prédication de saint Jean-Baptiste est prédit.
// convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu'. Hélas! étant déjà enfants d'Israël, avons-nous besoin d'être convertis .!* Ne devons-nous pas avoir conservé la grâce? Gémissons d'avoir besoin qu'on nous convertisse. Mais , hélas! notre état est bien pire, puisque même nous résistons à la grâce qui veut nous changer ; et , plus durs que des pierres, nous ne voulons pas nous laisser convertir.
Le monde était dans un excès de corruption incompréhensible. La loi de Dieu n'était pas seulement méprisée; mais encore on répandait dans le peuple des maximes opposées. Il fallait un nouvel Élie pour émouvoir les pécheurs ; il fallait le feu d'Élie pour purifier ces consciences gangrenées. Il y fallait l'esprit et la vertu d'Élie ^ , l'efficace de ses discours et la merveille de ses exemples. Qui nous donnera un Élie pour nous convertir au Sauveur ; pour lui préparer les cœurs par la pénitence; pour ramener l'ancienne discipline, et faire g Me les pères reconnaissent leurs enfants, par le soin •qu'ils leur verront prendre de les imiter! Faisons revivre nos pères; ressuscitons la foi d'Abraham ; réveillons cette vigueur apostolique de l'ancienne Église. Venez, Élie; venez , prédicateurs de l'Évangile , avec une céleste ferveur ; remuez , ébranlez les cœurs; excitez l'esprit de pénitence; remplissez-nous de terreur à la vue du juge qui doit venir. Qu'on le craigne, afin qu'on l'aime.
G Dieu! l'incrédulité règne sur la terre. On n'est plus méchant par faiblesse ; on l'est de dessein , on Test par principes, par maximes. Envoyez -nous quelque Jean-Baptiste qui confonde l'erreur; qui fasse voir que les incrédules sont des insensés. Ramenez-les à la véritable prudence, ces incrédules^, et ces libertins de profession. La véritable prudence est de ne pas se croire soi-même, et de pratiquer ce que dit le Sage : Ne vous fiez pas à votre prudence^. Mais, Seigneur, confondez aussi l'imprudence de ceux qui disent qu'ils croient, encore qu'ils ne fassent rien de ce qu'ils croient. Ramenez donc les incrédules Clq toutes les sortes à la prudence des justes. Les justes sont les seuls prudents, les seuls prévoyants , les seuls sages : ils ont la
' Prov. XXIII, 31, 32. — » Luc. î. 16. — ' Ibid. 17. — ^Ibid. — > Prov. m, 6.
r^le, ils la conservent; ils ne sont pas humbles en parole, et orgueilleux en effet; dévots par contenance , et en effet intéressés , vindicatifs , téméraires censeurs des autres, sans connaître, sans guérir leurs vices cachés.
Vie ÉLÉVATION.
Sur l'incrédulité de Zacharie.
Zacharie répondit : Comment saurai-je la vérité de ces paroles"? Je suis vieux, et ma femme est déjà avaticée en âge '. Stérile dans son meilleur temps, comment pourra-t-elle devenir féconde dans sa vieillesse?
L'incrédulité de Zacharie fut suivie d'une punition manifeste. L'ange lui déclara qu'il serait muet*. C'est an des endroits par où la prédiction de la conception du précurseur est inférieure à celle du maître, où il ne paraît que foi et obéissance. Dieu fit servir la faute et le châtiment dn saint sacrificateur à la déclaration de son ouvrage • tout le peuple s'aperçut qu'il avait eu une vision dans le temple , et par le long temps qu'il y demeura: contre la coutume , et parce que pour s'excuser , et aussi pour faire connaître l'œuvre de Dieu, il faisait signe, comme il pouvait, qu'il était devenu muet, pour avoir été incrédule à une céleste vision.
Profitons de cet exemple. Quand vous opérerez en moi pour me convertir , Seigneur , j'espérerai en votre grâce : je ne dirai pas , Je suis stérile , je ne puis entreprendre un aussi grand ouvrage ; je ne serai pas de ceux dont parle saint Paul, qui, désespérant d'eux-mêmes , se livrent à toutes sortes de désordres^ ; mais je dirai au contraire avec cet apôtre : Je puis tout en celui qui me fortifie^.
Dieu est fidèle et véritable, quoique les hommes soient incrédules ; et leur incrédulité n'anéantit pas la promesse de Dieu. Celle qu'il fit faire à Zacharie eut un prompt accomphssement : Elisabeth devint grosse miraculeusement, et il est dit qu'elle se cacha cinq mois; parce que c'est là, disait-elle*, ce que le Seigneur a fait en moi, lorsqu'il a voulu me tirer de l'opprobre oit j'étais devant les hommes h cause de ma stérilité. Les grandes grâces demandent un grand recueillement pour être goûtées à loisir et dans le silence, et pour en voyer au ciel ses remercîments du fond de sa retraite. On ne laisse pas d'entrevoir qu'il entre dans celle d'Elisabeth durant cinq mois, et jusqu'à ce que sa grossesse parût,unsecretdessein d'éviter les discours des hommes. Malgré le miracle qui rend féconde une stérile, la conception humaine a dans son fond quelque chose qu'il faut cacher, surtout dans un grand âge ; et l'on sait ce que dit Sara dans une occasion semblable^. Mais nous allons voir une conception où il n'y a rien que de saint , et à la fois de miraculeux . H fallait que le maître fût conçu d'une manière plus haute
' Luc. I, 18. — > Ibid. 20, 21 , 22. — » Ephes. re, 19. — ♦ Philip. IV, 13. — » Luc. I, 21 , 26. — « Gen. xviir, 10, II , 12, 14s
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
qtie celle du préciïrseur ; et que le même aiiibassarteur , qui fut l'ange saint Gabriel , en portant à la sainte Vierge une parole plus excellente et plus relevée, eût aussi un succès plus sublime et plus merveilleux.
Xlle SEMAINE.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
L'annonciatton de la sainte Vierge : salut de ra:Dge.
Ju sixième mois de ta grossesse d'Elisabeth, l'ange Gabriel fut envoyé dans une viUe de Galilée , nommée Nazareth , à une vierge qu'un homme appelé Joseph , de la maison de David, avait épousée ; et le nom de la vierge était Marie''.
Dès que nous voyons l'ange saint Gabriel envoyé, nous devons attendre quelque excellente nouvelle sur la venue du Messie. Lorsque Dieu voulut apprendre à Daniel , homme de désirs , l'arrivée prochaine du Saint des saints, qui devait être oint et immolé ^ , le même ange fut envoyé à ce saint prophète. Nous venons encore de le voir envové à Zacharie ; et à son seul nom nos désirs pour le Christ du Seigneur doivent se renouveler par de saints transports.
Ce n'est pas dans Jérusalem, la ville royale, ni dans le temple qui en faisait la grandeur , ni dans le sanctuaire qui en est la partie la plus sacrée, ni parmi les exercices les plus saints d'une fonction toute divine , ni à un homme aussi célèbre par sa vertu que par la dignité de sa charge et par l'éclat d'une race sacerdotale, que ce saint ange est envoyé à cette fois. C'est dans une ville de Galilée, province des moins estimées, dans une petite ville dont il faut dire le nom , à peine connu. C'est à la femme d'un homme qui , comme elle , était à la vérité de la famille royale , mais réduit à un métier mécanique. Ce n'était pas une Elisabeth , dont la considération de son mari faisait éclater la vertu. H n'en était pas ainsi de la femme de Joseph, qui était choisie pour être la mère de Jésus : femme d'un artisan inconnu , d'un pauvre menuisier. L'ancienne tradition nous apprend qu'elle gagnait elle-même sa vie par son travail ; ce qui fait que Jésus-Christ est appelé par les Pères les plus anciens -.fabri et quœstuarise Filius.
Ce n'est point la femme d'un homme célèbre , et dont le nom fût connu : elle avait épousé un homme nommé Joseph ; et on l'appelait Marie. Ainsi , à l'extérieur, cette seconde ambassade de l'ange est bien moins illustre que l'autre. Mais voyons le fond, et nous y décou\Tirons quelque chose de bien plus élevé.
L'ange commence par ces mots d'une humble salutation : Je vous salue, pleine de grâces, trèsagréable à Dieu , remplie de ses dons : le Seigneur
' Luc. !, 26, 27. — * Ddit. IX, 21 el seq.
est avec vous , et vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes'. Ce discours est d'un ton beaucoup plus haut que celui qui fut adressé à Zacharie. On commence par lui dire : Ne craignez point, comme à un homme qu'on sait qui a sujet de craindre ; et vos prières, lui dit-on, sont exaucées. Mais ce qu'on annonce à Marie , elle ne pouvait pas même l'avoir demandé , tant il y avait de sublimité et d'excellence. Marie , humble, retirée , petite à ses yeux, ne pensait pas seulement qu'un ange la pût saluer, et surtout par de si hautes paroles : c'est son humilité qui la jeta dans le trouble. Mais l'ange reprit aussitôt : Ne craignez point, Marie ». Il n'avait point commencé par là , comme on a vu qu'il fit à Zacharie : mais quand Marie eut montré son trouble causé par sa seule humilité, il fallut bien lui répondre : Ne craignez point , Marie, vous aves trouvé grâce devant le Seigneur : vous cmicevrez dansiwtre sein, et vous enfanterez un fils ^. Votre conception miraculeuse sera suivie d'un enfantement aussi admirable. Il y en a qui conçoivent, mais qui n'enfantent jamais ; qui n'ont que de stériles et infructueuses pensées. Mon Dieu , à l'exemple de Marie , faites que je conçoive et que j'enfante ! Et que dois-je enfanter, sinon Jésus-Christ .? Je vous enfante, disait saint Paul ^, jusqu'à ce que Jésus- Christ soit formé dans vous. Tantque Jésus-Christ, c'est-à-dire une vertu consommée, n'est pas en nous, ce n'est encore qu'une faible et imparfaite conception : il faut que Jésus-Christ naisse dans nos âmes par de véritables vertus , et accomplies selon la règle de l'Évangile.
Cet homme que Jésus aima ^ , quand il le vit si bien parler du précepte de l'amour divin , n'avait encore pourtant qu'une simple et faible conception : et dès qu'il lui fallut quitter ses richesses qu'il aimait, il se retira avec larmes , et abandonna l'ouvrage oij Jésus l'avait appelé : Celui qui voulait encore aller ensevelir son père , avant que de suivre le Sauveur ^, ne l'avait conçu qu'à demi : et quand on l'a enfanté , on ne connaît ni d'excuse , ni de retardement. On ne se laisse non plus rebuter par. aucune difficulté. Et quand Jésus-Christ nous dit ; ' ]jes renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas oit reposer sa tête i; ceux qui cherchent encore uu chevet et le moindre repos dans les sens, n'ont pas enfanté Jésus. Ce qu'ils regardent comme grand n'est qu'une imparfaite conception , un avorton qui ne voit jamais le jour.
ne ÉLÉVATION.
La conception et l'enfantement de Marie : le règne de son iils et sa divinité.
f'^oîts concevrez et enfanterez un fis , et vous lui donnerez le nom de Jésus, de Sauveur. Il sera grande; non pas à la manière de Jean, qui était grand comme le peut être \\x\ serviteur : mais
' Luc. I, 28, 29. — ' Jhid. 30. — » Ibid. 31. - " Gaï. VI. lô. — * Marc. X, 2i et seq. — « Matth. vni, 21 . — ' Ibid. 20. — * Luc. I, 31, 32.
celui-ci sera grand de la grandeur qui convient au Fils. Aussi l'appellera-t-on le Fils du Très-Haut. Et ce ne sera pas par une simple dénomination ou par adoption , comme les autres qui sont appelés enfants de Dieu. Il sera le Fils de Dieu effectivement , le Fils unique , le Fils par nature : c'est pourquoi on lui en donnera le nom avec une force particulière ' . Il ne faut pas croire que ce soit un terme diminutif, de dire que Jésus sei^a appelé le Fils de Dieu^ ; autrement on pourrait dire de même que ce que dit l'ange, qu'Elisabeth es/ appelée stérile^ , est une espèce de diminution de la stérilité : au contraire, il faut entendre une véritable et entière stérilité.
Croyons donc que Jésus est appelé Fils , parce qu'il l'est proprement, effectivement, naturellement, par conséquent uniquement; Dieu, en qui tout est parfait , devant avoir un Fils parfait , et par conséquent unique. Et c'est pourquoi , « Dieu lui « donnera le trône de David , son père selon la chair". Ce trône que David même voyait en esprit, lorsqu'il disait : « Le Seigneur a dit à mon Sei- « gneur : Soyez assis à ma droite 4; .. c'est « son « Fils et son Seigneur « tout ensemble. Ce trône de David son père n'est que la figure de celui que Dieu, qui l'a « engendré avant l'aurore 5, » lui prépare. Il aura donc « le trône de David son père , et il « régnera éternellement dans la maison de Jacob 6. ■> Quel autre peut régner éternellement, qu'un Dieu à qui il est dit : « Votre trône, ô Dieu, sera éternel?.? » « Et c'est pourquoi on ne verra point la fin de son règne.
O Jésus! dont le règne est éternel, en verra-ton la fin dans mon cœur? Cesserai-je de vous obéir.? Après avoir commencé selon l'esprit, finiraije selon la chair? Me repentirai-je d'avoir bien fait? Me livrerai-je de nouveau au tentateur, après tant de saints efforts pour me retirer de ses mains ? L'orgueil ravagera-t-il la moisson si prête à être recueillie? Non; il faut être de ceux dont il est écrit : Ne cessez point de travailler, parce que la moisson que vous avez à recueillir ne doit point souffrir de défaillance ».
nie ÉLÉVATION.
La nrginilé de Marie : le Saint-Esprit survenu en elle : son Fils saint par son origine.
Dieu, qui avait prédestiné la sainte Vierge Marie pour l'associer à sa très-pure génération, lui inspira l'amour de la virginité dans un degré si éminent, que non-seulement elle en fit vœu, mais que même après que l'ange lui eut déclaré quel fils elle devait concevoir, elle ne voulut point adieter l'honneur d'en être la mère au prix de sa virginité.
Elle répond donc à l'ange : Comment cela seferat-il, puisqtœje ne connais point d'homme^"} c'està-dire, j'ai résolu de tout temps de n'en point con-
• Luc. I. 32. - » Ibid. 35. — 3 Ihid. 3C. — 4 Ps. CIX , I . Matth. xxn, 13, 44. — '' Ps. cix, 3. — « Luc. i. 33. - ' Ps. XLIY, 7. Hvb. 1 , 3. - « Gai. VI, 9. — » Luc. l, 34.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
naître. Cette résolution marque dans Marie un goût exquis de la chasteté, et dans un degré si éminent qu'elle est à l'épreuve , non-seulement de toutes les promesses des hommes, mais encore de toutes celles de Dieu. Que pouvait-il promettre de plus grand que son Fils, en la même qualité qu'il le possède lui-même; c'est-à-dire en la qualité de Fils? Elle est prête à le refuser, s'il lui faut perdre sa virginité pour l'acquérir. Mais Dieu, à qui cet amour acheva, pour ainsi dire, de gagner le cœur, lui fit dire par son ange : Le Saint-Esprit surviendra en vous , et la vertu du Très -Ha ut vous couvrira '. Dieu même vous tiendra lieu d'époux; il s'unira à votre corps; mais il faut pour cela qu'il soit plus pur que les rayons du soleil. Le très-pur ne s'unit qu'à la pureté; il conçoit son Fils seul dans son sein paternel, sans partager sa conception avec un autre : il ne veut, quand il le fait naître dans le temps, le partager qu'avec une vierge, ni souffrir qu'il ait deux pères.
Virginité , quel est votre prix ? Vous seule pouvez faire une mère de Dieu ; mais on vous estime encore plus qu'une si haute dignité.
Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertit du Très-Haut vous couvrira; et c'est pourquoi la chose sainte qui naîtra en vous .sera nommée le Fils de Dieu^. Qui nous racontera sa génération ^ ? Elle est inexplicable et inénarrable. Écoutons néanmoins ce que l'ange nous en raconte par ordre de Dieu : La vertu du Très-Haut vous couvrira. Le Très-Haut, le Père céleste, étendra en vous sa génération éternelle : il produira son Fils dans votre sein , et y composera de votre sang un corps si pur, que le Saint-Esprit sera seul capable de le former. En même temps ce divin esprit y inspirera une âme qui n'ayant que lui pour auteur, sans le concours d'aucune autre cause , ne peut être que sainte. Cette âme et ce corps, par l'extension de la vertu générative de Dieu , seront unis à la personne du Fils de Dieu; et dorénavant ce qu'on appellera le Fils de Dieu sera ce tout composé du Fils de Dieu et de l'homme. Ainsi, ce qui sortira de votre sein sera proprement et véritablement appelé le Fils de Dieu. Ce sera aussi une chose sainte par sa nature ; sainte , non d'unesainteté dérivée et accidentelle, mais substantivement : sanctum : ce qui ne peut convenir qu'à Dieu , qui seul est une chose sainte par nature. Et comme cette chose sainte , qui est le Verbe et le Fils de Dieu , s'unira personnellement à ce qui sera formé de votre sang, à l'âme qui y sera unie, selon les lois éternelles imposées à toute la nature par son Créateur; ce tout, ce composé divin , sera tout ensemble le Fils de Dieu et le vôtre.
Voilà donc une nouvelle dignité créée sur la terre : c'est la dignité de mère de Dieu, qui enferme de si grandes grâces , qu'il ne faut ni tenter ni espérer de les comprendre par sa pensée. La parfaite virginité de corps et d'esprit fait partie d'une dignité si éminente. Car si la concupiscence, qui depuis le péché originel est inséparablement attachée à la concep-
' Ibid. I, 35. — ' Luc. I, 33. - ' /». LUI, 8.
ÉLÉVATIONS SUR LES >fYSTÈRES.
tien des hommes , lorsqu'elle se fait à la manière ordinaire, s'était trouvée en celle-ci, Jésus-Christ aurait dû naturellement contracter cette souillure primitive, lui qui venait pour l'effacer. Il fallait donc que Jésus-Christ fût fils d'une vierge, et qu'il fût conçu du Saint-Esprit. Ainsi donc Marie demeure vierge , et devient mère : Jésus-Christ n'appellera de père que Dieu ; mais Dieu veut qu'il ait une mère sur la terre.
Chastes mystères du christianisme, qu'il faut être pur pour vous entendre ! Mais combien plus le faut-il être , pour vous exprimer dans sa vie par la sincère pratique des vérités chrétiennes !
Nous ne sommes plus de la terre, nous dont la foi est si haute; et notre conversation est dans les deux ».
IVe ÉLÉVATION.
La conception de saint Jean- Baptiste prépare à croire la conception de Jésus-Christ.
L'ange continue : Et voilà que votre cousine Elisabeth a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse ; et c'est ici le sixième mois de celle qui était appelée stérile , et qui par-dessus la stérilité naturelle avait encore celle de l'âge et de la vieillesse, parce que rien n'est impossible à Dieu ». Marie n'avait pas besoin qu'on lui alléguât des exemples de la toute-puissance divine; et c'est pour nous, à qui le mystère de son annonciation devaitétre révélé, que l'ange apporte cet exemple. Dieu voulait néanmoins que la sainte Vierge connût la conception de saint Jean-Baptiste, à cause du grand mystère qu'il nous préparait par la connaissance qu'on lui donne de ce miracle.
Marie fut transportée en admiration de la puissance divine dans tous ses degrés. Elle vit que, par le miracle souvent répété de rendre fécondes les stériles, il avait voulu préparer le monde au miracle unique et nouveau de l'enfantement d'une vierge; et, transportée en esprit d'une sainte joie par la merveille que Dieu voulait opérer en elle, elle dit d'une voix soumise : roici la servante duSeigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole ^.
Ve ÉLÉVATION.
Sur ces paroles : J& suis la servante du Seigneur.
Dieu n'avait pas besoin du consentement et de l'obéissance de la sainte Vierge , pour faire d'elle ce qu'il voulait, ni pour en faire naître Jésus-Christ, et en'fornier dans ses entrailles le corps qu'il voulait unir à la personne de son Fils : mais il voulait donner au monde de grands exemples , et que le grand mystère de l'incarnation fût accompagné de toutes sortes de vertus dans tous ceux qui y avaient part. C'est ce qui a mis dans la sainte Vierge, et dans Joseph son chaste époux , les vertus que l'Évangile nous fait admirer.
Il y a encore ici un plus haut mystère. La dés-
» Philip, m, 20 - ^ Luc. i, 36, 37. - ^ Ibid. i, 38-,
obéissance d'Eve notre mère; son incrédtilité envers Dieu ; sa malheureuse crédulité à l'ange trompeur était entrée dans l'ouvrage de notre perte : et Dieu a voulu aussi , par une sainte opposition , que l'obéissance de Marie , et son humble foi , entrât dans l'ouvrage de notre rédemption. En sorte que notre nature fût réparée partout ce qui avait concouru à sa perte; et que nous eussions une nouvelle Eve en Marie, comme nous avons en Jésus-Christ un nouvel Adam , afin que nous pussions dire à cette vierge avec de saints gémissements : Nous crions à vous , misérables bannis , enfants d'Eve , en gémissant et pleurant da ns cette val lée de larmes : offrez-les à votre cher Fils, et nous montrez à la fin ce béni fruit de vos entrailles que nous avons reçu par votre moyen.
C'est ici le solide fondement de la grande dévotion que l'Église a toujours eue pour la sainte Vierge. Elle a la même part à notre salut , qu'Eve a eue à notre perte. C'est une doctrine reçue dans toute l'Église catholique par une tradition qui remonte jusqu'à l'origine du christianisme. Elle se développera dans toute la suite des mystères de l'Évangile. Entrons donc dans la profondeur de ce dessein : imitons l'obéissance de IMarie : c'est par elle que le genre humain est sauvé, et que , selon l'ancienne promesse, la tête du serpent est écrasée'.
Trois
Vie ÉLÉVATION.
vertus principales de la sainte Vierge dans son annonciation.
La sainte virginité devait être la première disposition pour faire une mère de Dieu. Car il fallait une pureté au-dessus de celle des anges, pour être unie au Père éternel , pour produire le même Filsque lui. Il fallait aussi être disposée par la mêm& pureté à recevoir la vertu d'en haut, et le Saint-Esprit survenant. Cette haute résolution de renoncer à jamais à toute la joie des sens , comme si on était sans corps; c'est ce qui fait une vierge , et qui préparait sur la terre une mère au Fils de Dieu. Mais tout cela, ce n'était rien sans l'humilité. Les mauvais anges étaient chastes ; mais avec toute leur chasteté, parce qu'ils étaient superbes, Dieu les a repoussés jusqu'aux enfers. Il fallait donc que Marie fût humble , autant que ces rebelles ont été superbes : et c'est ce qui lui a fait dire : Je suis la servante du Seigneur ». Il ne fallait rien moins pour la faire mère. IMais la dernière disposition était la foi. Car il fallait concevoir le Fils de Dieu dans son esprit avant que de le concevoir dans son; corps ; et cette conception dans l'esprit était l'ouvrage de la seule foi : Qu'il me soit fait selon votre parole. Par là donc cette parole entra dans la sainte Vierge comme une semence céleste : et la recevoir en soi , qu'était-ce autre chose que de concevoir le Verbe en esprit?
Ayons donc une ferme foi , et espérons tout da
• Gcn. III, I5^— * Luc. \, 38.
ÉLÉVATIONS sua LES MYSTÈRES
la bonté et de la promesse divine. Le Verbe s'incorporera à nous , et par cette espèce d'incarnation nous participerons à la dignité de la mère de Dieu, conformément à cette sentence du Sauveur : Celui qui écoute, la parole de Dieu et qui fait sa volonté, est mon frère, ma sœur et ma mère '. Tel est donc le fondement de la gloire de la sainte Vierge. La suite développera d'autres effets de la prédestination de eetle Vierge, mère de Dieu; et ce seront les effets du Verbe de Dieu en elle et en nous. Mais avant que de contempler les effets d' un si saint auteur, il faut auparavant en contempler la grandeur en elle-même.
VIP ÉLÉVATION.
|ésus-Clirisl devant tous les temps : la théologie de saint Jean l'évangéliste.
OÙ vais-je me perdre ? dans quelle profondeur, dans quel abîme ! Jésus-Christ avant tous les temps peut-il être l'objet de nos connaissances PSansdoute, puisque c'est à nous qu'est adressé l'Évangile. Allons , marchons sous la conduite de l'aigle des évangélistes, du bien-aimé parmi les disciples, d'un autre Jean que Jean-Baptiste , de Jean enfant du tonnerre', qui ne parle point un langage humain, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l'obéissancede la foi , lorsque par un rapide vol fendant les airs, perçant les nues, s'élevant au-dessus desanges, des vertus, des chérubins et des séraphins, il entonne son évangile par ces mots : Ju commencement était le Ferbe^. C'est par où il commence à faire connaître Jésus-Christ. Hommes , ne vous arrêtez pas à ce que vous voyez commencer dans l'annonciation de Marie. Dites avec moi : Au commencement était le Verbe. Pourquoi parler du commencement, puisqu'il s'agit de celui qui n'a point de commencement? C'est pour dire qu'au commencement, dès l'origine des choses, il était: il ne commençait pas, il était : on ne le créait pas , on ne le faisait pas , */ était. Et qu'était-il ? Qu'était celui qui sans être fait , et sans avoir de commencement, quand Dieu commença tout, était déjà? Était-ce une matière confuse que Dieu commençait à travailler, à mouvoir, à former? Non; ce qui était au commencement était'le Verbe, la parole intérieure, la pensée, la raison, l'intelligence, la sagesse, le discours intérieur : sermo : discours sans discourir, où Ton ne tire pas une chose de l'autre par raisonnement : mais discours où est substantiellement toute vérité , et qui est la vérité même.
Où suis-je? que vois-je? qu'entends-je? Tais-toi , ma raison: et sans raison, sans discours, sans images tirées des sens , sans paroles formées par la langue , sans le secours d'un air battu ou d'une imagination agitée, sans trouble, sans effort humain, disons au dedans , disons par la foi , avec un entendement, mais captivé et assujetti : Ju commencement, sans commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement , était
celui qui est et qui subsiste toujours : le Verbe,
' Luc vni, sr. — ' Marc, m, 17. — ^ joan. i, i.
la parole , la pensée éternelle et substantielle de Dieu.
Il était, il subsistait; mais non comme quelque chose détaché de Dieu : car il était en Dieu '. Et comment expliquerons-nous être en Dieu ? est-ce y être d'une manière accidentelle, comme notre pensée est en nous ? Non : le Verbe n'est pas en Dieu de cette sorte. €onimeot donc? Comment expliquerons-nous ce que dit notre aigle , notre évangéliste ? Le Verbe était chez Dieu : apud Deum : pour dire qu'il n'était pas quelque chose d'inliérent à Dieu , quelque chose qui affecte Dieu , mais quelque chose qui demeure en lui comme y subsistant , comme étant en Dieu une personne, et une autre personne que ce Dieu en qui il est. Et cette personne était une personne divine : elle était Dieu'. Comment Dieu? Était-ce Dieu sans origine? Non : car ce Dieu est Fils de Dieu, est Fils unique, comme saint Jean l'appellera bientôt. Nous avons , dit-il, vu sa gloire comme la gloire du Fils unique ^. Ce Verbe donc qui est en Dieu , qui demeure en Dieu , qui subsiste en Dieu, qui, en Dieu, est une personne sortie de Dieu même et y demeurant; toujours produit, toujours dans son sein , ainsi que nous le verrons sur ces paroles : Unigenitus Filius qui est in sinu Patris : Le Fils unique qui est dans le sein du Père^. Il en est produit, puisqu'il est Fils : il y demeure, parce qu'il est la pensée éternellement subsistante. Dieu comme lui; car le Verbe était Dieu : Dieu en Dieu, Dieu de Dieu , engendré de Dieu , subsistant en Dieu: Dieu, comme \m ., au-dessus de tout, béni aux siècles des siècles. Amen. Il est ainsi, dit saint Paul ^.
Ah! je me perds, je n'en puis plus : je ne puis plus dire (\\i'Amen ; il est ainsi : mon cœur dit : Il est ainsi; amen,. Quel silence! quelle admiration! quel étonnement! quelle nouvelle lumière! mais quelle ignorance! Je ne vois rien, et je vois tout. Je vois ce Dieu qui était au commencement , qui subsistait dans le sein de Dieu ; et je ne le vois pas. Amen; il est ainsi. Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement , par amour> à la vérité que la foi me montre. Amen , amen, amen. Encore une fois, amen, A jamais, araen.
Ville ÉLÉVATION.
Suite de l'Évangile de saint Jean .
Le Verbe au commencement e'taîV subsistant en Dieu ^. Remontez au commencement de toutes choses; poussez vos pensées le plus loin que vous pouvez ; allez au commencement du genre humain : il était, hocerati. Alle2 , au premier jour, lorsque Dieu dit : Que la lumière soit ; il était, hoc erat. Remontez. Élevez-vous avant tous les jours au-dessus de ce premier jour, lorsque tout était confusion et ténèbres : hoc erat, il était. Lorsque les anges furent créés dans la vérité, en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeurèrent point : il était, hoc erat.
« Joan. I, 2. — ' Jbid. — ' ibid. M. — * Jbid. 44. - » Rom. IX, 5. — " Joan. I, 2. — ' rbid. i.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTMES
Au commencement , avant tout ce qui a pris com- «lenceraent, hoc erat. Il était seul, en son Père, auprès de son Père , au sein de son Père. // était , et qu'était-il ? qui lepourrait divctl qui nous racontera, qui nous expliquera sa génération ' ? Il était : car, coionie son Père , il est celui qui est^ ; il est le parfait; il est l'existant , le subsistant, et l'être même. Mais qu'était-il ? qui le sait ? On ne sait rien autre cliose, sinon qu il était ; c'est-à-dire qu'«7 était; mais qu'il était engejidré de Dieu , subsistant en Dieu; c'est-à-dire qu'il était Dieu, et qu'il était Fils.
Où voyez-vous qu'il était ? Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de tout ce qui a été /ait. Concevons, si nous pouvons, la différence de celui qui était , d'avec tout ce qui a été fait. Être celui qui était , et par qui tout a été fait , et être fait : quelle immense distance de ces I deux choses ! Être et faire , c'est ce qui convient au Verbe : être fait, c'est ce qui convient à la créature. Il était donc comme celui par qui devait être fait tout ce qui a été fait, et sans qui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait? Quelle force , quelle netteté pour exprimer clairement que tout est fait par le Verbe ! Tout par lui , rien sans lui : que reste-til au liHigage humain pour exprimer que le Verbe est le créateur de tout, ou, ce qui est la même chose, que Dieu est le créateur de tout par le Verbe? Car il est créateur de tout , non point par effort , mais par un simple commandement et par sa parole, comme il est écrit dans la Genèse ^ , et conformément à ce verset de David : // a dit, et tout a été fait. Il a commandé, et tout a été créé*.
Fentendons donc point par ce par quelque chose de matériel et de ministériel. Tout a été fait par te Ferbe, comme tout être intelligent agit et fait ce qu'il fait par sa raison , par sa pensée , par sa sagesse. C'est pourquoi s'il est dit ici que Dieu fait tout par son Ferbe, qui est sa sagesse et sa pensée , il est dit ailleurs que la sagesse éternelle qu'il a engendrée en son sein , et qui a été conçue et enfantée avant les collines, est avec lui, avec lui ordonne et arramjfe tout, sejoueen saprésence, et se délecte par la facilité et variété de ses desseins et de «es ouvrages 5. Ce qui a fait dire à Moïse que Dieu vit ce qu'il avait fait par son commandement qui est son Verbe , qu'il en fut content , et vit qu'il était bon et très-bon^. 0\x vit-il cette bonté des choses ^'il avait faites, si ce n'est dans la bonté même de ia sagesse et de la pensée où il les avait destinées et ordonnées? C'est pourquoi aussi il est dit qu'il a possédé, c'est-à-dire qu'il a engendré , qu'il a conçu , qu'il diQnîanXé. sa sagesse, en laquelle ila vu etordonné fe commencement de ses voies i. Il s'est détecté en elle; il en a fait son plaisir; et cette éternelle sagesse, pleine de bonté, et inOniraent bienfaisante, a fait son plaisir, ses délices d'être, de converser avec les hommes. Ce qui s'est accompli parfaitement lorsque le Verbe s'est fait homme , s'est fait chair,
» i«. un, 8. — ^ Exod. in, li. — » Gen. i, 3, 6 e/ neq. — * Ps. XXXII, 9. — ' Prov. vm, 22, 23 et seq. — 6 Gen. 1, 18, 21, 3», 31. — ' Prov. VllI, 22. •
s'est incarné, €< qu'il a fait sa demeure au milieu de nous'.
Délectons-nous donc aussi dans le Verbe , dans la pensée , dans la sagesse de Dieu. Écoutons la parole qui nous parle dans un profond et admirable silence. Prêtons-lui l'oreille du cœur. Disons-lui comme Sanmel : Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute ». Aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu. Qui sera celui qui, s'imposant silence à soi-même , et à tout ce qui n'est pas Dieu , laissera doucement écouler son cœur vers le Verbe, vers la sagesse éternelle, surtout depuis qu'ii s'est fait homme , qu'i/ a établi sa demeure au milieu de nous? En nous-mêmes, in nobis, dans ce qu'il y a de plus intime en nous , selon ce qui eèt écrit : // a enseigné la sagesse à Jacob son serviteur, et à Israël son bien-aimé. Après il a été vu sur la terre, et a conversé avec les hommes ^.
Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu et avec son Verbe ! Quelle humilité , quelle abnégation de soi-même! quel dévouement ! quel amour envers la vérité ! quelle cordialité ! quelle candeur! Que notre discours soit en simplicité et sans faste : cela est , cela n'est pas ^ ; et que nous soyons vTais en tout , puisque la vérité a établi sa demeuj-e en nous ^.
L\e ÉLÉVATIOIN.
La vie daos le Verbe : l'iUamination de tous les hommes.
En lui était la vie , et la vie était la lumière des hommes^. On appelle vie dans les plantes , croître , pousser des feuilles, des boutons , des fruits. Que cette vie est grossière ! qu'elle est morte! On appelle vie , voir , goûter , sentir , aller deçà et delà , comme on est poussé. Que cette vie est animale et muette ! On appelle vie, entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître Dieu, le vouloir, l'aimer, vouloir être heureux en lui , l'être par sa jouissance : c'est la véritable vie. Mais quelle en est la source ? Qui est-ce qui se connaît , qui s'aime soi-même , et qui jouit de soi-même , si ce n'est le Verbe ? En lui donc était la vie. Mais d'où vient-elle , si ce n'est de son éternelleet vive génération ? Sorti vivantd'un Père vivant, dont il a lui-même prononcé : Comme le Père a la vie en soi , il a aussi donné à son Fils d'avoir la vie en soii. Il ne lui a pas donné la vie comme tirée du néant; il lui a donné la vie de sa vive et propre substance : et comme il est source de vie , il a donné à son Fils d'être une source de vie. Aussi cette vie de l'intelligence est la lumière qui éclaire tous les hommes. C'est de la vie de l'intelligence, de la lumière du Verbe, qu'est sortie toute intelligence et toute lumière.
Cette lumière de vie a lui dans le ciel , dans la splendeur des saints, sur les montagnes, sur les esprits élevés , sur les anges ; mais elle a voulu aussi luire parmi les hommes , qui s'en étaient retirés, Elle s'en est approcliée : et , afln de les éclairer ,
• Jotm. 1, 14. — » /. Reg. m, 10. — * Baruc. m, 37, 38 — • Mnilh. V, 37. - * /. Joan. IV, 12. — « Joan. i, 4. — ^ Joan. V, 20.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
elle leur a porté le flambeau jusqu'aux yeux par la prédication de l'Évangile. Ainsi la lumière luit parmi les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont pas comprise ' . Un peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. La lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres, et dans l'ombre de la mort ».
La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise. Les âmes superbes n'ont pas compris l'humilité de Jésus-Christ. Les âmes aveuglées parleurs passionsn'ontpas compris Jésus- Christ, qui n'avait en vue que la volonté de son Père. Les âmes curieuses , qui veulent voir pour le plaisir de voir et de connaître , et non pas pour régler leurs mœurs et mortifier leurs cupidités, n'ont rien compris en Jésus-Christ , qui a commencé parfaire, et qui après a enseigné^. Les malheureux mortels 07it voulu se réjouir par la lumière*., et non pas laisser embraser leurs cœurs diif eu que Jésus-Christ venait allumer s. Les âmes intéressées, tout enveloppées dans elles-mêmes, n'ont pas compris Jésus-Clirist , ni le précepte céleste de se renoncer soi-même. La lumière est venue , et les ténèbres n'y ont rien compris. Mais la lumière du moins Fa-t-elle compris? Ceux qui disaient : Nous voyons ^ , et qui s'aveuglaient eux-mêmes par leur présomption , ont-ils mieux compris Jésus- Christ? Non; les prêtres ne l'ont pas compris; les pharisiens ne l'ont pas compris ; les docteurs de la loi ne l'ont pas compris. Jésus-Christ leur a été une énigme. Ils n'ont pu souffrir la vérité , qui les humiliait, les reprenait, les condamnait; et à leur tour ils ont condamné , ils ont tourmenté , contredit , crucifié la vérité même.
Le comprenons-nous , nous qui nous disons ses disciples , et qui cependant voulons plaire aux hommes, nous plaire à nous-mêmes, qui sommes des hommes, et des hommes si corrompus? Humilionsnous , et disons : La lumière luit encore tous les jours dans les ténèbres par la foi et par l'Évangile; mais les ténèbres n'y ont rien compris ; et Jésus- Christ ne trouve point d'imitateurs.
Xe ÉLÉVATION.
Comment de toute éternité tout était vie dans le Ferhe.
11 y a dans ce verset de saint Jean une variété de ponctuation qui se trouve non-seulement dans nos exemplaires , mais encore dans ceux des Pères. Plusieurs d'eux ont lu : Ce qui a été fait était vie en lui ■• Quodfactum est in ipso vita erati . Recevons toutes les lumières que l'Évangile nous présente. Nous voyons ici que tout , et même les choses inanimées qui n'ont point de vie en elles-mêmes , étaient vie dans le Verbe divin, par son idée et par sa pensée éternelle.
Ainsi un temple , un palais , qui ne sont qu'un amas de bois et de pierres, où rien n'est vivant, ont quelque chose de vivant dans l'idée et dans le dessein de leur architecte. Tout est donc vie dans le
' Joan. î, 5. — 2 MoUh. iv, I6. — ' Act. i, I. ~ < Joan. T, 36. — » Lm: XII , 4!). — 9 Jonn. ix. 39, 40, 41. — ' Joan. I. 3,4.
Verbe, qui est l'idée sur laquelle le grand architecte a fait le monde. Tout y est vie, parce que tout y est sagesse. Tout y est sagesse , parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers. Cette vie est répandue sur toutes ses parties ; et leur correspondance mutuelleentre elles et dans tout leurtout est comm.e l'âme et la vie du monde matériel, qui porte l'empreinte de la vie et de la sagesse de Dieu.
Apprenons à regarder toutes choses en ce bel endroit, où tout est vie. Accoutumons-nous à rapporter tout ce qui arrive à sa source. Tout est ordonné de Dieu. Tout est vie, tout est sagesse de ce côtélà. Dans tous les biens et dans tous les maux qui nous arrivent , disons : Tout est animé par la sagesse de Dieu; rien ne vient au hasard. Le péché même, qui en soi est incapable de règle, puisqu'il est le dérèglement essentiel , et qui par cette raison ne peut venir de l'ordre de Dieu ni de sa sagesse , par sa sagesse est réduit à l'ordre , quand il est joint avec le supplice ; et quand Dieu , malgré le péché et son énorme et infinie laideur , en tire le bien qu'il veut.
Régnez , ô Verbe , en qui tout est vie , régnez sur nous! Tout aussi est vie en nous à notre manière. Les choses inanimées que nous voyons , lorsque nous les concevons , deviennent vie dans notre intelligence. C'est vous qui l'avez imprimée en nous , et c'est un des traits de votre divine ressemblance, de votre image à laquelle vous nous avez faits. Élevons-nous à notre modèle ; croyons que tout ce que Dieu fait , et tout ce qu'il permet , c'est par sagesse et par raison qu'il le fait et qu'il le permet. Agissons aussi en tout avec sagesse , et croyons que notre sagesse est d'être soumis à la sienne.
Xle ÉLÉVATION.
Pourquoi il est fait mention de saint Jean-Baptiste au commencement de cet évangile.
// y eut un homme envoyé de Dieu , de qui le nom était Jean '. Ce commencement de l'évangile de saint Jean est comme une préface de cet évangile , et un abrégé mystérieux de toute son économie. Toute l'économie de l'évangile est que le Verbe est Dieu éternellement : que dans le temps il s'est fait homme : que les uns ont cru en lui , et les autres non : que ceux qui y ont cru sont enfants de Dieu par la foi , et que ceux qui ne croient pas , n'ont à imputer qu'à eux-mêmes leur propre malheur. Car Jésus-Christ , qui est venu parmi les ténèbres , y a apporté avec lui dans ses exemples , dans ses miracles et dans sa doctrine, une lumière capable de dissiper cette nuit. Non content de cette lumière ; comme les hommes , avec leur infirmité , n'auraient pu envisager cette lumière en elle-même , Dieu, pour ne rien omettre, et afin que rien ne manquât à leurs faibles yeux , pour les préparer à profiter de la lumière qu'il leur offrait , et les y rendre attentifs, a envoyé Jean-Raptiste, qui n'étant: pas la lumière l'a montrée aux Iwmmes, en
' Joan. I, 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
disaut : Foilà Vaçtieau de Dieu, voilà celui qui est avant moi , et dont je prépare les voies : voilà celui qui est plus grand que moi, et de qui je ne suis pas digne de délier les souliers '. Toute bonne pensée qui nous sauve a toujours son précurseur. Ce n'est point une maladie, une perte, une affliction qui nous sauve par elle-même : c'est un précurseur de quelque chose de mieux. Le monde me méprisera , on ne m'honorera pas autant que mon orgueil le désire. Je le méprise à mon tour ; je m'en dégoûte. Ce dégoût est le précurseur de l'attrait céleste qui m'unit à Dieu. Cette profonde mélancolie où je suis jeté , je ne sais comment , dans les détresses de cette vie , est un précurseur qui me prépare à la lumière. Viendra tout à coup le trait divin , qui, préparé de cette manière, fera son effet. Les terreurs des jugements de Dieu , qui ne me laissent de repos ni nuit ni jour, sont un autre précurseur ; c'est Jean qui crie dans le désert : Venez , Jésus , venez dans mon âme , et tirez-la après vous par un chaste et fidèle amour.
Xlle ÉLÉVATION.
La lumière de Jésus-Christ s'étend à tout le monde.
La véritable lumière qui éclaire tout homme venant au monde était au milieu de nous , mais sans y être aperçue. Il était au milieu du monde, celui qui était celte lumière ; et le monde a été fait par lui, et le monde ne Ta pas connu. Il est venu chez soi , dans son propre bien , et les siens ne l'ont pas reçu*. Les siens ne l'ont pas reçu : en un autre sens, les siens l'ont reçu : les siens, qu'il avait touchés d'un certain instinct de grâce, l'ont reçu. Les pêcheurs qu'il appela , quittèrent tout pour le suivre. Un publicain le suivit à la première parole. Tous les humbles l'ont suivi; et ce sont là vraiment les siens. Les superbes , les faux sages , les pharisiens , qui sont à lui par la création , sont aussi les siens ; car il les a faits; et il a fait comme créateur ce monde incrédule qui n'a pas voulu le connaître. 0 Jésus ! je serais comme eux si vous ne m'aviez converti. Achevez; tirez-moi du monde que vous avez fait, mais dont vous n'avez point fait la corruption. Tout y est curiosité, avarice, concupiscence des yeux , impureté et concupiscence de la chair , et orgueil de la vie ^: orgueil dont toute la vie est infectée. G Jésus! envoyez-moi un de vos célestes pécheurs i , qui me tire de cette mer de corruption , et me prenne dans vos filets par votre parole.
XlIIe ÉLÉVATION.
Jésus-Christ de qui reçu , et comment.
Il adonné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom^. Croire au nom de Jésus-Christ, c'est le reconnaître pour le Christ, pour le Fils de Dieu, pour son Verbe qui était avant tous les temps, et qui
' Joan. I, 27, 29. — ' Ibid. i, 9, la, U. — ^ /. Joan. H, {9. — ♦ Matth. IV, 19. — > Joan . i, I2.
s'est fait homme. Être prêt à son seul nom, et pour la seule gloire de ce nom sacré , à tout faire , à tout entreprendre, à tout souffrir ; voilà ce que c'est que croire au nom de Jésus-Christ, // a donné le pouvoir à ceux qui y croient d'être faits enfants de Dieu. Admirable pouvoir qui nous est donné! il faut que nous concourions à cette glorieuse qualité d'enfants de Dieu , par le pouvoir qui nous est donné de le devenir. Et comment y concourrons-nous , si ce n'est par la pureté et la simplicité de notre foi.? Par ce pouvoir il nous est donné de devenir enfants de Dieu par la grâce , en attendant que nous le devenions par la gloire , et que nous soyons enfants de Dieu, étant enfants de résurrection , comme dit le Sauveur lui-même '. Portons donc dignement le nom d'enfants de Dieu; portons le nom du Christ. Soyons des chrétiens dignes de ce nom. Souffrons tout, pour le porter dignement. Qtie personne parmi tious ne souffre comme injuste , comme médisant, comme voleur, ou de la réputation du prochain ou de ses biens : mais si nous souffrons comme chrétiens pour la gloire du nom de Jésus, si nous souffrons à ce titre, nous sommes heureux. Glorifions-nous en ce nom '. Portons courageusement , mais en même temps humblement , toute la persécution que le monde fait à ceux qui veulent vraiment être vertueux^. Soyons doux et non pas fiers parmi les souffrances. N'étalons point un courage hardi et superbe ; mais disons avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie 4. C'est ce que doivent faire ceux à qui il a donné ce pouvoir céleste de devenir ses enfants.
XlVe ÉLÉVATION.
Comment on devient enfants de Dieu.
Ils ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair , ni de la volonté de l'homme , mais de Dieu^. Quoiqu'il nous ait donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu , et que nous concourions à notre génération par la foi , dans le fond pourtant elle vient de Dieu , qui met en nous cette céleste semence de sa parole; non de celle qui frappe les oreilles, mais de celle qui s'insinue secrètement dans les cœurs. Ouvrons-nous donc à cette parole dès qu'elle commence à se faire sentir , dès qu'une suavité , une vérité, un goût, un instinct céleste commence en nous; et que nous sentons quelque chose qui veut être supérieur au monde, et nous inspirer tout ensemble et le dégoût de ce qui passe et qui n'est pas , et le goût de ce qui ne passe point et qui est toujours. Laissons-nous conduire : secondons ce doux effet que Dieu opère en nous pour nous attirer à lui.
Ce n'est point en suivant la chair et le sang que nous concevrons ces chastes désirs. Ce n'est point par le mélange du sang, par le commerce de la chair, par sa volonté et par ses désirs, ni par la volonté de l'homme , que nous devenons enfants de Dieu : notre naissance est une naissance virginale.
' Luc. XX , 36. — » /. Pet. IV, 15, 10. — 3 II. Tint, ui, 12. — « Philip. IV, 13. — î- Joan. i, 13.
Elévations sur les mystères.
ûiea sôul aaousfait naître de nouveau comme ses enfants.
Bisous donc avec saint Paul : Quand il a plu à celui qui m'a sépojré du monde, incontimnt je n'ai plus acquiescé à lachair et au sang •. Je me suis détaché des sens et de la nature incontinent. Incontinent : la grâce ne peut souffrir de retardement ; elle se retire des âmes languissantes et paresseuses. L'épouse fait la sourde à sa voix , et tarde à se lever pour lui ouvrir; elle court pourtant à la b'n». Il n'est plus temps, il s'est retiré; rapide dans sa fuite autant qu'il était vif dans sa poursuite. Tirez-moi, et nous courrons^. Dès la première touche il faut courir, et ne languir jamais dans notre course.
Xye ÉLÉVATION.
Sur ces païoles : Le Ferhe a été fait chair. Le Vorbe fait cbair «st la cause de la renaissance qui nous iait enfants âeBieu.
Après avoir proposé toutes ces grâces des nouveaux enfants que la foi en Jésus-Christ donné à Dieu, saint Jean retourne à la source d'un si grand bienfait : Et le Verbe a été f ail chair, et il a habité parmi nous, et y a fait sa demeure, et nous avons vu sa gloire, comtne la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité^. Pour nous faire devenir enfants de Dieu, il a fallu que son Fils unique se fît homme. C'est par le Fils unique et naturel , que nous devions recevoir l'esprit d'adoption. Cette nouvelle filiation, qui nous est venue, n'a pu être qu'un écoulement et une participation de la filiation véritable et naturelle, he Fils est venu à nous , et nous avons vu sa gloire. // était la lumière ; et c'est par l'éclat et le rejaillissement de cette lumière que nous avons été régénérés. // était la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde : il éclaire jusqu'aux enfants qui viennent au monde, en leur communiquant la raison, qui, tout offusquée qu'elle est, est néanmoins une lumière, et se développera avec le temps.
Mais voici une autre lumière , par laquelle il vient encore éclairer le monde : c'est celle de son Évangile qu'il offre encore à tout le monde, et jusqu'aux enfants qu'il éclaire par le baptême : et quand il nous régénère , et nous fait enfants de Dieu , quefait-îl autre chose que de faire naître sa lumière dans nos cœurs , par laquelle nous le voyons plein de grâce et de vérité : de grâce par ses miracles , de vérité par sa parole ; de grâce et de vérité par l'un et pat l'autre: car sa grâce, qui nous ouvre les yeux , précède en nous la vérité qui les contente. Dieu, qui par son commandement a fait sortir la lumière des ténèbres, a rayonné dans nos cœurs pour nous faire voir la clarté de la science de Dieu sur ta face de Jésus-Christ s. Nous sommes doncenfantsde Dieu, parce quenous sommes enfants delumière. Marchons comme enfants de lumière. Ne
' Gal.\, 15, 1(5. - > Cant. v, 2, 3, 5, c -r « Cant. i, ô. — ^Joan. I, U. — ' //. Cor. xv, &.
désirons point la vaine gloire , ni la pompe trompeuse de la grandeur humaine. Tout y est faux, tout y est ténèbres. Le monde qui nous veut plaire n'a point de grâce. Jésus-Christ seul , plein de grâce et de vérité ' , sait remplir les cœurs , et seul les doit attirer. La grâce est répandue sur ses lèvres et sur ses paroles ^. Tout plaît en lui, jusqu'à sa croix; car c'est là qu'éclate son obéissance , sa libéralité , sa grâce, sa rédemption, son salut. Tout le reste est moins que rien. Jésus-Clirist seul est pkin de grâce et de vérité. C'est pour nous qu'il en est plein ; et tous nous recevons tout de sa plémlude ^.
XVI« ÉLÉVATION
Comment l'être convient à Jésus-Christ, et ce qu'il a été fait.
Après avoir lu attentivement le comraencemeut admirable de l'évangile de saint Jean, comme un abrégé mystérieux de toute l'économie de l'Évangile, faisons une réflexion générale sur cette théologie du disciple bien aimé. Tout se réduit à bien connaître ce que c'est qu'é/re, et ce que c'est qu'être fait. '•-•''
Être , c'est ce qui convient au Verbe avant tous les temps. Ju commencement il était , et il était subsistant en Dieu, et il était Dieu*. 11 n'est pas Dieu par une impropre communication d'un si grand nom, comme ceux à qui il est dit: f'ous êtes des dieux, elles enfants du Très-Haut^. Ceux-là ont été faits dieux par celui qui lésa faits rois, qui les a faits juges , qui enfm les a faits saints. Si Jésus- Christ n'était Dieu qu'en cette sorte , il serait fait Dieu, comme il est fait homme; mais non: saint Jean ne dit pas une seule fois qu'il ait été fait Dieu. // l'était; et dés le commencement , avant tout commencement, il était Ferbe , et, comme tel , il ' était Dieu. Tout a été fait par lui^. Le motd'^^re fait commence à paraître quand on parle des créatures: mais auparavant, ce qui était n'a pas été fait, puisqu'il était avant tout ce qui a été fait. Et voyez combien on répète cet être fait. Par lui a été fait tout ce qui a été fait , et sans lui rien n'a été fait de ce qui a étéjait. On répète autant de fois de la créature qu'elle a été faite, qu'on avait répété du Verbe qu'il était. Après cela on revient au Verbe : En lui, dit-on, était la vie t. Elle n'a pas été faite en lui; elle y était comme la divinité y était aussi. Et ensuite : La lumière était qui illumine tout homme ^. Le Fils de Dieu n'a pas été fait lumière ni vie. En lui était la vie ; et il était la lumière. Jean- Baptiste n'était pas la lumière 0. Il recevait la lumière de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ était la lumière même. ï;t quand les hommes sont devenus enfants de Dieu, n'est-il pas dit expressément gu'î/s ont été faits enjants de Dieu "'' ? Mais est-il dit de même que le Fils unique a été fait Fils unique? Non. Il était Fils unique, et la sagesse engendrée et conçue dans le sein du Père, dès qu'il était Verbe;
' Joan. I, 14. — ' Ps. xuv, 3 ; Luc. rv, 22, — » Joan. 1 , 1 6.
— *Jbid. I, I.- *Ps.LXXXi,6. — « Joan. 1,3. — 1 1biU. 4.
- » Ibid. 0. — » Ibid. 8. — «• Ibid. 12.
ÉLÉVATIONS SUll LES MYSTÈRES.
et il n'a {Joint été fait Fils , puisqu'il est tiré , non point du néant, mais de la propre substance éternelle et immuable de son Père,
Il n'y a donc rien en lui avant tousies temps qui ait été fait, ni qui l'ait pu être. Mais dans le temps qu'a-t-il été fait ? // a été fait dmir^ . U s'est fait bomme. Voilà donc où il commence à être fait , quand il s'est fait une créature : dans tout le reste , Hélait; et voilà ce qu'il a été fait. De même (pour bégayer à notre mode, et nous servir d'un exemple humain) que si l'ondisait de quelqu'un : Il était noble, il était né gentilhomme ; il a été fait duc,il a été fait maréchal de France. On voit là ce qu'il était naturellement«t ce qu'il été fait par la volonté du prince. Ainsi en tremblant et en bégayant comme des hommes , nous disons du Verbe qu'il était Verbe, qu'il était Fils unique, qu'il était Dieu; et ensuite nous considérons ce qu'il a été fait. Il était Dieu dans l'éternité , il a été fait homme <lans le temps. Et même saint Pierre a dit : Dieu l'a fait Seigneur çt Christ ^ Quant à sa résurrection , son Pèr* lui a dœmê la toute-puissance dans le ciel et dans la terre ^ : alors il a été fait Seigneur et Christ. Et s'il n'était Dieu qu'en ce sens , il aurait aussi été fait Dieu ; mais non : // était Dieu , et il a été fait liomme. Et en sa nature humaine élevée et glorifiée. Ha été fait Seigtieur et Christ; il a été fait sauveur et glorilicateur de tous les hommes.
Ce langage est suivi partout : Celui qui est venu après moi, dit saint Jean-Baptiste, et que j'ai dû précéder en ma qualité de son précurseur, a été fait et a été mis devant moi, et m'a été préféré^. Sa gloire a été tout à coup faite plus grande que la mienne. En ce sens , // a été fait devant moi. Mais pourquoi : Parcequ'il était avant moi, et sa gloire avant tous les temps au-dessus de toute la mienne, et detoutela gloire créée. Voyez, entendez. H était naturellement plus que Jean ; et c'est pourquoi il lui a été préféré. Cette préférence , pour ainsi parler , est une chose qui a été faite; mais qui n'aurait point été faite, si en effet Jésus-Christ, selon sa diviflité, n'était plus grand que Jean; et qu'ainsi il \vk fallait faire une gloire conforme à ce qu'il étatt.
Jésus-Christ , que dit-il de lui-même ? Avant qu' Abraham fût fait , je suis ^. Pourquoi choisir si distinctement un autre mot [KHir lui que pour Abraham ; sinon pour exprimer distinctement qu'Abraham a été fait, et lui il était ? Au commencement était le Ferbe. On dira pourtant qu'il a été fait, quand on dira ce qu'il est devenu dans le temps comme fils d'Abraham ; mais quand il faut exprimer ce qu'il était devant Abraham , on ne dira pas qu'il a été fait , mais qvCil était.
Et quand le même disciple bien-aimé dit dès les premiers mots de sa première épître : Ce qui fut au commencement '' ; où le ce doit être entendu substantivement , comme qui dirait: Ce qui était par sa nature et par sa substance , n'est-ce pas la
' Joan. I, 14. — ' Act. II, 32, 36. — 3 ^fatlh.\\^flu, 18. — < Joan. I, 15, 30. — >> Ibid. VIH, 58. — « /. Joan. 1,2.
même chose que ce qu'il â dit : Au conmiencement était le Ferbef Et ensuite lorsqu'il ajoute: Nous vous annonçons la vie qui était subsistante doM^sle Père: apud Patrem ; et nous a apparu , n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit dans son évangile: En lui était la vie ; et le Verbe était ■ subsistant en Dieu ' .? Toujours apud. Et pour parler conséquemment, que pouvait ajouter Je même disciple bien-aimé , sinon ce qu'en effet il a . ajouté: Celui-ci, Jésus-Christ , était le vrai Dieu, et la vie éternelle: Hic est verus Deus, et vita xterna ».
Croyons donc l'économie du salut; et,, comme dit le même disciple bien-aimé : Croyons à l'a- ?7iour que Dieu a eu pour nous ^. Pour croire tous les mystères que Dieu a opérés pour notre salut, il ne faut que croire à son amour ; à un amour digne de Dieu ; à un amour où Dieu nous donne nonseulement tout ce qu'il a , mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cet amour, et aimons de même : donnons ce que nous avons, et ce que nous sommes : établissons-nous en celui qui était , en croyant à ce qu'il a étéjait pour nous dans le temps. Ainsi, dit saint Jean 4 j nous serons en son vrai Fils; ou, comme lisaient les anciens Grecs, et comme a lu saint Athanase : Afinque nous soyons dans le vrai., dans son Fils ^ ; dans le vrai , c'est-à-dire dans son Fils qui seul est vrai , qui seul est la vérité.
Taisez-vous , pensées humaines. Homme , viens te recueillir dans l'intime de ton intime: et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai, d'éloigner de soi le faux. Quelle solidité! quelle vérité dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées! Détestons tout ce qui est éloigné du vrai , puisque nous sommes dans le vrai , étant dans le Fils.
Répétons: au commencement était le Verbe; au commencement, au-dessus de tout commencement était le Fils: Le Fils, c'est, dit saint Basile^ , un Fils quin'est pas né par le commandement de son Père, mais qui par puissance et par plénituden éclaté de son sein : Dieu de Dieu, lumière de lumière, en qui était la vie, qui nous ta donnée. Vivons donc de cette vie éternelle, et mourons à tout le créé. Amen, amen.
Xlir SEMAINE.